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Acte 3 - Première partie : Le monde d'après

Chapitre 3 : Nouvelle Tristram

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Je prends mon temps pour me rendre sur les lieux. Je profite de chaque occasion pour réduire le nombre d'engeances maléfiques qui pullulent ici bas. Je tombe majoritairement sur des goules et quelques squelettes. Depuis quelques années, les morts ne cessent de harceler les vivants. Je tombe aussi sur quelques khazdras et déchus. Je prends presque plus de plaisir à les chasser que le reste. Au moins, ils sont animés de conscience. Il y a un peu plus de compétition.

Enivrée par l'assouvissement de ma vengeance, je perds une bonne semaine supplémentaire à errer dans les plaines du Khanduras. Au bout d'un moment, je finis par atteindre une sorte de relief que je ne connaissais pas dans la région. Je ne me souvenais pas de collines, ni de promontoires rocheux. Mon instinct me dit pourtant que je suis dans la bonne direction mais ma mémoire me dicte l'inverse. Faisant l'effort de me concentrer sur mon objectif, je finis par trouver ce que je cherche... a priori.

En quelques jours, mes pas me mènent jusqu'à un plateau qui domine une ville faite de débris. A la vérité, il est difficile de la qualifier de ville, tant elle est petite. Une bourgade au mieux. Un lieu dit, si je voulais être méprisante. Un panneau mal fixé se balance en grinçant dans le vent, sur le côté d'un chemin de terre en pente. Les éléments ont partiellement effacé l'inscription, mais je peux encore lire "Nouvelle Tristram". Je grimace. Ce rejeton de ville est encore plus décrépit que l'original. Et même, le soleil radieux de cette fin d'après-midi n'apporte aucune gaîté à l'endroit. Je soupire et emprunte le chemin qui descend jusqu'aux portes. J'y trouve un contingent d'hommes en armure sommaires qui se battent contre des morts vivants, devant une barricade de fortune, faites de charrettes désossées. Cela me rappelle tristement la manière dont la Tristram d'origine a terminé.

Je dégaine mon arc et génère mes flèches de glace en rafale. Une pour chaque mort vivant est suffisante. J'atteins la tête à chaque coup et la dizaine de monstres s'immobilisent. Je ressens l'excitation de la chasse, mais je contiens mes ardeurs car je passerai pour une menace aux yeux de ces pauvres gens si je le faisais.

Les gardes se tournent vers moi, admiratifs. Je remarque qu'il s'agit plus d'une milice de villageois que de véritables soldats, ce qui explique grandement pourquoi ils peinaient à repousser ces quelques adversaires médiocres. L'un d'entre eux semble toutefois plus compétent, je m'approche de lui.

- "Merci infiniment guerrière. Nous avons de plus en plus de mal à repousser les morts. Il semble que le nom de Tristram soit affublé d'une terrible malédiction." Me dit-il essoufflé.
- "Ne cherchez pas à les combattre, vous ne faites que vous épuiser. Visez la tête, c'est tout." Le garde se penche sur le mort le plus proche et fronce les sourcils avant de reporter son attention sur moi.
- "Ce ne sont pas des flèches normales." Déclare-t-il. "Qui êtes-vous?"
- "On m'appelle la chasseuse de démons car telle est ma mission."
- "Chasseuse de démons, vous êtes notre providence. Nous aurions tellement besoin de vos services ici." Il joint les mains en disant cela.
- "Je consens à vous aider, mais, si je me présente à vous aujourd'hui, c'est principalement à cause du feu tombé du ciel."
- "Dans ce cas, allez voir Léah en ville. Si elle n'est pas à l'auberge, elle sera dans la maison juste à côté. Vous ne pouvez pas manquer ces établissements. Il y en a si peu…"

Sur ces mots, deux personnes font pivoter les portes en bois qui protègent l'entrée. Les autres sont déjà en train de rassembler les corps pour en faire un charnier.

Il n'y a qu'un chemin de terre battu encadré par des taudis. Certaines habitations sont faites de bois, mais les murs semblent tenir debout par l'opération du saint esprit. Je débouche bientôt sur le cœur de ville où se dressent les seuls édifices dignes de porter le nom de maison. Sans même regarder le nom de l'établissement, je pousse la porte de ce qui ressemble à une taverne, plus qu'à une auberge, si je dois corriger le garde qui m'a renseigné.

L'intérieur est rustique et à l'échelle de la ville. Il n'y a seulement que trois tables et un petit comptoir. Plusieurs individus qui semblent malades, en témoigne la couleur grise de leur peau, se tiennent à l'écart et une jeune femme qui semble peu à sa place en ce lieu, converse avec la serveuse au bar. Sans doute s'agit-il de cette Léah que je cherche.

Alors que je m'approche d'elle, un bruit écœurant attire mon attention du côté des malades. Je me retourne pour constater une métamorphose aussi soudaine qu'effrayante. Presque simultanément les hommes se tordent de douleur et se mettent à vomir une sorte de poix verdâtre. Il ne me faut qu'un instant pour comprendre qu'ils se changent en mort vivant comme ceux que j'ai maîtrisés à mon arrivée. Mon instinct parle avant ma raison et le cœur battant je les abats d'une flèche de glace chacun. Les deux femmes présentes sont à la fois choquées et soulagées.

- "Vous avez d'excellents réflexes." Me dit la plus jeune.

Je lui donne la vingtaine environ. Elle a les yeux noisettes et les cheveux châtain. Elle semble être un peu coquette. Elle porte un peu de maquillage qui met en valeur son visage doux et elle a pris soin de placer dans ses cheveux un ruban. Il est purement décoratif. Il ne retient ni sa longue frange qui retombe en mèche de chaque côté de son visage, ni ses cheveux à l'arrière, à cause de sa coupe carré approximative qui est un peu trop courte. Ces vêtements sont assez fonctionnels, une simple tunique rouge en tissu épais, un pantalon ample et des botte en cuir faites pour la marche, mais elle a agrémenté le tout d'étoffes de couleur. Je souris intérieurement. Cette jeune fille n'a pas perdu l'instinct juvénile de plaire en dépit du peu de moyen flagrant dont elle dispose et de l'environnement crasse dans lequel elle évolue. Et elle le fait avec une fraîcheur assez appréciable.

Je n'ai qu'à regarder la serveuse à côté d'elle, postée poitrine en avant derrière son comptoir, pour m'en convaincre. Cette femme a sans doute la trentaine. Sur son visage se lit une douceur naturelle, abîmée par des années à être piégée dans cet endroit. Ses vêtements sont faits pour simplement provoquer le désir le plus basique chez sa clientèle. Je n'ose pas imaginer le nombre de mains sales qui ont dû se poser sur elle pendant son service.

- "Que leur est-il arrivé?" Je demande aux deux femmes. "C'est la première fois que je vois ce phénomène. Habituellement, les morts se relèvent, les vivants ne se transforment pas."
- "Depuis que la météorite est tombée, nous découvrons de plus en plus de cas de transformation spontanée comme celui-ci. Les gens tombent malades et un jour ou deux après, ils se transforment. En ville, le phénomène se produit depuis peu, mais nous avons entendu de nombreux témoignages et vu de nombreux cas dans les terres agricoles alentour."
- "Cela fait donc un peu plus de quinze jours." Elle hoche la tête.
- "Nous cherchons un moyen de soigner cette étrange maladie. Nous avions isolé ces malheureux ici mais ils se sont transformés bien plus vite que les précédents. Nous n'étions pas préparés. Vous êtes tombé à pic." Elle me sourit. "Mon nom est Léah."

Elle me tend la main. Je la lui sers en retour. J'agis un peu par réflexe. Je n'ai plus vraiment l'habitude des interactions physiques avec autrui. Je suis retournée au Monastère depuis plusieurs années. J'ai presque oublié la sensation de tenir la main d'un vivant.

- "Le garde à l'entrée m'a dit de vous voir pour parler de la météorite qui s'est écrasée."
- "Vous êtes intéressée aussi." Elle fronce les sourcils. Elle semble soudainement plus soucieuse. "Il y a deux jours, mon oncle est allé voir ce qui se passe sur place mais n'est pas revenu. J'aurai dû l'accompagner, mais il me l'a interdit. Vous savez, bien qu'il connaisse la magie, il est très âgé et j'ai peur qu'il lui soit arrivé quelque chose. J'aimerai y aller mais le chemin qui mène à la cathédrale est maintenant infesté de monstres et je ne suis pas assez forte pour les combattre."
- "La cathédrale ?" Je demande perplexe.
- "La météorite s'est écrasée sur l'ancienne cathédrale de Tristram, à une dizaine de kilomètres au nord. À croire que cette terre est réellement maudite." Elle lâche un petit rire sec qui tranche avec son attitude générale. Puis elle se reprend et me toise rapidement. "Mais vous êtes une guerrière confirmée, peut-être que vous pourriez aller voir."
- "J'en avais l'intention." Dis-je en commençant à rebrousser chemin.
- "Attendez! Laissez-moi vous indiquer le chemin."
- "Ce n'est pas la peine. Je sais où se trouve la cathédrale."
- "Comment ? La ville a été rasée, il y a plus de vingt ans. Je ne vous avais jamais vu avant, vous n'êtes pas de la région."
- "Détrompez-vous… Je viens des montagnes. Je me suis rendue à Tristram dans ma jeunesse. Croyez-moi, c'est quelque chose qu'on n'oublie pas facilement… Je me souviens très bien de la cathédrale." Je tourne les talons.
- "Personne ne vit dans les montagnes… c'est bien trop dangereux…" Murmure Léah dans mon dos, juste avant que je ne franchisse le seuil de la taverne.
- "Vous avez raison. Personne n'y vit." Dis-je à voix basse dans le vide après avoir fermé la porte.

Je me dirige ensuite vers l'entrée du village. J'ai les portes en vue lorsque j'entends une voix dans mon dos.

- "Attendez ! Attendez !" Je me retourne. Léah me rejoint en courant. Elle s'arrête essoufflée à ma hauteur. "Je vous en prie… si vous allez là-bas… retrouvez mon oncle…"
- "Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il est encore en vie?" Je demande. J'ai conscience que je suis particulièrement indélicate mais je m'en moque.
- "Il est peut être très vieux, mais il a de la ressource." Répond-elle sèchement. "Et s'il a péri, ramenez ces affaires au moins… Il a un journal dont il ne se sépare jamais." Elle baisse la tête. "Il est ma dernière famille. J'aimerai garder quelque chose de lui. Ses mémoires seraient un cadeau inestimable." Je fronce les sourcils. Sa requête est étrange, mais je la comprends. Pour moi aussi les journaux de mes anciens camarades sont importants.
- "Je ne vous promets rien. Mais si jamais je le croise vivant, je ferai mon possible pour vous le ramener entier. Et le cas échéant, je ferai ce que vous me demandez… si je trouve son cadavre."

Léah grimace à ma formulation, puis elle me sourit les larmes aux yeux en portant les mains à son cœur.

- "Merci." Je m'apprête à partir quand elle m'interrompt une nouvelle fois. "Dîtes moi votre nom, au moins."
- "Ce n'est pas important… Vous pouvez me désigner comme chasseuse de démons, si vous le souhaitez."

Cette fois-ci je pars sans me retourner. Cet échange avec cette jeune fille me trouble. Elle ne semble pas craindre l'horreur de la mort mais chérir les hommes et leur mémoire. De plus, elle irradie d'un je ne sais quoi. De ce sombre trou à rat, elle semble être la seule à regarder vers le futur. La lumière de l'espoir brille encore en elle. Je l'envie presque. Aurait-elle été touchée par la lumière d'Auriel, elle aussi?

A l'extérieur, les gardes ont déblayé le terrain et entassé les cadavres dans un coin. L'un d'entre eux s'apprête à mettre le feu à la pile.

- "Vous partez déjà?" Demande le plus compétent de ces paysans regroupés en milice.
- "Je me rends à la cathédrale, voir cette fameuse météorite de mes propres yeux."
- "Je ne devrais pas me faire du souci pour vous après la manière dont vous avez géré l'attaque, mais je vous en prie, soyez prudente. Les monstres sont particulièrement nombreux là bas. Nous aurions besoin d'un guerrier de votre trempe pour faire face... ici…"
- "Si vous essayez de me recruter dans votre milice, oubliez ça. Cependant, si je peux œuvrer à sécuriser ce lieu, je le ferai. N'ayez crainte."

Il me regarde choqué passer à côté de lui et enjamber la maigre barricade qui barre le chemin nord. Je m'éloigne lentement.

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Après seulement un ou deux kilomètres, une fine brume recouvre la lande et le ciel semble s'obscurcir. J'entends bientôt des gémissements, des grognements… les morts infestent la terre et ils sont si près du village. Je soupire. Jamais rien de bon ne se passe ici bas... Il ne faut pas longtemps pour que je vois les monstres sortir de leur cachette. De maisons en ruines la plupart du temps. Ce ne sont que de pauvres gens, morts anonymement et hantant leur propres murs. Cette vision me révulse. Ces personnes méritent le repos.

J'attends d'être suffisamment loin des taudis de la Nouvelle Tristram pour concentrer et déployer mon aura. Je deviens aussitôt le centre d'attention des morts errants. Je continue d'avancer lentement sur le chemin principal, attirant de plus en plus de goules. Lorsque j'arrive enfin aux abords de l'ancienne Tristram, presque deux heures après, ils sont une véritable foule à me suivre; des centaines d'habitants zombifiés par je ne sais quel maléfice.

Je m'arrête enfin et prends mon arc. Je laisse couler toute la haine de mon sang démoniaque dans mon corps et je dessine du bout des doigts les mots qui arracheront l'énergie au chaos. Je me concentre et une boule lumineuse se forme à l'extrémité de mes doigts. D'un geste ample, je tourne mon arc vers le ciel et relâche d'un coup la boule d'énergie qui fonce en sifflant dans les nuages épais qui voilent maintenant le soleil. Je sais qu'il faudra quelques secondes pour que cela fasse effet, alors je m'éloigne, prenant abri dans une maison délabrée un peu plus loin.

L'armée des morts se rapproche inexorablement mais je ne la crains pas. La première flèche de glace retombe du ciel dans un sifflement caractéristique qui me fait frissonner de plaisir. Elle ne touche personne, mais je sais que les suivantes tueront presque à coup sûr. Je m'assieds en tailleur sur le pas de la porte, posant mon arc en travers de mes jambes, pour admirer le carnage que provoquera ma pluie vengeresse. Très vite, d'autres traits de glace retombent dans la masse. Les premiers morts vivants s'écroulent, transpercés de part en part.

- "Plus tranchantes que l'acier le plus pur. Plus perçant que les lances les plus affutées." Dis-je en souriant. "Abreuvez la terre du sang des démons. Flèches de glace…"

Habituellement, je n'utilise ce pouvoir que sur des créatures démoniaques, mais je fais une exception pour eux. Ces personnes ne sont plus vraiment des hommes de toute façon et j'ai donné ma parole. Les vivants doivent être protégés. Les morts sans repos n'ont pas leur place sur cette terre. Le nombre de flèches augmente de seconde en seconde. Bientôt, c'est un rideau de traits glacés qui s'abat sur ces âmes en peine. Je me délecte presque de les voir succomber. Cela faisait longtemps que je n'avais pas tué autant en une seule fois. Je souris sinistrement. Ma soif de vengeance est inextinguible.

L'averse se tarit doucement. Je sors de ma cachette pour vérifier que rien n'a survécu. Je retourne sur mes pas pour constater les dégâts. Les morts sont hérissés de flèches de glace et littéralement cloués au sol. Voilà qui apportera un peu de répit aux habitants des taudis.

Je me détourne et reprends ma route. J'aborde l'ancienne Tristram par le sud ouest. Il ne reste vraiment plus rien de la ville. Je vois les vestiges des murs sur le sol, mais plus aucune structure ou presque. J'imagine que tous les matériaux qui pouvaient être réutilisés ont été pillés. A mesure que j'avance, je commence à reconnaître les anciennes rues. Je suis prise d'une vague de nostalgie teintée d'amertume. Le souvenir des moments passés avec Moiraine a une saveur aigre douce.

Je débouche bientôt dans ce qui était autrefois le centre ville. La fontaine de pierre grise est le dernier édifice encore debout. Tout le reste n'est que ruines et désolation. Je me surprends à ressentir de la peine devant ce triste spectacle.

J'avais vu la chute de la ville lorsque j'y étais retournée chercher de l'aide après l'attaque du Monastère, et je me souviens de la peine que j'avais ressentie en découvrant que Tristram avant été mise à feu et à sang, mais cette vision est presque plus dérangeante. J'ai l'impression que je me promène dans un cimetière dans lequel mes souvenirs sont les fantômes qui le hantent.

Bientôt, je remarque un étrange phénomène dans la végétation mourante alentour. Il me semble distinguer un résidu légèrement bleuté suinter entre les racines. C'est discret. J'ai l'étrange sensation de voir l'influence d'une créature puissante qui se serait accrochée à la terre, mais sans intention. Et ce n'est pas démoniaque. C'est déjà cela… Il me semble que c'est de l'énergie primordiale pure. Comme s'il y en avait un gisement sous la terre. Ce ne fait pas de sens qu'une telle chose puisse remonter à la surface sous cette forme. A moins que ce qui est tombé du ciel ne soit cela. Une boule d'énergie pure... Est-ce cela qui transforme les gens ? Je dois rester prudente car j'ai toujours été sensible aux énergies…

Je suis les veinules qui rampent sous le sol et que je vois réapparaître par endroit. Je passe sans un mot entre ce qui reste de l'auberge du soleil levant et la forge de Griswold. Je prends machinalement la direction de la cathédrale que j'aperçois déjà de loin. Il n'y a plus aucun bâtiment qui gène la vue, seulement quelques carcasses d'arbres morts. De là où je suis, j'aperçois déjà la lumière étrange qui s'en échappe par les vitraux mais aussi par l'ouverture béante qu'à provoqué la météorite en traversant le toit. Évidemment, il fallait que ce soit dans ce lieu maudit que la chose ait atterri. La lueur bleue est presque surnaturelle et donne à la cathédrale un tout nouvel habit de mystère.

Je remonte le petit chemin qui mène à la bâtisse et où mon cauchemar a commencé, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans.


Ayé, on rentre dans le vif du sujet :)