Braalaka patientait tranquillement, assise sur le grand bloc de pierre cubique servant de promontoire au phare du port. Elle s'était installée là en gravissant l'escalier taillé à même le corps de la structure et s'était adossée à la jonction de celle-ci et de la base de la tour. La brune tenait entre ses mains un carnet de cuir acajou aux reliures blanches qu'elle avait choisit à la papeterie. Les premières pages étaient occupées par la répartitions des papiers qu'elle avait déjà écrits depuis son arrivée et qu'elle avait collés. Il y avait aussi des notes sur chaque théorie qu'elle avait imaginé et des bilans de ses tentatives d'obtention d'informations; ceux-ci étaient toujours aussi vides. Cette situation engluée l'accablait énormément et parfois il lui arrivait d'écrire quelques lignes sur ses ressentiments, un peu à la façon d'un journal intime ; cela ne chassait pas le désarroi, loin de là, mais lui permettait de faire face à son intériorité plutôt que de laisser le voile de l'inquiétude l'étouffer. Pour l'heure, la jeune femme retranscrivait des tablatures avec minutie : en prenant le cahier dans le sens inverse de lecture, comme un manga, on découvrait les dernière pages habillées de nombreuses partitions. Elle s'était empressé de commencer une sorte de travail d'archivage des morceaux qu'elle avait appris et des riffs qu'elle inventait en s'entraînant, histoire de ne pas oublier son bagage musical.

Braalaka leva le nez de son travail quelques instants pour observer l'océan en face d'elle. Un navire se détachait de la ligne d'horizon et son pavillon jusqu'alors indiscernable présentait maintenant le jolly roger de l'équipage du Roux. Une certaine tension s'insinuait dans l'estomac de la brune à mesure que l'heure avançait et que le bateau s'approchait de l'île. Cela allait être la première fois depuis son arrivée qu'elle rencontrera d'autres pirates que ceux de Barbe Blanche, de plus elle savait que la situation pourrait être tendue entre eux. Une agitation particulière sur la grande place témoignait que son état d'appréhension était partagé par la plupart des gens. Le port accueillait une partie de l'équipage qui s'était réuni, des groupes occupaient la longueur des quais ou attendaient sur le MobyDick toujours amarré là. L'autre partie des effectifs avais été assignée à la surveillance des cotes par leurs commandants et effectuaient des rondes aux frontières de l'île. Il était peu probable que la Marine tente une hostilité contre deux Yonko mais la prudence était de mise étant donné qu'ils avaient sûrement leur localisation. Malgré l'agitation sur le port un espace restait délibérément vide : on pouvait tracer une droite imaginaire dans le prolongement de la trajectoire bateau de Shanks et l'endroit où Barbe Blanche était installé ; personne n'osait vraiment stationner là où les deux hommes allaient se tenir. L'aîné des Empereurs était assis à un bar de plage au fond de la place, ombragé par les premiers bâtiments des quartiers côtiers. Un coude nonchalamment appuyé sur le comptoirs, une chope pendant au bout de ses doigts, il patientait seul avec ses pensées. Les commandants de flottes s'étaient regroupés au port par sécurité et discutaient entre eux à l'ombre du MobyDick, Braalaka entendait leurs éclats de voix depuis son perchoir. La consigne avait été de laisser l'entrevue se dérouler entre les capitaines, il n'était pas question de les interrompre. La jeune femme aurait aimé être un peu plus près pour entendre la conversation mais le Yonko avait été formel, alors elle s'était contenté de se placer de manière à avoir une vue dégagée et suivre de loin. De temps à autre elle jetait des regards à l'océan, puis au grand homme qui sirotait stoïquement, aux fourmillements de l'équipage autours d'elle.

Le roulis de l'onde provoqué par l'ancre du bateau s'écrasa contre contre le ponton d'amarrage, une giclée d'écume s'étala sur les rondins. Le brouhaha laissa place à des chuchotements alors que les voiles du bateau du Roux se rétractaient doucement sur leurs mâts. C'est alors que Braalaka le vit, sa silhouette enveloppée d'une longue cape noire s'envola presque, comme retenue dans les airs, lorsqu'il sauta agilement sur le ponton. Elle retint son souffle en l'observant cheminer jusqu'à eux, les pans de sa tenue dansaient au rythme de ses pas assurés, il tenait de son bras valide une calebasse volumineuse.

« Oye, débarrassez le plancher si vous voulez pas embrasser le sol.»

La jeune femme sursauta presque, Marco avait haussé le ton pour avertir les pirates autours de lui, ceux-ci échangèrent des regards interrogateurs, certains écoutèrent le conseil, d'autres non. Les commandants s'étaient réunis au pied du phare et patientaient, leurs visages attentifs dirigés vers le nouveau venu qui s'avançait plus loin. Soudain, quelques hommes s'écroulèrent comme des poupées de chiffon. Braalaka hoqueta de surprise et écarquilla les yeux. De plus en plus de pirates trouvaient leur place sur les pavés à mesure que Shanks approchait, il y eu même des craquements secs lorsqu'un banc en bois s'affaissa sous la contrainte d'une pression invisible.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? souffla la brune, abasourdie.

- T'es encore debout toi ? s'étonna Marco qui avait levé la tête.»

Quelques commandants imitèrent leur collègue pour voir qui se tenait sur le promontoire et parurent tout aussi surpris qu'elle ne soit pas impactée. Aucune réponse ne franchit les lèvres de la jeune femme, trop concentrée à se remémorer ce qu'elle savait pour expliquer le phénomène. Des pas tout près d'elle la sortirent néanmoins de sa torpeur.

« Ne vous inquiétez pas, ils ont juste perdus connaissance.

- Vous avez vu l'état du banc ?

Vista franchit la dernière marche de l'escalier et arriva à sa hauteur, sans détourner le regard de la scène Braalaka se décala légèrement pour l'inviter à s'asseoir.

- Shanks n'est pas malveillant, il ne tuerait pas comme ça. Encore moins en pleine réunion diplomatique, sourit l'épéiste en s'installant.

- Hm…

La jeune femme reporta son attention vers Barbe Blanche avec appréhension, il ne semblait pas investit le moins du monde dans ce qu'il se passait et ne s'était même pas décollé du comptoir.

- Comment fait-il? C'est du haki ? demanda-t-elle en entendant un énième corps heurter le sol.

- Oui, ce type a une grande maîtrise des différents fluides, acquiesca-t-il.»

Une foulée de questions se bousculèrent dans l'esprit de la jeune femme et elle prit une inspiration, mais sa bouche se referma sans qu'elle ne les pose. Les deux empereurs étaient enfin face à face. Toute l'assemblée était silencieuse et observait la scène de loin, Braalaka ne faisait pas exception et avait braqué son regard sur l'homme le plus fort du monde, comme pour essayer de capter l'échange à travers ses réactions. Vista se tut également et passa quelques secondes à dévisager son interlocutrice : elle semblait totalement ignorer le flux de haki alors que lui-même se concentrait pour endiguer les effets.

Barbe Blanche soupira imperceptiblement. En plus des coups-d'œils de son équipage il sentait que la jeune brune le fixait et il était facile de deviner sa nervosité, cela l'amusait et l'agaçait à même mesure. Les pas de Shanks s'arrêtèrent à côté de lui et un raclement de tabouret résonna contre le sol. Il tourna lentement la tête pour enfin accorder son attention au balafré. La première chose qu'il constata, à son plus grand déplaisir, fut l'absence de relief sous la manche gauche du rouquin. Les deux hommes se jaugèrent quelques instants.

« T'as pas pris une ride, plaisanta le roux d'un ton amical.

Il posa sur le comptoir la gourde qu'il transportait.

- Ça vient de West Blue, précisa-t-il. Il paraît que le meilleur alcool est celui fait avec une eau familière.

Barbe Blanche émit un grognement d'approbation et saisit la bouteille afin de remplir deux coupes. Il en porta une sous son nez et estima la boisson en inspirant doucement.

- Alors tu es vraiment revenu d'East Blue avec un bras en moins... Entre nous, qui te l'a arraché ? finit-il par demander en buvant une rasade.

Le plus jeune afficha un sourire en passant lentement sa main valide le long des capes couvrant son épaule mutilée.

- Disons que je l'ai sacrifié pour la succession.

- Hm ?

Il examina quelques instants ces mots volontairement évasifs et renonça à l'idée de creuser davantage, d'autant que ce n'était pas sa première préoccupation.

- Pourquoi voulais-tu me voir ?

Le roux prit le temps de boire puis se tourna à demi sur son tabouret, de façon à révéler tous les traits de son visage. Il posa silencieusement un doigt sur sa pommette gauche, juste sous sa cicatrise à l'œil.

- Je ne compte plus les coups que j'ai échangés et encore moins les cicatrises laissées. Il n'y en a qu'une qui me démange encore, c'est celle là. C'est un de tes hommes qui me l'a faite.

L'aîné affichait un masque imperméable et attendait le suite en tournant sa coupe entre ses doigts.

- Marshall D Teach, surnommé Barbe Noire.»

Quelques gouttes d'alcool furent projetées et s'écrasèrent en petites bulles translucides sur le comptoir lorsque Barbe Blanche stoppa net son mouvement. Il fronça les sourcils et décocha un rapide coup d'œil vers le phare, son regard croisa celui de Braalaka qui n'avait cessée de le fixer depuis le début de l'entretient. La tournure de la conversation donnait de plus en plus raison à la jeune femme. Un nerf tressauta sur la tempe du Yonko lorsqu'il réalisa que cela ne le surprenait pas tant que ça, comme si une partie de lui l'avait déjà accepté. Il chassa cette pensée loin dans son esprit, agacé. Il n'avait aucune envie de débattre des évènements survenus sur son bateau, mais de toute évidence le sujet était déjà remit sur la table.

« Et que veux-tu que j'y fasse ? gronda-t-il d'une voix dangereusement basse.»

Braalaka tressaillit lorsque les prunelles ambrées de l'Empereur la transpercèrent. Cet bref échange eu l'effet d'une bourrasque, comme si tous les ressentiments du capitaine lui avaient été soufflés. Elle ne sut pas si il avait fait exprès de le laisser comprendre, mais il était visiblement énervé. La déduction de la brune fut simple : tout devait se passer comme elle lui avait raconté et cela l'irritait. Elle souffla légèrement, un demi-sourire étira ses lèvres malgré elle tandis que Barbe Blanche avait reprit sa discussion. Les pans de la cape de Vista émirent un bruissement lorsqu'il se pencha vers l'épaule de sa voisine.

« Je me demande quelle est l'info que vous avez et que nous n'avons pas.

Elle se tourna vers lui, de toute évidence il n'avait pas manqué ce qui venait de se passer. Quelques membres de l'équipage se doutaient que sa présence était particulière, notamment les commandants et Artie, mais seul le Yonko avait connaissance de l'intégralité des faits. Elle posa à nouveau son regard sur lui.

- ...Est-il mauvais joueur?

- Oui.

- Hm, alors j'imagine que les réponses dépendront de son bon vouloir.»

Un rictus amusé prit place sur le visage de l'épéiste, qui n'insista pas. Il jeta un regard à ses camarades en contre-bas. L'attitude calme que chacun affichait était une facette, la tension émanant du petit commité était plus que perceptible. Quelques centaines de mètres plus loin, sur le pont du bateau nouvellement amarré, les silhouettes de grandes pointures du Nouveau Monde se découpaient fantomatiquement. Cela faisait longtemps que les deux équipages ne s'étaient pas rencontrés. Vista reporta son attention sur les deux empereurs. Même si les choses semblaient ne pas trop mal se dérouler, il était commun que les altercations entre puissants finissent par déraper. L'atmosphère était assez particulière et il ne savait pas présager si l'issue se solderait par un affrontement ou par un banquet.

« Arrête Ace, s'il te plait.

Un long silence accueillit la demande de Shanks. Celui-ci jaugea son interlocuteur, évaluant s'il devait poursuivre ou attendre.

- Lâche ton emprise sur Marshall D Teach. C'est ma seule requête, répéta-t-il.»

Les muscles des mâchoires du Yonko tressaillirent. Il resta parfaitement stoïque, seuls ses yeux s'abaissèrent lentement vers le rouquin, ses paupières étroitement plissées aiguisaient d'autant plus son regard tranchant.

« Tu es trop jeune de 100 ans pour me donner des ordres, blanc-bec, gronda-t-il d'un ton menaçant.»

L'expression de Shanks s'assombrit, il s'était attendu à ce genre de réaction. Il but sa coupelle d'une traite et la claqua sèchement sur le comptoirs. Son bras valide se crispa imperceptiblement dessus, prêt à aller saisir la garde de son katana à tout instant. Il soutint à nouveau le regard de l'aîné, et à son grand étonnement, au lieu d'une insulte, c'est un rire grave et tonitruant qui secoua soudainement son torse.

Barbe Blanche trouvait la situation ridicule. Il n'avait eu qu'une envie depuis le début de la conversation : réexpédier le Roux à coup d'hallebarde ; mais il ne l'avait toujours pas fait, à cause de ce stupide défi. Lui, l'homme le plus fort du monde, qui en venait à hésiter sur un discours qui l'aurait fait sortir de ses gonds en temps normal. Lorsque son esclaffement s'apaisa il se massa le menton d'un air las, pesant une dernière fois le pour et le contre.

« Une réunion s'impose, de toute évidence, soupira-t-il.

- Tu vas en parler avec tes commandants ? fit Shanks, qui espérait que les subordonnés de l'Empereur soutiennent sa cause.

- Oui, et pas qu'eux.»