Chapitre 10

La panique empêchait Héra de réfléchir correctement. Une part d'elle-même lui chuchotait de dissimuler son tumulte intérieur car il était une preuve de faiblesse, une confirmation pour la néréide qu'elle avait trouvé sa faille, tandis que l'autre lui hurlait de tuer Amphitrite afin de la réduire éternellement au silence. La cacophonie qu'engendraient ces voix discordantes la réduisait à l'impuissance la plus parfaite. Son ennemie disparaissant de son champ de vision avec comme bagage de quoi la faire chanter ou pire, chuter.

- Tu ne crois pas décemment qu'elle va garder ça pour elle, s'étrangla la déesse en jetant un regard implorant à son frère.

- Bien sûr que non, lui répondit-il en riant. Mais si elle me trahit, je pourrais rompre mes fiançailles avec elle sans risquer le courroux de son père.

Héra grimaça à la mention du titan. Océanus ressemblait beaucoup trop à Kronos pour qu'elle puisse sincèrement l'apprécier. Il était certes le plus commode de tous ses oncles et tantes titanesques mais ça ne le rendait pas moins dangereux. Elle n'était pas certaine de l'issue de la guerre s'il ne s'était pas abstenu de prendre parti. Le problème demeurait néanmoins entier puisque Poséidon se fichait pas mal d'elle, ne se souciant que de son propre agenda. Elle s'écarta en mettant toute la haine qu'elle avait en stock dans son geste, s'éloignant du dieu des océans à grandes enjambées, bouillonnante de rage et de frustration. Elle ne ralentit pas le pas en l'entendant l'appeler. Il se fichait pas mal de l'avoir livré à Zeus. Elle avait été stupide. Elle sentit une main se saisir de son bras.

- Héra ! Qu'est-ce qui t'arrive ?

- Il m'arrive qu'elle va lui dire que je suis ici ! Il va venir me chercher ! Mais toi… toi tu t'en fiches !

Elle aurait voulu n'exprimer que de la colère mais sa voix se brisa de tristesse. Elle en avait assez. Assez d'être trahi pour Zeus. Elle tremblait de peur incapable de réprimer celle-ci. Elle tenta de se défaire de la poigne de Poséidon et y parvint presque sans effort tant ce dernier semblait tomber des nues devant la violence de sa réaction.

- Pourquoi est-ce que tu as aussi peur de lui ? Tu ne le connais même pas… Il veut juste te voir.

- Je ne veux pas le voir ! Je t'ai dit que je ne voulais pas le voir ! Je ne veux voir aucun de vous ! Tu ne pouvais pas me laisser tranquille ! Il a fallu que tu m'obliges à devenir… une déesse !

- Tu n'es pas devenue une déesse ! Tu l'as toujours été ! Je n'ai fait que te le rappeler !

- Pourquoi ? J'étais heureuse avec les mortels ! J'avais enfin une vie !

- Vivre cachée en réprimant ce que tu es par peur d'être découverte, ce n'est pas vivre !

- Je ne sais même pas pourquoi j'essaye de t'expliquer !

Un arc-en-ciel apparut, partant de l'une des tourelles du palais, scindant les vagues jusqu'à la surface. Iris avait été invoquée et un message avait été envoyé. Aucun doute n'était permis. Amphitrite venait de trahir Poséidon. Héra se mit à courir aussi vite qu'elle le pouvait. Il fallait qu'elle parte d'ici. Elle n'entendit ni les excuses, ni les promesses de Poséidon. Elle atteignit l'extrémité du dôme d'Atlantis au moment où un gigantesque éclair s'abattit sur celui-ci. Il était là.

Elle tenta de passer la barrière du dôme mais une violente décharge l'envoya valser. Sa tête s'écrasa contre le marbre dur d'une colonne. Elle perdit connaissance, sa dernière pensée s'apparentant plutôt à un souhait. Celui de ne plus se réveiller. Une déesse n'aurait pas dû considérer la mort comme une option mais elle l'avait expérimenté et elle lui semblait infiniment plus douce qu'une nouvelle éternité au côté de celui qui l'avait brisé tant de fois.

Malheureusement pour elle, les Moires avaient d'autres plans pour elle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut accueillie par le paysage désolé de l'Érèbe. Noyée dans un brouillard noir, elle parvenait à distinguer l'un des trois palais d'Hadès. Elle n'aurait su dire s'il s'agissait du Palais de la Nuit, des Songes ou du Sommeil. Ce n'était, de toute façon, pas sa préoccupation immédiate en cet instant. Les grognements gutturaux qui lui parvenaient ne présageaient rien de bon pour elle. Si ces souvenirs étaient justes, ce qu'elle entendait n'était autre que le « petit » animal de compagnie du roi des Enfers.

- Cerbère, lâcha-t-elle tremblante en voyant apparaitre au-dessus elle une, puis deux, puis trois têtes de chiens.

Techniquement elle n'aurait pas dû être aussi effrayée. Premièrement, elle n'était pas une âme égarée, seulement un subconscient errant dans le royaume prévu à cet effet. Deuxièmement, elle était une déesse et plus précisément la sœur d'Hadès. Troisièmement - et son cœur se calma à cette idée - elle pouvait contrôler les monstres. Elle tendit une main encore tremblante vers la tête centrale dotée de rangées de dents à faire pâlir d'envie les Hécatonchires. Elle vit les trois têtes s'avancer d'un même mouvement et entrer en collision les unes avec les autres. S'ensuivit une joyeuse cacophonie d'aboiements, grognements et morsures avant la victoire absolue et incontestée pour le moment de la tête de droite. Héra se retrouva donc à caresser l'arrière d'une oreille bien trop récemment déchirée et encore sanguinolente. Le bon côté des choses était que la créature ne lui était pas hostile. Le mauvais côté des choses était qu'en tant que déesse, elle n'était pas censée être ici. Son intrusion dans le domaine des Enfers pouvait être vu comme une ingérence. Elle n'était néanmoins la souveraine de rien. Elle espérait que cet argument ferait foi auprès de l'intransigeant dirigeant des Enfers.

Ce ne fut pas ce dernier qui apparut devant elle, mais une personne qu'elle n'avait jamais beaucoup appréciée : Thanatos.

- D'après le décret 754-L3… commença-t-il.

- Oui, oui, soupira-t-elle interrompant ce qui s'apprêtait à être une longue litanie de citation d'articles de lois en tous genres énumérant la liste exhaustive des règles qu'elle avait brisé en apparaissant ici sans autorisation préalable. Si on passait directement à la sentence ?

Le dieu de la mort fronça les sourcils. C'était plutôt rare de le voir afficher une émotion telle que la contrariété, lui qui n'abandonnait jamais sa précieuse neutralité.

- Que t'est-il arrivé ? Tu n'es pas… conforme, asséna-t-il visiblement perdu, cherchant ses mots pour exprimer plutôt que réciter.

- Conforme à quoi ?

- Ton âme est si ancienne… tes souvenirs sont…

- Est-ce que c'est interdit ? Le coupa-t-elle, dissimulant derrière un masque d'ennui la panique qu'elle sentait la gagner.

- Non…

- Alors je ne vois pas où est le problème.

- C'est un cas nouveau qui nécessite l'intervention d'Hadès.

- Je ne pense pas que ce soit nécessaire.

- C'est la règle.

Elle se savait coincée. Le dieu ne flancherait pas. Elle pourrait ordonner à Cerbère de le dévorer mais il n'en mourrait pas et elle doutait que se faire mâchouiller pendant des heures par un chien des enfers rende Thanatos plus aimable…

- Eh bien, je suppose que je n'ai pas le choix. Allons voir Hadès.


N'oubliez pas d'aller soutenir l'artiste sur Instagram et de participer, si vous le pouvez, à la cagnotte pour financer le webtoon grâce aux liens sur mon profil Wattpad !

Wattpad : QueenNoMaraudeuse

Instagram de l'artiste : lesillustrationsdelou

À bientôt pour un nouveau chapitre !