Salut tout le monde ! Je profite de la situation actuelle pour repêcher quelques textes, et celui-ci dormait au fond d'un tiroir numérique, j'ai eu envie de le remettre debout. Comme nous n'avons que peu la possibilité de sortir, je me suis dit que c'était l'occasion pour moi de terminer ce récit. Je ne sais pas encore quelle régularité je donnerai. En tout cas, ce récit fera sept chapitres (parfois longs, je sais que c'est pas toujours facile à lire) et j'en ai écrit 6 pour l'instant. Donc pour ceux qui s'ennuient et veulent lire un peu...
Il s'agit d'un récit dérivé de ma fiction "Liberté, mot en déconstruction" centrée sur un monde en guerre. Celui-ci se passe quelques années auparavant, donc pas besoin de connaître "Liberté" pour la lire, même si je fais quelques clins d'oeil à cette fiction que j'aime beaucoup.
J'ai voulu mettre en avant le joli couple Tori/Sue, ainsi que deux autres personnages un peu oubliés des fictions, mais je vous laisse la surprise !
Voilà, je vous fais des bisous, bonne lecture, et bon courage pour la suite !
Elle entre précipitamment. L'eau est fraîche, très. Pour un mois de Septembre, ça n'a rien d'anormal. Et puis, l'heure tardive y est pour beaucoup, sans doute. Le soleil décline depuis bien trois heures. D'ici une heure, il fera nuit. Elle n'a pas l'habitude de se baigner si tard, mais il s'agit d'une situation d'urgence. Elle plonge sa tête sous l'eau, allonge son corps jusqu'au fond de la piscine, les yeux grand ouverts et levés vers le ciel. Tout bourdonne autour d'elle, et ça fait du bien, de ne plus se préoccuper que du rythme anarchique du battement de son propre cœur. D'oublier un peu le bruit qui sévit au dehors. Son corps se soulève un peu, il ne parvient pas à se tenir contre le carrelage. Elle remonte alors et perce la surface. Tous les bruits reviennent, la brutalité des bombes qui explosent au loin, la réalité d'une réunion à fortes voix qui se déroule dans le salon, à l'étage au-dessus. Alors elle replonge, tente de rester au fond, et remonte, et replonge aussi vite… Pour résister à l'attraction, elle colle son dos contre une paroi de la piscine creusée, les mains posées sous le rebord, les bras repoussant son corps dans l'eau. Elle ferme les yeux, ralentit son rythme cardiaque et joue l'apnée. Après plusieurs immersions, elle finit par complètement perdre le compte, et elle ne sait plus depuis combien de temps elle immerge son corps dans l'eau froide. Mais la nuit est tombée. Et plus elle enchaîne les immersions, plus son souffle peine.
Après une énième apnée, elle remonte précipitamment et aspire profondément l'air, trop précipitamment. Une morsure glaciale s'enfonce dans sa gorge et ses poumons, et elle se met à tousser pour expulser cette sensation désagréable. Sa main se tient au rebord, et ses oreilles bourdonnent encore. La nuit est bien tombée.
- Eh ben, j'ai cru que tu t'étais noyée !
Elle se retourne brusquement et hisse sa tête au-dessus du rebord râpeux pour dévisager cette voix qu'elle n'a pas l'impression de connaître. Elle devine que son regard est à la fois perdu et en colère d'avoir été dérangée. Face à elle, il y a une jeune fille, de son âge, probablement, et qui lui offre un large sourire.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demande-elle avec mépris.
- Et toi ?
- C'est chez moi.
- Oui, je me doute. Me regarde pas comme ça, je sais qui t'es.
- Qui a dit que j'étais quelqu'un ?
- Tu dois au moins être la fille de quelqu'un pour avoir une maison aussi grande avec une piscine aussi belle. J'aurais même pas assez pour louer un studio ici…
- Alors, qu'est-ce qui te fait dire que c'est chez moi ?
- Il est vingt-et-heure, ça fait une heure que tu es dans cette piscine. Complètement nue.
La jeune femme rougit soudain, et se colle à la paroi. Elle avait complètement oublié ce détail ! Et ça fait une heure que cette jeune femme, elle, s'en est rendu compte…
- Ça va, joue pas les vierges effarouchées, je sais ce que c'est qu'un corps d'adolescente.
- Je suis pas une adolescente.
- Ah non ? T'as quel âge, alors ?
- Dix-sept ans.
- Et tu te crois adulte ?
- Je crois qu'une guerre, ça bouleverse un peu les frontières.
- Un point pour toi. Je m'appelle Suzette, au fait. Et toi, t'es qui pour vivre ici ?
- Personne.
- T'as même pas un prénom ?
- Victoria.
- Tes parents devaient avoir de grandes ambitions pour toi en te donnant ce prénom.
- Sans doute.
- C'est lourd, comme fardeau. Je peux te rejoindre ?
Victoria hausse les épaules. La réponse qu'elle aurait aimé formuler, c'était « non », mais il est resté coincé dans sa gorge. Suzette retire alors son pull coloré et son jean, puis sa culotte (Victoria tourne la tête) et son T-shirt. Le regard toujours tourné, Victoria entend la jeune femme s'enfoncer dans l'eau et nager jusqu'à elle. Instinctivement, elle se recule et place un bras devant sa poitrine. Suzette, elle, ne semble ressentir aucune pudeur. Elle tend son corps dans l'eau et nage pour se réchauffer. Finalement, c'est la curiosité qui l'emporte, et Victoria se met à suivre ses mouvements du regard, toujours cramponnée au rebord de la piscine.
- Tu vas finir par prendre froid si tu ne remues pas un peu !
- Je crois que je vais plutôt sortir.
Elle s'exécute, et tourne le dos à la jeune femme, les mains toujours croisées devant sa poitrine, n'osant pas demander à Suzette de se retourner. Evidemment, elle se pensait seule au rez-de-chaussée, puisque toutes les discussions et le buffet se trouvent au premier étage. Alors, elle n'a pas pensé à prendre une serviette, elle pensait pouvoir se faire sécher à l'air libre. Mais ce ne sera pas le cas. Elle enfile donc précipitamment sa chemise qui colle immédiatement à sa peau pour dessiner un corps plein de plis. Elle hésite à remettre son jean, parce que cette matière sur ses jambes humides, ça n'a rien d'agréable. Mais comme elle ne tient pas non plus à exposer la moitié inférieure de son corps, elle l'enfile quand même. Elle hésite aussi sur la suite. Rentrer ou rester. La première solution lui semble la plus appropriée. Elle choisit cependant la seconde, et vient s'asseoir en tailleur sur le rebord. Suzette exécute les mêmes mouvements qu'elle, une demi-heure plus tôt. Elle tourne son regard et son corps vers le ciel. Sauf qu'elle ne se cache pas sous des litres d'eau chlorée, elle se tient en équilibre sur la surface de l'eau, à la jonction entre le liquide et l'air. La lune plantureuse retrace langoureusement les lignes de ce corps plein et mât, définitivement féminin. Victoria, en observant ce corps, se rend compte des différences entre celui-ci et le sien. Suzette a un corps d'actrice, avec ses formes pleines, sa taille marquée, son grain de peau pur, ses gestes sensuels. Face à ça, Victoria se trouve bien terne, bien garçon manqué, comme le dit son père, sans jamais lui expliquer ce que ça signifie vraiment, comme si la violence et la bagarre ne touchaient que les hommes, comme si la finesse et la douceur ne concernaient que les femmes.
La jeune femme nage jusqu'à elle, interrompant le flux de ses pensées en l'éclaboussant au visage.
- A quoi tu penses ?
- Je suis la fille du premier ministre, répond Victoria.
- C'est à ça que tu pensais ?
- Non, mais je me suis dit que tu voulais peut-être savoir.
- En fait, pas vraiment. Enfin, je m'en doutais. Les yeux, vous avez les mêmes.
- C'est faux.
- Ok, c'est faux. En fait, je sais que c'est la résidence de vacances du premier ministre, qu'il a une fille de dix-sept ans…Tu vois, l'équation était pas bien dure.
- Et toi ? T'es la fille d'un ministre, ou d'un diplomate ?
- Oh non !
- T'es pas là pour la réunion non plus ?
- Non plus.
- Dans ce cas, qu'est-ce que tu fais chez moi ?
- Eh bien…
Elle hisse son corps nu et trempé sur le rebord, mouillant par la même occasion les vêtements déjà humides de Victoria. Elle n'a pas l'air de sentir le froid sur sa peau, parce qu'elle se contente de se coucher sur la pierre blanche immaculée avant de fouiller dans une poche de pull et d'en sortir un paquet, d'allumer une cigarette. Elle souffle la première bouffée, puis reprend :
- … t'as entendu le bombardement, en début de matinée ?
Victoria hoche la tête vers la jeune femme, mais, allongée, elle ne le voit pas.
- J'y étais. Enfin, j'étais pas loin.
- Pas loin ?
- J'avais un tournage en campagne, à deux ou trois kilomètres de la ville qui a été bombardée. On a vu les avions, on a entendu cet horrible sifflement, et puis on a entendu la détonation, et le clocher de l'église s'est écroulé. Le réalisateur nous a conseillé de rentrer chez nous, mais, tu vois, je vis pas ici, je suis venue juste pour le tournage. Alors l'un des assistants m'a conseillé de me présenter au Ministère et de demander le ministre Vangard. Je lui ai expliqué la situation, il a dit que ça arrivait souvent, et que je pouvais dormir ici cette nuit, comme les avions sont cloués au sol.
- Je vois…
- Bah tant mieux, tu vas pouvoir m'expliquer, parce que j'y comprends rien !
- Les bombardements sont fréquents, ici. Y a pas trop de dégâts, en général, parce que la cible, c'est le gouvernement. Les bombes sont pas fortes, mais elles brisent les bâtiments, et ça rend les gens sourds. Mon père a décidé de reloger les gens dont les maisons se font détruire, et ça lui arrive d'accueillir des gens ici.
- Donc, c'est la Résistance qui bombarde ?
- Peut-être. Ou alors le gouvernement en se faisant passer pour la Résistance.
- Pour quoi faire ?
- Semer la panique. Rendre la Résistance détestable.
- Eh ben, t'es balaise en politique !
- C'est pas difficile quand on vit ici. Réunion politique 24/24, depuis mes cinq ans. Enfin, je dis cinq ans parce que je me souviens pas avant.
- Tu sors jamais ?
- Non. Mon père me l'interdit, bien sûr.
- Pourquoi ?
- A cause des 7 Péchés Capitaux. Tu vois ce que c'est ? C'est le groupe résistant le plus important du pays. Plus ça va et plus ils prennent de l'importance. Leur but, c'est de renverser le gouvernement, alors mon père a peur qu'on m'enlève et qu'on me torture.
- Je comprends.
- Et toi, tu fais quoi ? Actrice ?
- Oh non ! J'aimerais bien, mais je me spécialise pas trop. Je veux dire, je touche à tout. Musique, peinture. Je suis venue ici pour tourner une pub pour un parfum dont je suis l'égérie.
- T'as quel âge ?
- Dix-huit depuis deux mois.
- Ça doit être chouette… T'as pas un peu froid ?
- Si, je suis gelée. Mais j'ai pas envie de retourner là-haut et d'écouter des politiciens parler une langue que je maîtrise pas.
- Alors, n'y va pas. Le rez-de-chaussée est tout à moi.
Suzette écrase sa cigarette sur la pierre, sourit, puis se relève. Elle prend ses vêtements dans sa main et suit Victoria à l'intérieur. La jeune fille lui indique la salle de bain, puis cherche dans son armoire un pyjama supplémentaire. Suzette est plus grande, plus plantureuse qu'elle. Elle se décide alors pour un T-shirt large et un jogging. Elle entre dans la salle de bain qui n'a pas été fermée à clef et dépose les affaires sur le lavabo. L'horloge affiche vingt-deux heures.
Dans le frigo, il ne reste plus grand-chose. Le cuisinier ne s'occupe que des buffets improvisés de son père, en ce moment. Et lorsqu'elle a l'audace de se plaindre, son père lui fait remarquer qu'elle est la bienvenue à ses réunions, et donc aux buffets. Franchement, quel culot ! Il pourrait faire un effort, de temps en temps, délaisser un peu son poste, même si la guerre réclame tous ses hommes, même si elle a fait de la politique sa favorite. Oublier qu'il est ministre, juste quelques instants…
La porte du frigo claque, pour la ramener à la réalité. Devant cette porte, il y a Suzette, les cheveux trempés, dans un T-shirt trop large et un jogging un peu court.
- Tu rêvassais encore…
- Désolée pour les vêtements.
- T'y es pour rien. Tu fais quoi ?
- Je cherche quelque chose à manger. Mais le cuisinier est occupé là-haut, alors…
- On doit bien pouvoir préparer quelque chose toutes les deux… Des crêpes, ça te dit ?
- Je sais pas faire.
- Moi, si. Ma mère, elle est cuisinière, alors j'ai su faire sauter une crêpe avant de savoir marcher !
Avec une aisance toute particulière, la jeune fille se déplace dans la cuisine aménagée, sous les yeux de la résidente. Suzette la force à apprendre, à manier le fouet et à casser un œuf, écorchant presque le visage de Victoria d'un sourire. Lorsqu'elle apprend à faire sauter une crêpe, c'est un rire qui vient se décrocher de sa gorge.
- J'ai fouillé dans ta chambre tout à l'heure, avoue Suzette en sucrant une crêpe. T'as des bons films, on pourrait en regarder un. J'ai toujours voulu regarder Les Enfants du Paradis, il paraît qu'il est bien, et puis j'adore Arletty !
- C'est un peu long, tu sais… et vieux, aussi.
La jeune femme hausse les épaules, alors Victoria se dirige jusqu'à l'étagère de sa chambre, dérange quelques boîtes pour trouver le film réclamé, avec sa jacket rétro et outrancière. A son retour, elle constate que son invitée est confortablement installée dans le canapé, et qu'elle ne l'a pas attendue pour entamer son repas.
- Il te plait, ce film ? demande Suzette tandis que son hôte pousse le lecteur.
- Eh bien, c'est un très bon film. L'un des meilleurs films français jamais réalisés, répond-elle en se laissant tomber à ses côtés.
- C'est pas ce que je te demande. Toi, il te plait ?
- Ce serait délicat de dire non.
Suzette tente de planter ses grands yeux gris dans ceux de Victoria, mais elle n'y parvient pas, son regard bleu métallique étant déjà rivé à l'écran de télévision dernier cri où une jolie Arletty en noir et blanc évolue. Machinalement, elle porte la crêpe sucrée à ses lèvres, et croque l'extrémité. A peine a-t-elle déchiré la pâte que ses yeux s'agrandissent. La douceur fond dans sa bouche, elle la laisse glisser dans sa gorge, enivrée par le sucre. Et une plainte gutturale perce sans doute également le seuil de sa bouche, forçant un sourire à Suzette.
- Je déduis que ça te plait.
- Désolée…
- C'est rien ! Ma mère appelle ça la jouissance culinaire.
- C'est la meilleure crêpe que j'ai jamais mangé de ma vie, avoue Victoria en rougissant.
- Ben ça tombe bien, j'en ai préparé pour tout un régiment. Je t'apprendrai, si tu veux.
Elle acquiesce, puis se laisse bercer par le flot scénaristique et parolier du vieux film, en piochant à intervalles réguliers dans le plat de crêpes, ne prenant pas même la peine de les garnir. L'intrigue n'a même pas le temps de se tisser que le plat se trouve vide, forçant Suzette à en refaire. Lorsque le film se termine, les deux jeunes filles s'étirent de tout leur long, et Victoria propose à son invitée de lui montrer la chambre dans laquelle elle dormira. Mais Suzette refuse, et demande à dormir dans la même chambre que son hôte, parce qu'elle a besoin de parler du film. C'est comme ça qu'on fonctionne, chez elle. On parle d'un livre, d'un film, d'une œuvre, juste après, pour recueillir les avis à chaud de tout le monde. Pas franchement à l'aise, mais pas vraiment capable de lui refuser l'accès à son lit, Victoria se faufile sous les couvertures, éteint la lumière et prend garde à tourner le dos à la jeune fille. Après quelques minutes de silence à garder les yeux ouverts, la jeune fille se dit que son invitée s'est endormie, alors elle s'autorise à sombrer à son tour.
- Tu aimes la liberté, n'est-ce pas ? demande soudain Suzette.
- Quoi ?
- La liberté, tu l'aimes, non ?
- Je sais pas. Je me suis jamais posé la question.
- Moi, je pense que oui. Tu sais, on ne peut pas aimer les Enfants du Paradis sans aimer la liberté. C'est le film qui défit toutes les censures imposées par Vichy et les nazis.
- C'est pas parce que j'aime ce film que forcément…
- Si. Si.
Elle se tait, comme endormie. Victoria n'ose pas répondre, ne sait plus quoi dire, voudrait dormir. Elle ferme fort les yeux. Lorsqu'elle les ouvre, la nuit est passée. Suzette dort encore à côté d'elle, elle prend toute la place. Victoria a dormi de ces sommeils qu'on ne sent pas passer, qui ne réparent rien. Ni la tête ni l'angoisse. Elle se lève sans bruit et pénètre le salon. Les assiettes sont encore empilées sur la table basse, la jaquette du film repose près de l'écran de télé, et le sucre se fait tranquillement voler par de petites fourmis noires. Il fait beau dehors, il n'y a pas de bombardements… Elle va peut-être pouvoir profiter de la piscine encore un peu. A moins qu'il y ait encore un déjeuner de prévu. Rideaux tirés, elle observe le jardin où les fleurs meurent doucement, pour annoncer l'automne et le souffre d'une guerre qu'on ne comprend plus. Au début, elle avait une raison d'exister, cette guerre, il y a longtemps. Trouver une solution pour un vivre-ensemble, un mieux-vivre-ensemble. Relever un pays tombé et humilié par le reste du monde, se venger d'une défaite aigre. Mais la solution s'est transformée en menace, et la violence provisoire en répression. Si elle avait eu dix-sept ans au début de la guerre, Victoria aurait sans doute soutenu le pouvoir en place, celui qui voulait redorer le blason. Mais voilà, Victoria a dix-sept ans aujourd'hui, après dix ans de guerre, et elle n'en peut plus de tout ça. Elle voudrait entendre la voix de son père dans un micro la rassurer, rassurer le peuple, lui dire que c'est fini, qu'on signe l'armistice, et peu importe le camp vainqueur. Gouvernement ou Résistance, c'est la même chose ! Le second renverse le premier et prend sa place. Le gouvernement devient résistance et la résistance devient gouvernement. Alors, est-ce que ça rime vraiment à quelque chose, se déchirer comme ça ?
- Tu aurais pu faire un peu de ménage…
Elle ne sursaute pas, mais ça la surprend, parce que cette voix appartient à son père. Elle ferme les rideaux, tourne son regard las vers lui. Il a utilisé l'escalier intérieur pour venir la voir, et ne s'est pas annoncé. Elle n'apprécie pas. Mais après tout, il est ministre, et politicien dans l'urgence. Victoria ne lui en veut pas vraiment. C'est son métier qui veut ça, qui le force à travailler vite, et oublier les règles de la politesse.
- Il était tard, j'étais fatiguée.
- C'est toi qui a cuisiné ?
- Bien sûr que non. C'est une fille qui a passé la nuit ici. Elle a fui un tournage après le bombardement du clocher.
- Ah oui. La petite Hartland. Je ne sais pas si elle a du talent, mais elle plait beaucoup aux médias. Elle va sur la Croisette cet été.
- Comme si c'était le moment d'organiser un festival de cinéma !
- On se distrait comme on peut, tu sais. Tu pourrais y aller, ça te changerait un peu. Et tu passerais du temps avec ta nouvelle amie.
- Non, ça ne m'intéresse pas.
- Tori, ma chérie… Est-ce que ça va ?
- Evidemment. Tu n'as pas rendez-vous avec le Gouvernement ?
- Si, dans quelques heures… je voulais juste m'assurer que…
- Tout va bien. Tu vas être en retard.
- Tori, soupire le ministre, j'aimerais passer plus de temps avec toi, te rendre ta mère, arrêter cette guerre… Mais je… je ne suis pas un super héros.
Elle ne répond pas, c'est inutile. Son père s'approche et l'embrasse, en lui murmurant un je t'aime entendu. Et il disparait. Il y a la politique, et il y a la famille. Victoria ne sait plus vraiment à quoi son père est le plus attaché aujourd'hui.
- Il a l'air de t'aimer.
Suzette apparaît dans l'encadrement de la porte, cheveux ébouriffés et visage gonflé de sommeil. Elle sourit, de ce sourire que Victoria ne connait plus : celui de la bienveillance.
- Ton père, ça a l'air d'être quelqu'un de bien, au milieu d'un truc pas bien.
- Quoi ? Le Gouvernement ? T'es du côté de la Résistance ?
- Pas toi ?
- Non. Ni de celui du Gouvernement. Je suis de celui qui attend qu'on arrête la guerre.
- Les Péchés Capitaux défendent l'art. Moi, ça me suffit.
- Les résistants sont comme le Gouvernement. Ils veulent le pouvoir. Qu'est-ce que ça a à voir avec l'art ?
- Tu vis au milieu de la politique, c'est pour ça que tu penses comme ça. Mais ton père a tort. L'art, ce n'est pas qu'un divertissement. C'est aussi une façon de penser. C'est pour ça que j'admire les 7 Péchés Capitaux…
- Tu vas les rejoindre ?
- T'es folle ! Non, j'aurais bien trop peur ! On croit comme ça, mais je suis pas forte, je suis pas taillée pour ça. Toi, tu serais bien là-bas.
Victoria baisse les yeux. A cause de cette insinuation de Suzette, mais aussi parce que son invitée a entrepris de se déshabiller en plein milieu du salon pour remettre sa paire de jean et son pull bariolé. Elle s'approche, prend la main de Victoria.
- Je t'aime bien, tu sais. La pierre tombale de ma grand-mère parle plus que toi, mais j'ai l'impression qu'on pourrait être amies. Il faut que je parte maintenant. Le tournage, tout ça… On va se revoir. Je t'ai laissé l'adresse du restau de mes parents, et le numéro aussi. Au cas où. A bientôt Tori.
Elle l'embrasse, et part. Les hautes herbes la mangent lentement, puis l'engloutissent tout à fait. Son départ ramène une sensation de vide dans le ventre de Victoria. Elle range son film sur l'étagère, regarde sa jolie collection de films. Finalement, peut-être son père a-t-il raison… Un festival de cinéma, pour se divertir. Ou changer le monde, sait-on jamais !
Les Enfants du Paradis, Marcel Carné, 1945 : film excessivement poétique mettant en scène Arletty, actrice complexe qui, pendant la guerre, était connue pour son talent et pour avoir 2 amants : un officier allemand et une bourgeoise résistante. A l'image du film, écrit pour elle, elle est l'éloge de la liberté.
