« Le vieux se marre yoi, fit Marco d'un air perplexe.
- C'est que ça doit bien se passer, supposa Joz en croisant les bras sur son torse.»
Les talons des bottes de Braalaka tapotaient la structure en pierre sous ses pieds. Barbe Blanche avait assez laissé transparaître son agacement pour qu'elle émette un doute sur le bon déroulement des choses. Le capitaine qui riait aux éclats depuis plusieurs secondes s'arrêta et elle le vit articuler quelques mots au Roux. Celui-ci semblait tendu, la crispation de son bras sur le comptoir était perceptible depuis là.
« Vous pensez que ça peut dégénérer ?
Les sourcils froncés de la brune marquaient son front d'un petit plis nerveux.
- C'est une éventualité… Mais nos équipages sont vieux amis, ça atténue la tension, ajouta-t-il pour la rassurer.
- Ah bon, vous trouvez ? grinça-t-elle.»
L'épéiste eut un rictus amusé.
Elle avait rarement sentit une atmosphère aussi oppressante, la simple présence des deux capitaines suffisait à instaurer un climat suffoquant.
« Avez-vous déjà participé à une bataille ? demanda-t-il par curiosité.
- Non, et je n'y compte pas...»
Des raclements de tabourets résonnèrent sur les pavés. Les chuchotements de l'assemblée cessèrent et les visages se firent plus attentifs, scrutant la scène. Braalaka et Vista tournèrent simultanément la tête vers le bar et virent les deux Yonkos se lever et marcher dans leur direction. Tout le monde retint son souffle. Ils échangèrent encore quelques mots et Shanks avança vers son bateau tandis que Barbe Blanche bifurqua droit sur eux, d'une démarche ample faisant virevolter les pans de sa cape autours de sa silhouette massive. La brune nota que pour une fois elle n'avait pas à se tordre le cou pour voir son visage, depuis son perchoir elle était pile en face de lui. La tension dans l'air était à son paroxysme, chacun attendant de connaître le dénouement de l'entretient. Elle-même avait cessé de tapoter ses talons contre le mur et s'était figée. Le grand homme parcourut d'un regard circulaire le groupe formé par les commandants.
« Table ronde ce soir, gronda-t-il comme à contre-cœur.
La jeune femme expira doucement par le nez, soulagée. D'abord rien n'était parti en vrille, c'était déjà cela; puis le chemin de la communication semblait ouvert et elle était contente pour eux.
Alors qu'elle se détendait un peu, après s'être adressé aux pirates l'empereur braqua son regard aiguisé sur elle, ce qui eu pour effet de la faire déchanter immédiatement.
- Tu es aussi conviée, mais j'aimerais qu'on discute avant, comme convenu.»
Cette invitation impromptue l'étonna et elle entre-ouvrit la bouche, plutôt confuse. Il ne fallut qu'un instant pour que d'innombrables paires d'yeux interrogateurs soient rivés sur elle. Parfaitement mal-à-l'aise d'être mêlée de façon soudaine à ce coup de théâtre, la brune sentit ses joues s'empourprer et elle ne put que refermer la bouche, muette d'embarras. Le peu de contenance qu'il lui restait s'envola lorsque Barbe Blanche tourna les talons et commença à s'éloigner à grands pas en direction du Moby-Dick, les plantant tous ici sans autre information. Elle était certaine d'avoir vu un demi-sourire dissimulé sous sa moustache avant qu'il ne se retourne. 'Le salaud !' pensa-t-elle en se levant d'un bond, ses esprits retrouvés. Elle crapahuta dans les escaliers pour descendre du phare et s'empressa de poursuivre le capitaine, esquivant par le même occasion la masse de questions que les pirates semblaient vouloir lui adresser. Elle dû trottiner pour le rattraper.
« Qu'est-ce que vous faites ?! s'ébroua-t-elle en arrivant à sa hauteur.
- Mon gage du défi.
- Oui, j'ai vu ! Mais vous n'étiez pas obligé de…
Elle s'interrompit en constatant à nouveau l'apparition d'un sourire amusé. De toute évidence il avait fait exprès de l'impliquer de manière aussi inattendue juste pour la désarçonner. Sûrement le côté 'mauvais joueur' dont parlait Vista.
- De ? reprit-il.
- Hmpf… Rien, peu importe, grommela-t-elle.»
Hors de question d'admettre qu'il avait réussit. Son air contrarié lui valut un dernier rictus narquois auquel elle répondit par un regard belliqueux. Ils marchèrent en silence quelques instants avant que l'Empereur ne diminue ses foulées pour qu'elle puisse le suivre plus facilement.
« Tu as quelque chose de prévu ? demanda-t-il plus sérieusement.
- Maintenant ? Non.
- Je t'offre quelque chose à boire ?
- ...Un thé ne serait pas de refus.»
…
Doc Q se traîna jusqu'à sa chaise et tira mollement le dossier, provoquant un long raclement contre le sol. Laffitte manifesta son agacement en claquant sa langue contre son palais, il avait toujours été rebuté par la tenue chancelante et flegmatique du médecin de bord. Burges, qui battait durement la table avec son index, arrêta et se redressa.
« Bien, commençons, somma Teach.
Tous les membres de l'équipage de Barbe Noire étaient réunis autours de la table ronde du salon commun. Le capitaine tourna la tête vers Laffitte qui se trouvait juste à sa gauche, lui intimant d'ouvrir le bal. L'homme pâle prit le temps de réajuster son chapeau sur sa tête et croisa souplement les jambes avant de poser sa canne sur ses genoux.
- J'ai effectué la recommandation.
- Alors ? Je pense qu'il n'y a plus qu'à, sourit-il.
Ses yeux grands ouverts se tournèrent vers la porte des cachots, qu'il désigna théâtralement d'un mouvement de sa canne. Ils semblèrent satisfaits, le capitaine afficha un sourire édenté en signe d'approbation. La rumeur circulait que Crocodile était sur un siège éjectable, des rumeurs sur ses agissements terroristes à Alabasta avaient circulé et ruinaient l'opinion. La Marine ne pouvait se permettre d'être impliqué dans des fraudes connues du publique, ce qui voulait dire qu'une place serait prochainement à pourvoir au sein des Grands Corsaires.
Van Augur, à gauche du messager, se pencha à son tour en s'éclaircissant la voix. Il déposa sur la table plusieurs papiers et commença à lire à travers son monocle.
- Shiryu 'de la pluie', Avalo Pizarro, Catarina Devon, Vasco Shot, et Sanjuan Wolf, énonça-t-il.
- Six, ça fait peu, remarqua Burges.
- Oui, mais ça fait sûr. J'ai fais des recherches sur eux et je pense viser juste en proposant leurs profils.
- Ils sont où ?
- Tous au dernier palier.
- Bien. Dès qu'on aura le titre on passera quelques visites à Impel-Down.
Le sniper récupéra les fiches qu'il tapota tranches contre table pour les empaqueter et les ranger sous le couvert de sa cape. Barbe Noire interrogea Burges du regard.
- Rien de nouveau de mon côté, fit celui-ci en croisant les bras derrière sa nuque.
- Et toi Doc ?
L'homme avachit contre la table farfouilla sous son manteau et en sortit une pomme parfaitement rouge et lisse qu'il tendit sous le nez de Burges.
- Pile ou face ? Perde ou gagner ?
- Tu l'as sortit d'où ? fit le second avec un rictus dégoûté.
- Vivre ou mourir ? insista-t-il en tendant encore plus le bras.
- Bas les pattes, arrête !
Le second le remballa en poussant sa chaise loin de la sienne avec le bout du pied. Doc Q renifla un rire en posant le fruit devant lui.
- T'es pas joueur… Plus sérieusement, croassa-t-il à l'attention du capitaine, j'arrive à concentrer plus de pouvoir en un seul aliment.
- Ça donne quoi au niveau des résultats ? fit Barbe Noire avec un regain d'intérêt.
- Les statistiques augmentent pour le commun des mortels, j'estime une chance sur trois. Cependant les plus solides présentent une résistance, une chance sur cinq environ…
- Est-ce que la progression de ton pouvoir se propage aux ressources déjà créées ? intervint Laffitte.
- Non. Je dois être en contact avec le produit pour pouvoir le modifier, ça n'évolue pas à distance.
- Je vois, dommage… Il faudrait qu'on trouve un moyen de rencontrer Sly pour lui fournir un nouveau stock, ce serait le plus efficace.
- Oui, nous le joindrons dès qu'on pourra, acquiesça le capitaine. Quand bien même, s'assombrit-il, ça fait déjà deux ans qu'on l'a envoyé là bas et il n'a toujours pas clamsé…
Le médecin haussa ses épaules voûtées.
- Soit il est exceptionnellement résistant soit c'est un homme très chanceux, murmura-t-il.»
…
Braalaka resta pensive devant le fauteuil du salon, la dernière fois qu'elle avait été conviée dans la cabine du capitaine elle en était repartie secouée par la tempête, trempée jusqu'aux os. Un état pire qu'après une tournée des bars trop arrosée. La brune renifla doucement et chassa les souvenirs de ses dernières soirées dans son monde, cessant de fixer le siège pour enfin s'y asseoir. Barbe Blanche avait disparut derrière une porte au fond du salon, qui semblait donner sur une cuisine puisqu'elle entendait le sifflement croissant d'une théière. Sa tête reposa patiemment contre le dossier matelassé et son regard se perdit dans la pièce, courant le long du mobilier et particulièrement sur les rayonnages des bibliothèques. Elle se rendit compte que ses derniers rapports aux livres se résumaient à des recherches infructueuses, ce qui valut un petit pincement au cœur. L'envie de lire lui vint soudainement, lire simplement pour se délecter de la compréhension des mots et des pensées qu'ils engendrent, c'est ce qu'elle aimait dans la littérature. Probablement pourrait-elle emprunter quelques bouquins si elle le demandait, l'idée alla s'accrocher dans un coin de son esprit tandis que sa concentration retourna à la porte entrouverte.
Le souffle strident de l'eau en ébullition avait cessé et la jeune femme pouvait entendre les pas du Yonko suivis de claquements de portes de placards. Ils n'avaient plus échangé un mot depuis leur altercation au port et c'est en silence qu'ils étaient rentrés au MobyDick. Braalaka connaissait au capitaine ce côté flegmatique, elle s'était habitué à ses traits fermés et son regard indéchiffrable. Pourtant elle sentait une sorte tension derrière son mutisme, ce qui impliquait que cette fois il n'était pas dû qu'à sa nature de caractère. Elle s'était un instant demandé si sa présence le dérangeait avant de se souvenir que c'était lui qui l'avait invitée. Si il n'avait pas envie de parler pourquoi l'avoir conviée ? D'une main la jeune femme pianotait pensivement du bout des doigts sur l'accoudoir du fauteuil jusqu'à ce que le battant de porte la fasse sursauter en s'ouvrant.
Barbe Blanche réapparut avec une tasse et une bouteille, qu'il apporta en progressant lentement pour ne pas renverser le contenu de la petite céramique fumante. Elle le regarda faire. Quelque chose n'était pas habituel dans son expression. Peut-être était-ce une discrète plissure entre les sourcils provoquée par la crispation de ceux-ci, ou alors les commissures de ses lèvres pincées plus étroitement… C'était tant dans le détail qu'elle n'était même pas sûr de ce qu'elle constatait. Le son de la tasse posée sur la table la tira de sa contemplation et elle cessa de dévisager l'Empereur avant qu'il ne finisse par s'en rende compte.
«Merci, fit-elle en se penchant pour saisir la boisson entre ses mains.»
Il s'installa diagonalement à sa gauche, toujours silencieux, puis retira le scellé de cire de sa bouteille. Une effluve houblonnée s'ajouta à l'air déjà imprégné des vapeurs de thé vert. Quelques instants passèrent ainsi et la jeune femme lança un nouveau coup d'œil furtif à l'homme, qui avait quant-à lui le regard absent, fixé sur un point invisible quelque part dans le vide en face lui. Ne sachant pas comment traiter la situation elle hésita, puis sa décision s'orienta sur la prise d'initiative.
« Hum, donc... comment c'était cette discussion ? tenta-t-elle.
-... Exactement comme tu l'avais prédit, fit-il d'une vois rauque.
Elle attendit plus d'informations, qui ne vinrent pas. Il ne semblait vraiment pas disposé à poursuivre la conversation et elle reprit d'une voix préoccupée.
- Je peux repasser plus tard si vous voulez ?
- Non… Non, excuse moi, j'étais dans mes pensées.»
La brune plissa les paupières et l'examina longuement. Il s'était un peu avachit pour appuyer ses coudes sur ses genoux, sa main venait soutenir son menton qu'il massait de temps à autre. C'était la première fois qu'elle le voyait immobile de la sorte, il en paraissait même moins grand, comme un arbre solide qui aurait finit par laisser ployer quelques branches à force de tempêtes. Sa stature imposante, privée d'une partie du ressort qui l'animait habituellement, dévoila alors une vulnérabilité que l'on ne lui aurait pas deviné hors de cet instant. Braalaka tiqua. Évidemment qu'il pouvait être vulnérable, malgré sa taille et sa force il n'en restait pas moins un homme. Elle n'y avait pas pensé auparavant tant il dégageait une aura inébranlable, soulignée par les traits stoïques qu'il adoptait en permanence, mais cette confiance qu'il projetait n'était pas absolue. La jeune femme se remémora soudainement l'inquiétude qui avait transparu brièvement sur son visage le matin où il avait lu le journal où étaient mentionnés Ace et Teach. Elle repensa également à sa façon de se braquer dès qu'elle avait tenté d'abordé le sujet avec lui ; ce qui l'avait par la même occasion agacée.
L'Empereur but une rasade à même la bouteille, les sourcils légèrement froncés comme si il cherchait ses mots sans parvenir à les trouver.
La jeune femme remarqua encore qu'il n'extériorisait que très peu de chose, même à son propre équipage ; comme lorsqu'il s'était retranché dans ses appartements lors de sa dernière crise de toux. C'était probablement cela les responsabilités de capitaine.
Elle arrêta de boire son thé et laissa la tasse en suspend devant sa bouche qui demeura entrouverte, témointe d'une exclamation mentale soudaine.
« Vous vous en voulez ? demanda-t-elle en brisant le silence.
Pour la première fois depuis qu'ils étaient installés Barbe Blanche se tourna vers elle et planta son regard d'ambre dans le sien. Bien que son expression traduisait son déroutement il resta interdit.
- ...Vous vous en voulez d'avoir laissé Ace partir ? répéta plus bas la jeune femme, incertaine de l'impact de ses mots sur son interlocuteur.»
