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Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium

Chapitre 8 : Héritage et destinée

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J'ignore comment cela est physiquement possible, mais Auriel pose sa main sur le corps éthéré d'Izual qui flotte encore dans le vide. Sa décomposition s'accélère à une vitesse folle mais toute l'énergie qu'il génère se trouve comme aspirée par elle. Puis je constate que la flaque de lumière à ses pieds diminue également. Izual finit par disparaître complètement. Comme si elle l'avait bu.

- "Je vois. Ainsi, c'est ce qui s'est passé…" Déclare Auriel à mi-mots.

A-t-elle absorbé la mémoire de l'ange déchu en même temps que son essence?

Je l'observe en silence se pencher ensuite sur chaque corps carbonisé et réitérer l'opération. Bientôt, il ne reste plus une goutte de lumière sur le sol. Elle se redresse puis s'approche de moi. Effrayée, je recule d'un pas.

- "Je ne te veux aucun mal, mortelle. Ne me crains pas."
- "Que me voulez-vous?"
- "Je souhaite converser avec toi, en privé. Les pièces d'un immense puzzle se mettent en ordre devant moi et tu es au cœur de tout cela."
- "Je ne comprends pas. Je n'ai rien à voir avec les machinations de Méphisto ou de vos traîtres." Je me défends.
- "Je n'ai jamais dit cela. Mais tu te trouves bien malgré toi à la conjonction de millions d'années d'évènements qui semblaient jusqu'alors décousus. Ta venue ici, les révélations que tu m'as faites, jusqu'à ce que tu es… rien de tout cela n'est le fruit du simple hasard."
- "Que voulez-vous dire?" La panique fait battre mon cœur plus fort.
- "Nous avons été aveugles pendant extrêmement longtemps, sur beaucoup trop de choses. Notre guerre interminable nous a endormis. La trahison d'Izual aurait pu être prédite. Nous aurions dû savoir qu'il n'était pas mort, car après tout ce temps, il n'était pas réapparu dans l'Arche de Cristal." Je fronce les sourcils, ne comprenant pas à quoi elle fait référence, et la laisse continuer sur sa lancée. "De cette simple erreur de jugement a découlé une suite d'évènements dramatiques qui pourraient signer la fin de tout." Je déglutis. "Mais vous autres, toi et tes compagnons, vous êtes là, au cœur de cette tempête qui menace la création toute entière et vous livrez batailles après batailles, brisant un à un les fils que Méphisto a tissés depuis des siècles. Vous réussissez là où toutes les forces des cieux et des enfers ont échoué. Bien que vous soyez imparfaits et loin d'avoir la force de vos ancêtres, vous êtes très différents des autres humains que j'ai eu l'occasion d'étudier. Et toi tout particulièrement."

Elle doit sentir mon ascendance, mais à l'heure actuelle, je suis plus proche de Méphisto que d'elle. Ce qui me rend particulièrement nerveuse.

- "Pourquoi m'avez-vous amené ici?" Je demande tremblante. "Pourquoi avez-vous besoin de moi… seule?"
- "Pour deux raisons. Parce que ce que j'ai à te dire et à te demander ne doit être entendu que de toi." Elle se penche légèrement sur moi. "Je sens le lien insensé qui te lie au demi-homme." Je comprends qu'elle parle de Rolf. "J'ai déjà vu l'influence de l'autre femme sur toi et l'attachement que te portes au vieil homme. En leur présence, tu aurais un comportement sans doute différent. Je ne veux pas d'une réponse biaisée. Je veux entendre tes paroles propres."

Mon cœur se met à battre la chamade. Que veut-elle de moi exactement?

- "J'ai conscience que les choses se précipitent probablement pour toi. Il m'est difficile d'imaginer ce que tu ressens en ce moment et comment tu appréhendes les choses du haut de ta courte existence. J'ai des millions d'années et des milliers de vies d'expériences. Je ne me souviens pas de la sensation du premier choix vraiment important que j'ai fait. Celui qui a déterminé ce que je suis. Ce souvenir appartient à un passé bien trop lointain et confus. Ce que je vais te demander maintenant est de faire cette sorte de choix. Un choix déterminant."

Je l'observe. Si mon cœur pouvait sortir de ma poitrine, je suis certaine qu'il le ferait.

- "Le choix est le suivant. Combattre à nouveau Diablo ou rester dans la forteresse." Je cligne des yeux d'incompréhension. Est-ce tout ce qu'elle souhaite me demander. Je lâche un rire désabusé.
- "Je ne comprends pas. Avant que vous ne me sépariez des autres, il semblait clair que vous nous destiniez à combattre Diablo. Pourquoi me proposer maintenant l'abri de la forteresse? Surtout que la réponse me paraît évidente. Si vous ne pouvez pas vaincre Diablo, comme vous nous l'avez dit vous même, comment le pourrai-je?"
- "Seule, cela m'est impossible, c'est vrai..."
- "Alors pourquoi me demandez-vous cela?"

Elle penche légèrement la tête sur le côté. C'est alors que les prémices des implications me sautent au visage. Rester à la forteresse serait laisser la latitude à Diablo de poursuivre son invasion de Sanctuaire. Même si Auriel a envoyé une immense armée pour juguler le passage des démons, rien ne garantit que si le portail reste ouvert trop longtemps les hommes aient la force de les repousser. Mais combattre Diablo me semble parfaitement irréalisable actuellement.

- "Vous n'avez pas envoyé toutes vos forces au combat, n'est-ce pas?" Je demande en fronçant les sourcils. "Il doit bien rester des anges soldats pour vous prêter main forte. Vous n'êtes pas seule." Je tente timidement.
- "Comprends bien une chose, mortelle. Nos soldats ne sont que des fourmis, guère mieux que des automates." Elle s'accroupit et se saisit d'une poignée de cendres qu'elle laisse filer entre ses doigts. "Ils naissent par centaines de milliers de l'Arche de Cristal pour affronter les démons que les seigneurs des enfers produisent en masse également. Ils sont plus faibles que vous quatre. Même si j'en envoyais un millier affronter Diablo, ils mourraient en un instant, d'un simple souffle de feu noir... comme ceux-là." Les dernières particules de cendre glissent de sa main. "Même par le nombre, il ne peuvent vaincre ce genre d'ennemis."

Je commence à comprendre pourquoi la mort de ces anges là est passée inaperçue et comment ils sont devenus un simple appât pour nous piéger ensuite. Ils ne représentent rien pour les deux parties.

- "J'ai vu dans tes souvenirs ce que vous avez accompli. Comment vous avez vaincu Izual et les seigneurs démons qui se trouvaient en Sanctuaire." Elle a vu plus que j'ai montré. Je déglutis. "Je vois que les humains, toi et tes compagnons du moins, ont développé des pouvoirs originaux. A la vérité, cela devrait être impossible car l'humanité a été bridée, il y a de cela bien longtemps. Affaiblis, privés des formidables caractéristiques physiques et magiques de vos ancêtres, vous êtes pourtant capable de faire des miracles de ces traces infimes de pouvoirs qui restent en vous. Vous dépassez votre héritage et contournez les limitations inscrites dans votre patrimoine. De ce fait, à l'heure actuelle, votre petit groupe est plus puissant que n'importe laquelle de mes troupes. Du moins pour un assaut ciblé."
- "Que vous faudrait-il pour vaincre Diablo?" Je demande tremblante.
- "Si Tyraël s'alliait avec moi, ou mieux si Impérius lui-même combattait à mes côtés, nous vaincrions. Mais le premier est dans votre monde et, d'après vos souvenirs, est blessé, et le second ne combattrait jamais pour protéger l'humanité. Il préfère sans doute que les démons vous purgent ou vous convertissent pour avoir la légitimité de vous exterminer ensuite." Je déglutis. "Quant aux autres aspects angéliques, ils sont à la fois plus faible et ou simplement désintéressés."

Je réfléchis à toute allure. Il doit bien y avoir une solution.

- "Izual n'était pas un simple soldat lui, je me trompe? N'y a-t-il pas d'autres anges comme lui, animés de volonté propre et capables de combattre? Il n'y a pas que vous et des milliers de fourmis dans votre monde..." Je tente, mais elle secoue la tête lentement.
- "Les anges conscients sont des millions, c'est vrai. Mais beaucoup ne servent pas sur le front. Ils ont d'autres fonctions. Ils sont peu nombreux à mener nos armées et à combattre. Mais même ceux-là ne suffiraient pas. Regardez... vous avez détruit Izual en quelques minutes. Il était pourtant le lieutenant de Tyraël."

Je commence à hyperventiller. J'ai peur, si peur. Je sers mes bras autour de ma taille. Le souvenir de la blessure que Diablo m'avait infligée est cuisant. Étrangement, je sens mon sang démoniaque se réveiller également. Pendant quelques secondes, je sens la présence de Méphisto en moi. Je frissonne. Comment puis-je affronter le démon le plus puissant des enfers dans mon état psychologique?

Puis je réalise soudain ce qu'implique réellement le choix qu'elle me propose. Une rigole de sueur glacée se forme entre mes omoplates et coule le long de mon échine.

Je ne suis pas seule et mes compagnons se jèteraient à corps perdu dans le combat si je m'engageais. Rolf avait été le premier à émettre l'idée d'affronter Diablo, et je le croyais. Je me voyais presque victorieuse, temps qu'il me tenait la main. Quant à Astrid, elle est toujours prête à combattre, quelle que soit la situation. C'est une guerrière née. Même Cain a changé et a participé brillamment au dernier combat. Si je fais le choix de me battre, je les emmène avec moi, quelque soit l'issue.

Je souris, mais c'est à cause de l'ironie de la situation. Je me retrouve dans le même dilemme que la cheftaine et ses sorcières et je la comprends douloureusement. Le choix que je dois faire conditionnera l'avenir de mes compagnons d'une manière qui pourrait leur être fatale. La cheftaine savait que ceux qui se battent avec moi sont investis au point de mourir pour mon objectif. Elle me l'avait reproché et elle avait eu raison. Mon combat lui a arraché l'amour de sa vie.

Pendant un instant, j'analyse froidement ce que provoquerait la mort de l'un de mes compagnons.

La mort de Cain serait un crève-cœur, c'est certain. Celle d'Astrid serait terrible. La douleur serait probablement aussi forte que la perte de Moiraine. Nous avons partagé beaucoup de choses. Elle est devenue ma sœur et mon guide comme cette dernière. Je ne souhaite jamais revivre cela. Et puis, il y a Rolf. Je ris doucement maintenant. La froide analyse laisse place à une peur panique alors que je réalise que je ne peux même pas concevoir sa mort. Ce moment ne peut simplement pas exister. Notre lien insensé - pour reprendre les mots d'Auriel - nous rend indissociable. S'il meurt, je cesserai de vivre, j'en suis certaine. Je ne vois pas d'autre alternative. Mais comment en suis-je arrivée là?

Toutes ces choses sont arrivées si vite dans ma vie que je n'ai pas vu cette transformation profonde. Pour moi la fusion n'était qu'une expérience nouvelle. Je n'avais jamais envisagé que ce soit aussi ancré dans mon être. Est-ce que Rolf le sait? Est-ce qu'il ressent la même chose que moi? L'a-t-il prémédité?

J'essaie de me calmer. Je reprends un exercice simple de respiration pour discipliner mon coeur. Je lève la tête vers l'archange et plonge mon regard dans ce vide infini dissimulé par sa capuche.

- "Si je prends la décision de combattre, mes amis risquent de mourir." Dis-je d'une voix tremblante. C'est le mieux que je puisse faire.
- "En effet." Répond Auriel posément.
- "Si je prends la décision de me réfugier dans la forteresse, je prends le risque que tout Sanctuaire tombe."
- "C'est exact." Et toujours ce ton détaché.
- "Vous êtes l'espoir… Alors, dites-moi où est l'espoir là dedans!" Je m'exclame.
- "L'espoir est partout. Si vous laissez Sanctuaire à son sort, il se peut qu'en me trouvant, l'envoi de mes armées pour juguler l'afflux de démons suffise à sauver votre monde. Tyraël est de l'autre côté après tout. Il combat du côté des mortels. Et vous existez. Sans doute d'autres humains avec de grands pouvoirs comme vous peuvent renverser la balance en votre faveur. Vous n'êtes plus le pivot de cette bataille là, maintenant que mes armées sont en train d'intervenir. En revanche, ici vous pouvez agir sur le futur, de manière certaine et sur le très long terme. Éliminer Diablo reviendrait à offrir à Sanctuaire plusieurs siècles de paix. Si tu décides de combattre, vous devenez l'espoir." Par cette formulation, elle entérine le fait que mes compagnons feront ce que je choisirai. Je déglutis. "Et… si tu décides de combattre, je me tiendrai à tes côtés, comme je l'ai toujours fait." L'image de l'aura qui enchante mon arc s'imprime dans mon esprit. "Seulement, cette fois-ci, je serai là en personne."
- "Et mes compagnons…"
- "Offrir un futur au Sanctuaire et protéger la Pierre Monde va au-delà de la vie de chacun."
- "Vous dîtes cela, mais vous êtes immortelle!" Je crie soudain. "Que vous mourriez ou non, quelle différence? Savez-vous juste ce que cela fait de perdre quelqu'un de cher? Non! Puisque que vous n'avez qu'à attendre pour qu'il réapparaisse dans sa vie suivante. Savez-vous même ce qu'est l'amour ? Vous contemplez des siècles, des millénaires comme s'il s'agissait d'un clignement de paupière, étranger à la fragilité de la vie humaine. Nous ne sommes pas comme vos fourmis. Si nous mourons, nous ne revenons pas! Et la souffrance de ces pertes est pour les survivants parfois incommensurable."

Je suis en train de paniquer à nouveau. Le court moment de stabilité que je m'étais octroyé est balayé par le simple fait d'imaginer la mort de mes compagnons. Auriel me répond aussi calmement qu'à chaque fois.

- "C'est pour cela que je te pose la question. Parce que je n'ai pas le droit de faire de toi et tes compagnons mes soldats sans consentement et parce que je ne peux pas comprendre les enjeux pour toi en tant qu'entité finie." Je suis désarmée par son intervention, mais ce qui suit me laisse sans voix. "Cependant, même si nos existences diffèrent, l'amour est un sentiment que nous comprenons et que nous partageons avec vous, mortels. Que nous soyons ange ou démon n'y change rien. Vous ne seriez pas venus jusque là et nous ne serions pas en train de converser si tel n'était pas le cas." Sur le moment, je pense qu'elle veut parler de la genèse de Sanctuaire et des premiers humains issus de l'union des anges et des démons, mais elle me détrompe. Enfin en quelque sorte. "C'est la deuxième raison pour laquelle, je te voulais seule avec moi." Elle marque une courte pause avant de reprendre. "Je pense que toi et d'autres humains probablement sont le fruit d'une terrible erreur que j'ai faite il y a bien longtemps. Comme je le disais plus tôt, rien n'est le fruit d'un simple hasard. La volonté d'Anu est obscure..."

La manière abrupte avec laquelle elle me dit cela me scie les jambes. Je ne sais pas ce qu'elle souhaite me révéler dans le détail mais je suis certaine que cela va être très difficile à encaisser et je ne suis définitivement pas prête.

- "Que voulez-vous dire?" Je demande néanmoins.
- "Les Néphalems étaient des créatures incroyables, conciliant ce qui semblait ne jamais pouvoir l'être. Les traits angéliques et démoniaques de leur ascendance étaient, pour la première génération, très clairement définis. Mais pour les générations suivantes, les traits se sont mélangés dans une palette de nuances incroyables. Il y a eu des Néphalems très puissants de toutes générations mais la première purement Néphalem restera globalement la plus forte, égalant, voire surpassant, le conseil Angilis et les Seigneurs des enfers, car ils ne furent pas altérés par la Pierre Monde. Mais les Néphalems nés en Sanctuaire ne furent pas les premiers."

Elle marque une courte pause à nouveau. Même si je ne distingue pas son visage, son allure transpire la honte. Elle reprend cependant avec le même ton détaché qu'avant.

- "Anges et démons s'affrontent depuis la nuit des temps, mais nous ne formions qu'un avant qu'Anu ne se divise. Nous nous opposons mais nous sommes aussi capables de nous rapprocher. L'humanité n'existerait pas si nous étions incapables de nous aimer. Des anges et des démons rebelles ont peuplé le Sanctuaire et leur progéniture donna l'humanité, mais tout ce qui existe en l'humanité ne vient pas seulement d'eux. Il y a des sentiments puissants qui vous animent qui sont imprimés en vous qui ne faisaient pas ou peu partie du mélange initial, ou du moins n'auraient jamais dû s'exprimer avec autant de passion. Lorsque Tyraël vous a étudié avant de décider d'intervenir en votre faveur. Il m'a montré le résultat de ses études lors de la première invasion démoniaque du Sanctuaire. Il ne comprenait pas pourquoi vous étiez aussi nourri de haine et d'espoir. Deux sentiments très différents qui peuvent vous amener à accomplir l'impossible. Mais moi je connaissais la raison et je n'ai jamais pu lui dire et je ne pourrai jamais le révéler à quelconque ange."

Je commence à trembler. Je ne veux pas entendre la suite, et pourtant je suis incapable de bouger. Comme si mon corps me refusait le droit de rester ignorante. Je sais qu'Auriel ne me retient d'aucune manière. Je sais que la décision m'appartient, mais je suis engluée là par mon incapacité à réagir de manière cohérente. Lorsqu'elle me raconte l'origine de ma propre existence, je suis au bord du malaise.

- "Moi Auriel, incarnation de l'espoir, j'ai été l'amante de Méphisto, le Seigneur de la haine." C'est comme un coup de massue. "Pour vous, mortelle, cette idylle représenterait plusieurs siècles, mais pour moi ce ne fut qu'une histoire passagère, et intense. Je l'ai aimé et je pense que c'était réciproque. Nous ignorions que les anges et les démons étaient à ce point compatibles. Et de notre union est né une créature que Méphisto a tué aussitôt après sa genèse.

Cet enfant étrange était sans doute le premier Néphalem, bien avant que ceux du Sanctuaire ne viennent au monde. Une créature tristement mortelle que j'ai aimé pendant cette fraction de temps qui m'ait été offerte d'être en sa présence. De douleur, j'ai presque tué Méphisto, mais mes émotions le rendaient plus fort et je n'ai réussi qu'à le blesser gravement. J'ai fui avec mon enfant mort, ne sachant vers qui me tourner. Étant donné ma position dans le conseil Angilis, les autres aspects auraient pu se retourner contre moi pour avoir eu une liaison avec un démon. Ne sachant pas de quel côté de la création mon enfant se réincarnerait, si il était possible qu'il se réincarne, j'ai fait le choix de le rendre à l'origine de tout, espérant que cela effacerait les traces de mon écart. J'ai jeté le corps dans la Pierre Monde qui était en notre possession durant cette ère.

J'ai aujourd'hui la conviction que la pierre a distillé dans l'humanité les essences angéliques et démoniaques qui le composait, c'est-à-dire la mienne et celle de Méphisto. Et que toi particulièrement est ce qui reste de mon enfant ou du moins un lointain écho. Une sorte de résidu de l'union improbable de l'espoir et de la haine.

Nos essences n'auraient jamais dû avoir autant d'impact en Sanctuaire et pourtant j'imagine qu'elles ont marqué, au fil des générations, de nombreux humains, comme vous ou le demi-homme."

Je tombe à genoux dans les cendres. Mes jambes ne me portent plus. C'est plus que je puis assimiler.

J'ai la tête qui tourne. Nous possèderions tous à différents degrés une partie de ce Néphalem qui n'aurait pas dû voir le jour et que la Pierre Monde a absorbé puis restitué dans l'humanité sous différentes formes. Des sentiments, des passions qui dirigent nos existences ou des fragments de pouvoirs qui ne se lient à rien comme pour certains d'entre nous - Rofl… Moiraine… Moi… et combien d'autres encore. En somme, tous ceux qui possèdent une étincelle Néphalem imparfaite. Pire encore pour moi dont les deux parts se rejettent presque mutuellement, à l'image de cette rupture brutale entre Auriel et Méphisto.

- "Ne sommes-nous rien d'autre que des vaisseaux de vos essences? N'y a-t-il rien d'autre? Sommes nous condamnés à rejouer les mêmes erreurs que vous?" Ma voix part dans les aigus alors que la colère emplit mon cœur.
- "L'humanité est bien plus libre que nous le sommes, mortelle. Anges et démons sont piégés dans le conflit originel et ce jusqu'à ce qu'un des partis gagne. Qu'importe l'aspect que nous représentons, nos pouvoirs, nos désirs, nos aspirations… nous ne ferons que cela jusqu'à la fin des temps ou jusqu'à ce qu'un autre chemin émerge. Vous, mortels, avez un libre arbitre. Vous pouvez choisir vers quoi vous tourner et à quoi servira votre existence."
- "Vous plaisantez !" Je m'exclame outrée. "Vous nous avez directement ou indirectement façonnés à votre image. Nos peuples se sont entre déchirés pendant des siècles, comme vous. Je suis certaine maintenant que vous avez même une influence majeure sur ce que nous sommes. Anges et démons n'ont-il pas bridés les premiers Néphalems par peur de ce que nous pourrions réellement devenir. Nous sommes ce que vous avez bien voulu que nous soyons. Ne me parlez pas de libre arbitre!"
- "L'héritage est différent de la destinée." Me répond Auriel. "Vous en êtes la preuve vivante. Votre corps éthéré ne reflète aujourd'hui que votre part démoniaque ou presque. Vous êtes prête à sombrer du côté du mal, pourtant vos actions et vos choix portent la marque d'un cœur bon et d'un esprit éclairé. Pourquoi votre nature ne vous influence-t-elle pas plus ? Parce que vous êtes capable de surmonter ce que vous êtes pour devenir ce que vous souhaitez. Ce qui n'est pas mon cas."

Je suis sidérée par sa démonstration mais une part de moi refuse d'accepter. Je regarde le sol dans lequel je suis agenouillé. Cette cendre d'anciens anges soldats privés de volonté. De la simple chaire à canon. Puis mes yeux glissent vers là où se trouvait le lieutenant de Tyraël.

- "Si c'est vrai…" Je commence à mi-mots. "Pourquoi les anges peuvent-ils être corrompus? Changer de nature comme Izual l'a fait. L'inverse est-il seulement possible ? Est-ce que par le passé des démons sont devenus des anges? Parce que je ne comprends pas votre point de vue. Si le changement est possible chez vous, alors nous n'avons rien d'exceptionnel. Vous vous mentez simplement à vous-même."
- "Tu nous opposes par simple conception du bien et du mal parce que nous représentons des vertus - sagesse, valeur, justice, foi, espoir - et les démons des aspects négatifs - terreur, douleur, haine, angoisse, mensonge, destruction, pêcher. Mais jamais nos aspects respectifs ne s'opposent dans ce qu'ils représentent. Nous évoluons sur des échelles de valeurs différentes. La seule chose qui nous oppose vraiment est notre essence profonde. Nous sommes l'ordre et eux le chaos. Il n'y a ni mal ni bien là dedans. La mutation s'opère pour un ange si les démons réussissent à détériorer suffisamment l'énergie primordiale dont nous sommes composés. Le processus est long et terrible mais pas impossible. L'inverse cependant est presque irréalisable. Une fois l'énergie qui nous compose est altérée et sujette au chaos, la transformation inverse est pratiquement irréversible. Seul le chaos lui-même peut s'apaiser, mais les démons font en sorte que cela ne se produise jamais. Ils maintiennent le déséquilibre."
- "Cela veut dire qu'ils gagneront à la fin!" Je m'exclame horrifiée par cette logique qui s'impose à moi.
- "Si nous ne faisons rien. Oui, en quelque sorte." Répond Auriel sans la moindre once de défaitisme dans la voix. "Ils nous détruiraient sans aucun doute. Mais s'ils restent sur cette trajectoire, ils détruiront tout ce qui existe, eux y compris. Nous sommes tous fait d'énergie primordiale après tout, les démons pas moins que nous. Il existe un point de non retour qu'ils ne doivent pas franchir eux même s'ils veulent prévaloir. Mais je doute qu'ils puissent s'arrêter à temps. C'est dans leur nature d'apporter la destruction. Hélas, l'univers mettrait une éternité à se remettre d'un tel cataclysme et il faudrait sans doute des millions d'années avant que nous réémergions des limbes. L'éternel conflit, la fracture d'Anu ne mène qu'à cela. Une guerre éternelle entre des forces opposées ou la fin de tout. Aussi complexes soient nos vies et nos histoires, anges et démons sont piégés à jamais par leur nature. C'est pourquoi je place mes espoirs dans l'humanité qui l'un dans l'autre est meilleure que nous. Pour l'heure, je m'en remets à toi, mortelle, car aussi faible soit ma part angélique en toi, tu es moins mauvaise que certains anges. Et j'ai naturellement confiance dans un cœur vertueux." Elle tend sa main en armure vers moi. "En toute connaissance de cause, choisis-tu de devenir mon bras armé."

Mes larmes se mettent à couler sans que je puisse les retenir. Je ne sais pas comment réagir autrement à cette énorme pression qui pèse sur mes épaules. Ce choix est l'un des pires que l'on puisse me demander. J'aimerai qu'Akara soit là, à mes côtés. Elle saurait quoi faire, elle. Elle me donnerait un ordre clair. Je n'aurai qu'à obéir. Je saurai qu'elle ferait le meilleur choix. Elle est tellement plus sage que moi. J'aimerai revenir des années en arrière alors que je grattais la terre pour faire pousser de maigres récoltes avec mes parents biologiques. J'aimerai redevenir inconsciente de la complexité du monde et me laisser avaler par lui lorsque la fin approchera. Je ne veux pas choisir entre le Sanctuaire et les seules personnes qui comptent pour moi. Je ne veux pas.

Je lève la tête vers Auriel et sa main tendue. Seules ses ailes bougent. Elles flottent lentement à un rythme qui n'est déterminé par aucun déplacement de l'air. Le reste de son corps est parfaitement immobile, lui donnant un air de statue.

Nous restons figées ainsi un long moment. Dans ma tête se déroulent une multitude de scenarii. Presque tous finissent par notre anéantissement. Quelques-uns nous voient victorieux. J'imagine ce que pourrait être ma vie après, si je survis. Je n'ai aucune idée de comment réintégrer la normalité après cela. Je ne sais pas comment je pourrai surmonter une expérience comme celle que je suis en train de vivre. Mais je suis progressivement convaincue d'une chose. Si je n'essaie pas de toutes mes forces, je ne pourrai pas supporter de vivre, protégée dans la forteresse, sachant que mon monde est détruit ou a sombré. La même conviction qui m'a fait me relever dans le Labyrinthe sous la cathédrale de Tristram alors que j'affrontais pour la première fois les ténèbres les plus sombres est en train de gagner mon cœur à nouveau.

Alors, ma main tremblante rejoint doucement celle d'Auriel. Lorsqu'elle referme sa prise sur mon poignet, je me sens investie d'une force nouvelle et incroyable.

- "Je salue ta bravoure, mortelle." Déclare l'archange en m'aidant à me relever. "Tu viens d'embrasser ta destinée. Une dernière chose..." Elle semble me détailler, même si je ne vois pas son visage. "Mon secret est ton secret désormais. Je ne te briderai pas, car j'ai confiance en ton jugement, mais aucun ange ni démon ne doit savoir ce qu'il en est. Sommes nous d'accord?"
- "Rolf…" Je murmure.
- "Fais ce que tu veux pour tes compagnons, mais tant que tu seras ici sous ma vigilance, tu ne diras rien."
- "Je ne dirai rien." Je jure.

Elle n'a pas besoin de me menacer ouvertement. Je sais que c'est la mort qui m'attend si je ne tiens ma langue et je ne doute pas qu'elle me surveillera d'une manière ou d'une autre. Après son discours sur la nature intrinsèque des anges, je sais maintenant qu'elle pourrait m'ôter la vie sans le moindre remord. Sa priorité est de préserver l'ordre. Révéler son secret irait simplement à l'encontre de cela et ferait de moi son ennemie.

Ma décision formulée, ses ailes de lumière m'enveloppe avec douceur et nous décollons aussitôt. La sensation grisante du vol est atténuée par la peur qui tord mes entrailles. Si bien que je prête à peine attention au paysage désolé qui défile sous mes yeux, ou à la forteresse qui grandit rapidement à l'horizon.