Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard
Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium
Chapitre 4 : Le devoir des anciens
###
Les jours qui suivent, je les passe à m'entraîner avec Astrid. Je fais des progrès importants dans la maîtrise de mon aura. L'amazone est stupéfaite. Bien que j'ai toujours du mal à retrouver mes sensations vis à vis de ma part angélique, je sens une nette progression vis à vis de ma part démoniaque. Selon Astrid mon aura est bien plus contenue qu'avant. Les bienfaits sont visibles également dans mon utilisation de la vision intérieure.
Si auparavant, à l'exception de ma capacité étrange de distinguer les influences démoniaques, j'avais principalement l'impression que je voyais et entendais mieux. Maintenant je distingue clairement beaucoup plus de détails dans ce que j'observe. J'ai l'impression qu'il se passe d'autres choses plus subtiles également, notamment dans ma télékinésie. Mon contrôle est plus fin, plus structurel. En deux jours à peine, je me vois capable de déformer légèrement des objets peu résistants et de petite taille.
De son côté, Rolf reprend des forces de manière spectaculaire. Il est bientôt capable de se lever et reste éveillé la majeure partie de la journée. Quant à Cain, il est soucieux. Il parle peu et reste majoritairement le nez plongé dans son livre à écrire, mais la ride du lion marque son visage bien trop souvent pour qu'il soit réellement serein. J'imagine qu'il hésite toujours à me suivre dans mon projet fou.
Bientôt nous sommes convoqués par la cheftaine. Contrairement aux fois précédentes, nous sommes tous invités à entrer dans la salle d'audience. La jeune femme est assise de l'autre côté de la pièce et nous observe d'un œil critique. Des sorcières sont installées en arc en cercle autour d'elle. Je suis surprise de voir la guérisseuse siéger à sa droite. Nous prenons place devant ce jury sévère.
- "Bien! Je pense que nous vous avons laissé suffisamment de temps. Bien trop de temps. Il est l'heure de passer aux règlements de compte." Déclare la cheftaine, à peine nous sommes nous installés.
- "Que voulez-vous dire?" S'empresse de demander Astrid.
- "Je pense que vous avez bien assez profité de notre hospitalité. J'ai honoré du mieux que je le pouvais le marché que Kalinda avait passé avec notre souveraine, mais je considère qu'il n'est pas équitable, compte tenu des circonstances. Vous devez payer pour la…"
- "La quoi?" Coupe l'amazone sèchement sans pour autant hausser la voix. Je lève la main pour l'arrêter dans son élan. La guérisseuse m'observe intensément.
- "Nous sommes profondément attristés de la mort d'Aziza que vous nous croyez ou non. Nous vous sommes également très reconnaissants des soins que vous avez apportés à notre compagnon." Rolf s'incline légèrement. Je choisis mes mots. "Toutefois, nous n'avons pas l'intention de monnayer notre départ."
- "Les politesses ne remplacent pas les vies." Siffle la cheftaine. Elle me fusille du regard.
- "Très bien dans ce cas, vous me voyez obligée de manquer d'autant de respect que vous à la mémoire d'Aziza." Je note le sourire discret de la guérisseuse et l'expression ulcérée de la cheftaine. "Je n'aurai jamais osé comparé sa vie à quoique ce soit, mais puisque vous ne voyez pas ce que nous avons accompli, avec son aide et celle des autres sorcières qui nous ont accompagnées, je vais jouer le même jeu abjecte que vous." Je prends une grande inspiration et choisis mes mots avec soin. "Pour avoir libéré le continent du Khéjisthan de l'influence de Méphisto, qui a gangréné vos terres depuis des siècles, je demande le droit pour moi et mes compagnons de quitter Kurast sans être inquiétés. Cela vaut-il la vie de votre sœur?"
Je prononce ces mots avec un calme absolu. Je garde pour moi ma propre révulsion à oser demander un tel marché et ne laisse rien transparaître. L'effet est exactement celui que j'imaginais. Du moins au début. La cheftaine tremble de rage. Mais le moment où elle laisse exploser sa colère est volcanique et sa réaction me prend par surprise.
La concentration arcanique augmente de manière spectaculaire dans la pièce. Elle est une maîtresse absolue de son art de combat. Il ne lui faut qu'un geste dont je n'ai pas le temps de distinguer les nuances pour dessiner dans le vide et générer un puissant sort de glace. Le pieu qu'elle a créé à partir du chaos plonge vers moi en un clin d'œil. J'ai à peine réalisé ce qui se passe. Au battement de cil suivant, le sort vole en éclats à seulement un mètre de ma poitrine. Il me faut une seconde pour réaliser que c'est Cain qui vient de me protéger. Il s'est légèrement redressé, le bâton est tendu.
La cheftaine semble aussi interdite que moi, mais sa colère ne désemplit pas. Elle génère cette fois-ci un orbe de glace et sa taille ne laisse aucun doute sur l'issue. Je suis à la fois effrayée et atterrée. Est-elle vraiment prête à risquer la vie de toutes les personnes présentes pour assouvir sa vengeance sur ma personne ? Quand je la regarde, je me revois plus d'un an en arrière, dans la repère des déchus où j'avais perdu tout contrôle et manqué de tuer Garak, dans un accès de rage. Les autres sorcières présentes semblent aussi prise de cours par la situation.
A mon grand soulagement et à la surprise de la cheftaine, le sort se dissipe de lui-même d'entre ses mains.
- "Qu'est-ce que …"
- "Tu es allée trop loin." Dit la guérisseuse en se relevant à son tour. Je réalise que c'est sans doute elle qui a neutralisé la magie. Elle lui attrape le poignet. "Ta colère et ta peine sont légitimes, mais tu n'as pas à la rediriger vers nos invités. Te rends-tu compte de ce que tu fais?" La jeune femme tremble de plus en plus fort. J'ai l'impression qu'elle va craquer.
- "Pourquoi fallait-il que ce soit elle?" Dit-elle finalement en se détournant. "Pourquoi l'admirait-elle? Elle me l'a volée… et les derniers mots que je lui ai dit sont des mots de colère…"
Je comprends soudainement l'animosité que la cheftaine a toujours eu envers moi. C'était bien de la jalousie qui l'habitait en premier lieu. Mais pas celle à laquelle je m'attendais. Je croise le regard de la guérisseuse. Je lui souris tristement. Je la bénis intérieurement d'avoir ouvert mon esprit avant d'avoir à affronter la douleur de la cheftaine. Elle devait savoir que quelque chose comme cela arriverait et elle souhaitait visiblement que je sorte victorieuse de la confrontation.
- "Il y a un temps pour tout. Maintenant est celui de la sagesse et de laisser cette jeune femme accomplir ce qu'elle doit. Demain sera le temps des larmes. Sois une cheffe pour nous toutes et montre nous que tu es une Khéjistani noble."
Après un long moment de silence recueilli, la cheftaine se tourne à nouveau vers moi. Son regard bleu est humide des larmes qu'elle retient. La haine est toujours là, mais contenue. Elle me fixe longtemps avant de prendre une grande inspiration.
- "Aziza était ma femme." Dit-elle d'une voix pondérée où transparaît néanmoins son émotion. Mon cœur se sert. "Elle a choisi de vous suivre et elle en est morte. Je savais que cela finirait comme ça. Je le redoutais. Mais elle ne voulait pas voir le danger parce qu'elle vous admirait tellement." Elle marque une courte pause. "Jamais je ne vous pardonnerai pour cela, que vous soyez réellement fautive ou non. Jamais..."
- "Je comprends." Dis-je avec sincérité.
- "Si j'écoutais mon cœur, je continuerai de vous lancer des sorts jusqu'à ce que vous disparaissiez de ma réalité où jusqu'à ce que le chaos me détruise. Mais... si j'écoute la raison, je dois vous laisser partir. Vous avez d'autres choses à accomplir, ailleurs… Le Sanctuaire est plus important que chacune de nos vies. De plus, c'était la volonté d'Aziza de vous venir en aide. Alors je vais respecter son choix, une dernière fois, aussi douloureux soit-il pour moi. Maintenant partez et je formule le souhait de ne plus jamais vous revoir. Dans cette vie ou dans une autre."
Je m'incline respectueusement mais ne dit rien. Je suis moi même très émue. Nous sortons les uns après les autres sans attendre. Une fois sur les pontons, je me tourne vers Cain.
- "Merci pour votre intervention." Dis-je sans lever les yeux du sol. "Je serai sans doute morte sans cela."
- "La guérisseuse m'a prévenue que quelque chose comme cela pourrait se produire, il y a quelques jours. J'étais sur le qui vive. Je suis heureux qu'il reste encore assez de vitalité dans mon vieux corps pour avoir ce genre de réflexes."
- "La guérisseuse savait... oui… Elle m'a préparée à cette confrontation également. Je n'imaginais cependant pas que j'allais être victime d'une tentative d'assassinat. Pour moi l'enjeu n'était que le crédit qu'on apporterait à mes paroles." Je le regarde finalement. "Nous partons sur le champ. Est-ce que vous venez avec nous?" Il me sourit.
- "Oui." Il touche sa besace. "Je vais être le premier homme à écrire sur ce qui se trouve de l'autre côté des frontières de notre univers. Imaginez."
Je hoche la tête en silence. Je vois bien qu'il essaie de m'égayer, mais ce n'est pas le moment. Je serai certainement plus réceptive plus tard. Je prends sans un mot la direction de la forêt. Astrid me rejoint en quelques foulées.
- "Vous avez été admirable." Me dit-elle avant de me dépasser.
Elle prend la tête de notre groupe. Naturellement, c'est elle qui connaît le mieux le chemin. Rolf me rejoint à son tour et me prend la main. Ce contact m'apaise sur l'instant. Je sens son énergie calme et sereine m'investir. Il sait exactement ce dont j'ai besoin.
Cain ferme la marche, mais nous faisons en sorte qu'il reste près de nous en calant notre foulée sur la sienne. Nul besoin de nous précipiter pour nous rendre où nous allons de toute façon.
Il nous faut bien plus de temps que la première fois pour atteindre le portail qui mène au cœur du temple de Travincal, mais le chemin est aussi bien moins oppressant. La jungle semble avoir repris vie. Non loin de la petite clairière étape, nous trouvons le portail, là où nous l'avions laissé. Ce dernier flotte dans le vide au milieu du chemin.
- "Bien… à partir de maintenant, il n'y a plus de retour possible." Dis-je calmement. "Une fois qu'Astrid aura passé le portail, il se refermera et le seul moyen de retourner à Kurast sera extrêmement long et pénible. La forêt est certes libérée de l'influence de Méphisto, mais je doute que les créatures qui l'infestaient aient disparues en un claquement de doigts. Faisons une halte dans la clairière. Il y a peut-être des vivres. Elles ne sont pas vraiment pour nous mais elles nous seront utiles."
Nous trouvons effectivement des provisions et même de l'eau. Nous en prélevons une partie et laissons le reste pour les sorcières qui passeraient par là. Dans mon sac, je trouve le premier paquet de fruits séchés qu'Aziza m'avait demandé de prendre. Nous n'avions jamais consommé les provisions que nous avions pris ce jour-là. Je remets le paquet dans mon sac avec le reste.
Nous retournons au portail. C'est le moment. J'ai le cœur battant. Ce que nous allons entreprendre, personne ne l'a fait avant nous. Et le danger que représente l'entreprise est insensé.
Alors que Rolf s'apprête à faire le premier pas. Je sens soudainement une concentration arcanique intermittente venir dans notre direction. Sans hésiter, je dégaine mon arc et vise l'endroit où la source devrait se manifester en dernier sur sa trajectoire d'interception. Heureusement, je retiens ma flèche lorsque je comprends de qui il s'agit.
La guérisseuse nous rejoint en se téléportant à quelques mètres de nous. Elle tient dans ses mains jointes un petit paquet.
- "Je tenais à vous remercier en personne pour tout ce que vous avez fait." Nous dit-elle en s'inclinant légèrement. Je baisse mon arc et la regarde interloquée. "Je tenais à remettre ceci à votre sage." Ajoute-t-elle en présentant à Cain son paquet.
Le vieil homme l'accepte poliment. Il ouvre le tissu replié et trouve au centre une pierre plate d'une dizaine de centimètres gravée de symboles que je ne comprends pas. La surprise se peint immédiatement sur son visage.
- "Je ne peux pas accepter un présent aussi précieux." Balbutie-t-il. Elle referme sa main sur la sienne et la pierre.
- "Ces mots vous seront plus utiles qu'à nous. Horadrim, vous n'êtes pas un guerrier, mais un protecteur. Et un vaillant qui plus est. Le réflexe que vous avez eu plus tôt le prouve. Vos guerriers auront besoin des sorts de protection les plus puissants lorsque vous serez là-bas. Ceci en est un." Il sourit. Je vois l'émotion sur son visage.
- "Merci… je n'ai que ce mot ridicule à vous offrir. Il me semble bien pâle face à la gratitude que je souhaite vous exprimer."
- "Puis-je vous poser une question?" Je demande timidement à la guérisseuse. Elle acquiesce. "Pourquoi faîtes vous autant pour nous? Vous m'avez clairement sauvé la vie et cela allait à l'encontre de la volonté de votre cheftaine. Et là encore..."
- "Il est du devoir des anciens de protéger les plus jeunes lorsqu'ils font fausse route. J'ai compris lorsque vous êtes revenus que la mort de notre chère Aziza allait être un coup de masse qui allait probablement conduire à un désastre. Mais il est aussi du devoir des anciens d'encourager les plus jeunes dans leurs initiatives. Lorsque vous avez proposé de vous rendre à Travincal pour poursuivre votre quête, j'ai compris que vous voyiez bien plus loin que les autres. Votre démarche est admirable. Cela ne pouvait pas s'arrêter comme cela. J'ai fait ce que je pensais être le meilleur pour vous, pour mon clan et ultimement pour Sanctuaire." Elle soupire. "Je n'aime pas le mot adieu. Alors que dites-vous de nous dire au-revoir." Je souris.
- "Au revoir dans ce cas." Je suis imitée par les autres. Puis, alors qu'elle se retourne pour retourner d'où elle vient, je l'interpelle.
- "Une dernière chose."
- "Oui?"
- "Quel est votre nom?" Ses yeux sont soudainement pétillants.
- "Voilà qui est superflu, mon enfant. Vous vous souviendrez parfaitement de moi sans connaître mon nom."
A peine a-t-elle fini sa phrase qu'elle disparaît dans un tourbillon arcanique, me laissant sur ma faim. C'est Astrid qui me tire de mes pensées en me posant une main l'épaule.
- "C'est le moment d'y aller, Annor." Me dit-elle.
Nous traversons sans un mot le portail à tour de rôle. L'amazone passe en dernier et le passage magique se referme derrière elle. Nous sommes de retour dans les entrailles sombres du temple de Travincal. L'odeur de charogne qui y règne est insupportable. Le cadavre carbonisé de Méphisto traîne toujours à l'endroit où il est tombé. Je déglutis. Je sais que son enveloppe charnelle est morte, mais son âme est toujours prisonnière de la petite pierre que transporte Astrid. Je ne dois pas oublier que nous faisons tout cela pour la détruire.
Je me tourne vers le bassin aux eaux carmines, le passage vers Pandemonium flotte toujours dans le vide à quelques centimètres de la surface. Les corps éthérés des victimes qui ont permis son ouverture continuent de saillir par intermittence des effluves arcaniques qu'il génère.
Si Rolf semble simplement attendre la suite des évènements sans se soucier réellement des horreurs qui se trouvent autour de nous, Cain semble être sur le point de vomir.
Je m'avance vers lui et lui touche le poignet.
- "Ça va aller?" Je lui demande. Il grimace.
- "Oui. Je n'étais juste pas préparé psychologiquement à ce que j'allais voir ici. Les mots sont une chose, la réalité en est une autre. Ça va passer." Je regarde les autres.
- "Bien… C'est le moment… Allons y… Tous ensembles."
J'ai peur de ce que l'on trouvera de l'autre côté, mais j'ai la conviction profonde que c'est que nous devons faire. Je prends finalement le vieil homme par la main et tend l'autre à Rolf qui la saisit sans hésiter. Astrid pose une main sur mon épaule et nous avançons finalement tous les quatre dans cette étrange formation. Nous passons le portail en même temps.
Qu'on l'aime ou on ne l'aime pas, la cheftaine avait ses raisons... :)
En tout cas, j'espère que vous avez aimé ce petit arc narratif dans le grand arc.
A bientôt, hors de Sanctuaire.
