Yo ! Cet OS est écrit dans le cadre de la Nuit du FoF sur le thème Angoisse. Ça dépasse une heure de rédaction mais what's new ?
Bonne lecture !
Nuit grise
Une heure cinquante à Phoenix, quatre heures cinquante à Varadero, deux heures cinquante à Austin, et Dieu-sait-quelle-heure cinquante à la Nouvelle Altea.
C'est encore une heure presque raisonnable pour Pidge, deux heures cinquante, pourtant iel sait qu'iel ne dormira pas. C'est quelque chose de reconnaissable qui pulse dans ses veines, les prémisses d'une insomnie. Iel est épuisé.e, pourtant, mais son corps est sur le qui-vive, quelque chose dans son cerveau reptilien qui lui dit qu'iel ne doit pas dormir, pas maintenant, qu'il y a danger.
Iel passe à travers les couloirs jusqu'à la serre. Le seul danger, ce serait ses allergies, et le manque de sommeil. Mais iel a ses antihistaminiques, son épipen, et puis ça fait longtemps qu'iel n'a pas fait de crises. Iel sait, que c'est juste un relent de la guerre qui l'empêche de dormir.
Sa mère a dit qu'iel pouvait se faire prescrire quelque chose. Mince, iel aimerait que ce soit aussi facile.
Iel s'assied à même le sol, le dos contre un des murets. Iel le regrettera d'ici quelques heures. Peut-être même moins que ça, iel a passé la journée dans des positions inconfortables. Son dos lui en veut. Iel installe son ordinateur, ses deux écrans, rejoint la conversation de groupe. Deux heures cinquante, hein ? Keith est en ligne. Iel lance un appel vidéo, ça répond vite.
« Nuit grise ?
— Nuit grise. »
Iels ont bien compris, que c'étaient pas des nuits blanches. C'est plus ombragé, plein de nuances et d'esprits. Ce son des nuits hantées, les couleurs se mélangent, plus rien n'est certain, plus rien n'est tout blanc, tout noir, et à un moment on ne sait plus si on rêve ou si c'est la réalité. Peut-être qu'iels s'endorment parfois au milieu de ces conversations. Iels ne se rendent pas compte. Le bruit d'un verre qui râcle du bois, Pidge penche la tête.
« Tu bois ?
— Whiskey. »
Pidge opine du chef, seulement. Sans juger. Iel garde ça pour les moments où le soleil les regarde. Et puis, là tout de suite, iel ne dirait pas non à un verre. Il y a des bouteilles à la cuisine. Le cubi de vin de sa mère, il est pas mauvais, en plus. Iel pourrait aller se servir. Trinquer. Keith soupire, il disparaît une seconde de l'écran. Quand il revient, il a une cigarette allumée. Si jeune, il ressemble déjà à un cliché.
Tout le monde a vécu la guerre. Tout le monde est traumatisé. Pidge ne comprend pas, alors, que les autres ne comprennent pas. Sa mère dit que c'est l'angoisse. Pidge ne sait plus ce que c'est que l'angoisse. Est-ce que c'est ça, vraiment ? Le DANGER qui hurle dans ses oreilles ?
« Merde, le château me manque. »
Une salle commune pour les insomnies, des corps à toucher. Perdu.e au milieu de l'espace, Pidge se sentait moins seul.e que maintenant. Shiro décroche. Un bruit de glaçons.
« Santé ? »
Et Pidge roule des yeux. Ils ont peut-être raison. Iel sait qu'ils ont tort, mais ils ont peut-être raison quand même, alors iel étire les jambes, se lève.
« Buvez pas sans moi, je vais me chercher un verre. »
Iel avait pensé à un café, mais iel n'a besoin de rien pour s'empêcher de dormir. Mince, si Hunk répond, il va les gronder. Iel aimerait qu'il le fasse en personne. Qu'il leur prenne la bouteille des mains, la tienne bien haut au-dessus de sa tête et les force, tous autant qu'ils sont, à s'asseoir sous un plaid et à boire quelque chose de chaud. Il pourrait faire un cacao. Ou du thé à la rose. Lance adore le thé à la rose.
Pidge prend le cubi, un verre, marche à nouveau vers la serre. Ses pieds nus sur le sol lui font froid. Quand iel s'assied à nouveau, iel les cache sous son sweater.
« Tu déconne pas, dis donc. »
Iel sourit, se serre un verre, le tient bien haut.
« Santé. »
Putain de santé qui se fout la malle, d'ailleurs. Les douleurs fantômes et les envies de crier dans la rue. Iels boivent, aux nuits grises. Pidge serre ses genoux contre sa poitrine. Keith remarque. Shiro dit :
« Je reviens sur Terre dans cinq jours. »
Et juste ça, ça suffit pour lea faire pleurer. Pour qu'iel enfonce la tête dans ses genoux, sanglote. Une des autres spécialités des insomnies, les crises de larmes. Mais là encore, il y a aussi les crises de rire, et la douceur de la voix des autres paladins. Quelque chose charge. Il est deux heures chez Pidge, Trois chez Keith, Shiro, on sait pas, et cinq heures à Varadero. Le ciel là-bas commence déjà à s'éclairer. Il y a une lampe de jardin, jaune, qui éclaire le visage de Hunk.
« Pourquoi Pidge pleure ?
— Shiro débarque dans une semaine. »
Et Hunk, quand Pidge pleure, il se laisse entraîner. Iels sont deux pleins de larmes maintenant, et Shiro se frotte les yeux. Keith se cache le visage, il regarde par sa fenêtre.
« F-faut … Faut que Lance le sache. Il a … Venez ici. Vous tous, là. On a presque fini les travaux. »
Hunk va ouvrir un restaurant. Le premier sur Terre qui servira des cuisines de l'Univers entier. Il bosse beaucoup, beaucoup trop pour ça. Pidge et lui se ressemblent là-dessus. Keith et Shiro boivent, Hunk et Pidge bossent. C'est mieux, en personne, parce que ça peut vouloir dire se réveiller à trois heures du matin pour un verre d'eau et trouver dans la cuisine le sourire de Hunk, l'odeur des cookies et four et le murmure de la radio. Pidge envie Lance, pour ça.
« Je viens. »
Iel fera ses valises dès que cette nuit sera terminée. Iel n'aime pas la plage, mais il y a les travaux, et Lance, et Hunk, et l'appréhension de l'arrivée de Shiro, une ébullition qui se partage.
« Moi aussi. J'arrive. »
Keith qui se lève, il enfile sa foutue veste, Hunk soupire.
« Non, tu ne conduis pas maintenant.
— Si. Je décolle, je prends Pidge et du café au passage.
— Je suis pas du tout sur ta route, Keith. Reprends un verre, on trinque. On se voit bientôt. Je décolle demain matin, et je passe te prendre.
— Ta voiture passe pas au-dessus de l'eau.
— On mettra ton hoverbike sur le toit.
— Je crois que Lance se réveille. »
Il se réveille, il approche, le ciel s'éclaircit, des lumières depuis l'intérieur de la maison. Un long temps de latence et puis Lance entre dans le champ, d'abord sa bouche qui embrasse la tempe de Hunk et puis son visage tiré, son sourire fatigué.
« Nuit grise, il dit, c'est comme un salut secret. Vous êtes à l'alcool, moi au café. C'est pas juste. »
Pidge sourit. Si iel se concentre, iel peut sentir le café au lait de Lance. Avant, iel supportait pas l'odeur. Maintenant c'est familier. C'est son odeur d'insomnie à lui, elle est rassurante comme son sourire. Rassurante comme de savoir qu'iels vont se retrouver, et que les jours, comme eux, se comptent sur les doigts d'une main.
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