Hello tout le monde !
Pour commencer, j'espère que vous allez bien ! :) Non, je ne suis pas morte ou perdue entre deux meubles... x) Simplement, les études prennent toujours beaucoup de place, malgré le plaisir que je prends à écrire cette histoire. Je pense que je bats toujours plus des records en longueur de chapitres, au fur et à mesure, pour compenser ma lenteur d'écriture ^^
Dans tous les cas, merci à tous ceux qui lisent cette histoire, que je chéris très fort 3 C'est toujours très plaisant de voir que le travail que l'on partage être lu, voire aimé :D . De ce fait, j'espère que cette suite vous plaira tout particulièrement !
Note par rapport au Lore actuel de Lol : Étant donné que Riot a créée un évènement autour des Iles Obscures cet été (que j'ai bien évidemment suivi, même si certaines incohérences m'ont fait tiquer), certaines choses peuvent être discordantes. Cependant, je précise que je me base principalement sur les vidéos qu'ils ont sorties (si vous n'avez pas vu celle de Wild Rift avec Thresh, je vous la conseille, parce que … c'est Thresh ? 3 Non, plus sérieusement ça ajoute des éléments au personnage, quand on le voit interagir. Pour ceux que ça intéresse, voici le lien en vostfr : watch?v=1ED2dnPJXYU&ab_channel=LeagueofLegends%3AWildRift , la vidéo existe aussi en français, mais je trouve le doublage meilleur en anglais pour cette vidéo en particulier ) et sur les biographies. De ce fait, ça laisse de la place pour écrire et modeler l'histoire tout en respectant le Lore (enfin j'espère ne pas avoir fait de bourdes pour le moment), ce qui est un vrai plaisir pour moi avec autant de contenu et de pistes à pouvoir être exploitées.
Enfin bref j'arrête le blabla ici ;)
Avertissement sur le contenu : Attention ce chapitre (et l'histoire en général) contient des scènes violentes assez détaillées. Je vous laisse juge de votre volonté de lire en connaissance de cause :)
PS : Un gigantesque merci à ma correctrice encore et toujours pour le travail qu'elle fournit :)
Très bonne lecture ! N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cette suite !
Chapitre 6 :
Depuis que Diméthyde avait clarifié les choses, la relation qu'il entretenait avec son disciple avait retrouvé son dynamisme d'antan. Par moment, elle s'avérait même être envahissante. Jour après jour, le mentor enseignait les subtilités des arts magiques antiques des Îles Bénies. Nuit après nuit, le disciple se renseignait sur la réalité géopolitique de sa terre natale. Un double jeu. Une partie d'échec à taille réelle, fait de corps humains et de tactiques nocturnes. Cependant, Thresh savait qu'il n'obtiendrait le déclin de son maître, que s'il se montrait assidu et rigoureux dans l'exploration des désirs de ce dernier. Une chute dans le désespoir se préparait précautionneusement, sans précipitation, et surtout, avec beaucoup de prescience.
Même si Ruth, et ses deux acolytes, se montraient particulièrement méfiants et silencieux en sa présence, ses autres camarades avaient toujours autant d'estime pour lui. Il excellait particulièrement dans la réalisation et l'élaboration des pièges runiques, allant même jusqu'à en créer de lui-même. Cet état de fait lui avait valu des regards pleins de considération de ses professeurs et de son mentor. Élément, d'ailleurs, qui était à l'origine de l'enseignement soutenu de son mécène, sur des types de magies davantage complexes à manipuler. Quotidiennement, l'élève et le grisonnant se retrouvaient dans un coin du Sanctuaire, à l'abri des regards.
Leur lieu de rencontre se situait dans un renfoncement rocheux, en face de la mer. De larges piliers de marbre soutenaient la voûte et l'étage supérieur. Du lierre s'était agrippé aux colonnes, rehaussant la teinte grisâtre, qu'avait imposée le temps aux constructions. La salle, en partie ouverte, était faite de dalles en granit sombre, zébrées de rainures dorées et cramoisies. Au-delà de la richesse architecturale, la pièce ne recelait que quelques meubles en bois, que les années avaient pris soin d'écailler par endroit. Bien que vétuste, le lieu conservait une certaine noblesse. Sur une petite table, trônait une carafe remplie d'eau, un morceau de tissu, ainsi que deux mazagrans en porcelaine, de facture plus récente.
Sous le regard attentif et exigeant de son mentor, Thresh concentrait l'énergie de son âme. Les genoux au sol, le souffle calme et les yeux fermés, le garçon pouvait percevoir le flux qui circulait paisiblement en lui. A la manière d'un fleuve, il en guida une partie à l'extrémité de ses doigts, qui reposaient sur ses cuisses. L'apprenti se pencha légèrement en avant, de sorte que son index effleure les pavés de granit. Puis, doucement, il commença à tracer un symbole contre les dalles, rouvrant les yeux.
- En mêlant incantations et savoirs, tu ne dois jamais perdre de vue l'objectif premier, de l'utilisation de la magie. Pour le moment, tu ne peux pas te permettre de croire cela acquis, Thresh. Quand bien même, tu excelles sur des magies plus basiques. Ici, nous parlons d'une erreur qui peut te coûter la vie. Il serait dommage de gâcher autant de potentiel, parce que tu ne suis pas mes directives.
- Je les suis. A ma manière, précisa avec flegme le plus jeune.
De la lumière nacrée éclairait peu à peu le signe, qui se dédoubla en un reflet identique dans les airs. Le néophyte se focalisait sur l'intention première avec laquelle il avait entamé ce travail : la protection. Il s'agissait d'une des runes ancestrales, servant d'amorce à la brume défensive qui entourait les Îles Bénies. Par essence, l'intention nécessaire à sa genèse était désintéressée et pure. Chose que Thresh avait beaucoup de mal à appréhender. Feindre la candeur était une chose, la ressentir, en revanche … De sa vie, il lui semblait ne jamais avoir connu ce sentiment.
Présentement, on lui demandait de l'exploiter à des fins bienfaitrices pour les habitants des Îles. Ceux-là même, qui n'ont eu aucun égard pour l'enfant qui traînait le corps de sa défunte mère dans la boue ; lui-même, oscillant entre la vie et la mort. Ceux-là même, qui avaient décidé que sa naissance était une erreur, que son existence devait être effacée, pour ne pas dire annihilée. Ceux-là même, qui lui avait fait comprendre que, jamais, il n'aurait de place parmi eux, dans leur monde utopique … Tout ce qui pouvait nuire à la vision enchanteresse de l'archipel était soigneusement occulté de la vue de tous. De cette façon, les résidents s'imaginaient que ce mirage était réel. Un moyen efficace de contrôler les foules. Si le monde dans lequel on vit est parfait, nulle raison de se rebeller ou de désirer la venue d'étrangers. Conséquemment, ériger une barrière protectrice rendait invisible leur phantasme au reste du monde. Quelle hypocrisie …
La colère s'immisça en lui, tandis que le symbole commençait à se teinter d'élans carmin.
Cette même duplicité chez son mentor, qui ne souhaitait que tirer profit de lui. Devenir pire qu'eux, afin de survivre, voilà la réponse adéquate. A moins que ce ne soit la seule qui ne lui vienne en tête... Pourtant, l'orphelin n'avait jamais manqué d'imagination. Néanmoins, il supposait que les rapports humains n'étaient qu'une perte de temps. Des liens toujours intéressés soumis à des jeux de pouvoir, n'ayant jamais vu une autre alternative. De toute façon, à quoi bon ?
- Thresh, qu'est-ce que tu … Arrêtes ! S'écria le doyen.
Le signe arborait un aspect tordu, déformée, prêt à imploser. Des émanations rouges et bleues ondulaient dans l'air autour du symbole. Son enseignant se précipita vers lui. Néanmoins, l'attention du garçon était accaparée par autre chose. Les nébulosités ne faisaient que s'effleurer. Toutefois, elles généraient des tensions dans l'air, comme chargées d'une énergie, dépourvues de cible pour libérer l'excédent. Plus les deux essences se rencontraient, plus il semblait que la rune devenait instable. L'apprenti releva que si les émotions associées étaient violentes, elles n'étaient cependant pas opposées. Que se passerait-il dans ce cas ?
Un claquement retentit. Thresh éprouva une vive douleur au niveau de sa joue. Son visage se détourna légèrement de son office, rompant sa concentration temporairement. Le symbole s'évanouit alors dans les airs, comme s'il n'avait jamais existé. Rapidement, la luminosité du signe au sol se tarit. L'orphelin fronça les sourcils, alors que Diméthyde le prit par les épaules et le secoua.
- Thresh, tu m'entends ? Interpella avec inquiétude le grisonnant.
Soudain, comme reconnecté dans le présent, l'orphelin fixa son mentor. Il sentit quelque chose dégouliner sur son menton. Le brun porta sa main contre ce dernier. Du sang. Sous le regard soucieux de Diméthyde, le plus jeune essuya d'un revers de la main l'hémoglobine, qui détonnait avec la blancheur de sa peau. Le premier soupira, avant de rehausser délicatement le menton de l'apprenti, de son index. Il lui sourit gentiment avant de commencer mi-fasciné, mi-réprobateur :
- Toujours en train de chercher les limites, n'est-ce pas ?
Devant le mutisme de son cadet, le mécène expira fortement derechef. Il se redressa et se détacha de lui, au profit d'un linge se trouvant non loin. Le doyen l'humidifia à l'aide de la carafe. Puis, il revint vers son disciple, qui s'était mis debout entre temps. Diméthyde lui tendit, et ajouta :
- La magie est un tout, Thresh. Le dessein que tu lui insuffles, la guide. Néanmoins, en analogie avec l'humanité, si tu lui offres plusieurs directions, tu ne seras ni certain du résultat, ni des conséquences que cela aura sur toi. C'est pourquoi, il faut l'orienter à l'aide d'une seule et même voie, signala posément l'enseignant.
- Que se passerait-il, dans le cas de deux chemins contraires ? Rebondit immédiatement, avec un intérêt maîtrisé, l'élève.
- La confrontation de deux éléments antithétiques n'est jamais bonne. La colère et la plénitude, la haine et l'amour, le désespoir et l'espoir... Certifia avec gravité son vis-à-vis.
- La vie et la mort ? Releva objectivement le plus jeune, en le fixant de ses iris ambre.
Diméthyde le regarda interdit, et se contenta d'hocher la tête. Il sonda un instant son apprenti, qui l'observait calmement, comme s'il s'agissait d'une banalité. Cette réaction lui arracha l'ombre d'un sourire. Succinctement, il poursuivit son explication :
- Seulement, c'est un tout autre type de magie qui utilise les êtres vivants. Toutefois, il est vrai que l'on peut puiser de l'énergie chez d'autres organismes.
- N'est-ce pas de cette façon, que la Brume Blanche est maintenue ? Interrogea imperturbablement le benjamin.
- En effet. Elle est à la fois, l'équilibre et le joug, qui permet d'asservir le reste de la population, nuança ironiquement le professeur.
- Comment ça ? Questionna l'orphelin, d'une inflexion discrètement surprise.
Diméthyde le jaugea, semblant satisfait de l'effet de sa sortie sur son disciple. Ce dernier le remarqua. Intérieurement, il se maudit de n'avoir su davantage dominer ses émotions, lors de sa demande. Malgré le contrôle qu'il s'imposait, le garçon savait que son vis-à-vis avait connaissance de sa curiosité et de sa préoccupation envers les enjeux politiques, au-delà du Sanctuaire.
L'enseignant reprit son explication, rasséréné :
- Eh bien … Tu n'as pas connu cela, puisque ta venue au monde est un peu particulière mais … En temps normal, chaque enfant qui naît sur les Îles se voit être marqué par un symbole runique. Officiellement, cela permet de signifier leur appartenance à notre archipel. Les dirigeants ont toujours valorisé le patriotisme, qu'inspire une telle distinction. Les habitants accueillent donc ce signe avec déférence. Or, le véritable dessein de cette marque est de s'assurer, qu'aucun individu de basse extraction, ne puisse renverser les pouvoirs en place. C'est dans cette rune que la Brume Blanche puise l'énergie, indispensable à sa sauvegarde. Ainsi, le gouvernement s'assure de la protection de l'archipel, en éliminant les maigres réserves que possèdent les plébéiens. Quant aux familles aristocratiques, elles reçoivent d'autres marques. (Diméthyde écarta légèrement sa houle, dévoilant le haut de son torse. On pouvait y discerner les branches d'une étoile.)
- Les dirigeants ont-ils des raisons de craindre une révolte, actuellement ? S'intéressa Thresh, sachant que feindre l'indifférence serait parfaitement inutile.
Son mentor le considéra quelques secondes. Il posa ses orbes marine sur l'endroit où le disciple avait fait apparaître naguère, la rune.
- Connais-tu l'histoire de ces Îles ? De la raison pour laquelle nos champs sont si fertiles, notre terre aussi prospère et notre territoire en paix depuis plusieurs siècles, quand le continent se retrouve déchiré par les guerres, éluda le doyen.
- Je suppose que vous faites référence, à l'esprit qui aurait contribué à faire de ce lieu une corne d'abondance, répondit le cadet, qui nota le soin qu'avait pris son aîné à esquiver sa question.
- Je vois que la Bibliothèque est à ton goût, constata joyeusement son interlocuteur.
Thresh plissa les yeux et sourcilla. Son maître se contenta de lui poser sa paume sur son crâne, en lui ébouriffant gentiment les cheveux.
- Maokaï, l'esprit qui réside sur ces terres. J'ai eu la chance de le rencontrer. Un jour, peut-être que tu auras cette opportunité, toi aussi. Enfin …, avant ça, pourrais-tu m'expliquer ce qui provoquait autant de rage, durant cet exercice ? Sermonna explicitement le plus âgé.
Le brun porta le morceau de tissu contre ses lèvres, essuyant les gouttes grenat qui subsistaient sur son visage. Puis, il éloigna le linge et l'observa se parer d'une teinte vermillon. L'orphelin repensa à Ruth et ses compères, au corps sans vie de sa mère et au regard que lui avait jeté son géniteur, avant de le condamner à mort. Ces yeux si semblables aux siens. Pourtant, ce meurtrier avait été incapable d'utiliser l'épée encore souillée de sang, pour tuer leur fils. Il avait préféré offrir ce plaisir à son subalterne, faute de courage ou de folie, qui sait ? Thresh visualisait encore, le fouet suspendu à la ceinture de son tortionnaire. Il entendait de nouveau le tintement des morceaux de métal, qui avaient pénétrés sa chair à maintes reprises. Il ressentait derechef la lacération de sa peau, gravant à jamais dans son corps, cet instant. C'était là, la seule marque que lui ait offert les Îles pour sa venue au monde … L'orphelin ferma ses paupières un instant, chassant ces images et les sensations associées.
Si la vue ne lui était pas si nécessaire, il aurait volontiers arracher ses globes oculaires. Précisément, c'est ce qu'il avait éprouvé les premières semaines. Ce moment, où la fureur qu'il tentait vainement de brider, ne savait s'exprimer d'une autre façon qu'il la retournait contre lui. Puis, progressivement, la pensée de faire en sorte, que ces prunelles deviennent siennes, héritées ou non, avait fait son chemin. Modeler ce regard, afin qu'il ne craigne ni la vision de la mort, ni celle de la souffrance, à la différence de son géniteur. Toutefois, l'idée de le regarder en face, dénué de pitié, lorsque son bras viendrait lui présenter le sort similaire que sa mère avait connu, demeurait encore tangible dans son esprit.
- Tu pensais à ta mère ? Essaya prudemment Diméthyde.
Le doyen ne pouvait peut-être pas lire dans son esprit, mais il était loin d'être idiot. Il fallait donc que le motif qui avait conduit l'orphelin a modelé la rune, soit suffisamment puissant et crédible. En soi, sa mère était morte. C'était peut-être la seule façon qu'elle aurait de le protéger, désormais.
Le plus jeune hocha la tête, le regard loin, avant de refixer son attention sur Diméthyde. Celui-ci lui adressa un regard compatissant.
- J'aimerais te dire, qu'avec le temps, les choses s'arrangent, mais c'est rarement le cas. La douleur devient moins forte, à moins qu'on ne s'y habitue, dit-il plus pour lui-même. Tu peux te servir de ce sentiment comme catalyseur pour la magie. Néanmoins, il te faut d'abord le maîtriser, afin qu'il ne déborde pas du chemin que tu lui traces. Plus tard, quand tu l'auras dompté, tu pourras l'exploiter en profondeur. Cependant, les émotions négatives sont par essence moins stables, sache-le. (Devant la question silencieuse de son élève, l'enseignant poursuivit.) Elles conduisent à une redirection des flux générés dans ton âme.
Le plus âgé sourit tristement, avant de s'écarter. Il servit de l'eau dans les deux verres, ses pupilles fixant le liquide transparent, qui ruisselait dans les récipients. Comme plongée dans ses pensées, le grisonnant reprit évasivement :
- Un jour, toi aussi tu trouveras une façon de canaliser cette rage, Thresh.
- Moi aussi ?
- Excuse-moi, je divague. C'est l'âge que veux-tu, plaisanta maladroitement Diméthyde.
L'apprenti avait clairement perçu le malaise de son vis-à-vis, face à cette insertion involontaire, semblait-il. Thresh s'avança vers ce dernier et posa le tissu sur la petite table, où étaient disposés les verres. Le brun se planta à une trentaine de centimètres de son aîné, ses orbes savane interrogeant silencieusement celui-ci. Diméthyde se contenta de lui adresser un pâle sourire mélancolique et de lui tendre un mazagran. Le petit le saisit, puis l'observa boire d'une traite, l'esprit ailleurs.
Comme on pouvait s'y attendre, les réserves de farine étaient amoindries mais n'étaient pas inexistantes. Toutefois, si les rations avaient été prévues à l'avance, les pertes chez les Conceptionnistes se révélaient être assez importantes pour qu'il y ait des restes. Jayna se tenait dans un coin. Sa main mutilée était dissimulée sous la couverture, avec laquelle Lucian l'avait enveloppée. Cependant, la brune paraissait assez alerte pour observer les autres membres de leur équipe incongrue, œuvrer.
Le jeune otage et son équipier basané rapprochaient les différents sacs de l'entrée. Pendant ce temps, l'ancien spectre parcourait la pièce à la recherche de quelques ustensiles pour enflammer la denrée. Son regard dévia sur une lanterne, siégeant sur un plan de travail. L'ombre d'un sourire fendit son masque d'indifférence. Le geôlier des Îles Obscures saisit l'objet et l'examina. Une bougie à moitié fondue gisait en son sein. La cire avait coulé par endroit, plus ou moins abondamment. Toutefois, elle semblait fonctionnelle. Voilà qui leur fournissait un support pour l'exécution de leur plan. Bien. Naturellement, l'ustensile différait du sien par essence, mais cela n'empêcha pas la survenue de quelques réminiscences. Son rictus s'accentua, lorsqu'il songea au défilé d'âmes qui illuminait l'artefact maléfique, en temps normal. Leurs cris, leurs peurs, leurs tourments. Le Garde aux Chaînes ferma ses paupières un instant, se plongeant avec vigueur dans ce ressenti.
En rouvrant les yeux, le détenteur de la lanterne aperçut les premières lueurs de l'aube, qui leur fournissait un éclairage supplémentaire. Il fallait que la fine équipe se dépêche de mettre rapidement son dessein à exécution. Sans quoi, cette expédition s'avérerait d'autant plus dangereuse.
- Le moment est mal choisi pour admirer le lever du jour, réprimanda calmement Lucian.
- Tes capacités d'observation ne seraient donc pas seulement un mythe, railla acerbement l'ancien spectre, toujours de dos.
Le tireur posa un autre contenant sur la pile trônant à l'entrée de la cuisine. Puis, il vint se poster à côté de sa Némésis.
- Pourtant, tu ne bouges pas d'un iota … Constata le compagnon de Senna. A quoi songes-tu ?
Thresh fit volteface, prêt à lui offrir une seconde réplique cinglante, quand il observa l'expression du gamin. Curieux, voire intrigué, mais nullement agressif. Intéressant.
- Tu arrives à te tenir à trente centimètres de moi sans pester, tu m'en vois surpris, lança le plus âgé, amusé par la versatilité de son partenaire de circonstances.
Lucian soupira, avant de maugréer.
- Un enfant ... Voilà ce que tu es, en fait.
Thresh perdit son sourire quelques secondes et le dévisagea, le regard brûlant. Puis, une nitescence sadique apparut doucement dans ses iris ocre.
- Tu sembles oublier où est ta place, mortel, rappela sèchement le tortionnaire.
- Non. En temps normal, elle consiste à éliminer les choses comme toi. Toutefois, je pense qu'on a plus de chances de survivre, si ton esprit de taré est focalisé sur ce qu'on fait. Je ne sais pas où tu es, le passé ou le futur, mais il faut que ce soit le présent qui t'intéresse actuellement, poursuivit avec sérieux Lucian, en indiquant de la tête la lanterne entre les mains de son ennemi.
Le petit qui lui faisait la morale. Pour une première … Son air amusé réapparut.
- Je savais que tu ne pouvais pas te passer de moi. Peut-être que si tu apprenais à réfléchir… Non, même là, tu ne parviendrais pas à te sortir de ce guêpier, tourna en ridicule l'albinos.
Lucian se borna à le toiser, la mâchoire serrée.
- Ni d'en sortir cette chère Senna.
Cette fois, le manipulateur put entrevoir les orbes olive du gamin, rutiler hostilement.
- Tu es vraiment une erreur dans ce monde … cracha avec mépris le chasseur d'ombres.
- La seule erreur, c'est d'imaginer que tu puisses sauver tout le monde, Lucian, répliqua flegmatiquement Thresh, en lui tendant la lanterne.
Le Démacien lui adressa un regard assassin et claqua sa langue contre son palais. Puis, souhaitant certainement éviter de perdre du temps comme il l'avait fait remarquer à sa Némésis, l'humain se détourna et retourna à sa tâche.
Hors de question que son jouet donne un nouveau ton à leurs échanges. La haine lui allait si bien. De plus, Thresh n'appréciait pas particulièrement quand le petit essayait de savoir à quoi il pensait.
Le savoir est le pouvoir. Rien n'est plus vrai, d'autant plus quand il s'agit de contrôler une situation.
Satisfait de la mine renfrognée de son jouet, le natif des Îles Bénies poursuivit son exploration, déposant l'objet entre ses mains, à sa place initiale. Il le récupérerait après avoir achevé son inspection de la zone, dans l'expectative de repérer d'autres éléments utiles dans leur situation. Le manipulateur aguerri laissa glisser sa main sur le plan de travail, tout en avançant. La sensation de la poussière qui s'accumulait au bout de ses doigts la paroi, à la fois, lisse et rugueuse du meuble la fraîcheur du matériel … Il se surprit à faire attention à tous ces petits détails, comme s'il les découvrait pour la première fois. Non, il ne regrettait pas le fait de ne plus ressentir l'aspect physique de ce monde, en échange de son immortalité. Une évolution ne se faisait pas sans sacrifice, il était donc inutile de se lamenter sur le prix. Cependant, sa curiosité prenait parfois le pas, toujours à la recherche des limites de son apparence temporaire.
Thresh nota la présence de fourneaux fonctionnant au gaz. Cette nouvelle donnée rendait le risque d'explosion, et de ce fait, leur tactique, d'autant plus périlleuse. Il se décala pour aller explorer les différents tiroirs à proximité et les ouvrit successivement. Le brun trouva une cartouche d'allumettes dans le fond de l'un d'entre eux, sous différents ustensiles de cuisine. Il inspecta la boîte. Quelques morceaux de bois étaient encore intacts et la zone de friction semblait utilisable. Bien. Dans un autre tiroir, l'ancien disciple de Diméthyde aperçut également une bobine assez conséquente de nylon. S'en emparant, il nota le bruit creux que le fond avait fait, lorsque sa main avait récupéré le fil. Méthodiquement, le brun appuya sur les côtés du tiroir. Un plan se souleva, dévoilant une flasque argentée. Un S barré de deux flèches trônait au centre. L'albinos saisit le flacon. Puis, il dévissa le capuchon et huma la flaveur du liquide. Comme le natif des Îles Bénies pouvait s'y attendre, ce dernier contenait de l'alcool. Toutefois, ces deux éléments pourraient être d'un certain secours. D'autant plus, s'il pouvait être blessé, comme en témoignait la plaie sur son front. Il rangea la boîte, la flasque ainsi que la bobine, dans une petite sacoche accrochée à sa hanche, avant de prolonger son examen des lieux.
Sur la longueur, la pièce devait mesurer une dizaine de mètres, en dépit d'une moindre largeur. Le plancher en bois craquait sous chacun de ses pas. En revanche, même si le navire ne paraissait pas si vétuste, plusieurs éléments semblaient attester de conditions de navigation difficiles, dernièrement. Les poutres maintenant le plafond comportaient des craquelures, que les intempéries et les péripéties avaient contribué à tracer. Les cloisons étaient lézardées par endroit. Les différentes lucarnes donnant un contact visuel avec l'extérieur, étaient fissurées malgré la robustesse du matériau dont elles étaient faites. Rien que leur présence confirmait une certaine récence dans la fabrication ou, tout du moins, une remise à neuf de ce bâtiment.
L'obscurité d'un recoin, donnant sur une pièce contiguë, attira son attention. Il s'approcha rapidement devant ce qui semblait être un débarras. Pénétrant dans la salle, Thresh vit une bâche recouvrant quelque chose. Le détenteur de la lanterne, la souleva pour trouver des bûches. La présence de ces tronçons de bois indiquait clairement une chose. Si le navire devait disposer de conduits de gaz, il existait pareillement d'autres passages pour évacuer la fumée, afin de se prémunir d'accidents dévastateurs. Il paraissait donc judicieux de se renseigner sur l'endroit de l'évacuation de la fumée. Si l'emplacement était suffisamment proche de la position de retrait des Conceptionnistes, y instiller la farine par cet orifice pourrait être pratique et minimiser l'explosion conjointe du gaz.
Le geôlier des Îles Obscures saisit l'une des bûches. Au même moment, son pied effleura un bouchon de liège, qui roula dans la pénombre de la pièce. Il s'agenouilla et scruta la pile de rondins devant lui. En se plaçant de profil par rapport au monticule, le manipulateur aguerri distingua que la longueur des bûches était hétérogène. Se redressant, le garde des artefacts commença à décaler les tronçons du dessus, sur ceux disposés à côté. Bientôt, il arriva à la zone à partir de laquelle la pile semblait convexe. L'ancien spectre passa son bras entre le mur et les rondins. Il sentit un récipient en verre, qu'il attrapa afin de l'examiner. La bouteille ne paraissait pas si poussiéreuse, signe qu'elle avait été disposée dans ce coin, assez récemment. Il la déboucha et en inhala l'effluve. De l'alcool. Décidément, la consommation de liqueur semblait être un sujet controversé, au sein de la Conception Écarlate. Le natif des Îles Bénies déposa le récipient dans un coin, l'ayant rebouché préalablement. Puis, il revint vers son otage, afin d'éclaircir certains points.
- N'utilisez-vous pas de gaz pour l'ensemble du bâtiment ? Interrogea avec un intérêt maîtrisé le spectre millénaire.
- Si. Il s'agit seulement de la réserve du capitaine, dit le Conceptionniste en indiquant de la tête, le bout de bois.
Thresh sourcilla quelques secondes, à la recherche d'une raison motivant l'import de ces ressources à bord. Rapidement, le fils illégitime songea à quelque chose.
- Votre chef réchaufferait-il une pièce, à l'aide de quelque chose ressemblant à un poêle ?
- Oui, ses quartiers, confirma avec hésitation le mortel.
Lucian lâcha un rire méprisant, avant de marmonner :
- Tss. L'aristocratie démacienne …
- Où se trouve le conduit d'évacuation ? Enchaîna Thresh sans se soucier des préoccupations humanistes de son jouet.
- Sur un des côtés de la poupe. Pourquoi ? Questionna le jeune homme, paraissant troublé sur le but de ces questions.
- A quelle distance du pont se trouve-t-il ? Poursuivit du tac-au-tac le stratège albinos.
- Très proche. Plusieurs hommes se sont déjà brûlés en passant à côté. C'est un ajout au bateau d'origine, de ce que j'ai compris, précisa dubitativement le captif.
- Bien, conclut avec satisfaction le tortionnaire. Où se trouve cette pièce ?
- A la poupe du navire. Toutefois, le corridor pour nous y mener, se trouve dans le prolongement de celui que nous venons d'emprunter. On le distingue facilement des autres, car c'est le seul dont les parois sont recouvertes d'un enduit clair.
Quelques secondes passèrent et le captif, parut soudainement interdit.
- Attendez... Vous comptez introduire la farine par ce biais ? Interrogea l'otage, visiblement dérouté.
- Si tel était le cas, y verrais-tu une contre-indication ? Souleva Thresh, dont la curiosité avait été piquée au vif, par l'implicite de la sortie de son prisonnier.
- Non. Je trouve juste cela très malin de votre part, d'exploiter n'importe quels détails, répondit avec un enthousiasme réprimé le Conceptionniste, en se grattant l'arrière de la tête.
- Ne le flatte pas trop. Son ego est déjà bien assez démesuré comme ça, sermonna le tireur.
Cependant, quelque chose dérangea Thresh, dans la façon dont le mortel avait amené ça. Comme s'il analysait ses actions, pour mieux comprendre sa façon d'agir et le parer. Bien qu'effectivement sa dernière remarque avait sans doute pour dessein d'éluder son intérêt, en flattant sa personne, comme l'avait relevé Lucian.
Devant le silence de sa Némésis, le compagnon de Senna en profita pour ajouter avec dérision :
- Il faut te complimenter pour te faire taire. Intéressant à savoir.
Ne voulant éveiller des soupçons, comme son otage venait de le faire à son encontre, Thresh préféra tacler la Sentinelle.
- Cependant, toi comme moi, savons que tu préférais te tirer une de tes fameuses balles de lumière dans le corps, plutôt que le faire.
- Ah, ah, va savoir ! Si je peux avoir la paix pendant plus de deux minutes, rigola-t-il.
Le changement de comportement de son jouet l'intrigua tout autant, que celui de l'autre mortel. Seule Jayna persistait à être silencieuse. Le chasseur d'ombres le regarda fixement, comme s'il s'attendait à quelque chose de sa part. Son ennemi sourcilla et le gamin soupira, avant de reprendre la parole :
- Je pense qu'on devrait se mettre en route. Ce n'est pas comme si nous étions immortels.
Thresh s'écarta du trio pour récupérer la lanterne qu'il avait mise de côté, plus tôt. Prenant une de ses allumettes, il embrasa la bougie et l'enferma à sa place d'origine. L'albinos se dirigea vers la brune et lui tendit l'objet. Avec la plus grande hésitation et beaucoup d'appréhension, elle saisit la source de lumière de sa main valide. Le tortionnaire jeta un coup d'œil au gamin, qui le dévisageait, songeur.
Chacun des trois hommes chargea un sac sur ses épaules. Jayna prit la tête de l'expédition, en cadence avec le captif, afin d'éclairer la voie. Le Conceptionniste, lui, faisait office de guide pour les mener jusqu'au pont. Pendant le trajet, Thresh intercepta plusieurs coups d'œil insistants du gamin, à son encontre. A quoi pouvait-il encore penser ? Le provoquer était encore une des meilleures façons pour qu'il délie sa langue, sans plus d'effusion de sang ; bien que le tortionnaire ne sût pas encore quelle option avait sa préférence, concernant Lucian. Le faire taire aurait l'avantage d'être apaisant. Toutefois, sa fougue et les informations qu'il donnait contre son gré, dans le feu de leur joute verbale, était tout autant plaisant à envisager. Un sourire en coin naquit sur le visage du bourreau, alors qu'il s'adressa narquoisement à son jouet :
- Lucian, si tu persistes à me reluquer de cette façon, je pense que tu auras des choses à confesser à Senna.
Ni une, ni deux, la réaction de la Sentinelle fut immédiate. Il lâcha les sacs de farine et catalysa son âme vers sa Némesis. Le tireur le plaqua avec élan contre le mur. Le détenteur de la lanterne se délesta de ses deux poids au même moment, et empoigna l'humain par la veste rouge de Conceptionniste, que ce dernier avait dérobée plus tôt. La cloison boisée émit un craquement significatif. Le natif des Îles Bénies pouvait sentir la douleur qu'avait provoquée le choc et s'en émerveilla un instant. Cependant, le petit n'avait pas son regard haineux usité, ce qui l'intrigua sur l'objectif réel de cette altercation. Jayna et l'otage s'arrêtèrent devant le duel des deux autres membres du quatuor. L'estropiée essaya prudemment :
- On ne devrait peut-être pas traîner. Le moment est mal choisi pour vous battre.
- Chère Jayna, ne t'ai-je pas enseigné de profiter de l'instant présent ? D'autant plus que les envies de Lucian semblent pressantes, lui lança-t-il avec une teinte sous-jacente de démence, avant de s'adresser à son jouet favori. Je vais finir par croire que tu trouves un certain plaisir à te jeter sur moi, gamin, sourit avec malice Thresh.
Les muscles faciaux de son interlocuteur se contractèrent, tandis que son expression se fit plus dure. Le tortionnaire déduisit qu'il bridait sa réponse verbale. A la place, le compagnon de Senna durcit sa prise sur la casaque sombre, pendant qu'il interpella l'apprentie sentinelle :
- Avance Jayna. Je n'en ai pas pour longtemps.
Cela devait être impérieux, pour que le tireur fougueux lui demande de s'éloigner de la sorte. Un élément la concernant elle, ou à propos de son otage ? Vraisemblablement, le second. A moins que mettre Jayna d'autant plus en danger, si les doutes de Thresh s'avéraient fonder à l'encontre du Conceptionniste, ne fasse partie des penchants de la Sentinelle. Cette idée l'amusa. De ce fait, le tortionnaire renchérit, afin de prolonger la présence de la brune :
- J'essayerai de te rendre ton mentor intact, Jayna. Cependant, je ne promets rien.
La jeune fille scruta Lucian avec frayeur et fit un pas dans sa direction. Le chasseur d'ombres lui rendit un regard déterminé, avant de la rassurer oralement :
- Fais-moi confiance. Je te rejoins rapidement.
La jeune fille les considéra tous les deux, un instant. Après quoi, elle déposa la lanterne au sol, avant de s'éloigner. La sortie se trouvant à quelques mètres, la brune n'eut aucune difficulté à sortir et à profiter de l'éclairage naturel extérieur naissant.
- C'est admirable. Elle reproduit l'erreur de Senna. Celle de te faire confiance, exulta avec allégresse et démence Thresh.
Cette fois, le tireur le frappa au ventre. Pendant un bref instant, l'ancien spectre crut avoir le souffle coupé. Immédiatement, il attrapa le poignet droit de Lucian et le maintint contre son abdomen. Thresh glissa son index et son majeur droits, derrière la clavicule homolatérale du mortel, et appuya fortement. Lucian grimaça. En réponse, le benjamin tenta de réduire la prise du tortionnaire sur son nerf, à l'aide sa main gauche. Le plus âgé, se doutant de cette intention, retira rapidement son point de pression. Dans la foulée, il profita de la célérité de son geste pour surprendre son adversaire. Le brun passa son bras derrière la tête du tireur et vint saisir son épaule gauche, de sa main controlatérale. L'albinos tira avantage de l'agitation impétueuse de la Sentinelle, et fit frapper plusieurs fois sa tête contre le mur. Il finit par plaquer le front du chasseur d'ombres contre la paroi, à ses côtés. Dans un mouvement vif, le manipulateur vint se positionner derrière son jouet et réalisa une clef de bras, sur celui en sa possession. Progressivement, il força le membre du mortel à se tordre, jonglant avec les limites de l'articulation. Dans le même temps, son bras droit, suppléé par son poids, maintenait le cadet contre le mur, l'immobilisant. Ce dernier pesta.
Thresh prit quelques secondes pour savourer la souffrance de l'humain, au fur et à mesure qu'il augmentait la pression sur sa prise. Le bourreau sentait la résistance du gamin, qui luttait pour éviter que son épaule ne se démette. Entre deux grognements, Lucian lui adressa avec agacement :
- A quoi as-tu pensé tout à l'heure ?
- C'est donc cela qui a nécessité une telle mise en scène ? Releva Thresh, mi-amusé, mi-dédaigneux.
- Tss. On aurait pu éviter cela, si tu avais eu l'obligeance de répondre à ma pique plus tôt, riposta impulsivement le compagnon de Senna.
Cette querelle était effectivement un prétexte. Thresh souligna l'idée cocasse du Démacien. S'utiliser, lui et son animosité, dans le dessein de pouvoir parler à sa Némésis, sans éveiller les soupçons du membre récent de leur quatuor. Néanmoins, en voulant savoir, il mettait Jayna en danger.
- Toutefois, je me serais privé de ce moment et de pouvoir entendre ça, se délecta avec cruauté le tortionnaire.
A ces mots, Thresh courba d'autant plus le membre de l'humain. Ce dernier retint tout bruit témoignant de la douleur, mais il bloqua son souffle. Le bourreau émit un ricanement sadique, avant d'enchaîner :
- De plus, même si j'étais disposé à partager mes pensées, pourquoi le ferais-je avec un mortel fougueux et irréfléchi ? Demanda rhétoriquement Thresh.
- Tout simplement parce que je suis impulsif, comme tu le dis si bien. Tu ne voudrais pas voir tes plans compromis, n'est-ce pas ? Je te rappelle qu'on est dans la même galère. En plus, ça ne te rendra pas service, si tu me déboîtes l'épaule et que je ne peux plus me battre, objecta l'humain, les dents serrées.
- Tu omets le plaisir de le faire. De plus, si je sais la luxer, je peux également la remettre en place, nuança avec mépris le geôlier des Îles Obscures.
- Pas sans que cela soit handicapant, pour les heures à venir. Or, on a besoin que je sois en pleine possession de mes moyens, Thresh, argua implacablement le Demacien.
- Hum … Tu commencerais presque à aligner deux mots, pour amener des arguments cohérents, gamin, railla le manipulateur aux prunelles ambre.
- Bon alors, on reste comme ça jusqu'à Piltower ? S'impatienta son interlocuteur.
Thresh pencha la tête sur le côté et détailla les traits du profil droit de son jouet. Sa mâchoire était tendue et sa respiration ample, comme pour étouffer son ressenti. Le geôlier des Îles Obscures pourrait se complaire à l'admirer pendant quelques minutes encore, tant sa souffrance contenue lui procurait un sentiment de plaisir extatique. Toutefois, est-ce que le fait d'avoir connaissance que Jayna courrait un risque, par sa faute, ne serait pas d'autant plus jouissif ? Un bon moyen de poursuivre ce jeu, sans trop l'abîmer, dans l'unique dessein qu'il demeure fonctionnel pour la suite des événements.
D'un autre côté, le gamin n'avait pas totalement tort, lorsqu'il exhibait son impulsivité comme un danger pour les tactiques de sa Nemésis. Conséquemment, l'idée que ce soit ce même motif qui provoque une menace envers la vie de la brune, plaisait particulièrement à Thresh. Lucian aurait pu le remarquer de lui-même, s'il n'était pas à ce point fougueux … Mais serait-il vraiment lui, dans ce cas ? Serait-il aussi plaisant à tourmenter ?
Le natif des Îles brisa le silence :
- Comme tu l'as souligné, il a tenté de flatter mon ego pour justifier sa sortie précédente.
- Oui et donc ?
- Il cherchait à comprendre mon analyse de la situation. Sans nul doute, de sorte à contrecarrer notre plan, précisa calmement le tortionnaire, maintenant toujours la pression sur le bras de la Sentinelle.
- Je ne comprends pas. Comment en-tu déduits cela ? S'irrita le cadet, le souffle court.
Thresh soupira, pendant qu'il relâcha Lucian. Ce dernier fit volteface, avant de masser son épaule endolorie.
- Visiblement tu ne parviens pas à te servir de ta tête, si une distraction est présente. Déjà que d'ordinaire, la chose laisse à désirer ... Plus tôt, quand je l'ai trouvé, je venais de tuer son frère. Du moins, c'est ce qu'il prétendait. Je pouvais sentir nettement, l'abattement et le désespoir dans son être. Subitement, il retrouverait de la motivation et un élan de vie, parce que je lui demande si leur chef utilise un poêle ? Selon toi, cela ne sonne-t-il pas faux ? Précisa avec sérieux le natif des Îles Bénies.
- En général, les gens ne deviennent pas meilleurs à ton contact, témoigna amèrement le compagnon de Senna.
- Tu es effectivement bien placé pour le savoir. Cependant, je ne lui ai rien fait. Du moins, pas directement, exposa simplement l'ancien spectre.
- Si on considère que tuer son frère n'est rien, alors effectivement … soupira le tireur, ostensiblement déçu.
- Lucian, si tu n'étais pas aussi aveuglé par ta haine à mon encontre, tu verrais le paradoxe, s'assombrit son interlocuteur.
- Je vois surtout que tu vires paranoïaque, quand tu n'es pas un spectre. Il faut croire que c'est le fait de voir ta tronche d'humain, qui te mets dans tout tes états, dédaigna le mortel.
- Tu es plus stupide que je ne pensais, conclut glacialement le Garde aux Chaînes.
- Et toi, tu commets des erreurs de jugement, apparemment, se braqua la Sentinelle.
Sur ces mots, Lucian s'éloigna manifestement agacé, en récupérant les sacs de céréales, puis la lanterne sur le chemin. Thresh le détailla, avant de récupérer les siens, puis de le suivre quelques mètres derrière. « Une erreur de jugement ?». L'ancien disciple de Diméthyde n'en commettait pas, non. Pourtant, si ce qu'il présumait actuellement se vérifiait, il en avait effectivement commise une, au moment de sa rencontre avec le Conceptionniste. La question étant : comment un mortel avait pu feindre une telle prestation ? Et se trahir aussi bêtement …? Est-ce que la répression de ses attributs fantomatiques faussait ses impressions ? Non, il n'avait pas attendu de devenir un spectre pour être perspicace et observateur. Cependant, s'il pouvait de nouveau apprécier les sensations physiques, sa perception sur les âmes s'en trouvait peut-être altérée ? A moins que cet humain ne parvienne à contrôler le flux d'énergie en lui, afin de dissimuler ses émotions et ses intentions véritables. Néanmoins, cela requérait des connaissances et des capacités, qui n'étaient pas à la portée du premier venu.
D'autant plus que Demacia était connue pour les divisions qui la secouaient, depuis quelques temps maintenant. Plusieurs de ses suppliciés, originaires de ces terres, avaient évoqué les conflits qui rongeaient la cité, durant leurs tourments. La magie était exécrée dans ce royaume. Se pourrait-il que ce mortel souhaitât se dissimuler pour préserver sa vie, voire s'infiltrer ? « De qui pourrait-il se cacher, avec de telles capacités et en allant dans une cité hostile à la magie ? Ou alors, s'infiltrer pour le compte de quelle puissance ? Noxus ? Ionia ? »
Thresh jeta un coup d'œil aux menottes à ses poignets. « En même temps, la Conception Écarlate semble s'autoriser un certain nombre de liberté sur l'usage d'artefacts magiques ». Un ordre qui se trouverait être le bras armé officieux de l'élite de Demacia ? Ou peut-être celui de Sylas et des rebelles ? Beaucoup de questions irrésolues s'accumulaient, à l'instanté, dans l'esprit du Garde aux Chaînes.
Le duo d'ennemi atteignit un escalier menant au pont, toujours séparé de deux mètres. De façon symétrique, une autre échelle voisine semblait donner sur la cale du bâtiment. Le tireur enjamba les marches deux par deux, suivi par son acolyte de circonstances. Ils avancèrent sur le pont, dont le bruit des vagues s'écrasant contre le bateau, accompagnait le silence.
Subitement, Lucian déchargea ses fardeaux et courut vers la poupe. Cette action attira l'attention de Thresh, le sortant de son introspection. Il rejoignit aussitôt le chasseur d'ombres, et déposa les poids contre un bastingage contigu. Sur le sol, un des sacs était renversé, les grains de céréales étalés en partie sur le bois. La Sentinelle s'agenouilla et approcha la lanterne. De l'index, il essuya quelques gouttes de sang qui détonaient avec la blancheur de la poudre. Ses épaules se tendirent et le tireur se mit à chercher frénétiquement du regard, un semblant d'explication.
- Lucian ? Héla une petite voix, éraillée.
L'appelé se retourna vivement et discerna sa protégée, expirant bruyamment, mais vivante. Son teint blafard était rehaussé par quelques perles carmin sur sa joue.
- Jayna, qu'est-ce que .. tu vas bien ? S'alarma le compagnon de Senna, en posant la source de lumière sur un petit coffre en bois, collé au bastingage.
- Oui, par contre … entama-t-elle sinistrement en désignant de la tête l'otage de Thresh, plus loin dans l'obscurité.
- Il t'a fait du mal ? S'enquit le tireur, en accourant vers elle.
- Il a essayé de m'étrangler avec son foulard, quand je me suis approchée de la soupape. Je me suis appuyée de toutes mes forces sur la rambarde et j'ai catalysée mon âme en même temps. On a percuté le mat et il s'est violemment cogné la tête. On est tombé au sol et j'en ai profité pour me libérer de son emprise. Puis, j'ai vu qu'il revenait à lui, alors j'ai pris sa tête et …
Elle s'installa précipitamment contre son mentor, la voix muée par de petits tremblements.
- Je l'ai fait frapper le sol encore et encore … Je ne voulais pas mourir et je ne voulais pas être un fardeau pour toi … Tu aurais encore du prendre des risques pour moi et … Tu comprends Lucian ? Je ne voulais pas … laissa en suspend Jayna, dans un murmure.
- Oui, ne t'en fais pas. Tu as bien fait, rassura son aîné, en passant ses bras autour de la jeune femme.
Thresh s'approcha de l'inconscient, ignorant la démonstration de réconfort de son jouet pour la brune. Il n'aurait sans doute pas les réponses à ses questions. Toutefois, son intuition semblait bonne, en regard des propos de l'humaine. Celle-là même, dont il avait pu observer la volonté de vivre. Rien d'étonnant à ce qu'elle agisse de la sorte. Néanmoins, l'état dans lequel se trouvait son otage attestait d'une importante frénésie dans ses gestes. Cet élément était davantage surprenant, en considérant l'état de l'estropiée elle-même.
Le tortionnaire se détourna de ces pensées et examina le corps. Il posa ses doigts à la recherche du pouls radial de l'inconscient, en vain. Il nota par ailleurs la fraîcheur et la rigidité du cadavre, comme s'il était décédé depuis plusieurs jours. L'ancien spectre sourcilla. Quand bien même Jayna mentirait, la temporalité des éléments en sa possession demeurait discordante. Assurément, la température actuelle ne pouvait expliquer ce refroidissement et cette raideur, à elle seule. D'autres conjectures lui vinrent en tête. « Aurait-on un cadavre doué de volonté ou un humain jouant au nécromancien ?». Cela sonnait cocasse de la part de vivants, en dehors de la Brume. Toutefois, si les spectres des Îles Obscures n'étaient ni tout à fait mort, ni vivants, ils ne pouvaient se prévaloir d'être les seules entités étant « réanimées » dans Runeterra. Par ailleurs, ce type de magie exigeait une multitude de préparatifs, ainsi qu'un certain manque de principes, face aux conventions normatives de la société démacienne. Rien qui ne lui parut insurmontable, à son sens, cependant. Cette pensée le fit sourire.
Le geôlier des Îles Obscures entreprit la recherche d'une marque, d'un indice ou d'une rune, abondant dans le sens d'un sortilège nécromantique. Il déshabilla le corps au fur et à mesure, comme s'il s'agissait d'un objet quelconque, dont on disposait à sa guise. Lucian ne tarda pas à s'accroupir à proximité, la mine suspicieuse.
- Qu'est-ce que tu cherches ?
- Pour quels motifs te répondrais-je ? Puisque je commets des soi-disantes erreurs de jugements, lança acerbement son vis-à-vis albinos, aussitôt.
- Thresh … maugréa le tireur.
- Tu m'as démontré que tu ne savais pas être observateur, alors patiente et tais-toi. Peut-être que tu finiras par comprendre de ton propre chef, Sentinelle. Remarque, non. Penser cela, serait effectivement une erreur de jugement. Contente-toi de tenir ta langue, si tu ne veux pas que je commence sérieusement à m'y intéresser, avertit froidement le spectre millénaire.
Lucian s'apprêtait à répliquer, quand il vit Thresh mettre un terme à son examen. Ce dernier était perplexe. Aucune marque d'une rune ou d'une mort autre que celle provoquée par Jayna, ne résidait sur la dépouille.
A moins que justement...
L'albinos commença à parcourir méticuleusement le cuir chevelu de la victime. La partie externe ne présentait rien de suspect. « Dans ce cas, peut être que quelque chose de moins visible serait plus tangible. » Il saisit la dague en sa possession. Jayna eut un mouvement de recul, tandis que Lucian l'interrompit de nouveau, avec une inflexion dubitative :
- Attends, tu vas faire quoi, là ?
Thresh se contenta de lui jeter un regard menaçant, lui signifiant de se taire, avant de se focaliser sur sa tâche. Il approcha la lame du bord interne et supérieur de la cavité orbitaire. Minutieusement, le bourreau inséra le poignard, de sorte à éviter d'endommager l'œil ou l'orbite. Il enfonça la lame prudemment jusqu'à toucher l'os. D'un geste expert, le brun délogea le globe oculaire de sa loge. Il nota que cet acte semblait déjà avoir été effectué naguère, au vu de la facilité avec laquelle il avait extrait l'organe perceptif.
Aussitôt, Thresh se redressa et se retourna vers Jayna. L'ancienne suppliciée l'observa encore secouée, mais non sans une lueur de terreur. Elle s'écarta vivement, laissant l'accès à la lanterne. Son tortionnaire la saisit, un rictus cruel ornant ses traits et retourna près du macchabée. Il déposa la source lumineuse, de manière à permettre une inspection plus précise de la cavité. Un petit trou y était visible. « Une opération transorbitaire ? » Dans quel but ? Leur ôter tout jugement et faire d'eux de parfaits petits esclaves ? L'argument néantins semblait pourtant viable. Sauf, s'il s'agissait de recherches pour quelques volontés de découverte sur le fonctionnement de l'être humain. « Son fonctionnement, ou autre chose ... ? A moins que ce ne soit un moyen de produire discrètement des cadavres. Voire, les deux. » Décidément, cette organisation avait des activités très intéressantes.
- Rends-toi utile et mets le plan à exécution, exigea sèchement l'ancien spectre en s'adressant à la Sentinelle valide.
- Je ne t'obéis pas, Thresh. Je ne suis pas un de tes jouets, se rebiffa impétueusement son interlocuteur.
Le natif des Îles Bénies émit un petit rire. Il toisa quelques secondes le gamin de son regard brûlant.
- Tu n'en es même pas convaincu toi-même, jubila délibérément le Garde aux Chaînes.
- Tu te berces d'illusions … Arrête de prendre tes rêves pour la réalité ! … Tu n'avais peut-être pas tort, concernant le risque que présentait ton otage ... mais en premier lieu, c'est toi, qui l'a amené avec toi … et il a réussi à te tromper, si je ne m'abuse. Donc, arrête de te prétendre supérieur, alors que … enragea le tireur.
- Regarde plutôt, au lieu de jacasser, le coupa abruptement sa Némésis, désignant le conduit de la tête.
Lucian pivota quelque peu, notant la fumée qui s'échappait par l'évacuation.
- Super … qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Râla le chasseur d'ombres.
Thresh était intrigué. De son côté, la question qui le taraudant, était plutôt : comment l'avaient-ils appris ? Il observa le corps, l'air songeur. Puis, remarquant la lumière du jour qui s'intensifiait, l'albinos tiqua. Leur trio n'avait plus beaucoup de temps.
- Je pense que l'on va revenir à des méthodes plus rapides, conclut flegmatiquement le stratège aux iris savane.
- Sans mes armes ? Je ne vois pas comment, on va faire … ronchonna immédiatement le tireur.
- Heureusement, nous ne comptons pas sur ton imagination pour trouver une solution, répliqua le geôlier de Senna, un rictus sadique sur son visage aristocratique.
- Je t'e*******, riposta avec irritation Lucian.
Thresh conserva son expression satisfaite.
- Allez mettre une chaloupe à l'eau, de ce côté, poursuivit-il avec assurance, en indiquant de la tête le bastingage à bâbord. Puis, obstruez aussi hermétiquement que possible l'évacuation. Laissez-moi cinq minutes avant de la condamner, j'ai quelques préparatifs à réaliser. Retrouvez-moi dans le couloir jouxtant la cuisine, enjoint le natif des Îles Bénies succinctement.
Sans rien n'ajouter de plus, l'ancien spectre se détourna, la lanterne à la main. Il entendit le gamin grommeler, mais se mettre en mouvement. Bien. De son côté, le brun se dirigea prestement vers la cuisine. Cette fois, sur le chemin, l'albinos prit soin de localiser l'emplacement du corridor parmi les multiples couloirs. Il passa devant chacun d'eux et les éclaira succinctement. Effectivement, la couleur de l'un d'entre eux détonait avec le reste du bâtiment. En approchant la main de la cloison, le spectre millénaire eut une étrange impression, qu'il ne sut définir. Le Garde aux Chaînes n'appréciait pas particulièrement l'incompréhension de ce ressenti. Néanmoins, le temps lui était compté, pour l'instant. Il se détourna du passage opalin et poursuivit sa route.
A peine eut-il atteint la pièce ciblée, que l'ancien disciple de Diméthyde se dirigea vers le débarras. Déposant la source lumineuse sur le tas de bois attenant, il entreprit de se procurer une seconde bouteille, provenant de la cachette des Conceptionnistes. Le garde des artefacts réitéra le même processus, et s'empara de l'objet convoité, à l'arrière du tas de bois. Il vérifia tout de même le contenu du récipient nouvellement en sa possession. Après quoi, Thresh récupéra de la même main, la bouteille d'alcool qu'il avait préalablement disposée à côté des rondins. Par la même occasion, il ramassa plusieurs morceaux de bois. Retournant près des fourneaux, le manipulateur aguerri déposa hâtivement les différentes trouvailles sur un plan de travail. Dans la foulée, il attrapa deux torchons, posés négligemment sur l'une des surfaces contiguë. L'apparition millénaire noua solidement le premier chiffon sur l'un des goulots d'une bouteille. Il la déposa dans le second tissu, en compagnie de sa consœur de verre, ainsi que des bûches ramassées. Le brun entoura l'ensemble du matériel grâce au second torchon et se fabriqua un sac de fortune, afin de faciliter le transport de ces ustensiles. Puis, il revint vers la veilleuse métallisée et la saisit de sa main libre. Enfin, le détenteur de la lanterne sortit de la pièce.
Naguère, il avait pu constater que des canons trônaient sur les flancs des navires de leurs ravisseurs. Sans doute s'agissait-il d'un vestige de l'ancien bâtiment, avant de servir pour la traite de spectres. De ce fait, la poudre à canon y serait probablement entreposée. Pour autant, l'un de ses jouets temporaires avait évoqué une attaque par des pirates. Peut-être que le grain explosif faisait partie des causes de l'attaque et ne se trouvait plus à bord. C'était un pari. Quelle qu'en soit la résultante, le manipulateur saurait trouver une solution alternative comme le lui avait inculqué, sa longue expérience de ce monde. Dans l'immédiat, le natif des Îles Bénies devait se rendre vers l'escalier menant à la cale.
Un instant, il ralentit progressivement sa cadence. Paradoxalement, le prédateur spectral se sentait observé et pisté. Il avait deviné que Jayna le suivait depuis quelques minutes maintenant. Sans nul doute, avait-elle insisté pour se rendre utile, en proposant à Lucian de le surveiller. Toutefois, Thresh imaginait davantage la jeune fille lui fausser compagnie, afin de mener à bien cette tâche. Le souvenir que son tortionnaire lui avait laissé, semblait incrusté indélébilement dans son esprit, pour qu'elle se sente obligée de l'épier. A moins que ce ne soit pour contrecarrer son plan et aider les Conceptionnistes. L'un dans l'autre, l'albinos ne pouvait la confronter directement, sans alerter l'autre présence qui les suivait, de ses capacités perceptives. De plus, celle-ci était loin d'être bienveillante et mettait ses sens en alerte. L'inconnu paraissait être également partie prenante de ce jeu de piste. L'ombre d'un sourire se dessina sur ses traits aristocratiques. Le tortionnaire poursuivit sa route, comme si de rien n'était.
Concernant Jayna, une multitude de délicieux sévices lui vinrent en tête. Le plus efficient serait certainement de trouver un moyen de la contrôler en utilisant Lucian lorsqu'il retrouverait le mortel dans le couloir. Si sa soumission ne lui était pas acquise, alors le geôlier des Îles Obscures la briserait. Il tordrait son esprit jusqu'à obtenir satisfaction.
Arrivant devant les marches, Thresh descendit l'escalier précautionneusement, son matériel en main. Puis, il inspecta la zone. Rapidement, son regard s'attarda sur des tonneaux délaissés dans un coin. Il suspendit la lanterne en hauteur, à l'un des crochets ornant un poteau de bois, et posa son sac de fortune au sol. L'albinos se dirigea vers l'un des barils et l'ouvrit. De la poudre à canon. Son rictus s'élargit, se félicitant de sa clairvoyance et de ses déductions. Après quoi, le brun effleura du bout des doigts les cordes qui arrimaient les fûts. Ses pupilles se déplacèrent succinctement du câble tressé, vers le plafond. Le spectre millénaire discerna des boucles métalliques, le long de la voûte. En regard de la forme et de l'emplacement, ces attaches devaient probablement servir de point d'ancrage aux cordes qui maintenaient les marchandises, d'ordinaire.
Sa préoccupation principale était davantage de trouver l'endroit le plus sensible de la charpente, de sorte que ce bateau puisse sombrer. Cependant, si l'explosion pouvait déstabiliser momentanément leurs adversaires, il serait regrettable de ne pas se saisir de cette opportunité. Il analysa sa position à l'aune de la cible secondaire qu'il considérait. Selon les informations en sa possession, la retraite de leurs ennemies était dans une pièce, à l'arrière du navire.
Gardant ce compromis en tête, l'albinos fit rouler plusieurs tonneaux, de façon à les entreposer vers la poupe. Il disposa cinq tonneaux en triangle, dont deux étaient empilés au centre de l'agencement des barils. Sortant le fil de nylon, le natif des Îles Bénies se hissa sur un des fûts au sol. Prestement, il inséra le fil de nylon dans deux des attaches métalliques contiguës, avant de redescendre. Le brun fit un nœud transitoire, afin de pouvoir poser la bobine au sol sans risquer que la cordelette ne tombe. Puis, il alla chercher le reste de ses ustensiles.
Le geôlier des Îles Obscures commença par ouvrir l'une des bouteilles. Il versa une partie du contenu sur le linge entourant son homologue, avant de répandre le reste sur les rondins. Le manipulateur ramassa son matériel ainsi préparé et alla se placer près des fûts. Il défit le nœud, avant d'attacher solidement la bouteille encore pleine, tête en bas, grâce à la cordelette de nylon. Le linge dégoulinait contre le bois, commençant à humidifier le futur passage qu'emprunteront les flammes. De plus, le poids de la bouteille contribuait à répandre le liquide dont était emprunt le torchon tout en permettant une meilleure prise du récipient de verre, malgré les à-coups liés à la navigation. Sans compter que, la proximité entre le récipient opaque et les tonneaux, permettait d'aisément prédire la zone d'impact du premier. Une fois libéré de l'entrave de nylon, la liqueur concourrait à tracer la voie déjà mouillée, entre les flammes et les fûts. Dans ce but, le détenteur de la lanterne disposa les bûches à quelques centimètres de la flaque naissante. Les morceaux de bois étaient légèrement décalés par rapport au fil, dans le dessein d'éviter la fonte quasi-immédiate du nylon. Ainsi, sa désagrégation serait de l'ordre de quelques minutes. Enfin, l'ancien immortel enflamma les rondins à l'aide d'une allumette. Il se dépêcha de remonter, en récupérant la source lumineuse sur son passage.
Déjà, on pouvait faiblement percevoir l'écho de quintes de toux au travers du couloir. Chacun de leur côté, le duo semblait avoir mené sa tâche à bien. La fumée devait s'être déjà bien répandue, grâce à l'évacuation bouchée, et serait prochainement rejointe par celle de la cale. Cependant, Thresh n'aperçut pas Lucian au point de rendez-vous. « Il y'avait d'autres moments pour être indocile, idiot » s'agaça le tortionnaire. De plus, l'ancien disciple de Diméthyde ne ressentait plus la compagnie de l'humaine, depuis qu'il était remonté. Suspicieux, le brun avança prudemment vers le couloir opalin, dont l'éclairement permettait à peine de percevoir correctement le bout de ce dernier. Par la même occasion, il sortit sa lame.
Subitement, il entendit un fracas de verre brisé. Les toussotements se calmèrent, alors que du grabuge résonna de plus belle. L'albinos discerna nettement Lucian jurer. « Encore un assaut suicidaire. Il faudrait commencer à te servir de ta tête pour autre chose que frapper les autres, gamin ...».
Par ailleurs, l'existence d'une baie vitrée dans cette pièce, compliquait leur plan initial. En revanche, cela permettait de fournir un accès et une sortie secondaire, désormais. De plus, sa préparation ne s'en trouvait pas impactée outre mesure, la fumée n'étant qu'accessoire à l'explosion. Deux précautions valent mieux qu'une. L'ancien spectre s'interrogea sur le fait de savoir qui, de leurs ravisseurs ou de l'idiot qui l'accompagne, avait brisé en premier le verre. Il avait le désagréable pressentiment que c'était une protestation de Lucian, face à l'exécution de son plan. Certes, le compagnon de Senna était difficile à ignorer, le Garde aux Chaînes pouvait le reconnaître mentalement. Cependant, le trio n'avait pas besoin d'handicap, en plus de celui du terrain et de l'éventualité de la trahison de Jayna.
Soudain, il perçut un mouvement dans son dos. Aussitôt, l'albinos se retourna vivement. L'archer le tenait en joug, mais d'une arme différente. Étrangement, Thresh n'avait pas senti son essence, cette fois.
- Tu ne me pensais pas assez stupide, pour ne pas prendre de précaution Garde aux Chaînes. Lâche-ça, somma-t'-il triomphalement.
Le brun observa son ennemi. Du coin de l'œil, il nota la présence des armes du gamin pendre à sa ceinture.
- Ton arc aurait-il déjà rendu l'âme, commença tout sourire le manipulateur aguerri.
- Ce n'est pas toi qui vas me faire des reproches, sur le fait de faire preuve de diversité. Ceci dit, je vais tempérer tes angoisses : tu n'aimeras pas être touché par ce pistolet, pour autant. Maintenant, pose ce que tu as en main, si tu ne veux pas une démonstration.
Si son adversaire devait se douter que la dextérité du spectre millénaire pourrait lui être fatale ; Thresh, de son côté, ne sous-estimait pas l'agilité de son adversaire. Preuve étant, la célérité et la précision du tir qu'il avait exécuté sur les Îles pour le capturer. Par conséquent, le but était de gagner du temps. Les minutes nécessaires à ce que le fil fonde et que la liqueur répandue permette l'embrasement des tonneaux. L'albinos déposa la source lumineuse, ainsi que la dague doucement au sol. Du pied, il fit glisser cette dernière vers le bout du couloir.
Au même moment, le tumulte dans la retraite des Conceptionnistes finit par se tarir.
- Je pense que ce cher Lucian, a fini par être neutralisé. Plus sérieusement, le coup de la farine, je dois avouer que c'était bien trouvé, s'exclama avec allégresse son interlocuteur.
- Je suppose que ce cadavre était plutôt obéissant et coopératif, laissa sous-entendre le tortionnaire, souhaitant vérifier l'une de ces hypothèses.
D'abord surpris, le chef de leurs ravisseurs ria. Thresh décela une lueur malsaine naître dans ses yeux bruns.
- Je savais que tu étais brillant ! Dommage qu'il faille te capturer, on se serait si bien entendu. Tu n'as pas idée de ce que certaines magies peuvent permettre … Ou bien peut-être bien que si. Sinon, tu ne serais pas là, se réjouit-il. Je peux comprendre le plaisir d'avoir des marionnettes à ses ordres.
- Si tu perçois ce qu'ils ressentent c'est plus que ça, essaya le manipulateur.
- C'est vrai que vos conversations étaient intéressantes. J'avais peu d'espoir qu'un de mes insectes ne puissent rester avec vous, et toi, tu m'offres cette opportunité ! Enfin, tu ne peux pas être infaillible, tout le temps. Après tout, je suppose que tu demeures en partie humain.
Thresh tiqua intérieurement, mais ne laissa rien transparaître. Son interlocuteur reprit sur le même ton :
- Ceci dit, ton erreur m'a beaucoup servi. Tu ne dois pas avoir l'habitude d'avoir des adversaires à ta hauteur. Je suppose qu'avec le temps, même une lame tranchante finit par s'émousser... Allons rejoindre le reste de mes hommes. Ainsi, nous pourrons patienter tranquillement ensemble, jusqu'à notre arrivée à Piltower. Je pourrais me délecter pleinement de ta présence, comme ça.
L'albinos ignora le ton inhabituellement euphorique, employé par l'archer pour qualifier leur proximité. Un élément piqua davantage la curiosité de l'ancien immortel. Certains Conceptionnistes n'étaient pas de simples cadavres, au service de cet homme. En effet, Thresh avaient pu sentir la vie les quitter.
- Je suppose que nous avons chacun notre manière de recycler les morts, souligna Thresh en avançant.
- Tu comprendras que je n'éclaircisse pas les zones d'ombre. Enfin, je devine que tu finiras par avoir le fin de mot de l'histoire. Ouvre la porte, enjoignit le mortel.
Thresh s'exécuta et pénétra dans la pièce. Lucian était agenouillé les mains en l'air et braqué par deux soldats. Il devait être une dizaine en tout et pour tout. Le natif des Îles Bénies nota également l'absence persistante de Jayna.
- Rebonjour, chère Sentinelle, commença jovialement le meneur.
- Je vais te faire la peau, grogna le combattant à la peau sombre, avec un air mauvais.
- Oui, oui, continue de pester, se gaussa son interlocuteur, en faisant des mouvements négligents de la main.
- Espèce de …
- Tu sais, je pense que les Sentinelles ne mériteraient pas un tel châtiment, poursuivit leur adversaire en s'installant sur son bureau, la brise marine balayant ses cheveux courts auburn. Si ça ne tenait qu'à moi, je ferais de vous mes subalternes. Toutefois, je pense que vous n'êtes pas apprécié de tous. D'un autre côté, on peut se demander ce que ces personnes aiment... Le pouvoir, j'imagine, ricana-t-il face à ses propres constations.
- Tu ne te lasses pas t'entendre ta propre voix. J'ai déjà assez avec Thresh dans ce rôle, maugréa Lucian.
- Pourtant, je ne le trouve pas très loquace, depuis que je l'ai ramené ici. (Il se tourna vers le concerné, un rictus triomphant lui barrant le visage.) Je t'en prie Garde aux Chaînes, fais-nous donc profiter de l'inflexion mélodique de tes paroles, pour que Lucian se satisfasse de son timbre.
- Inutile. Ma voix résonne suffisamment dans sa tête et ses souvenirs, rétorqua le tortionnaire, avec un sadisme à peine contenu.
- Ah, ah, c'est vrai que ça doit être éprouvant de repenser à ta femme, Sentinelle, s'adressa l'archer au tireur, faussement ému.
- Si vous touchez ne serait-ce qu'à un de ses cheveux, je vous jure que …menaça le compagnon de Senna, les dents serrées.
- Toujours les mêmes menaces, mais tes actions laissent à désirer … Et au risque de te contredire, je doute que ce ne soit pour de plaisantes raisons, qu'elle ait été capturée, interrompit le capitaine de l'expédition. Toutefois, j'ai cru comprendre qu'elle avait déjà eu un bon entraînement à ce propos, renchérit-il avec un plaisir tangible, en observant le précédent geôlier de la femme de Lucian.
Le tireur lui adressa un regard meurtrier, dont il avait le secret. Aussitôt, l'un des Conceptionnistes ne le tenant pas en joug, le frappa violemment au visage. Lucian se redressa, la lèvre fendue mais conserva la même attitude. Le chef soupira et leva la main, afin d'arrêter son subalterne. Il toisa le chasseur d'ombres, avant d'adresser le même regard à l'albinos.
- Ceci dit, même si tu ne manques pas d'imagination, le fait d'être resté sur les Îles t'a fait régresser, Thresh.
Afin de préciser sa pensée, son adversaire sortit le linge imbibé d'alcool d'une de ses poches et le jeta à ses pieds.
- A nouveau, c'était ingénieux. Toutefois, tu comprendras que j'aie également éteint le feu et retirer la bouteille. J'ai peur d'avoir encore déjoué ton plan, dit-il en se rapprochant du garde des artefacts, le braquant.
Thresh se contenta de l'observer, impassible.
- Je te trouve bien mutique, jubila le mortel.
Ils se regardèrent en chien de faïence. Le mortel se délectant de sa victoire sur son adversaire immortel. Ainsi, la réussite de ce plan ne dépendait que d'une seule chose : l'allégeance de Jayna. Le véritable pari était donc de savoir si la Conception Écarlate avait une emprise supérieure, à celle de son tortionnaire. D'un autre côté, même en sachant l'étendue de son génie en la matière, le manipulateur ne pouvait pas laisser son destin entre les mains d'un mortel. Il entama une discrète analyse des éléments de la pièce, afin de trouver une alternative.
Brusquement, une explosion fulgurante retentit, fracassant le couloir contiguë à la chambre et créant un trou béant. L'archer sourcilla. Thresh se rua sur lui immédiatement, saisissant son bras armé. Un tir partit dans le plafond. Il attrapa un des pistolets de Lucian à sa ceinture et le lança vers son propriétaire. De son côté, la Sentinelle avait profité de la surprise pour s'écarter vivement, en catalysant son âme. Apercevant le geste de Thresh et la proximité nouvelle de son arme de lumière, il la ramassa au sol lors d'un roulé boulé. Sans délai, le tireur ouvrit le feu sur ses ennemis, n'hésitant pas à utiliser le premier humain qu'il tua, comme bouclier. Les projectiles de lumière transperçaient sans peine plusieurs couches, ce que les balles de métal peinaient à faire. De plus, la Sentinelle savait être vivace. Il profita de l'exiguïté de la pièce, avec ses déplacements rapides. Les Îles semblaient avoir été un terrain d'entraînement propice, à l'amélioration de ses aptitudes au combat.
Thresh, satisfait de la gestion que son jouet avait de la situation, se concentra sur sa proie. Il tordit le poignet de son adversaire, qui lâcha son arme. Toutefois, l'archer en profita pour se rapprocher. Subitement, il dégaina une lame. Immédiatement, l'instinct du spectre millénaire prit le dessus et il s'écarta prestement. La lame le frôla et coupant légèrement sa casaque sur sa trajectoire.
- Bon réflexe, spectre. Je suppose que l'argent est toujours à ton goût, dit-il en s'élançant de nouveau.
Une balle de lumière le toucha à la jambe. Le capitaine ploya le genou, du sang s'écoulant de la plaie. Il grimaça et regarda Lucian, avec une rage manifeste. Ce dernier le fusilla des yeux. Le mortel auburn soupira, avant de reprendre plus calmement :
- Je t'ai peut-être sous-estimé, Garde aux Chaînes, concéda à contrecœur le blessé.
- Il est déplorable que la subordination de la petite ne te soit pas acquise. Il faut croire que mon talent surpasse largement le vôtre, quand il s'agit de contrôler ses proies, savoura le tortionnaire.
La concernée fit son apparition à ce moment, essoufflée et pâle. Elle se trouvait de l'autre côté du trou béant, présent au milieu du corridor opalin. Au même moment, le bois du navire émit un craquement significatif.
- Jayna, fit Lucian en parlant plus fort, tu n'as rien ?
- Non, tout va bien, répondit-elle en haussant autant que possible la voix.
- Va à la chaloupe, on te rejoint, conclut avec soulagement le compagnon de Senna.
- Dépêchez-vous ! Dit-elle en s'éloignant rapidement, une lanterne à la main.
A première vue, il semble que la jeune femme ait su se débrouiller par ses propres moyens, afin de provoquer l'embrasement des barils. De son côté, le Démacien détourna son regard vers le dernier adversaire Conceptionniste encore conscient de la pièce :
- Qu'avez-vous fait de Senna ?! Reprit avec violence Lucian.
- Ah, ah, tu crois que je vais te répondre comme ça ? Se moqua son vis-à-vis.
- Oui, je le pense, menaça le chasseur d'ombres.
Un projectile lumineux se logea alors, dans la seconde jambe du Conceptionniste. Le mortel meurtri émit un autre râle, avant de ricaner avec frénésie.
- Ne t'en fais pas, elle est aussi bien traitée que dans son ancienne geôle.
- Sale pourriture …
Pendant ce temps, l'albinos récupéra sa dague qui avait glissée de leurs côtés du couloir avec le souffle de l'explosion.
- Tu n'obtiendras rien de cette façon, dit Thresh avec un ton énigmatique, en revenant près de son acolyte. Laisse-moi faire, ce sera plus productif. D'autant, qu'il n'y a pas que des informations sur Senna à recueillir, argua le manipulateur aux iris savane.
- Je me fiche du reste ! Explosa Lucian, lui adressant la même expression assassine, qu'à l'adversaire agenouillé.
- Et c'est ce qui te mènera à ta perte, ria l'archer. Peut-être qu'elle est déjà morte, qui sait ? Enfin de nouveau, ah, ah, ah.
Lucian se rapprocha et posa impulsivement l'arme sur la tête du meneur de l'expédition. A cet instant, il parut enfin remarquer son arme, accrochée à la taille de son ennemi.
- C'est ça que tu veux ? Demande faussement étonner le blessé. La Conception écarlate ne cessera jamais de vous traquer.
- Parfait, ça fera plus d'ennemi à abattre, trancha avec une froideur inhabituelle le chasseur d'ombres.
- Tu aurais dû être plus rapide avec moi ! S'extasia avec ravissement l'archer.
A ces mots, il prit l'arme de lumière et la jeta avec force vers la mer. Lucian catalysa son âme pour la rattraper. Immédiatement, le Conceptionniste s'élança à sa suite, l'épée en argent en main. Leur ravisseur s'apprêta à abattre sa lame sur la Sentinelle. Au même moment, le Garde aux Chaînes balança sa dague. D'un coup adroit, il transperça le crâne de l'assaillant, en plein vol. Ce dernier s'étala sur le plancher, les bras ballants dans le vide. Thresh entendit le tireur tomber à l'eau et s'approcha du cadavre, afin de récupérer sa lame. Il ne laisserait sûrement pas le plaisir à quelqu'un d'autre, de tuer le gamin. D'autant que le tortionnaire n'avait pas fini de s'amuser avec lui.
Soudainement, le corps à ses pieds prit une apparence moins reluisante, comme si son décès remontait à plusieurs années. Thresh fronça légèrement les sourcils. Toutefois, il n'eut le temps d'y songer davantage, que le navire commençait à prendre un angle qui annonçait son naufrage prochain. Sans compter que le trajet jusqu'à la chaloupe était conséquent, du fait de l'absence de ses attributs spectraux. Cet élément lui fit penser que Lucian avait préféré éviter de lui tirer dessus, de sorte à tester son idée. Un humain et ses contradictions.
N'ayant d'autre chemin, l'ancien spectre plongea à son tour dans la mer sombre. Il nagea aussi vite que possible, afin de se trouver à bâbord. Rapidement, le brun aperçut la source lumineuse à bord de l'embarcation et se dirigea vers elle. Lucian paraissait déjà être en train de retirer les dernières attaches du bâtiment, à leurs moyens de locomotion temporaire. Thresh arriva et se hissa agilement. Le compagnon de Senna se retourna et le braqua instantanément, avant de soupirer.
- On ne perd pas les bons réflexes, à ce que je vois, constata sa Némésis avec amusement.
- Tais-toi et aide moi à ramer, s'exclama le mortel en lui lançant une pagaye.
Jayna était recouverte d'un manteau rouge, en plus de sa couverture et tremblotait. La lanterne était toujours aux pieds de la jeune fille. Promptement, le duo d'ennemies s'éloigna du navire, qui poursuivit sa chute dans les abysses.
Au bout de plusieurs heures, la luminosité était suffisante mais le temps commençait à prendre des tournants orageux.
- Il va falloir se coordonner, gamin. Le cas échéant, l'embarcation risque de couler, prévint posément l'ancienne apparition.
- Alors arrête de ramer, comme … débuta avec mauvaise foi le tireur.
A cet instant, une gigantesque vague retourna leur barque. Dans le tumulte, plusieurs assauts aqueux remuèrent le trio. Tentant de remettre la chaloupe à flot, malgré les secousses, le duo ne parvint pas à se synchroniser. Leur moyen de locomotion finit par essuyer un coup fatal et sombra irrémédiablement dans les fonds marins.
- Il n'y a vraiment que toi pour parvenir à retourner une chaloupe, reprocha Thresh.
- Tu l'as fait exprès, j'en suis sûr ! S'exclama avec fougue le combattant à la peau sombre.
- Non. Seulement, tu es resté sourd aux instructions, comme à ton habitude. Le courant est dans ce sens. Forcément, en plaçant la barque avec cet angle, elle allait chavirer, argumenta avec suffisance le plus vieux.
- Ça suffit tous les deux, dit Jayna en claquant des dents.
Le morceau de bois venait de couler à pic, et voilà que la fine équipe se trouvait à plusieurs kilomètres des côtes. Sans compter que, la force du courant les entraînait toujours plus loin de la ville des Savoirs.
- J'arrêterai, quand il cessera de m'accuser ! Se défendit la Sentinelle.
- Dans ce cas, nous ne sommes pas sortis de ce bourbier, à moins que … Laissa volontairement en suspend le natif des Îles Bénies.
- A moins que quoi ?! S'emporta Lucian, exaspéré.
Thresh se contenta de le fixer avec son air supérieur, signifiant qu'il avait une solution. Ni une, ni deux, le mortel se mit à pester :
- Thresh, si tu as une idée, vas-y ! Arrête de te faire prier ! A moins que je n'ai raison et que tu ne sois qu'un gamin, qui ait toujours besoin de se faire remarquer !
- Dit la personne qui nous fait un caprice et disperse son énergie, dans une situation où, clairement, il vaut mieux s'économiser, nargua narquoisement le plus âgé.
- Je te jure que je vais te tuer. Ce jour-là, je prendrais un immense plaisir à le faire, menaça haineusement le tireur.
- Tu vois que l'on se ressemble plus que tu ne veux l'admettre, renchérit le tortionnaire, tout sourire.
Lucian lui lança son éternel regard noir. Il exultait de cette haine, caractérisant tant le ressenti qu'il avait envers son interlocuteur, depuis la torture de Senna.
- Alors défoule-toi, sous-entendit l'albinos.
D'abord interdit, Lucian comprit à quoi faisait référence l'ancien spectre.
- Tu te transformes, d'accord et ... ? Tu flottes sur l'eau comme une bouée fantomatique c'est ça ? Demanda hasardeusement le Démacien.
- Tu serais surpris, se moqua le détenteur de la lanterne.
- Tu ne m'en diras pas plus, devina le chasseur d'ombres, en soufflant.
- Tu commencerais presque à te servir de ta réflexion. Je pourrais y prendre goût, railla l'albinos avec satisfaction.
- Tss, je te hais, enragea le compagnon de Senna.
- Mets cette haine à profit, allez, enjoignit le geôlier des Îles Obscures.
Nulle victoire n'était plus douce, que de forcer le gamin à faire ce qu'il voulait.
Le faciès crispé, le tireur accéda à la demande de sa Némésis. Il saisit l'une de ses armes de lumière. Ce dernier commença à viser la tête de son ennemi, qui soupira, lui faisant comprendre que la cible ne serait pas celle-là. Thresh sortit l'un de ses bras de l'étendue aqueuse. Suffisamment haut, pour que la Sentinelle puisse s'exécuter sans difficultés, malgré les remous de la mer.
Pendant un instant, qui lui parut une éternité, le vent balaya l'eau, derechef. Des gouttes furent projeter contre leurs visages. L'ancien immortel nota cette sensation si futile, et pourtant, si ancienne. Ces simples perles d'eau parcourant sa pommette, allant se suspendre à l'extrémité de son menton.
Le coup parti. Puis, plus rien. La sensation du ruissellement du liquide contre ses joues, du vent contre sa peau, de la pression de la gravité sur son corps. Tout cela s'évanouit, laissant uniquement place à une douleur lancinante, au niveau de son avant-bras gauche. Quelques secondes plus tard, celle-ci disparue, au profit d'une dernière perception physique. Quelque chose de maintenu en état de veille. Présent, mais réprimé.
La magie noire de la Ruine.
Elle se répandit en lui, tel un venin salvateur. Chacune de ces cellules semblaient être à l'agonie de nouveau, en analogie à ce fameux jour, à cet instant précis. Celui, où il était devenu un spectre. Il brima toute démonstration de cette douleur. Néanmoins, c'était un fait : il imposait la Mort à son corps, de nouveau. De tout ce qu'il avait pu ressentir, cette souffrance les surpassait de loin, quand bien même elle était désirée.
Au travers de la marée de sang et de ténèbres, les Eaux, toujours plus sombres, semblaient s'évaporer, comme happées par la cupidité humaine. Souillées par tant de convoitises, que les humains n'avaient su respecter. Une première explosion retentit, comme pour signifier la rencontre de deux éléments antithétiques. En d'autres termes, un blasphème. Le souffle de l'explosion magique balaya les humains proches de l'épicentre, les expédiant çà et là contre les murs. Thresh vacilla brièvement et prit appui contre le mur adjacent, pour se stabiliser. Tandis que la totalité de la brume se répandit lentement dans la salle naguère sacrée, la panique fit trembler le sol de pas lourds et irréguliers. Lui, se contenta de fixer le spectacle se déroulant sous ses yeux. Autant fasciné par la terreur qu'inspirait le nuage, que par son essence elle-même.
Implacable, le brouillard magique n'épargnait personne. Ni humain, ni animaux, ni tout ce dont cette terre avait pu se vanter, pour constituer sa renommée. La brume flétrissait tout ce qu'elle touchait. Certains soldats, incapables de se relever, s'évanouirent dans la sombre marée. Les hurlements accompagnaient le nuage, dans sa macabre démarche. Après quoi, une seconde détonation balaya entièrement la pièce cette fois, faisant accélérer sa cadence. Les dalles se fracturaient sous l'intensité énergétique dégagée en son cœur. Le roi et sa femme, avaient, quant à eux, disparu au centre de ce cataclysme. Partout, les voix s'élevaient, hurlant, maudissant, implorant, une force supérieure miséricordieuse.
Puis elle l'atteignit finalement, lui aussi.
Thresh pouvait sentir la magie consumée chaque cellule composant son être. Chaque muscle, chaque fibre, chaque nerf subissaient une annihilation magique. La douleur était saisissante, mordante, lancinante. A chaque instant, toujours un peu plus forte, tel un feu dont le combustible ne se consumerait pas. L'incendie qui ravageait son corps, était au-delà du supportable. Pourtant, il demeura mutique. Les hurlements des autres avaient beau le ravir, son instinct lui murmura que sa prochaine pensée, sonnerait, ou non, le glas de cette vie. Évoluer ou périr ?
Une voix, paradoxalement limpide, résonna au travers de ce désastre, comme faisant partie de l'entité. « Pauvres humains. Stupides humains. Cupides humains. Ne vaut-il mieux pas que vous disparaissiez, vous qui détruisez tout ce que vous touchez ? Vous êtes tous responsables. Pourtant, rien ne vous oblige à demeurer faibles. Le monde vous offre une opportunité de rédemption. Saisissez-là, au lieu de vous apitoyer ou de vénérer une quelconque divinité. Devenez ce que vous avez créé. Soyez intemporel et implacable, inconstant et imprévisible, inarrêtable et immortel. Devenez ce que vous craignez. Soyez votre plus grande peur, pour que jamais l'instant de votre mort n'advienne, mais qu'elle s'abatte sur ce qui vous entoure. »
Tandis que le natif des Îles Bénies sentit le souffle de la Mort venir, il crut percevoir une forme spectrale, accompagnée d'une énorme bête sombre. Alors, il décida. Devenir ce qu'il avait toujours été dans cette maudite cité : une ombre rémanente de la monstruosité humaine. Il laissa simplement la Brume Noire imprégnée son âme. L'acceptant chaleureusement comme une bénédiction, quand tous la maudissaient. A l'image de son existence. Le fantôme d'une pureté nacrée, le fixa de ses orbites bleues, puis se détourna, avant de s'évanouir comme s'il s'agissait d'un songe.
Avait-il réellement vaincu la Mort elle-même ?
Cette remarque déclencha une hilarité, aussi démente, que jubilatoire. Son rire fit écho aux derniers cris d'agonie qui emplissaient encore l'air. Au fur et à mesure que ces derniers s'éteignaient, sa voix prit une tonalité sépulcrale. Soudain, le froid, le brassage de l'air provoqué par le typhon magique, la douleur, la peur, le doute, le quittèrent pour ne laisser qu'un profond stigmate de sa vie de mortel : une irrésistible envie de morceler tout être vivant, à l'image de ce qu'avait fait la Brume Noire.
Reprenant conscience avec la réalité, Thresh observa les fonds marins se teinter d'une lueur de plus en plus olivâtre. Le souvenir de la Ruine en tête, prit pleinement la réalité. Sa réalité, en cet instant. Il y avait plus d'un millénaire que cela s'était déroulé. Pourtant, le fantôme et le loup, que le Garde aux Chaînes avait aperçus, demeuraient étrangement claires. Le geôlier des Îles Obscures avait conjecturé un certain nombre d'éléments à leur sujet. Pendant un court instant, avant que Lucian ne tire, il s'était demandé s'il allait les revoir.
Bien que ce ne fut pas le cas, Thresh avait la conviction, depuis cette rencontre, que la Mort elle-même était une entité à part entière. De la même façon, il pensait que ce combustible, qui ne s'était pas immolé, n'était autre que son âme. Peut-être que le gamin n'avait pas totalement tort, quand il disait que le spectre en lui, voulait tordre tout ce qui était bon chez les autres. Une attention qu'il leur faisait, comme la Brume l'avait faite pour lui. Un avenir somme tout plus sordide sous ces bons soins attentifs, que ce que le monde aurait pu leur réserver. Leur faire regretter ce que l'ignorance, la bêtise ou la cupidité, leur avaient fait abandonner. A défaut de savoir trouver du réconfort dans cette vie, ses proies satisfaisaient son insatiable désir sadique et cruel de toute-puissance. Cette pensée le fit rire. Autant qu'elle lui rappela, que s'il semblait avoir conservé son immortalité, ce n'était pas forcément le cas de ses deux jouets.
Comme la chose la plus naturelle du monde, le fantôme remonta à la surface en un instant, lévitant légèrement au-dessus. Lucian et Jayna n'étaient plus à proximité. Cependant, le spectre distingua sans peine cette essence, qu'il convoitait tant. Même de loin, elle semblait d'une insolente vivacité. Ce constat lui arracha un rictus pernicieux. Un choix s'offrait à lui : laisser les deux humains et attendre qu'ils se noient pour arracher leurs âmes ou aller à leur rencontre. Assister à leurs calvaires, jusqu'à ce que le tireur le supplie, semblait être un bon compromis. Dans cet esprit, l'apparition se dirigea vers ses proies d'une célérité fulgurante. Il arriva devant les deux Sentinelles. Puis, le fantôme se posta devant eux, avant de s'accroupir, comme si l'eau ne différait pas de la terre.
- Tu en as mis du temps ! Dépêche-toi de nous sortir de là, s'exclama Lucian, au travers des remous de la mer.
- Hum … laisse-moi réfléchir. Je te viendrais en aide, uniquement, si tu me supplies de le faire, exposa avec jubilation sa Némesis.
- Tu ne peux pas t'en empêcher ? Invectiva le chasseur d'ombres.
- A toi de voir, si ta fierté vaut plus que ta vie et que la sienne, finit avec cruauté le tortionnaire. (Il désigna de la tête Jayna qui peinait à se maintenir hors de l'eau)
Le tireur s'apprêta à se diriger vers la jeune fille, quand Thresh s'interposa. Il posa son pied sur la tête de la brune. Lucian marqua une pause. Ses prunelles vertes incendiaires le toisèrent. La tête de l'estropiée ne parvenait presque plus à demeurer à l'air libre. Au fil des secondes, son visage s'immergeait de plus en plus, malgré ses vaines tentatives de retrouver la surface.
- Thresh ! Fulmina le compagnon de Senna.
Lucian dégaina un de ses pistolets et ouvrit le feu. Son adversaire esquiva facilement. Il en profita pour se faire plus pesant sur son appui, afin de faire suffoquer davantage l'apprentie sentinelle. Cette dernière émit un vague bruit, avant de sombrer dans les eaux agitées. Aussitôt, le regard du gamin prit une nitescence paniquée, avant de fixer avec haine le responsable.
- D'accord. Remonte-là, céda avec une rage réprimée le mortel.
- Je vais le faire … Commença Thresh, avec malice.
- Non, tout de suite ! Sinon tu ne tiendras pas parole, s'emporta fougueusement Lucian, cette fois.
L'apparition agrippa la jeune femme par son bras blessé, de sorte que sa tête soit hors de l'eau. Par la même occasion, il fit taire les protestations du petit.
- Je pense que tu devrais te dépêcher, elle ne respire plus, dramatisa narquoisement l'apparition.
- Tss, je … maugréa Lucian.
Il détourna la tête, la mâchoire serrée. Puis, le fixant de ses yeux émeraude, le mortel dit avec une amertume et un dégoût exacerbés :
- S'il te plaît Thresh, aide-nous.
La rancœur évidente de Lucian ne fit qu'amplifier la jouissance de ce moment.
La question étant accéderait-t-il à la requête du gamin ? Indéniablement, la petite était un levier particulièrement efficace pour contrôler son jouet. Elle le maintenait peut-être du côté de l'humanité, mais le tortionnaire n'avait pas fini de la tourmenter, elle non plus. De ce fait, épargner la brune semblait être la tactique la plus divertissante. Cependant, même si l'immortel comptait effectivement sortir le gamin et l'apprentie de ce guêpier, il n'avait pas précisé qu'il le ferait dans l'immédiat.
- Tu as eu ce que tu voulais, alors tu attends quoi ? S'impatienta son interlocuteur, devant l'inactivité du fantôme.
En parallèle du fait que Lucian recommençait à pester, Thresh songea à une chose. Les fers étant toujours en place, il n'était pas sûr qu'il ait le temps d'observer ce dernier s'épuiser, jusqu'à atteindre sa limite. Sans compter que, sa compagnie serait nettement moins divertissante aux portes de l'inconscience, une fois sur la terre ferme. De plus, son âme n'était pas encore prête à être récoltée. Ainsi, Thresh choisit simplement de lui lancer une pique, avec un brin de sarcasme :
- Quel jouet obéissant tu fais. Senna n'a rien à t'envier.
Sans un mot de plus, avec seulement le regard assassin du gamin en guise de réponse, Thresh souleva Jayna hors de l'eau. Comme s'il s'agissait d'une simple feuille, que l'on ramasserait à la surface d'une flaque. Il la plaça sur son épaule. Conséquemment à quoi, l'apparition se baissa pour attraper la Sentinelle, sa lanterne lévitant à côté. Il entoura le thorax de son jouet de son bras fantomatique et le porta aisément. Lucian se trouva face à l'objet maléfique, tandis qu'il reprenait sa respiration. Le spectre sentit l'âme du gamin s'exciter. Sans nul doute qu'une confrontation visuelle directe avec l'ancienne geôle de son amante, n'était pas étrangère à ce phénomène. Pour une fois, le fait de sentir un être en vie à proximité, ne lui inspira pas qu'un désir de meurtre et de tourments, mais une sorte de joie. Une perspective de pouvoir continuer à le tourmenter encore, de son vivant.
Sûrement, le détenteur de la lanterne regagna le rivage avec une certaine vélocité, sentant la magie se dissiper, derechef. A peine eut-il posé le pied à terre, qu'il se sentit lester des deux poids des humains. Le brun les lâcha sans aucune retenue dans le sable, tandis qu'il s'écarta. Son aura verte disparaissait progressivement à chacun de ses pas, contrairement à ses empreintes sur le sol.
Lucian râla, avant de se retourner vers Jayna, qui n'avait esquissée aucun mouvement. Il la positionna sur le dos et commença à presser sa cage thoracique, les deux maintes jointes. La Sentinelle réitéra plusieurs fois le geste, adjoignant un apport d'air à l'aide de sa bouche. Au bout d'une minute d'effort, la jeune fille toussa, recrachant l'eau obstruant. Thresh observa la scène à quelques mètres, les bras croisées et son rictus barrant son visage.
- Jayna ? Regarde-moi, c'est bon... soupira de soulagement le Demacien. Allez, debout.
Accompagné d'un grognement, il aida la blessée à se redresser. Le chasseur d'ombres tanguait, tout en soutenant sa camarade. Ils rejoignirent le natif des Îles Bénies, qui continuait de les fixer avec amusement.
- Je te promets que je te ferais ravaler ce sourire, Thresh, menaça son adversaire, le souffle court.
- Essaye de te rassurer comme tu peux, se moqua sa Némesis.
Lucian le dépassa, semblant chercher un endroit plus accueillant, le temps que le déluge ne se calme. Une grotte se dessina dans ce paysage maussade, dont l'antre semblait suffisamment grand pour les abriter. Le vent avait diminué, mais la pluie s'écrasait avec force au sol. Un instant, les genoux de l'apprentie fléchirent. Son coéquipier la rattrapa de justesse, manquant de tomber au passage.
- Allez, courage, souffla le mentor, entre deux expirations saccadées.
Voyant que la jeune femme oscillait entre la conscience et l'inconscience, Lucian s'accroupit et l'installa sur son dos. La respiration du chasseur d'ombres se fit de plus en plus irrégulière, à mesure qu'ils avançaient. Pour complexifier davantage la tâche de l'humain, l'averse redoubla d'intensité. Le mortel progressait difficilement, pestant contre le temps. Comme si cela pouvait l'aider, à ne pas chuter.
De son côté, l'ancien immortel marchait de concert, mine de rien, observant sa proie se débattre face aux éléments naturels. C'était remarquable de faire preuve de tant de vivacité, que le Garde aux Chaînes se demanda à nouveau, quand les forces de Lucian l'abandonneraient. Bien que le chemin fût compliqué et les regards meurtriers à l'encontre de sa Némésis nombreux, le Démacien parvint à atteindre la grotte. Il déposa Jayna, avant de chercher de quoi allumer un feu. Soudain, il scruta Thresh, qui comprit à quoi avait songé le tireur :
- Tu penses vraiment pouvoir utiliser des allumettes ? Ma foi, tu n'as toujours pas compris le principe … Railla avec suffisance Thresh.
- Donne-les-moi. Je trouverai une solution pour l'humidité du grattoir, répliqua Lucian tout en reprenant son souffle.
- Quand bien même je serai enclin à te les fournir … Laissa en suspend son interlocuteur, avec une pointe de malice.
Lucian se releva soudainement. Le regard colérique, en saisissant ce à quoi faisait allusion le spectre :
- Tu es en train de me dire que tu les as perdues ?!
- Je dirai plutôt égarées, nuança avec satisfaction le tortionnaire.
- Tu es au courant qu'elle va mourir de froid, si je n'arrive pas à allumer un feu rapidement, gronda le mortel, en désignant la jeune femme du doigt. Vu son état, je dois …
- Je pense surtout que cela indiquerait notre position, coupa Thresh. De plus, si tu tiens à survivre, couper un fil des plus ténus serait approprié. Tout du moins, si tu comptes retrouver Senna un jour, rappela son ancien geôlier avec un plaisir équivoque.
Bien entendu, il ne cherchait pas à mettre un point final à l'existence de la brune. Pour autant, le fait de tourmenter le petit, en lui suggérant cette idée, était amusante. Une pensée est bien plus difficile à refréner qu'un geste.
- Contrairement à ce que tu as l'air de penser, le sort de Jayna me préoccupe, protesta fougueusement Lucian, semblant ignorer la pique concernant sa compagne.
- A tel point, qu'elle grelotte de froid, parce que tu ne sais pas manœuvrer une embarcation, objecta avec fatuité le détenteur de la lanterne.
- C'est de ta faute ! Toi, qui cherche toujours à tout contrôler. De plus, nous sommes au moins deux à être sensible au froid, au cas où tu ne le saurais pas. Je risque aussi de mourir, avant que tu n'aies pu obtenir ce que tu voulais. (Après un instant, Lucian poursuivit avec mépris.) Ce serait dommage que je décède sous tes yeux, alors même que tu ne pourrais pas prendre mon âme.
- Tu te donnes beaucoup trop d'importance, gamin. Cependant, même si tu venais effectivement à périr, je me consolerais volontiers sur l'intégrité de ton amante. Que veux-tu, j'ai le goût de la perfection dans ce que j'entreprends, renchérit le bourreau, une note de démence dans la voix.
- Arrête de mêler Senna à cette conversation ! Explosa Lucian.
- Tu l'as mêlée le jour où tu l'as laissé mourir à ta place, répliqua tout sourire son ennemi.
Ni une, ni deux, Lucian catalysa son âme. Il poussa avec élan son ennemi contre la paroi rocailleuse. L'impact fit un bruit sourd, qui se répandit dans la grotte. La Sentinelle dégaina son pistolet et le pressa contre la poitrine du spectre, qui conservait son éternel rictus sadique.
- Je t'en prie, fais donc. Achève Jayna, comme tu as condamné Senna. Je me ferais un plaisir d'arracher vos âmes, menaça ouvertement Thresh, ses prunelles ocre brillant d'une nitescence cruelle.
Le faciès de Lucian se crispa. Il poussa un râle de frustration et de rage, avant de se détourner de son interlocuteur. Le combattant à la peau sombre s'accroupit près de la jeune apprentie.
- Jayna, dès que le temps sera plus calme, je te porterais. On ira chercher de l'aide, dit plus calmement le tireur.
- Par où commenceras-tu, sans savoir où tu te trouves ? Questionna objectivement Thresh, changeant complètement de timbre, comme si la scène précédente n'avait jamais existé.
- La ferme ! Je ne t'ai pas demandé ton avis. De toute façon, à moins que tu ne veuilles rester avec tes jolis bracelets et retourner sur les Îles ... A ce propos, je pense que les autres spectres en seraient ravis, riposta impétueusement le chasseur d'ombres.
- Même avec cette apparence, je demeure meilleur qu'eux, répondit l'ancienne apparition avec assurance.
- Toujours ton ego surdimensionné ... J'aimerais bien voir comme tu t'en sortirais, défia le plus jeune.
- Je …
Brusquement, Thresh s'interrompit et perdit son sourire, ce qui attira l'attention de la Sentinelle. Le Garde aux Chaînes tourna vivement la tête en direction de l'entrée de la grotte. Son instinct le mettait en garde, mais il ne savait pas contre quoi. Comme si quelque chose de dangereux était proche. Viego ? Non, la Brume l'aurait suivie et … A-t-il eut fait un pas, que deux énormes lames bleutées transpercèrent le plafond de la grotte et le frôlèrent. Il bondit en arrière. Les deux morceaux de métal indigo se retirèrent et laissèrent place à la pluie, par les deux orifices. Thresh entendit immédiatement Lucian saisir ses armes et jurer.
- C'est qui ça, encore ? Grogna-t-il agacé et sur le qui-vive.
L'assaut se réitéra. Cette fois, le coup fut plus proche et blessa l'ancien spectre à l'épaule droite. L'assaillant retira l'arme, laissant une traînée d'hémoglobine sur un tiers de l'avant-bras du détenteur de la lanterne. En plus du sang, la douleur était vive. Thresh pouvait sentir la magie noire présente en lui, réagir avec violence. Il serra les dents et tenta d'ignorer la souffrance, afin de se concentrer sur l'inconnu. Néanmoins, son acolyte de circonstances n'eut ni le temps, ni la patience d'analyser les choses et ouvrit le feu en tirant sur le plafond.
- Cesses de tirer à tort et à travers ! A moins que tu ne veuilles nous ensevelir ! S'exclama l'ancien disciple de Diméthyde.
Les deux ennemies se regardèrent une fraction de secondes. Hâtivement, Lucian prit Jayna sur son dos et sortit de la grotte. Pendant ce temps, Thresh ferma les yeux se focalisant uniquement sur ses perceptions. Il pressentit de quelques secondes l'attaque suivante. Le brun bifurqua sur le côté gauche de la caverne, alors que les lames bleutées se plantèrent dans la paroi à sa droite, de façon diagonale. L'attaquant extirpa immédiatement ses armes. Thresh courut vers la sortie. Cette fois, il se baissa, esquivant l'assaut qui l'aurait décapité, s'il n'avait pas réagi à temps. L'albinos ramassa plusieurs pierres quand il fut proche du sol. En sortant, il fit volteface et attrapa la lame en sa possession.
Une gigantesque paire de ciseaux s'abattit sur lui.
A peine eut-il le temps de désaxer légèrement leur direction grâce à la dague, que la propriétaire des deux lames fondit sur lui. Il se soustrayait tant bien que mal aux coups suivants. Le brun dévia avec difficulté les ciseaux indigo de son bras gauche, alors que son homologue droit peinait à être mobilisé.
Brusquement, la jeune femme aux cheveux bleus recula, avant de lui lancer une aiguille. Par réflexe, l'ancien spectre la contra avec un morceau de roche prélevé auparavant, le balançant de son membre blessé. La douleur fut si vive qu'il eut le sentiment de se faire transpercer, par les armes bleutées, derechef. Son adversaire sembla percevoir son trouble et relança plusieurs aiguilles. Il fit un pas de côté, esquivant la plupart des projectiles. Cependant, l'une d'entre elles se planta dans sa jambe gauche. A nouveau, il semblait que sa partie spectrale réagissait fortement. Il perçut les muscles de sa jambe tressaillirent, avant qu'elle ne cédât sous son poids. A cet instant, la jeune femme se rua vers lui. Un tir passa juste devant elle. Ce dernier s'écrasa à la position à laquelle, elle aurait été, si elle n'avait pas dévié sa trajectoire. Thresh n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que Lucian était venu, après avoir déposé Jayna dans un coin plus sûr. Le tireur s'adressa à la fille aux cheveux bleus et à la robe blanche.
- Je ne sais pas qui tu es, mais je ne te permettrais pas de le tuer. Même si je comprends le sentiment... dit-il avec une certaine rage sous-jacente.
L'assaillante se tourna alors vers le chasseur d'ombres, le considérant d'un regard étrange. Puis, son rire cristallin retentit. Elle abaissa son énorme paire de ciseaux.
- Une Sentinelle de la Lumière qui défend un spectre. Voilà, un binôme bien insolite. Tu n'es pas sans savoir qui il est, j'espère ?
Lucian se rapprocha prudemment, sous la pluie qui commençait à faiblir.
- Crois-moi, je sais … soupira-t-il.
La jeune femme rigola d'autant plus, avant de se diriger vers Lucian qui continuer de la braquer de ses pistolets.
- Je ne te veux aucun mal, humain. Je ne cherche que des informations. Il se trouve que ce spectre en sait long sur les personnes que je cherche, expliqua-t-elle en tirant légèrement sur le fil la reliant l'aiguille.
Thresh fit mine de ne pas réagir, se contentant de l'observer. Son esprit cherchait l'identité de cette fille et de ces armes surprenantes. L'énergie renfermée dans ces ciseaux ne permettait pas qu'il se libère du joug de ses entraves, comme avec le gamin. Le tortionnaire avait l'impression, au contraire, qu'ils annihilaient la Brume présente dans les endroits qu'ils avaient touchés. Il avait la désagréable sensation de ne plus être entier. Quand bien même, les blessures sur son corps étaient plus ou moins superficielles et loin de tous points vitaux. A sa connaissance, une seule chose pouvait provoquer une telle réaction : les Eaux de la Vie. Le Garde aux Chaînes avait été témoin de l'étrange attitude qu'adoptait la Brume, envers la fiole que Yorick portait autour du cou. Cependant, la quasi-totalité de ces eaux mystiques s'était consumée lors de la Ruine. Le dernier reliquat étant au cou du Berger des Âmes, de ce qu'il ce cas, comment ces armes en seraient imprégnées ?
- Pourtant, tu ne sembles pas spécialement amical, poursuivit avec méfiance, le Démacien.
- Le Garde aux Chaînes n'a pas une telle réputation pour rien. Pour avoir ce que l'on veut, il suffit de procéder comme lui et d'acculer sa cible, dit l'assaillante, comme s'il s'agissait d'une chose aisée.
- Me décapiter aurait été légèrement en contradiction avec le fait de m'imiter, pour obtenir ce que tu veux, intervint Thresh avec sarcasme.
- Que veux-tu, dès que je vois une abomination telle que toi, mes ciseaux ne demandent qu'à vous détruire, dit innocemment la fille, en haussant les épaules.
- Il est vrai que ce n'est pas sur les Îles, que tu aurais pris ce risque, dénigra le détenteur de la lanterne.
- Tu me reprocherais de me servir de l'absence de tes attributs spectraux, pour discréditer ma victoire sur toi. Je n'ai pas besoin de cela pour t'écraser, spectre, répliqua sèchement la fille aux cheveux bleus.
- J'aimerais bien voir cela, provoqua Thresh avec une aliénation palpable.
A ces mots, l'ancien spectre tira sur l'attache relié à l'aiguille avec force, faisant-fi de la souffrance. Immédiatement, la jeune femme fut attirée. Elle tenta de profiter de ce rapprochement pour porter une estocade à son ennemi. Toutefois, malgré sa vélocité, ses armes demeuraient imposantes. De son côté, Thresh fit un pas de côté sur sa jambe valide. Aussitôt, l'albinos en profita pour passer derrière la jeune fille, le cordon en main. Il entoura sa gorge de son propre fil, puis serra d'un coup sec. Bizarrement, l'attaquante indigo ne parut pas être affectée par un tel traitement. Comme si l'air ne lui manquait pas. Soit, dans ce cas …
Le spectre millénaire s'apprêta à plonger sa lame dans le dos de son adversaire. A peine eut-il commencé, que la progression de sa dague fut stoppée, comme s'il y avait un obstacle invisible. Brusquement, une zone d'une blancheur immaculée les entoura. Si Thresh ne savait pas exactement l'effet de ce brouillard nacré, il pouvait cependant déduire aisément, que sa part spectrale n'apprécierait pas. Avec autant de force qu'il put, le brun appuya sur le bas du dos de l'assaillante de sa jambe valide, faisant ressortir sa dague. Il nota qu'elle ne bougea pas d'un iota sous son poids. Le natif des Îles Bénies se propulsa immédiatement hors du nuage nacré. Dans la foulée, il trancha le fil de l'aiguille encore relié à sa cuisse, puis l'extirpa prestement de sa jambe. Lucian tira sur la détentrice des ciseaux indigo, en vain. La zone semblait parfaitement la protéger des attaques à distance. La combattante se retourna vers Thresh et abaissa de nouveau ses armes, semblant indiquer qu'elle ne comptait pas attaquer, dans l'immédiat.
- Comme je le disais, tu as une certaine réputation, Thresh. Tu ne l'as pas usurpée. La preuve étant que tu as de la ressource, affirma-t-elle naturellement, en ôtant le fil autour de sa gorge.
La marque qui s'était formée sur sa peau s'évanouit presque aussitôt. Thresh tiqua imperceptiblement. L'indigo leva une de ses mains en signe d'apaisement.
- Je ne cherche pas à prendre ta vie, pour le moment. Si tu me donnes les renseignements que je souhaite, je partirai, déclara calmement la fille.
- Tu pourrais tout aussi bien m'éliminer une fois ces informations en ta possession, rétorqua flegmatiquement le manipulateur aux prunelles ambre.
- Si tu étais facile à supprimer, je serais assez encline à ce genre d'arrangement, je l'avoue. Toutefois, même blessé et sous cette forme, tu arrives à te battre. Je ne ferais pas l'erreur de te sous-estimer. Sans compter que la Sentinelle pourrait être gênante également... Et comme, ce jeune homme semble décidé à te protéger, je prendrais des risques inutiles. Je te tuerai en temps voulu, conclu-t-elle, comme s'il s'agissait d'une banalité.
- J'espère que le fait de le croire permet la réussite. Autrement, je crains qu'il ne subsiste que ce fantasme. De plus, comme tu l'as relevé naguère, pour quelles raisons te répondrai-je, alors que nous pouvons te battre ? Souleva avec assurance le détenteur de la lanterne.
- Parce que je pense que ce mortel sera tout autant intéressé que moi, par les réponses. S'il te connaît toi, je doute qu'il connaisse tes intentions, en revanche. Ce sera ma façon de l'aider contre toi, dans l'immédiat, expliqua sans animosité l'assaillante indigo.
- De ce point de vue, je ne peux pas lui reprocher sa logique, souligna Lucian qui baissa légèrement ses armes et adressa un regard triomphant à Thresh.
Ce dernier eut l'ombre d'un sourire, en voyant la petite victoire de son jouet. « Ce n'est que partie remise, gamin. » Par ailleurs, savoir ce qu'elle cherchait, pourrait aider à cerner son identité.
- Bien, alors que souhaites-tu savoir ? Demanda le natif des Îles Bénies en croisant les bras, tout en conservant son sourire en coin.
- Où se trouve Viego ? Répondit immédiatement la fille à la robe blanche.
- Sans nul doute sur les Îles. Il est plutôt facile à suivre, et souvent accompagné d'un nuage sombre. Tu devrais être à même de le voir, se moqua Thresh.
- Je te conseille de ne pas te jouer de moi, Garde aux Chaînes, réprimanda la détentrice des ciseaux.
- Je partage mes connaissances, selon tes demandes, nargua le manipulateur aux prunelles ambre.
- Tu es un spectre. Tu peux sentir la Brume. Tu dois donc savoir où il est, énonça la combattante aux aiguilles.
- Actuellement, je parais être un spectre, d'après toi ? Soupira avec ironie son interlocuteur.
- Non, mais je perçois faiblement l'énergie de la Brume en toi. Tu dois donc être en mesure de sentir si elle est proche ... Ce qui expliquerait aussi pourquoi tu as pu réagir et prédire mes attaques dans la grotte, malgré cette apparence. Donc, si tu n'es pas capable de sentir la Brume actuellement, c'est qu'elle doit être assez loin. Bien, déduisit d'une traite son interlocutrice.
Thresh pouvait sentir le regard curieux de Lucian. L'attention entière du gamin semblait être portée sur les mots sortant de sa bouche, comme suspendu à ses lèvres. Les informations que délivrait le tortionnaire dans cet échange pourraient lui servir pour comprendre certaines choses. Cependant, l'albinos pouvait également orienter la conversation, afin de l'écourter et de taire certains détails. Pour ce faire, il devait porter à la connaissance de Lucian, des éléments sur Isolde et donc indirectement, sur Senna. Logiquement, ne sachant pas les intentions de cette fille, Lucian choisira de protéger son amante, s'il sait qu'Isolde est en elle. De cette façon, le natif des Îles Bénies retrouverait l'appui de la Sentinelle et l'inconnue repartirait sans trop d'informations. De plus, il limiterait de s'exposer outre mesure à de futurs risques, en dévoilant trop de choses.
- Alors où est Isolde ? Où est son réceptacle ? Poursuivit l'investigatrice.
- A l'instant où on parle, je l'ignore, répondit sincèrement le natif des Îles Bénies, en haussant les épaules.
- Néanmoins, tu sais de qui il s'agit, n'est-ce pas ? Enchaîna la fille, en le considérant de ses étranges prunelles bleues azure.
- J'ai eu l'occasion de percevoir sa présence sur les Îles, comme chacun des spectres, précisa succinctement l'albinos.
- Tu l'as donc vu. Qui est-ce ? S'empressa de demander la fille, sa voix emplie d'espoir.
- Une Sentinelle de la Lumière, affirma le geôlier des Îles Obscures.
Thresh vit Lucian froncer les sourcils. Il lui jeta un coup d'œil rapide, avant de revenir à la fille aux cheveux bleus. Le compagnon de Senna comprit apparemment l'allusion et s'adressa à leur interlocutrice.
- Qui sont Viego et Isolde ?
La détentrice des ciseaux, le considéra avec gentillesse et sourit.
- La raison pour laquelle la Brume Noire existe, et que les Îles Bénies sont devenues les Îles Obscures.
- C .. comment ça ? Balbutia le mortel visiblement troublé.
- Tu ignores donc l'origine de tout cela. N'as-tu jamais entendu parler de la Ruine ? Questionna la jeune femme, à l'attention du chasseur d'ombres.
- C'est un cataclysme magique, datant d'un millénaire mais … Commença Lucian, incertain des informations qu'il semblait répéter.
- La raison de ce désastre la connais-tu ? Coupa la combattante aux aiguilles.
Lucian demeura silencieux.
- Je vois. Thresh pourrait tout aussi bien te raconter ce récit. Il y a de ça, plus de 1000 ans, un jeune prince tomba éperdument amoureux d'une fille du peuple, une couturière, nommée Isolde. Le prince, Viego, étant le second fils du précédent monarque, il n'était pas voué à régner. Cependant, son frère, qui prit la succession de leur père, mourut de façon inattendue. Viego se retrouva à la tête du pays, sans avoir les prédispositions requises et n'ayant d'attention que pour Isolde. Cela eut des répercussions sur la gestion du royaume. Beaucoup d'alliées et de sujets du jeune roi se détournèrent de lui. Un jour, une tentative d'assassinat eut lieu à son encontre, afin de le destituer, avant la ruine du royaume. Cependant, si Viego fut protégé par sa nièce Kalista, Isolde se retrouva mortellement blessée par la dague empoisonnée de l'assassin. Pendant qu'il s'efforçait de trouver, dans son pays, le moyen de sauver sa femme, Viego envoya Kalista chercher une solution dans les autres contrées. Tout ce que je sais, c'est que sa quête la mena aux Îles Bénies et aux Eaux de la Vie, censées guérir toutes blessures. Cependant, n'ayant pas tous les souvenirs, je …
Elle s'arrêta au milieu de sa phrase.
- Je suppose qu'un spectre est plus à même de raconter la suite, se ravisa-t'-elle en scrutant Thresh.
Intrigué, Lucian se tourna vers lui, attendant des précisions. Le brun considéra la fille, puis son jouet, avant de poser son regard sur l'horizon. La pluie s'était arrêtée. Le silence régnait sur la péniche. Le Garde aux Chaînes le brisa, comme il avait brisé les règles de ce monde, lorsqu'il avait conduit Viego aux Eaux :
- Les Eaux de la Vie étaient réputées pour guérir n'importe quelle blessure, comme tu l'as énoncé. Cependant, les Îles recelaient également de beaucoup d'autres artefacts et de savoirs précieux. C'est pourquoi, elles se tenaient en retrait du reste du monde, qui n'avait pas connaissance de leurs existences, pour la majorité des habitants de Runeterra. En apparence, il s'agissait d'une terre prospère et paisible, entourée et rendue invisible par une Brume blanche. Un jour, Kalista parvint à les trouver. Cependant, les protecteurs du Sanctuaire, dans lequel se trouvait les Eaux, lui dirent qu'ils ne pouvaient être d'aucun secours pour sa quête, étant donné qu'Isolde était mourante, pour ne pas dire déjà décédée. Ils la prièrent donc de garder le secret de l'existence des Îles et de cette source. Néanmoins, en regard de la situation, je suppose que Viego a dû l'apprendre, d'une façon ou d'une autre.
Après un petit rire méprisant, le natif des Îles Bénies recentra son regard sur son auditoire. Il fixa Lucian, racontant la suite de l'histoire :
- Quelques semaines plus tard, Viego et son armée envahirent les Îles Bénies. Dans un premier temps, ils tuèrent tous ceux qui se dressèrent entre eux et la source. Puis, je me rappelle avoir vu les soldats de son armée massacrer les habitants désarmés, ainsi que les gardiens du Sanctuaire.
- Comment as-tu survécu, s'ils assassinaient tout le monde ? Demanda Lucian, étonné.
- Je faisais partie du Sanctuaire et j'en connaissais déjà les moindres recoins, à l'époque. Je les aie suivi et j'ai assisté à la scène, répondit simplement le natif des Îles Bénies.
Thresh se retint d'insister sur le fait que c'était lui, qui leur avait indiqué la voie jusqu'aux Eaux. Avant de les suivre, lors de leur boucherie sanglante.
- Pendant le massacre des gardiens du Sanctuaire, Viego plongea le corps d'Isolde. Toutefois, on ne peut pas ramener les morts à la vie, si aisément, sans contrepartie. Les pouvoirs magiques sacrés de cet endroit se sont donc retournés contre tous les êtres vivants présents, à ce moment-là. Le cataclysme magique qui en a résulté a soufflé sur toutes les Îles. Puis, une Brume sombre naquit de cette aberration. Un nuage de mort, qui engloutit toutes les âmes vivantes présentes, conclut Thresh avec sérieux.
- Tu veux dire que tous les spectres des Îles sont d'anciens humains qui se sont fait transformés par un nuage magique ? Répéta Lucian, perplexe.
- Pensais-tu seulement tuer des monstres ? S'amusa Thresh, en voyant la réaction de son jouet.
- Oui, enfin, tous ne te ressemblent pas. Je dirai même que pour la majorité, ils semblent dénués de volonté, contrairement à toi, remarqua le chasseur d'ombres.
- Il faut bien des exceptions, lui lança sa Némesis, tout sourire.
- On va dire ça, râla le cadet.
- Sais-tu ce qu'est advenu Isolde, entre la Ruine et le moment où tu l'as revue sur les Îles Obscures ? Interrompit la fille aux cheveux bleus.
- Non. Pendant la Ruine, le chaos a rapidement pris de l'ampleur. Je n'ai revu Viego et Isolde, que plusieurs siècles après cela.
- Tu essaies de me faire croire que tu t'es simplement réveillé, en tant que spectre ? Demanda la jeune fille avec méfiance.
- Tu devrais songer à prendre en considération le fait, que j'étais occupé à survivre à un cataclysme magique. Mon attention était portée sur autre chose de plus important, répondit-il avec suffisance.
- Si on peut appeler ça survivre, dit-elle avec dédain.
- Nous sommes immortels. Peu peuvent se prévaloir d'un tel attribut, sourit le détenteur de la lanterne. De plus, je suppose que si tu as pu sentir ma présence, tu es censé pouvoir sentir celle d'Isolde. Par conséquent, quelque chose t'en empêche, venant sans doute de son réceptacle. De ce fait, j'en déduits que tu suis Viego, afin de la trouver. Toutefois, j'ai une question : que comptes-tu faire ? Tuer Viego ? Si c'était si aisé, tu te serais simplement limitée à le trouver, peu importe où se trouve Isolde. Ainsi, pourquoi as-tu besoin d'elle ? Sonda le manipulateur aux prunelles ambrées, afin d'écourter cette conversation.
- Cela ne te concerne pas, Garde aux Chaînes, se rebuta la combattante aux aiguilles.
- Cette information m'intéresse également, dit Lucian en relevant ses armes.
Touché. Le petit qui réagissait dès que Senna entrait en ligne de compte. Thresh affichait un rictus discret, face à la réussite de sa manœuvre.
- Je ne te connais pas, Sentinelle. Je ne te confierai pas une telle information, sachant que tu gardes Thresh, peu importe la raison. Toutefois, je peux te proposer autre chose en échange.
- Quoi donc ? Interrogea avec méfiance le tireur.
- Mes fils sont capables de suturer et de guérir les plaies. J'ai cru voir que ton amie était gravement blessée. Je l'aide et je pars, proposa la fille à la robe blanche.
Lucian l'observa et acquiesça.
- Néanmoins, si tu tentes quelque chose, je te tue, déclara-t-il avec gravité.
- J'ai les informations que je voulais. Ce n'est donc pas dans mon intérêt, humain, précisa-t-elle simplement.
- Bien.
Lucian abaissa ses armes, mais les garda néanmoins en main. Le trio rejoignit la cachette où se trouvait l'apprentie. La jeune femme était entourée du manteau des Conceptionnistes, encore humidifiée par leur traversée. Elle respirait de façon lente et son teint blafard ne laissait présager rien de bon.
La combattante aux aiguilles se dirigea vers l'humaine, qui ouvrit doucement les yeux. Elle eut un mouvement de recul et Lucian se rapprocha d'elle.
- Du calme, Jayna. Elle est là pour nous aider, la rassura-t-il.
- Jayna, reprit la fille. Je me nomme Gwen. Ne t'en fais pas, je vais recoudre tes plaies. Grâce à ma magie, elles guériront très rapidement. Montre-moi, dit-elle avec douceur.
Jayna, d'abord méfiante, observa son mentor, qui hocha la tête pour lui indiquer qu'elle pouvait accéder à la demande de Gwen. Elle tendit en premier, sa main mutilée.
La couturière recousit le moignon, de façon à ce que la plaie se referme proprement. Le pus présent disparut, au fur et à mesure que la soigneuse avançait. Jayna émit des petits gémissements, signe que si c'était efficace, l'opération n'était pas sans douleur. Pendant ce temps, le duo d'ennemis observa avec intérêt Gwen, et son pouvoir de guérison.
« Ces fils sont imprégnés de la magie des Eaux » pensa le détenteur de la lanterne. Ceci expliquait que Gwen connaissait déjà l'effet des Eaux, sans avoir vécu la Ruine ou sans être allée sur les Îles Bénies, selon ses dires. Cela permettait aussi de comprendre son effet sur son propre corps et les blessures qu'il avait reçues. Cependant, quelque chose l'intrigua. En effet, d'après ses propos, cette fille ne savait rien depuis la mort d'Isolde, comme si elles étaient mortes en même temps ou simplement connectées.
Gwen aida l'humaine à découvrir son épaule meurtrie par le crochet de Thresh.
- Je peux sentir la Brume émanée fortement de cette plaie. Cela ne va pas être très plaisant, Jayna. Vous devriez la maintenir, prévint la soigneuse, arborant un visage impassible face à l'état de la plaie.
- On sait qui on peut remercier pour ça, râla la Sentinelle, en foudroyant son bourreau du regard.
Ce dernier s'arrêta de réfléchir quelques secondes, en remarquant que Lucian, puis Gwen le scrutait avec animosité.
- Je suppose que c'est toi qui as fait cela, s'adressa avec mépris, Gwen à Thresh.
Le tortionnaire se contenta de lui répondre par un rictus, suppléant la nitescence sadique dans ses prunelles ocre. Délaissant ses pensées, il vint se poster en face d'eux, afin de pouvoir assister pleinement à la guérison douloureuse de l'un de ses jouets.
- Jayna, concentre-toi sur moi, conseilla le chausseur d'ombres en prenant son visage entre ses mains.
- J'y vais, annonça Gwen une aiguille à la main.
La brune, qui jusque-là s'était retenue d'émettre le moindre son, se mit à hurler. Elle se tortillait, voulant s'extraire de la douloureuse rencontre entre l'aiguille, imprégnée par la magie des Eaux, et celle de la Brume, présente dans sa plaie.
- Jayna, je sais que c'est difficile, mais retiens tes cris. Si nous nous faisions repérer, cela pourrait compliquer notre route. Serre ma main aussi fort que tu veux, pria Lucian sensible à la douleur de sa congénère et lui pressant délicatement la paume de la sienne.
Avec autant de bravoure que possible, l'estropiée s'exécuta. Elle mordit ses lèvres jusqu'au sang, de façon à réprimer au maximum, l'écho de ses hurlements.
- C'est bientôt fini, courage, dit le tireur, en lui caressant la tête de sa main libre.
Les yeux de Jayna s'emplirent de larmes. Elle les ferma avec force. Sa respiration devenait saccadée. Uniquement, rythmée par les gémissements, qu'elles ne parvenaient à brimer, par moment. En contraste de ce ressenti, Thresh se délectait de sa souffrance. Il était regrettable qu'il ne puisse manipuler de tels instruments. Pouvoir blesser et recoudre, en induisant une telle douleur ... Quel délice cela aurait été ! Cependant, en tant que spectre, il ne pouvait se prévaloir que de regarder Gwen poursuivre son œuvre sur Jayna, à l'instanté.
- Ça va aller ... Tiens le coup ! Je sais que tu peux le faire, persévéra Lucian dont la voix débordait de compassion, comme s'il cherchait à panser de sa voix, les maux de sa coéquipière.
La mortelle rouvrit les yeux, déterminée. Elle lança à son ancien geôlier, le même regard qu'elle arborait lors de l'ascension de son crochet. Le tortionnaire maintint son rictus, face à la volonté de la jeune fille. Elle voulait vivre et endurait, il le reconnaissait volontiers. L'ancien immortel appréciait cette fougue et cette persévérance. Cela faisait d'elle, un jouet estimable. Grâce à la couturière, il aurait probablement l'opportunité de s'amuser davantage avec elle, prochainement.
Après une vingtaine de minute, le travail fut terminé. Jayna poussa un soupir de soulagement et commença à papillonner du regard. Quelques secondes plus tard, elle s'effondra contre Lucian. Celui-ci attrapa le manteau rouge et recouvrit la jeune fille avec. Puis, il resserra son étreinte. La respiration de l'apprentie était redevenue calme. Elle semblait seulement endormie, exténuée.
Gwen l'observa un instant, avant de reprendre la parole.
- Elle devrait s'en sortir, affirma la guérisseuse aux aiguilles.
- Merci, fit Lucian, apaisé.
La fille aux cheveux bleus jeta un coup d'œil rapide à Thresh, avant de revenir au tireur :
- Fais attention à toi, Sentinelle. J'espère que tu sais ce que tu fais, avertit-elle.
Puis, elle disparut promptement.
Lucian chargea prudemment Jayna sur lui. Il se prépara à marcher, alors que le ciel nuageux se dégageait peu à peu, sous la brise marine. Thresh rangea avec précaution l'aiguille dans la boite d'allumette, se trouvant dans sa sacoche, avant de rejoindre son jeune acolyte de circonstances. En apercevant l'objet, le mortel le fusilla du regard, avant de soupirer. Son vis-à-vis exhiba son air satisfait.
- Il faut que nous montions en hauteur, afin d'avoir un point de vue pour nous diriger, exposa l'ancien disciple de Diméthyde.
Lucian acquiesça et ils avancèrent. Au bout de quelques minutes, le sable de la plage avait laissé place à la boue. Le trio se dirigea vers un chemin en pente, à l'orée du bois. Ils progressèrent dans la forêt en silence, pendant une vingtaine de minutes. Au fur et à mesure de leur avancée, les arbres se raréfiaient, tandis que les rayons du soleil parvenaient à franchir de plus en plus la canopée environnante. Plusieurs fois, Lucian replaça sa coéquipière sur son dos, mais il ne se plaignit pas. Les bruits de la vie ambiante et la respiration du tireur étaient les seules choses perceptibles.
Arrivant sur le sommet de la colline, Thresh se dirigea vers le point culminant, dépassant le chasseur d'ombres. Lucian déposa Jayna doucement sur le sol et rejoignit sa Némésis. Celui-ci regardait le panorama, en essayant de trouver un point reconnaissable pour les orienter. Le vent balayait le sommet de la colline, et le soleil se faisait mordant. Il était approximativement le début de l'après-midi, en regard de sa position dans le ciel et de la température. A leur gauche, s'étendaient des forêts et des plaines. Lucian s'approcha couvrant le dessus de ses yeux, de sa main. Puis, il se retourna vers la mer.
- Je crois savoir où on est. Cette ville se doit être, Kumangra dit-il en pointant un village sur leur droite. Elle se situe à une soixantaine de kilomètres de Zaun. On va devoir aller chercher un moyen de locomotion là-bas. Autrement, le voyage nous prendra plusieurs jours, facilement. On va déjà atteindre les abords de la ville dans la soirée, déplora manifestement Lucian.
- On ne sait pas si les Conceptionnistes y sont établis, signala le détenteur de la lanterne.
- Peu de chances qu'ils soient du côté de Zaun, mais restons vigilants, convint le cadet.
Lucian retourna prêt de Jayna, vérifiant son état. Elle respirait paisiblement, mais ne semblait pas noter les changements de support, que ce soit le sol ou le dos de la Sentinelle. Celui-ci sourit en dégageant une mèche de ses cheveux bruns en bataille, de son visage. Puis, il la disposa de nouveau sur lui et poursuivit sa route.
Sur le chemin, ils virent un ruisseau. Lucian observa le cours d'eau. Il posa précautionneusement Jayna contre un arbre. Après quoi, le tireur plongea ses mains dans le liquide transparent. Il enleva toutes traces de sang coagulé et de sel séché. Puis, le mortel s'éclaboussa plusieurs fois le visage et souffla d'aise. De son côté, Thresh s'écarta des deux humains, avant de remonter sa manche droite et d'exposer sa blessure à l'air libre. La douleur était moins vive. Néanmoins, la plaie resta d'une taille assez conséquente pour qu'elle eut nécessitée d'être suturée.
- Tu devrais la recoudre, entendit-il dans son dos.
- Je me garde de tes conseils, répondit Thresh avec fatuité en se retournant. Je sais ce que j'ai à faire.
- Tu pourrais en profiter, pour rincer le reste, suggéra avec insolence le cadet.
- Pardon ? Répondit l'ancien spectre pour l'inciter à préciser sa pensée.
- N'importe qui prendrait peur en te voyant. Inutile, d'avoir un miroir pour savoir que c'est pareil pour nous, expliqua Lucian, sans détour.
- C'est un fait assez constant depuis plus d'un millénaire, en ce qui me concerne, se vanta son interlocuteur.
- Tu as peut-être l'habitude que ton apparence terrorise dès le premier regard, mais il me semble que le but n'est pas d'attirer l'attention sur nous, quand on sera en ville. Sans compter que, plus on s'approchera de Zaun, plus l'eau risque d'être polluée et impropre, explicita objectivement le tireur.
- Donc … tu vas aller prendre un bain avec ton apprentie, intéressant, sous-entendit le tortionnaire.
Lucian fronça les sourcils et l'observa avec dédain.
- A moins, que ça ne soit ta façon de me signaler ton intérêt pour ma personne, poursuivit malicieusement l'ancien spectre, davantage certain de provoquer une réaction chez son jouet.
- Tss. N'importe quoi, riposta-il fougueusement en comprenant le sous-entendu, avant de se détourner. Plutôt mourir.
- On peut s'arranger pour ce point, renchérit Thresh avant qu'il ne soit hors de portée de voix.
Lucian marmonna quelque chose d'inaudible en s'éloignant. De son côté, le tortionnaire conserva son rictus et son air satisfait, quelques secondes. Il aimait bien déstabiliser le petit, quel que soit le moyen. Le manipulateur avait pu relever, qu'en dehors de sa colère et de son impulsivité liée à son amante, la gêne demeurait un moyen particulièrement efficace sur lui. Toutefois, le tireur n'avait pas tort sur l'importance de passer inaperçus parmi les humains, pour le moment. C'était quelque chose de si lointain, que Thresh se perdit un instant dans la contemplation de son reflet aqueux. Il jeta un coup d'œil en direction des deux mortels, avant de décider de s'écarter quelque peu encore.
Sur la route, l'albinos laissa une marque discrète sur plusieurs arbres, avant de s'arrêter dans une clairière, où se déversait une petite cascade. L'eau y était moins stagnante. Par conséquent, moins sujette à l'accumulation de bactéries. Élément que Thresh prit en considération à cause de ses récentes blessures ; quand bien même, il ne fut pas sûr de pouvoir être sensible à une infection. Cependant, l'ancien spectre n'avait pas pour habitude de jouer avec sa vie, quand il pouvait se prémunir des risques.
Se dévêtissant prestement, il disposa ses affaires parfaitement pliées sur un rebord terreux sec. Il posa la lame à proximité, prête à l'emploi. Le brun entra dans le petit bassin, que formait le creux dans lequel se déversait la cascade. L'eau était relativement froide. En soi, rien d'insurmontable. S'approchant du jet naturel, l'albinos retira l'objet métallique maintenant ses cheveux. Il passa rapidement la tête sous celui-ci. La sensation était plutôt agréable, en dépit de la fraîcheur du liquide. Il ferma les yeux et profita de quelques secondes de répit.
Un cri s'échappa de sa bouche. Peut-être était-ce le vingtième ou le trentième coup. Il avait cessé de compter.
- Tu vois qu'il est encore bien vivant ! Résonna une voix grave derrière lui.
- Ah, ah ! Résistant le bâtard, rajouta un autre individu.
Sa vision se troublait. Ses bras le maintenaient. Comme devenus de simples prolongements de la corde qui le retenait, pendant que les acolytes du bourreau s'extasiaient du châtiment rendu. Le garçon discernait clairement leurs rires, mais pas le sien. Il ne percevait de lui, que les coups de fouet meurtrissant toujours plus son dos. Comme si sa souffrance, ne trouvait que l'écho d'une indifférence glaciale. Comme si, le seul lien qu'ils partageaient n'était que matériel. Comme s'ils n'étaient pas du même monde. Son tortionnaire appartenant au monde des vivants, et lui, à celui des morts.
- Je suis certain qu'il peut encore en subir facilement cinq de plus, ajouta avec félicité la voix grave.
- Je tiens le pari, s'exclama une troisième voix un peu plus lointaine.
Thresh lança un regard à sa mère. Du moins, au cadavre décapité. L'espace d'une seconde, son assassin croisa son regard. Ses yeux pareils aux siens, raison de cette condamnation à mort. Puis, le noble détourna son attention du supplicié et ordonna à ses hommes :
- Détachez-le, quand vous aurez fini. Enterrez discrètement le corps du gamin dans un endroit reculé, à l'extrémité de la ville. Le sien mettez-le dans la fosse commune. Je rédigerai un rapport sur un vol sur ma propriété.
- Chef, cela ne risque pas de nous desservir ? Questionna avec perplexité l'un de ses subordonnés.
- Elle portait une marque, et certains habitants la connaissaient, notamment dans le Sanctuaire. Ils ne croiront pas à une disparition, et pourraient retracer ses déplacements. En procédant ainsi, rien ne prouverait qu'elle n'ait pas commis de larcin. Ils n'auront aucun moyen tangible de remettre en cause ma sentence. De plus, le gosse n'étant pas marqué, ils ne pourront pas remonter jusqu'à moi. Il disparaîtra comme il est venu au monde : dans l'ignorance de tous. Ainsi, ce sera fini de cette histoire et de ce chantage, conclut amèrement l'aristocrate.
Le blessé serra faiblement les poings avec ce qui lui restait de force et se mordit les lèvres. L'idée de mourir ne le révulsa pas autant que son impuissance, en cet instant. En réalité, ce sont ces gens qui gouvernent les Îles. Cupides ! Lâches ! Hébétés par leur propre illusion de puissance ! Cet endroit n'est béni que par leur reflet déformé. « Priez, pour que la mort ne vous rattrape pas ! » Puis, le fouet s'abattit de nouveau, et la lumière fut remplacée par la glaçante obscurité.
Ses épaules se tendirent immédiatement. Thresh redressa la tête, en saisissant l'arme à ses côtés. Depuis son changement d'apparence, il n'avait pas eu l'impression d'avoir besoin d'oxygène. Toutefois, en cet instant, il respirait de façon désordonnée, comme s'il était de nouveau humain. L'albinos tempéra sa réaction, en réalisant que l'air ne lui servait effectivement que peu, et que de ce fait, il était loin de lui être fondamental. Pour autant, il nota que le ressenti demeurait agréable, comme après avoir été en apnée, pendant un certain temps. Sa poigne s'était également resserrée autour de l'objet métallique, au point de laisser une marque sur sa paume. Il relâcha légèrement sa prise et scruta l'empreinte, dédaignant autant son impuissance passée, que sa réaction actuelle.
En se laissant porter par l'eau quelques minutes auparavant, le natif des Îles Bénies avait légèrement avancé. L'eau s'écoulait directement sur son dos. Sensation, qui fut nettement moins appréciable à l'instanté. Le détenteur des prunelles ambre jeta un regard aux alentours, s'assurant d'être seul. Puis, il s'éloigna du jet, chassant les lointains souvenirs.
L'ancien spectre observa la plaie ornant son bras. Déposant la lame sur le rebord dans un premier temps, il nettoya les pourtours de la blessure avec précaution. Enfin, l'albinos essora ses cheveux, avant de sortir de l'étendue d'eau. Récupérant la dague au passage, il la déplaça à côté de ses affaires et entreprit de se rhabiller. Thresh apperçut l'infime plaie sur sa cuisse, trace de l'aiguille de Gwen. De ce côté, la douleur avait quasiment disparu. Bien. Il remit son pantalon, avant d'entendre un bruissement dans les fourrés. Rapidement, le natif des Îles Bénies saisit la bobine de fil de nylon de sa sacoche. Il en attacha solidement un morceau à la poignée de son arme, et analysa le déplacement de l'intrus.
Tout à coup, Thresh lança la lame d'un geste adroit. Au même moment, sortirent des buissons, un lapin et un enfant, qui semblaient être en pleine partie de chasse. Le premier s'enfuit, tandis que le second, fut maintenu contre un tronc. La lame avait traversé une couche de ses vêtements et s'était plantée solidement dans l'arbre. Le jeune mortel réalisa qu'il était bloqué et se mit à hurler. Aussitôt, d'autres bruits suivirent.
- Qu'est-ce que tu fous Thresh, b***** ?! S'exclama Lucian, surgissant quelques secondes plus tard.
La Sentinelle jeta un coup d'œil à l'enfant et à l'arme effleurant le dos du petit. Ce dernier scruta les deux adultes, tandis que sa voix avait été ternie par la peur. Le tireur mit ses mains devant lui et avança prudemment :
- On ne te veut aucun mal.
Lucian s'apprêta à retirer la dague. C'était sans compter sur sa Némesis, qui tira d'un coup suffisamment sec pour la déloger de la plante et la récupérer. La Sentinelle eut un mouvement de recul, puis jeta un regard exaspéré à son acolyte de circonstances. Le garçon, de son côté, partit en courant. Immédiatement, Thresh fit tournoyer la lame, de façon homologue à la danse circulaire qu'exécutait son crochet spectral. Au moment du lancer, la Sentinelle catalysa son âme et lui donna un coup d'épaule, les faisant tous les deux basculer au sol. L'arme frôla le bras de l'enfant qui détala de plus belle.
- Ta stupidité est navrante, releva avec agacement le Garde aux Chaînes.
- Tu penses qu'en tuant les habitants environnants, tu vas nous rendre service ?! Répliqua impétueusement le mortel.
- A ton avis, va-t-il se priver de prévenir sa famille et qui sait-on d'autre, de notre présence ? Dédaigna le plus âgé.
- Il ne mérite pas de mourir pour autant, s'opposa toujours aussi farouchement Lucian.
- Certains périssent pour moins que cela, objecta le natif des Îles Bénies d'un ton se voulant davantage neutre. D'autres, ont provoqué la chute d'empire en ayant su rester en vie, dit-il avec plus d'amertume cette fois.
- De toute façon, nous allons continuer à marcher. Il ne connaît pas notre direction, tempéra le compagnon de Senna.
Ils se redressèrent et l'ancien spectre ramena son arme de fortune vers lui.
- Tu ferais mieux de te revê …
Lucian s'interrompit. Sans nul doute avait-il aperçu les marques sur son dos. Il le considéra un instant, mutique, avant de détourner ses orbes vertes. Thresh se contenta d'endosser son haut blanc à manches longues, avant d'enfiler sa chlamyde, ornée des attributs du sanctuaire d'Hélia. Un triangle gris, paré d'un cercle doré, trônait au centre du vêtement. De chaque côté, des bandes bleues se rejoignaient dans son dos. Quelques taches de sang étaient encore présentes, datant de la Ruine.
- Heureusement que le petit n'a pas vu le sang sur toi ... Il aurait fui encore plus vite, ironisa Lucian. Tu ne pourrais pas les enlever ? Déplora-t'il.
- J'ai bien peur qu'elles aient également traversé quelques siècles, certifia simplement le tortionnaire.
- Et alors quoi ? Tu es devenu sentimental ? Ironisa le benjamin.
- Qui sait ? Répondit le plus vieux, un sourire en coin.
- N'importe quoi, soupira le tireur, face à l'absurdité de cette idée.
Thresh enfila ses bottes. Il finit par revêtir sa casaque sombre, qui dissimulait en partie les tâches d'hémoglobines. Ensuite, il ramassa les clefs qui étaient habituellement suspendues par un anneau, dont les attaches en cuir s'ajoutaient au-dessus de sa chlamyde.
- Tu peux ranger les clefs de la maison, histoire qu'on avance, railla le compagnon de Senna.
- Ah, ah, je ne suis pas bien sûr qu'elles puissent remplir leurs fonctions, fit Thresh en souriant.
- Pourquoi les garder dans ce cas ? Questionna le tireur, interdit.
- Je suppose que tu dois avoir raison : je sais faire étalage de sentimentalisme, se moqua sa Nemésis, un éclat amusé et sadique dans ses prunelles ambre.
- Tss …, se contenta de faire Lucian, en secouant la tête.
Thresh se gardait bien de dire, que si la Ruine avait effectivement ravagé la quasi-totalité du Sanctuaire, certaines zones avaient été moins endommagées que d'autres. En particulier, une partie des souterrains comportant la salle des artefacts, dont il était le gardien.
Le duo se mit en chemin. Près de l'endroit où Thresh s'était rincé, il remarqua un arbre dont la sève s'écoulait encore. Comme si, on l'avait entaillé à l'aide d'une balle. De son côté, Lucian continua d'avancer, probablement pour rejoindre Jayna rapidement. Ils arrivèrent et trouvèrent la jeune fille éveillée, les cheveux encore humides. Le tireur s'approcha doucement, en lui souriant.
- Non, Lucian je peux marcher. Ça va aller, lui assura-t-elle, malgré la fatigue tangible dans son timbre.
- On ne peut pas ralentir la marche. J'ai peur que la cadence soit encore trop importante pour toi, pour le moment, expliqua gentiment son coéquipier.
Lucian sortit une petite flasque métallique de sous sa veste.
- Bois, je l'ai récolté d'un bouleau. C'est sans danger.
- Et toi ? Demanda immédiatement la jeune fille, soucieuse du surmenage du tireur pour elle.
- Je me suis servi à la source, ne t'en fais pas, rassura le tireur, en conservant son air chaleureux.
« Un bouleau. Je vois qu'il a quelques notions » releva Thresh, en observant son jouet. Cet élément expliquait également sa présence, aux alentours de la clairière, à la recherche de ce type d'arbre pour s'hydrater. Par la même occasion, il avait pu laisser un peu d'intimité à Jayna.
La Sentinelle récupéra la flasque et la rangea. Puis, il aida l'apprentie à grimper sur son dos et reprit la route. Quelques minutes après, celle-ci semblait être retournée dans le pays des songes.
Ils marchèrent pendant plusieurs heures avant de commencer à apercevoir la ville.
- Encore une demi-journée de marche, dit Lucian légèrement essoufflé.
Le compagnon de Senna installa la brune dans un petit renfoncement rocailleux. Il l'observa un instant avec douceur, puis se rapprocha de l'endroit où Thresh s'était adossé. Le tireur sortit quelques baies d'un petit tissu et commença à s'alimenter.
- Tu n'as pas besoin de manger, de boire ou de dormir, je présume ? Interrogea Lucian visiblement intrigué.
- L'immortalité est une notion que ta réflexion ne semble pas pouvoir considérer, répondit avec suffisance le tortionnaire.
- Tu ressens bien la douleur, pourtant. Je l'ai vu contre Gwen, argua la Sentinelle.
- Cette fille est animée par une magie bien singulière, répondit calmement l'ancien spectre, en réfléchissant.
- Une magie qui t'a bien botté les fesses, s'exclama avec un plaisir ostensible le plus jeune.
- J'étais en train d'en observer les limites, précisa avec fatuité son interlocuteur.
- Ah oui, ça c'est bien vu que tu observais, se moqua ouvertement le cadet.
- Il est vrai que pour quelqu'un dont les attaques ont été d'une totale inefficacité, tes remarques importent. Le seul coup qui ait fonctionné est celui que j'ai porté, rappela avec outrecuidance son vis-à-vis aux prunelles savane.
- … Qu'elle a soigné presque immédiatement après, ajouta Lucian avec le même air.
- Cependant, cela signifie qu'elle n'est pas invulnérable, répliqua narquoisement Thresh, afin d'indiquer que cette information lui était entièrement dû.
- On va dire ça ... Mais c'est amusant de constater à quel point tu sais comment te faire des amis, poursuivit avec ironie le tireur.
Thresh ne releva pas, préparant de quoi recoudre la blessure sur son bras. Le gamin ayant déjà vu sa plaie et ayant besoin de lui, il ne représentait pas un risque, en cet instant. De plus, du fait de la luminosité faiblissante, l'ancien spectre n'avait pas de temps à perdre, à s'isoler. Sans compter qu'il était curieux de la réaction de Lucian, lorsqu'il exécuterait.
Le geôlier des Îles Obscures commença par ôter sa veste et remonta la manche de son haut qui dissimulait la meurtrissure. Puis, l'albinos sortit l'aiguille, ainsi qu'une allumette qu'il craqua. Dans un premier temps, il attrapa l'extrémité du morceau de métal, à l'aide d'un bout de tissu de sa casaque. Puis, le détenteur de la lanterne fit chauffer la pointe, jusqu'à la faire rougir. Après quoi, il souffla sur la flamme, une fois son office terminé. La lumière des derniers rayons du soleil lui suffirait pour ce qui restait à faire.
- Tu vas vraiment faire ça, de cette façon ? Je veux dire, ce n'est pas censé être nocif pour toi ? Questionna le tireur, interdit.
Thresh se contenta de le toiser, exaspéré par ses réflexions stupides. Puis, il focalisa son attention sur le morceau de métal, ne prenant pas la peine de répondre à une question aussi idiote. L'aiguille n'étant plus reliée à la couturière, elle ne présentait aucun danger. Le tireur continuait de le fixer, attendant sans doute qu'il ne débute. Espérait-il le voir souffrir ? Dommage, il était passé maître dans l'art de dissimuler sa souffrance depuis longtemps, dans ce genre de circonstances. Le manipulateur aux prunelles ambre sortit la petite flasque de sa sacoche, avant de verser méticuleusement l'alcool sur le fil prédécoupé. Les conditions d'asepsie étaient loin d'être optimales. Toutefois, à défaut de pouvoir stériliser le nylon, cela contribuerait à réduire en partie les risques de contamination.
Une fois le fil transparent relié à l'aiguille, le tortionnaire commença méthodiquement à recoudre sa plaie. L'aiguille pénétra sa chair par intermittence, tandis que son visage demeurait impassible, comme s'il s'agissait d'une tierce personne. Thresh réalisa un nœud à l'extrémité. Il releva son regard sur la Sentinelle, par curiosité. Celui-ci le scrutait silencieusement, les sourcils froncés.
- J'ai l'impression que celui que ça dérange le plus, c'est toi, se délecta le bourreau.
- Pas du tout ! Répliqua du tac-au tac avec fougue le tireur.
- Tu espérais peut-être me voir souffrir aussi facilement que toi, dit-il tout sourire.
- Tss. Ça ne me prouve seulement que tu es un taré, prétexta comme justificatif le chasseur d'ombres.
- Pourtant, tu m'observais avec une attention considérable. Je suppose que malgré tes inclinaisons sadiques, tu vas persévérer à les nier, renchérit le manipulateur aux prunelles ambre, afin d'accroître la gêne de son jouet.
- Je ne le suis que lorsque cela te concerne, répliqua impétueusement le cadet.
- Toujours si attentionné à mon propos, à ce que je vois, gamin, ajouta Thresh, conservant son air ravi.
- Tourne ça comme tu veux. De toute façon, ce n'est pas comme si on pouvait discuter avec toi, maugréa la Sentinelle.
- Intéressant de savoir que tu espères, que je puisse converser avec toi, inféra le tortionnaire, amusé par la tournure de la conversion de moins en moins à l'avantage du benjamin.
Lucian claqua sa langue contre son palais, visiblement irrité.
- Non je n'attends rien de toi, conclut amèrement le compagnon de Senna.
- Évidemment. D'où le fait de ma présence ici, ironisa le tortionnaire, tout en finissant de couper le fil et d'abaisser sa manche.
Le tireur soupira.
- Plus agaçant que toi, ça n'existe pas, râla le Démacien.
- J'en déduits que tu dois vraisemblablement être attaché à Senna pour endurer autant, en comparaison de ce qu'elle a vécu, se moqua délibérément le natif des Îles Bénies.
- Tu peux railler mes efforts. Toutefois, si on sait quelque chose tous les deux, c'est que tu serais déjà mort, si je ne tenais pas autant à elle, exposa avec sérieux le chasseur d'ombres.
Thresh nota que, pour la première fois, son jouet réagit avec moins d'impulsivité à l'évocation de sa compagne.
- Tu te prévaux d'un tel pouvoir, fit le spectre millénaire avec une certaine once de satisfaction et de dédain.
- Je ne me prévaux, comme tu dis, que de mon intervention contre Gwen. Elle avait largement l'ascendant, monsieur « j'aurais le dessus sur les autres spectres sans problème », se gaussa Lucian, en reprenant volontairement les propos de son vis-à-vis.
- Quelle joie d'avoir connaissance de ton interprétation de la situation, ricana l'ancien spectre, faisant comprendre qu'il ne s'en souciait guère.
- C'est surtout ce que j'ai vu, insista Lucian sur l'objectivité de ces propos, tout en soutenant le regard ocre de son partenaire de circonstances.
- Il est vrai que nous savons tous les deux, quel fin observateur tu fais …, répondit avec amusement Thresh.
Lucian eut l'ombre d'un sourire, à la plus grande surprise du tortionnaire. Puis, son regard se rembrunit.
- Viego poursuivra Senna, peu importe où elle ira … énonça sombrement son compagnon, à haute voix.
- En effet. Il n'a d'autres buts que celui-ci, confirma Thresh en remettant en place son habit, avant d'appuyer son crâne contre la paroi rocailleuse lui servant de dossier.
- Quand même... Tout ça par sa faute, pour elle … reprocha avec mépris le mortel, tout en fixant l'horizon.
- Peux-tu vraiment le blâmer ? Fit calmement Thresh, intéressé par l'idée de la limite à laquelle se trouvait son attachement pour Senna.
- Comment ça ? Interrogea Lucian, en regardant dubitativement son interlocuteur.
- Si tu avais un moyen de ramener Senna, en tant qu'humaine, ne le ferais-tu pas ? Précisa avec sérieux le natif des Îles Bénies, en lui rendant son contact visuel.
Le mortel l'observa, avant de poser ses iris émeraude au loin, songeant à ces mots.
- Le temps file, mais les Hommes demeurent les mêmes, Lucian, constata à haute voix l'ancien spectre.
- Tu en es la preuve vivante, lâcha-t-il avec un soupir ironique. Enfin, vivante … on s'entend par ce que je veux dire … Cependant, pour une fois, je suis d'accord avec toi, termina le cadet, avant de froncer les sourcils, comme s'il venait de réaliser les mots qui avaient franchis ses lèvres.
Thresh le considéra un instant avec satisfaction, avant de retrouver sa position initiale. Soudain, Lucian eut un mouvement brusque, attirant de nouveau le regard de l'albinos.
- Sauf que, si Viego sait que tu as retenu Senna dans ta lanterne... Il ne croira jamais que tu ne savais pas qu'Isolde était avec elle. Donc s'il l'apprend … commença à énoncer le tireur.
Thresh se contenta de le regarder faire les connexions oralement, à la fois amusé et exaspéré par le temps que cela lui mettait pour connecter plusieurs informations. Le cadet le regarda droit dans les yeux et s'approcha, en s'appuyant sur sa main devant lui.
- Il le sait, pas vrai ? Interrogea avec gravité le Demacien.
Thresh demeura silencieux.
- C'est pour ça que tu ne t'es pas précipité pour détruire ces menottes, même en ayant compris leur fonctionnement ! Pour quelqu'un d'aussi retord que toi, il doit être facile de trouver une solution pour les enlever et retourner dans la Brume mais ... Tu as … peur de lui … ? Poursuivit-il à la fois étonné et fier de son raisonnement.
Le tortionnaire émit un petit rire vaniteux, avant de secouer la tête.
- Sache que rien ne me fait peur, gamin.
- Il n'empêche que tu te caches de lui, persévéra le mortel, avec assurance.
- Parfois, il ne sert à rien d'attaquer de front, quand on peut avoir l'avantage autrement, nuança flegmatiquement le manipulateur. Cependant, je pense que l'éternité ne suffirait pas à t'inculquer ce raisonnement, tacla acerbement son vis-à-vis, en songeant à son entrée théâtrale dans la retraite des Conceptionnistes.
- C'est bien ce que je dis, se réjouit le chasseur d'ombres, en ignorant la pique. Tu penses que Senna n'est pas étrangère à la solution pour le battre, je présume ?
- Je te laisse à tes déductions, pour une fois qu'il y'a un semblant de cheminement logique, railla le Garde aux Chaînes.
Après quelques secondes, Lucian reprit posément, avec son sérieux usité :
- Je le tuerai, la prochaine fois.
Sa Némesis nota l'information sous-jacente à cette sortie. Il aurait donc déjà croisé la route du Roi déchu. Cependant, les circonstances seraient intéressantes à connaître. D'autant plus, si cela fut en présence de Senna. Viego aurait-il récupéré Isolde de ce fait ? Si tel était le cas, la situation s'avérerait plus délicate que prévue. Par ailleurs, l'ancien spectre avait pu sentir une perturbation importante dans l'énergie impie que dégageait la Brume, quelques jours avant son rapt. Toutefois, Viego n'était pas réapparu durant ce laps de temps, ce qui l'interrogeait sur la probabilité de cette hypothèse. Néanmoins, il nota que si Lucian avait su feindre l'ignorance lorsque Gwen avait évoqué le sujet, il n'avait su conserver cette maîtrise à cet instant. Cette maladresse était bien le reflet de son impétuosité. Le spectre poursuivit la conversation, comme si de rien n'était :
- Ah, ah, tu parles comme si c'était une certitude, s'égaya Thresh face à l'absurdité de ses paroles.
- J'ai deux certitudes : la première c'est que je ferais tout, pour que Senna soit libérée de cette malédiction. La seconde, c'est que ce sera moi, qui te tuerai, fit le tireur en le fixant de ses iris émeraude.
- Viego pourrait te voler ce plaisir, qui sait, répliqua Thresh avec détachement, tout en conservant son faciès ravi.
- Non. Je serai celui qui te tuera. Je ne laisserai personne d'autre le faire, certifia presque solennellement le chasseur d'ombres.
Thresh contempla la rage tapie dans ses orbes vertes, qui lui était destinée depuis le jour de leur rencontre. Au-delà de ça, il y avait autre chose d'indéfinissable, comme si cette haine était quelque chose, à la fois précieux et aberrant, dans l'esprit du gamin.
- Je te l'ai dit naguère. Je sais que tu essaieras, Lucian, répondit avec sérieux son interlocuteur.
Le Démacien n'ajouta rien de plus et s'éloigna. Jayna semblait déjà dormir profondément. Le tireur s'approcha calmement. Il traça des runes de protection tout autour d'eux deux, afin de dormir l'esprit tranquille. Du moins, sans craindre un réveil mouvementé ou sanglant de la part du tortionnaire. Le mortel s'allongea à côté de sa congénère, les mains sur ses armes et le visage orienté vers son ennemi. Plusieurs minutes après, Thresh jeta un coup d'œil dans sa direction et se contenta de murmurer pour lui-même :
- Même si cela te coûtera sans doute, tout ce à quoi tu tiens, gamin.
Au-delà du simple défi que cela pourrait représenter, les paroles du Garde aux Chaînes résonnaient comme un avertissement. Une mise en garde envers les choses que le tireur avait passé sa vie à défendre et auxquels il renoncerait pour cette haine.
Cependant, à l'image de l'espoir qui avait un jour animé son être, ces paroles s'évanouir en silence dans le crépuscule. Se perdant dans le tumulte et l'obscurité de la nuit.
Merci d'avoir lu ! A bientôt !
Yoshirifi
