Yo !

Cet OS est écrit dans le cadre de la nuit du FoF, sur le thème Ignorance.

Et, euh, je viens de capter que je le nomme jamais, donc le « Tu » c'est bien Shiro.

Tu ne veux pas savoir

Tu l'as su dès que tu as posé tes valises.

Et un peu avant, on peut dire que tu l'avais senti. Au téléphone, déjà, il y avait quelque chose d'étrange dans la voix qui te parlait. Et quand tu as visité … Bon.

Il y a d'autres habitants, dans l'immeuble. Alors ça doit se faire.

Une fois que tu as signé le bail, il t'a donné les Règles.

Tu as un exemplaire en papier que tu as accroché à ton frigo, mais c'est plus une décoration qu'autre chose. Tu les as apprises par cœur. Un reste de l'éducation militaire.

Même si ça fait longtemps, très longtemps, que tu n'as pas servi.

Il te semble que tu marches encore au pas. Des tambours dans ta tête qui t'indiquent le rythme à suivre.

Règle numéro 1 : Ne pas questionner les règles

Ça aussi, reste d' éducation militaire, tu acceptes. Tu ne questionnes pas. Tu n'investigues pas.

Règle numéro 2 : Ne pas laisser de miroir sans surveillance. Si vous quittez une pièce contenant un miroir, couvrez-le d'un drap opaque.

Tu n'as pas de miroir. Tu ne veux pas te voir, toi-même. Tu as trop changé. Tu vois les cheveux blancs qui tombent quand tu les coupes. Tu sais. Tu n'as pas besoin de voir.

Règle numéro 3 : Ne pas marcher dans le couloir du troisième étage entre minuit et trois heures du matin.

Même pas le traverser, a dit le propriétaire, même pas passer par les escaliers, non, tu habites au quatrième, si tu rentres après minuit, tu prends l'ascenseur, ou tu ne rentres pas chez toi.

Tu le sens, qu'il vaut mieux passer la nuit dehors en hiver que d'apprendre comment s'y prend la curiosité, exactement, pour tuer le chat.

Règle numéro 4 : Ne pas adresser la parole à Lance McClain.

Tu as un peu plus de mal. Et il y a quelque chose en toi qui s'allume, une envie d'apprendre, et tu luttes pour l'éteindre. Lance McClain t'a adressé la parole trois fois, déjà. Il habite l'appartement à côté du tien. Tu l'as entendu pleurer. Tu l'as entendu dire que personne ne le croyait. Tu ne sais pas de quoi il parlait. Et mieux vaut pour toi que ça reste comme ça.

Règle numéro 5 : Ne pas laisser Lance McClain entrer dans un appartement qui n'est pas le sien.

Ça va ensemble. Ça fait sens. Tu devrais demander pourquoi, quand même. Règle numéro 1, tu te rappelles, et tu fermes tes rideaux pour la nuit.

Règle numéro 6 : Ne pas répondre aux questions des voisins.

On ne t'en a pas posé. Tout va bien. Il y a bien ce gamin, ou cette gamine, cette personne que tu as croisée et qui t'as dévisagé pendant un très long temps. Sans se cacher. Les autres, tu les as vus, tu as senti leur regards, capté leurs yeux dans l'entrebaillure de leur porte, mais cette petite chose, là, c'est la seule qui ne s'est pas cachée. Tu as voulu demander son nom. Tu t'es retenu.

Règle numéro 7 : Ne pas faire de bruit excessif le dimanche matin, le mardi midi, ni le lundi soir.

Il y a pourtant quelque chose qui bouge. Dans l'appartement au-dessus. Il est vingt-trois heures, c'est lundi, pourtant on dirait que ça déménage. Mais tu n'identifies pas bien le bruit. Tu fermes les yeux.

Règle numéro 8 : Ne pas faire de bruit les nuits de pleine lune.

C'est peut-être un truc religieux, ça. Une religion ancienne, tu imagines, ou de la superstition. Il faudra que tu t'achètes un calendrier lunaire, tu penses, parce que tu ne penses pas à ça, dans ta vie de tous les jours.

Tu rajuste ta couette sur tes épaules. Encore un bruit. C'est tout aussi fort mais … plus petit. C'est plus proche, en fait. Ce n'est pas au-dessus de toi. Un bruit de bois, c'est plus facile à identifier.

Règle numéro 9 : Ne pas appuyer sur le bouton du sixième étage de l'ascenseur. Il n'y a pas de sixième étage.

Tu fermes les yeux plus fort, parce qu'on t'a assuré que si tu respectais les règles, tout irait bien. Et tu y crois. Des films d'horreur, tu en as vu des tas. Et si la vie à l'armée t'a prouvé qu'il vaut parfois mieux être curieux, elle t'a aussi appris le goût âpre de ce-que-tu-ne-voulais-pas-savoir.

Mais ça gratte à ta porte.

On dirait un chien. Un chien timide, et lent. Vieux, peut-être.

Et le bruit est noyé sous ton cœur qui d'un coup bat plus fort. Tu te demandes si de l'autre côté de la porte, ça s'entend. Tu penses que oui. Et la pensée te terrifie. Est-ce qu'on peut qualifier ton cœur comme un bruit excessif ? Tu inspires lentement, expires encore plus lentement.

C'est ton premier soir ici, ta première nuit. Ce sera sans doute la plus dure. Ça l'est toujours. Tu te lèves le plus silencieusement possible, tu t'approches de la porte. Ça gratte toujours. Dans ce rythme lent, envoûtant. C'en est presque mélodieux. Et tu veux savoir ce qui gratte. Tu poses ta main sur le bois. Ça vibre. Ça vibre, pas très loin de la poignée. C'est peut-être un très grand chien, tu penses. Vraiment très grand, pour qu'il gratte là, sans se fatiguer la patte.

Et puis ça vibre plus fort. Exactement contre ta main. Tu manques de sursauter. Tu le sens. C'est inconfortable. Ça vibre à peine, mais c'est pesant. Ça gratte. Comme des ongles, directement contre ta paume.

Tu veux y échapper. Alors tu glisses ta main, lentement, un peu plus haut. Et le grattement suit. C'est plus fort, maintenant. Juste, ce grattement. Ce grattement et rien d'autre. Ça ne peut pas être un chien. Tu respires plus fort. Quoi que ce soit derrière la porte, tu es convaincu que ça t'entend.

Tu frissonnes.

Règle numéro 10 : Ne jamais regarder par l'œil-de-bœuf

Tu as l'impression que si tu retires ta main, le grattement te suivra à l'intérieur. Tu sais que ce n'est pas vrai. Si ça l'était, il y aurait quelque part dans les Règles une mention des portes qui grattent. Tu respires. Ça respire. Ça souffle.

Ferme les yeux, tu crois que ça te dit. Et tu obéis. Quoi qu'il t'arrive, maintenant, tu préfères ne pas savoir.

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Voilà ?

Voilà.