Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard
Encore un chapitre très dense.
Acte 2 - Septième partie : La montagne sacrée
Chapitre 2 : Le seigneur de la destruction
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Les jours qui suivent, je pars combattre seule. Illiam n'est pas en état psychologique de le faire. Je suis affectée sur les remparts des bastions intérieurs. Je découvre la formidable artillerie des armées de l'Ouestmarche. Ils ont amené avec eux des armes d'une précision redoutable et de destruction massive. La logistique bien huilée des barbares me semble ridicule à côté de la leur. Je dois apprendre beaucoup choses et rapidement pour m'adapter aux nouvelles stratégies de combat.
Je découvre avec horreur que ce que le porte-parole des armées de l'Ouestmarche et le druide oiseau ont dit est plus que vrai. L'armée démoniaque s'est renforcée et se fracasse avec la force d'une tempête contre les fortifications barbares. Je découvre de nouvelles horreurs de la création en des monstres difformes qui sont des amalgames de cadavres raccrochés entre eux par une magie aussi noire que perfide. L'armée charrie de nouveaux briseurs de sièges, toujours plus grands et machiavéliquement ingénieux. Il faut une énergie colossale pour les faire tomber.
Les mages du Khéjistan et de l'Ouestmarche s'allient pour déclencher des magies dévastatrices à même de réduire significativement le nombre d'assaillants, mais sans que je comprenne comment, les monstres reviennent toujours plus nombreux. Je commence à douter d'une victoire possible.
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Puis un jour, ma vision intérieure me permet de distinguer au milieu de la masse grouillante une forme différente des autres et surtout une influence démoniaque bien plus puissante que la normale. J'ai la certitude qu'il s'agit de Baal. Il ne ressemble plus à l'image que j'avais de lui, dans le corps décharné de Tal Rasha. A cette distance, je ne vois pas les détails, mais il me semble être bien plus imposant et être tracté sur une plateforme mobile par des monstres patauds. Il progresse très lentement, mais inexorablement dans notre direction.
Je cours jusqu'au poste de commandement du bastion où je suis affecté pour donner l'alerte. La présence du démon est rapidement confirmée par des soldats de l'Ouestmarche équipés de longues vues puissantes. Un plan de riposte est mis en place. Nous allons frapper vite et très fort.
Je suis réaffectée à la protection des scorpions qui vont être notre arme principale. Mais alors que le seigneur de la destruction arrive lentement à notre portée, je comprends que nous avons été piégés. La masse grouillante de démons se retire soudainement pour laisser place à une armée de créatures ressemblant vaguement à des porc-épics et au même moment dans le lointain s'élève des centaines de créatures volantes reptiliennes. Les premiers secouent leur dos épineux et projettent sur nos défenses une nuée de pics de la taille de carreaux d'arbalète. Leur portée est contre nature.
J'ai une chance inouïe d'éviter la première salve. Je vois s'écrouler autour de moi nombre d'archers et de soldats, le corps criblé d'excroissances chitineuses. Les mages prennent le relai pour détruire les projectiles avant qu'ils nous atteignent mais le mal est fait. Puis c'est au tour des monstres ailés de nous accabler. Depuis le début de ce conflit nous avions une sorte d'avantage car nous maîtrisions le ciel. Cette fois-ci, les démons prennent le dessus. Les monstres volants ne sont pas si nombreux, mais ils sont capables de cracher du feu sur nos positions. L'effet de surprise est ce qui est décisif et nous mettons hélas trop de temps à nous adapter à chaque nouvelle menace. Les monstres ailés ont le temps de détruire plus de la moitié des scorpions que nous comptions utiliser avant que nous puissions reprendre le contrôle de la situation.
Mes flèches abattent une vingtaine de ces monstres avant que je sois à court de munitions. Je vois autour de moi le chaos. Nous ne sommes plus que trois archers et deux machinistes autour de notre scorpion. Plus personne n'est là pour nous approvisionner en flèches. Si je peux continuer de combattre en générant des traits de glace, ce n'est pas le cas de mes frères d'armes. J'en interpelle un et lui demande d'aller chercher au moins un mage. Si nous pouvons tirer, il ne faut pas louper l'occasion. Baal est suffisamment proche pour que nous l'atteignons.
Je continue de protéger notre espace aérien pendant les quelques minutes, me semblant durer une éternité, qui précèdent le retour de l'archer. Il est accompagné de deux mages aux compétences très différentes. Je salue d'un hochement de tête sa clairvoyance. Le mage de l'Ouestmarche ne perd pas une seconde. Il dresse un bouclier magique autour de nous et de notre scorpion, ce qui me permet enfin de relâcher un peu la tension.
L'autre est un Vizjerei. Il prépare en silence un enchantement puissant. Les deux machinistes s'occupent déjà d'armer notre scorpion. Nous avons très peu de munitions, mais je sais qu'un coup peut suffire. Mon cœur bat la chamade. Je profite du court moment de répit que j'ai pour observer notre ennemi.
Le seigneur de la destruction est répugnant. Son corps est en train de se régénérer et certaines parties ne sont pas encore reformées. Il a une allure insectoïde, un peu comme Duriel, mais son tronc est plus humain et moins cuirassé. De longs tentacules, sans doute vestiges de Tal Rasha, dansent dans son dos. Je remarque un autre détail. Il tient sa pierre d'âme en collier. Il aura donc réussi à la récupérer des mains du drogué qui accompagnait Aidan. Ce n'est pas une grande surprise. Mais cela le rend plus dangereux. Il a récupéré au moins une partie de sa force originelle. Il reste cependant un espoir. La pierre d'âme n'a pas fusionné avec son corps. Cela veut dire que cette bête est réellement incomplète. Peut-être même défectueuse.
- "Il faut viser son coeur." Je crie aux machinistes pour me faire entendre dans le tumulte.
Sans rien dire, ils font les réglages. Tout le monde est extrêmement concentré. Tout se passe ensuite très vite. Le Vizjerei enchante le premier pieu, l'autre mage annule son bouclier le temps que les machinistes tirent. Notre projectile fend l'air et traverse une distance phénoménale. A notre grande satisfaction, il touche sa cible en plein thorax. L'explosion magique arrache une partie du corps du démon au passage. Même d'aussi loin, nous pouvons tous entendre le hurlement de douleur de Baal. Mais le sentiment de victoire est de bien courte durée. Ses chairs se régénèrent aussi vite qu'elles ont été arrachées et sa réplique est d'une brutalité phénoménale.
Je n'arrive pas à voir comment il fait exactement mais, je vois sa pierre d'âme se mettre à briller soudainement alors qu'une boule d'énergie noire se forme devant lui. Il la relâche et elle fonce sur nous à une vitesse qui ne nous laisse aucune chance d'esquiver ni le temps d'essayer de nous protéger. Lorsqu'elle atteint le rempart où nous nous trouvons, rien ne résiste. L'explosion de magie nous soulève de terre de plusieurs mètres en même temps que l'intégralité du sol et du mur qui nous protégeait. Une explosion secondaire me souffle littéralement et je suis propulsée dans les airs avec tous les soldats qui se trouvaient autour de moi. Je vois sous mes pieds le rempart du bastion s'effondrer sur une dizaine de mètres au moins. Je n'ai aucune chance de survivre à la chute. Je m'accroche à mon arc comme s'il pouvait me retenir alors que la gravité reprend le dessus et que je tombe à une vitesse vertigineuse. Je sens soudainement Rolf à mes côtés. Il a peur. Il a mal. Il sait que je vais mourir. Je ferme les yeux alors que ce qui reste de la plateforme sur laquelle je me tenais quelques secondes auparavant s'affaisse un peu plus.
Mais mon corps est secoué par de nouvelles explosions avant que je ne touche le sol. J'ai l'impression d'être une poupée de chiffon cognée et ballottée par un enfant capricieux. Je perds connaissance alors que l'un des chocs manque de m'arracher la tête.
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Je reprends conscience dans un océan de douleur. La nuit est tombée et le bastion est presque silencieux. Je ne peux pas bouger. Les muscles de mon dos ont subi de trop fortes tensions. Ma vue est brouillée mais je distingue du mouvement au loin. Il me faut un moment pour comprendre que c'est l'armée démoniaque qui poursuit sa lente progression vers le Mont Arréat. Je me mets à pleurer.
"Ne faites pas de bruit. Il reste des démons dans les ruines." Murmure quelqu'un près de moi. Je me mords la lèvre pour étouffer mes sanglots. "Je vais nous ramener à Arrogath."
Je ne peux tourner la tête pour voir qui me parle, mais je reconnais des intonations Khéjistanis. Sans doute, est-ce un Vizjerei qui a survécu miraculeusement aussi. Je me contente alors de fixer le ciel au-dessus de moi.
Je sens Rolf s'infiltrer dans mes pensées. Je ressens une multitude d'émotions. De la détresse à la joie pure. Il a dû croire pendant un temps que j'étais morte. J'essaie de lui transmettre quelque chose de positif, mais je ne peux pas. La douleur physique n'est rien en comparaison de l'horreur froide que je ressens. Je gis dans un tombeau à ciel ouvert. Autour de moi, même si je ne les vois pas, je sais qu'il y a plus d'un millier de morts. Ce Vizjerei et moi sommes peut-être les seules âmes encore en vie. Mon esprit glisse vers Illiam. J'ai besoin de ses bras réconfortants... de sa peau... de ses baisers... J'ai besoin de son amour maintenant plus que jamais ou je vais perdre la raison...
Je n'ai pas conscience d'être ramenée à Arrogath. Je suis dans un état second tel que même la douleur n'est qu'une information. Lorsque je reprends contact avec le réel, je suis allongée sur une couche de fortune dans ce qui me semble être la demeure du jarl. Mes muscles sont raides, mais je peux bouger. Sans doute quelqu'un a soigné mon dos, pendant ma torpeur.
Illiam est à mes côtés. Je lui souris dès que je le reconnais. Je vois les larmes couler sur ses joues. Des larmes de joie. Il me prend la main. Je la lui sers légèrement en retour. Ce simple contact me fait un bien fou. Le jarl entre alors dans mon champ de vision.
- "Le seigneur de la destruction marche vers le pied du Mont Arréat à l'heure où nous parlons. Nous avons quelques jours devant nous." Je grimace. "Nous sommes en train de rappeler toutes nos forces pour faire un dernier barrage."
- "Vous n'avez aucune chance." Je croasse.
- "Je sais…" Dit-il.
- "Alors pourquoi me le dîtes vous?" Je me mets à pleurer à nouveau. Le souverain semble si las.
- "Il te le dit parce que je pars demain avec les autres." Répond Illiam à sa place, avec résolution.
J'ai l'impression que mon cœur s'arrête. Je secoue la tête. Je ne peux même pas prononcer un mot.
- "Je suis un crieur. Je peux faire la différence." Se justifie-t-il.
Je ferme les yeux, espérant que tout cela ne soit pas réel. Je souhaite en silence qu'il comprenne en voyant ma réaction qu'il ne doit pas partir. En vérité, je ne dis rien car je sais qu'aucun mot ne peut le convaincre. Je l'ai vu à son regard, je l'entends à son intonation. Il est empli d'un sentiment que je connais si bien. Le désir de vengeance. Ce qui vient de m'arriver a allumé le feu qui menaçait déjà de prendre à l'extermination de son clan. Illiam veut tuer Baal de ses propres mains, tout comme moi j'ai voulu me venger d'Andariel à la chute du Monastère.
J'écoute à peine ce qui est dit ensuite, jusqu'à ce que j'entende Cain prononcer mon nom.
- "Annor, il reste une dernière chose à savoir. Si Baal franchit le col, il doit passer impérativement par un plateau protégé par trois gardiens Néphalems." Je fronce les sourcils.
- "Il s'agit des trois créateurs du peuple barbare: les Anciens." Continue le jarl. "Ce ne sont plus vraiment des Néphalems. Simplement, leur corps éthéré est prisonnier du temps et ils se réincarnent à jamais pour empêcher quiconque tente d'entrer dans le temple de la Pierre Monde. Ils ne sont ni vivants ni conscients, mais ils ont gardé leur pouvoir. Tout prétendant au trône doit les affronter. La porte est inviolable et ne s'ouvre qu'à ceux qui les ont vaincus. Actuellement, je suis le seul à pouvoir franchir le seuil mais je ne doute pas que Baal réussira l'épreuve. Le fait est qu'il sera sans doute le seul à pouvoir entrer. En dernier recours, nous pouvons tenter de l'arrêter au seuil de la Pierre Monde."
- "Nous?" Je croasse.
- "Vous et moi, si vous passez l'épreuve."
Je jette un regard désespéré à Cain. Il me sourit tristement.
- "Je ne suis pas une arme que l'on jette à la face des démons. Ne voyez-vous pas que je n'en peux plus?" Illiam sert ma main un peu plus fort. Je me tourne vers le jarl. "Et vous me prenez l'homme que j'aime. Si le monde ne doit exister que quelques jours encore, je veux les passer auprès de lui et goûter une dernière fois au bonheur. Que cesse enfin cette folie!"
Cain semble surpris. La marque d'affection d'Illiam ne semblait pas lui avoir mis la puce à l'oreille quant à la relation que j'entretiens avec le barbare. Mais après mon explication, je vois son regard se teinter de douceur et de douleur mélangées. Il me comprend. Le jarl baisse la tête. Il y a du regret dans ce geste mais aussi de la résignation. Il ne me forcera pas.
- "Illiam, je t'invite à reconsidérer ta proposition de rejoindre le dernier rempart. Cette jeune femme a besoin de toi et dans l'absolu, elle a raison." Dit-il d'une voix grave. "Si nous devons tous mourir demain, alors autant que nous partions en paix." Illiam soupire.
- "Vous connaîtrez ma décision finale demain." Répond-il. "J'aimerai rester seul avec Annor, à présent."
- "Bien sûr. Cette chambre est la vôtre aujourd'hui. Profitez de cette journée. Si vous avez besoin de quoique ce soit, nous ne serons pas loin."
Le jarl et Cain se retirent. Illiam et moi sommes enfin seuls. Le barbare m'aide à me redresser doucement et m'offre une concoction à base de plantes. Je bois sans me poser de questions.
- "Cain a écrit plusieurs sorts de soin pour te faire revenir parmi nous." Me dit-il calmement. "Tes os sont forts pour une femme des terres vertes, mais les muscles de ton dos ont eté malmenés. Tu souffrais beaucoup."
- "Je ne l'ai pas vraiment senti, si cela peut te rassurer." Il acquiesce.
- "Ces herbes aident pour les douleurs résiduelles et..."
- "Illiam, je m'en moque." Je le coupe.
Je me penche lentement et me cale contre son épaule. Il referme sur moi ses bras puissants et nous restons ainsi des heures durant. Nous goûtons simplement le plaisir de se sentir vivant. Les soins que j'ai reçus efface progressivement toutes les douleurs qui tiraillent mes muscles et je me sens de mieux en mieux assez rapidement, bien que mon esprit ne connaisse pas vraiment le repos.
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La nuit approche doucement, lorsque nous décidons de parler enfin. Il me demande de raconter ce qui s'est passé. Il a déjà entendu ce que le Vizjerei qui m'a ramené a dit, mais il veut entendre ma version. Je lui décris aussi précisément que je le peux l'horreur que j'ai vécue et la puissance de Baal. Je ne suis pas très subtile dans ma démarche, mais je veux l'effrayer. Je veux qu'il comprenne pourquoi il ne doit pas partir demain. Je ne suis pas certaine d'y être arrivée, mais j'oublie tout le reste lorsqu'il m'embrasse passionnément aux derniers mots que je prononce.
Nous succombons lentement à l'appel de la chair. Mais l'acte a une saveur particulière. Illiam se montre encore plus doux que ma première fois, pour ne pas brusquer mon corps fragilisé mais il y a ce désespoir qui nous anime. Nous plongeons dans chaque caresse, dans chaque baiser, comme s'ils étaient les premiers et les derniers de notre vie. Le plaisir nous consume totalement et me vide de ma dernière parcelle d'énergie. Je retombe sur lui, épuisée mais hilare.
- "Qu'est-ce qui te fait rire comme ça?" Me demande-t-il alors que mon rire le contamine.
- "Regarde où nous sommes. On a du culot quand-même."
Illiam se contient mais nous nous retrouvons à glousser comme des enfants qui ont fait une farce. Pendant quelques minutes, je suis heureuse. Je m'endors finalement contre lui, oubliant pour un moment que, quelque part dans la montagne, Baal poursuit inlassablement et méthodiquement ce pour quoi il existe : détruire...
