Chapitre 33 : Vous êtes ma fierté.

Revenir victorieuse. C'était la seule promesse qu'elle devait tenir. Pour elle, et pour son père.

Ce fut une pression monstrueuse qui s'abattit sur ses épaules lorsqu'elle passa les portes du château, pour partir vers Akkala cet après-midi-là. En y réfléchissant, la prochaine fois qu'elle allait retourner dans l'enceinte de la forteresse, ce serait avec son pouvoir du sceau éveillé… Il le fallait. Car oui, Zelda avait réussi, elle avait fait en sorte que Link l'accompagne encore, malgré le fait qu'il n'était plus son chevalier servant. La princesse avait, tout bien réfléchi, fait part au roi de sa volonté infaillible d'être escortée par le héros. La colère de son père un peu retombée, la blonde lui avait tout expliqué et avait donné des arguments qui prouvaient qu'il était préférable pour elle comme pour le royaume tout entier que ce devait être Link, et personne d'autre. Ainsi, Rhoam Bosphoramus était peut-être un père dur, il accorda finalement cette faveur à sa fille. À une seule condition : son voyage ne devait pas être vain. Vous ne vous représenterez devant moi qu'avec vos pouvoirs divins. Tels avaient été ses mots qui résonnaient encore dans la tête de Zelda, le visage fermé.

C'était sur cette idée de ne pas rentrer bredouille que la blonde prit le chemin de l'Est d'Hyrule avec le héros. Leur voyage se passa très bien, d'abord dans un silence qui se faisait tout de même de plus en plus rare entre les deux jeunes Hyliens, mais les discussions n'avaient pas tardé à reprendre le dessus. Link avait dû engager bon nombre d'entre elles face à son amie qui restait plongée dans ses pensées. Il avait raconté deux anecdotes de son enfance auxquelles il ne pensait plus songer un jour, d'ailleurs… Cela détendit l'atmosphère et avait été plutôt plaisant.

Les heures de route passèrent, le crépuscule arriva au moment où ils atteignirent la forteresse d'Akkala et la nuit tomba rapidement ensuite. Les deux élus des déesses venaient d'arriver à la source de la Force. Il devait être vingt-deux heures, et l'air se faisait doux. Akkala était une région à l'aspect très automnale malgré le changement de saison, et sa température était en général assez agréable à toute période de l'année. Un poids se forma dans la poitrine de Zelda lorsqu'elle perçut le bruit des cascades qui entouraient la source. Ils étaient arrivés, tout allait se jouer dans les heures qui suivraient. Et la princesse ne voulait surtout pas décevoir son père qui ne lui pardonnerait pas, cette fois.

- La première fois, je suis venue en ce lieu sacré, accompagnée d'Urbosa. J'étais toute petite.

De vieux souvenirs lui revinrent en tête, des souvenirs qui lui rappelaient à la fois sa grande amie et son tout premier échec. C'était il y avait si longtemps et pourtant, Zelda s'en souvenait toujours, comme s'il s'agissait de la veille. Elle posa ses yeux sur les reflets de la lune formés dans l'eau de la source, prête à y plonger un premier pied.

- Disons que c'est un peu ici que tout a véritablement commencé, ajouta la prêtresse dans un soupir.

- Dans ce cas, c'est peut-être aussi ici que tout peut recommencer, répondit Link qui se tenait un peu en retrait.

Elle se retourna vers lui et lui sourit.

- J'admire ton optimisme.

Link ne pouvait rien faire de plus que l'encourager, mais cela suffisait à la princesse pour se motiver à se lancer dans cette session de prière. Il ne fallait pas perdre espoir qu'importe ce qu'il se passait, le blond en était persuadé.

- Prenez le temps qu'il vous faudra. Je crois en votre persévérance, termina le héros avant de prendre une posture droite et tourner le dos à son amie, pour monter la garde.

Sans plus attendre, Zelda s'engagea dans l'eau froide qui la fit frémir instantanément. C'était toujours aussi désagréable d'immerger presque la moitié de son corps dans une source à une température si basse, surtout à cette heure-ci. Il n'y avait plus que les bruits des fines cascades qui se jetaient autour de la statue de la déesse qui résonnaient encore jusqu'à ses oreilles. Lorsqu'elle fut au centre de la source, l'Hylienne fit le vide dans sa tête, ferma les yeux et joignit ses mains.

La séance de prière put ainsi débuter. Sans grande surprise, les premières minutes ne donnèrent rien. Mais Zelda se concentra ensuite sur sa personne, emplit ses poumons pour se focaliser sur sa respiration, et fit une totale abstraction de l'environnement extérieur. Tandis que Link, lui, se faisait silencieux à l'entrée de la source. Il savait qu'il avait de la chance de pouvoir encore être là, à assurer la protection de la princesse alors qu'on lui avait interdit. Lui aussi voulait montrer au roi que ce voyage était utile et fruit de réussite, mais si cela ne s'avérait pas être le cas, il n'en voudrait guère à Zelda. Au contraire, il avait même réfléchi à quelque chose qui pourrait l'aider à se sentir mieux.

Après une heure de méditation acharnée, la prêtresse rouvrit les yeux et souffla. Toujours rien. Elle ne sentait même plus ses jambes, immergées dans l'eau glacée, et sa posture droite et immobile commençait à lui faire mal, notamment au dos. Mais ce n'étaient pas ces quelques douleurs qui allaient avoir raison d'elle au bout de si peu de temps. Elle ne devait pas faillir encore une fois. Pas cette nuit-là ! Zelda garda un certain calme et une stoïcité remarquable face à ce semblant d'échec qui se dessinait au fil de la session. Puis, elle repartit de nouveau dans cet état de transe.

Mais rien n'y fit. Il était plus de minuit et rien ne s'était produit depuis deux heures. La princesse serra les poings et frappa la surface de l'eau, ce qui provoqua de vives éclaboussures autour d'elle. L'attention de Link fut interpellée par cette agitation soudaine. Il jeta un bref coup d'œil derrière lui et comprit que les efforts de la blonde devenaient éprouvants et toujours sans résultat.

- Il aurait fallu un miracle, grogna-t-elle en jetant un regard noir à Hylia qui n'était que le reflet de sa défaite.

Elle décida de quitter la statue et rejoindre Link qui fut affligé de la voir ainsi. Sans même s'arrêter dans sa course, elle s'en alla vers la sortie. Les élus prirent donc la route qui menait au relais le plus proche. Ils marchèrent côte à côte, Zelda jetait tantôt des regards au chevalier qu'elle pensait avoir déçu, tant il croyait en elle avant sa méditation.

- Pourquoi ne dis-tu rien ? demanda-t-elle en arrivant sur une large plaine du centre de la région.

Link déglutit en pensant avoir mal fait.

- J'avoue ne pas vraiment savoir quoi dire, prononça-t-il à mi-voix.

Zelda posa une main sur l'épaule du héros.

- Ce n'est rien, rassure-toi. Je préférerais aussi ne pas en parler.

La princesse comprenait qu'il n'avait pas les mots ni les gestes pour réagir à tout cela. Ils devaient tous les deux prendre du recul de leur côté sur l'échec de ses prières. Par la suite, Zelda continua son chemin en avant en ne se posant qu'une seule et unique question.

Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?

Après leur léger repas au relais de l'Est d'Akkala, les deux élus décidèrent de passer la nuit sur place. Il se faisait très tard, presque deux heures du matin, et ni Link ni Zelda n'avaient la foi de continuer. De plus, la méditation n'ayant encore une fois rien donné, la princesse ne souhaitait même plus rentrer au château. Par peur des conséquences de cet échec. Et parce que ce lieu l'oppressait de plus en plus, tous ses problèmes étaient concentrés là-bas.

Ce fut dans un silence déprimant qu'ils partirent se coucher. Link resta à l'extérieur tandis que son amie emprunta un lit en intérieur, sans dire un mot.

Le héros l'aperçut, assise dans le sable au bord des vagues de la péninsule d'Ourbillon. Maintenant qu'il y songeait, la mer était un lieu que Zelda aimait particulièrement et cela lui paraissait évident de la retrouver ici après sa fuite depuis le relais en pleine nuit... Il la savait déçue, perdue dans le désespoir le plus total. Après tout, dans quel autre état pouvait-elle être après avoir une nouvelle fois échoué ? Le héros marchait lentement jusqu'à elle, en enfonçant à chaque pas ses bottes dans le sol mou. Et à mi-chemin, il s'arrêta. Il porta une main dans une de ses poches en espérant qu'elle contienne ce à quoi il pensait. Oui, il l'avait, le héros fut rassuré. Même s'il n'était pas certain que cela fonctionne, il fallait toujours essayer. En effet, le prodige avait peut-être une idée pour aider Zelda, il avait peut-être le moyen de lui redonner confiance en elle ! À vrai dire, il avait la solution depuis longtemps, et ce n'était que maintenant qu'il faisait le lien. De ce fait, Link s'en voulut, mais ce n'était plus le moment de culpabiliser.

Zelda l'entendit arriver avec une légère précipitation par moments. Elle ne se retourna pas, peu surprise qu'il la retrouve aussi vite. Les coudes posés sur ses genoux, elle continua à regarder l'eau arriver jusqu'à ses pieds par le mouvement va-et-vient des vagues. Lorsqu'elle n'entendit plus rien derrière elle, elle releva son regard vers le ciel étoilé, nul doute que Link hésitait encore à se joindre à elle. Après quelques secondes, le prodige, silencieux, déposa son épée dans le sable et s'assit à ses côtés. Personne ne parla, ils savaient pertinemment ce que l'autre pensait de la situation, il n'y avait pas besoin de mots pour le comprendre.

Link sortit alors de sa poche le collier de sa mère qu'il avait constamment sur lui et le présenta à Zelda. Ses pierres, habituellement noires, laissèrent échapper une lueur bleutée de leur sein. La princesse remarqua la lumière que produisait le bijou et fut intriguée par ce que faisait le héros. Ce dernier scrutait chaque pierre et touchait leur surface longuement pour en discerner leur température. En effet, une forte chaleur en émanait.

- J'ai apporté ceci, énonça Link.

Il semblait décidé à lever le mystère sur ce collier et les émotions qu'il lui procurait. Que pouvait-il avoir de si particulier pour que, parfois, Link se mette à oublier qu'il le porte autour du cou ? L'hypothèse de Zelda était en toute logique qu'il lui rappelait sa mère et que le porter, dans un sens, le rapprochait d'elle. La princesse ne le savait guère, mais elle n'était pas très loin de la vérité.

- Pourquoi ? demanda-t-elle.

- Je n'y avais pas pensé jusque-là, mais je crois que si vous le prenez…

Il tendit l'objet à son amie qui fut prise au dépourvu. Il était en train de lui confier un bijou familial et de valeur pour une raison qui lui était encore obscure.

- Tu veux que je prenne le collier de ta mère ?

- Il n'est pas uniquement spécial à mes yeux parce qu'il appartenait à ma mère. Il est fait en gemmes nox. Et ces pierres ont des capacités spirituelles qui…

Link, assis en tailleur, reposa de ses mains tremblantes le collier sur ses genoux. Le chevalier prit une grande inspiration, il s'apprêtait à révéler un secret dont il n'avait encore fait part avec personne. Non pas que les dons de ces gemmes étaient inconnus de la population, mais il fallait s'intéresser un minimum aux pierres précieuses d'Hyrule et à leurs études détaillées pour le savoir. C'était bien l'un des seuls domaines auxquels Zelda ne s'était pas beaucoup intéressée. Link reprit et lui donna ainsi l'explication :

- Qui repoussent les mauvais esprits et permettent de parler aux défunts proches de la personne qui le porte, dit-il.

La jeune femme perçut quelques trémolos dans sa voix. Elle n'avait pas vraiment fait attention à ce qu'avait dit Link mais avait plutôt été concentrée sur son visage animé d'une grande émotion qu'il essayait de retenir en lui, comme lorsqu'il lui parlait intimement d'un point important et sensible de sa vie. Pourquoi le faisait-il maintenant ? Zelda n'en avait aucune idée, mais elle compatissait tout autant que lui le faisait aussi pour elle.

- Je parle souvent avec ma mère ou mon père par le biais de ce collier, comme le jour où Mipha m'a surpris, après le bal des prodiges.

L'expression intriguée de la princesse zora lui revint à l'esprit. Ce jour-là, il l'avait laissée plongée dans l'incompréhension en interrompant sa discussion avec Diane, sa mère. Ou plutôt, avec son fantôme. Discussion qui, par ailleurs, avait été très forte en émotions, encore une fois.

- Mais ce n'est plus une bonne chose pour moi, c'est ce qui m'empêche de faire mon deuil, reprit Link en parlant des capacités de ce collier. Cependant, je crois que pour vous, ce serait différent. De mon côté, je n'arrive pas à me passer de ses pouvoirs, mais peut-être que vous, il vous aidera vraiment.

Zelda fit enfin le lien, elle comprenait que le blond lui proposait une grande opportunité qu'elle ne pensait plus jamais retrouver. La princesse décolla ses lèvres l'une de l'autre et sentit son pouls s'accélérer.

- Tu veux dire que… commença-t-elle.

- J'aurais dû vous en parler plus tôt, mais je ne savais pas comment aborder le sujet.

Le héros déposa délicatement le bijou de valeur entre les mains de son amie qui observait ses nuances de bleu et de vert.

- Je ne sais guère s'il fonctionne avec d'autres personnes que moi, avoua Link. Mais dans le doute, prenez-le.

Elle n'arrivait même plus à parler, elle n'arrivait pas à croire que dans quelques secondes, elle pourrait potentiellement… Non, c'était un rêve... Link se redressa, récupéra son épée et épousseta son pantalon. Il voulait respecter l'intimité de la princesse et la laisser seule pendant qu'elle communiquait avec un feu proche de sa famille.

- Je vais vous laisser. Il vous suffira de le porter autour du cou et de penser à la personne à qui vous souhaitez parler.

Zelda n'avait qu'une seule personne en tête. La seule personne qu'elle avait perdue dans sa vie. Sa mère. Elle comprenait maintenant pourquoi le chevalier avait autant de mal à se défaire de ce collier s'il pouvait lui permettre de revoir ses parents. Dans son cas, il n'avait jamais réussi à leur dire au revoir à cause de ce moyen de communication, et pouvoir leur parler sans pour autant qu'ils soient véritablement là, cela ne l'aidait pas. Pour la princesse, c'était assez différent ; ayant fait son deuil depuis bien longtemps, elle s'était faite dès son plus jeune âge à l'idée qu'elle ne reverrait plus jamais sa mère. Lui parler relevait donc du miracle pour elle.

Les yeux rivés sur le sable, elle laissa les gemmes nox glisser le long de ses cheveux pour atterrir dans sa nuque. Le collier autour du cou, Zelda était dans sa bulle, coupée du monde extérieur. Elle ne désirait qu'une seule et unique chose et il n'y avait que cela qui comptait sur le moment. Sur les genoux, elle ferma les paupières puis se mit à imaginer sa mère dans sa longue robe bleue marine en espérant de tout son cœur que le don de ces pierres fasse effet sur elle. Elle la visualisait, encore et encore, elle était de plus en plus nette dans son esprit.

Puis, elle entendit sa voix.

- Comme vous avez grandi, ma fille.

Elle fut surprise de voir qu'elle se souvenait aussi précisément du timbre de sa voix. Tellement qu'elle lui paraissait ne pas venir de son esprit…

Comme si...

La princesse sursauta et faillit chuter en arrière. Flottante au-dessus des vagues qui venaient s'échouer sur le sable, Éléonore Bosphoramus Hyrule, reine disparue depuis une décennie, lui souriait tendrement. Sous sa couronne emblématique, ses longs cheveux blonds étaient coiffés d'une large tresse qui tombait dans son dos, son corps était recouvert d'une couleur vert turquoise ainsi que de flammes de la même couleur qui se reflétaient dans l'eau. La reine était vêtue exactement comme dans les pensées de sa fille qui était sous le choc.

- M… Mère ? balbutia Zelda.

La défunte resta immobile au-dessus de l'eau, ne voulant pas effrayer sa fille. Sa tête légèrement penchée sur le côté, elle l'observait tout en lui adressant ce même sourire tendre et rassurant que Zelda n'avait pas oublié. La lueur spirituelle qui émanait d'elle dépassait celle du ciel étoilé, la blonde en fut presque éblouie un instant.

- Vous êtes devenue une si belle jeune femme, cela faisait longtemps que j'attendais de vous revoir.

Les émotions prirent vite l'avantage sur la princesse qui porta ses deux mains contre sa bouche avant que les larmes ne se mettent à couler sur son visage. Elle était à la fois heureuse et affligée, un mélange de sentiments qui rendait la blonde complètement bouleversée par ce qui se produisait devant ses yeux.

- Mère… C'est vous… dit-elle tristement.

Elle sentit toute la détresse dans laquelle se trouvait sa fille avec ces simples et uniques paroles. En plus de la surprise qu'elle éprouvait de pouvoir parler avec son fantôme, Zelda voyait là un moyen de rattraper tout le temps perdu. Une idée toutefois très compliquée, elles ne pouvaient guère récupérer ces dix années de vie séparées l'une de l'autre en une seule discussion, aussi longue soit-elle…

Éléonore voulut retirer toutes formes de peur dans le regard de la princesse, tourmentée. Il était vrai que ce n'était pas une scène qu'elle avait l'habitude de vivre, et aussi paradoxal que cela pouvait paraître, c'en pouvait devenir un peu effrayant au premier abord.

- N'ayez crainte, fit l'ancienne reine d'Hyrule. À présent, je suis là.

Les lèvres de l'Hylienne se crispèrent sous les sanglots. Non, elle n'avait pas peur, elle ne savait juste pas par où commencer ni comment se sentir face à l'âme de sa propre mère. Zelda prit appui sur le sable, ses doigts s'enfoncèrent dans celui-ci et elle adapta un instant sa respiration avec la cadence des vagues, pour essayer de se calmer un peu.

- Je croyais ne plus jamais pouvoir vous parler, avoua la prêtresse.

- Détrompez-vous, il n'est jamais trop tard. Même la mort ne peut me séparer de ma petite fille indéfiniment.

Après avoir contemplé les traits de visage de sa mère qu'elle avait vaguement oubliés depuis son enfance, Zelda s'effondra davantage, et dans des chuchotements qui tentaient en vain d'évacuer discrètement ses émotions, bien qu'elle était seule sur cette plage, elle lui répondit.

- Mère… Mère, je suis… désolée…

La défunte reine eut un pincement au cœur en voyant l'état de sa fille.

- Zelda… Ma très chère Zelda, vous n'avez pas à l'être. C'est moi qui suis navrée.

- La vie de chaque habitant d'Hyrule est entre mes mains et je suis incapable de les sauver…

La mère se revit dans la même situation. Elle se revoyait subir cette même pression monstrueuse. Cependant, son ancienne vie était aussi très différente de celle de Zelda. La princesse avait travaillé d'arrache-pied durant toute son enfance et son adolescence pour tenter d'éveiller son pouvoir, tandis que sa mère l'avait fait bien plus tard et avait suivi des entraînements certes fréquents, mais moins stricts. Car oui, seule Zelda était née lors d'une prémonition qui prédisait la résurrection du Fléau… Ce qui avait affolé le royaume. Ainsi, Éléonore sut dès le premier jour que sa fille n'allait pas avoir la vie facile.

- Vous ne faîtes que de votre mieux, assura cette dernière. Et peu de personnes le comprennent. Vous avez souffert d'une grande solitude durant ces dix dernières années, est-ce juste ?

La princesse acquiesça d'un hochement de tête, trop occupée à essuyer ses pommettes rougies. La blonde s'était rarement adonnée à un lâcher-prise pareil, à un laisser-aller si fort de son corps et son esprit. Peut-être qu'au fond, elle en avait grand besoin.

- Je donnerai tout pour… me retrouver dans vos bras, ajouta-t-elle en relevant les yeux pour les ancrer dans ceux de la reine.

- Je sais, et je le désire aussi infiniment que vous.

Suite à cette réponse, Éléonore eut un doux sourire timidement camouflé qui laissa s'interroger Zelda.

- Approchez-vous, ma fille.

L'Hylienne ne l'écoutait pas. Elle pouvait percevoir la lueur des étoiles de l'horizon à travers le corps de la défunte, ce qui lui rappelait la situation spirituelle dans laquelle se trouvait la reine. Il n'y avait que son âme qui était présente, avec seulement la forme de son ancien corps de souveraine.

- Pourquoi vous ? Vous ne méritiez pas de mourir ! s'exclama-t-elle, dénonçant cette injustice.

- Nous ne pouvons guère modifier le cours des choses, aussi incompréhensibles soient-elles. Je m'en veux de vous avoir conduit dans ce lieu hostile, ce jour-là.

Elle semblait ne pas se remettre de cette réalité, même si revoir sa mère lui faisait un des plus grands biens. Pour Zelda, le temps s'était arrêté, au point qu'elle ne voyait même plus le ciel de cette fin de nuit changer de couleur à l'horizon. La reine adopta un ton un rien plus ferme pour inciter sa fille à se calmer et s'approcher d'elle.

- Zelda, vous n'avez plus rien à craindre, venez près de moi.

La princesse posa ses paumes de main dans le sable pour se lever. En s'avançant dans les vagues froides de la mer d'Akkala, elle fit pleinement face au fantôme d'Éléonore qui fut réjoui de revoir la blonde d'aussi près. La reine posa une main délicate sur la joue de la concernée qui ne sentit pas même l'effleurement de sa peau avec la sienne. Cette absence de sensation la fit continuer à pleurer, elle ne pouvait plus s'arrêter… Zelda tenta de toucher le bras en avant de sa mère mais en toute logique, ses doigts passèrent au travers.

- Touchez plutôt le collier autour de votre cou, la conseilla la défunte en gardant ce même sourire triste sur ses lèvres.

Elle s'exécuta au moment où sa mère l'enlaça. Et lorsque le contact se fit entre sa main et le collier, une chaleur soudaine envahit son détendeur et lui réchauffa le cœur. Puis, s'ensuivit d'une sensation olfactive qui surprit la princesse. Non, elle ne se trompait pas, il s'agissait bel et bien du parfum de la souveraine. Ces pierres permettaient de communiquer et d'interagir avec les esprits. Et dans tous les sens du terme.

Pour finir, en gardant une pierre du collier entre les doigts, l'Hylienne ressentit toute l'étreinte de sa mère, elle percevait ses bras enroulés autour d'elle, sa joue collée contre la sienne. C'était… comme si elle était vraiment là, cette fois. Elle pouvait la toucher... Zelda n'en revenait pas.

- Je… Oh… Mère… sanglota-t-elle.

- Laissez-moi vous aider, répondit tendrement Éléonore. Laissez-moi alléger ce poids que vous portez.

Rassurée, la prêtresse put serrer plus fort sa mère, grâce à une magie qui lui était inconnue mais qu'elle ne remercierait jamais assez. Elle resta réfugiée dans ses bras de longues secondes, qui elles-mêmes se transformèrent en minutes. Les battements de son cœur résonnaient dans tout son corps.

- Je suis… fière de la fille… que dis-je, de la femme que j'ai mise au monde.

Il n'y eut comme réponse qu'un long silence qui en disait long sur leur état émotionnel.

- Vous êtes ma fierté, sachez-le, ajouta la reine en chuchotant ces mots à l'oreille de Zelda.

Elles ne se lâchèrent pas, ce semblant de contact physique était beaucoup trop réaliste pour que la princesse ne se retire. Elle humait son parfum autant de fois qu'elle le pouvait, profitait de cet instant aussi longtemps qu'elle en était capable, et ressentait tout l'amour que sa mère aurait voulu lui donner durant ces dix dernières années dans une seule étreinte.

- Vous avez redoublé d'efforts depuis votre plus jeune âge sans même un guide pour vous accompagner. Voilà un très bel exploit que vous oubliez souvent.

- Je suis… fatiguée… Mère…

- Je sais, ma fille, je sais.

Éléonore enfouit une main derrière la tête de Zelda, dans ses cheveux blonds, afin de la consoler davantage. Pouvoir interagir avec le monde matériel lui donnait l'impression de revivre. Avec ce collier de gemmes, c'était comme si on l'avait appelée. La défunte s'était sentie désirée quelque part dans le monde des vivants par un être qui lui était cher, et elle ne savait comment, mais elle fut ensuite attirée jusqu'ici, en Akkala.

- Réconciliez-vous avec vous-même, continua-t-elle de murmurer. Vous êtes forte, courageuse, et vous pouvez accomplir votre destin. Vous en êtes capable, dites-le-vous. Et… par pitié…

Elle marqua une pause.

- N'écoutez pas votre père… soupira l'ancienne reine d'Hyrule.

Cela fit glousser un hoquet de rire à la princesse. Effectivement, le contraste avec son père et sa mère était phénoménal. Autrefois, la reine pouvait reprendre le roi lorsque celui-ci était trop dur, ou si son mauvais caractère reprenait le dessus… À présent, elle ne le pouvait plus et le souverain, seul, était devenu un être certes digne et juste, mais aussi très autoritaire, et beaucoup moins jovial qu'auparavant. Lui et son feu épouse formaient un équilibre parfait qui permettait au royaume d'être gouverné de la meilleure manière possible.

- Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à vous, enchaîna Zelda qui avait fermé les yeux.

- Je sais combien ce rôle est difficile à vivre, et que vous ne l'avez pas choisi. Mais lorsque vous vous sentez seule, rappelez-vous que votre pouvoir divin, sans la lame purificatrice, n'est d'aucune utilité.

Zelda n'y pensait jamais, mais en effet, elle pouvait toujours compter sur Link qui partageait le même destin qu'elle : sauver Hyrule. À partir de là, la princesse comprit que la solitude avait beau l'envahir très souvent, elle n'était jamais seule. Jamais. Les déesses n'avaient point qu'un seul élu, mais deux.

- Croyez-vous qu'il s'agisse d'un hasard s'il est devenu votre chevalier servant ? Il est là pour vous, pour vous accompagner, jusqu'au bout. Et vous êtes là pour lui, pour vous aussi l'accompagner. Vous êtes les élus des déesses.

- Vous avez raison. Mais si je ne peux pas faire ma part, il ne pourra pas faire la sienne et…

- Vous y arriverez.

La princesse se retira finalement des bras de sa mère pour la regarder intensément.

- Mais Mère, que dois-je faire ? s'empressa-t-elle de demander avec insistance.

Éléonore reprit une posture droite et joignit les mains. Elle était bien la seule à pouvoir aider sa fille, elle aurait dû être son guide. Il n'existait cependant pas de solution miracle, chaque princesse avait eu une méthode différente de celle des autres. Chacune avait prié, mais beaucoup de personnes oubliaient qu'un grand nombre d'entre-elles n'avaient pas éveillé leur pouvoir agenouillées devant une statue d'Hylia. Dans le cas de Zelda, sa mère la connaissait, et elle lui montra donc la voie à suivre qui lui correspondait le mieux.

- Amour, confiance, et sérénité, expliqua la souveraine. Si vous trouvez l'élément de votre vie qui rassemble ces trois idées, alors vous parviendrez à éveiller votre pouvoir. Vous réussirez à réveiller la force qui sommeille en vous. En un mot, vous devez vous sentir épanouie.

Elle soupira en se rendant compte que ces uniques mots auraient pu tout changer si la princesse les avait entendus lors de ses six ans.

- J'aurais voulu vous partager cela tellement plus tôt… fit la reine.

- Comment puis-je savoir où chercher ? s'interrogea Zelda.

- Nul besoin de fouiller plus loin qu'au fond de vous-même. Laissez parler votre instinct, et votre cœur. C'est la clé de la réussite. Si vous avez foi en votre victoire, alors vous n'avez plus besoin de vous en faire.

Zelda pensait à un miracle, voilà que, quand le désespoir se faisait omniprésent, sa mère venait lui venir en aide. Elle essuya les dernières larmes qui dévalaient ses joues et descendaient jusque dans son cou. La reine avait remarqué le froncement de sourcils de la blonde qui n'aimait jamais que l'on la voie en sanglots.

- Regardez-moi, prononça la défunte.

Lorsqu'une plus forte vague vint glacer les mollets de la princesse, celle-ci regarda sa mère une énième fois.

- Après chaque échec, lorsque vous pleurez, vous en avez honte. Dois-je vous donner le nombre de fois où j'ai laissé couler les larmes ? Cela n'est guère un signe de faiblesse. C'est une réaction tout à fait normale.

- Vous n'êtes pas la première à me le dire…

Normal… Pourquoi, dans ce cas-là, on lui donnait l'impression que ça ne l'était pas ? L'exigence dont faisait preuve son père en était en partie responsable. « Une princesse se doit d'être digne et de garder la tête haute face à l'adversité. » Voilà ce qu'on lui répétait, et la reine le savait, ce n'était pas de sa faute.

Soudain, elle prit un air mélancolique en levant les yeux vers le ciel.

- Vous devez sûrement vous souvenir de cette force mystique qu'il m'arrivait de ressentir, dit-elle. Il me semble que je vous en avais parlé de nombreuses fois.

En effet, Zelda se rappelait de cette sensation qui animait parfois sa mère plus jeune, tandis que sa grand-mère entendait les voix des esprits divins. Des histoires qu'elle ne connaissait que trop bien.

- Le jour de notre mariage, à moi et à votre père. C'est à partir de cette journée que cette force s'est éveillée sans que je ne m'y attende. J'ai dû m'absenter toute la soirée car mon corps ne faisait que trembler et je commençais à avoir des hallucinations. La vérité est que je ne savais pas ce qui avait pu réveiller ce pouvoir. Mais j'étais sûre d'une chose, c'était que la prière n'était pas la seule manière d'y parvenir. Ce jour-là, j'étais heureuse. Juste heureuse.

Elle tourna la tête pour observer l'horizon s'éclairer, une douce couleur orangée en émanait. La reine comprit ce que cela voulait dire, elle avait les connaissances de base sur les gemmes nox. Link ne l'avait pas précisé à Zelda, mais la magie produite par le collier ne pouvait être utilisée que la nuit. Elle dut annoncer cette triste nouvelle à sa fille qui ignorait que l'aube allait mettre fin à leur conversation.

- L'aube va bientôt se lever. Le pouvoir de ces gemmes va bientôt s'atténuer.

- Non, mère, ne me laissez pas ! répliqua la princesse immédiatement.

- Je ne vous ai jamais laissée, Zelda. J'ai toujours été là, près de vous.

L'Hylienne tomba à genoux dans l'eau en refusant catégoriquement de laisser repartir l'esprit de sa mère. Elle ne lui avait raconté qu'une infime partie de tout ce qu'elle désirait lui dire ; dominée par ses émotions, la blonde ne comprenait pas pourquoi cette discussion lui avait paru aussi courte. Cela ne pouvait pas se terminer !

- C'est injuste… injuste… déplora Zelda. Il y a tellement de choses que j'aurais aimé partager avec vous…

- Ma fille, reprit la reine d'une voix sérieuse.

Les premiers rayons du soleil s'apprêtaient à jaillir du bout de l'océan. Une larme coula sur la joue de la défunte qui voyait les au revoir se profiler. Mais… maintenant qu'elles avaient conscience de ce moyen de communication, peut-être qu'il n'allait pas s'agir d'adieux ? Toutefois, Link avait tellement exploité cette méthode pour parler à ses parents qu'il en était devenu dépendant et n'était plus capable de véritablement couper les liens seul. Il ne voulait pas que Zelda fasse une erreur similaire, même si la princesse avait déjà fait son deuil, contrairement à lui.

- Je vous aime, plus que tout, déclara avec intensité la reine, les yeux humides.

Sa fille dut se faire à l'idée de laisser sa mère s'en aller. Elle avait l'impression de l'abandonner une seconde fois dans la mort, sauf que cette fois-ci, elle en était consciente… La princesse chassa ces idées lugubres de son esprit. Bien sûr que non, elle ne l'abandonnait pas, elle n'avait pas d'autres choix. Avec du recul, cette rencontre lui avait fait un grand bien. Mais Zelda ne pouvait pas rester indéfiniment agenouillée dans ces vagues en train de parler à un défunt.

- Je vous aime aussi, mère. Je vous aime tellement… Je...

- Soyez forte.

L'Hylienne acquiesça.

- Et remerciez votre ami pour moi, ajouta Éléonore. Pour nous.

Et elle n'allait pas oublier de le faire ! Lui permettre de revoir sa mère, c'était le plus beau cadeau que Zelda avait pu recevoir. Cela lui avait redonné du courage, de l'espoir même ! Quelque chose qu'elle avait perdu depuis bien longtemps.

- J'y veillerai, assura la princesse.

L'aube arriva, les étoiles du ciel nocturne se dissimuleraient prochainement derrière le futur bleu azur du jour. La lumière s'intensifia, et sans dernière parole, la feu reine d'Hyrule disparut dans son éclat, laissant derrière elle sa fille silencieuse, les yeux rivés sur le sol.

Seul le bruit des vagues retentissait…

Une atmosphère paisible s'installa alors suite à cette scène si forte en émotions. Lorsque Zelda se releva, elle n'eut comme expression qu'un large sourire qui allait, - du moins, elle l'espérait -, la porter loin, très loin.

Vers la victoire.

Ce lieu était emblématique, un point de rendez-vous pour tout divertissement qui rassemblait un grand nombre de personnes. Le soleil au zénith, il avait été pris d'assaut pendant la nuit et dorénavant, ses murs étaient dissimulés derrière une épaisse couche de malice qui tournait lentement autour du bâtiment. Elle formait comme une barrière qui laissait impossible l'accès à toute personne venant de l'extérieur. Ainsi, à l'orée de la plaine d'Hyrule, dans l'imposant amphithéâtre, une foule de personnes attendait les instructions de leur mentor sans le moindre risque de se faire déranger.

Au pied de la grande porte en forme d'arche, Alan et Brad se tenaient l'un à côté de l'autre. Après la nuit qu'ils avaient rendue terrifiante aux victimes de l'Étape d'Hyrule, ils observaient une troupe de soldats venant du château prendre la direction du sud. Le chevalier souffla pour manifester son mécontentement. Depuis ce matin à l'aube, le royaume entier était en alerte. Brad en avait parfaitement conscience, son plan de la veille avait échoué bien qu'il avait réussi à mettre la main sur exactement soixante-dix-neuf nouveaux fidèles. Des gens s'en étaient sortis, et la nouvelle n'avait pas tardé à se répandre : l'incendie de l'Étape n'était pas un accident, mais un attentat !

Brad fit donc le choix de s'imposer et se révéler au reste du pays. Rien ne servait de rester tapi dans l'ombre lorsque le jour tant attendu n'était plus très loin. Il lui fallait, de toute façon, un endroit pour accueillir et rassembler son « armée », comme il l'appelait. Alan scrutait ces minuscules points noirs se déplacer en groupe au loin, comme une colonie de fourmis. L'ennemi approchait… il devrait débarquer en fin de journée.

- C'est ce que tu appelles vouloir être discret, alors… fit remarquer l'oncle.

Alan garda le regard plongé à l'horizon tout en sachant qu'il allait agacer son binôme. Décidément, il adorait décrédibiliser son associé avec des remarques de ce genre. Il en oubliait même qu'il avait fait exploser la demeure de son frère dans un déchaînement indescriptible… En termes de discrétion, il n'avait pas été mieux que lui.

- Ce n'est pas moi qui me suis absenté alors que le plan disait scrupuleusement de rester ensemble ! répliqua le chevalier corrompu.

Il en avait assez de devoir se justifier auprès de lui, ou de Maëlle et Daniel. Alan leva les yeux au ciel avant de sortir une énième fois la même excuse.

- J'étais parti à la poursuite de Lambda, Brad ! Mon frère pourrait être un membre très utile dans notre groupe.

- Oh ! Très bien ! Alors où est-il, dis-moi ?

Gabriel et Lysia s'étaient enfuis. L'oncle jeta un vilain regard à son interlocuteur qui connaissait pertinemment la réponse à sa question. Brad ne tarda pas plus longtemps, il tourna les talons en mettant au clair une dernière chose, et il espérait bien se faire comprendre.

- C'est à cause de toi s'il y a eu des survivants. Maintenant avec tes conneries, je dois improviser, donc tu fais ce que je dis, compris ?

Il n'attendit pas sa réponse, Brad se dirigea précipitamment vers le centre de l'amphithéâtre où l'attendaient les dizaines de nouveaux corrompus. Cette sensation d'être le chef d'autant de personnes plaisait bien au rival de Link qui, en s'emparant de ce lieu, espérait bien voir le héros arriver pour enfin mettre un terme à son existence. Alan ne le suivit point, il s'éclipsa dans une petite pièce près de l'entrée, comme s'il avait été blessé par les mots du chevalier. Ce qui n'était pas le cas, bien sûr, mais ce comportement intrigua Maëlle qui passait justement par-là.

Avec un seul raclement de gorge, Brad parvint à faire taire tout le monde. Les personnes les plus en arrière ne virent pas leur commandant mais pouvaient tout de même entendre sa voix portante. Tous autour de lui, le corrompu regarda à trois cent soixante degrés afin de ne pas oublier de prendre en considération tout le monde et de capter l'attention de tous. En levant le regard vers le ciel grisâtre, il vit Daniel en train de survoler le bâtiment pour surveiller les alentours. Tout était prêt, il pouvait démarrer son discours.

- Bien. Je vous souhaite la bienvenue à tous ici présent, mes fidèles amis ! prononça-t-il haut et fort en levant les deux bras.

L'écho de sa voix rebondissait dans chaque recoin de l'amphithéâtre, en forme d'ovale. Des hommes et des femmes, tous le regard vide, l'écoutaient et ne bronchaient pas. Cette grande réunion laissait penser que Brad venait de créer une véritable secte.

- Vous avez la chance d'être parmi nous aujourd'hui mais aussi le privilège d'être de ceux qui changeront le monde à jamais !

Il se sentait puissant et encore plus indestructible. Leur petit groupe de quatre corrompus s'était bien agrandi, et l'heure de la vengeance avait sonné. Avec ses troupes, Brad prendrait possession des terres du royaume et sèmerait la terreur jusqu'à ce que les habitants le supplient de les corrompre à leur tour, jusqu'au dernier. Une certaine excitation naquit en lui.

- Le Seigneur Ganon est en vous tous, dit-il. Il vous en a fait cadeau. Ressentez-le. Ressentez cette présence brûlante dans vos tripes ! N'est-ce pas une sensation... saisissante ?

Soudain, le chevalier matérialisa le Fléau à l'aide de ses mains. Une traînée de corruption qui prenait la forme d'une bête sanguinaire dans les airs en sortit. La foule s'agita en voyant une représentation de Ganon aussi fidèle. C'était comme s'ils connaissaient son apparence depuis la nuit des temps. La malice se promena au-dessus des têtes de chacun dans un cri sépulcral propre à la Calamité.

- L'Armée des Fidèles. Voilà notre nom. Et cet amphithéâtre sera notre quartier général jusqu'à la renaissance de notre Maître ! expliqua Brad, ébahi devant ce qui sortait de ses mains.

Les bavardages reprirent, les nouveaux corrompus trouvaient ce pouvoir extraordinaire et partageaient leur joie malsaine avec leurs voisins. Seulement, après quelques instants, le brun referma ses poings de manière brutale et Ganon disparut instantanément. Ce qui vint faire taire à nouveau tout l'amphithéâtre ; Brad rappela une chose importante qui ne devait pas être oubliée. La principale raison de cette volonté inébranlable de plonger Hyrule dans le chaos.

- Nous avions soif de pouvoir, s'exclama le chevalier en marchant lentement. De conquête ! Et nous avions pris possession de ces terres afin de mettre la fin sur le pouvoir suprême. Seulement, après une guerre meurtrière, une idiote a tout gâché. Je vous le donne dans le mille, il s'agissait de celle qu'ils appellent « déesse » … Hylia.

Tout à coup, un hurlement de douleur retentit dans la foule. C'était celui d'un Zora, les mains sur ses tempes comme si son esprit se débattait et entendait des voix. Il semblait souffrir bien qu'il n'était aucunement blessé physiquement. Les gens autour de lui s'écartèrent dans l'incompréhension. Brad attira vers lui une vieille épée rouillée qui traînait non loin de là et s'empressa de rejoindre le Zora qui ahanait toujours. Il se faufila dans le grand regroupement de personnes avant d'atterrir face à face avec ce dernier.

- Oh ! Toi ! Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Elle est là ! cria le Zora. Dans ma tête ! Je la vois, partout ! Elle veut me dire quelque chose !

L'expression faciale de l'originaire de Tabanta se referma.

- Vous aussi ! Vous tous ! Elle ira vous voir dans vos rêves ! Et…

Brad l'attrapa par le cou et transperça le ventre du Zora avec sa lame usée. Lorsque l'épée ressortit du corps, il n'y avait même pas de sang, mais que de la corruption. Brad appelait cela des capacités régénératrices avancées, mais en réalité, les blessures ne se cicatrisaient pas plus rapidement, elles se faisaient remplacer par de la pure malice répugnante. Le chevalier réitéra son action de nombreuses fois, comme un assassin poignardant sa victime sous la colère à plusieurs reprises dans un bruit de chair qui se déchirait à chaque coup. Puis, le Zora s'étala sur le sol avant de devenir méconnaissable, un tas déformé et sans vie de cette substance visqueuse. Essoufflé, l'Hylien remarqua tous les regards braqués sur lui. Il lâcha son épée et s'adressa à la foule silencieuse.

- Voilà ce qui arrive lorsqu'on a un esprit assez coriace qui veut résister au Seigneur. Vous n'êtes plus rien que de la chair déchiquetée. Si votre esprit résiste, Hylia n'hésitera pas à vous torturer comme lui ! Je n'ai fait qu'abréger ses souffrances tout en éliminant une potentielle menace.

Il retourna au centre de l'amphithéâtre d'un pas déterminé.

- Nous Lui devons tout. Nous Lui sommes redevables. Alors soumettez-vous, prosternez-vous devant Lui ! Et vous serez récompensé comme il se doit.

Cette affirmation plut aux membres de l'Armée, de plus, nul n'avait envie de finir comme ce pauvre Zora. Personne n'avait le choix. Brad expliqua la suite de sa stratégie : il désirait répartir les soixante-dix-huit corrompus dans tout le royaume excepté le château car son objectif était de laisser les élus venir à lui au lieu d'aller vers eux. Dans un premier temps, il désigna les personnes qu'il pensait les plus fidèles pour diriger certaines zones. Le but était de ne laisser aucune échappatoire à quiconque voulait s'enfuir, voire même quitter le royaume.

- Il est temps de récupérer ce qui nous appartient. Il est temps de reprendre ce qu'Hylia et ses descendants nous ont volé il y a des millénaires ! Il est temps… de reprendre le contrôle d'Hyrule !

Tous levèrent le poing en criant, déterminés à préparer comme il se doit la résurrection du Fléau. Brad reçut une tape sur l'épaule, il aperçut Maëlle qui désirait lui faire part de quelque chose visiblement d'assez imprévu.

- Brad. Tu dois voir ça, dit-elle.

- Quoi ?

Elle hésita une seconde à lui parler mais ne pouvait plus reculer.

- C'est Alan.

En effet, dans une petite pièce à part, l'oncle se pensait seul. Il était agenouillé au pied d'une statue de la déesse. Il priait, tout en grognant. Il marmonnait des paroles imperceptibles pour Maëlle et Brad qui l'épiaient en discrétion. Cela ne faisait aucun doute pour le chevalier corrompu, maintenant qu'il le voyait ainsi, c'en était même évident.

- Elle va l'immuniser, chuchota Maëlle.

- Je suis au courant depuis le début, répondit Brad. Nos consciences à nous tous sont reliées, personne ne peut me cacher quelque chose éternellement.

- Est-ce qu'on le tue ?

Il répondit par la négative, le brun savait exactement quoi faire de ce traître. Le tuer aussi vite ne serait d'une part pas très plaisant, et d'une autre part, très précipité alors qu'Alan pouvait encore servir.

- Gardons-le en vie pour le moment, sa trahison pourrait nous être très utile...

Sur ces mots, l'Hylienne fit confiance à son fils et ils s'en allèrent rejoindre les autres alors qu'Alan laissait couler une larme le long de son visage crispé.