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Acte 2 - Quatrième partie : Les terres corrompues

Chapitre 6 : Responsabilité

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Lorsque je me réveille, je suis allongée sur une sorte de paillasse rustique. Un linge humide est posé sur mon front. Cain est à mes côtés, somnolent. Il n'y a personne d'autre. Je l'appelle doucement.

- "Oh par tous les saints, Annor!" Dit-il en sursautant. Il se rapproche de moi et change le linge sur mon front. La fraîcheur me fait du bien. "Vous nous avez fait peur."
- "Que s'est-il passé?" Je demande d'une voix légèrement rauque.
- "Nous nous inquiétions de ne pas vous voir revenir, alors nous vous avons cherché. Nous nous avons trouvé, Rolf et vous, allongé sur le sol. Vous avez heurté méchamment votre tête." Je me redresse lentement, je sens mon cœur battre dans mon crâne. Je grimace. "Allez-y doucement."
- "Où sommes-nous? Et où sont les autres?" Dis-je en observant ces murs de bois qui nous entourent.
- "Nous sommes dans les quartiers du clan Esu. Aziza nous y a emmené après votre malaise. Elle nous a assuré qu'elle ne ferait pas de mal à Rolf et qu'elle convaincrait ses sœurs de prendre soin de lui aussi. Nous avons décidé de lui laisser une chance. Astrid était très réticente mais nous n'avions pas vraiment le choix. Finalement, cela s'est bien passé. Les sorcières vous ont donné quelques potions pour votre blessure à la tête." Il montre d'un geste vague son propre crâne. "Aziza et Astrid sont en train de négocier avec la cheftaine qui représente le clan à Kurast. Elle n'est pas ravie ravie de la situation…"

Je me concentre un instant. J'entends vaguement des voix en provenance de la porte qui nous fait face. Je tourne la tête vers l'autre sortie. J'imagine qu'elle mène à l'extérieur. J'accroche à nouveau le regard de Cain.

- "Et Rolf? Comment va-t-il ?" Le visage du vieil homme se ferme.
- "Pas très bien. Il est mieux tombé que vous. Il ne s'est pas blessé dans sa chute, mais le mal étrange qu'il a a progressé à une vitesse folle. Il est très malade." Mon cœur se serre.
- "C'est entièrement de ma faute." Je marmonne. "Il est intervenu pour me libérer de l'influence démoniaque. Je…"
- "Calmez vous Annor. Expliquez-moi tout depuis le début."

Je prends une grande inspiration et je me lance sans tarder. J'ai rarement l'occasion de me trouver vraiment seule avec le vieil Horadrim et le sceau m'empêche souvent de parler librement, car il y a toujours des oreilles indiscrètes. Mais là c'est l'occasion rêvée. Visiblement, personne ne nous entend.

- "La jungle du Khéjistan est corrompue par Méphisto." Dis-je d'un bloc. Chaque arbre est un vecteur potentiel de sa volonté. Et je suis de son sang." Cain ouvre des yeux ronds. Je sais que mon explication était plus que concise et que le raccourci était trop grand mais je sais qu'il a compris ce que je voulais dire.
- "Votre haine est d'origine démoniaque pure." Souffle-t-il. J'acquiesce. "Vous avez essayé de me le dire il y a longtemps, n'est-ce pas?"
- "Oui, au campement de fortune des rogues, mais je n'ai pas pu." Je grimace. "Je suis liée au Seigneur de la Haine par mon ascendance. Et tout à l'heure, cette particularité s'est manifestée d'étrange manière quand Rolf m'a dit qu'il allait mourir." Prononcer ses mots retourne le couteau dans la plaie, mais j'ignore le temps qu'il me reste pour parler librement avec le vieil homme alors je ravale mes larmes et poursuit. "Cela m'a chamboulé et il a voulu me consoler. En me rapprochant de lui et avec ma vision intérieure déployée je suis entrée en contact avec la source de sa corruption. Psychiquement. Et c'est là que je l'ai entendu. Méphisto appelle ses frères et les guide à travers la corruption. Ils ne l'ont pas encore rejoint, mais ils approchent. En entendant son message, j'ai paniqué et j'ai essayé de me fermer à la corruption, mais ça s'est retourné contre moi. En me concentrant sur moi même, je suis retrouvée piégée dans mon propre aspect démoniaque. Mon sang répond si fort à l'appel de Méphisto que la connexion avec lui s'est renforcée. Je suis entrée dans sa tête et j'ai partagé une sorte de vision avec lui. De la même manière que Tyraël partage ses pensées. Et il m'a vue." Je me mets à trembler. "Je voulais partir, mais je n'y arrivais pas. J'ai lutté pour faire appel à ma part angélique mais au final c'est Rolf qui m'a libérée." Je conclus dans la précipitation.
- "Je vois. C'est bien plus grave que je le pensais." Il se frotte la barbe. "Des trois frères Méphisto est le plus intelligent et le plus sournois. Ce qui fait naturellement de lui le plus dangereux de tous. Qu'il ait réussi à corrompre la jungle aussi subtilement ne m'étonne pas. Il a eu quatre siècles pour parvenir à ses fins."
- "Cain… Je pense qu'il est libre." Je ferme les yeux. "Dans ma vision, il avait un corps. Je le voyais très mal, mais je suis certaine qu'il se déplaçait librement."
- "Nous devons atteindre la prison Horadrique avant que ses frères ne le rejoignent. Sans lui, les deux autres auront plus de mal à achever leur plan." Je baisse la tête.
- "Ca aussi, c'est quelque chose que j'aurai souhaité vous dire depuis longtemps. La vision d'Akara le montrait déjà. Il n'est plus dans une prison Horadrique depuis plusieurs années. Il est à Travincal..."
- "Mais c'est impossible. C'est le siège du Zhakarum. Comment le centre spirituel du culte de la Lumière a pu tomber." Je regarde le vieil homme tristement.
- "Lazare… C'est par lui que tout a commencé."

Cain semble dévasté par la nouvelle. Lui qui montrait un certain enthousiasme pour avancer vers notre prochaine étape, il me paraît soudainement vidé de ses forces et plus âgé que jamais. Je me redresse un peu plus et lui prends la main.

- "Il y a des choses que j'aurai aimé échanger avec vous plus tôt, mais j'étais dans l'impossibilité de le faire. Je suis navrée." Il secoue lentement la tête.
- "Je ne vous en veux pas, ma chère Annor. Je sais ce que font les sœurs pour protéger leurs secrets. Ce n'est pas le problème." Il me sourit tristement. "C'est juste que je ne vois plus d'issue. Je suis le dernier des Horadrims. Les miens sont nés sur cette terre que nous foulons aujourd'hui. La foi que j'ai en la mission que nous a confiée Tyraël est née ici. Et aujourd'hui il ne reste rien. Pas même, le culte de la Lumière, ce qu'il y a de plus pur en Sanctuaire, n'a résisté aux trois frères. J'ai l'impression d'être une maison sans fondation." Il soupire. "Je ne suis qu'un vieil homme. Une pauvre brindille qui peut se briser à chaque instant. Face à nous, les enfers sont prêts à nous engloutir. Que voulez vous que je fasse."

Pour la première fois, je le vois visiblement secoué et désespéré. Je sers sa main un peu plus fort.

- "Cain… Ce n'est pas le moment d'abandonner. Et ne croyez pas que vous n'avez aucun pouvoir." Il lève la tête et accroche mon regard. "J'ai vu ce que vous avez fait lorsque nous étions au campement. Ce qu'il y a dans votre tête et dans votre cœur a permis aux plus jeunes filles du monastère de résister, au travers des histoires que vous nous racontiez le soir. Moi y compris. Et vous avez la connaissance des anciens. Celle qui a disparu avec les Horadrims."

Alors que je parle, je sens la douce chaleur d'Auriel m'envelopper. Je sens une présence similaire quelque part dans le lointain. Très faible. Je sais que c'est Rolf. Je déglutis.

- "Cain. Vous avez en vous les clés pour ouvrir les portes qui nous barrent la route. Nous aurons toujours besoin de vous."
- "Merci Annor." Dit-il simplement les larmes aux yeux. "C'est juste que…"
- "Je vous comprends. Vous vous sentez trop vieux. Trop faible. Moi, je me sens trop jeune. J'ai peur. Très peur. Mais je veux y croire. Parce que, qu'est-ce qui nous reste vraiment d'autre?"
- "Vous êtes une sacrée jeune fille." Dit le vieil homme en souriant timidement.

Au même moment, la porte s'ouvre sur Aziza qui est suivie d'Astrid. Les deux femmes se joignent à nous. La première a l'air embarrassée, la seconde en colère.

- "Je suis navrée pour ce qui s'est passé tantôt." Me dit la sorcière crispée. "La cheftaine nous a garanti que vous aurez notre soutien." Ajoute-t-elle avec un sourire forcé.
- "Cependant, elle souhaite vous parler d'abord." Nuance Astrid en jetant une œillade assassine à sa comparse.

Je sens dans ce regard une légère forme de mépris qui m'étonne de la part de l'amazone. Je sens que l'attaque surprise d'Aziza à notre arrivée lui est restée en travers de la gorge. Visiblement plus qu'à moi. Mais je vois aussi le remords sur le visage de la sorcière.

Si Rolf lui avait pardonné d'office, je pense que je peux faire de même. Pourquoi pas Astrid? Il faudra que je m'entretienne avec elle, en temps voulu. Pour le moment, je mets de côté mes questionnements et me concentre sur l'urgence.

- "Bien, je vais voir la cheftaine de ce pas, alors." Dis-je en tentant de me lever.

Malheureusement le mouvement est trop vif et je manque de retomber dans la manœuvre.

- "Pas si vite." S'exclame Cain et m'aidant à me rasseoir. "Le choc que vous avez eu à la tête était violent. Il faut y aller avec douceur."

Je réitère la manœuvre plus doucement et avec l'aide d'Astrid, qui se précipite à mes côtés, me voilà bientôt sur pieds. Mes compagnons me laissent aller à la porte seule. Aziza attend juste à côté, la tête baissée. Ce revirement d'attitude chez elle m'étonne au plus haut point. Je l'ai rencontrée froide et hautaine, puis notre combat commun l'a rendue humble et amicale. A Kurast, je la retrouve agressive et maintenant presque soumise. Que se passe-t-il ici? Je la regarde pleine d'interrogations mais je ne dis rien et franchit le seuil.

De l'autre côté, je vois une dizaine de sorcières aux visages peints de différentes couleurs, toutes vêtues dans la même tenue vert bouteille que porte Aziza. Je reconnais certaines d'entre elles, qui avaient servi en tant que mercenaire pour Warriv. Quelques-unes me sourient. Les autres restent stoïques.

Et puis il y a la cheftaine. Elle est assise en tailleur sur des coussins. C'est une femme métisse d'une vingtaine d'années tout au plus. Je m'attendais à une personne bien plus âgée aux vues du titre. Elle est plus ronde que toutes les guerrières que j'ai côtoyé jusque-là. Son visage poupin est encadré par une chevelure rousse bouclée bouffante. Mais ce qui m'impressionne chez elle, ce sont ses yeux. Ils sont d'un bleu clair perçant qui ressortent d'autant plus que les peintures sur sa peau sont d'un rouge écarlate. Malgré son jeune âge, je vois dans son regard la maturité d'une femme. Je dois être prudente. Elle pourrait me surprendre.

- "Approchez." Me dit-elle simplement. Sans sourire, mais sans être menaçante non plus.

J'obéis et je m'incline respectueusement devant elle. Je fais juste attention à ne faire aucun mouvement brusque, pour ne pas réveiller la douleur dans mon crâne.

- "Vous avez demandé à me voir ?" Je demande timidement.
- "En effet. Je voulais parler de vive voix avec la légende." Son ton est cassant.

Je fronce les sourcils mais je ne dis rien. Elle se lève et s'arrête à un mètre de moi environ. Elle me toise. Je sens clairement qu'elle tente de me faire sentir qu'elle est supérieure à moi. Mais cela n'a pas vraiment l'effet escompté. Elle n'a pas vraiment le charisme pour m'impressionner, même si je dois avouer que ses yeux ont quelque chose de captivant. Rapidement, je trouve que son attitude tourne au ridicule.

Pendant qu'elle me jauge, j'affronte son regard patiemment. Je sens en elle une forme de jalousie, mais aussi de curiosité. Elle attend quelque chose de moi mais je ne comprends pas quoi.

- "On parle beaucoup de vous au Khéjistan." Dit-elle finalement. "Annor, la sœur du Khanduras qui court à travers le monde et veut unir les peuples contre les démons. La sœur qui a ramené Tyraël des entrailles des tombeaux ancestraux de Tal Rasha. Annor, la tueuse de démons primordiaux."
- "Dit-on vraiment cela de moi?" Je demande atterrée.
- "Aziza, de retour de mission m'a compté vos louanges il y a plusieurs semaines de cela déjà. Puis lorsque Kalinda nous a contactées, elle nous a raconté vos exploits à Luth Golheim. Son histoire a été corroborée plusieurs fois par de nombreux autres clans. Vous êtes en train de faire naître une légende autour de vous, Annor du Khanduras." Je fronce à nouveau les sourcils. "Votre sœur Askari, elle non plus, ne tarit pas d'éloges à votre sujet. Pourtant, je ne puis m'empêcher de penser que lorsque le soleil qui brille trop fort, il n'apporte pas que la chaleur qui fait mûrir les fruits. Il peut apporter aussi la désolation. Alors, je veux voir de mes propres yeux ce que vous êtes et pas seulement entendre les voix mielleuses de celles qui rapportent vos vertus." L'attaque est sèche et sans détour.
- "Je n'ai pas la prétention de me hisser sur quelconque piédestal." Dis-je presque choquée. "J'ignorai que l'on parlait de moi en ces termes." Elle sourit. Elle semble contente de son petit effet.
- "Je sais pourquoi vous êtes là et ma coopération vous est déjà acquise... En quelque sorte... Mais dites-moi pourquoi vous êtes ."

Sur le coup, je ne comprends pas, puis j'entends la nuance dans sa question. Son complexe de supériorité commence sérieusement à m'agacer. Je m'impatiente. Pendant qu'elle me juge, Diablo et Baal se rapprochent de Méphisto. Nous perdons un temps précieux. Je décide de parler avec franchise. Qu'elle soit Cheftaine ne m'impressionne pas plus que cela. J'ai parlé librement devant des seigneurs et même un archange. J'accroche son regard et répond sèchement mais avec passion.

- "Parce que vous ne me croyez pas capable ou légitime de mener la mission qui m'a été confiée. Il y a plusieurs mois de cela, je vous aurais probablement dit que vous avez raison. Mais aujourd'hui je me sens investie par cette mission. Je ne dis pas que je suis celle qui doit l'accomplir ou qui réussira tous les exploits. Loin de là. Je dis simplement que j'irai jusqu'au bout de ce que je peux faire."

La cheftaine ne dit rien mais ses yeux sourient très légèrement. Je sais que ce n'est pas à moi que ce sourire s'adresse. Elle veut me faire passer pour une fraude. Me discréditer. Alors, puisqu'elle m'aiguillonne, je décide de faire de même.

- "Je suis là aussi parce que vous avez peur de moi." Je continue presque avec impertinence. "Vous l'avez dit. Le soleil qui brille trop fort amène la désolation. Et vous avez raison. Si mes exploits me précèdent dans la bouche de certaines personnes, ils occultent peut-être un peu trop souvent l'ombre qui me suit ou me devance, je ne sais pas trop. Mon expérience de ce qui est en train de devenir légende est horrible et traumatisante. Pleine de pertes tragiques et de souffrance. Il y a une sorte de sordide fatalité qui pave la route que j'emprunte." Je pince les lèvres. "Je suis là parce que j'attends que vous me considériez, quoique vous vouliez faire de votre jugement à mon égard. Mais je le vous dis sans détour. J'aimerai être ailleurs. J'aimerai être déjà sur la route pour intercepter les démons et les empêcher de rejoindre Travincal. J'aimerai être avec mes compagnons qui attendent à côté. J'aimerai être auprès de Rolf. Pas devant vous à justifier des choses que je n'ai jamais prétendu avoir."
- "Que voilà une jeune fille débordante de passion. Je vois le feu qui vous habite." Je souris narquoisement.
- "Mes sœurs m'ont donné le surnom pieu de glace pourtant."

Je la provoque inutilement. Mais je suis frustrée et c'est ainsi que cela se manifeste. Elle grimace lorsque deux des sorcières présentes pouffent. J'ignore si c'est parce que mes sens sont de plus en plus développés, que ma vision intérieure devient réellement comme un sixième sens comme me l'avait dit Moiraine, ou si c'est parce que la cheftaine cache très mal ses émotions, et je sens la jalousie qu'elle éprouve face à ma renommée grandissante.

- "Je vais vous aider à clarifier votre jugement me concernant. Vous me pensez prétentieuse et illégitime. Pensez ce que vous voulez tant que ça n'affecte pas ma liberté d'agir. Je dois me rendre à Travincal dans les plus bref délais. Et avec ou sans votre aval, je le ferai." Elle me fustige du regard.
- "C'est vrai." Dit-elle. "C'est ce que je pense de vous." Je ne m'attendais pas à ce qu'elle avoue. "Mais si je peux vous paraître envieuse, ce n'est pas le cas. Dans tout ce que vous avez dit, seule la peur est ce qui motive réellement mes intentions."

Elle est soudainement très sérieuse et je comprends que j'ai sans doute fait fausse route quant à sa personnalité. Je réalise soudainement qu'elle vient de me piéger d'une manière ou d'une autre et que je vais tomber des nues.

- "J'ai peur de vous parce que je vois le mal que vous portez et que beaucoup ne voient pas ou choisissent d'ignorer." Je déglutis même si je sais qu'elle parle de manière figurative et pas de ma part démoniaque. "Vous l'avez dit vous même avec justesse. Les morts jalonnent votre chemin. Et cette mission ne diffère pas." Elle secoue la tête tristement. "Je vais vous aider, mais j'ai peur de vous confier la vie des femmes qui vont vous accompagner. J'ai peur parce que vous êtes ignorante du fossé qui sépare votre monde du nôtre." Elle recule d'un pas et me toise à nouveau. "Vous aimez la franchise, alors je vais être franche avec vous. Même en ces temps troubles, le Khanduras reste une terre hospitalière. Ce n'est pas le cas du Khéjistan. Toute vie qui naît ici doit se battre pour survivre dès les premiers instants. Ici, tout est poison et pièges mortels. Je veux que vous compreniez qu'aujourd'hui, vous foulez le sol d'une terre corrompue dans son essence même et d'une dangerosité insensée. Vous pensez qu'il vous suffit d'aller d'un point A à un point B pour vous déplacer. Mais dans notre jungle, rien n'est moins sûr. Travincal se trouve à plus de cents kilomètres d'ici. Et chaque mètre carré qui vous sépare de ce lieu voudra vous tuer. Combien mourront en chemin, parce que vous êtes trop pressée? J'ai peur que celles qui vous accompagneront succombent à l'aura de légende qui vous précède et se sacrifient inutilement pour vous protéger dans votre périple, parfois de vous-même. Je veux que vous compreniez que vous n'êtes pas l'élue de quoique ce soit et votre légende est une malédiction en soi."

Je sers les poings. Que veut-elle de moi? Me culpabiliser plus que je ne me le sens déjà? Rien que de penser à Rolf qui git mourant quelque part me retourne le cœur. Pense-t-elle que je me moque de la vie de ceux qui m'accompagnent?

- "Si vous me prenez pour une sans cœur qui sacrifie les autres pour s'élever, vous faites fausse route. Et je ne me prends pas pour quelconque élue. Je n'ai pas cette prétention. Cela dit, je ne peux pas promettre de protéger vos sœurs. L'expérience me dit que j'échouerai de toute façon. Mais elle m'a montré aussi que je ne devais pas abandonner. Et quoiqu'il arrive, aussi pénible que ce soit. Je me battrai jusqu'au bout."

La cheftaine me lance un regard indéchiffrable puis retourne à sa place et se rassied.

- "Bien. Vous avez entendu. Vous avez vu." Dit elle d'une voix forte en s'adressant aux autres sorcières. "Que celles qui souhaitent guider la sœur du Khanduras jusqu'à Travincal se manifestent maintenant."

C'est comme un coup de poing en plein thorax. Je me sens trahie. Elle m'a roulée dans la farine en beauté. Elle m'a fait passer un procès d'intention devant un jury qui sera mes futurs alliés au combat. Et je n'ai rien soupçonné.

Je vois trois mains se lever parmi la dizaine de femmes présentes. La cheftaine donne la parole à celles qui ont refusé. La raison qui revient le plus souvent est que je leur fais peur. Évidemment… C'est ce qu'elle voulait depuis le début. Je me renfrogne, mais je ne dis rien. Elles ont le droit de penser ce qu'elles veulent de moi mais je n'aime pas le marché biaisé qu'on vient de me faire passer. La cheftaine me promet assistance, mais pas celle dont j'ai besoin. Celle qu'elle pense que je mérite.

La colère sourde d'Astrid et le malaise d'Aziza prennent soudainement tout leur sens. Affronter Méphisto va se révéler si difficile. Et je doute que nous revenions toutes indemnes. L'histoire risque se répéter et elle lui donnera raison. Je sers les poings.

- "Je sais que vous me détestez, à présent." Dit la cheftaine calmement. "Je m'en moque. J'ai fait ce qui était juste pour mes sœurs."
- "Vous vous dédouanez de la responsabilité de leur mort éventuelle surtout." Je dis sur un ton méprisant. Je vois quelques-unes des sorcières présentes se raidir.
- "Si vous étiez dans ma position, qu'auriez-vous fait?" Ses yeux bleus me transpercent. Je ne dis rien. Je n'ai pas la moindre réponse à lui proposer. "Bien, maintenant que nous sommes d'accord, je vous invite à prendre du repos. Avec ce que nous vous avons donné, votre blessure à la tête sera de l'histoire ancienne demain matin." Elle m'invite d'un mouvement gracieux de la main à quitter la pièce.

Je ressors crispée et furieuse. Je croise le regard de mes compagnons en entrant dans la pièce.

- "Alors?" Demande Astrid, les bras croisés sous la poitrine.
- "Nous partons demain. Nous aurons l'aide de trois sorcières."
- "Quatre." Corrige timidement Aziza. "Je me suis proposée également. J'ai simplement refusé de participer à cela…" Elle baisse la tête. "De toute façon, ma décision était prise."
- "Je ne sais pas ce que je dois penser de votre choix." Je confie en toute honnêteté. "C'est pour vous racheter que vous faites ça?" Elle pince les lèvres. "Votre cheftaine a raison sur un point. Je ne connais pas votre monde et je ne le comprends pas, ce qui me rend dangereuse pour vous. Si vous nous rejoignez pour la simple raison que vous avez un problème de conscience, vous feriez mieux d'abandonner tout de suite. C'est une mauvaise raison. Au moins, celles qui ont levé la main savent ce qui les attends."
- "Je…"
- "Vous avez la nuit pour réfléchir." Je la coupe.

Je suis certainement un peu trop sèche et dure mais l'expérience précédente m'a profondément contrariée. Je suis frustrée au delà des mots et je sens la colère sourde qui grandit en moi. Je l'ignore. Je ne veux pas de cela maintenant. Et plus que cela, je ne veux plus jamais succomber à ma haine. Je veux juste me concentrer sur ce qui est important. Maintenant.

- "Est-ce que je pourrais voir Rolf?" Je demande sans regarder quelqu'un en particulier. Je vois un mouvement du côté d'Aziza, mais c'est Astrid qui répond en premier.
- "Suivez moi." Me dit elle. "Je vais vous accompagner. Les sorcières l'ont mis un peu à l'écart, par précaution."

Nous sortons toutes les deux de la pièce, par la seconde porte. Je suis surprise de me retrouver en hauteur sur une sorte de plateforme. La maison de la cheftaine, qui est faite principalement de bois, est à cheval sur deux immenses arbres. Du sol, je n'avais pas remarqué qu'il y avait des constructions de ce genre. Elles sont bien dissimulées dans les feuillages denses. Maintenant, de là où je suis, j'en distingue un certain nombre.

Je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la nature de ce lieu. En quoi, est-ce une ville? Kurast n'est pour moi qu'une jungle habitée. Aussi loin que porte ma vue, je ne vois que des arbres autour de nous. Rarement, j'aperçois une construction humaine dépasser de la canopée, si ce n'est ces pyramides de pierres dont le sommet est illuminé. J'en vois quelques unes émerger de la mer de végétation au lointain.

Je regarde un instant le soleil qui disparaît lentement à l'horizon. Il y a quelque chose de beau et reposant à regarder ce paysage s'enflammer dans les rayons du couchant, mais je n'ai pas le cœur à m'émerveiller. Je suis bien trop soucieuse. Je me laisse guider par Astrid.

Nous traversons plusieurs ponts de singe pour rejoindre d'autres habitations construites sur le même modèle. Nous arrivons à la dernière qui donnent sur un marais en dessous, sombre et inhospitalier. Astrid s'arrête avant que nous entrions.

- "Je suis navrée que vous ayez à négocier notre aide. J'ai tout essayé pour la convaincre mais rien n'y faisait." Soupire l'amazone.
- "Je n'ai pas négocié. Elle m'a juste piégée." Dis-je en baissant légèrement la tête. "Mais vous savez ce qui est pire?"
- "Non…" souffle-t-elle.
- "Cela me fait mal de le reconnaître, parce que cela nous dessert énormément, mais ce qu'elle a fait est juste..." Je grimace. "Celles qui viendront se battront à nos côtés en toute connaissance de cause. Elles savent quel danger je représente pour leur vie."
- "Qu'est-ce qu'elle vous a dit?" Je secoue la tête.
- "Ce n'est pas important..." L'amazone m'attrape fermement par les épaules. Je détourne le regard.
- "Annor, qu'est-ce qu'il y a?"
- "Plus longtemps vous resterez à mes côtés, plus probable sera votre mort prématurée." Je réponds sans ciller. "Et ne me dites pas que ce n'est pas vrai. Vous avez vu bien plus qu'il n'en faut pour le savoir." Elle pince les lèvres.
- "Vous n'êtes pas un oiseau de malheur, si c'est ça qu'elle a réussi à vous faire croire. Vous empruntez une route sombre et dangereuse. Quiconque l'emprunte avec vous s'expose. Nous connaissons les risques et les enjeux. Jamais je ne vous tiendrai pour responsable d'un accident qui m'arriverait. Et je suis convaincue que Rolf ne pense pas le moins du monde qu'il soit dans cet état à cause de vous."

Je souris timidement, car pour la première fois je ne suis pas convaincue par ses paroles encourageantes. Je ne me sens pas défaitiste cependant. Seulement réaliste. A vrai dire, je ne suis pas réellement déprimée par la situation. Je suis juste en colère et frustrée. Je me sens toujours investie dans ma mission. Je me sens toujours légitime de la poursuivre. Je suis simplement rattrapée par des remords que j'avais presque étouffés et des souvenirs douloureux reviennent me hanter.


J'aime écrire des personnages gris comme la Cheftaine :).

A bientôt