Bonjour ! J'ai fini ma première année de fac, et je suis un mois avant de travailler pendant l'été parce que je suis pauvre aha du coup je vais essayer de faire un ou deux update avant la mi-juillet mais aucune promesse ! On aime vivre dangereusement ici ! On conclut enfin ce long épisode du département des Mystères, et à partir de là je n'ai plus aucun plan yes yes.

C'est le mois de juin ! Be gay do crimes ! Ou soyez hétéro et sympathiques.

Merci à katymyny pour toutes tes gentilles reviews. C'était un plaisir que de toutes les lire, ça m'a mis du baume au coeur. Je suis bien content.e que cette sobre histoire te plaise et t'enjaille !

Je ne conseille à personne la lecture de mon James Potter en revanche. Ce truc est à l'abandon. Bientôt, il va attirer les mouches...


Thésée papillonna des yeux, la lumière aveuglante le faisant presque pleurer. Au lieu de s'infliger cette humiliation, et parce qu'il ne savait pas où il était et qu'il n'était absolument pas pressé de le découvrir, il préféra les fermer. Juste cinq minutes, le temps de se poser.

Sans s'en rendre compte, il se rendormit.

Il les rouvrit lorsque un éclat de voix perça la barrière du sommeil dans lequel il s'était naturellement plongé, bien malgré lui. Et cette voix semblait ne pas vouloir tarir, continuait au contraire en allant crescendo, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus l'ignorer.

Thésée grogna, ouvrit les yeux, les referma.

La voix s'était tue. Jusqu'à ce qu'elle ne retentisse tout près de son oreille, manquant de le faire sursauter :

« Thésée ? Tu es réveillé ? »

Il lui fallut quelques secondes pour que son cerveau connecte le ton inquiet à l'image de son jeune frère ; pourtant, lorsqu'il rouvrit les yeux une nouvelle fois et jeta un regard en coin à sa droite, c'était bien Newt qui était penché sur lui. Alors qu'il était censé être en Sibérie. Ou autre part. Peu importe ce que faisait Newt ; Thésée était certain que, aux dernières nouvelles, il n'avait pas foulé le sol britannique. À moins qu'il ne soit plus en Angleterre ?

La pensée le fit se redresser avec plus de force qu'il ne croyait en posséder, et le mal de tête acheva de le faire replonger dans ses oreillers. Grognant, l'Auror posa une main sur son front. Il n'était pas brûlant de fièvre, il n'avait pas de bandages. Mais il avait l'impression que quelqu'un lui avait posé un fer à repasser sur la peau et s'acharnait à le maintenir, sans pour autant qu'il ne souffre énormément.

Pas un fer à repasser, non. Un fer à repasser était une souffrance qu'il ne voulait pas actuellement. Plutôt... Plutôt la cicatrice d'un fer à repasser.

Voilà qui faisait déjà plus sens que... La pensée d'avant. Peut-être.

« Où est-ce que je suis ? », demanda Thésée d'une voix rauque qui l'étonna lui-même.

Un bref examen de la pièce lui offrit une réponse claire, avant même que son frère ne puisse la formuler lui-même.

Contrairement à certains qu'il ne nommerait pas pour des raisons de confidentialité, Thésée n'avait pas pris l'habitude de faire un tour à Saint-Mangouste. La vue des couloirs blancs et l'odeur persistante du trop propre lui collait bien assez à la peau, alors que ses rendez-vous avec Daisy avaient lieu à l'autre bout de l'hôpital. Il avait déjà dû y faire un crochet plus d'une fois pour récupérer un de ses collègues après une patrouille ayant mal tournée ; mais à part ça, la majorité de ses blessures avaient été traitées par lui-même, dans le bureau des Aurors, avec l'aide de ses collègues les plus savants vis-à-vis de la science qu'était la guérison de l'être humain.

Malgré tout, même si on ne mettait jamais un pied dans un hôpital, il y avait certains endroits qui parlaient d'eux-mêmes, et dont leur aspect général était gravé dans notre cerveau. Une sorte de connaissance universelle.

Bref, tout ça pour dire qu'il reconnut Saint-Mangouste en même temps que son frère ne le lui dise :

« À Saint-Mangouste.

Superbe. Qu'est-ce qui m'est arrivé, pour que je mérite ça ? »

Newt cligna très lentement des yeux.

« Eh bien. Hum. De quoi te souviens-tu ? »

Thésée fronça les sourcils et fit de son mieux pour se souvenir.

La mémoire était quelque chose d'agaçant. On pouvait oublier un petit détail qui nous semblait insignifiant, mais qui plus tard s'avérait indispensable pour résoudre une affaire. Ou bien nos pires souvenirs restaient gravés dans notre mémoire, prêts à ressortir quand on s'y attendait le moins, nous pourrissant ce qui aurait pu être une bonne nuit de sommeil mais qui devenait alors des heures interminables.

Pour autant, Thésée n'avait jamais eu de problèmes avec sa mémoire. Elle lui faisait défaut parfois, il pouvait compter sur elle souvent.

Jamais il n'avait eu l'impression qu'elle lui échappait volontairement, de la même façon que l'on tentait d'attraper un savon glissant alors que l'on était au bain.

« Je... ne suis pas totalement sûr. »

Une conversation avec Emilia. Lui qui découvrait avec effarement que tout le monde ou presque savait que Caine traînait dans le bureau des Aurors comme un chat errant quémandant à manger. Et qu'il était la main qui la nourrissait.

Mais plus loin et c'était le néant. Il ne savait pas comment s'était terminée cette journée. Ni même comment il avait quitté le Ministère.

« Une conversation avec Emilia, décida-t-il de répondre. Sur... Je crois que je cherchais Caine. Pour je ne sais quelle raison. »

Il se rappela un autre détail, de la plus haute importance, et il le délivra en regardant Newt droit dans les yeux :

« Mon bureau vient de brûler. »

La fumée lui était-elle montée au cerveau ? Est-ce qu'il s'était évanoui devant Emilia ?

Merlin, si c'était le cas, elle n'allait jamais le laisser en paix. Chaque jour, une petite remarque pour lui rappeler qu'il avait failli mourir d'une intoxication au CO2. Alors qu'il était en train de discuter avec elle.

On avait connu plus... classe, comme façon de mourir.

Newt cligna de nouveau des yeux. Puis il se leva, manquant de renverser la chaise sur laquelle il était assis ; à la place, elle émit un crissement très désagréable, qui ne fit rien pour aider le mal de crâne de Thésée.

« Il faut que je parle de quelque chose avec le docteur Maldov. »

Pour quelqu'un qui avait toujours du mal à regarder les gens dans les yeux, Newt ne souffrait cette fois-ci d'aucun handicap lorsqu'il lui demanda, le plus sérieusement du monde :

« Rien d'autre ?

- Pitié, dis-moi que je ne vais pas mourir. »

Caine le ramènerait à la vie juste pour se foutre de lui. Et chacun des membres du personnel du Ministère au passage.

Merlin, Fawley. Que Caine se moque était une chose, mais si Fawley s'y mettait ouvertement, Thésée appellerait de lui-même un exorciste pour partir se réfugier dans l'au-delà, ou peu importe ce qu'il y avait après la mort.

« Pas pour l'instant, » lui répondit Newt d'un ton qui aurait pu être cryptique si seulement son frère n'avait pas le sourcil frissonnant ; ce qui voulait généralement dire que quelque chose l'énervait grandement, et qu'il n'allait pas tarder à faire les cent pas en butant sur ses mots et en vous rendant tellement honteux de votre attitude que vous finissiez par vous excuser.

Alors qu'il ne savait absolument pas ce qu'il avait fait de mal, c'était toujours bon de le rappeler.


Un mois. Plus ou moins.

Caine Rekowsky lui avait effacé un mois de sa mémoire.

Caine Rekowsky lui avait effacé un mois de sa mémoire.

Et avait peut-être fait pire encore, si ce qu'Emilia lui avait raconté était vrai.

La directrice de la brigade magique fulminait autant que lui ; mais là où il ne pouvait pas se lever, la sorcière ne se gênait pas pour lui imposer sa présence, toute perchée qu'elle était sur ses bottes, les bras croisés comme quand elle devenait interrogatrice.

« Le Langue-de-Plomb aussi n'a aucune idée de ce qu'il s'est passé dans cette pièce secrète. Du moins, c'est ce qu'on a compris ; après tout, une de ses collègues est arrivée bien assez vite pour l'arracher de nos griffes. »

Est-ce qu'elle l'avait obligée à attaquer Olwenyo Shafiq et Wilson ? Qu'avait-il pu faire contre son gré qu'il avait oublié ?

L'incertitude lui rongeait le cerveau de la même manière que l'Oubliette lui avait grignoté ses souvenirs.

« Pas de trace de Caine ?

- Elle avait planifié son coup à l'avance, pour préparer un Portoloin qui l'autoriserait à se téléporter en dehors du Ministère. »

Emilia jeta un regard courroucé dehors ; les faux nuages, comme attirés par sa colère, commencèrent à s'amonceler, cachant le soleil déjà bien faiblard qui brillait jusqu'à présent.

« Pour avoir réussi à trouver une de ces vieilles cellules, elle a dû bien fouiller les archives. »

Ce disant, la sorcière lui lança un air entendu. Thésée se tendit instantanément.

« Quoi ?

- Oh, rien.

- Visiblement si, puisque vous me dévisagez ainsi.

- Aucune importance, puisque vous avez oublié. »

Il fut tenté d'insister ; il ouvrit même la bouche.

Finalement, il la referma.

« Très bien. »

Ce n'était visiblement pas la réponse à laquelle s'attendait Emilia, puisque ses sourcils revinrent à leur position initiale tout aussi brutalement que la Mort faisait son office après un Avada Kedavra.

« ''Très bien'' ?

- Je veux dire, loin de moi l'idée d'insister, puisque vous ne voulez pas vous confier à moi. »

Distraitement, il pensa que peut-être qu'Emilia savait quelque chose qu'il ignorait ; des souvenirs communs qu'ils avaient jadis partagés, et qu'elle était maintenant la seule à posséder. Des informations qui lui échappaient. Qu'elle pouvait avoir partagé.

« Je vous ai confié bien assez, » et la voix froide d'Emilia coupa dans ses pensées comme un couteau dans du beurre mou, « et vous l'avez égaré. »

Thésée voulait lui rappeler qu'il ne se souvenait de rien ; mais après tout, tout n'était pas fait pour être mémorisé, et c'était peut-être son ignorance qui énervait autant Emilia. Ce regard incompréhensible qu'il portait sur elle, le dernier mois effacé de sa mémoire le rendant aussi ignorant que—

C'était le même regard que Wilson avait en janvier.

C'était exactement le même regard que Wilson en janvier. Le lent clignement d'yeux. L'incertitude qui colorait sa voix. Et malgré tout, le Langue-de-Plomb qui couvrait son ignorance avec un ton assuré, alors qu'il ne devait pas en mener large.

Tandis que Thésée restait silencieux, il se rappela des longues secondes de silence, quand Wilson hésitait, semblait se remémorer ce qu'on lui avait dit de dire ; jusqu'à ce qu'il ait assez pour pouvoir réfléchir par lui-même.

Il avait fini par être capable de répondre du tac au tac. Avec un peu d'hésitation, comme toujours, mais le maître mot était «capable».

« Je ne sais pas de quoi vous parlez, Emilia, dit-il doucement. Je suis désolé. »

L'air était chargé de tension. Jusqu'à ce que la directrice de la brigade magique ne craque ; et avec son soupir, ses bras déliés, s'envola le reste, pour ne laisser derrière elle qu'une profonde mélancolie.

« Vous l'êtes toujours. Et vous ne changez jamais. »

Thésée n'était plus certain qu'elle parlait uniquement de lui. Pour autant, il n'ajouta rien.

Si seulement tout ne s'était pas concentré sur ce dernier mois, et peut-être aurait-il pu être un compagnon de conversation plus actif. Mais on apprenait bien tôt que la vie prenait plus facilement qu'elle n'offrait, et il ne voulait pas prendre à Emilia ces petits instants où elle pouvait s'autoriser à être en colère, justement en colère, et donc il resta silencieux, et elle resta silencieux, et ils n'étaient pas exactement réconciliés mais c'était ce qu'ils pouvaient atteindre de mieux pour l'instant.


Si ce séjour à l'hôpital s'allongeait, Thésée allait faire un massacre.

Certes, voilà enfin les vacances qu'il avait secrètement espéré obtenir depuis des lustres... mais il n'imaginait pas les passer enfermé dans une chambre étouffante, constamment sous la surveillance d'une infirmière ou de son frère, incapable de se lever sans que quelqu'un ne vienne s'enquérir de sa tête et de son équilibre et de l'état de ses jambes.

Il avait juste eu la mémoire effacée, Merlin, pas un bras coupé. Mais c'était comme si on le pensait capable de tomber raide mort à la première occasion. Minus un mois, son cerveau était en parfaite condition, et Thésée était prêt à faire des roulades pour prouver au personnel médical qu'il avait toutes ses fonctions motrices.

Caine n'aurait pas voulu le rendre inutile. Et de toute façon, c'était un acte magique bien difficile à accomplir que d'effacer tant d'informations de la mémoire d'un individu qu'il en était rendu au stade de nouveau-né.

Daisy était venu le voir, récemment, pour s'enquérir de son état mental ; Thésée avait déversé toute sa frustration à l'idée d'être attaché (de manière figurative, mais attaché tout de même) au lit et de ne rien pouvoir faire ; le flot de paroles avaient bien dû durer deux heures avant que la psychomage ne referme son carnet, apparemment satisfaite, et ne s'en aille vaquer à d'autres occupations, plus urgentes sans nul doute qu'un patient qui allait aussi bien que d'habitude.

« C'est compliqué, pas vrai ? »

Thésée redressa brusquement la tête, sorti de ses pensées par une voix féminine qu'il n'avait que très peu entendu. La première fois, elle avait été cassante ; la deuxième fois, elle avait été monotone.

Tabitha, en cet instant, n'était ni l'un, ni l'autre. Elle semblait juste très satisfaite d'elle-même, type chat qui avait gobé la souris, tandis qu'elle refermait la porte derrière elle. La sorcière avait l'air plus vivante que la dernière fois ; quoique, ce n'était pas difficile. Si elle n'était pas aussi fière qu'au Hibou Alerte, elle avait au moins retrouvé de sa superbe, ne serait-ce que dans son port de tête, et ses cheveux de nouveau soigneusement coiffés de manière à ce qu'elle ne paraisse plus négligée. De plus, Tabitha avait retrouvé des vêtements civils, une robe paraissant tout droit sortie du début du siècle ; elle n'avait pas plus l'air patiente que simple visiteuse.

« Tabitha. Quelle bonne surprise. »

L'autre s'installa délicatement dans la chaise normalement occupée par Newt, le geste très féminin, et autorisa un sourire gracieux à s'installer sur des lèvres dénuées de maquillage.

« Devinez ma surprise quand j'ai appris que le directeur du bureau des Aurors était à Saint-Mangouste ! Trouver une opportunité d'être seule avec vous était une vraie plaie, Thésée Scamander. Apparemment, vous êtes important.

- Et vous m'en voyez ravi, grommela-t-il. Tellement important que l'on se sent obligé de me regarder aller aux toilettes. Je me sens comme un roi de France. »

Cette fois-ci, Tabitha rit. Elle ne sonnait pas très sincère, mais c'était comme chercher à démêler le vrai du faux dans le témoignage d'un témoin traumatisé. Elle devait avoir tellement de couches que toucher la vraie relevait du miracle.

« Si cela peut vous rassurer, j'ai entendu dire que vous seriez bientôt libéré. »

Thésée dut montrer son excitation un peu trop facilement, puisque Tabitha renifla, toujours autant amusée.

« Vous espionnez dans un hôpital, Tabitha ?

- Il faut bien que je fasse quelque chose pour occuper mes journées. Je crèverais d'ennui sans ça. Croyez-le ou non, mais être internée pendant plusieurs mois n'est pas l'activité la plus passionnante que j'ai fait dans ma vie.

- Déterrer des cadavres, c'était mieux ? »

C'était un peu mesquin, mais Thésée savoura le bruit que produisit Tabitha, comme un rire bloqué dans sa gorge. Son visage se tordit en une grimace.

Enfin, un dialogue où il n'était pas le dindon de la farce.

« Ce que je ne comprends pas, c'est que le Département des Mystères ait décidé de vous cuisiner après que vous ayez travaillé pour eux. Une sorte de retour de bâton un peu brutal, vous ne pensez pas ? »

Il ficha ses yeux dans ceux de la sorcière.

« Alors ? Quelque chose à dire ?

- Ce... dénommé Wilson, grinça-t-elle, est visiblement un homme plein de mystères. Sans mauvais jeu de mots. »

Il était effectivement mauvais, mais Thésée ne pipa mot.

Tabitha souffla, reconstruisant par la même occasion assez de courage pour reprendre la parole :

« J'ai déterré trois cadavres pour le département des Mystères. Le plus récent était celui d'Anathema Shafiq. J'ai reçu directement mes ordres de son paternel. Qui a été très clair : si nous parlions, il ne donnait pas cher de notre peau.

- Où est Cunningham actuellement ? », s'enquérit Thésée.

Si Wilson avait été chargé de les surveiller, alors il avait dû faire un rapport détaillé à ses supérieurs. Et vu qu'ils avaient interrogé le récolteur de cadavres en sa présence...

Merde, mais ils auraient dû se douter que le département des Mystères leur jouait un tour. S'intéresser spontanément, de cette manière, à cette affaire de cadavres qui disparaissaient. Assez pour dépêche un Langue-de-Plomb. Wilson avait été l'agent parfait pour les assister : assez discret pour qu'ils ne se doutent de rien, assez dangereux pour qu'il soit une menace.

Et pourtant, ses multiples remontrances, par Alana Menfield, par Olwenyo Shafiq, leurs incitations pour qu'il se tienne à carreaux et ne cause pas de vague ; était-il aussi passif que tous les autres Langues-de-Plomb, ou y avait-il quelque chose en plus qui faisait de lui une lame à double tranchant ?

« Cunningham ?, renifla Tabitha sans humour. Il a bouclé ses valises sitôt que vous êtes partis, direction la France. Mais qui sait si il y est parvenu ; moi, j'étais trop occupée à passer mon temps avec un Langue-de-Plomb dans une cave. »

Il n'y avait plus qu'à espérer, alors. Si Cunningham était effectivement parvenu à rallier l'autre côté de la Manche, il n'y avait pas grand chose d'autre à faire. Ces derniers temps, Thésée ne s'enquérait pas de la politique internationale. Même Olwenyo Shafiq n'était pas prêt à intervenir dans un terrain où il n'avait aucune juridiction. La France avait été à deux doigts de leur déclarer la guerre bien trop récemment. Planifier un assassinat, même d'un de leurs ressortissant, c'était se tirer une balle dans le pied et le tremper dans les égouts de Paris juste après.

Si Cunningham avait été interpellé avant d'avoir quitté l'Angleterre, eh bien...

« D'une certaine manière, en étant à Saint-Mangouste, je suis à l'abri. Et on finit par faire de belles rencontres.

- Essayez de ne pas coucher avec un des médecins, il aurait bien du mal à justifier ça à leur hiérarchie.

- Merlin. Merci mais non, merci. » Tabitha décroisa les jambes, en profita pour les étirer. « Qu'allez-vous faire, alors ?

- Comment ça ? »

Le regard qu'elle lui lança aurait pu être emprunté à Emilia.

« Vous sortez prochainement. Il n'y a rien qui vous retienne plus longtemps. À part quelques souvenirs en moins, vous allez bien. Franchement ? Vous êtes l'un des patients les plus sains de cet hôpital.

- Je ne suis pas assez stupide pour penser qu'ils vont me laisser retourner au boulot tout de suite. Apparemment, ils croient que je suis lié à quelque chose... Sauf que sans mes souvenirs, incapable de le vérifier.

- Eh bien, procédez par étapes. La première, c'est de savoir ce que vous allez faire de cette chère Caine. »

Elle en savait décidément beaucoup trop. Apparemment, elle n'avait pas fait que ''espionner'' ; Tabitha était une véritable petite fouineuse. Et l'idée qu'elle ait pu écouter les diverses conversations qu'il avait eu en collant son oreille à la porte l'amusait tout autant que l'atterrait.

Et elle n'avait pas totalement faux : commencer par le commencement était le meilleur moyen d'aller quelque part. Le principal défaut de cette enquête, c'était bien qu'ils n'avaient eu aucun autre fil conducteur que «trouver les corps» et «pourquoi, par la barbe blanche de Merlin, voler des cadavres».

Alors, que faire de Caine ? La réponse était bien évidente :

« La retrouver, bien sûr. »

Et après ça ?

« Et après ça ? »

Il avait des questions, c'était sans équivoque. Il faudrait qu'il entende les réponses, qu'il les aime ou non.

« Bah, » reprit Tabitha avant qu'il ne puisse lui répondre. « Après tout, ce n'est pas vraiment mon problème, pas vrai. »

Elle fit mine de se relever.

« Loin de moi l'idée de capitaliser toute votre attention, Thésée Scamander. Bon rétablissement, j'imagine ?

- Juste une dernière question, Tabitha, je vous prie. »

La susnommée cligna rapidement des yeux. Contrairement au début de cette conversation, son sourire paraissait plus sincère.

« Mais bien sûr.

- Plutôt deux. Où vous retrouviez-vous, une fois que vous aviez déterré les cadavres ?

- Je crains que cela ne gâche le fun si je vous le dévoile.

- La deuxième, alors. » Il ne lâcha pas son regard une seule fois. « Dans cette histoire, de quel côté êtes-vous ? »

Elle pouvait être du leur. Elle pouvait être des autres. Ou elle pouvait être pour elle-même, ou un troisième camp encore ; mais il ne pouvait pas se permettre de ne plus savoir où s'alignaient précisément les personnes auxquelles il parlait.

Il ne ferait plus l'erreur de laisser un autre Wilson filer entre ses doigts.

« Vous savez quoi, pourquoi ne passeriez-vous pas prendre un thé, un de ces quatre, au Hibou Alerte. »

Pris de court, Thésée attendit quelques secondes avant de demander, précautionneux :

« Avec vous ?

- Ha ! Vous aimeriez. Peut-être, ou peut-être pas. Ça dépend du jour où vous vous y rendez. » Elle lui tapota l'épaule d'un geste vaguement paternaliste. « Mais on peut y recevoir de précieux conseils, vous ne pensez pas ?

- J'imagine, répondit-il prudemment.

- N'imaginez pas, Thésée Scamander. »

Comme si elle avait fini, elle s'éloigna du lit, ouvrit la porte. Mais il attendait encore la chute, et elle arriva :

« Vivez, plutôt. »


Trois jours d'observation plus tard et Thésée signait les papiers de sortie de Saint-Mangouste, Newt à ses côtés pour témoigner de la bonne foi de toutes les parties présentes. Avec des derniers remerciements à la réceptionniste, tant qu'elle eut l'air plus ennuyée qu'autre chose, ils transplanèrent côte à côte, destination son chez-lui. Il faillit s'étaler par terre lorsqu'ils arrivèrent, un peu désorienté par cette sensation soudaine que son corps avait oublié ; une main sur son bras le retint, et il se stabilisa avec une sur le mur.

Il eut le temps de se dire que sa maison était moins poussiéreuse que ce qui aurait été normal avant que des pas ne martèlent le plancher du salon, de l'autre côté du mur ; et voilà que surgissait un Percival Graves, qui le dévisagea de haut en bas et de bas en haut.

« Picquery te donne vraiment beaucoup de congés, » fut la première chose que Thésée réussit à articuler, et il aurait pu se taper si seulement Newt ne l'avait pas devancé, avec un coup de pied qui atterrit immédiatement sur son tibia, le faisant glapir de surprise.

Percival cligna de nouveau des yeux. Puis...

« Je crois que je vais vomir. »

Le silence était encore plus gênant que les bruits provenant de la gorge de Percival, dont le dernier repas rencontrait amoureusement la cuvette des toilettes. Même les encouragements de Newt ne suffisaient pas à couvrir ce qui devait être un très mauvais moment pour Percival. Et pendant ce temps, Thésée restait assis, bien droit dans un fauteuil du salon, où Newt l'y avait posé avec un regard implacable.

Si seulement son autorité lui venait plus souvent ; il passerait sans nul doute moins de temps à se tirer de situations gênantes et plus à gambader dans la nature comme il aimait le faire.

Les deux réapparurent, l'américain plus blanc que neige, Newt le soutenant d'une main sur le dos. Après avoir annoncé son intention de faire du thé pour tout le monde avant de partir, il s'éclipsa dans la cuisine et prit bien le soin de fermer la porte derrière lui pour leur laisser toute l'intimité dont ils avaient besoin.

Thésée se racla la gorge, et Percival sursauta. Il n'avait même pas pris la peine de s'asseoir, restant debout comme si prêt à sortir à tout moment.

Il avait l'air de vouloir être partout sauf ici. Il était tourné vers le couloir, fuyait son regard, s'intéressait davantage aux moulures du plafond que d'accoutumée. Non pas que Thésée n'avait pas de belles moulures, mais d'habitude on s'en fichait, et c'était très bien ainsi.

Il se racla de nouveau la gorge. Percival sursauta encore.

« Je suis désolé, commença-t-il, de t'avoir fait venir en Angleterre. Encore. »

Son ami eut une sorte de petit rire étranglé, qui ne lui allait pas du tout, tout d'abord parce que Percival ne rigolait pas ainsi, ensuite parce qu'il ne rigolait pas beaucoup.

« Je commence à avoir l'habitude, » répondit l'autre d'une voix semblable à son rire, c'est-à-dire hautement désagréable.

Et il ne se détendit pas.

« Il y a autre chose, devina Thésée, et je ne sais pas quoi, Percival, je suis désolé.

- Oui, bien sûr, ta mémoire. »

Nouveau silence.

« Cette foutue mémoire ! », explosa d'un coup Thésée, se levant brusquement et faisant encore sursauter Percival, pour la troisième fois, au nom de Merlin ! « On en revient toujours à elle, pas vrai ? J'ai fait quelque chose sauf que je ne me souviens pas de quoi, et je ne peux pas m'excuser parce que je m'excuserai dans du vide, et maintenant je n'ai aucune idée de où reprendre ! »

Il reprit son souffle, puis articula avec une finalité qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps :

« Foutue Caine. »

Et qu'est-ce que ça faisait du bien, par Merlin, d'insulter au moins une personne dans sa fichue vie. Voilà au moins quelqu'un qu'il ne risquait pas de froisser ; après tout, il avait toutes les raisons du monde de lui en vouloir, pas vrai ?

Mais pourquoi ce mois en particulier, tout ça le dépassait. Et il fallait que tout ce soit passé ce mois-là, en plus !

« Au moins, tu sauras ce que c'est d'avoir Alzheimer, » offrit maladroitement Percival au bout d'un instant.

C'était tellement absurde que Thésée ne put trouver l'énergie d'en rire. Au tour de Percival de se racler la gorge.

« Nous avons eu une... une discussion. Qui a... Enfin, je peux te prêter mon souvenir, si tu veux le voir.

- Qu'est-ce que tu veux, toi ?

- Honnêtement ? J'essaye de ne pas y penser. Mais il y a des choses que tu as dites... »

Il prit une respiration tremblante, et lorsqu'il expira elle était déjà plus stable.

« Et je pense que je vois d'où tu venais, pourquoi tu as dit ces choses. Même si elles m'ont... Enfin... Tu m'as blessé, Thésée. Et t'entendre me les dire, peut-être que ça te blessera également, ou pas, mais je ne veux pas tenter le coup. Pas maintenant, en tout cas. »

Thésée se leva, peut-être trop brusquement.

Si ce que Percival disait était vrai, et le connaissant il ne mentait pas, alors il n'y avait rien d'autre à faire que d'attendre. Attendre le pardon, et attendre que peut-être, un jour, l'autre soit prêt à partager ce souvenir. Entretemps, il était condamné à se demander, à se démanger le cerveau dans la recherche de la moindre petite bribe qui lui reviendrait.

Il ouvrit les bras, n'esquissa pas d'autres gestes ; Percival s'y précipita, dans une étreinte qui lui avait manquée.

« Je suis désolé, Percival. Je suis vraiment désolé. »

Étrangement, ce fut maintenant qu'il se sentit l'envie de pleurer. Mais il refoula les larmes et la boule dans la gorge sans problème ; ce n'était pas à lui de se sentir triste. Ce n'était pas lui qui venait de rendre tout son repas après avoir entendu un supposé ami lui adresser la parole.

Percival ne répondit rien ; et si sa respiration était profonde, Thésée savait qu'il n'hallucinait pas la soudaine humidité sur son épaule. Il n'ajouta rien, serra encore plus l'autre homme dans ses bras. C'était bien la moindre des choses.

« Le thé arrive ! », cria Newt depuis la cuisine, leur laissant le temps de se défaire l'un de l'autre.

« Pour ta gouverne, je suis en chômage partiel, » l'informa Percival tandis que le magizoologiste entrait dans la pièce, un plateau entre les mains, « et jusqu'à ce que ton affaire ne se termine, je le reste. »

Il eut un sourire triste.

« Il n'y a pas grand chose qu'un Auror traumatisé puisse faire, mais j'ose espérer qu'un ami te sera un peu plus utile. »

Pour Thésée, il n'y avait aucun choix à faire.

« J'ai travaillé avec un Langue-de-Plomb ressuscité et une ex-Auror incapable d'être polie depuis janvier, confia-t-il. Tu es le meilleur choix qu'il y ait au monde. »


« Bien sûr que je me doutais qu'ils ne me laisseraient pas revenir aussi facilement. »

Halber hocha la tête lentement.

« Même pas un petit dossier ? »

Halber secoua la tête lentement.

« Juste un minuscule—

- Non, Thésée, même pas un ''minuscule''. Tu es censé être coupé du Ministère jusqu'à nouvel ordre. Je suis l'exception. »

Thésée remua une jambe, puis l'autre, tentant vainement de faire revenir le sang dans ses articulations douloureuses. Lorsqu'il en reposa un par terre, il sentit plus qu'entendit le craquement sourd de son os, et grimaça.

Halber devait se tenir à califourchon en face de sa propre cheminée ; cette image mentale, plus que tout, avait manqué de le faire s'esclaffer plus d'une fois.

« Et Caine ?, tenta-t-il malgré tout. Aucune piste ? »

Le regard blasé de son collègue répondit à sa question.

« Coupé du Ministère jusqu'à nouvel ordre, répéta l'autre. Prends ça comme des vacances. Mets toi au tricot. Fais quelque chose, sauf travailler, Thésée.

- Quand je pense que je me plaignais de ne pas avoir assez de temps libre, » marmonna l'Auror dans sa barbe.

Plusieurs fois, Leta l'avait enjoint à demander des congés, arguant qu'il travaillait beaucoup trop par rapport à ses collègues. Il avait refusé beaucoup, cédé quelques fois ; depuis sa mort, puis le début, le tout début, de l'enquête, il avait l'impression de ne faire que ça : sauter des jours et des heures et perdre du temps.

Sur le coup, ce n'était pas apparu comme une perte de temps, mais comme une bouffée d'air pure salutaire entre deux sauts dans un contaminé par le travail et les autres. Sauf que maintenant, Thésée voyait parfaitement comment il aurait pu appliquer ces ''bouffées d'air'' à autre chose : présentement, l'enquête.

« Bonne chance avec les Maugrey, concéda-t-il finalement. Contacte-moi si tu as besoin de quoique ce soit. »

Il avait de la chance que ce soit Halber qui avait été désigné pour endosser son rôle jusqu'à ce qu'il puisse le reprendre. Il faisait confiance à Halber pour ne pas faire n'importe quoi, et tout le monde suivrait volontiers le sorcier compétent qu'il était.

Il avait moins de chance considérant qu'il était officieusement mis à pied, et ce jusqu'à la fin de l'enquête sur Caine (et, par extension, sur lui).

Sortant la tête de la cheminée, il se tourna vers Percival, qui sirotait la même tasse de thé depuis le début de cette intéressante conversation.

« Rien de ce côté-là, alors, dit son ami d'un ton posé. Ce qui n'est somme toute pas très étonnant.

- Halber ne flanchera pas. Et le bureau, tendu comme il est, non plus.

- Quid de tes autres collègues ? »

Emilia était un choix logique, mais il avait perdu, pour ainsi dire, Caine.

Emilia n'était donc pas un choix.

Quant à ses collègues du département de la Justice Magique... Alice Remington jonglait entre sa vie de famille et son travail, Jason Sines était à la tête d'un service que l'on pouvait qualifier d'inutile sans trop de problème, et il n'avait jamais été proche de Marius Huffin. Avec l'enquête qui lui avait été confiée, Thésée n'avait plus pris le temps d'entretenir des rapports cordiaux avec les autres dirigeants des différents services. La seule qui faisait exception, c'était Emilia ; et c'était bien parce qu'ils étaient obligés de collaborer. Emilia travaillait beaucoup plus avec les autres que lui.

En un mot comme pour cent : Emilia était le passe-partout du département de la Justice Magique, et voilà qu'il l'avait jeté sans trop comprendre comment.

« Personne. Je suppose qu'un tour au Hibou Alerte s'impose. »

Après tout, ce n'est pas comme si ils avaient quelque chose à y perdre.


Le Hibou Alerte n'était pas moins sordide que la dernière fois où il y avait mis les pieds, et pas plus peuplé également.

Si Thésée avait vissé un chapeau sur ses cheveux (qui devenaient de plus en plus sauvages), lui permettant de passer un peu plus inaperçu, ce n'était pas le cas de Percival. L'américain détonnait drôlement, vêtu de son plus bel attirail. Si une descente d'Aurors se déroulait en cet instant-là, il aurait été la première chose remarquée.

En soi, ils offraient un contraste saisissant ; ce qui expliqua sans doute les oeillades qu'ils reçurent dès qu'ils refermèrent derrière eux la porte du Hibou Alerte.

Ce n'était pas Tabitha derrière le comptoir, mais une autre femme. Petite et replète, il y avait une chaleur sur ses traits que Thésée aurait pu qualifier de maternelle. Elle était vêtue d'un chemisier et d'une jupe que l'on devinait longue, et elle était occupée à compter les recettes de la journée, quand bien même cette dernière n'était pas si avancée que ça.

La femme releva la tête dès qu'ils s'arrêtèrent devant eux ; et leur offrit un sourire éclatant avant qu'ils ne puissent articuler quoique ce soit.

« Vous devez être l'aîné des Scamander, » chuchota-t-elle en leur tendant une main à la peau douce, qu'ils serrèrent sans se poser de questions. « Tabitha m'a avertie que je risquais d'avoir de la visite. »

Elle leur fit signe de la suivre ; après s'être échangé un regard entendu, les deux hommes s'engagèrent dans l'arrière-boutique.

Encore de la poussière, quoique moins que dans la salle qui constituait le Hibou Alerte. De multiples bouteilles de Biéraubeurres et autres alcools étaient alignées sur les étagères en bois, et des cartons à moitié ouverts étaient empilés les uns sur les autres, jusqu'à former des colonnes grotesques.

« Lisa Bulstrode, » se présenta la petite femme en fermant à double-tour la porte derrière eux.

Percival, qui s'était légèrement tendu, le devint encore plus quand Lisa pointa sur eux une baguette qui devait faire la taille d'un avant-bras.

« Simple contrôle de routine, vous comprenez, pressa Lisa en les tapotant tour à tour. Le département des Mystères est assez à fleur de peau, ils serraient bien capables de remonter jusqu'ici— Mais ce n'est pas le cas, » confirma-t-elle avec satisfaction. Rangeant sa baguette, Lisa s'assit sur le carton le plus proche, et les invita à faire de même.

« Tabitha nous envoie, » commença Thésée lorsqu'il eut fini de plier ses longues jambes, s'arrangeant en un petit tas sur le sol. « Une histoire de conseils.

- Bah ! Elle envoie tout le monde ici, ces derniers temps. Il y a du remue-ménage.

- Quel genre ? », s'enquit Percival d'un ton grave.

Lisa Bulstrode se tapota la lèvre, faisant mine de réfléchir.

« Oh, tout plein. Entre Tabitha qui se retrouve à Saint-Mangouste et Caine qui fait mine de disparaître de la circulation—

- Vous savez où elle est. »

Lisa lui fit un clin d'oeil.

« C'est qu'il est bon pour elle d'avoir ses propres collègues ! Nous nous connaissons depuis bien longtemps. Renseignements et Actions n'existe plus depuis belle lurette, mais nous ne nous sommes pas perdues de vues pour autant. »

Le nom de Lisa Bulstrode, comme celui de Renseignements et Actions, lui rappelaient plusieurs souvenirs, quoique lointains.

Peu importe. Il n'avait pas besoin d'en savoir plus actuellement.

« Où est Caine ?

- Par-ci, par-là, répondit Lisa évasivement. Je n'ai pas besoin d'en savoir plus. Mais elle est en sécurité, c'est ce qui compte. »

Thésée fut tenté de laisser poindre son impatience. Mais non, il fallait qu'il reste en plein contrôle de ses facultés, de la situation. Lisa jouait le même jeu que Tabitha ; perdre patience ne servirait à rien.

« Pas même un indice ? Rien pour m'aider à la tracer ?

- Tout dépend de ce que vous comptez en faire. Vous trouvez Caine, et puis quoi ? »

Le silence pesant ne fut percé que par l'intervention salutaire de Percival.

« Elle lui a effacé un mois de souvenirs.

- Oui, j'ai entendu parler de ce petit exploit. »

Percival fit courir ses doigts sur le sol, dans une petite mélodie qui aida Thésée à se concentrer sur l'instant présent.

« Une sorcière seule ne peut contrôler deux personnes en pleine possession de leurs facultés mentales. L'Imperio est beaucoup trop complexe.

- Un sorcier seul le pourrait, contra doucement Lisa. Albus Dumbledore. Gellert Grindelwald. Même vous, peut-être, Percival Graves. Mais pas Caine. Elle n'est pas assez puissante. »

Ouch.

Mais Lisa n'avait pas tort. Caine avait été une bonne Auror, assez forte pour réussir les examens d'entrée et la formation. Mais elle n'était pas l'Auror ; elle n'était pas un génie, elle n'était pas au-dessus de la moyenne, elle ne se démarquait pas du tas. Les Aurors étaient des sorciers d'exception, mais même ces sorciers d'exception ne pouvaient pas se permettre deux Impardonnables en même temps. Il fallait une véritable affinité avec la magie. Dumbledore la possédait. Percival aussi, même si il avait été grandement diminué de par son temps passé avec Grindelwald.

À vrai dire, même Thésée n'était pas certain de pouvoir y arriver. Il avait sans doute été plus fort que d'autres à Poudlard, puis durant sa formation. On l'avait félicité pour ses capacités hors-pair.

Mais il n'avait jamais réussi à vaincre Percival dans un duel fair-play. Et si Percival ne pouvait pas, alors Thésée ne pouvait pas.

« Le Ministère est persuadé que c'est ce qui s'est passé.

- En l'absence d'autres preuves, évidemment ! Vous imaginez le scandale, si on apprenait que le chef des Aurors avait planifié de s'en prendre au directeur du département des Mystères ? »

Bouche-bée, Thésée ne put rétorquer quelque chose d'intelligent avant plusieurs secondes.

« De quoi ?

- C'est bien la seule solution qu'il nous reste, n'est-ce-pas ? Et je suis sûr que votre ami pourrait confirmer mes dires. »

Thésée se tourna promptement vers Percival, mais ce dernier regardait le sol avec insistance, lui ayant découvert quelque particularité envoûtante.

« Percival...

- Où est Caine Rekowsky ? », demanda soudainement ce dernier, et Thésée reconnut là qu'il était pressé de passer à autre chose. « Nous sommes venus là pour elle. À présent, c'est la seule qui a une quelconque idée de ce qui est en train de se tramer. »

Il considéra ce qu'il venait de dire et se corrigea promptement :

« La seule apparemment dans notre camp. Si jamais elle est mise hors d'état de nuire, plus personne ne pourra arrêter ce qui a été mis en marche.

- Pour tout ce que j'en sais, marmotta l'Auror britannique, mais il a raison, » ajouta-t-il plus haut à l'attention de Lisa. « Je n'ai aucun repère de quoi que ce soit qui a transpiré ce dernier mois, mais je sais une chose : le département des Mystères fomente dans l'ombre, et ce depuis longtemps. »

Il avait du mal à se dire que leur visite à Poudlard n'était pas récente, mais peut-être était-ce le fait qu'il la considère comme s'étant déroulée i peine quelques jours ; en tous les cas, il l'avait parfaitement en tête. Wilson était Phineas Black, tout comme Misha était Alana Menfield, et peut-être que quelque part dehors, Anathema n'était plus Anathema mais quelqu'un d'autre à la tête vide et à la mémoire nouvelle.

Et Olwenyo Shafiq était impliqué, de cela il en était certain.

« Eh bien, finit par dire Lisa, amusée. Je n'irai pas jusqu'à dire que Caine est la pièce maîtresse de cette opération, mais elle est l'une d'entre elles, effectivement. Très bien, » décida la sorcière en se levant. Elle épousseta un peu de la poussière qui s'était posée sur sa longue jupe d'un large mouvement de main, se craqua un poignet avec un bruit audible qui fit grimacer Percival, puis reprit :

« Vous voudrez donc vous diriger à Godric's Hollows. »

L'américain fronça les sourcils, n'étant que peu familier avec la géographie britannique. Quant à Thésée, il jura.

« Mais quel bâtard. »


Darlene Potter n'avait pas vraiment l'air satisfaite, mais elle n'avait pas non plus l'air innocente, tandis qu'elle les laissait entrer dans sa maison. Elle n'offrit pas de prendre leurs manteaux, ni une tasse de thé ; allant droit au but, elle les mena au salon où Thésée s'était assis il y avait un an, espérant tirer les vers du nez à son mari.

Henry Potter affichait un petit sourire goguenard derrière son exemplaire de la Gazette du Sorcier ; tout comme sa femme, il fit preuve de beaucoup d'impolitesse, quoique Thésée n'en avait rien à faire : son regard s'était arrêté sur la petite femme blonde qui s'était immobilisée, et qui le regardait désormais avec appréhension.

« Chaque jour vous vous surpassez, Rekowsky, » dit-il, et en deux pas il était face à elle et la prenait dans ses bras.

L'étreinte dura peu de temps ; sitôt commencée, sitôt finie. Mais elle avait eu le mérite de décontenancer Caine, qui ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l'eau.

« J'ai dû forcer sur le sortilège, murmura-t-elle d'une voix éteinte. C'est la seule explication.

- Oh, je vous suis dans votre raisonnement sans problème. »

Gêné par ce soudain élan d'affection qu'il avait ressenti, Thésée enfonça ses mains dans ses poches et n'osa pas poser ses yeux sur l'ancienne Auror. Derrière lui, il pouvait sentir l'hilarité stupéfaite de Percival qui, si il ne devait pas savoir quoi faire de ce spectacle, avait décidé de le savourer.

« Je ne vous invite pas à dîner, » déclara Henry en posant son journal, avant de se lever avec lenteur de son canapé. « De toute façon, je ne suis même pas certain que nous allons manger quelque chose. »

Potter lui adressa un signe de tête cordial, ainsi qu'à Percival, avant de les inviter à le suivre dans son jardin. Caine partit au-devant de leur groupe, son pas un poil bondissant pour quelqu'un supposé être en fuite.

« Elle est là depuis longtemps ?, s'enquérit Thésée. Elle m'a l'air familière avec les lieux.

- Elle a débarqué ici à l'improviste le jour où vous avez décidé à vous en prendre à Shafiq. Elle m'a tout raconté, précisa Henry. C'était incroyablement stupide de votre part.

- Une bonne chose que je ne m'en rappelle pas, alors. »

Les plants de carottes et autres légumes étaient tout aussi radieux que la dernière fois. Une pensée traversa l'esprit de Thésée tandis qu'il examinait les lieux où ils avaient été conduits : la maison des Potter était mitoyenne à d'autres, et il savait que ses voisins étaient des sorciers. Il n'y avait nulle haie pour les cacher de la vue des autres ; Caine ne risquait-elle pas d'être aperçue et dénoncée ?

« N'est-ce pas un endroit un peu trop dangereux pour une réunion de notre importance ? », demanda d'ailleurs Percival, qui fronçait les sourcils devant ce manque flagrant de précautions.

Henry parut se vexer :

« Bien sûr que non. J'ai mis en place des barrières pour que personne ne puisse apercevoir ce qu'il se passe à l'intérieur de mon jardin. Je déteste les gens, » confia-t-il dans la même respiration, avant de se désintéresser du sujet entièrement.

Un misanthrope jusqu'au bout. Il apparut à Thésée qu'ils étaient réellement les seuls contacts que la famille Potter avait avec le monde magique, à l'exception de leur fils. Le reste du temps, ils en étaient coupés. En partant du Ministère, Henry avait vraiment décidé de faire table rase et de ne plus se soucier de tous les problèmes qui venaient avec la magie.

Il n'allait pas mentir : des fois, il était tenté de faire de même.

« Olwenyo Shafiq... Voilà un nom bien désagréable. »

Henry s'était assis par terre, son éternelle salopette de toute façon trop sale pour qu'il puisse se soucier d'autres taches qu'il pourrait faire. Thésée s'aperçut que Percival était en passe de l'imiter, quoiqu'avec plus de difficulté, considérant la taille de l'homme. À côté des carottes, à environ deux mètres d'eux, Caine paraissait les contempler ; mais l'Auror aperçut que ses sourcils étaient froncés, signe qu'elle prêtait une oreille attentive à ce qu'ils allaient se dire. Prenant bien garde de ne pas poser ses fesses en premières dans l'herbe, Thésée rejoint le sol et étira ses longues jambes.

« Je n'avais pas connaissance de la rixe entre cette autre Auror, sa fille, et lui, continuait Henry. Mais Caine m'a assurée qu'elle s'était détachée de la famille Shafiq depuis son engagement dans la Grande Guerre.

- Je ne connais pas tous les détails, » répondit Thésée, tentant de ne pas laisser flotter la conversation vers des sujets sensibles. De là où elle était, Caine n'ajouta rien pour les éclairer. Il décida que ce n'était soit pas important pour ce qui allait suivre, soit que Henry était déjà au courant ; de fait, il fallut passer à autre chose.

« Le département des Mystères a ramené des morts à la vie, et même Dumbledore ne sait pas comment ils ont pu s'y prendre.

- Dumbledore ! Si Dumbledore avait toutes les réponses à nos questions, nous ne le saurions même pas, tant l'homme est un mystère. »

Voilà bien quelque chose sur lequel ils agréaient.

« Peu nous importe de savoir comment ils s'y prennent, intervint doucement Percival. De ce que j'ai compris, ce département se concentre sur les mystères de la Magie. Il n'est pas impossible qu'ils aient trouvé comment ressusciter des gens. Non, le plus important est de savoir pourquoi. »

Certes. Ils chercheraient cette réponse plus tard ; pour l'instant, ils en avaient une plus importante et plus pressante à trouver.

Pourquoi se compliquer la vie à ramener à la vie des personnes et risquer d'attirer sur soi l'attention des autres sorciers, des Aurors, du Ministère ? C'était une prise de risque énorme, et elle l'était d'autant plus qu'ils ne s'étaient pas arrêtés à un seul individu. Treize, au total. Treize fois plus de risque. Wilson en était bien la preuve : il suffisait d'un seul élément perturbateur.

« J'ai plusieurs théories, » entonna Caine dans le silence contemplatif qui s'était installé. Elle se tourna vers eux, les mains sur la taille, ses bras nus et fins tendus à l'extrême.

« La première est très bancale. Mais chaque Langue-de-Plomb a une connexion avec quelqu'un d'important dans le monde de la Magie. Wilson a Dumbledore, Anathema a Shafiq. Alana m'a moi.

- Tu n'es pas assez importantes pour que Shafiq daigne s'occuper d'Alana, intervint Henry sans passer par quatre chemins.

- C'est vrai, et je n'étais pas proche d'elle. Et puis cette théorie n'explique rien. C'est pour ça qu'elle est très bancale. Quant à la deuxième... »

Caine se tourna vers Thésée. Il se redressa, un peu plus alerte.

« Avons-nous jamais vu Wilson faire usage de la magie ? Moi, non. Vous, oui. Et il y a quelque chose—

- Il y a quelque chose de différent, » se rappela l'Auror en invoquant le souvenir de son bureau ravagé par les flammes.

Des flammes violettes, violentes, gourmandes. Elles avaient tout ravagé en un éclair, et avaient continué à crépiter bien des minutes, alors qu'il n'y avait plus rien à détruire. De ce qu'il avait compris, ils avaient eu le plus grand mal à éteindre l'incendie, qui n'avait pourtant rien à voir avec un Feudeymon.

Au-delà de ça, Thésée se souvenait de son agresseur ; pas de son visage, puisqu'il ne l'avait pas aperçu, mais son attitude. Déterminée, mais pas calme. Quelque chose avait guidé ses pas, avant de tout de suite le laisser pantelant quand il avait hésité devant le chef des Aurors pourtant à sa merci. C'était ça qui l'avait convaincu que l'agresseur était Wilson ; un autre n'aurait pas hésité. Si Misha avait été envoyée, à l'heure actuelle, il serait mort.

Mais voilà, c'était Wilson, et Wilson s'était révélé talentueux. Sa magie avait été époustouflante. Mais surtout...

« Plus... Plus agressive. Plus puissante. Comme si elle ne venait pas vraiment de lui, mais d'autre chose. »

Même à Paris, les flammes de Grindelwald n'avaient pas cette odeur particulière, ce sentiment particulier.

« Appelez Dumbledore, Henry, intima Caine. J'ai encore quelques questions à lui poser. »

Jetant un regard vers Thésée, elle ajouta :

« Il reste le sorcier le plus intelligent que nous connaissions, en plus d'être le plus cultivé. Si nous voulons avancer, il n'y a pas d'autres solutions.

- Eh bien soit. Vous resterez donc dîner ce soir, » soupira Henry en se levant, sans doute pour informer sa femme de la tournure des évènements. Il n'avait pas l'air spécialement heureux de cette évolution, mais qu'aurait-il pu y faire ? On ne se débarrassait pas de Caine ainsi, et surtout pas dans les circonstances actuelles.

Contrairement à Caine qui avait dû attendre pour obtenir une réponse, Dumbledore répondit favorablement, quoique un peu étonné par cette soudaine convocation, et garantit à Henry qu'il serait à Godric's Hollows séance tenante. Pour s'occuper en attendant que vienne le soir, Caine leur proposa une partie de Bataille Explosive. Deux heures furent passés à expliquer les règles à Percival, et le temps qu'ils commencent à jouer, 18h sonnait. Encore deux de plus et après que Caine ait passé son temps à tricher de manière plus ou moins subtile, ils furent mis à contribution par Darlene. La maison devait connaître une agitation telle qu'elle en avait rarement vu ; Henry, peut-être rendu anxieux par tant de personnes dans son sanctuaire, s'était exilé dans une pièce et n'en était pas ressorti.

Vingt heures arriva, et avec Dumbledore. Il toqua poliment à la porte, que Thésée lui ouvrit avec un grand sourire.

« Thésée, dit-il avec dans sa voix un accent surpris. Quelle surprise de vous voir ici.

- J'imagine bien. Entrez donc, ne me laissez pas vous retenir. »

Le stress de Dumbledore grandit encore lorsqu'il aperçut, dans le hall d'entrée, la petite silhouette de Caine. Son visage vieillissant ne parvenait pas à cacher totalement sa surprise, couplée avec son inquiétude. Thésée pouvait pour une fois deviner sans peine ce que l'éminent sorcier devait se dire : avait-il été dupé ? Était-ce un piège ? Pouvait-il seulement faire demi-tour, maintenant que la porte se refermait derrière lui.

« Darlene nous a concocté un plat dont vous lui direz des nouvelles, » chantonna presque l'Auror en invitant le professeur à le suivre d'une main dans le dos. Pour une fois qu'il avait l'avantage ! Son Newt intérieur l'invectivait, mais peu lui importait : il jubilait trop pour lui prêter attention.

Assis à table, Percival leva les yeux quand ils rentrèrent dans la cuisine, une assiette pleine devant chaque chaise. Vibrant d'anxiété, Dumbledore s'assit au ralenti, ses yeux papillonnant partout comme en quête d'un échappatoire qu'il ne parvenait pas à trouver.

« Albus, salua Henry de mauvaise grâce. Désolé de t'avoir prévenu aussi tardivement. J'espère que tu as fait bonne route.

- Bien assez, » répondit précautionneusement le sorcier.

Une fois tous installés, Darlene découpa un morceau de poulet, et ce fut le signe que tout le monde attendait pour commencer à manger. Seuls les bruits de mastication se firent entendre dans la petite cuisine, et les couverts qui cognaient parfois contre les assiettes. Le silence était tendu, rempli d'attente. Il se délectait de cette dernière, ne pouvant s'empêcher de jeter des coups d'oeil de temps à autres vers Dumbledore.

« Comment se porte Poudlard ?, demanda Henry avec dans sa voix le ton de quelqu'un qui se fiche de la réponse.

- Excellemment bien, compte tenu des circonstances.

- Oh, par pitié, » intervint Caine en posant brusquement sa fourchette.

Darlene Potter lui envoya un regard noir qu'elle ignora, comme à son accoutumée. Percival, qui était installé à la gauche de la sorcière, avait posé une main sur son coeur, visiblement surpris par le bruit soudain.

« Le Département des Mystères ramène des sorciers à la vie en un claquement de doigts, et à chaque fois il y a quelque chose qui cloche avec eux. Wilson est névrosé, Alana est intense, et vous restez à Poudlard en croisant les bras.

- Et que voulez vous donc que je fasse, Miss Rekowski ? Je suis employé par l'école, pas par le Ministère.

- Merlin en soit loué, » murmura Henry.

Dumbledore reprenait du poil de la bête ; après l'anxiété, l'indignation venait poindre le bout de son nez.

« Réagir, peut-être ?, gronda la sorcière. Vous êtes le sorcier le plus puissant de cette génération ! Grindelwald ne peut faire rien contre vous— »

Sa bouche s'arrêta soudainement de fonctionner ; elle formait des syllabes, mais les cordes vocales ne suivaient plus. Ainsi, elle faisait penser à un poisson sur la terre ferme. Thésée fronça les sourcils.

« Grindelwald ne peut rien faire contre vous, répéta-t-elle. La Mort dans le conte, interrogea-t-elle soudainement, existait-elle vraiment ? »

Tous désorientés par ce soudain retournement de situation, ils mirent chacun un peu de temps à remettre de l'ordre dans leurs pensées.

« Les contes de Beedle le Barde sont ce qu'ils disent être, des contes, répondit prudemment le professeur. Mais on ne peut leur enlever une part de véracité.

- Toutes les légendes partent de quelque chose, murmura Percival. Les contes ne font pas exception. Qu'en est-il de la Mort ? »

Dumbledore croisa les bras. Il était précautionneux, Thésée le voyait, tandis qu'il pesait lentement ses mots :

« Cela dépend de ce que vous croyez... Certains sorciers pensent que la Mort n'était qu'un mortel extrêmement puissant.

- Et vous ?

- Je pense que les frères du conte étaient des sorciers extrêmement talentueux. Des prodiges ayant dépassé les limites connues à leur époque, des prodiges ayant créés les reliques.

- Les Reliques de la Mort, compléta Henry. Des artéfacts si puissants qu'en posséder n'en serait-ce qu'un ferait de vous un des êtres les plus puissants de cette Terre. »

L'ancien du Ministère se caressait allègrement la barbe, pensif.

« Gellert— Grindelwald, se reprit Dumbledore, et moi-même, avons longuement étudié ces contes et ces légendes. En quête des Reliques.

- Vous vouliez être leurs maîtres, intervint Percival, toujours dans un murmure. Le pouvoir absolu. Les maîtres de la Mort.

- Nous n'en avons jamais trouvé une seule. Ou du moins, pas durant notre association. Jusqu'à ce que Newt m'informe que Gellert— Grindelwald, pardon, avait une baguette à l'aspect fort étrange au Père-Lachaise. »

Plus que la baguette, se rappela Thésée, c'était la puissance qui avait émané de chacun des sorts lancés par Grindelwald qui l'avait époustouflé. Il ne fallait pas réduire un sorcier à sa baguette ; ç'aurait été une grave erreur à commettre, et ceux qui la faisaient, soit n'étaient plus de ce monde, soit on ne les reprenait pas à deux fois. Mais il était indéniable que celles au ventricule de dragon étaient plus puissantes que celles avec un poil de licorne, et que comme tous les sorciers, certaines étaient faites pour combattre, d'autres pour aider. Et la baguette ultime, celle que rien ni personne ne pouvait battre, c'était...

« Il aurait mis la main sur la Baguette de Sureau ?

- Il a toujours été assidu. Obsédé par cette quête. »

Caine, qui avait jusque là écouté avec attention, ses mains nouées devant sa bouche en une expression studieuse, demanda :

« Les Reliques de la Mort existent bel et bien, donc ? »

Dumbledore hocha la tête ; aucun autre mot n'avait besoin d'être rajouté.

« La Baguette de Sureau donne à Grindelwald un pouvoir supposément absolu. Vous ne faites rien pour l'arrêter, professeur, mais en même temps il n'est pas spécialement après vous. Chacun dans son coin.

- Nous avons fait un pacte—, commença Dumbledore avec difficulté.

- Je m'en fiche, le coupa Caine. Tout ce qui m'intéresse, c'est cette information. Vous êtes autant inatteignables l'un que l'autre. » Après une pause, elle reprit : « Et si il avait la Pierre de Résurrection ? »

Thésée croisa le regard de Percival. L'américain eut l'air tout aussi alarmé que lui à l'évocation de cette idée.

« La fiancée du deuxième frère ne pouvant supporter sa condition, arrachée à la paix qui lui avait été promise à sa mort ; et ce frère se suicidant pour pouvoir la rejoindre...

- Des âmes en peine maintenant emprisonnées dans des corps rajeunis, neufs. Nouveaux. »

Caine et Dumbledore paraissaient presque envoûtés, chacun plongé dans les yeux de l'autre. Incapable de se détourner, ils partageaient un rare moment de compréhension que les autres ne pouvaient espérer rejoindre.

« Et avec un pouvoir immense à leur disposition, termina Caine. Le pouvoir de la Mort elle-même. Et ils sont après vous. »

Thésée se racla la gorge.

« Le département des Mystères et Grindelwald, ensemble ? C'est un très grand écart.

- Je n'hésiterai pas à le franchir si cela permet d'empêcher une catastrophe, » dit Percival, de son air grave habituel. Son front était plissé par l'inquiétude.

« Que ce soit Grindelwald ou bien Shafiq, je m'en fiche. Mais ces personnes n'ont pas été ramenées à la vie par hasard, et pour l'instant, elle est bien silencieuse, l'Alliance de Grindelwald.

- Si il met la main sur la dernière relique, c'est la fin de tout.

- La cape d'invisibilité... Je ne m'inquièterai pas trop, si j'étais vous. »

Henry avait un petit sourire amusé ; il était bien le seul à comprendre la blague qu'il venait de faire. Thésée haussa les épaules, décidant de laisser tomber dans la même foulée.

« Je pense que quelque chose couve, avoua Caine.

- Non, sans blague. »

Il ignora son regard noir avec dextérité.

« C'est un fait, persista-t-il. Il se passe quelque chose, mais tant qu'ils ne font pas le premier pas, on ne peut rien y faire.

- Pourquoi diable faut-il que vous soyez aussi passif ? »

Blasé, Thésée haussa les sourcils.

« Excusez-moi, Rekowsky. J'avais oublié que vous n'étiez pas en fuite, que je n'étais pas écarté de mon poste jusqu'à nouvel ordre et que, bien évidemment, tout le monde nous faisait confiance.

- Il faut aller voir Emeline. »

Chaque mot qui sortait de la bouche de la sorcière était pire que le précédent.

« Merlin, non.

- Emilia, alors ! Elle, elle saura convaincre Abbot. »

Percival s'autorisa un sourire. Henry huma.

« Emilia Sinestra ? De la brigade magique ?

- C'est la directrice, maintenant, expliqua Caine rapidement. Ma supérieure hiérarchique. Elle m'a tendu la main quand personne d'autre ne le voulait. Je lui fais confiance avec ma vie.

- Pourquoi pas, alors. »

Thésée ouvrit la bouche, prêt à rétorquer quelque remarque acerbe, mais Dumbledore le prit de court :

« Si c'est là votre seule chance, mieux vaut la saisir. »

Ah, bien sûr, vu que lui n'allait pas bouger le petit doigt pour leur prêter main forte, pas vrai ? Ce serait trop simple.

Quoique le Ministère n'était pas très content avec eux comme avec lui. Peut-être que ne pas intervenir était la meilleure chose à faire, alors.

« Demain matin, décida-t-il d'un ton sans appel.

- Non, ce soir, » contra Caine.

Il lui envoya un regard noir. Si il était obligé de parler à Emilia, alors soit. Mais voici bien quelque chose sur lequel il ne bougerait pas d'un iota.


« Cesse de bougonner, Thésée. »

Malgré les mots murmurés de Percival, Thésée pouvait dire qu'il était amusé de son air outré, tandis ce qu'ils se frayaient un chemin dans le brouillard de Londres que Dumbledore leur avait gentiment invoqué avant de retourner à Poudlard.

« Oui, arrêtez donc de faire la tête, affirma Caine devant eux. Ce sont des rides en plus dont vous n'avez pas besoin. »

Il la foudroya du regard, non pas qu'elle s'en aperçut.

« Je persiste à penser que voir Emilia maintenant est une mauvaise idée. »

Ça n'aurait pas été une meilleure si ils y étaient allés le lendemain ; mais au moins, il aurait eu un peu de sommeil sous la ceinture, et des cernes moins prononcées sous les yeux.

Dans ce cas précis, il n'avait ni le beurre, ni l'argent du beurre. Il avait le porte-monnaie et la besace vides.

« Le département des Mystères n'attendra pas que l'on soit reposés pour frapper.

- Elle n'a pas totalement tort, tu sais, lui glissa l'américain. Grindelwald ne remet jamais au lendemain ce qu'il peut faire le jour même. »

Thésée faillit lui souffler une remarque hargneuse au visage.

Faillit. Se retint avec grande peine.

Ils ont raison, lui dit son esprit. Ce qu'il fuyait, c'était la confrontation. Voilà bien plusieurs années qu'il faisait face. Il avait besoin de repos. De vacances sans le stress d'une enquête et d'un possible complot qui pesait sur leurs têtes.

Auror était un métier fatiguant. Trop fatiguant. Ça allait quand on était jeune, et qu'on avait de l'énergie à revendre ; mais Thésée tapait la quarantaine. Bientôt, il ne pourrait plus compter les cheveux blancs ; il en aurait trop pour se permettre, chaque matin, de passer des doigts fébriles dans sa chevelure fauve dont il était si fier.

« Elle habite ici, » déclara Caine avec finalité en s'arrêtant devant un immeuble à l'apparence miteuse. « Ne vous arrêtez pas à la façade, c'est très sympathique une fois à l'intérieur. »

Ne perdant pas de temps, elle toqua un certain code à la porte, qui s'ouvrit sans bruit devant elle. La sorcière les invita à la suivre d'un signe de la main ; ils ne se firent pas prier, et se retrouvèrent dans le hall de l'immeuble, plongés dans le noir.

Il y avait une autre porte donnant sur une cour ; et, à l'autre bout de cette dernière, encore une porte, dont la vitre teintée laissait apercevoir une lumière allumée. Caine esquissa trois pas jusqu'à s'arrêter au milieu de la cour, les mains croisées derrière son dos.

Emilia surgit avec fracas, faisant claquer sa porte d'entrée contre le mur, la baguette à la main.

« Si je découvre que c'est une blague, je jure que je ne réponds plus que de Merlin, et de lui uniquement. Dieu ne te sauvera pas, Caine. »

Il y avait une émotion indescriptible, tapie là entre plusieurs couches qu'Emilia avait bâtie avec soin. La main qui tenait sa baguette tremblait ; imperceptiblement certes, mais tremblait tout de même.

Caine, impassible, resta à sa place.

« Je ne suis pas croyante. Je m'en remets à ton jugement. »

Thésée et Percival échangèrent un regard, mais n'intervinrent pas. Ils auraient été de trop dans une conversation qu'ils ne comprenaient qu'à moitié.

Emilia jeta sa baguette ; elle la jeta, proprement, ne regardant pas où elle allait atterrir. À la place, elle réduisit la distance qui la sépara de Caine et, prenant son visage entre deux mains, entreprit de l'accueillir avec un ardent baiser.

Les deux hommes détournèrent promptement les yeux, peu désireux d'assister à leurs retrouvailles passionnées. Il aperçut chez Percival la même stupéfaction ; quoique celle de son ami était teintée d'un amusement sans malice. Tous ces rebondissements innocents devaient être pour l'américain un changement de scène bienvenu, alors qu'aux Etats-Unis tous les coups bas étaient permis.

Les deux femmes se séparèrent en relativement peu de temps. Les cheveux de Caine étaient quelque peu désordonnés par les mains ferventes que Emilia avait passé dedans. Mais elle avait un sourire un peu béat sur ses lèvres, alors Thésée ignora l'un et l'autre et passa directement au plat de résistance :

« Un peu d'intimité, peut-être, pour la discussion qui va suivre.

- Vous vous aventurez sur un terrain très glissant, Scamander. »

Caine n'était pas spécialement grande, mais Emilia était particulièrement petite ; pour autant, lorsqu'elle enroula une main autour de la taille de l'autre sorcière, il ne douta pas un seul instant que, des deux, c'était elle qui portait la culotte.

Cela avait peut-être également à faire avec le fait qu'elle était plus âgée. Il y avait une espèce d'aura protectrice qui sortait d'elle par vagues, et Caine ne faisait rien pour la retenir.

« Mais oui, concéda finalement Emilia. J'imagine que la discrétion est de mise. »

Elle entraîna son employée d'un mouvement brusque, sa main libre s'agitant brièvement dans les airs. Sa baguette, qui avait été abandonnée comme une vieille chaussette, y bondit avec ce que Thésée aurait appelé de l'excitation.

Emilia ne leur offrit pas le thé, ni le café. À la place, elle quitta les côtés de Caine pour s'installer dans son canapé, sa figure hurlant business. Ils lui firent face, tous debout ; Thésée eut la fugitive impression d'être un enfant attendant sa punition. Seule la face impassible de Caine l'empêchait de prendre Emilia pour une adversaire.

Cette dernière posa ses coudes sur ses genoux, la baguette pointée négligemment sur la seule femme de leur groupe.

« Expliquez-moi tout, » exigea-t-elle.

Caine prit les devants ; puisqu'elle était, après tout, la seule ayant les souvenirs nécessaires à leur récit. Emilia ne l'interrompit pas, bien que l'Auror put voir que plusieurs fois, elle en avait énormément envie. Notamment lorsque sa... quoi, compagne, collègue ?, commença à impliquer le département des Mystères. Et Olwenyo Shafiq.

« Et donc... Quoi ?, finit par demander la chef de la brigade magique. Les Reliques de la Mort ? Des revenants ? C'est un peu fort café.

- Tu sais très bien que je ne te mentirais pas, tempêta Caine.

- Non. »

Emilia leva une main impérieuse quand l'autre fit mine de reprendre la parole.

« Tu n'es pas exactement impartiale dans cette affaire. Je sais que tu ne me mentiras pas, comme je sais que tu crois que ce que tu me dis est juste. »

La sorcière tourna enfin son regard vers les deux hommes de la pièce. Thésée, un peu étonné par cette soudaine attention, détourna le regard.

C'était une pièce pratique. Un mur d'étagères, la moitié des étalages vidés de livres mais comblés par la présence de pots et de plantes vertes ; un sol en dalles à l'aspect miteux, sale. Une fenêtre, et à côté, une table ronde qui avait l'air venue tout droit d'un jardin laissé à l'abandon, et en face, le canapé sur lequel Emilia était installée. Une pièce qui semblait tout droit sortie d'une maison de campagne, pas d'un rez-de-chaussée en plein centre de Londres.

« Scamander. Et votre ami américain.

- Percival Graves, se présenta ce dernier.

- Le directeur de la Justice Magique du MACUSA en personne ! Nous sommes gâtés. »

Percival hocha la tête, un fin sourire sur les lèvres. Il ne céda pas d'un pouce face au regard inquisiteur d'Emilia.

« Peut-être trop, finit-elle par soupirer. Je te crois, ajouta-t-elle à l'attention de Caine, mais nous quatre seuls, que faire ? Il faut attendre qu'ils fassent un mouvement. Nous avons épuisé les nôtres même avant de savoir que nous jouions. »

Thésée lui envoya un regard. Emilia se redressa, alerte.

Visiblement, elle avait capté ce qu'il voulait lui faire passer comme message.

« Non.

- Vous êtes celle qu'elle écoutera.

- Absolument pas.

- Emilia, enfin—

- Emeline est notre meilleure solution, glissa Caine.

- Oh, bien sûr ! Quelle bonne idée, que d'aller voir la seule femme dont la position actuelle n'est pas menacée par une de vos magouilles ! Surtout qu'elle l'a dans l'os, Scamander. Je pense que vous n'imaginez pas à quel point elle rêve de serrer ses petites mains osseuses autour de votre cou de cochon. »

Thésée porta instinctivement une main à ce dernier, vaguement interdit.

Il faisait du sport, au nom de Merlin ; si il y avait bien un porc ici, il aurait aimé qu'on le lui pointe du doigt, parce qu'il ne voyait rien d'autre que trois personnes dont les expressions différaient de amusée à meurtrière.

« Cochon— Peu importe. Emeline voudra les réserver pour d'autres personnes que moi. Comme Shafiq.

- Emilia, » intervint promptement Caine avant que l'autre ne puisse renchérir, « il est primordial de trouver dès à présent des alliés de pouvoir. Si Dumbledore venait à confirmer nos dires, penses-tu que Abbot serait plus encline à nous écouter ?

- Dumbledore ! »

Le nom du professeur avait déjà été jeté en pâture auparavant, mais Emilia l'avait jusque là ignoré. Maintenant, elle avait faim, et elle n'hésiterait pas à le dépecer.

« Dumbledore !, répéta-t-elle, moqueuse. Dumbledore est la bête noire du Ministère. Il faudra bien plus que ça pour qu'on l'écoute. Si il se bougeait le cul pour combattre Grindelwald, par exemple. Et , nous pourrions en rediscuter. »

Ils échangèrent un regard. Henry avait peu ou prou les mêmes opinions que le Ministère qu'il détestait pourtant.

« Ça ne répond pas à ma question, tempêtait Caine. Abbot n'est pas le Ministère. Que penses-tu qu'elle ferait ? »

Emilia se tapota les lèvres d'un doigt, pensive. Presque frustrée, au final, de devoir leur donner raison :

« Je pense qu'elle ne serait pas très heureuse de le voir, mais qu'elle écouterait ce qu'il a à dire jusqu'au bout.

- On ne peut pas convoquer Dumbledore à tout bout de champ, et le temps presse, intervint Percival. Je crains qu'il faudra faire sans lui... et ce ne serait pas pour vous déplaire, pas vrai ? »

Le silence parla de lui-même : non, absolument pas. C'était une affaire du Ministère. Dumbledore avait bien assez mis le nez dans leurs affaires ; ou plutôt, on le lui avait frotté dedans jusqu'à ce qu'il s'imbibe de l'odeur.

« Réfléchissez à un plan d'action, soupira finalement Emilia en se levant. Moi, je vais lui envoyer un hibou. Caine, montre-leur donc la chambre d'amis ; vous avez définitivement besoin de prendre des forces, si on veut se battre contre le département des Mystères tout entier. »


Ils dormirent relativement bien ; Thésée attribua ce miracle à son état de fatigue quasi permanent de ces derniers temps. Mais maintenant que la question Caine ne le taraudait plus autant, il était confiant qu'il se sentirait mieux. Une chose de moins dont il fallait s'inquiéter, n'est-ce-pas... ?
Mais à côté, ils s'apprêtaient à lancer un assaut sur une des branches les plus mystérieuses, et théoriquement une des plus puissantes, du Ministère de la Magie. Et ce, sans savoir réellement qui étaient leurs alliés et qui étaient leurs ennemis.

Il repensa à Wilson, d'un seul coup. Jusqu'à maintenant, le Langue-de-Plomb ne l'avait pas dérangé. Mais quand on pensait au département des Mystères, alors inévitablement on venait à penser à l'agent spécial. D'après Emilia, alors qu'il avait été emmené à Saint-Mangouste, Wilson avait été avalé tout entier par ses collègues. Personne ne l'avait plus jamais revu dans les couloirs du Ministère.

La pensée que le Langue-de-Plomb ait pu disparaître ainsi, ou bien qu'on se soit débarrassé de lui, lui serrait l'estomac. Ils ne s'étaient pas entendus sur tout ; mais savoir que Phineas Black vivait sans la moindre idée de qui il était réellement, et qu'il vive sous une peur constante...

Thésée avait vécu la guerre, et il savait ce que c'était que d'être dans l'attente d'un coup qui ne vient pas. Jusqu'à ce que, tout à coup, on frappe ; et l'assaut vous laissait sonné, déstabilisé. Et cela recommençait, encore et encore.

Une vie constante dans cet état ; si ils retrouvaient Wilson, Thésée ferait tout ce qu'il pourrait pour s'assurer que le Langue-de-Plomb s'en sortirait... mais pour ça, il faudrait qu'il accepte de combattre à leurs côtés.

« Tu remues, chuchota Percival dans son dos. À quoi penses-tu, Thésée ?

- Au Langue-de-Plomb. Wilson. »

Il ne servait à rien de se cacher de Percival, qui n'avait pas le temps pour les cachoteries. Et Thésée n'avait pas envie d'avoir plus de secrets à cacher. Cela ne pourrait pas leur être bénéfique.

« J'en ai entendu parler, un peu. Comment est-il ?

- Apeuré. Terrifiant. Un adversaire, peut-être. Ou un ami. Je ne sais pas, Percival, avoua-t-il. Je ne sais pas sous quel angle le prendre. À ce stade, on me dit qu'il s'appelle Wilson, et je vois que c'est un homme nommé Phineas.

- Sauf que ce n'est pas ce que tu as connu, c'est cela ?

- Il est... Percival, il est si différent de tout ce que j'avais entendu sur lui. On me parle d'un Black, on me parle d'un rebelle, et il n'est rien de tout ça. »

Se retournant sur le lit d'appoint que Caine avait sorti pour eux, Thésée fixa le plafond. Depuis la fenêtre, il pouvait apercevoir les premiers rayons du soleil. Il devait bientôt être huit heures, sans doute. Emilia viendrait les réveiller sous peu, si ils ne se levaient pas avant.

« À quel point peut-on façonner un homme ?, murmura-t-il. À quel moment en perd-on un autre ? »

Percival huma. C'était, semblerait-il, son principal moyen de communication ces derniers temps. Avant, ils se contentaient d'un silence confortable. Maintenant, Percival ou lui-même le comblaient toujours d'une manière ou d'une autre, trop effrayé par ce que pourrait amener l'absence de mots.

« Quand Grindelwald a fait de moi son prisonnier, » commença l'américain à voix basse, si basse que Thésée dut tendre l'oreille pour tout entendre, « il a voulu des renseignements, bien entendu, mais plus que ça, il voulait quelqu'un. »

Son ami— Son meilleur ami était plus important qu'un plafond décrépi dont la peinture avait besoin d'une nouvelle couche. Thésée se mit sur le flanc, observa avec attention le profil immobile de Percival.

« Quelqu'un d'aussi puissant que moi, disait-il, serait sans aucun doute précieux à notre cause. Car la sienne était celle de tous. Je t'ai déjà dit— Je t'ai déjà dit que six mois—

- Et tu n'as pas besoin de me le redire si cela fait trop pour toi.

- Tout est trop pour moi, il semblerait. Ce n'est pas une vie, courir contre soi-même. »

Ce fut au tour de Thésée de humer. À cela, il n'avait aucune réponse. Il n'avait jamais été kidnappé par un mage noir de l'acabit de Gellert Grindelwald.

« Six mois, c'est long. Et à force de mauvais traitements— Thésée, si j'étais resté plus longtemps, je ne suis pas certain que je n'aurais pas refusé. »

Percival lâcha une respiration tremblante.

« Et c'est ce que tu m'as dit— Que si mes camarades n'avaient pas vu la différence entre moi et lui, alors étions-nous vraiment si différents ? »

Il en fut bouche-bée.

Il aurait voulu dire qu'il n'en avait pas pensé un mot ; mais il ne se souvenait plus de cette discussion pour en parler avec l'autre concerné, et il ne lui paraissait pas impossible qu'il ait été capable de prononcer de telles paroles.

« Mais tu ne l'aurais pas rejoint parce que tu le soutenais, pas vrai ?, demanda-t-il finalement.

- Je l'aurais rejoins tout de même.

- Et dès que tu aurais vu une occasion, tu en aurais profité pour essayer de le descendre. »

On ne pouvait enlever à Percival qu'il avait l'oeil pour les détails. Que cela prenne une heure ou un an, il aurait su trouver le bon moment.

« Je ne peux pas prétendre savoir ce qui m'est passé par la tête, et par la tienne, et ce que tu as vécu, mais Percival... »

Thésée déglutit.

« Je te fais confiance pour faire les bons choix, finit-il par confier. N'importe où, n'importe quand. »

Percival tourna à peine la tête vers lui, mais ce fut assez pour qu'il puisse apercevoir son étonnement.

Un rappel avait donc été le bienvenu.

Et Emilia ouvrit la porte en trombe, les dévisageant sans vergogne.

« Debout, vous deux. Emeline est là, et très curieuse de vous entendre. »

Thésée soupira et se leva, dépliant sa carcasse avec de multiples craquements. Par-dessus son épaule, il jeta un sourire à Percival.

« Après toi, invita-t-il avec un geste.

- Rêve toujours, Thee. »

Emeline apparaissait sublimée dans sa robe simple verte, cintrée d'une ceinture blanche à la taille qui soulignait sa silhouette fine. Elle les ignora même, préférant siroter son thé dans une tasse apparemment en porcelaine ; le genre qu'on ne sortait que pour les grandes occasions, ou pour les invités de marque.

Caine leur adressa un signe de main depuis le coin où elle s'était réfugiée. Emilia avait posé une main possessive sur son épaule, mais qui paraissait également l'écraser. Entre les deux femmes, l'ancienne Auror apparaissait minuscule.

Emeline Abbot posa sa tasse sur sa soucoupe ; et le léger tintement de la porcelaine signa le début des hostilités.

« Il faut à tout prix que nous perquisitionnons les locaux du département des Mystères, attaqua Thésée. Il en va de la sécurité nationale. »

Emeline croisa ses mains sur ses cuisses.

« Nous avons de bonnes raisons de penser qu'il se trame quelque chose, et possiblement en rapport avec le mage noir Grindelwald. Des sorciers supposément morts sont revenus à la vie, dont Phineas Black. Nous pensons que les Reliques de la Mort sont également impliquées.

- Directeur Graves, le MACUSA est-il au courant de vos agissements sur le sol britannique ? »

Vexé de s'être fait ignoré, Thésée se mordit la lèvre pour ne pas répondre à la place de son ami. Emeline ne s'était toujours pas tournée vers eux. Elle regardait en travers d'Emilia, semblait-il, une scène invisible à tous se jouant devant ses yeux.

« La présidente doit en avoir une petite idée, mais rien de bien officiel, madame. »

Seuls ses yeux bougèrent, alors. Le spectacle en fut perturbant.

« Si vous veniez à être arrêté en train de faire quelques actes illégaux, ce serait la crise diplomatique avec nos plus vieux alliés.

- C'est sans aucun doute vrai. »

Le silence plana ; puis Emeline Abbot soupira, longtemps, tant et si bien que Thésée se demanda un instant si il lui restait seulement de l'air dans les poumons.

Assez pour qu'elle continue de vivre, apparemment, et se tourne vers Emilia :

« Quel est votre plan ? »

La cheffe de la brigade magique s'empressa de sauter sur l'occasion. Lui-même était bouche bée par la réaction de la directrice du département des Jeux Magiques.

« Il faut infiltrer le département des Mystères, mais pour cela, il nous faut la localisation de leurs locaux, information que le ministre ne nous cèdera pas. Mais il y a un moyen. »

Emilia posa ses yeux sur Caine ; toutes les personnes dans la pièce l'imitèrent, et la sorcière se retrouva bientôt le centre de toute l'attention.

« Elle a attaqué Shafiq et l'agent spécial présent avec lui. Scamander n'est pas leur priorité, puisqu'ils savent qu'il a eu la mémoire effacée. Caine est leur ennemie numéro un.

- Ou bien se fichent-ils d'elle, suggéra Emeline.

- Ils font de leurs secrets leur marque de fabrique, dit Thésée. Elle menace l'un de leurs plus précieux. Je ne pense pas qu'ils soient assez joueurs pour se permettre de laisser Caine faire comme bon lui semble.

- Il me suffit d'avoir de bons alliés, marmonna cette dernière. Une oreille attentive au Ministère, et je fais tout capoter. »

Les doigts d'Emeline tapotèrent frénétiquement la table, leur propriétaire en proie à une intense réflexion.

« Vous vous laissez capturer, Rekowsky ?

- Quelqu'un prend son apparence et infiltre le département des Mystères.

- C'est le plan le plus bancal que j'ai jamais entendu. »

Il fallait lui donner raison, mais c'étai également un des seuls. Après cette démonstration de force, Shafiq ne remettrait plus le pied dehors. Pas si on ne lui donnait pas une bonne raison, et encore, il serait partisan de choisir lui-même le lieu de rencontre.

Tout le plan de Caine avait reposé sur Wilson ; Wilson, et son envie d'émancipation. C'est bien ce qu'elle leur avait confié. Mais elle avait omis, dans sa pensée, la peur qu'avait le Langue-de-Plomb envers son propre service et ses collègues. Il n'était pas un individu qui brillait par son courage. Il craignait les répercussions plus qu'autre chose. Le jeu, pour lui, n'en valait pas la chandelle.

Il fallait qu'ils reviennent à la charge. Il fallait que quelqu'un lui parle de nouveau, le persuade de se joindre à eux, ou au moins d'être une liaison.

Il fallait que quelqu'un aille le secouer et lui rappelle que si il ne se bougeait pas les fesses maintenant, il n'aurait peut-être plus aucune occasion.

« Je serai le substitut de Caine si il le faut, annonça Thésée. Laissez-moi infiltrer le département des Mystères. »

Si quelqu'un d'autre que lui y allait, il n'y aurait quasiment aucune chance de réussite. Caine était trop précieuse pour qu'on se permette de la jeter.

Quand à Thésée, si on découvrait la ruse, sans nul doute qu'on lui ferait payer le prix fort ; mais il n'en avait cure, si le prix fort signifiait une action de la part de Wilson.

Il ne croyait pas le jeune homme innocent, mais il savait aussi qu'il ne resterait pas les bras croisés si une de ses plus proches connaissances, un ami même, venait à être en danger de mort.

« Le chef des Aurors ? Jamais de la vie. Votre présence est nécessaire avec nous.

- On ne peut pas envoyer Caine au casse-pipe, contra-t-il, et je suis amnésique de un mois. Wilson me connaît déjà, cela peut peser dans la balance. Emeline, » coupa-t-il lorsque la directrice ouvrit la bouche, « nous manquons de temps, d'hommes, et qui sait ce que fera Shafiq lorsqu'il apprendra que nous avons mis à jour ses plans.

La seule solution est de les faire tomber de l'intérieur, reprit Emilia. Tout cela dépend sur une chance infime que le Langue-de-Plomb vous fera assez confiance pour se retourner contre ses maîtres. L'en pensez-vous capable ? »

Absolument pas. Peut-être. Si il était chanceux.

Et d'autres paramètres.

« Oui. »

Contrairement au département des Mystères, il se sentait d'humeur joueuse. Il pouvait se permettre de parier sur sa propre vie puisque, de toute façon, elle lui appartenait.

« Et une fois Thésée parti pour le département des Mystères, que fait-on ensuite ?, demanda Emeline.

- Il faut faire remonter les informations à Fawley, et préparer le ministère et Poudlard au cas où Shafiq déciderait de passer à l'action.

- Donc intervertir les identités de deux individus, résuma Percival. Thésée n'est pas autorisé au ministère jusqu'à nouvel ordre.

- Et alors ? C'est le chef des Aurors. Qu'il vienne, ils sortiront les fanions et le champagne. Vous pourrez même rester ; j'ai entendu dire que la Prohibition pesait sur tout les Etats-Unis. »

Percival sourit volontiers au trait d'humour partagé par Emilia, mais ne lui répondit pas. L'idée que Thésée puisse être apprécié de ses Aurors au point où ils seraient heureux de le voir, malgré les règles imposées... n'avait absolument pas traversé la tête de ce dernier.

Mais ce serait indubitablement à leur avantage.

« Et si il venait à échouer...

- Nous le saurions bien assez tôt, interrompit Caine, puisqu'après tout dès qu'ils remarqueront la combine, ils s'empresseront de passer à l'attaque. »

La sorcière ficha ses yeux dans les siens. Un accord tacite passa entre eux, en cet instant. C'était la fin d'une enquête qui avait débuté un an plus tôt, et l'absence d'Anathema Shafiq pesait autant qu'un éléphant dans la pièce.

« C'est un plan bancal tout de même, conclut Emeline, mais puisque c'est le seul que nous avons... Au travail, messieurs-dames. »


Ils discutèrent, Thésée et Percival, de où devait aller ce dernier.

« Il est hors de question, murmurait furieusement l'américain, que je te laisse vagabonder seule Mercy Lewis sait où, alors que le plan était justement que nous restions ensemble.

- Et où te mettrions-nous donc, Percival, dans ce plan-là ? »

Caine et Emilia étaient encore dans la maison de cette dernière, échangeant peut-être moult baisers passionnés ; ou bien elles répétaient ensemble ce qu'elle devraient dire à Fawley une fois devant lui.

Eux et Emeline avaient opté pour la cour. Profitant du soleil qui s'était joint à eux ; une accalmie bienvenue entre deux nuages de smog. La directrice des Jeux Magiques ne leur avait pas adressé d'autres paroles que les peu qu'ils avaient échangé dans la maison d'Emilia. Reconnaissant sans doute qu'ils avaient besoin d'un peu de temps à deux pour régler quelques affaires pressantes.

« Tu n'espères tout de même pas que je rentre chez toi en attendant la suite.

- Ce serait bien sot de ma part que de croire que tu en serais capable. Non, Percival, mais tu ne peux pas m'accompagner au département des Mystères. Il faut que je sois seul. »

Thésée observa son ami tandis qu'il se mordait la lèvre inférieure. Il pouvait presque voir les rouages tourner, et lui réfléchir à toute vitesse pour une solution.

« Emeline a raison sur un point, continua-t-il. Si tu es impliqué dans une quelconque affaire illégale, c'est la crise diplomatique. Picquery ne pourra pas laisser passer ça. »

À court d'argument, les épaules de Percival s'abaissèrent.

Victorieux, mais pas satisfait. Il voyait pourquoi cela chagrinait l'américain que de le laisser aller au devant du danger. Ils n'avaient jamais l'occasion de travailler à deux, et alors qu'elle s'était présentée à eux, les voilà obligés de céder la place à d'autres. Et Percival mourait d'envie de prouver sa valeur aux autres ; de montrer qu'il n'était pas sans défense, mais bien un des meilleurs sorciers de sa génération.

« Fais attention, céda-t-il enfin, et pas d'imprudence.

- Je peux te donner ma parole. »

Percival lui lança un regard équivoque, qui disait bien qu'il aurait préféré être à ses côtés plutôt que de se contenter de quelques mots sans importance.

Peu importe. Le mal était fait ; et de toute façon, cela ne pourrait être pire que les mots qu'il avait lancé au visage de son ami et dont il ne se rappelait même plus la teneur.

« Messieurs, si vous avez fini de marmonner dans votre coin, procédons donc à l'échange des apparences, » appela Emilia.

Ils rejoignirent les trois femmes, chacun peu heureux de la tournure de la discussion, mais s'en contentant. Dès que toute cette histoire serait finie, se promit Thésée, ils s'offriraient des vacances à deux. Une tournée des bars de la ville serait également fort bienvenue. Tout pour se soulager de cette tension toujours sous-jacente.

« M'habituerai-je seulement à vos longues jambes, » rigola faiblement Caine en le dévisageant de bas en haut, et il lui apparut soudainement que la transformation irait dans les deux sens, et que la dernière fois qu'il avait été petit, ç'avait été à ses douze ans, juste avant que sa croissance n'explose tous les records.

« Un instant, intervint Percival, soudainement alarmé. A-t-on seulement de quoi procéder à cet échange d'identité ? La potion de Polynectar demande un mois à être préparée. »

Tous ses espoirs furent réduits en poussière, cependant, lorsque Emilia sortit deux fioles fermées par un bouchon de liège d'une des poches de son manteau.

« Emeline en a gentiment récupéré dans les réserves du ministère, » expliqua la chef de la brigade magique devant l'air vaguement étonné de Thésée.

Elle lui en tendit une, qu'il prit, observant le contenant avec attention. Lorsque Caine lui tendit un cheveu, il s'empressa de s'en arracher un, et ils échangèrent ainsi leurs biens.

La potion de Polynectar prit l'apparence d'un breuvage doré, de la même couleur que la fière chevelure de la sorcière. Peu intéressé à renifler la potion, Thésée l'avala cul sec, et enregistra le goût de thé agrémenté de miel.

« Vous avez plutôt bon goût, » remarqua Caine de son côté, sa voix déjà en train de muer. Elle grandit, et son visage un peu rondouillard perdit de sa chair pour prendre l'aspect plus sec de celui de Thésée. Bientôt, elle fut trop grande pour ses vêtements ; paradoxalement, sa chemise se mit à flotter au vent, n'ayant plus de poitrine pour tendre le tissu.

« Je vous retourne le compliment, » répondit le chef des Aurors, et porta immédiatement une main à sa gorge lorsque la voix qui s'en échappa ne correspondit pas au timbre dont il avait l'habitude.

C'était hautement dérangeant. Il n'avait pris du Polynectar qu'une seule fois, lorsqu'il avait dû s'infiltrer dans le marché noir. Il avait oublié à quel point il était désagréable de ne pas avoir le même corps. Si il observait Caine avec attention, il pouvait voir ses propres traits répondre à ses observations. Elle n'était pas habituée du tout aux effets, cela était clair ; mais il faudrait bien, pour le bien de la maison, qu'ils fassent tout deux abstraction du côté désagréable de la chose.

« Et maintenant, échangez vite de vêtements, pressa Emilia. Le Polynectar devrait durer trois, quatre heures au maximum.

- Ici ?! »

Emilia roula des yeux, et fit un spectacle en leur offrant à tous les deux son dos.

« Pour information, Scamander, ce n'est rien que je n'ai pas déjà vu.

- Je ne tiens pas à ce que ma poitrine soit à la vue de la directrice des Jeux Magiques !, siffla Caine, qui était devenue écarlate.

- Je ne regarde ni n'entend rien, » assura cette dernière, qui fixait le mur comme si il était la plus belle chose qu'il ait jamais vu.

Thésée soupira, se déshabilla promptement, et évita de s'attarder sur son corps ou celui de Caine tandis qu'ils se rhabillaient dans un silence gêné.

« Merlin, murmura la sorcière, mais comment faites-vous pour marcher constamment avec... ça entre les jambes.

- Avec de la pratique, Rekowsky, » répondit-il plus sèchement que nécessaire.

Il aurait pu lui retourner la remarque. Le soutien-gorge lui serrait la poitrine et lui, peu habitué à avoir quelque chose y pendant, eut du mal à s'habituer aux mouvements. Caine n'avait pas une poitrine très conséquente, et il se mit à plaindre celles qui en souffraient au quotidien. Il en serait vite devenu fou.

« Parés ?, s'enquit impatiemment Emilia, toujours dos à eux.

- Quand vous voulez. »

Caine faisait en sorte d'apparaître plus neutre, redressait sa trop longue colonne vertébrale comme un mille-pattes. Elle hocha la tête également, peut-être pas assurée en son fort intérieur, mais décidée à mener à bien cette mission.

« Alors allons-y. »

Emeline lui attrapa le bras et ils transplanèrent séparément au ministère de la Magie.


Pour la première fois de sa vie, on lui passa les menottes, et Thésée sentit son flot magique disparaître. C'était quelque chose que tous les sorciers possédaient, mais on ne s'en rendait compte que lorsque l'on en était privé.

C'était la femme Maugrey qui le surveillait, avec un oeil assez noir il fallait le reconnaître. Paola avait l'air en forme, et très énervée d'être séparée de son mari également.

Lorsqu'il croisa son regard, furtivement, et qu'il lui offrit un sourire, Paola contorsionna ses traits en une grimace assez impressionnante ; il décida de ne pas insister, et d'attendre sagement que ne vienne la suite.

Elle arriva bien vite, comme toujours lorsque le département des Mystères était concerné : Olwenyo Shafiq en personne franchit le pas de la cellule, impérieux, régal. Caine-Thésée le suivait de peu, et Emilia à ses côtés pour la soutenir silencieusement (ou plutôt, pour l'empêcher de commettre un meurtre qui ne leur serait d'aucun bénéfice). Thésée-Caine essaya de lui lancer un regard noir, comme l'aurait fait la sorcière ; quoiqu'il n'avait pas vraiment besoin d'imaginer une quelconque haine envers Olwenyo Shafiq ces derniers temps, et il dut donc être assez crédible pour son audience.

« Merci pour votre aide, Emilia, dit le directeur du département des Mystères. Je savais que nous parviendrons finalement à un arrangement au sujet de cette petite peste. »

Heureusement qu'il ne regardait pas derrière lui, ou bien il aurait rencontré des yeux aux Avada Kedavra quasiment fonctionnels. Paola elle-même regarda entre les deux, comme étonnée par cette réaction de la part de la cheffe de la brigade magique.

« Il y a des choses que moi-même, je ne peux cautionner, répondit Emilia entre ses mâchoires serrées. C'est tout naturel.

- Nous avons beaucoup de choses à nous dire, Rekowsky, » continuait Shafiq.

Thésée mit toute sa haine dans sa voix lorsqu'il rétorqua :

« Parlez pour vous.

- Nous verrons si tu continues à être insolente dans quelques minutes. Auror, je vous prie... »

Décidant sûrement qu'elle n'était pas assez payée pour ça, mais tout de même suspicieuse, Paola détacha les menottes des chaînes qui le retenait assis à même le sol.

Ce serait un point sur lequel il devrait se concerter avec le département de la Justice Magique. Ce n'était pas une position décente pour n'importe quel détenu. Des changements étaient à prévoir. Cependant, elle haussa un élégant sourcil lorsque Shafiq posa une main sur l'épaule de son prisonnier.

« Monsieur, si je peux me permettre, nous avons reçu pour ordre de ne pas laisser partir mademoiselle Rekowsky ici présente.

- Et de qui émane cet ordre ?

- Moi, intervint Emilia. Elle représente un trop grand intérêt pour qu'on la laisse filer avec n'importe qui. »

Shafiq eut un rire qui n'avait rien de sympathique, et rien en commun avec celui de feu sa fille.

« Suis-je donc n'importe qui ? C'est sur ma personne que son ire s'est portée. C'est moi qui ait subi la majorité des blessures. Ou bien mon séjour à Saint-Mangouste n'était-il qu'une vaste hallucination ?

- Parlez-en donc avec le ministre.

- J'en parlerai, » déclara Shafiq d'une voix sombre ; et dans le même temps, sa prise se resserra jusqu'à ce qu'elle soit douloureuse, « lorsque j'en aurai fini avec elle. »

Thésée sentit l'étau du transplanage se resserrer autour de lui, jusqu'à ce qu'il soit incapable de respirer.

Il force la barrière, réalisa Thésée dans son début de panique. Merlin, mais il va nous tuer !

Ils atterrirent avec force sur un sol froid ; ou plutôt, Thésée s'écrasa dans un bruit sourd tandis que Shafiq, digne, remettait son costume avec un reniflement méprisant. Thésée reprit une précieuse respiration, se remettant à peine de son presque-étouffement.

« Soyez digne, Rekowsky, disait Shafiq. Après tout, peu de personnes ont pu mettre les pieds dans cet endroit. »

Haletant, il releva la tête.

Ce n'était pas franchement une amélioration par rapport au ministère de la Magie ; c'était même une franche déception que de constater que les locaux du département des Mystères étaient aussi lugubres que leurs agents.

Plus lugubre encore fut la présence de multiples Langues-de-Plomb ; en arc de cercle, et les mains jointes devant eux, comme un comité d'accueil vaguement sinistre.

« Monsieur, résonna une voix dans le silence, que faisons-nous ? »

Il reconnut Misha, distraitement ; mais il était plus concentré sur les visages inconnus qu'il lui fallait maintenant mémoriser. Il en avait vu des photos, pour certains. Plus vieux, plus abîmés par la vie. Et morts.

Plus maintenant.

« Mettez-la avec son ami pour le moment. Nous reviendrons vers elle plus tard. »

Quelqu'un vint le relever, et on le mena sans ménagement dans un escalier malodorant, éclairé à la lumière des bougies comme si il s'agissait encore d'un bâtiment du Moyen-Âge.

Thésée essaya d'identifier le Langue-de-Plomb stoïque. Ce dernier ne jeta même pas un regard dans sa direction. Ouvrit plutôt une porte dans un grincement sinistre, et le jeta dans la pièce. Avant même qu'il ne s'écrase une nouvelle fois au sol, Merlin, mais quand cela allait-il cesser– bref, la porte se referma derrière lui, et il fut seul.

Ou pas tout à fait ? Car avec sa propre respiration, il en entendit une autre. Ténue, discrète, mais bien là. Il n'était pas seul dans cette cellule. À peine éclairée, là encore par des bougies qui ne fondaient jamais, elle offrait de multiples cachettes de par l'obscurité de ses coins.

Et ce fut dans l'un d'entre eux que Thésée reconnut Wilson.

Ils se regardèrent sans mot dire, puisqu'apparemment cela était une habitude. Thésée pouvait sentir sur lui son regard pesant. Il n'était même pas certain que l'agent spécial clignait des yeux. Il parvenait à peine à discerner les contours de son corps dans le noir ; mais juste assez, cependant, pour remarquer qu'il paraissait sale et amaigri.

« Caine, souffla Wilson, qu'est-ce que tu fiches ici ? »

Thésée se souvint d'un coup de l'apparence qu'il avait ; et il ne lui en fallut pas plus pour hésiter.

Il avait un choix à faire : pouvait-il seulement faire confiance à Wilson pour dévoiler sa vraie identité ? Car si l'objectif était de rallier Wilson à leur cause, il n'était pas stupide que de penser qu'il ne serait pas capable de les trahir dès lors qu'il aurait vent de la supercherie. Ce serait le parfait moyen de se racheter : rien de tel que de vendre l'ennemi pour acheter sa place chez ses alliés.

Pied au mur, dans son état, Thésée aurait assurément considéré l'idée.

Mais si il voulait que Wilson lui fasse confiance, alors il fallait qu'il lui retourne le sentiment. Espérant ne pas regretter ses prochaines actions, Thésée s'avança à quatre pattes près du Langue-de-Plomb, jusqu'à ce qu'ils soient quasiment nez contre nez. Wilson papillonna des yeux, sans doute étonné par cette soudaine proximité.

Puis étouffa un cri surpris quand une main se posa sur ses lèvres. Jamais Thésée n'avait été aussi proche de l'agent spécial, pas même dans le placard de Saint-Mangouste ; et surtout, il ne l'avait jamais touché de cette manière. Pas sur son visage où courait l'immense cicatrice, le seul témoignage de son passé et de sa mort.

« Wilson, chuchota-t-il, ce n'est pas Caine. »

L'agent spécial fronça les sourcils. Il pouvait voir les rouages tourner, si seulement il regardait bien.

« Il faut que vous me promettiez de ne rien dire, ou alors tout est fichu, Wilson. Tout. Est-ce que vous comprenez ? »

Avec un peu d'hésitation, le Langue-de-Plomb hocha la tête.

« C'est Thésée. »

Le silence flotta. Stupéfaction chez l'un, attente chez l'autre.

Si Wilson se mettait à hurler, il l'assommerait sans hésitation. Après tout, il suffisait juste de lui prendre la tête et de la claquer contre le mur, pas vrai ?

Pas vrai ?

Quand s'effectua le miracle, aka Wilson hochant lentement la tête, Thésée relâcha une respiration qu'il s'était mis à retenir.

« Ce qui ne m'empêche pas de demander ce que vous faites ici, » réitéra l'autre quand Thésée abaissa sa main de sa bouche.

La question était tellement wilsonesque qu'il crut qu'il allait mourir de rire. Le temps n'était pas à la rigolade, malheureusement, et il dut se contenter d'un large sourire, qui devait avoir l'air très étranger sur le visage d'habitude maussade de Caine.

« Nous allons mettre fin aux projets du département des Mystères une bonne fois pour toute, expliqua-t-il, et si vous voulez vous joindre à nous, c'est le moment ou jamais.

- Mettre fin... ? »

Wilson cligna des yeux, comme si l'idée était restée bloquer à ses oreilles.

« Comment ?, finit-il par articuler.

- Nous allons renverser ce département, simplifia Thésée.

- Ah ! Plus facile à dire qu'à faire. »

Il y avait un sourire un peu malaisant sur le visage du Langue-de-Plomb, et l'Auror n'était pas certain de savoir l'interpréter.

On aurait dit que l'autre se moquait de lui. Ou plutôt, qu'il accommodait les désillusions d'un papy sénile sur son lit de mort.

« Oh, allez-y, ne me croyez pas.

- Disons que cela me semble un peu présomptueux de votre part, pas vrai ? Nous sommes l'un des départements les plus secrets du Ministère, et nous avons des atouts que même vous vous ne pouvez espérer vaincre. »

Il y avait une certaine fierté dans sa voix, mais en même temps ses yeux regardaient à travers Thésée sans le voir. Il vivait dans un autre instant, semblait-il, loin des préoccupations actuelles. Et le Langue-de-Plomb paraissait plus hilare qu'à l'accoutumée. Étrangement léger dans sa manière d'être et de parler. Un sortilège de Confusion ? Ou bien avait-il commencé à voir qui il servait ?

Il manquait un mois à Thésée. Pas de la matière grise.

« Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, exactement ? »

Comme un soldat saluant son supérieur, Wilson se redressa, soudainement alerte.

« Rien.

- Ne me prenez pas pour un jambon. Qu'est-ce qui se passe ? Et depuis combien de temps êtes-vous ici, d'ailleurs ? »

L'autre s'humecta les lèvres.

« Je ne sais pas. Deux semaines, trois ? Il n'y a pas vraiment de moyen de garder la trace des heures ici. Dès que je dors, je compte un jour de passé.

- Votre cycle de sommeil, vraiment ?

- Il est très régulier, se défendit Wilson, et qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Il me manque un mois de souvenirs, on ne me dit pas pourquoi, on m'interroge— »

Sa voix se coupa à ce moment-là, et Thésée dut claquer ses doigts plusieurs fois devant le visage de l'autre homme pour qu'il ne revienne au présent.

Il commençait à voir se dessiner les grandes lignes de ce qu'il s'était passé du côté de Wilson après le petit... numéro... de Caine.

Non. Le leur. Même si il avait été dupé, et que la sorcière avait pris tout le monde par surprise, il était injuste de reporter sur elle toute la faute. Il avait sa part de responsabilité dans ce qui était arrivé. À tous.

Thésée avait eu le droit à Saint-Mangouste. Il doutait que Wilson se soit vu accorder le même privilège.

« Et on vous jette ici, conclut Thésée. Écoutez, il faut que l'on fasse quelque chose. Quoiqu'il arrive, je ne vous laisse pas ici, mais si vous souhaitez ne pas participer à notre petite insurrection, dites-le moi maintenant. »

Il avait saisi les épaules du Langue-de-Plomb, et l'avait légèrement secoué. Ses yeux écarquillés, Wilson n'avait pas tant l'air d'un sorcier menaçant que d'un jeune homme à qui l'on demandait de prendre une décision cruciale.

Effrayé. C'était le mot. Il paraissait effrayé. Effrayé d'agir, et en même effrayé de ne rien faire. Parce qu'il n'y avait pas d'issue claire, pas vrai ? Ou alors il aurait déjà fait son choix : celui qui lui aurait le moins coûté.

Certains auraient été déçus. Mais pas Thésée. Il comprenait, dans une certaine mesure, l'envie d'être à l'abri. Tout le monde ne pouvait pas être courageux. Tout le monde ne pouvait pas charger l'ennemi le hurlement dans la gorge et la bravoure dans le coeur. Et tant mieux : le monde avait bien assez de ces énergumènes à la limite suicidaires, et Thésée se comptait dans le tas.

Wilson réfléchissait. Ses collègues ne lui en demandaient pas beaucoup, parce que après tout si on se mettait à réfléchir, au département des Mystères, on se mettait à découvrir beaucoup de secrets qui auraient mieux fait de ne jamais être révélés. Mais Wilson était un penseur ; Wilson avait besoin de ça pour fonctionner.

Dès à présent, Thésée avait besoin de lui qu'il redevienne Phineas. Le Phineas qui s'était engagé dans la Grande Guerre et qui y était mort, et qui était revenu plus tard à la vie un fantôme de lui-même, peut-être, une autre personne, sans aucun doute ; mais c'était là le nerf de la guerre.

« J'ai peur de ce qui peut se passer, avoua le Langue-de-Plomb. Pour vous... et surtout pour moi. Et pour mes amis. »

Thésée masqua sa réaction initiale, qui était de demander si il avait vraiment des amis dans ce maudit département.

« Je ne peux rien promettre, si ce n'est que nous allons faire de notre mieux pour que toute l'opération ne soit pas un fiasco. »

Et il y avait beaucoup de variables. Mais il fallait faire confiance au reste de leur petit groupe ; ou bien il passerait son temps à se poser beaucoup de questions, et peu à actuellement faire sa part.

« Dans ce cas, il faut les attirer ici, » déclara Wilson, et sans attendre il se leva et ouvrit la porte de la cellule.

Thésée crut que ses yeux allaient lui sortir du crâne tant il les écarquilla.

Wilson lui offrit un sourire désolé, et l'Auror ne sut pas si il était sincère ou non, si il pouvait lui faire confiance ou non, ou si le département des Mystères était rempli d'imbéciles ; et avant qu'il ne puisse répondre lui-même à ces questions, Olwenyo Shafiq et Misha, Alana Menfield, peu importe, rentraient dans la cellule.

« Incroyable, » renifla cette dernière avec un dédain évident. Elle avait toujours une robe, toujours des chaussures plates dont les talons claquaient sur la pierre ; et toujours l'air aussi froide que les tempêtes de neige de Sibérie.

« Incroyable, répéta-t-elle. Pour une fois, Wilson, tu as vu juste. »

Le sorcier inclina la tête mais refusa de croiser le regard de sa collègue. Peur, gêne ?

Thésée fut certain qu'à l'instant même, il ne ressentait plus qu'une sourde colère, et elle était dirigée tout contre l'homme qui évitait tous les regards et qui avait le toupet de paraître coupable.

Saleté. Encore une fois, il se faisait avoir !

« Peu importe. Enlevons donc d'abord ce déguisement, n'est-ce-pas, Thésée ? »

Shafiq pointa sur lui sa baguette, et un Revelio plus tard dévoilait le grand chef des Aurors, dans des vêtements trop petits qui le rendirent plus ridicule que jamais, et qui ne firent qu'accentuer le sentiment d'humiliation qu'il ressentait déjà.

Comme un bleu. Depuis le début, il se faisait avoir comme un bleu. Il n'aurait qu'à rendre sa certification d'Auror, si c'était le mieux qu'il savait faire ! Le Ministère ne pourrait que s'en porter mieux.

« Cette chère Rekowsky est donc au ministère. Sans doute en train de raconter toute l'histoire, pas vrai ? Oh, inutile de répondre, continua Shafiq d'un ton faussement sympathique. Mais cela veut dire qu'il nous faut nous hâter. »

Il se tourna vers Misha, ignorant avec superbe Wilson. Il était clair qu'elle était son bras droit, et qu'elle en était fière. Misha se redressa un peu plus, elle qui était déjà petite, et s'efforça de rencontrer le regard de son patron avec fierté.

Elle jubilait. Ils jubilaient tous, et il n'y avait rien qu'il pouvait faire pour leur faire ravaler leur maudit orgueil.

« Le fou est encore dans le château, à l'heure qu'il est. Rassemble donc nos agents, et allez à Poudlard. Laisses-en quelques-uns ici, tu sais lesquels, ma chère Misha. Vous permettrez naturellement que je me joigne à la fête... »

Olwenyo Shafiq réajusta sa cravate, toujours aussi pompeux.

« Wilson, occupe-toi donc de notre ami ici présent. Quant à moi, j'ai quelques ''mots'' à échanger avec notre cher, très cher Dumbledore. »

Misha lui emboîta le pas, et la porte se referma dans un claquement victorieux (ou défaitiste, selon le côté où vous étiez).

Voyant que Wilson ne lui accordait pas toute son attention, tout à coup, Thésée sentit sa colère exploser.

« C'est assez que vous condamniez tout ce pays simplement parce que vous avez trop peur pour ne pas leur manger dans la main, siffla-t-il, mais si je dois mourir de la vôtre, j'apprécierai grandement que vous me regardiez dans les yeux ! »

Est-ce-qu'il avait regardé Tabitha dans les yeux, pendant qu'il lui arrachait des informations qu'il avait, pour la plupart, déjà ? Ou bien était-il resté son éternel ombre, des mouvements furtifs, des yeux fuyants, des paroles murmurées ? Thésée allait mourir de sa main ; et à bien réfléchir, il préférait faire face à un psychopathe comme Grindelwald qu'un... qu'un lâche comme Wilson.

Ce dernier leva d'ailleurs la main, comme pour l'intimer au silence ; outré, Thésée allait pour ouvrir la bouche, et sentit sa langue aller se coller contre son palais.

« Taisez-vous, » ordonna Wilson, tendu.

Le chef des Aurors, éberlué par cette démonstration de magie sans baguette, ne put que cligner des yeux.

Wilson, au bout de quelques secondes qui parurent interminables, finit par lever le sort, et s'empressa de métamorphoser tous ses vêtements en d'autres plus confortables, et également plus appropriés à son genre.

« Je pense qu'ils sont vraiment partis, murmurait Wilson avec hâte, et avec eux la moitié du département, si ce n'est plus. L'heure n'est plus à la plaisanterie.

- Et en est-ce une de mauvais goût ? »

Blasé, le Langue-de-Plomb ne lui répondit pas, si ce n'est en lui montrant bien tout ce qu'il pensait de cette question.

Il y avait tellement de retournements de situation que la tête de Thésée lui tournait. Pour autant, lorsqu'il se leva, il ne tangua pas.

« Ma magie, expliqua l'agent spécial, est... étrange. Il n'y a que chez mes collègues que j'ai pu observer le même phénomène. J'irai très bien sans baguette... ce qui n'est pas votre cas. Où est-elle ?

- Dans les mains d'Emeline Abbot ou d'Emilia Sinestra, sans nul doute.

- Voilà qui est fâcheux. Suivez-moi. »

Ne prenant pas la peine d'être discret, Wilson se mit à courir dans l'escalier, avalant les marches quatre à quatre. Thésée en resta un instant interdit, mais vit qu'il allait se faire semer, et se jeta à sa suite. Arrivé en haut, le Langue-de-Plomb ouvrit violemment la porte, tant et si bien que l'Auror crut qu'elle allait sortir de ses gonds. Ici, elle faillit balayer un homme. Thésée eut à peine le temps de discerner une peau olivâtre, un large nez, avant que Wilson ne le substitue à la vue d'un de ses collègues.

« Oyoo, sont-ils partis ?

- À peine. Mais ils ne reviendront pas. »

Ils achevèrent de monter l'escalier, et Thésée se retrouva de nouveau dans le hall où il s'était aplati devant, avait-il semblé en cet instant-là, la moitié du département des Mystères.

Le dénommé Oyoo était un homme imposant, au crâne chauve, et l'arrière du-dit crâne était affublé d'une énorme cicatrice que même le port d'un chapeau n'aurait su cacher. Il avait des yeux noirs et un air grave, la marque de fabrique des Langues-de-Plomb.

« Es-tu certain, Wilson ?

- Merlin, non, rigola ce dernier très haut, mais après tout, c'est trop tard, n'est-ce-pas ? Et puis nous avons de nombreux torts à réparer. Mieux vaut commencer quelque part. »

L'autre hocha lentement la tête, agréant assez facilement. Il apparut à Thésée que c'était l'un de ces amis, et que contrairement à ce que Wilson avait craint, eux étaient prêts au combat.

« Je rassemble les autres. Mais nous serons à peine suffisants pour tous les retenir, mon ami.

- Combien avec eux, combien avec nous ?

- Cinq pour trois, en me comptant. Six pour eux avec le directeur.

- Huit d'entre vous ? Dans mes dossiers, vous étiez une douzaine. »

Oyoo dirigea sur Thésée son regard d'obsidienne. Ses traits ne changèrent pas, mais malgré tout, il apparut plus triste.

« Treize en tout si l'on compte l'enfant. Enrico a disparu, Philomène— », et ses lèvres se serrèrent, « peu importe pour Philomène. Oscar a été tué il y a quelques temps déjà. Accident.

- Cinq pour trois, répéta Wilson, et avec moi, quatre. Neuf vivants, trois morts, une invalide.

- L'enfant ? »

Il avait une petite idée derrière son identité, mais refusait d'y croire. D'espérer.

Et puis, ce n'était pas un endroit pour élever un gosse.

« Voilà ce que nous allons faire, décida Wilson. Oyoo, va à Poudlard. Cinq pour trois, mais Dumbledore sera là. Le ministère enverra des renforts, puisque vous, » et l'homme se tourna vers lui, « allez les chercher, ainsi que votre baguette, et vous leur amènerez l'enfant par la même occasion. »

Thésée n'eut pas le temps de lui demander de qui il s'agissait ; les deux hommes se saluaient d'un signe de tête, l'air grave, et Wilson lui faisait signe de le suivre, s'éloignant déjà du hall d'accueil du même pas hâtif. Ils s'engouffrèrent dans un couloir, lui aussi éclairé par des torches, jusqu'à ce que le Langue-de-Plomb ne s'arrête devant une porte renforcée. Là, il inspira profondément, puis se décida à l'ouvrir.

« Adanna, il est l'heure de partir. »

Dans l'obscurité de la pièce, Thésée dut plisser des yeux pour apercevoir la moindre silhouette. Elle se découpait là, à la lumière de l'unique bougie qui brûlait sans fondre sur un bureau austère. Une chambre, à première vue, mais sans fenêtre ni autre occupation que quelques livres ; une prison, donc.

« Et papa ? », demanda l'enfant, et enfin Thésée aperçut des cheveux, un nez, et il s'arrêta net. Wilson lui envoya un bref regard, sans doute pour s'assurer que tout allait bien. Mais comment tout pouvait-il bien aller ?

Lorsque Caine était venue le chercher, ce soir d'hiver, puis qu'ils avaient commencé à travailler ensemble et à découvrir tous les secrets que cachait le département éponyme, il avait été sous-entendu qu'ils retrouveraient un jour Anathema ; certes dans le même état que Wilson, dénué de tout souvenir d'une vie antérieure, rajeunie, mais belle et bien vivante. Adulte, toujours la même femme, à quelques points près.

Pas un enfant qui le dévisageait avec de grands yeux ronds, les cheveux arrangés en une natte mal faite. Adanna, quelques mêmes lettres, mais pas le même prénom.

Une nouvelle personne.

« Ton père est occupé autre part, disait Wilson. Je ne pense pas que tu le revoies avant longtemps. »

Anathema— Adanna parut réfléchir intensément, avec toute la concentration d'un petit enfant. Elle hocha finalement la tête, se contentant de cette réponse. Avec un petit bond, l'enfant posa les deux pieds à terre et trotta jusqu'au Langue-de-Plomb, qui s'accroupit à sa hauteur.

« Je suis désolé de te demander ça comme ça, mais j'aimerai que tu suives ce monsieur et que tu fasses exactement ce qu'il te dit. C'est pour ta sécurité. »

Thésée tenta de paraître un peu plus ouvert, et offrit un sourire qu'il devina être un peu crispé. Adanna ne le lui rendit pas ; pire, elle parut même un peu effrayée.

« Je suis obligée ?, chuchota-t-elle d'une manière qui n'était pas très discrète.

- Oui. Je suis désolé.

- Mais je te reverrai, hein ? »

Celui de Wilson était beaucoup plus sincère, mais également triste.

« Bien sûr. Allez, va. »

Il la poussa un peu vers l'Auror, et après un dernier regard vers le Langue-de-Plomb, l'enfant finit par attraper la main de Thésée dans la sienne. La sensation de petits doigts dans le creux de sa paume acheva de le réveiller entièrement.

Peu importe si il s'agissait de Anathema, de Adanna, ou de quelqu'un d'autre entièrement. Peu importe ; son travail était de protéger la population magique des dangers extérieurs et intérieurs, et de garantir la paix dans le monde magique. Cette petite était maintenant sous sa protection. C'était tout ce qui comptait.

« Oyoo devrait avoir préparé des Portoloins. Allons le rejoindre. »

Ils refirent le chemin en sens inverse dans un silence de mort. Adanna lui serrait la main dans une poigne de fer, celle des petits enfants terrifiés mais qui essayaient de ne pas le montrer. Dans le vestibule, Oyoo conversait avec deux autres individus dont Thésée ne tenta pas de découvrir l'identité. Ils s'interrompirent d'eux-mêmes, de toute façon, dès qu'ils aperçurent l'Auror.

Oyoo lui tendit une vulgaire pierre, qu'il prit après un regard circonspect. Cela attira au moins quelques rires tendus.

« Ne soyez pas aussi sceptique, monsieur Scamander. Je suis l'expert des Portoloins dans notre section du département.

- Je n'en doute pas, rétorqua Thésée, et je suis certain que quand toute cette affaire sera finie, le département en charge des transports sera fort heureux de vous avoir à leurs côtés. »

Il se pencha près de la petite, qui regarda la pierre comme si craignant qu'elle ne se transforme en monstre.

« À bientôt, Thésée, » souffla Wilson tandis ce que le Portoloin se mettait à luire. « Et, je vous en prie... Faites vite. »

Il n'eut pas le temps d'acquiescer ; déjà, il se sentait tiré par le nombril, le petit corps de l'enfant se cognant à ses côtés, et le décor se mit à tourner et tourner autour de lui jusqu'à ce qu'il ne se trouve obligé de fermer les yeux. Il n'avait jamais aimé les Portoloins, mais transplaner dans le Ministère même alors qu'il ignorait la distance qui le séparait avec ce dernier aurait été stupide, pour ne pas dire inconscient. Sans compter le fait qu'il était maintenant avec un... un enfant (et n'était-ce pas le plus étrange, de se dire qu'il avait connu cette personne adulte, et la voilà qui dévisageait maintenant l'entrée du Ministère avec de grands yeux éberlués, parce qu'elle y mettait les pieds pour la première fois).

À peine eut-il retrouvé son équilibre que Thésée tirait Adanna à sa suite, ignorant son couinement de surprise. Le temps jouait contre eux ; depuis le début, ils se battaient contre un ennemi qu'ils ne pourraient vaincre. Sauf que cela allait changer ; parce que leurs adversaires avaient figure humaine, maintenant, bel et bien vivants, et malheureusement plus du bon côté. Chaque étage auquel s'arrêta l'ascenseur fut copieusement insulté par Thésée. Plusieurs employés lui lancèrent des regards étonnés, voir inquiets, et également à l'enfant qui pendait à son bras et dont les grands yeux d'obsidienne dévisageaient le monde avec l'innocence des jeunes de son âge.

Pas pour la première fois, Thésée n'en eut cure. Il y avait plus important, désormais, que de se soucier de ce que pensaient les autres.

Paola Maugrey, qui montait la garde devant le bureau du ministre, ouvrit de grands yeux de chouette. Son mari, qui se tenait à sa gauche, en resta bouche bée.

« Paola, Aymeric, salua Thésée. Sont-ils toujours à l'intérieur ? »

Les époux se dévisagèrent, puis le dévisagèrent ; et finalement, elle hocha la tête lentement, comme pour se persuader qu'elle ne rêvait pas.

« Parfait. Je vous remercie. »

Il fonça tel le taureau excité par la cape rouge, et avant qu'un de ses Aurors ne puisse faire le moindre geste, pénétra dans la pièce avec la forte intention de ne pas être interrompu avant qu'il n'ait pu dire ce qu'il avait à dire.

« Nous sommes découverts, purement et simplement, avertit-il sans laisser à Emilia le temps d'ouvrir la bouche. Ces espèces de... revenus sont en train de lancer un assaut sur Poudlard. »

Caine, qui avait été sans nul doute en plein milieu d'une explication – et qui, en plus de cela, avait repris son apparence –, se tourna vers lui et interrompit la question qui allait survenir de sa gorge. Les yeux fixés sur l'enfant. Sur Adanna.

La reconnaissant, sans aucun doute. Elles avaient été à Poudlard ensemble, après tout.

Emeline, bénie soit son âme, bondit sur ses pieds avec une vigueur étonnante pour une femme de son âge.

« Êtes-vous sûr et certain de cette information ?

- Merlin, oui, Emeline, j'ai été démasqué et jeté dans une prison. Shafiq veut tuer Dumbledore, ou je ne sais quoi.

- Et cette jeune fille ? », demanda Emilia, mais sa voix trahissait son anticipation. Elle avait vu la réaction de Caine, sans aucun doute, et se doutait de la réponse.

Thésée poussa légèrement Adanna sur le devant de la scène, sous les yeux du ministre Fawley, qu'on aurait pu confondre avec un merlan hors de l'eau tant ses yeux étaient écarquillés et sa bouche, ouverte.

« D'après le Langue-de-Plomb Wilson – qui est de notre côté, maintenant – elle se prénomme Adanna, et résidait dans le département des Mystères.

- C'est Anathema, » murmura Caine, livide. Elle avait vu un fantôme qui ne disparaissait pas ; pire, il la dévisageait également avec de grands yeux curieux. Emilia lui posa une main rassurante sur l'épaule mais qui ne suffit pas, malheureusement, à faire détourner le regard à la sorcière.

« Monsieur le ministre, il faut tout de suite dépêcher une unité d'Auror à Poudlard, et mettre le ministère en état d'alerte, lui intima Emeline. Les Langues-de-Plomb se sont mis en mouvement ; assurément, il nous faut maintenant prendre les devants, et rapidement.

- Je— Un instant. »

Thésée sentit son impatience croître, tandis ce que le ministre se passait une main sur le visage. Toute cette journée pouvait se résumer comme étant vécue par des personnes qui souhaitaient désespérément que tout ça ne soit qu'un rêve ; sauf que c'était plutôt un cauchemar et surtout, un bien réel.

« Un instant, répéta-t-il. Cette histoire est à peine croyable. Si vous n'étiez pas là, Emeline, je n'accepterai pas d'en entendre un seul mot. Des morts qui reviennent à la vie ? Je peux l'avaler, quoiqu'avec difficulté. Mais que le département des Mystères— que Olwenyo Shafiq se décide à attaquer une école, un professeur—

- Oh, par les couilles de Merlin !, explosa Thésée. Si vous avez besoin d'une preuve, vous en avez une devant vous ! »

Il agita son bras, et l'enfant par la même occasion, qui sursauta et se courba sur elle-même. Dans d'autres circonstances, il aurait eut honte de lui-même. Or, à présent, rien d'autre ne comptait que de montrer à Fawley toute son imbécilité, parce que c'était cette dernière qui leur faisait perdre du temps, du temps qu'ils n'avaient pas.

« Vous m'aviez demandé de faire la lumière sur la disparition du corps de Phineas Black, cracha-t-il, et voilà mes conclusions, aussi lunaires soient-elles : il est vivant, Langue-de-Plomb, avec une cicatrice de la taille de ma main sur la joue et activement en train de se battre à Poudlard. Dépêchez donc Cygnus Black, qu'il serve de nouveau à quelque chose ! »

Il ignora le bruit d'alarme d'Emeline, lâcha la main d'Adanna, et alla se planter devant le ministre, les yeux foudroyant.

« Voilà ce qui est en train de se passer : le département des Mystères ne travaille plus pour vous depuis longtemps, mais pour un sinistre individu du nom de Gellert Grindelwald ; et voilà des années que nous vous avons demandé de nous mettre en chasse et toujours, vous avez refusé. Alors je vais prendre mes Aurors les plus expérimentés, nous allons nous rendre à Pré-au-Lard, et si il n'y a vraiment rien alors vous aurez mon badge, ma démission, ma tête, mais par pitié, réagissez ! »

Emeline l'intercepta avant qu'il ne puisse sortir de la pièce, et si elle n'avait pas exactement l'air fière, elle n'avait pas non plus l'air de quelqu'un qui allait le réprimander.

« Je vous fais confiance, Thésée. Hâtez-vous.

- Je vous retourne cet ordre. »

Jetant un coup d'oeil à Adanna, et regrettant quelque peu ses gestes durs, il laissa ses traits se radoucir légèrement. Rien de tout cela n'était sa faute, et la voilà qui était propulsée dans une pièce dont elle n'avait même pas les répliques. Emeline capta ce qui l'inquiétait, heureusement, et hocha la tête.

« Elle sera sous ma protection jusqu'à ce que vous reveniez. »

Rien d'autre ne fut échangé, et après tout avait-on besoin d'en rajouter ? Tout avait été dit ; maintenant, l'action prenait sa place. Emeline fourra sa baguette dans sa main, et c'était l'ordre le plus clair qu'elle lui eut jamais donner : allez-vous-en et battez-vous, Thésée Scamander.

« Paola, Aymeric, il faut que vous alliez me chercher McCool, Astarabadi et Prewett. Prévenez Halber que le Ministère est en état d'alerte, et allez donc secouer les puces de la brigade magique. Sinestra ne devrait pas tarder à donner ses propres ordres ; en attendant, les Aurors qui ne m'accompagnent pas sont sous ceux de Halber Bones. »

Les époux Maugrey s'échangèrent de nouveau un regard.

« Monsieur, vous n'êtes pas censé être de service..., commença Aymeric.

- Oui, et c'est bien ma chance, n'est-ce-pas ? Poudlard est sous attaque, » expliqua-t-il lorsqu'il s'aperçut que les Maugrey n'obéiraient pas sans une bonne raison, ce qui était tout à leur honneur. « Alors à moins que vous ne souhaitiez la mort de Dumbledore, et ce serait tout à fait compréhensible, je vous demanderai de vous hâter. J'attendrai dans l'Atrium. »

Au moins durent-ils ne pas vouloir plaisanter ; trois minutes plus tard, et les Aurors qu'il avait mandaté accouraient, essoufflés. Autour d'eux, une alarme stridente retentit, faisant lever la tête de tout ceux présents dans l'Atrium, la plupart avec panique. C'était une première dans le ministère pour beaucoup des employés ; et pas tous avaient en tête les inlassables guerres, d'abord la Grande, puis celle, officieuse, avec Grindelwald. Celle personnelle, même.

Thésée l'ignora, et il dut donner du crédit à ses Aurors, qui ne fléchirent pas un instant tandis ce que leurs tympans étaient constamment agressés par les notes distordues de l'alarme.

« Nous transplanons au plus près de Poudlard, cria-t-il pour se faire entendre, et nous portons assistance selon la situation. Ces adversaires n'auront pas de pitié, alors ne leur épargnez aucun coup bas. Est-ce clair ? »

Astarabadi, McCool et Prewett hochèrent tous la tête de concert. Avec satisfaction, Thésée nota la présence de leurs baguettes dans leurs mains. Au moins ne les avait-il pas formé à ne rien faire. Avec un dernier regard, Thésée regarda de nouveau devant lui, inspira profondément, et transplana.

Ils arrivèrent tous les quatre au portail de l'école, et tout était calme.

Trop calme. Les oiseaux ne chantaient pas, aucun grognement ne semblait provenir des arbres de la Forêt Interdite ; comme si elle retenait son souffle, et les animaux avec elle.

Thésée poussa le portail et ils s'élancèrent tout de go vers le château. Tandis ce qu'ils escaladaient la petite butte et parvenaient au pont en pierre, Thésée se souvint soudainement qu'il était dans sa quarantaine, et qu'il avait arrêté de courir de manière récréative. Ses poumons le brûlèrent de la plus désagréable des façons. Devant eux, les portes du château s'ouvrirent, et un flot d'élèves parut s'en déverser. Il jura à voix basse tout en faisant des coudes pour parvenir aux grandes portes qui lui avaient laissé un tel souvenir lorsqu'il avait onze ans.

« Professeur !, héla-t-il en apercevant enfin un adulte. Je suis le chef des Aurors ! Thésée Scamander ! »

La dame qui se tourna vers lui avait exactement deux mèches en désordre (son chignon autrement impeccable) et la plus féroce des expressions qu'une sorcière aurait pu porter. Il parvint non sans mal à elle, les élèves ayant décidé de s'écarter de son passage dès lors qu'il avait hurlé son rang et son identité.

« Ils ont surgi dans la Grande Salle, les professeurs essaient d'organiser l'évacuation dans tout le château—

- Où est Dumbledore ? »

Elle fronça les sourcils, mais répondit promptement :

« Il les combat, bien évidemment. Avec ces étranges personnes qui sont arrivées peu après... »

Wilson et ses comparses étaient donc arrivés sur les lieux peu avant eux.

« Avez-vous besoin d'assistance, madame ? »

La professeur scruta tous les élèves qui s'échappaient sur le pont. Ils paraissaient tous en forme physiquement, quoique l'adrénaline était faiseuse de miracles. Finalement, elle hocha négativement la tête.

« Tout est sous contrôle. Dépêchez-vous. »

La Grande Salle était effectivement devenue un champ de bataille, avec ses tables renversées, ses multiples bougies éclatées sur le sol et surtout, ses multiples sorciers se battant les uns contre les autres. Dumbledore, surtout, peinait contre trois sorciers en même temps. Thésée fut brièvement étonné de ce rapport de force, avant que son regard ne s'arrête sur un corps qui jonchait le sol, près d'un reste de table des Serpentards.

« McCool, allez voir si il y a encore quelque chose à faire ! », ordonna-t-il en désignant le malheureux Langue-de-Plomb, et ne s'arrêta pas pour penser plus loin que ça.

« Astarabadi, Prewett, je me charge d'aider Dumbledore. Occupez-vous du reste ! »

Le prochain bruit qui franchit ses lèvres fut le sortilège qu'il tenta d'envoyer sur Olwenyo Shafiq, et qui fut paré par un de ses sous-fifres au dernier moment.

Pendant un instant, les combats parurent se suspendre, tandis ce que les autres réalisaient qu'ils n'étaient plus seuls, et qu'ils se battraient désormais contre des adversaires expérimentés ; puis la lèvre de Shafiq se retroussa, et il cracha :

« Pour le plus grand bien. »

Et ceci signa sa fin.

Du combat, Thésée en garda des bribes confuses. Les Langues-de-Plomb alliées avaient été en sous-nombre, certes ; mais ils avaient disposé de l'effet de surprise, et d'un combattant hors pair à leurs côtés. L'arrivée des Aurors n'avait fait qu'avancer un peu plus leur défaite.

Quoique leur but ait été de tuer Dumbledore. Qu'importe leur mort, tant qu'ils obtenaient celle de ce si précieux, si inactif sorcier ; et peut-être auraient-ils fini par l'avoir, avec leur acharnement et leur magie.

Jamais Thésée ne s'était battu contre une magie aussi explosive, aussi destructrice, aussi noire. Chaque sort qui les manquait défonçait l'antique sol aussi facilement que si ce dernier était une fine couche de parquet de mauvaise qualité. À un moment, entre deux échanges avec Shafiq, dont le manque de puissance était parfaitement compensé par la folie possédant son être, Thésée aperçut Wilson en pleine joute avec Misha. Lorsque le fin lien de magie joignant leurs êtres fut dévié, il alla frapper le mur et le fit tout bonnement exploser, les propulsant tous les deux au sol.

Puis Olwenyo fit preuve d'un sortilège particulièrement vicieux, et Thésée focalisa de nouveau toute son attention sur leur présent duel.

Au milieu du chaos, il lui parvint la pensée qu'il ne s'était jamais senti aussi énergique que maintenant, alors que le spectre à peine présent de Grindelwald dictait cette bataille de laquelle il était absent ; et que pour un agent de la paix, il appréciait bien assez la guerre.

Il manquait juste Percival, pensa-t-il distraitement, et alors ce serait comme en 14-18.

Il roula au sol, cherchant à se protéger avec le reste d'une pauvre table.

Comme en 14-18, sauf qu'ils combattaient ici le même camp. Ils déterraient les mauvaises graines, les corrompues, celle qui cannibalisaient les autres sans état d'âme. Henry aurait apprécié la métaphore, sans doute.

Du combat, Thésée ne s'en souvint que de très peu. Il se souvint avoir plusieurs fois frôlé la catastrophe, comme à l'accoutumée ; et lorsque la voix claire d'Emilia résonna dans la Grande Salle, l'assaut désespéré des Langues-de-Plomb qui savaient maintenant qu'ils avaient tout perdu. Leurs cris de rage se perdirent dans leurs incantations. Shafiq, blême, son costume abimé par sa joute, resta tétanisé.

Le général perdait de sa superbe devant des soldats qui ne lui obéissaient plus.

Thésée croisa le regard de Wilson. Un bref instant. C'est le bon choix, voulut-il lui dire ; puis la magie accumulée par les Langues-de-Plomb explosa, il n'y avait pas d'autres mots pour la décrire, et l'onde de choc le propulsa en arrière. Il heurta le sol, assez violemment en plus de cela, et avant de s'évanouir il ne parvint pas à savoir si le calme venait de ses propres pensées ou si cela signifiait qu'ils avaient enfin gagné une bataille.