FENETRE SUR SQUARE GRIMMAULD


Première partie

Publiée le 25 juillet 2019


Tout appartient à J.K. Rowling et puisse mon interprétation de son univers être plus respectueuse que ce qu'elle a laissé faire dans « L'enfant maudit ».

Ce qui vous vous apprêtez à lire est une histoire d'un peu moins de 30 000 mots, née durant un été d'immobilisation et d'ennui, remaniée et achevée lors du nanowrimo de 2018.

C'est l'histoire d'un été chaud, d'une blessure inexplicable et d'un avenir qui se redessine.

Bonne lecture !


12 Square Grimmauld, Londres

6 août 2007, 18h

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La chaleur était harassante et l'atmosphère lourde d'un orage qui se faisait attendre.

Les trois fenêtres du salon étaient entr'ouvertes mais nulle brise ne venait agiter leur voilage blanc. L'air était aussi lourd et pesant dehors que dedans.

Au loin, des cloches sonnèrent dix-huit heures et Harry manœuvra sans grâce son appareil volant pour aller se positionner près de la fenêtre la plus proche.

Le cycliste du n°8 n'allait pas tarder à rentrer et le spectacle de son dos musclé et ses petites fesses bien fermes, alors qu'il empoignait son vélo pour lui faire monter les cinq marches menant à son perron donnait à lui seul à la vie la peine d'être vécue.

Depuis neuf ans maintenant, celui que la presse continuait à surnommer le Survivant avait élu domicile dans cette maison. Jadis un domaine de Sangs purs dégénérés, avant de devenir le QG de l'Ordre du Phénix puis de servir brièvement de planque à un trio de fuyards désespérés.

Neuf ans et pourtant, deux semaines plus tôt, il aurait été incapable de décrire le moindre de ses voisins. Le quartier était moldu mais ce n'était pas évidemment pas ce qui expliquait son indifférence. C'était juste qu'il avait peut-être mis un peu trop d'implication dans son travail. D'accord, beaucoup trop d'implication. Cela l'avait probablement conduit là il était en ce moment : cloîtré chez lui et réduit à espionner la vie trépidante des voisins pour contrer un ennui mortel.

Harry exhala un long soupir et l'air chaud qui s'échappa de sa bouche lui procura une sensation désagréable.

Ah ! Le cycliste est là !

Il pivota un peu sur lui-même, en équilibre précaire sur son appareil qui ressemblait à s'y méprendre à un couvercle de poubelle moldu retourné.

Sur le montant de sa cheminée, l'horloge indiquait 18h01. Mais où travaillait donc ce voisin pour avoir des horaires aussi réguliers?

Aujourd'hui, il portait un tee-shirt orange avec une inscription quelconque et un jean noir singulièrement mal coupé. Il était jeune, probablement le même âge qu'Harry, qui en aurait volontiers fait son quatre-heure.

Profitant que le jeune moldu descendait de vélo, Harry attrapa ses jumelles d'auror dans la poche de sa robe de sorcier, leur rendit leur taille normale d'un informulé rapide et les porta devant ses yeux.

Par-fait !

Le voisin venait de saisir son deux-roues par le cadre et montait ses marches au pas de course, sa sacoche d'ordinateur tanguant dangereusement sur son épaule. Maintenant, il allait attraper ses clefs et la serrure du n°8 était basse alors ...

La porte d'entrée claqua avec fracas et Harry sursauta si fort qu'il s'en fallut de peu pour qu'il s'éborgne avec ses propres jumelles.

Bon sang, comme s'il n'était pas encore assez esquinté comme ça !

Il n'eut que le temps de les planquer à la hâte derrière son dos avant que Teddy, son filleul, ne débarque en trombe dans la pièce.

-Harry, Harry ! scanda-t-il. Il reste de l'argent moldu? Le marchand de glace est dans le coin.

Harry coula un regard furtif vers l'horloge qui indiquait désormais 18h03. Andromeda serait furieuse de voir son petit-fils se gaver de sucreries une heure avant le repas.

D'un autre côté, Andromeda était à des milliers de kilomètres d'ici et avait des problèmes autrement plus graves qu'une crème glacée intempestive.

-Dans la commode de l'entrée, deuxième tiroir, indiqua-t-il.

-Merci, merci, merci ! psalmodia l'enfant, ravi.

-Ouais. Et tu me feras le plaisir de ne pas en toucher mot à Hermione, grogna Harry.

C'était en pure perte. La porte du n°12 avait déjà claquée et Harry vit son filleul passer devant la fenêtre au triple galop.

Il reporta son attention sur le perron du n°8, bien évidemment désert depuis longtemps.

-Ni petites fesses, ni crème glacée pour toi, mon vieux, marmonna-t-il.

Il réduisit à nouveau la taille des jumelles, les planqua derrière le rideau et se dirigea dans un équilibre précaire vers un tapis de sol moldu qu'on avait disposé dans un coin du salon.

Hermione n'avait pas les horaires réguliers du cycliste sexy d'en face - loin s'en faut. Mais depuis qu'Harry était assigné à résidence, elle faisait un effort pour partager tous les repas du soir avec lui. Harry la soupçonnait de repartir dare dare au bureau sitôt la dernière bouchée avalée.

Ce n'était certainement pas lui qui lui lancerait le premier expelliarmus à ce sujet. Ces dernières années, il avait sûrement passé plus de nuits sur le canapé du Bureau que dans son lit.

Le job d'auror était difficile, aussi exigeant en termes de connaissances que de capacités ou de forme physique. Tout cela, Harry le savait avant de rejoindre la formation. Ce qu'il n'avait pas mesuré à l'époque, c'était l'investissement cela allait lui demander en terme de temps et de disponibilité d'esprit. Les cinq premières années n'avaient été que traque de ceux que la presse s'était vite mise à simplement appeler "les partisans" - ces adaptes de Voldemort, trop enfoncés dans la magie noire ou incapables d'accepter la réalité de la mort de leur maître pour baisser leurs baguettes. Harry s'y était jeté corps et âme. Il avait trop investi (son temps, sa jeunesse, son innocence même), trop perdu aussi pour laisser quelques illuminés réduire à néant ses efforts. Et puis, le dernier de ces tarés avait été mis hors d'état de nuire et cela avait sonné comme la fin d'une époque pour le Bureau des aurors. Peu à peu, chez ceux qu'Harry surnommait intérieurement "les vieux de la vieille", l'envie de raccrocher s'était répandue comme une traînée de poudre. Ce qui était on ne peut plus légitime. Trente, trente-cinq voire quarante ans à traquer le mal sous toutes ses formes, dont deux ascensions du même mage noir, c'était beaucoup pour ces hommes et ces femmes. Alors petit à petit, l'équipe s'était réduite. Et, il fallait s'y attendre : un matin, Reece Hewitt, chef respecté du Bureau leur avait annoncé son intention de raccrocher.

Sans surprise, Harry avait été convoqué l'après-midi même dans le bureau du ministre de la magie. Shacklebolt lui avait proposé le poste et l'air horrifié qu'avait arboré Harry avait valu toutes les réponses du monde.

-Je dois dire que je m'en doutais, avait souri le ministre. J'ai pensé à Hestia, avait-il ajouté de sa voix grave.

Harry avait approuvé d'un signe de tête. Il avait le plus grand respect pour Hestia Jones, qui lui avait un jour avoué s'être inscrite à la formation d'auror quand elle avait lu l'interview d'Harry dans le Chicaneur à propos du retour de Voldemort. Elle avait alors quarante-cinq ans. C'était une femme intelligente et pondérée, ainsi qu'une négociatrice hors paire. Il n'y avait pas meilleure candidate pour le job, c'est ce qu'il avait dit à Kingsley.

Ce dernier lui avait alors jeté son regard calculateur et Harry avait su qu'il n'allait sûrement pas s'en tirer à si bon compte.

-Tu seras son adjoint, avait alors lancé le ministre d'un ton sans réplique.

Depuis qu'Harry était rentré comme agent au Ministère, c'était la première fois qu'il recevait un ordre de Kingsley.

-Et nous savons tous les deux ce que cela signifie.

Il était de tradition que l'adjoint soit nommé automatiquement chef du Bureau au départ de son supérieur. Hewitt avait été l'adjoint de Kingsley lui-même jusqu'à ce que ce dernier soit élu ministre en 1998. Et c'était seulement parce que le propre adjoint d'Hewitt avait annoncé vouloir lui aussi prendre sa retraite qu'ils s'étaient retrouvés avec ce souci de succession sur les bras.

-Je ne sais pas si Hestia te l'a déjà dit mais son épouse enseigne l'Arithmantie à Poudlard.

Harry l'ignorait.

-Encore quelques années, cinq ou six peut-être, et Aurora est déterminée à prendre une retraite bien méritée. Il est certain qu'Hestia la suivra. Elles parlent d'aller s'installer en Italie.

Harry avait hoché la tête. Voilà tout le répit qu'on lui offrait.

Cela s'était passé quatre ans plus tôt et Harry ne se voyait toujours pas plus en chef des aurors aujourd'hui. Travailler avec Hestia était un honneur, mais être adjoint lui pesait. C'était autant de terrain et dix fois plus de paperasse.

Ces difficultés d'adaptation à sa nouvelle fonction n'étaient que la face émergée de l'iceberg. En réalité, la mécanique était grippée. Harry n'était plus assez investi, plus suffisamment concentré. Ce qui s'était passé deux semaines plus tôt était un accident évidemment. Mais s'il était totalement honnête avec lui-même, alors il devait s'avouer qu'il en était en partie responsable. C'était arrivé un soir, au terme d'une garde de 72 heures où il n'avait fait que courir en tous sens. Il ne pouvait pas se rappeler de quand datait son dernier repas. Il était las, si las et une montagne de rapports à remplir l'attendait encore sur son bureau. Alors ce bâtiment un peu louche sur lequel ils avaient reçu un tuyau anonyme, Harry avait eu envie de le torcher vite fait bien fait avant d'aller s'effondrer sur son canapé. Il avait été négligeant, avait zappé les précautions les plus élémentaires ... Et à l'intérieur, c'était l'enfer qui s'était déchaîné sur lui.

Harry poussa un long soupir.

Le médicomage qui s'était occupé de lui à Ste Mangouste semblait aussi désemparé de lui. Il avait suggéré quelques exercices de gymnastique moldus qui "ne pourraient pas faire de mal". Tous deux savaient que cela ou rien, c'était pareil. Malheureusement pour Harry, Hermione avait entendu la prescription hasardeuse du guérisseur et avait décidé d'en faire parole d'Evangile. Elle avait donc investi dans ce tapis de gym et développé un curieux don qui lui permettait de savoir avec acuité si Harry avait ou non fait ses exercices de la journée dès qu'elle posait ses yeux sur lui.

Harry stoppa son couvercle de poubelle juste à côté du tapis et le fit descendre d'un informulé. C'était un jeune stagiaire de Ste Mangouste qui lui avait bricolé ce truc quand il était apparu que les jambes d'Harry - pourtant techniquement parfaitement fonctionnelles - continuaient à refuser obstinément de faire leur job. A part ce problème technique, Harry semblait en pleine forme. Il n'y avait pas de raison de le garder plus longtemps à l'hôpital. Le guérisseur avait prescrit un repos absolu de trois semaines, son stagiaire avait bricolé une sorte de siège volant qu'Harry pouvait guider cahin-cahin par des informulés et il était rentré chez lui.

Harry stoppa l'engin le plus près possible du sol et, prenant appui sur ses mains, se transporta tant bien que mal sur le tapis. Il n'en était qu'à la première étape et suait déjà à grosses goûtes. Bon Dieu, vivement que ce foutu orage se déclenche.

Comme à chaque fois, il se mit d'abord à genoux, puis tenta avec acharnement de se redresser sur un pied. Les premiers jours, le simple fait de prendre appui sur un talon lui causait une douleur à en hurler. Aujourd'hui, il ne sentait plus rien. Juste plus rien du tout. C'était comme s'il n'avait tout simplement plus de talon. Il dût se retenir au bras du canapé pour ne pas s'étaler par terre.

Etait-ce normal?

Le guérisseur n'avait eu de cesse de dire qu'avec le repos, les capacités motrices allaient revenir d'elles-mêmes. Pourtant, c'était comme si elles fuyaient de plus en plus.

Harry haussa les épaules. Qui était-il pour remettre en cause les compétences d'un guérisseur, après tout? Il aurait juste aimé que ce dernier soit un peu moins ... passif. « Attendre et voir » semblait être sa réponse à tout. Au fond, Harry n'avait vraiment rien contre trois semaines de repos forcé. Surtout que cela tombait à pic car Andromeda avait dû lui confier Teddy en urgence. Mais l'attentisme de son guérisseur le désespérait. Et malheureusement, quand on s'appelait Harry Potter, on ne pouvait pas se permettre de demander à changer de praticien, au risque de voir ce dernier discrédité pour toujours. Donc il ne disait rien. Peut-être qu'il manquait juste de patience.

Lorsqu'Hermione transplana au milieu du salon, ce fut donc pour trouver en pleine tractions abdominales. Et franchement, Harry n'aurait pas dû être aussi agacé par l'air de satisfaction qui s'étala sur le visage de sa meilleure amie.


A suivre ...

Merci d'avance pour vos retours !