Le Chant des Tambours.
Chapitre 13 ; Signhild et Sigtryg.
Les membres de la Meute encore éveillés se rapprochèrent des jumeaux, s'agglomérant en un groupe compact autour d'eux et des deux Ragnarsons. Ce fut Unn, installé confortablement entre les jambes d'un Grim qui reposait sa tête sur son épaule et la protégeait du froid ambiant accompagnant la nuit qui tombait peu à peu sur eux de ses bras massifs enroulés autour d'elle, qui demanda la suite du récit du Hvítur úlfur.
Nelra jeta un regard malicieux vers son frère qui refusa catégoriquement de lui accorder la moindre attention, boudant silencieusement sur sa promesse que la première histoire qu'il raconterait en terre anglaise serait celle de Volaug et Tjodrik.
La jeune femme quitta quelque peu la chaleur des fourrures qu'elle partageait avec Ivar pour arriver à toucher son bras du bout des doigts, il tourna enfin son attention vers elle et elle lui indiqua Hvitserk qui demandait déjà de quelle saga Unn voulait le récit.
- Fais lui un résumé et Tharg… la version courte.
Nelra regagna sa forteresse de chaleur en frissonnant alors que son frère se mit en devoir de répondre à sa requête. Elle sentit un bras s'enrouler autour du bas de ses reins et une main venir se poser sur le haut de sa cuisse. Aucune protestation ne lui vint et Nelra en fut la première étonnée, c'est même avec un soupir d'aise qu'elle se rapprocha d'Ivar en remettant ses fourrures sur ses épaules.
Depuis Svein…
Seul Tharg pouvait l'approcher et la toucher sans craintes. Il s'avérait que désormais un autre détenait également ce privilège. La jeune femme tourna légèrement la tête dans sa direction, inspectant son regard de glace et y trouvant immédiatement ce qu'elle y cherchait.
Les nageoires puissantes prises aux pièges, les mâchoires ouvertes et figés arborant des dents tranchantes lui faisant face. Pourtant elle n'avait pas peur, elle ne s'en méfiait pas, Nelra appréciait le prédateur lui faisant face à sa juste valeur et espérait qu'il en soit de même lorsqu'il regardait dans sa direction.
Une rougeur apparut sur les joues du jeune homme et Nelra détourna le regard en souriant discrètement, se demandant s'il se rendit compte qu'il se rapprocha d'elle lorsque son attention se reporta sur l'assistance attendant la suite et fin de l'histoire du Hvítur úlfur.
Son frère termina son résumé et leva un pouce dans sa direction pour lui indiquer qu'elle pouvait commencer. Nelra prit une inspiration et garda la voix basse pour ne pas déranger le camp et ceux qui y dormaient.
- Après l'apparition de la jeune et mystérieuse Signhild, Tjodrik pensa devenir fou. Coincé tout comme ses hommes dans leurs tentes par la tempête rugissant autour d'eux, Le Fort ne sut plus en quoi il devait croire et se laissa tomber sur un siège, il se perdit dans ses réflexions en observant la hache qu'il avait levé contre sa descendante. L'enfant qui était venu à lui et avait si soudainement disparue, les traits de kona hans s'étaient reflétés sur ce visage aux yeux de braise et malgré sa chevelure aussi blanche que le toit des montagnes, il ne pouvait le nier.
Nelra pencha légèrement la tête en direction de Hvitserk, prenant un ton pensif ;
- Le Fort et ses guerriers revenait alors que seulement une année l'avait éloigné loin de sa tendre Volaug. Les pleurs de kona hans le hantèrent alors qu'il se demanda comment l'enfant pouvait être aussi âgée. Les Dieux avaient-ils joué avec le cours du temps lors de son voyage ? Les jours s'étaient-ils transformés en mois, les mois en années ?
Hvitserk pencha la tête, curieux et captivé alors que Tharg s'allongeait sur ses fourrures en faisant signe à Sancie de venir contre de lui. L'esclave ne se fit pas prier, Tharg releva la tête en posant un coude au sol pour observer sa sœur. Il était déroutant de voir à quel point Nelra laissait Ivar être proche d'elle, flanc contre flanc.
Tharg se souvenait de la veillée partager avec ce dernier et Floki avant leur départ pour ses rivages, déjà là Nelra l'avait étonné. Sa sœur n'avait pas cherché son soutien lorsque Svein était venu les déranger, non… Tellement habitué à être son bouclier en toute chose Tharg avait ressenti une pointe de jalousie en la voyant lové contre le plus jeune prince de Kattegat. L'utilisant pour rester invisible, elle ne l'avait même pas cherché du regard comme à son habitude.
Elle trouvait confort et soutien auprès d'un autre que lui désormais, Tharg se demanda si elle en était consciente. Car, pour sa part, il ne savait pas quoi en penser et espérait pouvoir aborder rapidement ce sujet avec elle. Lui mieux que quiconque savait comment elle réagissait en temps normal et le comportement qu'elle adoptait dès qu'elle se trouvait désormais en présence d'Ivar ? Troublant, déstabilisant… et il n'aimait pas ça.
Tharg décida en passant un bras autour de la taille de Sancie qu'il n'avait peut-être pas besoin d'être son seul et unique bouclier. Mais cela ne l'empêchait pas de continuer de veiller sur elle, comme il la savait veiller sur lui, toujours et à jamais.
- Etant un homme d'actions, Tjodrik décida qu'il pourrait interroger les Dieux lorsqu'il aurait enfin récupérer kona hans et son enfant. Il repoussa ses questions et ses doutes, prêt à rappeler ses hommes dans sa tente pour planifier la prochaine attaque il ouvrit la bouche en relevant la tête… mais aucun son n'en sortit.
La pause dramatique que Nelra fit eut pour effet que son audience se pencha imperceptiblement vers elle, attendant avec avidité ses prochaines paroles.
- Devant lui se tenait le fantôme d'un passé ancien et presque oublié. Un autre enfant se tenait dans sa tente, à la même place que Signhild avait occupée. Des larmes envahirent son regard et le Fort les sentit couler sur ses joues. "Herulf ?" demandât il en contemplant le reflet de bróðir hans, perdu bien des années auparavant lors de la Guerre de la Neige. Son regard décela les cheveux blancs et les yeux de braise mais les traits de son visage étaient identiques à ceux de son défunt yngri bróðir.
Nelra sentit la fourrure couvrant ses épaules glisser mais n'eut pas le temps de bouger pour la remettre en place, la main couvrant le haut de sa cuisse un instant auparavant s'en chargeait déjà. La jeune femme tourna légèrement la tête vers Ivar pour le remercier d'un sourire avant de continuer ;
- L'enfant s'avança vers lui avec confidence et lui demanda en lui souriant, " Mon nom est Sigtryg, me reconnais-tu ? ". Tjodrik se leva de son siège mais se figea sur place alors que Sigtryg fit un pas en arrière, perdant son sourire alors que son regard tombait sur la hache que le Fort tenait toujours et que par réflex il avait à nouveau levé.
Nelra ne sut dire si elle était déçue ou désappointée quand Ivar reposa simplement sa main contre les fourrures les isolant du sol en lieux et place de sa personne. Mais le grognement presque inaudible qu'il émit en y posant ses coudes pour y repartir son poids chassa rapidement cette pensée alors qu'elle l'observa du coin de l'œil.
- Tjodrik laissa sa hache tomber au sol et Sigtryg avança vers lui pour la ramasser. L'enfant voulut la lui tendre mais Tjodrik l'en empêcha, il la repoussa vers lui avant que ses mains n'explorent son visage. Ses doigts, tremblant sous l'émotion, parcoururent son menton, ses joues, ses paupières et son front.
Ivar inspira calmement et profondément par le nez, le mouvement qu'il venait de faire jumelé au sol dur et froid déclencha une crampe partant de sa hanche jusqu'au milieu de sa cuisse droite. Il serra les dents, endurant avec entêtement la pression douloureuse que lui infligeait le genou de Nelra reposant contre sa cuisse. Il refusait catégoriquement de rompre le dernier contact qu'il avait avec elle. Le Désossé préféra se perdre dans le récit qu'elle contait, ignorant les spasmes parcourant son muscle atrophié et se répercutant jusque dans la moelle de ses os.
- Le reflet d'Herulf et pourtant il pouvait discerner certain détail lui rappelant kona hans. Sonur hans se tenait devant lui et il ne put s'empêcher de l'attirer contre lui pour vérifier qu'il se trouvait bien là avec lui. Sigtryg ne se déroba pas et la chaleur de son corps, le son de sa respiration lui prouvèrent qu'il était bien réel. Son cœur se serra en sachant qu'il avait manqué l'occasion d'en faire de même avec dóttir hans mais Tjodrik se promit qu'il remédierait à cela dès que l'occasion se présenterait.
Un ronflement tonitruant retentit sur le campement et Nelra tourna la tête pour en trouver l'origine. Reidulf, la tête posée sur ses bras croisés ronflait à en faire trembler le sol. Thorvalda, qui faisait partie des éveillés en cette heure bientôt tardive se leva en ronchonnant, le mot Jotunn étant à plusieurs reprise audible. Nelra échangea discrètement un regard avec ceux assis à ses côtés alors que la guérisseuse se contenta de pousser Reidulf pour qu'il roule sur son dos. Le ronflement disparu immédiatement et Nelra reprit son récit là où il avait été interrompu pour ne pas éveillé les soupçons de Thorvalda.
- Un loup fit connaitre sa présence par un long hurlement solitaire et Sigtryg quitta ses bras, l'enfant tourna son regard vers l'extérieur en murmurant que systir hans l'appelait. Il voulut à nouveau lui rendre sa hache mais Tjodrik refusa en la repoussant vers lui, le Fort retira son poignard de sa ceinture et le lui tendit " Pour systir þín " lui expliqua-t-il et le sourire de Sigtryg revint orner ses lèvres alors qu'il s'apprêtait à retourner dans la tempête.
Tharg et Nelra échangèrent un regard, la hache pour le fils et le poignard pour la fille. C'était un de leur passage préférés de cette saga. Tjodrik leur rappelait depuis toujours Ottar, qui n'avait fait aucune différence entre les deux guerriers qu'ils étaient. Leur père avait vite compris que sur le champ de bataille les jumeaux ne formaient qu'un. Ils partagèrent un sourire en sachant qu'ils pensaient à l'identique en cet instant.
- "Je suis Tjodrik, sonur de Manfred et je te reconnais toi et systir þín, Sigtryg et Signhild", il crut que ses paroles ne furent pas entendu mais une voix étouffé par la tempête et devenu méconnaissable lui répondit. "Laisse la neige et le froid gagner cette guerre, au levé du troisième jour vient nous chercher. Viens sauver ton peuple."
Nelra sentit un spasme violent parcourir la cuisse d'Ivar, celle où son genou reposait. Coïncidant avec un grognement qui ne fut pas assez étouffé pour passer inaperçu. La jeune femme s'apprêtait à changer de position, prenant conscience rapidement qu'il était peut être malavisée de faire reposer le poids de sa jambe sur la sienne.
- A contre cœur Tjodrik se résigna à attendre, pendant deux jours et deux nuits il patienta. A l'aube du troisième la tempête se calma, le Fort prit d'assaut les murailles de Laoghaus, les grandes portes se brisèrent comme du verre au premier coup de bélier alors qu'aucun guerrier ne défendait ses remparts.
Elle s'apprêtait à tendre les jambes devant elle mais Ivar releva le buste, l'une de ses mains lui servit à se maintenir ainsi, l'autre s'enfonça sous les fourrures pour retenir son genou contre lui. Nelra tourna la tête vers lui en continuant son récit ;
- Ses hommes envahirent rapidement le village de Laoghaus, personne ne vint les combattre. Ils avancèrent dans un dédale froid de maison d'où aucune fumée ne s'échappait et où le vent s'engouffrait en hurlant. La vie qui avait bien put être présente sous le règne de Lahogaus ne se manifestait que par des statue de glace jalonnant le chemin jusqu'au grand Skalli. Tous étaient morts. Gelés dans leur dernière activité par le froid et la neige.
Nelra ne put détourner le regard, celui d'Ivar lui comprima la poitrine. Elle pouvait le déceler dans ses yeux d'un bleu trop clair malgré la nuit et les braises crachotant leurs dernières flammèches ; Douleur, souffrance et autre chose qu'elle n'arrivait pas à cerner… Un nouveau spasme parcourut sa cuisse, lui faisant resserrer sa prise sur son genou alors que sa mâchoire se crispait. "Oh…", et elle comprit, Ivar ne voulait pas qu'elle bouge.
La guerrière passa une main sous les fourrures pour la poser sur celle enserrant son genou, sa première réaction fut de lâcher son articulation mais elle ne lui permit pas de battre en retraite. Ses doigts enlacèrent les siens et Nelra lui fit reposer sa paume ganté sur son genou en le surélevant quelque peu, allégeant la pression exercé sur sa jambe.
Détournant enfin le regard en sentant ses joues chauffer légèrement, Nelra rencontra celui de son frère alors que les doigts d'Ivar reprirent leur position initiale. Tharg souleva un sourcil surprit mais Nelra savait qu'il ne l'était absolument pas, non… son regard de rapace présageait moult question auxquelles elle n'était pas certaine de pouvoir répondre.
- Laoghaus, se trouvait seul dans son skalli. Unique rescapé du déluge glacé ayant frappé ses terres et son peuple. Les feux gigantesque ronflant dans ses cheminés ayant réussi à le maintenir en vie. Le dernier survivant de son peuple, épargné par les Dieux dans le seul but d'offrir justice à Tjodrik.
Les bouts des doigts d'Ivar se desserrèrent peu à peu et glissèrent vers le début de sa cuisse, quittant son genou alors qu'un soupir fatigué lui échappa. Les spasmes s'espaçaient mais continuaient à faire vibrer douloureusement les os de sa cuisse et de sa hanche. La main qui couvrait la sienne le réconforta lorsque Nelra resserra subrepticement sa prise sur ses doigts.
- Tjodrik lui laissa le temps de sortir sa lame de son fourreau et de se mettre en garde, il ordonna à ses guerriers de rester en retrait. Tous voulaient se venger mais ils reconnurent la suprématie de leur roi et lui fit confiance aveuglément pour être leur champion. Un cercle se forma rapidement autour du Jarl et de Tjodrik que seul le vainqueur pourrait quitter.
Il avait du mal à comprendre pourquoi la berserker, contrairement à tous les habitants de Kattegat, acceptait avec une facilité déconcertante sa proximité. Tous l'avaient toujours évité voir même fui et elle… elle lui donnait l'impression d'apprécier sa compagnie et son contact. Il ne pouvait nier qu'il avait remarqué l'habitude qu'elle avait rapidement prise de l'utiliser pour se réchauffer, Ivar se demanda si c'était pour ça que Tharg la ramenait souvent contre lui en posant un bras sur les épaules de la guerrière.
Ivar fut tenté, dans un accès de curiosité, d'explorer sa cuisse mais préféra se contenter de ce qu'il avait déjà, littéralement, sous la main. Un faux pas ou une limite franchie contre la volonté de Nelra pouvait très bien se transformer en poignards l'égorgeant, il n'en doutait nullement. La chaire souple et le muscle qu'il pouvait sentir se contracter de temps à autre sous sa paume et la main posé sur le dos de la sienne… cela devait lui suffire, il le fallait, pour l'instant.
- Son cri de guerre résonna avec rage et puissance alors qu'il donnait l'assaut. Laoghaus tenta de se défendre mais l'épée du roi l'entailla, encore et encore et encore. Le bouclier du Jarl vola en éclats sous l'assaut brutal de Tjodrik. Ses jambes ne purent plus le soutenir et le Perfide tomba à genoux, vaincu. Laoghaus tenta de marchander sa survie mais Tjodrik ne lui en laissa pas l'occasion, son épée siffla comme le zéphir en assénant le coup fatal. La tête du Jarl fut séparer de son corps et roula au sol.
Unn, Grim, Thorvalda et Hvitserk, ainsi que Nottolv fêtèrent la victoire de Tjodrik en levant leur poing et voix vers le ciel. Leur enthousiasme passa rapidement quand plusieurs membres de la Meute se retournèrent dans leur couchage en grognant, Tharg se contenta de ricaner en faisant signe à sa sœur de finir son récit.
- Tjordik trouva Volaug endormie et tenu en vie par deux loups à la fourrure aussi blanche et immaculée que les premières neiges. Leur regard de braise se leva dans sa direction alors qu'il approcha précautionneusement.
La tête d'Unn dodelina contre l'épaule de Grim, le guerrier s'en rendit compte et les fit basculer doucement au sol. L'une de ses grandes mains retenant Unn contre lui, la jeune louve se contenta de soupirer d'aise en attrapant à l'aveugle une fourrure qu'il l'aida à positionner autour d'eux.
- Le Fort allait laisser kona hans sous leur protection, ayant l'intention de trouver ses enfants mais les loups ne l'entendaient pas ainsi. Les bêtes colossales se relevèrent, Volaug soupirant dans son sommeil alors que l'une de ses mains se tendait vers eux.
Nelra étouffa un bâillement derrière le dos de sa main, souriant en voyant son frère faire de même un instant plus tard.
- l'un des loups s'approcha de lui, son museau se posant contre son bracelet sacré et ses doigts se perdirent immédiatement dans sa fourrure, tandis que l'autre lécha affectueusement la joue de Volaug. Kona hans ouvrit les yeux alors qu'ils s'éloignaient d'eux et quittaient le grand skalli.
Les braises crépitèrent en offrant leurs dernières flammèches, quelques étincelles qui vite s'éparpillaient en montant vers la cime des arbres les entourant.
- Tjodrik put enfin serrer kona hans dans ses bras mais les retrouvailles se trouvaient être incomplète. Où se trouvaient donc ses enfants ?
Un hurlement faible s'échappa de sous la fourrure rabattue sur la tête de Unn, Grim sourit en direction de Nelra avant de fermer les yeux en serrant la jeune guerrière contre lui.
- Suivant l'appel qui leur parvint de l'extérieur du skalli, Tjodrik et Volaug les trouvèrent devant les grandes portes. Emmitouflés dans une fourrure se confondant avec la neige. Le Fort put enfin contempler ses enfants. Deux nourrissons aux cheveux opalescents et des yeux de braises que nul homme n'avait arborés avant eux.
Nelra décida d'écourter son récit en voyant Thorvalda se coucher contre une souche et Nottolv attraper quelques fourrures supplémentaires.
- Tjodrik rentra chez lui, accompagné de kona hans et de ses héritiers. Sa cité se releva peu à peu de ses cendres, plus forte que jamais et désormais imprenable. Car quiconque s'approchait de ses remparts le cœur emplie de sournoiserie et l'esprit de mauvaise intention se voyait dévoré par ses gardiens. Deux loups gigantesques se fondant dans la neige éternelle pour la maculé de sang, celui des ennemis de Tjodrik le Fort et de klan þín.
Nelra laissa son regard parcourir ses compagnons de veillée qui peu à peu tombait dans un sommeil qu'ils méritaient tous. Depuis leur arrivée chez les saxons, la Meute ne rechignait pas à accomplir toute tache que leur chef de clan jugeait bon de leur confier. Un sourire joua sur ses lèvres, pour l'instant Ottar Froydin n'avait rien eu à redire sur leur efficacité.
Ivar la sortie de ses pensée en s'allongeant sur le côté, gardant sa main fermement dans la sienne et posant sa joue sur son avant-bras replier sous sa tête. Il l'observa durant un instant avant de légèrement tiré sur son bras. Nelra ajusta la sangle passé à son épaule et s'allongea face à lui.
Une question le taraudait et Ivar murmura aussi bas qu'il le put ;
- Pourquoi le hvítur úlfur ?
Nelra utilisa son épaule pour repousser un amas de fourrure sous sa tête, elle aurait dû s'attendre à cette question. Ne venant pas d'Osa ou de ses environs, Ivar ne pouvait pas savoir toute l'histoire de Sigtryg et Signhild. Elle répondit simplement en utilisant le même ton que lui ;
- Parce qu'ils ne forment qu'un.
Ivar hésita mais ne put s'empêcher au final de tester l'une de ses théories. L'ornement que Floki avait remarqué bien avant lui… au cours de cette soirée il avait eu l'occasion à plusieurs reprises de l'entrapercevoir. Ses doigts relâchèrent la pression qu'ils exerceraient sur les siens, ils remontèrent vers son poignet et repoussèrent le tissu couvrant son avant-bras. Ivar attrapa la cordelette de cuir et la parcouru pour atteindre la moitié de bracelet qu'elle maintenait en place. Ses doutes furent confirmés quand le bout de ses doigts effleura la tête d'un loup, un bracelet sacré… plus exactement la moitié d'un bracelet sacré.
Il était prêt à parier que son frère détenait l'autre … Et il se rendit compte en souriant discrètement que les mauvaises habitudes des jumeaux déteignaient peu à peu sur lui.
- Comme Tharg et toi ?
Nelra récupéra son bras et Ivar maudit sa curiosité alors qu'elle hésitait clairement à lui répondre, elle le fit en serrant son poignet contre elle ;
- Oui.
Ivar fronça les sourcils, pourquoi semblait-elle soudainement sur le qui-vive ? Pourquoi avait-il l'impression qu'elle s'éloignait alors qu'elle se trouvait sous les mêmes fourrures que lui ? La nuit les entourant et les braises mourantes à leurs pieds ne lui permirent pas de déceler l'expression craintive que son visage affichait. Mais il le sentait, sa question avait touché un point sensible.
Il tendit la main vers elle en appelant doucement ;
- Berserker ?
Bien que cela fût le but de son geste, Ivar fut surpris lorsque Nelra entrelaça à nouveau leurs doigts.
- Beinlausi… Tu comprends ?
Peur et espoir mélangé ensemble à part égale teintait cette question et Ivar savait que sa réponse serait capitale. Les mots prononcés par Ottar Froydin lors de leur arrivée à Kattegat résonnèrent à ses oreilles alors qu'il pondérait ses prochaines paroles avec soin.
"Sonur minn, Tharg le Bouclier de la maison Froydin et dóttir mín, le joyau ainsi que l'Épée des guerriers d'Odin, Nelra."
Les Dieux avaient décidés de les faire naitre ensemble pour une bonne raison.
- Un guerrier a autant besoin de son Bouclier que de son Épée.
Un soupir de soulagement échappa à Nelra et Ivar sut qu'il avait répondu correctement, il se détendit quelque peu alors que Nelra se rapprochait enfin de lui. Doucement elle lui fit tourner le poignet qui portait ses bracelets sacrés.
Nelra trouva ce qu'elle cherchait à tâtons entre deux lanières de cuir enserrant son poignet et le début de son avant-bras. Le métal rendu chaud par le contact constant avec sa peau, l'un devait être le sien, reçus lors de son passage à l'âge d'homme. L'autre…
Ragnar.
Le vieil ami de leur père avait fait tellement pour eux durant le peu de temps qu'il passa en leur compagnie à Osa… Elle pouvait reconnaitre, en passant le bout de ses doigts sur les deux bracelets, lequel appartenait à qui. Le métal doux et polie de celui qui se trouvait vers son poignet était celui d'Ivar. Sur le second elle pouvait sentir les aspérités du au passage du temps, les éraflures trop profondes pour disparaitre.
Nelra mordilla sa lèvre inférieure, Ivar s'était permit de lui demander ce que signifiait la moitié qu'elle portait comme s'il savait déjà ce qu'il en était… Et il ne semblait pas attendre plus d'explication de sa part.
La jeune femme tira sur son bras et Ivar la laissa faire, médusé alors qu'elle posait la joue contre ses bracelets en murmurant ;
- Nous n'avons jamais été séparé, depuis le jour de notre naissance et ce jusqu'au jour de Ragnarok… Tharg et moi serons ensemble. Nous le savons, c'est le destin et les Dieux qui en ont décidé ainsi. Rien ni personne ne pourra nous séparer.
Ivar détendit lentement ses phalanges, son pouce caressant le haut de sa joue alors que ses autres doigts se répartirent sur sa mâchoire et sous son oreille. Il la sentit serrer un peu plus fort son poignet avant de se détendre et de positionner sa joue au creux de sa paume.
- Faðir minn l'a compris dès l'instant de notre naissance, faðir þinn lorsqu'il nous a rencontré à Osa.
Ivar la sentit plier ses genoux sous les fourrures un instant avant qu'elle ne les pose contre son ventre alors qu'elle murmura tristement dans sa direction ;
- Peu sont ceux qui acceptent cette vérité, nous ne formons qu'un.
Nelra frissonna et Ivar fit glisser sa main vers sa nuque, ses doigts se perdant dans ses tresses alors qu'il l'enjoignait silencieusement à se rapprocher de lui. La jeune femme relâcha son poignet pour prendre appui au sol et changer de position. Elle posa la tête sur le même bras qui supportait la sienne et malgré la nuit les entourant il pouvait deviner ses traits.
Ivar eut l'impression d'être ivre alors que sa tête tourna violement, Nelra posa une main contre son torse en dépliant lentement ses jambes. Délicatement elle les plaça contre les siennes en reprenant possession de sa main qu'elle ramena vers elle alors qu'il lui avoua sans réfléchir ;
- J'aurais aimé avoir ce lien avec bræður mínir, ou même juste avec un seul d'entre eux.
Nelra soupira d'aise alors que son corps se réchauffa à son contact, sentant ses paupières devenir peu à peu lourdes de sommeil elle lui répondit en les fermant ;
- Il n'en fut pourtant pas toujours ainsi. Jeunes nous étions inséparable mais ça n'empêchait pas Tharg d'avoir peur de moi, il ne me faisait pas confiance et me surveillait constamment.
Ivar comprenait le sentiment, ses frères le craignaient mais il ne pouvait pas dire qu'il n'appréciait pas cet état de fait. Mieux valait être craint que méprisé.
- Puis il a eu la preuve que je ne lui ferais jamais de mal et tout a changé.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Nelra souri en levant son regard vers lui en rouvrant les paupières, l'obscurité s'épaississant l'empêcha de voir plus que les contours de sa silhouette. Malicieusement elle murmura ;
- Örn et Úlfur ont fait un pacte.
Ivar baissa la tête jusqu'à ce que son menton se pose contre le haut de son crâne, il retint un bâillement et dit dans un souffle ;
- Je ne comprends pas…
Nelra se lova un peu plus contre lui, bien sûr qu'il ne comprenait pas. Tant qu'il ne comprendrait pas ce qu'il était lui-même Ivar ne pourrait pas pleinement le voir, voir ce qu'elle et Tharg étaient, voir ce que les membres de la Meute étaient.
Voir quelle était la vraie puissance des Froydins.
Nelra espérait secrètement que les champs de batailles à venir chasseraient le brouillard stagnant encore devant ses yeux. La jeune femme n'était pas dupe, plus que le voir comprendre ce qu'il était, elle voulait briser la glace qui l'emprisonnait, la voir fondre… volé en éclats sous ses coups s'il le fallait.
La peur l'étreignit alors qu'elle comprenait où cette pensée prenait racine. Cela la troubla profondément, lui faisant inspirer une goulée d'air rapidement pour la bloquer dans ses poumons.
Svein…
- Nelra ?
Une main se posa sur sa joue et la jeune femme se rendit compte que son poing s'était refermé sur du vide, ses ongles rentrant dans la paumes de sa main. Fébrilement elle exhala, ouvrit le poing pour qu'il rejoigne l'autre qu'elle maintenait contre sa chemise de cuir.
Nelra se figea alors qu'un tambour sonna au loin, le même rythme rapide et violent mais lui apportant un réconfort et un calme salvateur, celui qu'elle avait entendu lors de la traversée jusqu'en Angleterre. Elle posa le front contre l'une de ses clavicules alors que d'autres apparurent, renforçant leur percussion alors que la main d'Ivar quittait sa joue. Son bras se posa en travers de sa taille et il la rapprocha de lui.
La peur se diffusa peu à peu alors que Nelra arrivait à une conclusion simple mais efficace. Elle voulait lui offrir la vérité. Sans contrepartie. La jeune femme voulait juste qu'il sache, elle voulait qu'il la connaisse réellement.
Ivar n'est pas Svein.
Ivar réduisit à néant l'espace qui le séparait de l'héritière du clan Froydin, la serrant contre lui en essayant de comprendre pourquoi elle réagissait ainsi. Se méprenant sur la raison de son silence autant que sur celle de son tourment il murmura dans ses tresses ;
- Berserker…
La jeune femme tourna la tête et posa la joue contre son torse, lui faisant savoir qu'elle l'avait entendu mais gardait malgré tout le silence.
- Tu n'es pas obligé de m'expliquer.
Nelra sentit sa main quitter sa taille et remonter le long de son dos, la gardant contre lui sans rien dire de plus alors qu'il essayait de trouver une position confortable pour s'endormir. La jeune femme inspira profondément, attirant son attention immédiatement alors qu'elle fit glisser l'une de ses mains vers sa nuque.
A l'aveugle Nelra lui fit incliner la tête et releva la sienne, posant son front contre le sien en murmurant doucement;
- Beinlausi, tu as du entendre les rumeurs qui courent sur nous. Je voudrais être capable de t'expliquer ce que cela veut dire mais je…
Un soupir contrarié échappa à la jeune femme et son souffle frappa ses lèvres. Ivar, par un effort titanesque et un sang-froid qu'il ne se connaissait pas, s'empêcha de revendiquer ses lèvres dont il percevait la chaleur proche.
- C'est compliqué…
Des rumeurs ? Oui, il en avait entendu. Ivar ne l'avouerait pas à voix haute mais il les avait activement débusquées. Il garda le silence alors que la guerrière tenta de lui expliquer malhabilement ;
- Je te fais confiance, je ne t'aurais pas parlé de nos plans concernant le départ de Kattegat si ce n'était pas le cas. Mais… je… parlé de ça, c'est devenu… compliqué.
Il se demanda laquelle ou lesquelles pouvait bien être le centre de ses préoccupations. Car celles racontant combien elle et son frère, ou au même titre tous Froydins, étaient des guerriers sanguinaires incontrôlables lui avait échauffé le sang et attisé l'impatience de se retrouver sur le champ de bataille en leur présence.
Se pourrait-il que… les rumeurs incestueuses ? Il n'y prêtait guère crédit, oui Tharg et sa jumelle était proche et il voyait ce qui pouvait mener à cette conclusion… mais il suffisait de passer quelques moments en leur compagnie pour se rendre compte du lien profond qu'il partageait et de la malveillance de ceux colportant de tels ragots.
Celles que Floki lui avait contées ? Son instinct lui souffla que ce fût en effet de celle-là auxquelles Nelra faisait allusion. La colère qui remonta de ses entrailles accéléra les battements de son cœur et teinta sa voix alors qu'il lui demanda ;
- Parce que quelqu'un t'a déjà trahi ?
Le hochement de tête de Nelra amena la pointe de son nez à frotter contre le sien et un frisson parcourut son dos. Ivar releva le menton, la tentation devenant presque insoutenable malgré l'instant peu approprié. C'est avec certitude qu'il murmura furieusement en posant presque ses lèvres contre le front de Nelra ;
-L'Hakonar.
La main qu'elle garda contre sa nuque se crispa et ce fut la seule réponse dont il eut besoin. Sa décision de trouver un moyen de se débarrasser définitivement de Svein Hakonar se renforça pour devenir un besoin impérieux à assouvir au plus vite.
Avec plus de douceur qu'il ne s'en serait jamais cru capable il annonça, cherchant à dissiper la tension qui planait autour d'eux autant que de ramener Nelra vers des pensées plus agréables que celles qu'il l'imaginait avoir ;
- Dors, il est tard et la Meute part en chasse dès les premières lueurs de l'aube.
Contre toutes ses attentes Nelra se contenta de trouver une position confortable dans la courbe formé par son épaule et son bras, ramenant ses bras entre eux et laissant sa nuque être frappé par le froid ambiant que ses doigts avait chassé jusque-là. La voix ensommeillé elle murmura calmement contre sa clavicule ;
- Pas en chasse, en éclaireur.
- Cela fait-il vraiment une différence ?
Son front frotta contre son gambison alors qu'elle affirmait ;
- Le jour où la Meute partira en chasse, prions les Dieux que les guerriers d'Aelle soient déjà en route, crois-moi tu verras la différence.
En chasse. Ivar comprit que pour la Meute cela reviendrait à être sur le champ de bataille. Il ferma enfin les yeux alors que son menton se reposait de sa propre volonté sur le dessus du crâne de la berserker, son impatience vint le taraudé malgré la fatigue qui lui tombait peu à peu dessus lui fit marmonné avec envie ;
- Mmh le plus tôt sera le mieux, il me tarde de me battre.
- Aye…
Le bâillement qui suivit et échappa au contrôle de Nelra lui fit relever incontrôlablement un coin de ses lèvres. Si on lui avait dit que lors de la première nuit de son retour vengeur en terre saxonne se passerait ainsi… il ne l'aurait pas cru une seule seconde.
Ivar ne l'aurait pas cru et aurait même vicieusement fait payer cette prédiction farfelue à celui qui aurait eu le culot et l'audace de la lui délivrer en pleine face. Le Destin… celui que les Dieux lui avaient fait miroiter lui sembla un peu plus accessible alors qu'il resserrait sa prise sur la berserker dont la respiration devenait lente et profonde.
Traduction ;
Kona hans – Sa femme
Yngri bróðir – Frère cadet
Sonur (minn)/ (þinn)/ (hans) – Fils (mon)/ (votre/ton)/ (son)
Dóttir (mín)/ (þín)/ (hans) – Fille (ma)/ (votre/ta)/ (sa)
Systir (mín)/ (þín)/ (hans) – Sœur (ma)/ (votre/ta)/ (sa)
klan þín – Son clan
Faðir (minn)/ (þinn)/ (hans) – Père (mon)/ (votre/ton)/ (son)
Bræður (mínir)/ (þínir)/ (hans) – Frères (pluriel) (mes)/ (vos/tes)/ (ses)
Úlfur – Louve/ loup
Örn – Aigle
