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Appendice 5 – Fear & love

-du point de vue de Grant-

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Nuenen, Pays-Bas – Septembre 1944

Je courais à en perdre haleine, passant entre les balles qui fusaient tout autour de moi, évitant les obus des tanks qui sortaient un à un de leurs cachettes.

Aller plus vite ! hurlait Winters devant nous.

On passa les deux véhicules qui faisaient barrage devant les camions un peu plus loin. Je ralentis un peu, tentant de reprendre un peu mon souffle.

Je suivis Bill et je grimpais à sa suite dans le camion devant nous. Ma gorge me brûlait et je sentais mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine.

Où est Emma ? fit la voix de Winters non loin.

Emma. Je tournais la tête, portant mon regard de tous les côtés, rien. Pas d'Emma autour de moi. Aucun signe du lieutenant. Emma n'était pas revenue. Et Bull non plus.

Elle était de l'autre côté. Du même côté que l'ennemi. Je ne savais pas pourquoi mais j'étais inquiet. Plus que de raison. Il fallait que je me rende à l'évidence, je n'avais pas eu qu'un coup de cœur pour elle en Normandie. Même si j'avais embrassé une femme lors de la liesse qui nous avait été réservée par la population d'Eindhoven.

J'en étais amoureux.

Et aujourd'hui, alors que la nuit tombait, elle n'était plus avec nous.

Je me revoyais pourtant courir, elle à côté de moi, puis je l'avais perdue de vue. Je ne savais pas dans quelle direction elle était partie, si elle avait vu quelque chose, un blessé, ou si elle était tombée. Peut-être sur un ennemi. Je frissonnais. Cela ne pouvait pas être possible.

S'il n'y a pas de corps c'est que personne n'est mort, déclara Bill non loin de moi. Ça vaut pour Bull et Emma.

Elle est à la guerre depuis un bout de temps, fit Talbert.

Et Bull est le plus intelligeant d'entre nous, ajouta Bill. A eux deux ils peuvent faire des dégâts.

Ces paroles auraient dû me rassurer mais il n'en était rien. J'étais foutu.

La nuit qui s'écoula ne fut pas de tout repos. L'inquiétude était toujours présente. Des hommes étaient partis à la recherche de Bull et d'Emma, bien déterminé à les retrouver. Je dû me faire violence pour ne pas partir avec eux. J'étais un sergent de la seconde section, et on ne pouvait pas tous partir comme ça de l'autre côté, là où était notre ennemi mortel.

De longues heures dans le noir passèrent avant que je la vis enfin. Bull la tenait dans ses bras. Elle était blessée.

Avec l'aide de Malarkey, Bull installa Emma avec précautions dans le camion dans lequel j'étais. Roe arbora un visage alarmé, et j'étais certain de faire de même. Son teint était pâle et ses traits étaient tirés, marqués par la fatigue et la douleur.

Salut Roe, fit Emma avec un faible sourire qui se voulait rassurant.

Ne t'inquiète pas je m'occupe de toi, lui dit Roe en sortant ses pinces. Tu nous as fait peur tu sais.

Je suis désolée.

J'en reviens pas, maugréa Guarnere à côté de moi.

Tu as eu de la morphine ? demanda Roe à Emma.

Pas depuis hier soir, lui répondit celle-ci.

Roe lui administra une dose de morphine avant de retirer le bandage qui lui encerclait le bras. Emma se débarrassa ensuite lentement de sa veste, puis de son haut. Elle se retrouva en t-shirt, exposant toute sa blessure. Mon cœur manqua un battement et j'ouvris de grands yeux. C'était une vilaine balafre qui entaillait son bras de haut en bas, un peu en travers.

C'est pas très joli, lui dit Guarnere.

Comme la tête du soldat allemand que j'ai vu après, fit Emma.

Que s'est-il passé ? demandais-je. Tu étais avec nous et puis plus rien.

Une balle m'a stoppée dans ma course, me répondit Emma en levant les yeux vers moi. En tombant je me suis cogné la tête contre une pierre. Ensuite c'est le noir.

Tu ne te souviens pas ? demanda Guarnere.

Je me suis réveillée dans une petite pièce avec deux soldats allemands, répondit-elle. Ils m'ont frappée, plusieurs fois, et quand j'ai eu l'occasion de répondre je n'aie pas hésité. Même si ça m'a couté cher. Ils ont voulu m'emmener avec eux, en promettant de me violer, mais je me suis effondrée à côté d'un tank. Et puis ma route à croisée celle de Bull.

Mon dieu, pensais-je.

Franchement lieutenant, vous êtes incroyable, dit Guarnere admiratif.

Merci Bill, fit Emma

L'odeur de poudre et de brûlé emplissait encore l'atmosphère.

Le camion démarra et Emma ferma les yeux. La morphine devait calmer un peu sa douleur.

Entendre le récit de sa captivité m'avait fait l'effet d'une claque. Plus que de raisons.

L'imaginer chez l'ennemi, prenant des coups de la part de ces soldats, et être torturée durant de longues heures me donnait la nausée. Sans parler de sa blessure par balle qu'elle avait depuis deux jours.

Je frissonnais. Savoir qu'elle était un soldat était une chose, et à la guerre depuis plus longtemps que moi qui plus est, mais je n'en tenais pas moins à elle, bien au contraire. Même si elle était un soldat. Pour moi ça ne changeait pas grand-chose.

Et ce n'était que le début.

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Bastogne – décembre 1944

Une nuit d'hiver nous avions dû nous préparer et prendre les camions en vitesse vers les Ardennes. Une nouvelle offensive de nos ennemis. Toute la division y allait. C'est dire ce qu'il nous attendait là-bas. Même serrer à plusieurs dans les camions nous avions froid. L'air glacial de la nuit ambiante venait frapper nos visages.

Le froid. Encore et toujours le froid. Le froid glacé et mordant. Impitoyable.

Le brouillard emplissait à nouveau les bois. Comme depuis des jours.

Aurevoir le ravitaillement, maugréa Liebgott à ma gauche.

Soudain on entendit un bruit.

Tu as entendu ?

Je fis un signe positif de la tête avant de me lever. Sans un mot nous nous dirigeâmes vers l'origine du bruit.

Un soldat se tenait immobile au milieu du chemin. Et une autre silhouette venait à notre droite. J'en déduis qu'il devait être des nôtre puisqu'il venait de notre côté. Du coup l'autre devait sans doute être allemand.

Lève les bras, et vient ici, dit la voix de celui que j'avais identifié comme américain.

Sauf que, je me trompais, il n'était pas américain. Pas plus qu'il était un homme. Cette voix que je reconnue instantanément était celle d'Emma.

Le soldat ennemi ne réagit pas. Tenant son arme à hauteur il continuait de scruter les alentours. Il avait vu Emma je le savais.

Lève les bras, et vient ici, répéta Emma en allemand.

Je le vis lever son arme et se mettre en position de visée. Liebgott et moi nous nous figeâmes.

A ma grande surprise ce ne fut pas une balle qui fendit d'air, mais la lame d'un couteau.

La lame froide traversa l'air glaciale et alla se planter dans le torse du soldat allemand, en plein cœur. Il s'écroula au sol avant même d'avoir pu tirer la moindre balle. Son arme tomba à son côté. Il était mort. Il avait suffi d'une seconde à Emma pour exécuter son coup. A ce moment-là je me demandais presque si je devais être impressionner ou avoir peur de ce dont elle était capable.

Incroyable, souffla Joe à côté de moi.

Nous nous approchâmes rapidement du corps immobile, où Emma était déjà occupée à récupérer son couteau.

Ça lieutenant c'est un coup de maitre ! s'exclama Liebgott

Je t'apprendrais Joe si tu veux, dit Emma. Qu'est-ce que vous faite là ?

On a entendu le soldat, répondis-je. Alors on est venu voir.

On la regarda, admiratifs. Elle nettoya son couteau avant de le replacer à sa ceinture. Puis elle tourna la tête vers nous.

On ne fixe pas son lieutenant les gars, fit Emma en tournant la tête vers le cadavre pour se cacher de nos regards. Elle était gênée d'être au centre de nos attentions.

On creusa rapidement un trou pour enterrer le soldat. Je devais bien avouer qu'à trois c'était bien plus facile.

Merci les gars, fit Emma quand nous eûmes finit notre tâche.

Y a pas de quoi, répondis-je.

Rebroussant chemin, nous arrivâmes rapidement à hauteur de la position qu'occupait la Easy. Emma nous laissa avec les autres.

Les gars il faut qu'on vous raconte ! commença Liebgott en se dirigeant vers Don, Muck et Penkala.

C'est Emma, expliquais-je devant leur mine interrogative.

Elle a réussi un coup de maitre, déclara Liebgott. On était là-bas, près d'un soldat allemand, seul. Emma arrive en face de lui. Il l'a vue et est resté immobile un instant avant de lever son arme en position de visé.

Et là Emma lui lance son couteau, complétais-je. En plein cœur. Et il tombe. Mort.

Wild Emma, souffla Bill en arrivant. Je ne suis pas étonné. Cette femme n'est pas comme les autres.

Loin de là, fit Don.

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Le Bois Jacques, près de Foy, Belgique - Janvier 1945.

Le bruit revint tout autour de nous, faisant trembler le sol, et exploser les arbres autour de nous. Sans réfléchir je me jetais dans le premier trou que je vis. Je perdis mon casque dans la manœuvre mais je n'avais pas le temps de le récupérer.

Soudain je vis Emma, seule, tremblante et perdue, encerclée par tous ses arbres.

Emma ! criais-je.

Elle tourna la tête vers moi, et sans attendre elle se jeta dans mon trou. Je la réceptionnais aisément, la tenant tout contre moi, elle calla sa tête contre mon torse. Mes jambes encerclèrent ses hanches et nous restâmes ainsi le temps du bombardement.

Autour de nous la chao régnait en maitre, les bombes pleuvaient, et des débris de bois volait dans les airs. La terre tremblait, tout comme Emma. Je resserrais mon étreinte.

Emma était avec moi, et pour une fois je n'aurais pas à m'inquiéter. Du moins pour le moment. Car dès qu'un cri retentirait et que les bombes s'arrêteraient, je savais pertinemment qu'elle se jetterait en avant. Sans réfléchir. Aider était sa vocation, elle ne pouvait faire autrement.

Emma était contre moi, et je sentis sa main prendre la mienne. Comme un réflex rassurant. Je savais qu'elle l'avait fait sans s'en rendre compte, mais je ne pus m'empêcher d'apprécier le contact. Il me rassurait.

Quand le silence revint je ne bougeais pas. Et Emma resta immobile. Je desserrai un peu mes jambes mais je gardais mes bras autour d'elle. Je me sentais en sécurité. Je n'aurais pas pu expliquer ce sentiment, ni d'où il venait, mais je me sentais en sécurité.

Médic ! hurla soudain une voix brisée.

Emma releva instantanément la tête. Buck. C'était la voix de Buck. Je la sentie se tendre. Je desserrais mes jambes autour d'elle.

Puis je relevais la tête à mon tour, et je la regardai. Sans échanger un mot je la libérai de mon étreinte.

Elle sauta très vite hors du trou. Je gardais mon regard poser sur elle. J'aurais voulu la retenir. Mais je ne le pouvais pas. Elle devait faire son devoir je le savais.

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Noville, Belgique - 13 janvier 1945

Emma passa à côté de moi alors que les balles fusaient.

L'une d'entre elle frôla son casque. Un instant je crus qu'elle allait s'écrouler. Mais elle accéléra et je la perdis de vue.

Je la vis un peu plus loin accroupi à côté d'un soldat. Mais c'était trop tard et il était déjà mort. Mon regard croisa le sien. J'y lu toute sa lassitude.

Puis elle tourna le regard avant de se relever et de reprendre la course.

Ce qu'il se passa ensuite dura à peine quelques secondes : moi courant, le soldat allemand sortant de sa cachette son arme en main, me visant, puis Emma qui passe devant moi avant que l'allemand, qui m'avait raté, ne tombe au sol, mort.

Elle s'était mise volontairement devant moi. J'en étais certain. Je l'avais vu changer de direction et se mettre en avant. Elle m'avait sauvé la vie. Littéralement. Et elle l'avait fait exprès.

Un peu plus tard, quand je l'avais vue avancer vers moi dans un sale état mon cœur avait manqué un battement. En voyant ses traits tirés et fatigués, marqué par les combats, j'en fus touché plus que de raisons. J'aurais voulu la prendre dans mes bras. Mais je ne le pouvais pas. Une nouvelle fois.

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Rachamps, Belgique – 15 janvier 1945

Don s'assis à la droite d'Emma et sans rien dire il prit sa main dans la sienne. Comme un geste fraternel. Je l'imitais et fis de même à sa gauche. Emma nous laissa faire et je devais bien avouer que je profitais de ce moment.

Cet instant hors du temps dans ce couvent nous faisait profiter d'une douce atmosphère.

Rachamps avait été une dernière ville à reprendre avant que la Easy ne reparte vers Mourmelon en France pour du repos. Du moins c'est ce que l'on pensait ce soir-là. Car le lendemain les ordres avaient changés : Hitler avait décidé de lancer une offensive en alsace, vexé qu'il devait être de ses pertes récentes.

Mais ce soir-là nous étions en paix, et aucune bombe ne viendrait troubler notre sommeil. Pas de bruits, juste le calme du couvent. Un calme qui paraissait hors du temps.

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Zell Am See, Autriche - Juillet 1945

Les doux rayons du soleil d'été éclairaient nos visages, et les arbres autour de nous diffusait la douce brise de cette matinée de repos.

Les préparatifs d'un retour sur le champ de bataille allaient toujours bon train. On ne savait toujours pas quand on partirait, mais cela risquait d'être pour bientôt.

Emma et moi étions assis sur un banc de bois au bord du grand lac qui longeait le grand bâtiment qui servait de résidence aux gradés du Régiment.

Une question me taraudait l'esprit depuis des semaines. Me revenant régulièrement en tête depuis qu'elle avait été captive chez l'ennemi.

Que s'est-il passé quand tu as été torturée ? demandais-je.

Charles, commença Emma.

Je veux savoir, insistais-je. Pour moi ce fus une des pires nuits. Je crois que c'est là que j'ai vraiment prit conscience de mes sentiments pour toi. Alors je veux savoir. Même si je ne peux pas te forcer. Mais s'il te plait, raconte-moi.

Je ne pense pas que tu vas aimer ce que tu vas entendre.

Je me doute.

Bien. Comme tu le sais nous nous sommes perdus de vue. Ma course m'a menée dans une autre direction, et mon regard se promenait partout à la recherche d'éventuel blessé. Une balle a frôlé mon bras, me laissant une sacrée éraflure, et je suis tombée la tête la première sur le sol, où ma tête a percuté une pierre.

Je l'écoutais avec attention. Quand elle marqua une pause après le récit de sa chute, je lui laissais le temps pour reprendre.

Ensuite je me suis réveillée dans une pièce sombre. J'avais été soignée mais très brièvement. En face de moi il y avait deux soldats allemands. Ils m'ont interrogée, je n'ai pas répondu. A aucune question. Ils m'ont frappée, j'ai répondu. Ensuite, quand les troupes allemandes ont quitté la ville, ils m'ont emmenée avec eux. Je me suis écroulée dehors à côté d'un tank, c'est ce qui m'a sauvée. La suite, tu la connais déjà : j'ai retrouvé Bull dans une grange où nous avons attendu que la voie soit libre. Quelques heures plus tard j'étais soignée par Roe à l'arrière d'un camion.

Tu as survécu, dis-je.

Oui j'ai survécu. Ce n'était pas ma première fois chez l'ennemi.

Je le sais. J'en suis d'autant plus admiratif.

Contre toute attente Emma avait choisi de rester. Elle était devenue major il y a près d'un mois, et du fait de ses états de service, sa hiérarchie n'avait rien trouvé à redire. Elle poursuivrait donc sa mission dans le pacifique. Alors que nous étions beaucoup à ne vouloir qu'une chose : rentrer chez nous. Elle, elle restait au front encore un peu.

Mon frère est rentré déjà, déclara Emma. Une partie de la première division a été envoyée en Norvège, mais il a décidé de ne pas y aller.

Ca se comprend, dis-je. Si je pouvais rentrer je le ferais.

Tu te demandes sans doute pourquoi je n'en fais pas autant ?

Je ne te le cache pas, répondis-je. Près de quatre ans de guerre c'est énorme. Tu as largement fait ta part.

C'est vrai. Mais je sais que je peux être utile. Et chez moi, à part Mark, pas grand-chose ne m'attends. Mon père ne parle plus à ma mère qui le tient pour responsable de la mort de Lucy. L'ambiance n'est pas du tout au beau fixe chez les Andrews.

Tu n'avais pas une maison à toi ?

Je l'aie vendue avant de partir. Je ne pouvais plus y vivre.

Je lui pris doucement la main. Je la regardais avec tendresse avant d'embrasser ses lèvres. Si douces, si tendres. A vous faire perdre l'esprit.

Pourquoi ce baiser ? me demanda-t-elle.

Faut-il avoir une raison pour être amoureux ?

Pour seule réponse elle m'embrassa à son tour.

Tu m'épouseras ? demanda-t-elle un sourire aux lèvres.

Si j'avais une bague je l'aurais fait depuis longtemps, répondis-je.

Mrs Grant, fit-elle l'esprit rêveur.

La vie gagne toujours à la fin. Elle est insubmersible.

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[FIN]

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Cette fois-ci c'est la bonne. C'est sur ces mots que ce termine cette histoire.

J'espère que ce dernier appendice, le plus long des cinq, vous a plu. Et si jamais une personne lis ces lignes dans dix ans, ou vingt ans, sache que cette fic a été écrite au cours d'un confinement en pleine pandémie, l'année des 20 ans de la série (et de Harry Potter et le Seigneur des Anneaux aussi).

Merci à Lana pour sa présence régulière et ses petits mots adorables.

Prenez bien soin de vous.

Little-road.