Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Je me cache d'hors et déjà pour le chapitre qui va suivre :).


Acte 2 - Sixième partie : Liés

Chapitre 2 : Retour à Sanctuaire

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Nous devons attendre encore plusieurs jours avant de pouvoir repartir à Sanctuaire. Le temps pour Tyraël de reprendre suffisamment de forces pour être capable, avec l'aide d'Auriel, d'ouvrir un portail de voyage stable pour nous faire passer tous les quatre. Nous apprenons que franchir les frontières des mondes demande une énergie colossale. Elle a été comblée par un immense sacrifice humain par Méphisto, et Diablo canalisait l'énergie de son royaume pour ouvrir la faille qui a fait pénétrer ses armées en Sanctuaire. Sans avoir recours à ce genre de subterfuge, les archanges doivent user de leur énergie vitale pour nous permettre de passer.

Rolf et moi profitons de chaque moment que nous pouvons nous accorder un peu de temps pour explorer notre lien. Je suis ses conseils pour appréhender les subtilités de sa vision particulière. Et bientôt quand il n'est pas là, je commence à pouvoir sentir par moment sa présence. Un peu comme l'aura fantôme de Moiraine accrochée à mon arc. Je sais qu'il n'est pas avec moi, mais j'ai conscience de ce qu'il fait ou ressent. C'est étrange mais fort agréable.

Je suis presque déçue lorsque le moment de partir arrive enfin, mais il me tarde de revenir dans notre monde autant qu'il tarde à Rolf. Son besoin de revenir supplante ma peur de la guerre.

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Tyraël et Auriel nous emmène au milieu d'une plaine déserte de sable noir. Le passage qu'ils créent à deux est comme une petite fracture à taille humaine dans l'espace devant nous.

- "Le passage mène normalement dans la montagne, sur les terres barbares. J'ignore où exactement. Je suis navré. C'est le mieux que je puisse faire. Dès que je serai suffisamment remis de mes blessures, je vous rejoindrai." Nous assure Tyraël.

Je l'observe un instant. Son armure est toujours brisée en plusieurs endroits mais il ne saigne plus. À sa posture, il est évident qu'ouvrir ce portail lui demande beaucoup d'énergie. Nous ne tardons donc pas. Cain et Astrid sont les premiers à traverser. Rolf et moi passons ensemble à la suite.

La traversée est instantanée. Lorsque j'ouvre les yeux, la clarté m'éblouit et le froid me saisit. Mon armure de cuir n'est définitivement pas faite pour des températures aussi basses. En me voyant frissonner, Cain réagit tout de suite. Il s'approche de moi et, en quelques gestes, dessine les symboles arcaniques de l'enchantement qui me permettra de conserver ma chaleur corporelle.

- "Il va falloir que vous m'appreniez ça de toute urgence." Je lui glisse.

Il me sourit tandis qu'il le reproduit pour lui-même. Astrid les connait déjà et avec un petit clin d'œil s'enchante à son tour. Seul Rolf semble parfaitement insensible au froid.

Je regarde tout autour de nous. Revenir en Sanctuaire m'a paru la chose la plus simple du monde mais aussi la plus incongrue. Je peine à réaliser que quelques secondes auparavant je me trouvais en dehors des limites de notre réalité avec des anges. Je suis à la fois heureuse que le retour soit si simple et anxieuse pour ce qui va suivre.

Nous nous trouvons sur un petit sentier forestier enneigé qui grimpe. Le druide nous invite à le suivre. Nous gravissons la côte un peu raide pendant quelques minutes et sortons de la forêt. Nous sommes presque en haut d'un col et la vue sur la chaîne de montagne est splendide.

Ce n'est pas le froid qui me fait frissonner cette fois-ci. Simplement la majesté des terres barbares. Je me souviens de la première fois que je les ai vues quand Jarzeth m'avait initiée à la magie. Aujourd'hui, elles me semblent encore plus belles qu'avant. Je ne sais pas si c'est l'émotion d'être à nouveau dans mon monde ou si il s'agit de celle palpable de Rolf que je partage.

Je me tourne vers lui et l'observe un moment. Il a gravi un rocher pour prendre encore plus de hauteur. Il scrute l'horizon d'un air grave mais avec une sorte de tendresse qu'il ne peut dissimuler dans son regard. Oui, il aime énormément ses terres. C'est évident. De nous quatre, il est celui qui est le plus touché par ce retour sur le plancher des vaches.

Je le rejoins maladroitement. Mes bottes glissent sur la pierre humide. Il m'aide à franchir les derniers centimètres. Je me tiens quelques instants à ses côtés et regarde dans la même direction que lui. Il me prend la main et je me laisse aller. A travers le lien, je vis maintenant pleinement ce qu'il ressent. Je souris émue. La vibration du monde est si intense. Tout est encore plus beau, à travers nos sens mêlés.

Mais je sens aussi une douleur sourde et lointaine qui vient comprimer ma poitrine. Elle n'est pas humaine, mais je la comprends en quelque sorte, parce que Rolf la comprend.

- "C'est le Sanctuaire qui a mal?" Je demande à mi-mots.
- "C'est plus complexe que cela. Sanctuaire ne ressent rien. La Pierre Monde ne ressent rien. Mais tout ce qui y vit, tout ce qui y est relié, oui. Vous ressentez la peine des barbares, leur peur. Vous ressentez la douleur de la nature qui est mutilée pour l'effort de guerre. Vous ressentez la détresse des miens." Je déglutis.
- "Où sont-ils ?" Il tourne la tête vers l'Est.
- "Au-delà de Sescheron." Il ferme les yeux. "La terre est ouverte. J'ignore pourquoi. Ils cherchent un passage vers le nord, mais cela ne sert à rien. Ils sont désorientés et apeurés. Ils ont peur d'arriver trop tard. Ils combattent férocement des ennemis en grand nombre."
- "Comment savez-vous tout cela?" Je demande étonnée et inquiète.
- "Peu de druides ont un lien aussi pur que le mien avec la nature. Nous ne ressentons pas les mêmes choses. Beaucoup sont liés uniquement à leur part bestiale qui est la plus simple à atteindre. Quelques uns sont liés uniquement au royaume végétal qui est plus complexe à appréhender. Très peu ont réussi à se lier aux deux, comme moi. Mon lien au royaume végétal fait que les arbres sont une extension de moi. Je peux voir et sentir très loin grâce à cela. Particulièrement, si proche de la Pierre Monde." Il regarde vers le sol. "Leurs racines forment un réseau immense et invisible qui communique sur des distances phénoménales. Je perçois à travers elles le gouffre béant qui bloque le passage."
- "Mais aucun de vos frères ne le voit aussi?"
- "Annor, tout ceci est très complexe." Il soupire.
- "Dites-moi." J'insiste.
- "L'intensité de ce que nous ressentons est liée à beaucoup de facteurs. Mais la proximité avec un traumatisme naturel en est un prépondérant. Nous pouvons nous isoler de cette souffrance qui peut devenir débilitante, mais alors nous ne sommes pas plus à même que les autres humains à comprendre l'obstacle qui nous fait face. Mes frères sont aveuglés par la douleur de la nature autour d'eux. Les seuls capables de se lier au monde végétal comme je le fais, sont piégés. Ils sont dans un nexus. Imaginez ce que vous ressentez actuellement à travers moi, mais multiplié par cent ou mille." Je frissonne. "Ils ne peuvent pas voir. Ils n'ont pas eu le recul suffisant pour avoir une vision d'ensemble, surtout pris dans des combats comme ils le sont. La fracture est immense." Il ferme brièvement les yeux. "Deux cents kilomètre, peut être plus. Et elle est très large et profonde. Même sous forme animal, ils auront du mal à la franchir. Ils avancent donc à tâtons, en espérant trouver un passage."
- "Mais cela veut dire aussi qu'ils sont arrivés sur les lieux au moment où l'incident a eu lieu." Rolf acquiesce.
- "Oui… et cela a été prémédité. Les seigneurs démons ont visiblement toujours une longueur d'avance sur nous."

Le druide se tourne enfin vers moi. Lorsque je croise son regard, je comprends très vite que ce qui va suivre ne va pas me plaire du tout.

- "Vous ne venez pas avec nous, n'est-ce pas?" Il me sourit tristement.
- "Je dois trouver mes frères et mes sœurs pour les mener jusqu'à Arrogath. Ils ne franchiront jamais le gouffre de Sescheron sans cela. Depuis que j'ai choisi la voie druidique, je suis voué corps et âme à la protection de la Pierre Monde. Mes frères n'abandonneront jamais les barbares. Ils mourront en essayant de franchir ce gouffre, aveugle comme ils sont."
- "Ils mourront… vous mourrez en essayant de protéger la Pierre de toute façon." Ma voix s'étrangle.
- "Tout comme vous, ou Astrid. Et même notre chez Cain..." Me dit-il en souriant. "Cela n'a rien de différent."
- "La différence est que vous ne serez pas à mes côtés."
- "Annor, je sais que vous allez avoir mal mais vous allez devoir grandir encore un peu." Je pince les lèvres. Je ne suis pas vexée par sa remarque. Il a simplement raison. J'anticipe simplement la séparation avec angoisse. "Vous allez devoir devenir autre chose que ce que vous êtes." Continue-t-il. "Vous êtes une meneuse née, mais dans ce combat qui nous attend, vous allez devoir être un simple soldat, d'une armée qui vous dépasse. Même si ce n'est qu'un temps." Il me montre du doigt le nord, vers une chaîne de montagnes partiellement dissimulée par les nuages. "La montagne sacrée se trouve à plus de mille kilomètres. Tout autour, il y a des forts barbares qui sont assujettis à Arrogath où le jarl suprême réside." Il balaye de la main l'espace devant nous. "Je parle de centaines de milliers de barbares qui sont prêts à mourir pour Sanctuaire. Mais aussi les milliers de mages qui sont venus du Khéjistan et qui continuent d'affluer. L'armée réserviste de l'Ouestmarch progresse aussi dans cette direction. Et, je l'espère, les amazones. Les druides ne sont qu'une poignée en comparaison, mais nous avons le royaume animal avec nous." Je me souviens alors de l'arrivée triomphale de Rolf pendant que nous reprenions le monastère. A lui seul, il avait levé une nuée de corbeaux qui avait englouti l'armée infernale. J'imagine à peine ce que quelques centaines comme lui peuvent faire. "Aussi différents que nous soyons, tout Sanctuaire est en train de se dresser face aux démons, comme le sang qui coagule dans une plaie pour former une croûte protectrice face aux menaces extérieures." Poursuit-il. "Vous et moi nous ne sommes qu'une infime partie de cet afflux incroyable. Mais aussi petits soyons nous, nous pouvons faire beaucoup si nous sommes au bon endroit, au bon moment. Regardez ce que l'on a accompli jusque là…"
- "Mais…" Il m'interrompt.
- "Ma place est près des miens pour les libérer. La vôtre est auprès des barbares. Vous allez les aider à votre manière. Et je sais d'instinct que ce que vous êtes au fond de vous, fera émerger quelque chose de grand. Vous serez rapidement indispensable à mes frères de sang…"
- "Je ne veux pas être indispensable. Je ne vais pas supporter cette séparation. Pas cette fois-ci. Rolf, le lien est si fort désormais." Je souffle, fébrile.
- "Notre chemin nous mènera quoiqu'il arrive au même endroit, au cœur du monde. Nous emprunterons simplement deux veines différentes."

Je reste accroché au regard de Rolf pendant un moment. Il n'est pas vraiment plus vieux que moi. Quatre ou cinq ans peut-être. Mais il a la sagesse d'un homme qui a vécu plusieurs vies. Mon cœur se sert à l'idée de devoir le laisser partir. J'ai peur. Mais je sais que je ne pourrai pas le retenir. Jamais. Une idée curieuse me vient alors.

- "Je pourrai venir avec vous." Je propose à voix basse. Il secoue la tête lentement.
- "J'irai bien plus vite seul. Mon corps est adapté à des contraintes extrêmes qui vous seraient difficiles à supporter. A l'Est, ce sont les Terres de l'Effroi. La nature y est particulièrement hostile. Les terres barbares près de Sescheron sont également très dangereuses. Je peux passer, mais vous… elles pourraient vous tuer. L'urgence fait que je ne peux pas m'arrêter pour vous protéger. Si vous venez, j'échouerai dans ma mission. Notre lien fait que je ne pourrai jamais vous laisser face à un danger mortel."
- "Mais vous pouvez me laisser en affronter d'autres…" Je réplique un peu puérilement. Il me sourit.
- "Vous êtes avec Astrid et vous allez dans un fort barbare. Vous serez bien entourée. J'ai confiance en vous et en eux."
- "Vous aviez déjà pris votre décision avant que nous revenions ici, n'est-ce pas ?"
- "Oui." Je pince les lèvres. Il me prend par les épaules. "Je vous ai préparé à cela. Je reste à vos côtés quoiqu'il arrive." Dit-il. Je comprends que les expérimentations des derniers jours ne tendaient à renforcer notre lien pour que je ne me sente pas séparé de lui. Je me renfrogne cependant. "Annor, nous vivrons. Nous nous reverrons. J'en suis certain."

Les larmes me montent aux yeux et je me jette dans ses bras comme une enfant dans les bras de ses parents. Rolf m'enlace doucement. Je profite de sa force. Je m'imprègne de lui.

- "Nous sommes liés." Me dit-il calmement à l'oreille. "Tant que la Pierre Monde existe, vous me sentirez toujours auprès de vous, comme je vous sentirai toujours auprès de moi. Ça ne changera pas."

Je brise l'étreinte à contre cœur et je reste obstinément muette. Ce n'est pas que je ne comprends pas. C'est plutôt que je n'accepte pas. Nous redescendons finalement de notre perchoir et rejoignons les autres en contrebas. Rolf explique la situation. Je sens le regard d'Astrid se poser sur moi plus d'une fois, mais je me détourne.

- "Il y a des combats un peu plus loin au nord ouest." Explique le druide. "Je sens une grande concentration de vie. Sans doute un fort est-il pris d'assaut. Je dirai à deux ou trois jours de marche, à la foulée de Cain." Le vieil homme se crispe mais ne dit rien. "Arrogath se trouve plein nord à plusieurs jours de marche. Sans doute bien plus de deux semaines. Et par delà, en ligne droite, le mont Arréat abrite la Pierre Monde. Je devine de nombreux combats également sur le chemin."
- "Allons vers le fort." Propose Cain. "Je vais être un poids pour vous si nous devons nous éterniser dans la montagne."

Je hoche simplement la tête. Pour le moment, je ne crois pas être capable de parler sans éclater en sanglots.

La séparation m'est extrêmement pénible, mais je reste forte. Après quelques accolades, prétextant qu'il lui serait encombrant, Rolf offre son bâton druidique à Cain qui semble intrigué autant par le geste que par l'objet, puis il s'élance sans un mot en direction de l'Est. Je le regarde disparaître progressivement dans la forêt d'où nous venions et lorsque mes yeux ne sont plus capables de le distinguer, même avec ma vision intérieure, mon cœur se sert violemment. Je reste stoïque, mais j'ai l'impression de mourir en dedans.


Ah vous l'aviez pas vu venir celle-là? Lol
Je pense que vous n'allez pas voir venir le chapitre suivant et tout l'arc qui vient :D