Chapitre 34 : Tout ira bien.

Le souffle de l'explosion terrorisa ses deux survivants qui avaient pris leurs jambes à leur cou sans même regarder derrière eux. Il n'y avait aucun incendie ou de quelconques flammes, il s'agissait d'une onde de choc violente et violacée qui devait tenir son origine de la seule et unique personne qui avait tenté de s'emparer des esprits des deux Hyliens. Un souffle si destructeur qu'il avait brisé simultanément toutes les vitres et projetait encore des débris de bois, voire des pierres autour des restes de la bâtisse. Tout en courant, l'homme qui tenait préalablement la main de sa fille, la rapprocha brusquement de lui. Il disposa ses bras au-dessus d'elle de sorte que sa tête soit protégée de cette pluie de matériaux qui constituaient autrefois leur demeure, pour éviter un accident plus grave. En tant que père, il privilégiait la sécurité de son enfant avant la sienne. Et cela n'allait pas être la dernière fois qu'il le ferait : ils devaient fuir, le plus vite possible. Ils se retrouvaient livrés à eux-mêmes en Hyrule, sans armes, et avec peu de provisions. Gabriel savait qu'il n'y avait plus qu'une seule option qui se présentait à eux : rejoindre le village le plus proche. Un relais, n'importe quoi, quelque part où d'autres personnes pourraient leur venir en aide.

Par Hylia, ils ne retrouveraient donc jamais enfin une vie tranquille ? Après tout ce qu'ils avaient vécu ? Et lorsque qu'aucun danger ne semblait se présenter à l'horizon, on venait de nouveau leur dérober les moments de joie qui commençaient tout juste à réapparaître dans leur quotidien. Durant plus d'un mois, ils n'avaient fait que survivre, chaque jour avait été un enfer pour tous les deux. Et après la destruction brutale de leur maison, c'était comme si on s'acharnait sur leur sort, elle avait emporté avec elle leurs souvenirs les plus chers. Une tragédie qui ne voulait guère se terminer pour de bon.

Juste avant de traverser le pont de Prokis en direction de Necluda, Gabriel trébucha sur une racine d'arbre qui sortait de terre. Il fut coupé net dans son élan et tomba rudement dans l'herbe sur sa cage thoracique dans un geignement rauque et plaintif. Le sac qu'il portait heurta le sol et l'aîné fut contraint de lâcher la main de sa fille pour ne pas l'entraîner avec lui dans sa chute. Cette dernière se retourna de suite lorsqu'elle perçut le contact avec son père se défaire d'une seconde à l'autre.

- Papa ! s'exclama-t-elle sur un ton inquiet.

Lysia se précipita vers lui et s'accroupit. La petite fille courait en avant et pensait qu'elle était allée trop vite, jusqu'à le faire tomber. Le soleil était couché depuis quelques minutes seulement, et il n'y avait personne sur la route que la petite famille pouvait croiser à cette heure-ci de la journée si l'un d'eux venait à se faire mal ou s'ils devaient avoir besoin d'aide pour une autre raison.

- Papa, tout va bien ?!

- Ça va… la rassura Gabriel d'un signe de la main.

La blonde prit en compte cette réponse qui la rendit un peu moins inquiète. Elle attrapa le bras de son père puis le tira vers elle de toutes ses forces pour l'aider à se relever en vitesse. Tous les deux essoufflés après avoir couru sur une distance assez longue pour qu'ils soient assez éloignés de la ville, la fatigue n'allait pas tarder à prendre le dessus, et bien qu'ils s'étaient écartés de l'Étape, Gabriel et Lysia restaient encore dans une zone potentiellement dangereuse.

- Viens, relève-toi ! Il faut qu'on passe dans la montagne cassée en deux ! rappela la jeune fille en grognant à cause de la force qu'elle fournissait.

Gabriel prit appui sur ses genoux, ce qui facilita un peu l'effort physique de Lysia, les yeux plissés. Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut une vision cauchemardesque qui se présenta devant elle. L'Hylienne écarquilla les yeux et fut abattue, elle pouvait contempler les restes de l'explosion, autrement dit, des ruines à la place de son habitation… Il n'y avait plus que ça. Un poids lourd vint se former dans sa poitrine, au niveau de son cœur. C'était un réel choc pour l'enfant qui découvrait le lieu de son enfance en miettes ; un endroit pour lequel elle avait de ce fait beaucoup d'affection.

- La maison…

Le père, enfin relevé, lui cacha cette vue. Il posa ses mains salies par la terre contre les joues de l'Hylienne qui commençait à s'affoler. Comment allaient-ils faire sans maison ? Et sa chambre ? Elle y était encore le matin même, occupée à jouer en attendant que son père finisse sa nuit ! Où allaient-ils vivre, dorénavant ?! Gabriel intervint de justesse pour la calmer, ce n'était pas le moment de faillir.

- Lysia, ne pose pas tes yeux sur ça. Regarde-moi, plutôt.

Cela le peinait de devoir lui annoncer ce qu'il s'apprêtait à lui dire, mais il n'avait guère le choix. Non pas qu'il avait peur que sa fille ne tienne pas le coup, au contraire, il la savait incroyablement courageuse pour une petite Hylienne de huit ans après son affreux séjour chez les Yigas. Non, il était simplement désolé et très frustré de devoir lui imposer tout cela, elle qui méritait beaucoup mieux qu'une vie d'enfant aussi compliquée que la sienne.

- Il va encore falloir qu'on soit fort, toi et moi. Mais au moins, nous sommes ensemble, cette fois-ci. Tu n'as rien à craindre.

Cette petite pause leur permit de reprendre leur souffle, Lysia ne laissa pas couler les larmes face à ce qu'elle venait de voir, elle voulait montrer à son père qu'elle pouvait toujours faire preuve de courage, même si celui-ci n'en doutait pas. Elle changea aussitôt d'expression de visage et fronça les sourcils, déterminée à ne pas faiblir face à ces dures images qu'ils abandonnaient derrière eux.

- Il faut continuer, papa, prononça-t-elle.

- Tu as raison, ne traînons pas.

Gabriel récupéra leur sac et tous les deux reprirent leur fuite à pas de course. D'un point de vue extérieur, on pouvait croire à deux fugitifs qui échappaient aux soldats d'Hyrule, une situation que l'homme connaissait bien. Fuir, se cacher, et rester caché, c'était dans ses cordes. Les cris de la foule en panique résonnaient encore jusqu'à eux, terrorisant Lysia qui ne comprenait pas comment tout avait bien pu basculer aussi vite. Tous ces gens… allaient-ils… mourir ?

Ils s'éloignèrent de plus en plus du lieu de l'explosion en longeant le fleuve de Primo, et ce fut lorsqu'ils se situèrent presque au niveau du pied des monts Géminés que Lysia, à son tour, dut faire une pause vers un petit amas d'arbres non loin de là. En effet, la petite fille n'arrivait plus à marcher convenablement, elle avait couru assez longtemps pour qu'une douleur vive fasse son apparition sur son ventre. Plus elle avançait, plus elle souffrait et grimaçait. Les deux mains contre son abdomen, la blonde s'arrêta net en serrant les dents. Ni une ni deux, son père prit la situation en main et emmena Lysia s'asseoir à même le sol sous un chêne. Il y faisait sombre, la nuit tombait et la température baissait. Errer seuls la nuit devenait de plus en plus dangereux ces temps-ci en raison des nombreuses créatures nocturnes qui faisaient leur apparition, Gabriel en était conscient. Il s'accroupit devant sa fille et hésita d'abord à toucher le bandage disposé sous son vêtement, - qui était censé protéger sa brûlure -, car il ne voulait pas accentuer sa douleur.

- Est-ce que tes soins font effet ? s'interrogea le père dans la précipitation.

- Oui, répondit Lysia. J'ai juste mal au ventre. J'ai dû manger quelque chose qui…

Le frère d'Alan l'interrompit dans la foulée en prenant une voix plus autoritaire. La blessée refusait catégoriquement de montrer sa future cicatrice à qui que ce soit, elle ne l'avait pas encore acceptée. Gabriel n'avait pas le droit de l'examiner, ni même de la soigner ; si bien qu'il dut fermement l'obliger de le laisser s'en charger pour pouvoir poser ce bandage la première fois, lorsqu'ils furent rentrés de leur périple, ce qui avait mis la petite fille très en colère.

- Non, Lysia, je ne veux pas de mensonges ! ordonna le père. Ce que tu as là est très grave, si ce que nous avons fait n'est pas suffisant, tu dois me le dire !

Elle afficha un air désolé pendant que l'épiderme de son ventre continuait à sérieusement la faire souffrir. L'Hylienne ne voulait pas poser les yeux dessus, alors laisser quelqu'un d'autre faire de même était une option encore moins envisageable.

- Non… je… non… refusa Lysia.

Le père soupira.

- Un jour, il va falloir que tu me parles plus concrètement de ce qu'ils t'ont fait…

- Rien ! répliqua-t-elle, coléreuse.

Elle sentit les larmes lui monter peu à peu aux yeux, ce sujet était encore et toujours source de dispute entre elle et Gabriel. Ce dernier ne souhaitait pas la faire pleurer, il cessa donc d'insister, en comprenant qu'il essayait de lui faire parler d'un traumatisme beaucoup trop récent et cruel pour une enfant. Lysia le fixait avec un regard déboussolé, il ne savait pas en détails ce qu'elle avait vécu mis à part le fait que sa peau avait été brûlée d'une façon qu'il n'avait pas envie de se remémorer. Mais lorsqu'ils en parlaient, ce qui n'arrivait que très rarement, et que l'homme observait les iris de sa fille, il y voyait une terreur et une souffrance indescriptibles.

- Je… D'accord, excuse-moi, formula Gabriel. Je comprends que tu ne veuilles pas parler de ça, mais là, c'est sérieux. Tu dois quand même me laisser voir si…

Lysia hocha négativement la tête sans le laisser finir.

- Non… je… ne veux pas.

- Tu ne peux même plus courir. La douleur s'est réveillée d'un seul coup et je ne comprends pas pourquoi, je dois vérifier. Je n'ai pas le choix.

La respiration de la blonde s'accéléra instantanément, la dernière fois que son père avait prononcé ces mots, cela s'était assez mal passé pour tous les deux, Lysia avait fait une de ses plus grandes crises de colère tandis que le frère d'Alan ne cessait de lui répéter qu'il devait le faire pour son bien, pour éviter une étrange aggravation de la cicatrice qui n'avait encore jamais été soignée depuis un mois. Inquiet de la réaction de sa fille, il approcha doucement ses mains mais elle les repoussa l'instant qui suivit. La voix tremblante, elle lui interdit de réitérer son action, l'homme leva les mains en l'air pour lui montrer qu'il ne ferait plus rien. Honteuse, Lysia restait formelle : personne n'avait le droit de voir cette plaie qui hantait ses nuits.

- Non ! renonça-t-elle de nouveau.

Fort heureusement, après analyse de Gabriel, son cri n'attira aucun monstre. La petite fille rabaissa ses yeux humides sur l'herbe, en n'osant plus regarder son père directement, elle n'aimait jamais être en désaccord avec lui. Elle savait que la meilleure solution était de l'écouter, mais elle s'en sentait incapable. Un silence pesant s'installa ensuite, Lysia gardait une main contre son ventre en essayant d'ignorer la douleur du frottement de sa peau contre le tissu, en vain.

- Je ne vais pas te forcer, se résolut Gabriel, mais tu ne peux pas rester dans le déni indéfiniment, ma chérie… Je veux juste que tu n'aies plus mal.

- Laisse-moi, s'il te plaît.

Voyant qu'il n'arriverait à rien, il décida de l'écouter et de la laisser se calmer. Peut-être qu'en fin de compte, c'était ce dont elle avait besoin… L'homme se releva en soufflant. Une certaine impatience naquit en lui du fait des récents évènements. Ils seraient bien plus en sécurité dans un relais, ou un village… De plus que l'aîné n'avait aucune arme. Le père fit comprendre à Lysia qu'il fallait se dépêcher pour éviter le danger qui rôdait continuellement dans les parages, sans un bruit.

- Ce qui est sûr, c'est que nous ne pouvons pas continuer si tu es dans cet état, dit-il.

- Laisse-moi regarder alors… Toute seule.

C'était déjà un énorme effort de sa part, l'Hylienne reprit conscience de la gravité de la situation et du fait qu'ils ne pouvaient guère rester bloqués ici, sous cet arbre, pour toujours. Lysia, qui évacuait son angoisse en jouant avec les perles de son nouveau bracelet d'opale, respira un grand coup et prit une nouvelle fois son courage à deux mains. Nul doute qu'elle allait découvrir un état plus que médiocre de sa blessure, et que son père allait devoir agir, mais si l'examiner elle-même avant tout pouvait lui permettre de moins appréhender la chose, qu'il en soit ainsi.

- Promets-moi de m'appeler s'il y a la moindre différence depuis la dernière fois. D'accord ?

Elle opina bien que timidement. Gabriel ne s'aventura pas plus loin que de l'autre côté du tronc d'arbre contre lequel était assise sa fille, il s'y adossa et lâcha le sac qu'il tenait encore en main et celui-ci fit un bruit sourd en heurtant le sol. Dans le temps durant lequel Lysia défaisait son bandage, il se remémora le petit coffret qu'il avait découvert le matin même dans sa chambre, caché sous le plancher. Il l'avait emmené avec lui, et une question lui traversait l'esprit depuis leur départ : pourquoi l'avait-il fait ? Pourquoi l'avait-il embarqué ? Après tout, peu importait ce qui pouvait se cacher à l'intérieur, cela ne la ferait pas revenir. L'homme ne comprenait pas pourquoi il continuait à s'attarder sur ce passé douloureux. Cela ne lui faisait que du mal, elle ne lui faisait plus que du mal, à présent… Il fouilla dans le sac afin de retrouver cette mystérieuse boîte, Gabriel n'avait pas eu le temps de chercher la clé qui lui permettait de l'ouvrir, mais il savait que s'il voulait vraiment savoir ce qu'il y avait à l'intérieur, clé ou non, il parviendrait à ses fins. Lorsqu'il récupéra le coffret entre ses mains, l'objet ne pouvait que lui faire repenser à son ancienne conjointe.

À l'accoutumée, il ne lui reprochait rien, l'ancien voleur restait dans l'incompréhension mais ne cherchait pas à rejeter la faute sur quelqu'un d'autre que lui. Mais depuis que tout avait basculé, il s'obstinait à penser que si Madeline n'était pas partie, tout cela ne serait peut-être pas arrivé. Après tout, il avait toujours été sincère du début à la fin de leur relation. Il n'avait jamais rien caché. La vérité, c'était qu'il ne savait plus quoi penser d'elle.

- Si seulement tu m'avais expliqué… murmura-t-il pour ne pas attirer l'attention de Lysia, juste derrière. Si seulement tu m'avais partagé tes peurs…

Il entendit sa fille inspirer la bouche ouverte, elle venait juste de dérouler un tour du tissu blanc qui protégeait son abdomen. En y repensant, Gabriel sentit la colère monter. Il lui avait promis une vie heureuse, et au lieu de ça, voilà ce qu'il lui offrait comme cadeau… Se faire kidnapper par des dégénérés, souffrir d'une grave blessure qu'elle garderait à jamais, et voir sa maison détruite par son oncle. Tout cela, à seulement huit ans ! Quel genre de père fallait-il avoir pour vivre de telles choses à un si jeune âge ? S'il n'arrivait pas à tenir la promesse qu'il lui avait faite, que cela faisait-il de lui mis à part un père indigne ?

- Elle me parle de toi tous les jours, elle veut savoir. Comment puis-je lui dire que… sa mère est partie à cause de moi ?

L'homme gardait son regard focalisé sur le coffret en bois. Peut-être était-ce la fatigue, en tout cas, il avait besoin de se vider de ses émotions fortes. La disparition de leur maison, la corruption de son frère, c'étaient de trop pour lui.

- Tu ne l'aimais pas. Tu n'as jamais rien ressenti pour elle, simplement parce que je suis son père. C'est insensé. Comment je pourrais lui dire une chose pareille ? Si tu n'avais plus confiance en moi, et que tu ne voulais plus d'une vie à mes côtés à cause de mon passé, soit. Mais ta fille… Tu as laissé ta fille seule, sans mère, alors qu'elle n'y est pour rien.

Gabriel avait du mal à continuer de chuchoter pour ne pas se faire entendre. Il commençait à regretter d'avoir pris avec lui cette boîte qui ne représentait à ses yeux qu'un énième souvenir de Madeline qui lui torturerait l'esprit sans cesse. C'était toujours la même chose en se replongeant dans ces pensées-là, son cœur lui donnait l'impression de se briser et il ressentait une frustration qui répondait de ses actes passés.

- Je voulais même que l'on se fiance, mais tu es partie avant même que je n'aie eu le temps de te le demander.

Il jeta le coffret à ses pieds.

- Putain de merde… Et malgré ça, je t'aime toujours… Est-ce que j'ai raison de continuer à défendre tes choix sans m'en rendre compte ? Est-ce que j'ai raison de me dire que je suis le seul fautif dans cette histoire ? Ou est-ce que je devrais faire comme Alan ? Te haïr jusqu'à la fin de mes jours et te traitant de tous les noms ?

Dans un élan de colère, il leva la jambe droite et tenta d'écraser la boîte qui résista une première fois en émettant un craquement aigu. N'étant guère satisfait du résultat, le père répéta son geste et il parvint cette fois-ci à briser le bois. Qui avait dit qu'il fallait impérativement une clé pour ouvrir ce type de boîte aussi fragile ? La serrure ne tenait même presque plus… L'homme s'abaissa et découvrit ce que renfermait ce fameux coffret. Deux petits anneaux en argent ainsi qu'un vulgaire papier chiffonné. Pour quelque chose d'aussi bien caché, il fallait avouer qu'il s'attendait à beaucoup plus d'objets de valeur à l'intérieur. Son contenu était quasiment vide ! Sans même chercher à comprendre, il rangea les deux bijoux dans son bagage avant d'attirer son attention sur le papier qu'il restait.

En le dépliant avec soin, Gabriel comprit qu'il s'agissait d'une lettre. Une lettre qui n'avait jamais été envoyée, et qui devait dater de plusieurs années maintenant. D'après son expérience passée, les gens ne dissimulaient pas aussi bien des écrits, mais plutôt des rubis, ou des pierres précieuses, mais une lettre… Et chiffonnée ! Pourquoi ne pas l'avoir mise directement à jeter ? Gabriel leva un sourcil et lut ces lignes avec intrigue.

Mon cher grand-père,

Comment vas-tu ? Je suis heureuse de pouvoir à nouveau prendre de tes nouvelles depuis la dernière fois que l'on s'est vus. J'espère que tu t'es remis de ton mal de dos, ces crabes t'en ont fait baver, il faut avouer. Et la pêche ? Est-elle bonne ? J'espère que les poissons ne font pas trop des siennes, comme tu le dis si souvent.

Si je t'écris, c'est parce que je voulais t'informer de quelque chose qui, je pense, te fera très plaisir ! Gabriel et moi, nous comptons venir nous installer à Écaraille ! Bon, la vérité, c'est que je ne lui en ai encore jamais vraiment parlé, mais ça serait l'occasion pour vous deux d'enfin vous rencontrer, depuis le temps que je lui parle de toi. Je suis certaine qu'il acceptera.

J'ai une nouvelle encore plus réjouissante à te partager ! Sache que, Gabriel et moi, nous attendons un enfant. Si tu savais à quel point cela me rend heureuse ! Imagine, mon bébé qui ferait ses premiers pas dans le sable, qui plongerait ses petites mains dans l'eau salée de la mer de Firone… Et nous pourrions venir te voir tous les jours ! C'est pour tout cela que je veux venir vivre près de la mer. Et puis, disons que la maison de mamie, aussi grande et somptueuse qu'elle peut être, n'est plus vraiment un endroit où j'aime vivre. Le bruit de la ville, des passants, c'en devient vite fatiguant, tu sais. Oh, évidemment que tu sais, sinon tu ne serais jamais parti aussi loin de la vie du royaume.

J'aurais aimé voir ta tête en lisant cette annonce que je viens de te faire, j'espère que tu t'en remettras assez vite, car nous arriverons dès que possible. En tout cas, ne t'en fais pas pour la suite, Gabriel s'occupe très bien de moi et je ne me fais aucun souci pour l'avenir. Avec lui, je sais que tout ira bien.

J'ai hâte de te revoir, je t'embrasse très fort !

Madeline, ta petite-fille

Il fut subjugué par cette découverte. Elle voulait déménager pour Écaraille ? Alors ça ! Pour une surprise… Depuis quand préparait-elle ce changement dans le dos du père ? Lui qui ne savait même pas qu'elle avait un grand-père à Firone.

Une chose était sûre : cette lettre, elle ne voulait pas qu'il la découvre, car ces mots constituaient un indice pour comprendre où se cachait Madeline, le seul indice en huit ans. Il venait peut-être de lire une piste qui permettrait de la retrouver ! Une piste qu'il s'empresserait de suivre si elle pouvait lui offrir plus d'explications.

Le père n'en revenait toujours pas, combien de secrets lui avait-elle caché ? Gabriel savait Madeline très mystérieuse, et espiègle, c'était d'ailleurs cela qui, pour lui, faisait son charme. Mais… Et s'il ne savait qu'une infime partie de la vie de sa bien-aimée de l'époque ? Taire l'existence de membres de sa propre famille à son conjoint était quelque chose d'assez déconcertant, tout de même… Depuis le temps que je lui parle de toi… quel affreux mensonge… L'homme ne put réfléchir plus de temps, car au même moment, il perçut un bruit de sanglots. Lysia apparut à sa gauche, elle était en pleurs, tenant sa brûlure rougie à découvert en laissant le léger vent l'arpenter. Il avait toujours trouvé la réaction de cette inflammation dépourvue de sens, elle lui paraissait moins guérie que la première fois qu'il l'avait vue. La cicatrice semblait s'être rouverte, mais pourtant rien ne justifiait cela… Il était clair que quelque chose d'étrange se cachait derrière cette histoire.

- Désolée… marmonna-t-elle en séchant ses larmes.

Elle regrettait amèrement d'avoir refusé l'aide de l'homme qui était affligé par le triste état de sa fille. La vérité faisait parfois mal, très mal, Lysia l'avait compris ; la blonde prenait peu à peu conscience de cette réalité qui ne quitterait à présent plus sa peau. Le père replia la lettre avant de s'approcher d'elle ; il se mit à sa hauteur, lui replaça une mèche de cheveux derrière son oreille, puis laissa sa joue dans le creux de sa paume de main. La situation pressante avait fait que l'Hylien s'était peut-être un peu mal pris avec elle, il n'avait jamais eu l'intention de la sermonner à propos de son blocage avec sa blessure. La voir s'excuser le peinait et il la rassura instantanément.

- Tout va bien. Je ne suis pas fâché. Viens-là.

Lysia se rua dans les bras de Gabriel avant de continuer à pleurer sans pouvoir s'arrêter. En une soirée, ils avaient tout perdu. Par Hylia, s'il le pouvait, il porterait cette cicatrice à sa place sans hésitation… L'Hylien resserra son étreinte pour la consoler davantage, tout en lui murmurant que les choses finiront par s'arranger, un jour ou l'autre.

Link ouvrit la porte de sa maison qui grinçait un peu. Il posa un premier pied à l'intérieur de la pièce principale, plongée dans la pénombre. Cela lui faisait toujours quelque chose de revenir ici, dans cette partie de la citadelle. Il avait passé une grande partie de son enfance à loger en ce lieu, à chaque fois qu'il passait cette porte d'entrée, nombreux étaient les souvenirs qui lui revenaient en tête. Mais ce jour-là, le héros ne s'attarda guère sur ces pensées nostalgiques. Il avait un invité à ne surtout pas négliger, et cela le rendait assez nerveux. Ni une ni deux, lorsque son sens olfactif perçut une odeur de renfermé assez désagréable, il s'empressa d'aller ouvrir la fenêtre de l'autre côté de la table disposée au centre. La lumière du jour s'éparpilla dans la totalité du rez-de-chaussée et éclaira les meubles, murs, et autres bibelots qui traînaient sur quelques étagères. Le silence qui régnait constamment ici était très impressionnant, il contrastait avec le reste de la ville, toujours bruyant, et dynamique, comme une fourmilière…

Link souffla et laissa Zelda entrer, elle aussi. Sur le chemin du retour, il avait beaucoup cogité à l'idée d'inviter la princesse chez lui avant de retourner dans l'enceinte du château. Ce n'était pas le genre de chose que l'on faisait très souvent, mais sa proposition reçut une réponse favorable. Après tout, il n'y avait rien de mal à proposer un repas à un ami. Depuis la nuit dernière, le sourire était réapparu sur le visage de la princesse, les évènements avaient fait qu'à présent, elle verrait les choses d'une manière très différente qu'auparavant. L'Hylienne se sentait dorénavant protégée, et accompagnée. Elle l'avait toujours été, mais revoir sa mère lui avait rappelé et elle ne comptait plus l'oublier. Même la mort ne peut me séparer de ma petite fille indéfiniment, voilà des mots que Zelda garderait en mémoire pour toujours. Ce fut donc avec joie qu'elle accepta la demande du chevalier avec qui elle préférait maintenant passer le plus clair de son temps.

- Bienvenue, l'accueillit Link. Je suis navré pour la poussière et… le désordre… Je ne viens plus très souvent alors j'ai tendance à oublier de ranger.

La prêtresse royale contempla les murs avec humilité. Puis, elle s'imprégna de l'atmosphère et de la sensation profonde que lui procurait cette demeure : une chaleureuse ambiance calme et reposante qui lui donna des frissons. La maison avait beau être vide et froide au premier abord du fait que personne n'y mettait régulièrement les pieds depuis plusieurs mois, c'était comme si une présence l'habitait. Un ressenti assez perturbant… Vers sa droite, l'Hylienne remarqua un espace dédié à la cuisine surplombé par un très beau tableau en longueur représentant la région de Necluda. En effet, Zelda y avait reconnu la montagne de Lanelle.

La princesse tourna la tête vers la gauche pour y remarquer un modeste escalier ainsi qu'une petite bibliothèque près d'un miroir sali de quelques traces de doigts. Il était cependant vrai qu'une épaisse couche de poussière recouvrait le dessus des meubles tels que les commodes et placards. Mais la blonde restait compréhensive et cela ne la dérangeait pas, elle se complaisait très bien dans ce style de vie qui n'était pourtant pas le sien.

- Je trouve ta maison très charmante, affirma-t-elle.

Link n'arrivait pas à savoir si son amie disait cela par pure politesse ou si elle le pensait vraiment. Pour lui, ce lieu n'avait comme allure que celle d'une maison abandonnée… Mais soit, c'était son foyer. Et il en était fier malgré tout. Le chevalier alla refermer la porte derrière Zelda et retira son épée de légende de son dos qu'il posa contre un pied de la table.

- Je vous en prie, asseyez-vous. Faîtes comme chez vous.

Elle s'avança timidement vers une chaise sans oser s'y installer, un peu intimidée par son environnement. Elle savait que si l'on venait à apprendre sa présence ici, cela serait très mal vu… Mais elle devait se forcer à faire abstraction de ce que pensaient les autres, cela lui rendrait la vie beaucoup plus facile. Le héros insista pour qu'elle s'asseye, et Zelda finit par s'attabler. Puis, pendant qu'il débarrassait sa petite cuisine, Link lui annonça ce qu'il avait prévu comme repas, en espérant que cela lui plairait.

- Je comptais nous préparer une spécialité locale de Necluda. Une salade d'Elimith. C'est un plat froid bien garni que l'on mange justement à cette période de l'année, c'est très complet, et simple à réaliser. Cela vous convient-il ?

Zelda fut amusée en comprenant le grand amour que portait Link pour Necluda. Ce paysage affiché en grand chez lui, une spécialité d'Elimith en plat du jour, ses parents qui souhaitaient y déménager… Et il fallait le dire, Necluda était une très belle contrée, elle avait son charme.

- Tu adores cette région, à ce que je constate, sourit la princesse.

- C'est vrai, répondit Link, ma famille a toujours aimé voyager là-bas. Cette peinture en est la preuve, j'imagine.

En toute logique, la blonde lui déclara que le plat que comptait faire Link lui convenait parfaitement. Elle l'en voyait ravi. Mais le blond comprit tout de suite qu'il n'allait pas pouvoir préparer cette salade d'Elimith pendant que Zelda était là, assise, les doigts entremêlés posés sur ses genoux, en ne pouvant qu'attendre dans un silence témoignant de sa nervosité. Il avait commencé à sortir ingrédients et couverts, et pour éviter que ce malaise, qu'ils ressentaient tous les deux, ne dure plus longtemps, le prodige l'interpella encore une fois. Au-delà de la peur qu'elle ne s'ennuie, le héros se dit même que si elle se joignait à lui, cela pouvait s'avérer être une bonne occasion de lui partager son savoir culinaire, comme elle le faisait avec la technologie antique.

- Vous aimeriez peut-être m'aider à préparer le repas ? s'interrogea-t-il.

Zelda pensa qu'elle avait mal agi en laissant son ami préparer seul leur repas. Honteuse, elle le pria de l'excuser. La princesse trouva son attitude impolie. Une attitude qui, encore une fois, prouvait sa fébrilité.

- Oh. Oui, bien sûr… Excuse-moi, j'ai malheureusement l'habitude de mettre les pieds sous la table sans réfléchir, mes habitudes princières ont fait que…

Link la rassura sans attendre.

- Non, je ne le disais pas pour cela, ne vous en faîtes pas. C'était une simple proposition.

Il remarqua le manque d'attention de son invitée, il était clair qu'elle n'était pas dans son assiette. Avait-elle un autre problème ? Pourtant, sa longue discussion avec sa feue mère semblait lui avoir fait oublier son dernier échec à la source de la Force. Et depuis, elle souriait, plaisantait, riait... Zelda respirait la joie de vivre, ce qui avait beaucoup réjoui le capitaine. Non, c'était donc autre chose qui devait la tracasser, mais Link ne cerna pas tout de suite de quoi il s'agissait. Il finirait bien par comprendre.

- C'est d'accord alors, accepta l'Hylienne. Mais je n'ai jamais cuisiné, je ferais un désastre…

- Je suis persuadé du contraire. Vous verrez, c'est très facile.

Il ramena tout ce dont ils avaient besoin sur la table. Zelda le vit débarquer les mains pleines. Parmi les ingrédients du plat qu'ils allaient préparer : salade, tomates, champignons, pommes, glands, et quelques morceaux de volailles fines. Link avait opté pour une méthode de conservation que peu de monde utilisait mais qui s'avérait très efficace, il baignait ses ingrédients dans de l'eau mélangée à un liquide généralement présent dans les potions anti-chaleur. Avec cette technique, les aliments gardaient une température relativement basse pendant plusieurs jours et pouvaient être utilisés sur une période plus longue qu'à la normale. Plutôt original comme procédé, mais très efficace !

L'avantage ici était qu'il n'y avait besoin de cuire que la volaille. Ainsi, les deux élus se répartirent les tâches rapidement ; dans un premier temps, Link se chargerait de préparer le feu pour la viande tandis que Zelda nettoierait les trois pommes nécessaires à la recette avant de les découper en lamelles. La blonde termina de laver les fruits puis attrapa une planche de bois pour commencer à les couper sans abîmer la table en-dessous. Elle se rendit compte que c'était bien la première fois qu'elle préparait à manger. Et au fond, cette activité ne lui déplaisait pas, elle trouvait cela même plutôt agréable. Après quelques petits conseils du héros, elle prit un couteau aiguisé en main et s'occupa d'une première pomme. Les tranches devaient être relativement fines, ni trop, ni pas assez. Et ce n'était pas une mince affaire, contrairement à ce que l'on pouvait penser.

Link vint s'installer en face d'elle et décida de découper les champignons enduro qui attendaient encore d'être transformés en petits cubes. Le prodige se mit alors à esquisser un fin sourire sans qu'il en ait une explication. Cela le rendait simplement heureux de pouvoir vivre ce moment, - qui était pourtant si banal et n'avait rien d'extraordinaire -, avec la princesse.

- C'est donc ici que le Héros d'Hyrule a grandi, entama Zelda en gardant le regard fixé sur sa tâche délicate.

- En quelque sorte, oui, répondit le chevalier. J'avais plutôt l'habitude de passer mes journées à l'extérieur. Si je n'étais pas en train de jouer avec une épée en bois, je faisais un cache-cache au marché de la citadelle avec mes amis de l'époque.

Il continua à lui énoncer plusieurs exemples. Non étonnée de cette réponse, elle imagina Link du haut de ses six ans gambader à travers les passants et jouer à imiter les gardes royaux de l'entrée du château comme il venait de le faire à l'instant en abandonnant pour quelques secondes ses champignons enduro, ce qui la fit rire.

- Un vrai petit aventurier, ajouta-t-elle.

- C'est vrai, et pas des plus obéissants quand il s'agissait de rentrer à la maison.

Arrivée à sa troisième et dernière pomme, la prêtresse disposa mal la lame de son couteau qui découpa le fruit juste de moitié. De ce fait, l'ustensile ripa sur le côté et Zelda manqua de sérieusement se couper. La princesse fit comme si rien ne s'était produit, vérifiant par moments si le héros l'avait remarquée ou non. Il se garda de faire une quelconque remarque sur ce qu'il venait de se produire. Mais Link ne pouvait le nier, quelque chose devait perturber son amie. Elle s'était réfugiée dans une timidité qui ne lui ressemblait pas. Était-ce le fait de se retrouver chez lui qui l'intimidait autant ? Inquiet, le blond décida de lui poser directement la question.

- Je pourrais me tromper, Princesse Zelda, mais vous m'avez l'air embarrassée. Quelque chose vous ennuie ?

Elle releva les yeux vers lui puis hocha la tête de droite à gauche en se rappelant de ce moment unique de la nuit dernière qu'elle qualifiait même de miracle tant il était inespéré.

- Je me remets à peine de ce que j'ai vécu cette nuit ! s'exclama-t-elle jovialement. Cela t'arrive souvent de revoir un proche disparu, à toi ?

Comment pouvait-il lui dire que… oui, presque tous les jours. C'était bien là le problème principal que rencontrait Link dans sa vie quotidienne, la princesse semblait l'avoir oublié. Le chevalier resta silencieux ; et rapidement, Zelda porta une main contre sa bouche lorsqu'elle voulut se reprendre mais qu'il était trop tard. Décidément, elle avait véritablement la tête ailleurs…

- Il faudrait que je me taise, termina la prêtresse, soudainement rembrunie. Je ne fais que des maladresses.

- Tout va bien, assura le héros qui ne lui en voulait pas, je ne vais pas me vexer pour si peu.

- Tout de même, Link, je m'excuse.

Une fois la découpe des pommes terminée, Zelda regroupa les morceaux, posa le couteau et attendit que son hôte ne termine lui aussi sa tâche pour en démarrer une nouvelle. Ce dernier prit conscience qu'il avait l'habitude de cuisiner seul, et pour lui. Et étant donné qu'ils ne faisaient pas quelque chose qui allait égaler la gastronomie du château, il s'inquiétait que cette simple salade d'Elimith ne plaise point à son amie, habituée à une cuisine raffinée et exquise. Lui-même y avait goûté de nombreuses fois.

- Vous voyez, vous vous en sortez très bien, dit-il avec égaiement en voyant les pommes coupées.

- Les tranches ne sont pas trop épaisses ? voulut s'assurer l'Hylienne.

Il lui répondit que c'était parfait lorsqu'il alla s'occuper de la volaille. Quelques minutes plus tard, après avoir terminé de cuisiner le reste des ingrédients, le repas était fin prêt et les élus, assis autour de la table, furent impatients de partager ce nouveau repas ensemble. C'était plutôt convivial, Zelda appréciait beaucoup cette façon de vivre : une délicieuse simplicité. Les grands festins coutumiers et luxueux apportés par des servants et servantes dans une immense salle du château n'avaient jamais réellement été quelque chose que la princesse trouvait fascinant, disons que c'était différent. Ici, ils avaient pris plaisir à réaliser ce plat pour eux, et cela donnait un tout autre aspect à l'assiette.

Ils se souhaitèrent un bon appétit, et suite à une première bouchée, Link se rappela de quelques informations qu'il voulait faire parvenir à Zelda, qui mangeait plus lentement que lui pour savourer la nourriture, et cela le faisait appréhender sa réaction qu'il voulait, bien sûr, honnête.

- Je ne vous ai pas parlé de ma réunion, lorsque j'avais dû vous quitter dans le parc, il y a quelques jours.

Étonnée de l'entendre parler de ce sujet, Zelda releva le regard de son assiette pour l'écouter attentivement. Il avait l'air contrarié, repenser à ce à quoi il avait discuté avec les commandants de guerre et autres haut-placés qui s'occupaient de la justice, était assez désagréable. Ce qui s'était dit lui avait peu convenu et Link n'avait pas dû le montrer sous peine d'être soupçonné.

- Que désires-tu me dire ? le questionna-t-elle.

- Disons que durant celle-ci, nous avons parlé du cas de Gabriel.

La princesse toucha son avant-bras autrefois couvert de plaies en se souvenant de celle qui l'avait soignée. Durant les derniers jours, son esprit les avait un peu oubliés, elle et son père ; le retour à la normale était allé si vite que cette aventure passée avait été mise de côté dans sa tête. Et il valait mieux cela que de se remémorer chaque instant les moments vécus dans ce repaire d'assassins… La blonde eut tout de même un léger sourire en se rappelant de la gentillesse et la générosité de cette petite fille, elle souhaitait de tout son cœur que Lysia soit à nouveau heureuse.

- J'espère qu'ils se portent bien, déclara Zelda.

- J'ai dû ordonner à une escouade de partir à sa recherche, donna comme explication le héros. Pour son procès tant attendu.

Elle comprit que c'était justement cela qui gênait Link. Son point de vue et celui de son amie étaient peut-être biaisés du fait qu'ils avaient été touchés tous les deux émotionnellement par l'histoire de cette famille. Ils en oubliaient peut-être que Gabriel avait passé une grande partie de sa vie à s'appeler « Lambda », mais les élus étaient d'accord sur une chose : tout le monde avait le droit à une seconde chance. Ce n'était pas dans les valeurs de Link de condamner quelqu'un lorsque ce dernier montrait tous les efforts possibles pour prouver qu'il avait changé auprès des autres. Il voulait lui faire confiance, il en ressentait le besoin.

- Je vois, marmonna la princesse en réfléchissant à ce qu'avait fait Link. Mais en tant que capitaine de la garde, tu ne pouvais pas faire autrement.

- Comme votre père savait que nous étions avec lui au repaire des Yigas, il en a informé tout le monde. Je leur ai donc expliqué pourquoi nous l'avions aidé.

Voilà encore une preuve de plus d'avoir bien fait, se dit l'Hylienne. Si Link n'avait rien ordonné, peut-être que les personnes présentes autour de cette table auraient commencé à douter de lui en pensant qu'il s'était rangé du côté du criminel qu'ils recherchaient. Au vu de l'expression du blond, Zelda comprit que même avec des explications claires de la volonté de Gabriel, cela n'avait rien changé.

- Mais cela n'a pas suffi, j'imagine… soupira-t-elle.

- Ils ont insisté pour le traquer, le capturer, et le juger de la manière la plus sévère possible.

La jeune femme reposa vivement ses couverts sur la table, agacée par le jugement si catégorique de ces dirigeants. Eux n'avaient pas vu comment Gabriel avait changé, et pas une seule de ces personnes n'avait demandé à en voir davantage. Ils étaient tous résolus à lui faire payer ses crimes, encore. Zelda souffla et signala à Link l'importance de mettre le père hors de danger. Si on venait à mettre la main sur lui, il allait mourir.

- Link, s'ils le retrouvent, on va ordonner son exécution…

- J'en suis bien conscient. C'est pourquoi j'ai… menti. Gabriel m'a dit qu'il souhaitait subir les conséquences de ses actes et se rendre à son procès. Mais il ne sait pas ce qui l'attend. Les exécutions ont beau se faire de plus en plus rares, je puis vous assurer qu'ils étaient prêts à l'éliminer, et je ne peux pas laisser Gabriel mourir, je ne peux pas infliger une telle chose à sa fille. J'étais la seule personne autour de la table à avoir des informations, je leur ai dit qu'il avait fui à Hébra. Mais je sais que ce n'est pas ça qui les empêcheront de le retrouver un jour ou l'autre.

Ces mots ne soulagèrent pas la princesse qui avait dorénavant peur pour l'avenir de l'aîné et de Lysia. Il s'agissait de personnes bien, et visiblement peu de gens le voyaient.

- La présence de Lysia ne leur a-t-elle pas fait changer d'avis ? Mon père est prêt à le tuer et faire de Lysia une orpheline ?

- Votre père était absent lors de cette réunion.

Tout de même ! Dans le cas contraire, Zelda n'aurait pas hésité à aller lui parler, quitte à en subir les conséquences une nouvelle fois. Le roi était peut-être dur et strict, demander à tuer un homme aussi vite ne lui ressemblait pas. Elle voyait que son ami n'avait guère apprécié l'idée de cacher la vérité à des personnes aussi importantes d'Hyrule, c'était compréhensible, mais elle était convaincue qu'il avait fait le bon choix. Grâce à lui, les recherches mettront plus de temps que prévu et peut-être allaient-ils pouvoir prévenir Gabriel de ne pas se rendre comme il le souhaitait.

- L'important, Link, c'est que tu as menti pour la bonne cause, rappela Zelda. Ils s'en sortiront.

Le simple fait de l'entendre de la bouche de la princesse le rendait plus optimiste. Elle avait raison, ils allaient s'en sortir. Il le fallait. Les deux jeunes gens reprirent leur repas sans un bruit, toujours tourmentés par cette situation compromettante. Lorsque leur regard se croisèrent d'une manière furtive, la princesse réengagea la conversation.

- Quelle histoire, tout de même… formula Zelda en haussant les sourcils.

- C'est vrai, confirma Link.

Ensuite, elle fit enfin part de son avis concernant le plat qu'ils dégustaient. Et sans grande surprise, celui-ci était plutôt positif.

- Mis à part cela, c'est absolument délicieux.

Par Hylia… non, ces flatteries ne rimaient plus à rien... Décidée à essayer de lui dire la vérité, Zelda se redressa et se racla la gorge. Son angoisse était de nouveau palpable, tellement que le héros se demanda sérieusement s'il possédait quelque chose qui pouvait la calmer, comme lors de ses crises de panique après une vision. Elle ressentait une chaleur étouffante par moments et ses mains étaient moites.

- Link, j'aimerais te dire quelque chose, annonça la princesse en essayant de garder une voix stable.

Elle marqua une pause, hésitante.

- Je... voulais encore te remercier pour tout ce que tu fais pour moi. Vraiment, je suis très touchée que tu te soucies autant de ma personne. Alors voilà… merci infiniment.

Tout à coup, il tendit l'oreille et perçut de l'agitation à l'extérieur. Puis, après réflexion, il reconnut l'alerte qui donnait l'ordre aux habitants de la citadelle de rentrer chez eux le plus vite possible. Ce n'était guère quelque chose qui avait l'habitude d'arriver, ce qu'il se passait devait être grave. Durant un instant, il pensa au retour de Ganon, mais la terre ne tremblait pas… En jetant un œil par la fenêtre, le ciel n'était pas rouge sang comme le décrivaient les anciens manuscrits. Non, rien ne démontrait la résurrection du Fléau. Il se passait tout autre chose. En tant que capitaine de la garde, Link se devait malgré lui de rejoindre le château pour comprendre les événements.

- Quelque chose n'est pas normal, informa Link en se levant de sa chaise qui grinça contre le sol. Il faut que j'aille…

- Link, il y a aussi autre chose…

La blonde, d'un coup, le retint de partir si vite en lui attrapant l'avant-bras. C'était maintenant qu'elle se sentait de lui dire. De lui faire comprendre. Zelda ne voulait perdre cette occasion pour rien au monde. Intrigué, Link comprit que la princesse essayait enfin de lui partager l'origine de cette attitude qui ne lui ressemblait pas. Il se rassit en douceur à sa place, parfaitement attentif à son amie qui fit glisser la main qu'elle portait sur la manche de son vêtement jusque dans sa paume, à lui. L'instant qui suivit, le héros ne l'avait pas anticipé : en effet, ce qu'il ressentait était quelque chose qui lui était encore inconnu, il ne s'était encore jamais senti aussi vivant ; tandis que pour Zelda, elle ne comprenait pas vraiment ce qu'était cette flamme qui venait de s'embraser au plus profond d'elle-même. Elle avait décidé de laisser parler son cœur comme l'avait conseillé sa mère. Les élus restèrent ainsi un long moment, main dans la main, car ce contact chaud était plutôt agréable, au final. Link resserra son emprise sur la peau de la prêtresse royale.

- Sache que… je tiens beaucoup à toi, avoua Zelda.

Elle déplaça délicatement son pouce qui vint frôler les doigts de Link qui tremblaient un peu. Mais elle se stoppa avant qu'ils ne se touchent, laissant simplement sa main refermée au creux de celle de son ami. Néanmoins, le blond avait eu les yeux rivés sur cette action et lorsqu'il changea pour regarder son invitée dans les yeux, il y vit un regard indescriptible tant il y discernait de choses à l'intérieur. Il voyait dans le plus profond de ses iris émeraude une véritable émotion. Forte. Puissante. Ce n'était pas la première fois qu'ils se dévisageaient ainsi, mais ce jour-là, il y avait… quelque chose en plus.

- Vous ne m'avez encore jamais regardé ainsi.

Link eut un petit rire discret après avoir prononcé cette remarque qui n'avait pas laissé l'Hylienne indifférente. Puis, il se sentit soudainement rougir malgré lui. Ce qu'il se passait ? Ils n'en avaient aucune idée, c'était comme spontané, naturel. Comme s'ils avaient toujours connu cette sensation entre eux, et que ce n'était que la première fois que les deux jeunes gens prenaient le temps de la remarquer, et de la comprendre.

- Je tiens beaucoup à vous aussi, ajouta-t-il avec sincérité.

Ce fut au tour de Zelda de rougir. Au même moment où les frissons parcourent la surface de sa peau, elle retira sa main et mit fin à ce contact si unique comparé aux précédentes fois. Il n'y avait plus besoin de mots pour savoir à quoi rimait tout cela. Ils le savaient, ou du moins, les deux élus en prenaient enfin conscience… Le chevalier, déboussolé, reprit ses esprits et alla chercher son épée de légende. Il semblait être revenu à la réalité d'une seconde à l'autre, le devoir l'appelait une nouvelle fois dehors. Tandis que la princesse, elle, restait encore assise là devant son assiette, le regard dans le vide, concentrée sur les ressentis qui l'animaient, les sentiments qu'elle éprouvait, ainsi que les conséquences que cela eut sur son corps. Comme ces martèlements incessants qui tambourinaient à l'intérieur de sa poitrine et qui l'empêchaient de respirer comme à l'accoutumée.

Il s'agissait de son cœur qui s'emballait.