Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Gros chapitre en approche et il y a des sujets sensibles qui sont traités. Encore une fois, je ne suis pas forcément très graphique mais je préfère prévenir.


Acte 2 - Quatrième partie : Les terres corrompues

Chapitre 3 : Ce dont nous sommes faits

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C'est la première fois que je vais prendre la mer. Je suis un peu nerveuse de quitter la terre ferme.

Le port est un endroit bruyant et agité. Comme des fourmis, des centaines d'hommes et de femmes s'affairent dans un balai constant pour charger les navires. Le nôtre est un grand trois mâts impressionnant. Nous rencontrons le capitaine qui nous regarde avec un manque d'intérêt flagrant. Nous ne sommes qu'une marchandise de plus à embarquer. Même si ces paroles peuvent paraître un peu brusques de prime abord, il est juste pragmatique.

- "Vous attendrez sur le quai jusqu'à ce que nous ayons fini. Vous ne devez gêner aucune manœuvre. Nous vous avons préparé un coin dans la cale pour le voyage. Navré pour le manque de confort mais, l'équipage est au complet et nous n'avons pas de couches libres. Notre navire ne transporte jamais de voyageurs. J'ai accepté de vous embarquer parce que l'ordre émane du vizir en personne, et je suis le premier navire à partir pour Kurast ce mois-ci." Il s'adresse à Cain principalement.
- "Je suis vieux, mais je m'accommoderai. Ne vous inquiétez pas pour moi." Dit le vieil homme en souriant.
- "Très bien. La traversée durera une dizaine de jours. Nous sommes dans la mauvaise saison, la mer peut être agitée, j'espère que vous avez le pied marin."
- "C'est ce que je vais découvrir." Dis-je amusée.
- "Cela ne sera pas un problème pour moi. Je suis Askari." Poursuit Astrid. Le capitaine hoche la tête d'un air entendu.
- "Cela ne me posera pas de problème non plus." Dit Rolf. "La mer est une partie de la nature. Je m'adapterai."
- "Et bien, la dernière fois que j'ai pris le bateau, cela remonte à près de quarante ans. J'espère que j'ai de bons restes." Conclut Cain en riant.

Le capitaine n'est que peu amusé mais il reste courtois. Comme convenu, nous attendons son signal pour embarquer.

Nous prenons la mer en fin de journée. Le soleil couchant dans notre dos et la nuit infinie devant nous. Je reste sur le pont longtemps, à regarder les lumières de Luth Golheim qui disparaissent lentement à l'horizon.

Le mouvement étrange du bateau ne me dérange pas vraiment. Je suis simplement fascinée par cette infinité mouvante qui nous entoure à perte de vue. Les marins s'activent toujours. Ils se crient des choses d'un bout à l'autre du navire dans un jargon qui m'échappe totalement. Astrid me rejoint bientôt.

- "Vous ne voulez pas voir notre palace?" Me demande-t-elle en souriant. "Le capitaine n'a pas menti. Nous n'avons vraiment qu'un petit coin pour dormir." Continue-t-elle plus sérieusement. "Je crains qu'on ne doive trouver quelque chose pour Cain rapidement. Il le prend plutôt bien, mais cela me fait mal au coeur de le laisser voyager dans ces conditions."
- "Je vous crois bien volontiers, mais je n'ai pas hâte d'être dans la cale. Et je crois que j'aime bien l'odeur des embruns." J'observe l'amazone du coin de l'œil. "Alors comment ça, les Askaris connaissent la mer?"
- "Et bien, nous vivons sur l'archipel des îles Skovos. Nous vivons autant sur la terre que sur la mer. Et avant d'être sœur, j'étais fille de pêcheur."
- "Vous n'êtes pas née auprès des sœurs?"
- "Non. Mais ma mère était une Askari pure souche cela dit. Elle a quitté les amazones lorsqu'elle est tombée amoureuse de mon père." Elle me sourit puis regarde au loin. "Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai été sauvée par les miennes. La boucle est bouclée. Ce qui est Askari est retournée aux Askaris."

Je pince les lèvres. Encore une fois, je meurs d'envie de poser des questions, mais je me retiens. Cependant, Astrid a remarqué ma curiosité, elle m'invite à la suivre et nous nous installons à la proue du navire. Il fait nuit noire maintenant et seules la lune et les étoiles nous éclairent. Nous nous asseyons contre la rambarde.

- "Je sais que vous désirez savoir ce qui s'est passé lorsque j'étais plus jeune. Ce n'est pas quelque chose que j'aime évoquer mais Rolf m'a suggéré de le faire. Depuis quelques jours, il vous sent profondément troublée et emplie de questionnements."
- "La perception de Rolf m'étonnera toujours." Je dis en souriant, avant d'ajouter plus sérieusement. "Je suis certainement un peu naïve sur certaines choses. Mais depuis que nous sommes hors de ma sororité, je découvre un pan de l'humanité qui me fait peur et que je ne comprends pas. Vous m'avez fait comprendre que vous aviez fait l'expérience d'une… certaine forme de servitude... Avant que vous me le suggériez, je n'aurai jamais deviné. Vous êtes souvent si pétillante et vous semblez en paix avec votre corps. Je ne sais pas si je pourrai… après… enfin... "
- "Oh on ne le peut pas… pendant longtemps. J'ai eu la chance de tomber sur les bonnes personnes, même pendant les pires moments. Elles m'ont sauvée physiquement et mentalement." Elle soupire. "Vous êtes jeune effectivement Annor, mais vous êtes en train de grandir, peut être trop vite par rapport à votre sensibilité. Vous devez absorber toutes les nuances de l'humanité et vous adapter si vite tout en menant des combats terribles contre des créatures à l'origine de notre existence aussi monstrueuses soient-elles. J'imagine que le parallèle est aisé et difficile à accepter." Je pince les lèvres. "Le pire de l'humanité est souvent caché dans l'ombre, mais lorsqu'il nous apparaît, il est facile d'y voir une empreinte démoniaque, mais ce n'est pas toujours le cas. Et cette part d'horreur occulte le reste. Mais je vous assure qu'il y a plus à découvrir que cela. Il y a plus de couleur dans la palette… Quoiqu'il en soit, je comprends votre trouble et vos questionnements." Elle pose sa tête contre le bois et observe les étoiles un moment. "Écoutez, je n'aime pas parler de cela, mais j'ai aussi la profonde conviction que vous et moi sommes destinées à devenir de vraies sœurs. Pas seulement parce que nous combattons ensemble. Il y a quelque chose en vous qui me parle et je sens que nous avons des affinités. Nos sororités sont peut-être différentes dans la forme mais elles sont issues de la même souche. Nous sommes comme deux fruits issus du même arbre. Nous avons juste poussé sur deux branches différentes." Elle se tourne vers moi. Son regard est pénétrant. "Alors, je vous propose ceci. Partageons notre passé. Chez les Askaris, les sœurs de bataille savent tout l'une de l'autre. Les liens se renforcent ainsi. Si vous le voulez bien, apprenons à mieux nous connaître et écartons de votre esprit ces ombres qui vous empêchent d'apprécier la lumière. Et qui sait jusqu'où cette conversation nous mènera." Je souris.
- "C'est une belle façon de le faire." Dis-je. "J'accepte."

Elle m'invite à commencer. Alors je lui raconte ma vie de paysanne qui m'a occupé la majeure partie de mon existence. Elle me pose mille et une questions sur ce que je pensais être quelque chose d'inintéressant au possible, mais elle est sincèrement curieuse. Lorsque j'en viens à ma vente auprès des sœurs, elle hoche la tête gravement. Mais apprendre mon évolution au sein de la sororité lui redonne le sourire. Pour le reste, je lui raconte dans les grandes lignes ma découverte du lien de sœur avec Moiraine et notre combat insensé pour arrêter Diablo. Du moins tout ce que le sceau me permet de dire.

- "Voilà, c'est à peu près tout." Je conclus. "Le reste vous le connaissez." J'attends qu'elle prenne la parole à son tour.
- "Vous avez eu une vie riche pour une jeune paysanne." Me dit-elle. "Les sœurs ne se sont pas trompées en vous achetant. Elles ont vu le potentiel dormant en vous." Elle marque une courte pause. "Bon, je crois bien que c'est à moi de raconter mon histoire." Je souris. Elle soupire. "Comme je disais, ma mère était une Askari, pure souche. Ses parents étaient eux-même Askaris. Quand je dis cela, ça peut paraître étrange mais, il existe des hommes Askaris. Les hommes vivent avec nous dans notre sororité. Cependant, sur nos terres, ils n'ont aucun pouvoir. Ils occupent le plus souvent des positions de commerçants ou d'agriculteurs. Certains peuvent avoir des places plus proche du pouvoir, mais c'est souvent parce que leur femme les ont placé là, par coquetterie."
- "Et ils s'accommodent de cela?" Je demande étonnée.
- "Ils sont sous notre protection. Et ce n'est pas bien différent de ce qui se fait ailleurs lorsque les hommes dirigent. La position des hommes et des femmes Askaris s'est faite naturellement. Seules les femmes développent les pouvoirs caractéristiques de notre clan. Les hommes les transmettent seulement. Mis à part ce détail de régence, la vie n'est pas mauvaise pour eux. Ils sont libres de faire leur vie ailleurs s'ils le désirent. Mais cela dit, il y a quelque chose qui me rebute chez mes sœurs. C'est un sentiment étrange car je dois la vie à cette même règle qui me gène profondément."
- "Quoi donc?"
- "La loi du sang. Il arrive souvent que les sœurs fassent en sorte de tomber enceinte de nos hommes juste pour préserver la lignée. Je trouve cela dégradant, pour nous comme pour eux. La loi du sang est absolue. Votre sororité est plus saine dans l'esprit. Vous êtes plus tolérantes et plus diversifiées, même si vous êtes sur une trajectoire de déclin puisque vous ne cherchez pas à vous reproduire." Je trouve cette formulation assez crue, même si elle est juste.
- "Quand vous parlez de sang, vous parlez de sang Néphalem, n'est-ce pas?" Je demande.
- "Oui. Nous tenons notre nom d'une femme mortelle qui a porté les enfants de l'un des tous premiers Néphalems de Sanctuaire. Elle a eu deux filles. Les caractères Askaris se sont dissous au fil des générations et des mélanges, avant d'être fortifiés par les premières amazones. C'est ce patrimoine que mes sœurs essayent de préserver en nous. Selon la légende, notre ancêtre Néphalem était très puissant et c'est de lui que nous vient une grande partie de notre force et de nos pouvoirs."
- "Ah zut, moi qui pensais que vous pourriez m'enseigner comment être aussi forte que vous." Elle rit.
- "Je suis navrée. C'est dans mon sang. Quoi qu'il en soit, ma mère était une guerrière accomplie et reconnue dans notre société. Puis elle a rencontré mon père. Elle est tombée folle amoureuse de ce brave pêcheur. Il n'avait rien de particulier sinon un grand cœur. Il a comblé ma mère toute sa vie et je suis née de leur union."
- "Et qu'on dit les sœurs?"
- "Rien. Ma mère était scellée comme vous. Les sœurs ont donc le droit de vivre en dehors de la sororité. Tout comme nos hommes, mais eux n'ont rien à craindre puisqu'ils ne connaissent pas nos secrets... Bref, à cette époque, nous vivions sur les bords sud du Khanduras, à la limite des terres vertes et du désert. Les îles Skovos, mon futur et mon passé à la fois, nous faisaient face, loin à l'horizon. J'ai grandi en apprenant à manier un filet de pêche. J'ai appris à nager avant de marcher. Et j'avais plus souvent les pieds sur le bateau de mon père que sur la terre ferme. Nous ne manquions de rien. Mais cette région du globe est extrêmement dangereuse. La mer est sillonnée par des bateaux de pirates. Enfin, c'est comme cela qu'on les appelle parce qu'ils pillent et détruisent tout. J'ignorais tout cela avant que nous soyons la cible de leur convoitise. Nous ne possédions rien de valeur vraiment. Enfin, c'est ce que je pensais. Lorsqu'ils ont vu que nous n'avions qu'un potager et quelques poissons pour manger, ils sont devenus fous. Ils ont alors voulu prendre la seule chose qui puisse être monnayée. Nos vies."

Elle me narre ensuite le combat désespéré de sa mère pour protéger leur foyer et son issue tragique. Elle perdit ses deux parents ce jour-là, puis elle fut vendue comme esclave à la frontière sud de l'Ouestmarche quelque temps plus tard.

- "Toute nation aussi florissante soit-elle a ses égouts." Me dit Astrid lorsque je me suis étonnée d'apprendre qu'il y avait des esclaves là-bas. Puis je me suis souvenue de la tragique histoire de Jarzeth et je me suis tue.

Elle me raconte ses années de servitude au service ou plutôt à disposition d'une riche famille de marchands. La cage qui lui servait de chambre et la chaîne qu'elle avait presque constamment aux pieds pour rester là où c'était autorisé. De l'homme qui profitait de son corps...

- "C'est la femme du marchand qui m'a sauvée." Explique-t-elle. "Ou du moins qui a sauvé ce qui pouvait l'être de mon âme. Elle était prisonnière aussi d'une certaine manière. Elle avait peut-être le droit d'aller où elle voulait et de faire à peu près ce que bon lui semblait, elle aussi avait été vendue à cet homme. C'était un mariage arrangé crasse et elle ne l'aimait pas. Elle subissait la même chose que moi, avec le poids de devoir sourire en public et de trouver la force d'apprendre à aimer sa progéniture. Lorsqu'elle s'est rendue compte de ce qu'il me faisait, elle m'a aidée. Je n'aurai jamais pu résister sans elle. Elle m'a soutenue, m'a donné des clés pour cloisonner mon esprit et échapper à la terrible réalité dans les pires moments, mais surtout elle m'a appris à m'aimer malgré la souillure. Je n'aurai jamais pu m'épanouir en tant que femme après cela si elle n'avait pas été là. C'est aussi elle qui m'a libérée. C'était une femme de l'ombre." Elle sourit. "Elle s'était forgée un réseau de connaissances solide en Ouestmarche. A partir de mon histoire, elle a recollé les morceaux de mon identité. Elle a compris que j'avais du sang Askari, alors elle s'est démenée pour contacter la sororité. C'était une femme très intelligente et pleine de finesse. Elle a planifié précautionneusement mon évasion. Son époux n'a pas eu son mot à dire lorsque les amazones sont arrivées et m'ont réclamé comme de leur sang."
- "La loi du sang?" Elle acquiesce.
- "Les Askaris peuvent se montrer extrêmement brutales. Nous sommes réputées pour notre force, comme je le disais, et nous sommes des milliers. Attaquer une sœur c'est prendre le risque d'une guerre ouverte avec elles. Les Askaris peuvent se battre pour d'autres nations, comme mercenaires, mais nous ne sommes les alliées de personnes. Nous défendons nos îles sans chercher à étendre quelconque empire et nous ne réclamons aucune possession sinon une!"
- "Le sang..." je murmure.
- "Exactement. Tout ce qui de sang Askari revient aux Askaris. Et personne de sensé ira à l'encontre de cette loi. Je me souviens, lorsqu'elles se sont présentées chez nous et m'ont réclamée. Elles n'étaient que deux, armées de lances et de boucliers comme ceux que je possède aujourd'hui. Afin de protéger la femme, elles ont menti au marchand sur le comment elles avaient remonté la piste jusqu'à moi et ont demandé le droit de tester mon sang. Il ne pouvait pas dire non. Elles m'ont soumise au test de la foudre. Par le notre héritage Néphalems nous avons une affinité innée pour cet élément. J'ignorais que j'avais ce pouvoir en moi, mais lorsque mon propre corps s'est mis à générer des éclairs à l'unisson avec le leur, il n'y avait plus aucun doute sur mon affiliation. Elles m'ont posé la question. Est-ce que je voulais partir avec elles? Je n'ai pas hésité une seconde. Et c'est ainsi que j'ai commencé ma seconde vie."

Elle me raconte ensuite l'entraînement des sœurs et son évolution dans la société Askari. Il y a définitivement des similarités, même si cela me semble plus tribal que ce que je connaissais dans ma propre sororité.

- "Je suis rentrée naturellement dans la caste guerrière. J'avais des prédispositions évidentes pour le combat. Mais si j'ai montré des aptitudes physiques importantes, c'est mon mental qui posait problème à mes maîtresses d'armes. J'entends par là, mon état d'esprit. L'aide que m'avait apporté la femme du marchand pour surmonter les sévices était maintenant un handicap pour ma progression. Je m'enfermais dans ma tête dès que je souhaitais échapper à la moindre contrainte qui me semblait aller contre ma nature. Il était presque impossible de m'enseigner quoique ce soit sans que je me ferme comme une huître. Elles m'ont alors confiée aux sœurs de la caste des oracles qui sont plus proches des sorcières que des guerrières. Elles sont plus spirituelles et à même d'apprivoiser des esprits rebelles comme le mien. J'imagine que votre Grande Prêtresse Akara est issue de cette caste d'ailleurs. J'ai reconnu en elle ces mêmes qualités et sa magie est puissante."
- "Probablement." Dis-je, peu assurée, même si maintenant qu'elle me le dit, cela me semble presque une évidence.
- "Les sœurs ont été d'une patience incroyable avec moi. Il leur a fallu plusieurs années avant de m'atteindre au cœur. Une fois mise à nue, mes blessures mentales se sont remises à saigner mais elles m'ont aidée à guérir. Elles m'ont aidée à me reconstruire et la perle cachée dans la coquille s'est finalement montrée." Elle me sourit. "Mon aura d'or." Je fronce les sourcils.
- "Je ne comprends pas. Vous ne l'aviez pas de naissance?"
- "Si elle était là depuis le début. Mais elle était cachée. Moi-même était incapable de la sentir. Les années passées à me barricader l'avait transformé en quelque chose de crasse et opaque. Mon insensibilité l'avait terni et dénaturé. Ma renaissance spirituelle lui a rendu son véritable éclat, mais elle est restée ce que j'en avais fait pendant tout ce temps." Je fronce les sourcils. "Votre perception est exceptionnelle, Annor, et vous l'avez prouvé à de nombreuses reprises. Vous êtes l'une des rares personnes à la voir pour ce qu'elle est."
- "Une armure?" Je propose timidement.
- "C'est bien cela. De carapace psychologique, je l'ai transformée en protection physique et magique. Lorsque je la revêts, je suis comme faite de métal."
- "Elle vous protège réellement alors?" Elle hoche la tête. "Mais comment votre aura peut-elle avoir toutes ces propriétés à la fois ? Je pensais que c'était juste de la magie de lumière comme celle des prêtres Zakharumites. Et que c'était pour cela qu'elle était d'origine angélique. Mais rien de plus."
- "Pour la part angélique, c'est assez vrai. Les Askaris ont une histoire complexe et nous sommes d'ascendance plutôt angélique dans le corps et l'esprit. Notre part démoniaque est peu développée. Si vous prenez les prêtres Zakharumites, je suis d'accord avec vous. La magie qu'ils tirent de leur aura est essentiellement curative, mais ils ont des forces armées. Comme moi, leurs paladins transforment leur aura en arme ou armure."

Je songe à Aidan et à son bouclier de lumière. Même son épée flamboyait. C'était donc cela. Puis l'image de Tyraël s'imprime dans mon esprit. Son armure, son épée de lumière. Tout cela ne serait que des pouvoirs angéliques en somme. L'archange rayonnait littéralement comme le fait Astrid. La similitude est presque surréaliste.

- "C'est donc en cela que Tyraël s'est reconnu en vous." Je marmonne, plus pour moi-même que pour elle. Elle acquiesce et me sourit.
- "Je ne dis pas cela par vanité ou parce que je cherche à vous impressionner, mais techniquement, je suis ce qui, humainement, se rapprocherait le plus d'un ange." J'ouvre des yeux ronds. "Pour une raison qui m'est obscure, mon corps éthéré renferme une grande quantité d'énergie primordiale et mon aura est globalement similaire à la leur. Je n'aurai jamais d'ailes ou tout autre de leurs attributs et je ne suis capable de tenir cette forme qu'un moment. Mais pendant ce laps de temps, je suis presque invincible."
- "Presque?"
- "L'armure angélique n'est pas absolue. Il suffit de voir ce qui est arrivé à Tyraël pour le comprendre. Mais cela reste une protection très efficace."
- "Mais comment faites-vous ?" Je demande estomaquée.
- "Pour comprendre comment je transforme mon aura en armure, il faut en revenir à ce qu'est l'aura."

Elle m'invite à m'exprimer sur le sujet, mais je réalise que je n'ai aucune idée concrète de ce que c'est. J'ai juste appris à la voir et je ne sais même pas à quoi la mienne ressemble réellement.

- "C'est une extension du corps éthéré ?" Je propose nerveusement.
- "C'est à peu près cela. Mais j'irai plus loin en disant qu'il s'agit de l'expression du corps éthéré." Je pince les lèvres. "Votre formation a été abrégée de manière abrupte et on vous a aiguillé sur ce qui vous serait le plus utile en temps de crise, c'est normal que vous n'ayez pas toutes les clés en main." Me dit Astrid en souriant lorsqu'elle voit mon air déconfit. "Le corps éthéré est la partie non physique de votre être. Celle qui est soumise aux énergies de l'univers. C'est une coquille frêle qui nous en protège de manière immatérielle."
- "Notre esprit?"
- "Non, notre essence. L'esprit commande, le corps obéit, notre essence nous définit. Brisez et investissez le corps éthéré de quelqu'un est vous le changerez profondément. L'esprit sera altéré et le corps physique lui-même peut se transformer en réponse à ce changement de nature. Les démons font cela très bien." L'image de Moiraine devenant succube se grave dans mon esprit. "La plupart des gens ont un corps éthéré qui épouse parfaitement les contours de leur propre corps physique. Par nature, nous sommes fait comme cela. Mais son aspect peut changer au fil du temps et des expériences de la vie ou encore si on l'entraîne. L'aura est le reflet du corps éthéré lorsque nous interagissons avec les énergies qui nous entourent, qu'elles soient chaotiques ou primordiales. Lorsque les sœurs m'ont libérées, mon corps éthéré était anormal. Il n'était pas difforme à proprement parler. C'était plutôt le contraire. Il était devenu totalement imperméable aux énergies. La femme du marchand m'avait sans le savoir entraînée à devenir ainsi. Tout est lié, entremêlé. L'aura s'exprime différemment chez les gens. Elle reflète leur origine, leur histoire, leurs intentions. Elle est l'extension de nous même, de notre corps et de notre esprit. Et c'est à travers elle que nous transformons l'intangible en réalité physique." J'ouvre des yeux ronds. "Tout le monde est sensible à l'aura d'autrui à différent degrés." Poursuit-elle. "N'importe qui peut sentir une sorcière lancer un sort avant qu'elle le lance. Ce petit frisson ou ce malaise qui nous parcourt quand les mouvements du chaos s'intensifient. C'est instinctif. Mais nous sommes moins nombreux à avoir développé nos sens et nos vies autour de cela. Les mages du Khéjistan apprennent à sentir l'aura à travers les mouvements du chaos. Ils ne la voient pas. C'est en se façonnant eux même pour épouser ces mouvements qu'ils génèrent la magie. Leur aura chaotique est unique pour chaque individu et elle est l'expression de la manière dont ils utilisent cette magie. Les Vizjereis font partie des rares mages à laisser entrer le chaos en eux. Leur corps éthéré est perméable et saturé d'énergie. Il se met à luire et alors quelque chose d'aussi intangible que le corps éthéré devient apparent à tous à travers la couleur ambrée de leurs yeux. Chaque clan de mages ou de sorcières à ses méthodes, ces us et coutumes. Mais j'irai plus loin, en disant que chaque clan, tribu, courant philosophique ou société de Sanctuaire voit sa manière d'interagir avec les énergies qui nous entourent. Si celle des mages est spectaculaire, celle des barbares est subtile. Là où les mages déploient des auras torturées et chaotiques, celles des barbares sont compactes. Ils sont de véritables forteresses. Presque rien ne peut les corrompre." Je souris.
- "C'est donc pour cela que Tyraël les a choisi pour garder la pierre."
- "Non, c'est pour cela qu'ils n'ont jamais failli. Leur rôle de protecteurs les a façonnés ainsi. L'aura reflète nos origines, notre histoire, nos intentions." Répète-t-elle. "Tyraël les a sans doute choisi parce que de tous les hommes en Sanctuaire, les barbares sont presque les seuls à pouvoir rivaliser physiquement avec les démons les plus forts. Le reste s'est fait tout seul, au fil des siècles."

Je bois les paroles d'Astrid. Elle m'offre un éclairage nouveau sur ce que je pensais connaître. Je réalise qu'Akara n'a pas eu le temps de m'enseigner tout cela. L'attaque du monastère a bouleversé mon apprentissage. Mais elle savait comme toujours. Elle m'a bien dit que j'aurai certainement beaucoup à apprendre de l'amazone avant que je parte. Je ne pensais pas que ce serait aussi au sens littéral du terme.

Elle me parle longtemps des infinies variations de l'expression du corps éthéré, prenant souvent les Khéjistanis pour exemple.

- "En matière de magie, ils ont presque tout inventé. Nous avons et aurons toujours beaucoup à apprendre d'eux." Elle reste pensive un instant avant de reprendre. "Et puis, il y a nous. Nos sororités respectives sont assez similaires dans le fond. Elles ont emprunté des philosophies de vie différentes mais l'enseignement reste profondément le même. Nous développons nos sens jusqu'à voir les auras, parfois bien plus finement, comme vous et vos sœurs, puis nous apprenons par la discipline à façonner la nôtre. Nous tendons à ressembler aux barbares mais en gardant la versatilité des Khéjistanis. Nous avons donc souvent un mélange étonnant dans l'expression des auras au sein de nos communautés. Et parfois, il arrive qu'une aura sorte vraiment du lot, à cause de notre sang ou à cause de notre vécu. Parfois un peu des deux… Parfois, il faut encore un petit coup de pouce pour qu'elle s'exprime totalement. Sans l'enseignement des sœurs, je n'aurai jamais découvert ce pouvoir qu'il y avait en moi. Elles ont transformé du charbon en diamant." Elle rit légèrement.

Je reste pensive un moment. Énergie chaotique, primordiale… part angélique… part démoniaque…Je réalise que j'ignore ce dont je suis faite. Ai-je quelque chose d'aussi spectaculaire caché en moi? Quelque part, j'ai déjà découvert que j'étais unique en mon genre. Mes parts angéliques et démoniaques n'étant pas issues de Néphalems comme la plupart des gens mais directement d'ange et de démon. Akara m'avait dit que mes pouvoirs pourraient certainement être plus puissants que la moyenne à cause de cette ascendance particulière, mais à part quelques fulgurances, je n'ai rien remarqué de tel. Et après tout ce qu'a dit l'amazone, je suis curieuse.

- "Mon aura, elle ressemble à quoi?" Je demande nerveuse. "Je ne l'ai jamais vue." Astrid sourit.
- "Je n'ai pas la finesse de votre perception mais elle est suffisamment puissante pour que je la vois. La vôtre manque de discipline." Je déglutis. Voilà qui est franc et plutôt vexant. "C'est normal. Vous avez subi de nombreux traumatismes en peu de temps et elle le reflète déjà. Mais ce n'est rien d'insurmontable. Nous pourrons y travailler ensemble si vous le souhaitez." J'acquiesce vigoureusement. Rien ne me ferait plus plaisir.
- "Est-ce qu'elle brille comme la vôtre ?" Son sourire s'efface quelque peu. Elle voit sans doute où je veux en venir.
- "Non, Annor, elle ne brille pas… votre énergie est… sombre..."

Au ton de sa voix, je comprends qu'elle utilise ce mot pour ne pas dire noire. Je sens comme une pierre me tomber sur l'estomac.

- "Est-ce grave?"
- "Non, ce n'est pas grave. C'est ce que vous ferez de cette énergie qui est important."

Je repense à Adria dont l'aura était aussi noire que la nuit et terriblement tumultueuse. Moiraine m'avait dit à peu près la même chose à son sujet. Mais est-ce que mon aura était déjà sombre à cette époque? Est-ce que je suis devenue ainsi? Je jette un regard vers l'ouest, en direction du monastère qui se trouve si loin de moi maintenant. J'aimerai courir dans le boudoir d'Akara et lui poser la question.

- "Vous découvrirez au fil du temps la richesse de l'essence humaine… dans le meilleur comme dans le pire. La vôtre y compris..."

L'amazone se lève et me tend la main pour m'aider à me relever à mon tour. J'accepte volontiers et me remets sur mes pieds.

- "Une dernière chose." Me dit-elle. "Il reste un point de mon identité que je souhaite éclaircir." Je fronce les sourcils. "Astrid est un nom d'emprunt. J'ai quitté mon nom Askari en quittant mon clan pour rejoindre votre combat. Je ne renie pas qui je suis, mais tant mes sœurs refuseront de mettre de côtés leur grief envers Akara et de voir la vérité pour ce qu'elle est, je préfère couper les ponts." Elle ricane. "C'est un comportement typiquement Askari. Nous pardonnons difficilement."
- "Et à qui avez-vous emprunté ce nom?" Je demande. L'amazone se tourne vers moi et me sourit de toutes ses dents. Elle est radieuse.
- "A votre avis?" Sans me laisser le temps de répondre, elle poursuit. "Allez, rentrons. Il est tard."
- "J'arrive dans un instant." Dis-je.

Astrid quitte le pont me laissant seule à la proue. Le ciel se couvre lentement. La lumière de la lune perce encore au travers des nuages, mais la nuit est presque insondable. Je prends une dernière grande inspiration et laisse l'air marin emplir mes poumons.

Il me reste encore tant à découvrir. Je suis à l'image de cette petite coque de noix dans la mer immense. Je connais la destination mais je ne vois pas le chemin que j'emprunte. Cela a quelque chose de terrifiant. Je soupire.

Je prends finalement la direction de la calle. Au milieu de la cargaison ficelée, un espace a été aménagé. Il est effectivement ridiculement petit. Rolf dort roulé en boule dans un coin. Cain dort assis contre une caisse, une épaisse couverture remontée jusqu'au menton. Astrid me montre deux cagettes qui vont probablement nous servir de lit.

- "Je comprends pourquoi le vizir voulait nous offrir plus." Je lui souffle à voix basse pour ne pas réveiller les hommes.
- "Il ne faudrait pas qu'on s'habitue luxe." Plaisante-t-elle.

Je prends ma place sur ma cagette et m'enroule dans la couverture qui m'a été fournie. Ce n'est pas l'inconfort qui m'empêche de m'endormir, mais mon esprit qui refuse de se reposer. Tout ce que m'a dit Astrid sur les auras tourne en boucle dans ma tête.

J'hésite avant de parler. Astrid ne dort pas encore. Je chuchote finalement.

- "Tyraël a dit que j'avais une âme de démon mais que mon cœur suivait la bonne voie. Vous pensez que je vais rester sur la bonne voie? Quand je vois ce que d'autres sont devenus, j'ai peur. Je ne veux pas finir du côté des ténèbres. Je veux dire, il est semble si facile d'y glisser alors si j'y suis prédisposée, je …"
- "Ça suffit Annor." Me réprimande l'amazone. "Faites moi confiance, vous n'êtes pas et ne serez jamais un monstre. Promis."

Comme j'aimerai en être aussi certaine qu'elle.


Et voilà pour ce chapitre. Pas mal de lore et d'histoire pour notre amazone.

Note : je ne voulais pas faire des Askaris une société idéalisée. Et comme mon histoire s'appelle "la voie du sang", ce n'est toujours pas pour rien, j'ai rajouté cette histoire d'absolu racial chez les amazones. Ouais, elles ne sont pas forcément fun.
En règle générale, il ne faut pas les chatouiller. Elles ne sont pas là pour beurrer les tartines lol.

En tout cas, Astrid n'est pas jusqu'au-boutiste comme elles. C'est bien pour ça qu'elle est là d'ailleurs :).