Chapitre premier : l'impact

.oXOXo.

La lumière s'infiltrait sous ses paupières. Il ouvrit les yeux une première fois, trop fugacement pour distinguer autre chose que des formes floues dans une lumière orangée.

Trop lourdes, ses paupières étaient trop lourdes. Aussi lourdes à porter que la conscience était à attraper.

Il plongea à nouveau dans les ténèbres et laissa sa conscience se couler dans le vide.

Des ténèbres, surgirent des tâches aux bords indistincts. Des œuvres de couleurs, mais quelles couleurs ? Il n'avait pas de mot pour les décrire. Elles existaient sans être nommables. Et étrangement, elles existaient dans le bruit. Les premières couleurs qui se présentèrent à sa conscience chantaient en leur sein le clapotis de l'eau. Peu à peu leurs bords furent plus nets tandis qu'un grondement sourd s'élevait. Un grondement rouge sombre, un grondement qui sentait la cendre et portait en lui la chaleur d'un brasier.

Un nouvelle fois, il sentit sa conscience revenir dans son corps. Il faisait chaud, il distinguait les nervures rougeâtres de ses paupières. Il y avait une lumière, là, derrière elles.

Alors que sa conscience s'agrippait à lui, il sentit le sol sous son corps, il sentit l'acier chaud contre sa joue, ses doigts remuer parmi des débris. Puis la poussière. Partout, dans ses poumons, dans sa bouche, coincée entre ses dents, dans son nez. Cette sensation acheva de l'ancrer dans la réalité. Il ouvrit les yeux et toussa, racla sa gorge en feu, ses poumons asphyxiés, cracha un mélange brun épais. Respirer était si laborieux qu'il toussait à chaque tentative. D'un œil paniqué il prit conscience de ce qui l'entourait. Des flammes léchaient un chaos de verre et de métal.

Il souleva son buste et regretta aussitôt l'abîme de l'inconscience. La douleur le plaqua contre terre dans un cri éraillé. Elle le paralysait. Il allait mourir.

Un torrent d'adrénaline le secoua, chassa la douleur. La panique prit ses tripes, éclaircit son esprit sauvagement. Il se souleva une seconde fois et dans son élan jura en Huttese.

Malheureusement ses jambes n'avaient que partiellement répondu à l'appel de l'adrénaline. «Très bien », constata-il avec sarcasme, il ramperait. Dans le labeur, il nota que la si utile molécule d'adrénaline était en train de faiblir face à la douleur. Il traînait son poids mort de corps, soufflait entre ses dents serrées sous le supplice. Des éclats de verre et de métal déchirés s'enfonçaient dans son avant-bras de chair.

« E-Chu-TA ! » cracha-t-il dans un effort surhumain. Il resserra la prise de ses doigts dans le sol, sentit les gravats sous ses ongles. Il ne crèverait pas ici.

Les pensées se bousculaient dans sa lente (et beaucoup trop longue) progression. Où était-il ? Comment en était il arrivé là ? Il essayait de rassembler ses souvenirs entre deux respirations sifflantes et un bout de tôle qui lui rentrait entre les côtes. Mais seul lui venait le rugissement d'une alarme. Une alarme qui ne s'arrêtait pas, elle résonnait en boucle et tempêtait sous son crâne. Si forte qu'il finit par se demander si elle ne provenait pas plutôt de l'enfer qui l'entourait que de sa tête.

Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, la chaleur commença à ne lécher que ses membres inférieurs. Les émanations flamboyantes étaient grignotées par un champs de vision qui se mouchetait de noir, le bruit des crépitements se fondait dans un sifflement assourdissant à ses tympans, ses respirations cognaient dans sa tête. Dans un effort ultime, il atteignit ce qui ressemblait à un amas de rochers et entreprit de s'adosser à leurs flancs. Il sentit les ténèbres l'attraper. Encore. « Pour la dernière fois, sûrement » pensa-t-il avec amertume.

.oXOXo.

Combien de temps s'était-il écoulé ? Une heure ? Une journée ? Une semaine ? Mille ans ? Était-il mort ?

Anakin ouvrit péniblement les yeux, les paupières collées par quelques croûtes poussiéreuses.

La carcasse d'acier en face de lui fumait encore. Sa navette semblait hors-service.

Tête contre sol, il amorça de chercher la Force, capta bientôt ses picotements familiers du bout des doigts. Enfin elle courut dans ses membres, le couvrant de son enveloppe calme et chaleureuse. Il se glissa dans sa présence apaisante et entreprit d'évaluer les dégâts de son corps. Sans étonnement, il repéra quelques fractures dans les os de ses tibias, une côte mal en point, quelques muscles froissés et de toute évidence de nombreuses coupures et plaies qu'il ne se donna pas même la peine de chiffrer avec exactitude.

Il s'abandonna à un dernier élancement dans la Force, y étendit ses sens au-travers de son essence et ne trouva personne : ni menace inconnue, ni secours bienvenu autour de lui.

Dans un effort cuisant Anakin entreprit de se redresser, son dos appuyé contre la roche. Il retint un grognement sous la tension et sentit l'agacement monter en lui. Il n'avait jamais été très fort pour calmer ses émotions. Ou plutôt : elles s'étaient toujours déversées comme un torrent qu'il tentait de bloquer à force de barrages, très souvent dérisoires. L'écho mental de la voix d'Obi-Wan lui revient comme une maxime : « Ne te laisse pas aller à la panique, libère-toi dans la Force ».

Anakin s'abandonna à quelques exercices de respiration éprouvants, sentait ses muscles crispés par la douleur se détendre… avec un succès très relatif. Soit.

Péniblement, il s'engagea autour du lieu du crash, il lui fallait estimer les dégâts, et surtout, estimer l'état des engins de communi… R2D2. Où était R2 ? Un rapide coup d'œil lui indiqua que le droïde avait dû être éjecté de son alvéole lors du choc.

Ses sifflements et cliquetis effrayés et paniqués lui revinrent soudain en mémoire, le sol qui se rapprochait, une fumée opaque…

Anakin secoua sa tête pour chasser les images, il ne devait pas céder à la panique.

« R2 ?! » s'époumona-t-il en boitillant précipitamment autour de la carcasse carbonisée. À quelques mètres une forme familière capta son regard. Les patins vers le ciel, son corps cylindrique s'enfonçait dans la terre. Anakin se précipita et finit sa course à genoux vers le droïde.

« R2… »

Anakin commença à le dégager, retournant la terre fébrilement, insistant avec sa main de métal pour préserver celle de chair déjà bien écorchée. Une fois dégagé et sur ses patins, Anakin amorça un scrupuleux diagnostique.

L'astromech ne bougeait pas, ne sifflait pas. Au moins, il semblait être en un seul morceau. Il pianota sur quelques boutons, réajusta le dôme de sa tête. Et frappa un bon coup dessus. Les vieilles techniques étaient toujours les meilleures… Mais pas dans cette situation, de toute évidence. Le droïde n'avait pas le moins du monde réagi. Il ouvrit la trappe sur le côté du corps cylindrique. Un arc aussi blanc que fulgurant lui mordit le regard ainsi que les doigts, laissant une tache noire tavelée de violet dans son champ de vision et une forte odeur de brûlé. Les dégâts étaient importants.

Les astro-droïdes de la célèbre firme I.A. étaient des merveilles de robustesse et d'ingéniosité. Le seul soucis, c'est que lorsqu'ils tombaient réellement en panne, il fallait de très bonnes compétences en mécanique, de la patience et mille et un outils appropriés. Si Anakin possédait les deux premières aptitudes, ce n'était décidément pas avec les cailloux qui l'entouraient qu'il allait pouvoir manier les délicates pièces, cristaux et circuits électriques sans risquer d'aggraver les dégâts de R2. Et perdre un œil pour de bon.

Il pivota vers son vaisseau. La suie avait enduit ses parois, de la vitre du cockpit il ne restait que quelques fragments tranchants noircis. L'armature s'élevait vers le ciel dans une expression torturée. Mécaniquement, Anakin se traîna vers les décombres encore chauds. L'intérieur du cockpit était ravagé. De sa manche il essuya la suie qui titilla ses narines et ses poumons déjà bien fatigués. Il déchira un pan du bas son pantalon entaillé et entreprit de s'en couvrir le visage, ne laissant qu'un espace pour ses yeux. Le tableau de bord était parcouru de longues brisures. Il lui fallait inspecter le système de communication dont la machinerie se trouvait plus bas. Avec précaution et un petit bout de tôle plié, il dévissa la plaque, non sans peine tant les têtes de vis avaient été abîmées par la chaleur.

La balise de détresse était dans un état pitoyable. Si elle avait marché, il espérait de toute son âme qu'elle ait émis lors du premier… du premier quoi ? Il plongea dans ses souvenirs.

Il volait depuis une bonne heure standard, s'apprêtant à entrer dans l'atmosphère de cette mystérieuse et reculée planète de la bordure extérieure – ce qui était déjà significatif en soi de l'éloignement de cette grosse boule grise – quand ses instruments de bords s'étaient mis à disjoncter de toutes parts. Les voyants avaient clignoté irrégulièrement, ses compteurs avaient explosé, accompagnés de grésillements et d'étincelles, la sirène d'alarme s'était emballée, son halo rouge illuminant périodiquement la cabine… puis le tourbillon de sons et de lumières avait cessé. D'un unique souffle. Le silence de l'espace comme seul interlude. Enfin, rapidement, l'engin s'était mis à trembler. De sinistres tremblements qui annonçaient la descente incontrôlable dans l'atmosphère. R2D2 poussait des sifflements paniqués. Le sol se rapprochait.

Anakin plissa ses yeux bleus et se mit au travail avec minutie. Un câble par-ci à découper, un autre à entortiller par-là, un quartz à tourner d'un quart de tour… Bricoler lui avait toujours procuré une sensation de paix et de réconfort qu'il ne trouvait nulle part ailleurs. Pourtant, s'il avait relâché ses émotions et fui la douleur latente, au bout de quelques heures elles revinrent le hanter et quelques premiers jurons Hutties sortirent dans un grognement exaspéré.

Rien, rien ne semblait vouloir fonctionner. Ou ne serait-ce que grésiller. Une pauvre étincelle aurait fait son bonheur. C'était comme si toutes les lois des énergies mécaniques s'étaient évanouies.

Pourvu que la balise ait fonctionné, pria-t-il en abandonnant sa tâche.

Résigné, il s'en retourna exhumer quelques pièces tièdes de la carcasse que les flammes avaient épargnées. Quelques câbles, bouts de métal, outils et par chance, trouva le boîtier médical fermement cloisonné. Les bords étaient gondolés mais lorsqu'il l'ouvrit, il découvrit avec soulagement que l'intérieur était resté préservé des flammes et du choc.

Avec délicatesse, il retira sa tunique et pansa ses plaies à l'aide de bandes de bacta. Leur fraîcheur mentholée sur ses jambes et ses côtes lui arracha un soupir d'aise. Il en enroula une dernière autour de son bras gauche et referma précieusement la boîte de premiers secours.

Anakin lâcha un soupir. Son corps était un amas meurtri. R2D2 était hors-service. Sans parler de son vaisseau. Il ne restait plus qu'à espérer que la balise de détresse ait eu le temps d'émettre avant l'atterrissage forcé.

Hum. Le crash, admit-il en allongeant délicatement son dos contre le sol, cherchant une position qui lui accorderait une respiration moins pénible. Après quelques secondes, il conclut qu'il n'y en avait pas. La douleur qui continuait à pulser dans ses jambes se fit cependant moins forte, endiguée par l'effet anesthésiant du bacta.

C'est en noyant son regard dans un ciel gris qu'Anakin sombra dans le sommeil. Un sommeil épais et agité d'images et de grondements de fin du monde.


Note de l'auteur :
Voici une histoire en cours de relecture que j'ai écrite il y a quasiment un an. Je tenais particulièrement à remercier Bill Tenshi Koi et Meredith Sock sans qui ces chapitres n'auraient jamais vu le jour. Je remercie leur traque intensive de toutes mes très nombreuses fautes de grammaire, de conjugaison, d'orthographe, de syntaxe et j'en passe. Grâce à eux j'ai pu grandement m'améliorer et continue toujours d'apprendre. Je tiens à préciser que l'histoire est déjà écrite et finie, je posterai juste de manière sporadique ces chapitres.