Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Bon, c'est un chapitre qui me tient à cœur aujourd'hui. Ce chapitre, je l'ai écrit en une journée sans m'arrêter et c'est l'un des rares moments où j'ai pleuré en écrivant.
Cela vous atteindra peut être pas autant mais il a plus de signification qu'il n'y parait.

Warning : même si je suis peu graphique dans l'ensemble, ce chapitre contient des notions assez matures.


Acte 2 - Quatrième partie : Les terres corrompues

Chapitre 1 : Petit rat

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Le tourbillon d'arcanes généré par Tyraël ne me fait pas perdre connaissance. Non, il me plonge plutôt dans un sommeil fiévreux où je me mets à rêver de choses étranges. Enfin, c'est ce que je pense au début avant de réaliser qu'il s'agit peut-être d'autre chose. Quelque chose de plus intime lié à cette combinaison bizarre issue de la connexion que l'ange est capable de créer entre nos esprits et la nature même de la brume arcanique qu'il extrait du sol.

Je suis baladée dans d'étranges visions qui semblent être le passé de Jarzeth. Au début, je n'en suis pas certaine, mais même lorsque je ne le reconnais pas encore physiquement, je suis convaincue que c'est lui. C'était comme si la magie arcanique avait emprisonné tout ce qu'il était. J'entends ses pensées et partage ses sentiments parfois. C'est une sensation très troublante.

Je le vois enfant. Jeune, très jeune. Il évolue dans les rues sales d'une ville qui ressemble un peu Luth Golheim mais sans doute bien plus grande. Il meurt de faim et fouille avidement les poubelles à la recherche de quoique ce soit de comestible. Il est maladivement maigre. Ses yeux n'ont pas encore cette couleur ambrée qui caractérise les Vizjereis. Ce ne sont que deux petites billes noisettes emplies de douleur et de volonté de vivre. Il s'accroche à son existence quand bien même la vie le jette au caniveau… si jeune, bien trop jeune.

Jamais je ne vois ses parents. Comme s'ils n'avaient jamais existé. Il traîne avec d'autres enfants souvent plus âgés, mais qui, comme lui, n'ont que cela pour subsister. Il est le moins fort du groupe. Il est celui qui se fait voler sa part lorsqu'il met trop de temps à manger. Celui qui se fait parfois attraper par les gardes et battre lorsqu'il s'approche trop près des quartiers riches. Celui qui a de plus en plus de mal à se relever. Et enfin, celui que même les parias comme lui finissent par rejeter. Trop chétif. Pas assez fort pour survivre. Enfin c'est ce que les autres pensent.

Mais il résiste. Il s'accroche à son existence de rat d'égouts. Malgré les coups, il continue sans cesse de revenir dans le quartier riche des mages Vizjereis. Leurs poubelles sont plus remplies qu'ailleurs. Ils gâchent la nourriture. Il ne comprend pas pourquoi on le frappe, pourquoi on lui interdit de se servir. Il ne vole rien. Ces gens ont jeté ce qu'il prend. Ils n'en voulaient pas. Il ne fait rien de mal au fond.

Sa vie bascule un jour, alors qu'il s'est encore fait attraper et frapper peut-être un peu trop fort par les autorités qui l'ont pris sur le fait. Sans doute choqué, un homme aux yeux d'ambre s'arrête et demande aux gardes de cesser. Enfin, c'est ce que je crois sur le moment et ce que ce très jeune Jarzeth s'imagine aussi. Une fois que la garde s'en va, l'homme le remet sur ses pieds chancelants et l'étudie sous toutes les coutures en grimaçant. Les coups qu'il a reçus ont laissé de vilaines marques. Son œil droit commence même à disparaître dans l'énorme cocard qui se forme.

- "Ils n'y sont pas allés de main morte sur toi, petit rat." Dit l'homme sur un ton méprisant, mais en même temps, il a l'air d'être heureux. Comme s'il venait de trouver quelque chose dont il avait besoin. "C'est donc toi qui fouillait mes poubelles depuis tout ce temps, hmm?" Jarzeth ne répond pas. Il se contente de fixer ses pieds. "Si tu veux manger, je peux te donner de la nourriture, mais il faut que tu me donnes quelque chose en échange."
- "Je n'ai rien à donner, monsieur." Murmure l'enfant en relevant la tête.
- "Oh bien-sûr que si."

Il se frotte les mains. Sur le moment, je crains le pire. Je n'ai aucune envie de voir ça, mais je n'arrive pas à m'échapper de cette vision induite. L'homme invite le petit Jarzeth chez lui. Je me crispe redoutant ce qui va suivre.

Sa maison est grande. Il est assurément riche. Il l'emmène dans une salle de travail au sous-sol, remplie de livres et d'ustensiles d'alchimie. Il le fait s'asseoir dans un fauteuil bien trop grand pour lui.

- "Dis moi petit rat. Comment t'appelles-tu?" L'enfant hausse les épaules. "Pas de nom, hmm? Je vais t'en donner un, mais il faut le gagner comme ta nourriture." L'homme s'assied en face de lui en tirant un autre fauteuil. "Je vais te faire jouer à un jeu et si tu réussis les épreuves tu gagneras à chaque fois quelque chose en retour. Tu comprends?"
- "Oui."
- "Ta vie jusque là était simple. Dure mais simple. Trouver à manger. Ne pas être attrapé. Passer au jour suivant et ainsi de suite. Mais vois-tu, la vie est un jeu avec des règles complexes, bien plus complexes. Cela devient rapidement bien trop dur pour les rats comme toi. Et même lorsque vous trouvez le moyen de subsister, on finit par les tuer, lorsqu'ils sont trop grands, trop nombreux. Ce n'était qu'une question de temps avant que cela t'arrive aussi. Mais ce petit rat que tu es est précieux. Je le vois moi. Tu es bien trop jeune et frêle pour survivre seul et pourtant tu y arrives. Tu es un rat intelligent et audacieux. Je peux faire de toi quelque chose de plus que ce que tu es. Tu veux cela n'est-ce pas?" Jarzeth acquiesce. L'homme sourit. Un sourire mauvais. "Alors voilà les règles du jeu. Premièrement, ne désobéis jamais et tu auras à manger à la fin de la journée. Deuxièmement, ne parle jamais, comme le bon petit rat que tu es. Tu as compris?" L'enfant acquiesce à nouveau, sans rien dire cette fois. L'homme sourit. "Comme je le disais, tu es intelligent… Maintenant, je vais te montrer quelque chose. Tu devras faire exactement ce que je ferai dans le moindre détail. Je ne serai jamais satisfait tant que ça ne sera pas parfait et tu ne t'arrêteras pas tant que je ne te l'aurai pas dit. Sous aucun prétexte. Suis-moi."

L'homme l'emmène dans un débarras dans une autre pièce. Il attrape une énorme boule de verre et effectue toute une série de gestes avec. La faisant passer d'un tas de frattra à un autre. La séquence est terriblement complexe. Il la répète plusieurs fois, avant de lui tendre la boule. Jazreth est trop faible et rien que la porter est une épreuve en soi. Mais il suit les règles. Il a faim. Il veut manger.

Si l'espace d'un instant, j'avais cru entrevoir un espoir pour le petit Jarzeth, je suis progressivement convaincue qu'il est tombé sur un homme qui ne cherchait qu'une âme innocente à réduire en poussière. Rien de plus. Je suis malade rien qu'à voir l'enchaînement des souvenirs. Jarzeth est comme un chien à qui on apprend des tours pour une friandise, mais dans son cas, c'est juste pour survivre. C'est cela, il accepte les règles stupides et dégradantes de cet homme pour survivre. Je ne peux pas m'échapper de là, même si c'est la chose que je désire le plus en ce moment. Je suis contrainte de vivre avec lui cette vie vide et servile. Mais une partie de moi est curieuse de comprendre comment il a pu devenir l'homme que je connaissais, avec un départ dans la vie aussi morbide.

J'ai l'impression qu'il répète cette chorégraphie inutile pendant des siècles. Il reproduit aussi fidèlement qu'il le peut la séquence que lui a demandé de faire le mage, malgré son manque d'énergie. Inlassablement. Sans rien dire. Sans contredire. Même quand on ne le regarde pas. Il obéit.

Je le vois grandir un peu et reprendre des forces maintenant qu'il a régulièrement quelque chose dans l'estomac. La boule reste toujours trop grosse pour lui. Il a du mal à la manier. Elle lui échappe souvent. Et lorsque cela arrive, patiemment, il recommence.

Le mage ne lui parle presque jamais. Il ne fait que lui donner sa pitance en fin de journée. J'ai pitié de cet enfant. Il ne fait finalement rien d'autre que ce qu'il a toujours fait. Il s'accroche à la vie. Il ne se rend certainement même plus compte qu'il est toujours dans le caniveau et sans doute plus misérable encore que lorsqu'il mourait de faim là dehors. Je veux qu'on m'arrache à ce cauchemar. Par pitié!

Un jour l'homme l'interrompt dans sa séquence et lui dit.

- "C'est parfait. Tu as réussi." Jarzeth sourit. "Tu es très observateur et obstiné. Je savais que tu étais un bon rat."

J'ai envie de frapper le souvenir intangible de cet homme. Pourquoi se sent-il toujours obligé de l'appeler ainsi. Il est horrible et puant. Mais l'enfant ne le considère pas comme tel. J'entends ses pensées. Dans son esprit innocent, il le considère presque comme un dieu. Il est la main qui lui donne à manger et lui permet de tenir jusqu'à demain. Mais l'instant suivant, ce cafard humain me donne une leçon de vie aussi brutale qu'inattendue.

L'homme reprend la boule et lui demande de reproduire les gestes sans. Le petit obéit. C'est la première règle. Il reproduit la chorégraphie à la perfection, plusieurs fois. L'homme n'a pas dit d'arrêter.

- "Ce que tu es en train de faire, petit rat. C'est écrire ton nom." Je fronce les sourcils. "Le mouvement que décrit ton corps dans le vide est le mot Jarzeth." L'enfant écarquille les yeux mais ne s'interrompt pas. L'espace d'un instant, je pense que ce jeu horrible auquel l'homme soumet l'enfant avait finalement un but plus noble. "C'est un mot très ancien et c'est le nom d'une étoile dans le ciel. Elle est située dans une région inintéressante pour l'observation. Elle est pâle, à peine visible à l'œil nu et son éclat vacille comme si elle allait s'éteindre. Pourtant elle ne s'éteint jamais. Elle continue de briller dans cette région inutile du ciel. Elle ne sert à rien sinon à faire rendre perplexe les astronomes. C'est pourquoi, un jour, quelqu'un lui a donné un nom. Pour qu'on se rappelle que cette chose inutile est là. Jazreth signifie l'étoile qui refuse de s'éteindre. Lorsque je t'ai vu, ce mot n'est tout de suite venu à l'esprit." Mon sourire s'évanouit lorsque j'entends la suite. "Car c'est ce que tu es, petit rat. Tu n'es rien. Tu ne manquerais à personne si tu venais à disparaître. Personne de censé ne lève les yeux pour regarder cette étoile. Comme toi, elle brille désespérément dans le noir pour rien. Mais comme elle, aujourd'hui tu possèdes quelque chose de plus que d'autres étoiles plus brillantes. Tu as un nom. Et ce nom, personne ne pourra jamais te prendre, parce qu'il est maintenant ancré dans chaque fibre de ton corps. Ce nom doit te rappeler, sans cesse, ce que tu es et quelle est ta place dans l'univers. Mais c'est le tiens, petit rat. Tu l'as gagné."

Je suis estomaquée par la cruauté de cet homme. Pourquoi a-t-il transformé ce qui aurait pu être quelque chose d'incroyablement positif pour cet enfant qui ne demande qu'à exister, en un moyen de l'humilier davantage. Je suis bouleversée. Je ne peux quitter des yeux le petit Jarzeth, l'étoile qui refuse de s'éteindre, qui écrit son nom inlassablement dans le vide, le cœur empli de fierté. Il n'a retenu de l'histoire que la belle partie. Il a mis de côté tout le mépris que l'homme a pour lui. Il ne le comprend pas de toute façon. Pour lui, il ne fait que jouer à un jeu bizarre.

- "Maintenant, je vais te soumettre de nouvelles règles. Les premières s'appliquent toujours. Si tu es un bon élève, je te donnerais un autre cadeau plus précieux."

Et c'est par ce chantage affreux qu'il garde l'enfant docile. Les règles qu'il fixe deviennent terriblement contraignantes mais il s'y tient. A chaque défi réussi, l'homme lui offre des choses basiques comme des vêtements ou des choses abstraites qui échappent à sa compréhension pour le moment. Et le petit a toujours l'impression d'obtenir des trésors.

A mes yeux, Jarzeth devient presque une poupée sans âme. Mais si c'est l'impression qu'il donne, elle est si loin de la vérité. Il est intelligent, très intelligent. L'homme ne s'était pas trompé là dessus. Il comprend rapidement que les règles lui imposent un cadre, mais que rien ne l'empêche de faire ce qu'il veut dans ces limites. Il trouve sa liberté dans ces vides laissés par ces contraintes stupides.

Il découvre également qu'il a un don naturel pour reproduire à l'identique ce qu'il voit. Alors il s'en sert pour apprendre. On ne lui a pas interdit d'apprendre. Son cerveau est une véritable éponge et fonctionne si vite. Il comprend les relations implicites entre les choses, comme le sens des symboles que l'homme écrit sur des parchemins. Ainsi, il apprend à lire et à écrire tout seul, juste en observant son maître le faire. De la même manière, il comprend rapidement les principes de bases de la magie arcanique. Le sens des mots. La force qu'ils renferment. Lorsque l'homme ne regarde pas, le petit rat danse dans le noir. C'est avec son corps qu'il apprend à reproduire les mots. Il n'a ni papier ni plume pour écrire.

Toutefois, un détail important lui échappe et l'homme finit par se rendre compte de ce qu'il a fait. A force de pratiquer les gestes, il commence à avoir un impact sur le chaos autour de lui. Et ces mouvements, l'homme peut les sentir. Il est un mage Vizjerei. Lorsqu'il s'en rend compte, sa colère est disproportionnée, autant que la peur irrationnelle qu'il ressent face aux aptitudes de Jarzeth. L'enfant a échappé à son contrôle et a obtenu des pouvoirs qu'il ne comptait jamais lui enseigner. La punition qui s'en suit est déraisonnable.

- "Tu te prends pour un mage, petit rat? Tu te crois intelligent?" Éructe l'homme furieux. "Tu veux manipuler le chaos, hmm? Je vais te rappeler la signification de ton nom."

Il le jette dans la cave et l'enferme dans le noir pendant ce qui semble une éternité. Mais Jarzeth ne pleure pas. Jamais. Il sourit. Il ne comprend pas que l'homme parlait de la partie terriblement humiliante de l'histoire de son nom et pas sa signification littérale. Il se met à danser dans le noir en attendant que l'homme se calme et le libère. Il est fier de son nom. Mais l'homme ne vient pas et il danse ainsi jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent et qu'il s'effondre. Dans sa tête pourtant, il ne se lamente pas. Il se répète en boucle. Je suis Jarzeth. Je suis une étoile. Regardez comme je brille dans le noir. Regardez moi."

J'aimerai pouvoir le sauver. Être impuissante face à une injustice pareille me brise le cœur. Les souvenirs suivants sont confus. Jarzeth a à peine la force de rester conscient. En quelques jours, il change plusieurs fois de lieu. Je comprends difficilement qu'il est donné ou vendu, je ne sais pas très bien, à d'autres mages. Chacun d'entre eux est pire que le précédent. Ils ne le remettent sur pieds que pour pouvoir expérimenter sur lui sans le tuer. Petit rat, devient rat de laboratoire. Il ne proteste pas. Il subit. Il fait ce qu'il a toujours fait. Il survit. Mais dans son cœur grandit un désir de liberté de plus en plus fort. Il veut qu'on le laisse tranquille. Il n'a rien fait qui justifie qu'on lui fasse du mal ainsi.

Pour passer le temps et rendre sa captivité supportable, il reproduit ce qu'il faisait chez l'homme qui l'a tiré de la rue. Il joue selon les règles qu'on lui impose et apprend en silence. Il copie. Il imite. Il écoute les conversations. Il lit à l'abri des regards quand il en a la chance. Et il comprend de plus en plus de choses. Oui, il est intelligent. Emotionnellement naïf, mais très intelligent.

Ce petit manège dure jusqu'à ce qu'il tombe entre les mains d'un mage fou, ou juste plus cinglé que les précédents. Ce dernier fait de lui son cobaye pour des expériences arcaniques qui auraient dû lui être fatales. Mais petit rat est plus fort qu'il n'en a l'air. Il est soumis à la pire des magies, et le fou lui offre sans le vouloir la seule chose qui lui manquait pour faire de lui un vrai mage. Les expériences brutales déforment son corps éthéré à l'extrême dans un processus qui n'est pas celui normalement suivi par les apprentis, où la transformation s'opère progressivement au fil des ans.

Il est sauvé, ou plutôt délivré, de ces mois de tortures par les mêmes autorités qui le frappaient lorsqu'il fouillait dans les poubelles, il y a pas si longtemps. Ils ne cherchent pas à le soigner ou à l'aider. Ils le remettent simplement en liberté sans s'occuper de savoir s'il a où loger ou de quoi manger. Jarzeth ne se pose pas de question et repart dans les bas-fonds de la ville qui l'ont vu naître et grandir. Il connaît les règles de ce jeu là. Elles sont simples.

Mais les choses ont changé. Il retrouve ses anciens camarades, enfin ceux qui ont survécu. De rebut, il passe rapidement chef. Il n'est plus celui qui n'avait pas la force de réclamer sa part. Maintenant, il connait un peu de magie et il leur montre qu'ils ne mourront plus jamais de faim, tant qu'ils seront avec lui.

Jeune adolescent, il devient un petit voleur à la tire. Piquant ce dont ils ont besoin pour subsister. Il est rapidement repéré et bientôt une prime est mise sur sa tête. Chaque sortie est plus périlleuse que la précédente. Il doit parfois utiliser la magie pour se sortir du pétrin. Ses prouesses attirent l'attention d'un autre mage Vizjerei. Encore un. Je commence à tous les détester. Je comprends le mépris qu'Adria leur portait, même si elle se trompait concernant Jarzeth.

Il est capturé par une faction spécialisée dans la magie et intégré de force au clan. Les souvenirs de cette période s'enchaînent de manière anarchique. Comme il l'avait fait lorsqu'il était prisonnier des autres mages. Il obéit sans rien dire. Il apprend tout ce qu'il peut apprendre dans sa nouvelle prison. Il est curieux de tout. Il est souvent moqué à cause de ses antécédents, mais il accepte les moqueries. Même celles sur son nom qui fait rire tous ceux qui connaissent l'ancienne langue et l'histoire de cette misérable étoile dans le ciel. Mais lui en est fier. Il conserve contre vents et marée, une forme d'innocence juvénile.

Rapidement, il devient le meilleur élève de la classe. Aussi jeune qu'il est, il a le corps éthéré d'un mage adulte et son esprit est plus vif que la moyenne. Sa mémoire semble infinie. Il est capable de reproduire de tête des milliers de symboles arcaniques. Il les a gravés dans son être par la danse. Personne ne peut les écrire aussi bien que lui. Son corps est un pinceau dans le tissu de la réalité et il épouse le chaos à la perfection. En quelques années, il perfectionne ses danses magiques et devient le premier mage à sortir aussi jeune de l'académie. Je lui donne une vingtaine d'années, guère plus. Ce qu'il ne sait pas, c'est que ces professeurs l'ont gardé volontairement à l'écart de certains secrets. Sa naïveté le rend facile à manipuler pour certaines choses. Comme presque tous les tortionnaires qui ont précédé, ils ont peur de ce qu'il pourrait devenir, alors ils occultent volontairement tout ce qui a un lien avec les dangers liés à son art. Quelles conséquences réelles ont la pratique des arcanes sur son corps éthéré, voire sur sa vie. C'est la goupille qu'ils tiennent pour se débarrasser de lui s'il venait à devenir un problème.

Toujours inconscient du danger, il est envoyé en mission en différents endroits du Khéjistan avec des mages plus âgés. Il combat des démons, parfois d'autres hommes. C'est à cette époque qu'il apprend à tuer. Qu'il apprend à torturer pour obtenir les informations qui lui manquent. Je vois son corps éthéré se déformer à mesure qu'il surutilise sa magie. Il est le plus fort alors les autres le sacrifient, sans qu'il ne s'en rende compte. Jusqu'à ce qu'il en tombe malade.

Lors d'une mission spéciale, les autres l'abandonnent dans un marais nauséabond alors qu'il subit pour la première fois gravement le contrecoup de l'utilisation de sa magie. Il gît dans la boue dans un état second, le corps agité de spasmes incoercibles. Il lui faut beaucoup de temps avant d'avoir la force de se relever. Incapable d'utiliser la magie, les jours qui suivent, il ne peut rien faire d'autre que de marcher pour se sortir de là. Il se nourrit de ce qu'il trouve. Mais il ne sait pas où il va et avance vaguement dans ce qu'il pense être la direction de sa ville natale. Je vois son aura et son corps éthéré bouger de manière anarchique. Il ne contrôle plus rien. Il semble chargé de tellement d'énergie chaotique qu'il semble sur le point d'imploser. Et c'est en vérité ce qui aurait pu se produire.

Un jour, il rencontre une sorte d'ermite au milieu de ce marécage infini. C'est un homme sans âge, à la peau pâle et aux cheveux blancs qui me rappelle Akara. L'homme pose une main sur son épaule lorsqu'il vient à sa rencontre et aussitôt, l'aura monstrueuse de Jarzeth s'apaise. Ce dernier ne s'en rend pas compte. Il n'a toujours pas conscience de cela.

- "Comment m'avez vous trouvé ?" Demande-t-il épuisé pendant qu'il dévore le morceau de pain que l'homme vient de lui offrir.
- "J'ai suivi les méandres du chaos. Je n'ai jamais ressenti d'aura si chaotique et forte. Vous êtes un monstre."
- "Je vous demande pardon?"

L'homme pâle a raison. Le corps éthéré du Vizjerei est difforme et chargé anormalement de cette magie arcanique qui leur donne ce regard ambré caractéristique. Ses professeurs à l'académie ne lui ont jamais inculqué la bonne manière de faire les choses. Il n'a fait que copier ce qu'il voyait et appliquer ce qu'il comprenait. Grâce à son talent, il a sauté les étapes et est devenu fort, mais tout ce qui était important lui a été caché.

- "Ceux qui vous ont formé, ne vous ont jamais appris les principes élémentaires des énergies ni à contrôler votre aura. Si vous continuez sur cette voie, vous allez vous consumer comme une torche, jusqu'à vous éteindre. Mais l'extinction sera brutale et dévastatrice. Vous avez tellement d'énergie chaotique en vous que vous pourriez détruire cette région entière. Est-ce ce que vous voulez?"

Jarzeth ouvre des yeux ronds. Puis la révélation le frappe de plein fouet et durement. Il restait encore un peu d'innocence dans son regard ambré malgré les choses horribles qu'il a vécues et qu'il a perpétuées lui-même. La dernière lueur s'éteint à ce moment-là.

- "Non, je ne le veux pas, mais certainement eux le veulent…" murmure-t-il comprenant qu'il a été instrumentalisé depuis tant d'années.
- "Hmm je vois. Tu étais sans doute destiné à éclater sur nos terres, pour nous éradiquer alors."
- "Qui êtes-vous? Pourquoi devrais-je vous tuer?"
- "Je poursuis la voie de Rhatma. La voie de l'échange équivalent. Nos pouvoirs sont craints par beaucoup, y compris par les tiens, car ils pensent que nous pratiquons la nécromancie. Tu n'es pas le premier à venir sur nos terres dans le but de nous faire disparaître. Mais cette méthode là est certainement la plus cruelle de toute."
- "Je ne veux pas vous tuer."
- "Je te crois, mais avec cette aura aussi chaotique et instable, tu es un danger pour mon peuple."
- "Apprenez moi!" Supplie Jarzeth. "Je peux tout apprendre."
- "Tu ne vivras jamais assez longtemps pour apprendre tout ce qu'i savoir. Il m'a fallu plus de cent ans pour connaître tout ce que je sais. Tu n'as pas le sang qu'il faut pour vivre jusque là."
- "Essayez. Pitié. Et si je ne suis bon à rien. J'accepterai la mort comme délivrance de ma vie misérable."

Pour la première fois, je vois de la rage dans le regard de Jarzeth. Il reste cette étoile qui refuse de mourir mais il est aussi prêt à abandonner. C'est le désespoir qui parle. Je ressens sa haine profonde pour tous les hommes qu'il a rencontrés jusqu'ici. Je ressens la douleur de l'humiliation et de la honte qu'il ressent maintenant de porter son nom, d'être ce qu'il est.

- "Pourquoi penses-tu que je ferai une telle chose?"
- "Pourquoi m'avez vous donner à manger, si c'est pour me tuer juste après. Vous auriez dû garder ce pain pour vous et ne pas le gâcher avec moi."
- "Je ne voulais pas que tu exploses en rasant nos terres. Dans ton état, si je dois te tuer, je dois le faire proprement, sans te laisser le temps de te consumer comme tu étais en train de le faire. Je devais éteindre suffisamment l'incendie qui brûle en toi avant de..."
- "Vous ne comptez donc pas m'aider, alors."
- "Je n'ai pas dit cela. Mais, je n'ai jamais vu de Vizjerei maîtriser la moindre compétence liée à la voie de Rhatma. Vous êtes arrogants et plein d'autosuffisance."
- "Je ne suis pas un Vizjerei." Grogne Jarzeth.
- "Tiens donc, et qu'es-tu donc alors?"
- "Je suis un rat!" Pour la première fois depuis que je suis contrainte de revivre ses mémoires, je le vois pleurer. Des larmes de rage, mais des larmes quand-même. L'homme pâle est surpris mais il sourit.
- "Tu me plais, rat. Allez suit moi, je veux voir de quoi tu es fait et peut-être tu auras le droit de vivre".

Et l'homme vit. Jarzeth dépassa de très loin toutes ses espérances. Il apprit à contrôler son corps éthéré en quelques mois à peine. La dure discipline des mages de la voie de Rhatma n'était pas un problème pour lui. Les contraintes n'étaient pour lui qu'un nouveau jeu malsain dicté par un autre fou. Comme il avait appris, il suffisait de suivre les règles et de reproduire les gestes à la perfection. Il savait faire tout cela. Ce n'était même pas aussi difficile que d'apprendre à écrire son propre nom.

Pendant des années, la rage au ventre, il s'appliqua à devenir ce que l'homme pâle voulait qu'il devienne. Il apprit l'art martial qui maintient la structure du corps éthéré et se renforça. Ses propres pouvoirs en devinrent que plus puissants et dévastateurs.

- "Je sens dans ton cœur une colère sourde. Je te supplie de ne jamais la laisser te dominer." Lui dit un jour l'ermite. "Ton équilibre est très instable. Tout ce chaos qui règne en toi pourrait causer la mort d'innombrables personnes."
- "Je ne succomberai pas, je vous le promets." Répond Jarzeth. "Je n'exploserai pas, enfin pas de la manière que vous le voyez."
- "Que comptes tu faire alors?"
- "Je détruirais les Vizjereis. Pas par la force. Ils ne méritent pas de partir en douceur. Je monterai jusqu'au sommet de la hiérarchie en utilisant leurs règles du jeu. Et lorsque je serai l'égal du grand conseil lui-même, je ferai ce que tout bon rat fait. Je rongerai les murs. Lentement sûrement. Et alors l'édifice s'écroulera. Je veux qu'ils contemplent ce qu'ils ont créé avant de disparaître. Je veux qu'ils regardent dans le noir et qu'il voit la seule étoile qui brille encore. Moi..."

Il me terrifie. Les uns après les autres, tous ces hommes avides de pouvoir ont détruit l'innocence d'un enfant jusqu'à en faire cela. Un homme sans nom, sans identité, qui veut maintenant se venger d'une manière cruelle et aussi inhumaine que les mauvais traitements qu'il a subis.

- "Tu ne gagneras rien sinon ta propre destruction en faisant cela." Se lamente l'homme pâle.
- "Je libérerai tous les rats comme moi que l'oligarchie des Vizjereis considère comme moins que vivants."
- "Et après?"
- "Et après rien. Après cela il n'y a rien."
- "Je suis navré d'entendre ces paroles sortir de ta bouche, Jarzeth. Vraiment… Tu as un potentiel exceptionnel. Tu peux devenir bien plus que cela. Tu peux rivaliser avec les Néphalems. Tu as tout ce qu'il faut pour devenir un très grand mage. Tu pourrais changer le monde, en mieux."
- "C'est ce que je vais faire!" S'empresse de dire Jarzeth. L'ermite secoue la tête tristement.
- "Je pensais que t'enseigner la voie de Rhatma t'apporterai l'équilibre. Mais je vois que je me suis trompé. Je ne t'enseignerai rien d'autre. Ton cœur est noirci par la colère et la douleur. Je comprends tes sentiments, mais je ne peux pas cautionner tes intentions. Tant que tu es aveuglé ainsi, tu ne pourras jamais saisir pleinement les concepts de la voie. Je refuse que de faire de toi un nouvel agent de destruction."

Ces paroles me touchent en plein cœur. A quelque chose près, c'est ce qu'Akara m'avait dit lorsque je me laissais porter par ma haine, lorsque je glissais du côté démoniaque. Jarzeth et moi nous ressemblions plus que je l'aurai cru.

- "Très bien. Je trouverai ma propre voie alors. Je tracerai mon chemin seul, comme je l'ai toujours fait." Réplique-t-il sèchement.

Sans attendre la réponse du mage, il disparaît. Il se téléporte jusque dans sa ville natale où il met lentement son plan à exécution. Après tant d'années d'absence, personne ne se souvient de Jarzeth, sauf bien sûr les dirigeants qui avaient fait de lui une arme humaine. Pour les faire taire, il les manipule aussi cruellement qu'il avait été manipulé enfant, voire plus. Il fait exactement ce qu'il a dit. Il joue selon les règles. Il gravit les échelons rapidement. Il est respecté et craint à la fois. Tous essaient de se jouer de lui et de le poignarder dans le dos, mais il est bien trop malin et bien trop puissant. Personne n'est suffisamment fort pour rivaliser avec sa magie. Personne n'est assez rusé pour le tromper.

Je découvre alors la face cachée de l'homme que je connaissais. Je suis horrifiée de voir ce qu'il doit faire pour accomplir le but qu'il s'est fixé. Lorsqu'il n'étudie pas des montagnes de textes sur des formes de magies anciennes, il est envoyé en mission un nombre incalculable de fois et se salit les mains en accomplissant les pires tâches. Il continue son ascension dans la hiérarchie. Son chemin est entaché de tellement de choses horribles et inavouables que j'en ai la nausée.

Je me souviens alors de ce qu'il m'avait dit au sommet de cette montagne dans les terres barbares lorsqu'il m'avait entraîné pour la première fois de ma vie à la magie. Ces mots prennent soudainement tout leur sens et son compliment quant à mon intégrité s'en trouve renforcé. J'ai mal pour lui. Et je ne vois aucune issue positive à son existence. En un sens, c'est ce qui s'est produit au final. Il est mort et personne ne le saura à part nous. J'ai envie de pleurer.

Malgré le jeu malsain auquel il joue, il trouve un peu d'espace pour expérimenter la vie. Je le vois devenir un homme. Je vis avec lui ses premières conquêtes amoureuses. Mais ces souvenirs-là s'estompent. Il a à peine retenu les visages de celles qui ont partagé sa couche et parfois sa vie pendant quelque temps. Peu importe, le temps qu'il s'accorde pour profiter d'une existence plus simple, il finit toujours par retourner à son puzzle mental. Il n'y a que son objectif qui compte. Il continue d'absorber une quantité de savoir qui ferait éclater la tête de n'importe qui. Il trouve le moyen d'appliquer les grands principes de la voie de Rhatma à sa propre forme de magie, contournant ainsi le problème du sang. Ses pensées deviennent insondables. Trop de méandres mentales. Trop d'idées. Je n'arrive plus à suivre. Mais le sentiment de haine larvée est aussi clair que de l'eau de roche.

Tout cela se poursuit jusqu'au jour où il est convoqué par le grand conseil des Vizjereis en personne pour résoudre le mystère de Tristram. Il sait que c'est sa dernière mission. Il n'y a plus rien après cela qui le freinera. S'il survit à cette toute dernière épreuve, il aura atteint le sommet et le rat pourra commencer à ronger les fondations et faire s'écrouler l'empire des Vizjereis.

Les souvenirs qui suivent sont étranges à revivre de son point de vue. Je vois l'admiration et les sentiments naissants qu'il développe envers Moiraine. Et l'etrange impact qu'elle a sur lui. Il rencontre pour la première fois un esprit qui rivalise avec le sien et qui n'est pas mû par une soif de pouvoir. Il n'apprécie pas qu'elle le manipule mais il l'admire pour arriver à le faire avec autant de finesse. Et il ne lui en veut pas car il comprend ses intentions. Cela fait si longtemps qu'il n'avait pas rencontré d'âmes pures et pendant les quelques jours qu'il passe à nos côtés, il découvre que les ténèbres ne sont pas absolues.

Il bataille intérieurement avec l'idée qu'il peut peut-être changer la trajectoire de sa vie. Mais un élément qui me paraissait insignifiant le ramène sur la voie de la destruction. Alors que je suis seule avec lui, agonisante dans le labyrinthe sous la cathédrale, je le revois fouiller dans la bibliothèque personnelle de Lazare. Le livre qu'il y a trouvé n'est autre que le journal d'Horazon. Il a entre les mains un ouvrage détenant des savoirs interdits. Le moyen de changer toutes les règles à jamais. C'est la clé de sa victoire.

Un peu plus tard, il est toutefois freiné dans son élan destructeur par les remarques d'Akara quant à son utilisation des principes de la voie de Rhatma. Comme l'ermite, elle le met en garde sur le mal qu'il fera s'il s'égare. Mais c'est lorsqu'elle lui fait comprendre qu'il détruira aussi ce qu'il aime qu'il vacille dans ses résolutions. A ce moment-là de sa vie, son cœur brûle de désir et d'admiration pour Moiraine. Il avait accepté l'issue fatale pour lui-même, mais faire souffrir cette femme davantage après ce qu'il a été obligé de lui faire pour contenir Diablo est inacceptable à ses yeux. Et alors son désir de vengeance est mis en échec par une chose aussi simple que l'amour.

Les souvenirs qui suivent sont intimes, mais je ne peux toujours pas me détourner. Enfermés ensembles pendant des semaines, Moiraine et lui se rapprochent. Jarzeth se remplit le cœur de ces moments qu'il sait éphémères.

- "Je me dois d'être honnête avec vous Moiraine." Lui dit-il alors qu'il la dévore des yeux dans la pénombre. Ils sont couchés l'un contre l'autre, peau contre peau, jambes et mains entremêlées. Elle repose sa tête sur son épaule. "Je vous aime. Et je pense que je ne connaissais pas la signification réelle de ces mots avant de vous connaître." Elle sourit.
- "Je sais." Le silence qui suit est lourd de sens. Jarzeth ferme les yeux. Il souffre. Le rejet lui est insupportable.
- "Ce n'est pas réciproque?" Souffle-t-il.
- "Vous me plaisez. Et je pourrai sincèrement aimer un homme tel que vous, mais votre cœur n'est que vengeance et rien ne pourra y changer quoique ce soit. Pas même moi."
- "Je peux changer." Son regard est implorant. "Pour vous je le ferai."
- "Et, combien de temps tiendrez-vous? Quelques années peut-être ? Je devine de lourds secrets peser sur votre âme et votre passé. Combien de temps avant que cela vous rattrape? Combien de temps avant que je sois prise au piège avec vous? Combien de temps avant que je ne brûle dans l'incendie que vous créerez? Je n'ai pas l'intention de disparaître ainsi, et surtout pas pour le cœur d'un homme. Je suis navrée."
- "Vous êtes si clairvoyante." Il sourit tristement.
- "Si vous tenez à moi, laissez-moi en dehors de tout cela. Profitons du présent, rien de plus."

Il accepte en silence mais c'est définitivement ce rejet qui signe son arrêt de mort. A partir de là, plus rien ne le retient d'emprunter la voie la plus sombre. Après avoir quitté le monastère, comme il l'a fait avec toutes les connaissances qu'il a accumulées jusque-là, il absorbe le savoir interdit d'Horazon. Puis il emprunte son identité pour se présenter au vizir, cachant son visage sous un masque d'or pour ne pas être reconnu des Vizjereis. Cela marche un temps. Il est toutefois reconnu par certains qui connaissent la légende qu'il est devenu. Mais la crainte qu'il inspire scelle les langues et sa véritable identité reste secrète.

Comme nous l'avions deviné, il découvre le tombeau de Tal Rasha et l'arrivée imminente de Diablo. L'approche d'Aidan lui rappelle douloureusement ce qu'il a fait subir à Moiraine en vain. Il retourne toute sa rage et sa frustration sur lui, puis il fait la seule chose qu'il pense juste. Il utilise tout ce qu'il a appris pour créer une armée qui lui obéirait et qu'il lancerait à sa rencontre. Pendant quelque temps, il réussit à tenir Aidan en échec.

Comme les anges et les démons, il étend sa volonté et piège les animaux du désert en les transformant magiquement. Il mobilise toute cette énergie chaotique qui vit en lui pour cela. Son corps se met à générer cette brume arcanique dont il se sert pour opérer les métamorphoses. Mais il est rattrapé par sa condition de simple mortel. Il a créé trop de monstres. Ils sont trop nombreux à contrôler et Diablo est plus fort à son propre jeu. Les créatures converties par le démon sont en surnombre et menacent la ville malgré tous ses efforts.

Il se sacrifie alors, piégeant dans une réalité alternative issue de sa psyché l'armée de spectres que Diablo a créée dans le but de détruire Luth Golheim. Il tente le tout pour le tout pour mettre fin aux sombres plans du démon, tout en tentant de conserver la mainmise sur les créatures qu'il a lui-même créées dans le but de l'arrêter. Je vois la genèse du sanctuaire des arcanes. Ce puzzle est le reflet de la complexité de son esprit.

Maintenir cette réalité lui demande toutes ses forces mentales et il perd le contrôle de sa volonté tangible. Plus loin elle s'étend, plus elle se fracture et forme ces ombres imprégnées de son lui profond. Elles sont comme le rat qu'il était et ne s'assurent plus que d'une seule chose. Le protéger. Elles doivent empêcher l'étoile de s'éteindre. Mais elles ne sont que des pensées aveugles, qui ne réagissent que par instinct. C'est pourquoi, elles ne prennent pour cible tout ce qui menace son existence ouvertement ou ce qui se rapproche de près ou de loin à un démon. Les intentions formulées et l'expression des parts démoniaques des mages ou la mienne sont des déclencheurs certains.

Notre approche fut la bonne pour l'atteindre sans être inquiétés par ses ombres et nous sommes ceux qui mettons fin brutalement à sa vie, au moment où Rolf le brise entre ses pattes puissantes. Je revis avec horreur ce terrible moment. Je le vois s'écrouler et avec ses dernières forces, essayer de me transmettre les informations pour trouver le tombeau et la pierre d'âme qu'il pense toujours là bas. J'entends ses pensées. Il rage de ne pas pouvoir me parler correctement, mais il ne m'en veut pas d'avoir mis fin à son existence. Il aimerait me dire tellement de choses et rien ne sort. Son corps le trahit. Son esprit se fane.

Je me vois partir et lui promettre de l'honorer. J'ignorai alors que bien que son corps ait abandonné la lutte, il était toujours conscient. En quelque sorte... Les ténèbres le rattrapent progressivement. Sa dernière pensée me brise le cœur. Alors que je suis à ses côtés dans le néant, je l'entends se répéter en boucle ces quelques mots. Comme lorsqu'il était enfermé dans la cave et qu'il croyait que celui qui l'avait puni le laisserait sortir. Il danse dans sa tête, et il s'accroche à la première chose qu'il a jamais possédé. Son nom... Je suis Jarzeth. Je suis une étoile. Regardez comme je brille dans le noir. Regardez-moi… Je suis Jarzeth...

Lorsque j'ouvre les yeux, je suis dans ma chambre. Je croise le regard inquiet de Rolf penché au-dessus de moi. Je fonds en larmes. Désarmé devant ma réaction inattendue, il m'aide juste à me relever et m'offre le réconfort de son épaule. Je n'ai pas les mots pour lui expliquer ce que je viens de vivre. Je n'ai pas les mots...


Voilà, c'était l'histoire de Jarzeth... J'espère qu'elle vous aura plu. J'aimerai vous parler en profondeur de ce chapitre, mais il me faudrait certainement autant de mot qu'il m'a fallu pour l'écrire lol.

Juste, sachez qu'il n'y a que peu de choses qui ont été laissées au hasard. Si vous reprenez les chapitres où Jarzeth est présent, je pense que lirez avec un œil nouveau ses interventions et ses réactions.

Ce n'est pas un hasard non plus que ce soit Rolf qui console Annor lorsqu'elle se réveille. Au début j'avais choisi Astrid, car c'était la chose logique à faire. Elle est dans la chambre qu'elle partage avec l'amazone. Mais cela avait bien plus de sens que ce soit le druide qui soit à ses côtés. Vous découvrirez dans cet arc pourquoi exactement.

De plus, la métaphore est méta et est pour moi même, car pour le premier acte Jarzeth était mon personnage favori. C'est le mentor secondaire qui est à la fois le plus humain et le plus inhumain pour Annor. Humain parce que tous les autres mentors d'Annor sont des supérieurs hiérarchiques et aucune n'est douce ou presque. Lui en revanche, sociabilise de manière plus naturelle. Et plus inhumain car c'est la première rencontre avec un peuple dont la culture est très différente de la sienne et dont les pratiques ont des conséquences terribles. Les souvenirs de Jarzeth montrent à quel point les Vizjereis en tant que fraternité peuvent se montrer ignobles. Ils ont construits un empire sur l'inhumanité la plus absolue. Ils sont un paradoxe, car ils ont protégé l'humanité de bien des manières. Jarzeth faisait parti de la fraternité mais il ne suivait pas ce schéma d'absence complète de morale pour justifier le progrès et cela le rendait très accessible pour Annor, malgré sa culture très différente.

Pour la suite, c'est Rolf qui prend ce rôle, de mentor humain et inhumain. Il est doux mais parfaitement en dehors de la normalité, à cause de sa condition de druide. En quelque sorte, je lui passe la main définitivement avec ce chapitre.

Sachez tout de même que vous entendrez parfois parler de Jarzeth. Cette expérience qu'Annor a eu en découvrant l'histoire du mage l'a profondément marquée et elle entérine le fait que qu'il restera à jamais pour elle un symbole fort.

Voilà!

Des bisous et je vous dis à dimanche pour la suite. On reste dans la continuité de ce chapitre, mais il est plus normal. Annor doit absorber le choc.