Yo !

Cet OS est écrit en une heure et quart pour les 24H du FoF, sur le thème Quinze ans. Vous pouvez me demander des informations par MP !

Bonne lecture !

La fille de Colleen

La table du petit déjeuner, c'est de plus en plus rare qu'elle vienne ici. Une petite villa en Italie, ses primes reçues en tant que soldat instrumental à la victoire de la planète ont pu payer les rénovations. Elle savait que ça ferait plaisir à sa mère. C'est ce qu'elle voulait. Mais elle, elle ne vient plus qu'à peine, même si elle aime l'odeur du café d'ici, et de l'oliveraie qui repousse lentement mais sûrement à côté.

Qu'elle se soit couchée à vingt-deux heures ou qu'elle ait bu toute la nuit, à six heures tapantes elle est dans la cuisine, tout habillée, chaussures fermées et jean avec sa tasse à café. Sans lait sans sucre. Elle est réactive dès le réveil, elle a la voix sûre.

Elle a vingt-deux ans, et sa mère fêtera bientôt ses cinquante-cinq. Elle sourit toujours, pas moins qu'avant, mais différemment. Colleen, elle, le matin, elle n'est pas parfaitement réveillée avant d'avoir fini son café. Elle se lève à six heures et sa fille est déjà là, la radio est déjà allumée, et elle passe une main sur sa joue.

« Tu as changé. »

Ça fait longtemps qu'elle le pense. Mais elle ne l'avait jamais dit. Une part d'elle devait savoir ce que ça ferait, de le dire. Elle croit qu'elle pourrait entendre le verrou qui se ferme dans les yeux de Pidge. Les lames qui sortent. Elle change très vite, oui, vers son mode de combat, son mode de guerre, sa défensive, son attaque.

« Oui, Maman.

— Ne te braque pas comme ça. Je dis juste… juste ça.

— Juste ça. Oui. Je suis heureuse de savoir que tu as été assez protégée de la guerre pour rester la même, mais j'ai tué des gens. Donc oui. J'ai changé. »

Ce n'est pas, bien sûr, quelque chose que Colleen a envie d'entendre. C'est quelque chose qu'elle sait. Qu'elle espérait éviter. Et c'est vrai, les premiers mois, ce n'était pas si visible. Pidge riait toujours de bon cœur, elles se criaient dessus comme avant, c'est plus tard que c'est venu. D'abord elle n'a plus supporté qu'on l'appelle Katie. Colleen soupire.

« Parce que tu crois que c'était facile pour moi ?

— Je n'ai pas dit ça.

— J'espère bien que non. J'ai perdu mon fils et mon mari. Puis ma fille. Puis mon mari est revenu, et j'ai eu quelques mois d'espoir et de peur. Après ça, on m'a pris mes amis, ma sœur, ma planète, et tu as disparu. J'espère bien que tu sais que ce n'est pas facile. »

Pidge roule des épaules. C'est un geste pour se détendre : elle n'a pas l'air plus détendu après qu'avant. Elle inspire. Mais elle ne lâche rien. Elle reste bien droite, bien en place, fermée. Et juste de laisser faire, ça ne marche pas. Ça fait six ans. Ça fait six ans, et elle n'en parle jamais, mais on voit qu'elle ne pense qu'à ça. Alors Colleen pousse encore.

« Et ce n'était pas facile non plus, de rester la même. C'est un effort que j'ai fait pour vous. Pour toi. Je voulais que quand tu rentres, tu te sentes à la maison. »

Et quand on la voit, habillée comme si elle allait partir dans la minute, sa tasse de café toujours dans sa main, jamais posée, on sait que c'est raté.

« Je voulais que ma fille retrouve sa maman. Katie—

— Tu es toujours ma maman.

— Mais tu ne me parles plus de rien.

— Tu n'as pas envie d'entendre mes histoires. »

Non. Non, Colleen n'a pas envie. Pas envie de savoir que sa fille va mal, qu'elle en hurle la nuit, qu'elle ne sait plus vivre. Mais elle le sait. Elle n'a pas envie d'entendre ses histoires, mais elle a envie qu'elle les dise.

« Je veux que tu saches que je suis là pour toi. Inconditionnellement. Laisse-moi t'aider.

— Laisse-moi tranquille.

— Et ne me parle pas comme ça. Tu ne te rends même pas compte, de la violence que c'est. »

Une violence au ralenti, ça ne leur ressemble pas. Elles devraient crier. Se jeter l'une sur l'autre comme des harpies. Pas se regarder dans une immobilité sèche et prudente.

« Je ne me rends pas compte ? Je n'ai pas l'énergie de faire semblant, Maman.

— Semblant de quoi ?

— Semblant de te croire. Semblant de te faire confiance.

— Mais enfin, tu peux–

— Non. Je ne peux pas. Et c'est pas ta faute. Y a pas de guide pour les parents d'enfants-soldats qui reviennent de la guerre traumatisés.

— On pourrait essayer ensemble.

— On pourrait. Mais je sais pas par où commencer. »

Un silence. Colleen pose sa tasse à café. Pidge garde la sienne au poing, elle traverse la pièce, vers la porte. Mais elle ne sort pas. Elle dit :

« Je t'en veux. »

Et Colleen aurait dû le voir venir. Parce qu'elle-même, elle s'en veut. Elle ne sait pas comment elle ferait, si elle devait recommencer. Pas comme ça. Mais comment ?

« Et j'en veux à tous les autres adultes qui m'entouraient. Je sais que c'est ma faute. J'ai fugué, je me suis foutue là-dedans toute seule. J'ai choisi ça. Mais je savais pas. J'étais jeune, et courageuse et stupide, Maman, j'avais quinze ans. Et personne pour me protéger. Ni Papa ni toi. Et j'aimerais juste que quelqu'un… que quelqu'un m'ait prévenue ? J'aimerais qu'il y ait eu quelqu'un pour me protéger sans se blesser, mais ça existe pas. J'étais une enfant, et pendant que je tuais des gens pour retrouver mon père et mon frère, ma maman était pas là. Et quand je suis revenue j'ai été punie ? Punie pour avoir fugué et avoir rejoint une guerre qui semblait perdue d'avance ? Mais Maman, c'était ton boulot à toi, de faire en sorte que je reste à la maison à l'abri, c'était ton boulot de me protéger, et quant tu as échoué tu m'as punie. Tu ne te rends pas compte, de la violence que c'est. »

Sa bouche s'est tordue. La barrière est brisée, elle pleure, mais elle n'arrête pas de parler. Quand la main de Colleen se tend vers elle, elle la rejette.

« Et je sais que tu fais de ton mieux. Mais ton mieux c'est pas assez, et ça le sera jamais, parce qu'on est tous faible et que tout le monde meure, et que si on peut même pas protéger les enfants, c'est foutu. C'est horrible de ressentir ça, et ça a l'air stupide, mais tu sais, ce temps sur Terre, c'était peut-être mon dernier moment de pseudo-insouciance avant que la réalité ne me rattrape. Le dernier moment, personne n'était mort et je pensais encore qu'on pouvait protéger et sauver. Et je t'en veux de me l'avoir volé. Parce que pour toi, j'avais fait une grosse, grosse bêtise.

« Et oui, c'était une bêtise cette guerre, mais pas la mienne. Et je comprends pas comment ça c'est passé. Je comprends pas comment on est passés de la guerre à plus la guerre. A se reconstruire. Je peux pas me reconstruire. Je suis pas une ville. J'ai vingt-deux ans, j'ai l'impression d'être encore une enfant, mais aussi que ma vie est finie, et je te jure, j'aurais aimé mourir dans cette guerre, quand je pensais encore faire découvrir YouTube et les spas terriens à Allura. »

Les bras de Colleen s'approchent encore, prudemment, et Pidge laisse faire. Elle garde un bras le long de son corps, l'autre tient sa tasse. Elle laisse seulement tomber sa tête contre la poitrine de sa mère. Elle se laisse étreindre. Mais le contact, ça la bloque, et les larmes qui coulaient librement un instant plus tôt s'arrêtent. Elle renifle. Sa voix ne tremble presque pas.

« Maman. Je me sens même pas assez en sécurité pour pleurer dans tes bras. Où est-ce que je peux aller ? »

.

.

.

Voilà.

J'ai pleuré en écrivant. Je projette beaucoup trop.

Sur ce.