Chapitre 36 : Le monstre.
Impa posa sa tasse sur la table après avoir bu une petite gorgée de son contenu. Elle terminait sa boisson chaude lorsqu'on frappa à sa porte. Sa jambe encore blessée reposait allongée sur un tabouret muni d'un épais coussin, elle ne devait la faire bouger que pendant ses séances d'exercices. Séances qu'elle haïssait pour la douleur infâme qu'elles lui procuraient. Mais il le fallait pour réhabituer les muscles de sa jambe à marcher. La Sheikah savait qu'elle avait eu de la chance de s'en être sortie avec une « simple » blessure profonde dans le quadriceps, au repère des Yigas, alors elle ne se plaignait pas.
Elle pria à la personne qui venait de frapper d'entrer, il s'agissait d'un autre Sheikah qui était chargé de la surveillance de la résidence, en bas des escaliers qui menaient à l'entrée. La sœur de Pru'ha fut étonnée. Elle ne se souvenait plus que du monde pouvait venir la déranger en une journée seulement, contrairement à lorsqu'elle travaillait encore dans bureau, au château d'Hyrule où les règles étaient bien plus strictes. Il fallait dire que les habitants du village de Cocorico étaient assez heureux de retrouver leur cheffe qu'ils ne voyaient pas souvent… Elle ne pouvait pas leur en vouloir. Cependant, en analysant l'expression du garde, les informations qu'il allait lui transmettre ne semblaient pas être réjouissantes.
- Dame Impa, un homme et sa fille inconnus veulent vous voir, formula-t-il à mi-voix.
La cheffe ne fit pas directement le lien et ne vit pas quel était le problème au vu de la tête que faisait le Sheikah. Il était vrai que beaucoup de personnes venaient s'installer à Cocorico depuis quelques semaines, mais cela ne pouvait être que bénéfique pour le village et sa prospérité. Impa ne pouvait être qu'heureuse de les accueillir, surtout lorsque de nouvelles chaumières encore vides venaient d'être construites.
- Un homme et sa fille ? C'est que nous en avons des nouveaux, en ce moment.
Le garde de Cocorico haussa les sourcils et détourna le regard. Visiblement, ce n'était pas tout. Impa déglutit et comprenant que la suite n'allait pas la réjouir.
- Le père dit qu'il s'excuse pour votre jambe, déclara l'homme.
La gaieté de la Sheikah s'évapora de manière soudaine. Voilà pourquoi il n'était pas très à l'aise, Impa avait formellement interdit à quiconque de lui poser des questions ou même de parler de sa blessure. La cheffe voulait oublier cette histoire, pour de bon. Et il n'y avait qu'une seule personne pour pouvoir s'excuser de cet accident. En soupirant, elle comprit de qui il s'agissait. Par Hylia, elle avait accepté de le laisser partir et voilà qu'il venait lui rendre visite… Après réflexions, il lui avait tout de même sauvé la vie, elle ne pouvait pas rejeter Gabriel et Lysia comme ça.
- Faîtes-les entrer, décida Impa, peu enthousiaste.
L'habitant de Cocorico suivit les ordres qu'on lui avait donnés, il laissa entrer les deux nouveaux arrivants et attendit au niveau de la porte, à l'intérieur. Gabriel pénétra donc avec humilité dans la grande maison en tenant la main de sa fille. Avant même de partager son mécontentement, l'ancienne magistrate adjointe fut choquée par l'état de ses invités : vêtements salis par la terre, parfois quelques égratignures sur la peau… Ils avaient passé toute la nuit dehors, une longue et dure nuit à errer dans la nature dangereuse. Des cernes se dessinaient sous les yeux de Lysia et de son père, tout ce qu'ils souhaitaient, c'était du repos. Rien que du repos.
L'homme n'osait rien dire tant que personne n'avait encore engagé de conversation. Il s'en voulait de venir déranger son ancienne rivale, mais il n'avait pas le choix. Il y avait une certaine reconnaissance pour Impa dans le regard de Lysia qui n'avait pas pu parler à son sauveur depuis le jour où tout s'était déroulé. Et la concernée l'avait bien remarquée, seulement la présence de Gabriel chez elle lui était beaucoup plus perturbante.
- Par toutes les déesses… murmura la Sheikah en fermant les yeux.
- Dame Impa, vous devez m'écouter, déclara l'homme.
Elle l'arrêta dans la seconde qui suivit et lui dit que c'était lui qui allait l'écouter d'abord. Sa mauvaise humeur alourdissait l'atmosphère, Lysia ne reconnaissait plus vraiment la Impa douce et bienveillante qui lui avait promis de la sortir de sa cellule.
- Crois-tu que c'est seulement à cause de cette jambe que l'on m'a retiré mes fonctions de magistrate adjointe ?
En effet, Impa avait reçu une lettre venant du château d'Hyrule stipulant qu'on lui retirait son titre du fait de son inaptitude à marcher ainsi que sa collaboration avec le grand voleur Lambda. Elle avait eu de la chance de ne pas être encore interceptée, mais elle savait qu'elle ne pouvait plus retourner au château sous peine d'être enfermée dans une geôle après jugement, tout comme les autres criminels. Gabriel s'en excusa.
- Je suis conscient de tous les ennuis que je vous ai causés, prononça-t-il. Je ne suis pas là pour en rajouter une couche.
- Je n'ai plus rien à te dire, répliqua Impa, et tu n'as rien à faire ici. J'ai fait ce que j'avais à faire.
Voyant qu'elle refusait de discuter de manière catégorique, Lysia regarda tristement son père. Pourquoi était-elle aussi en colère après lui ? Et de quoi parlait-elle concernant son retrait de titre ? Bien qu'elle ne comprenait pas la totalité de la conversation des deux adultes, elle savait tout de même que la Sheikah était leur seul espoir, dorénavant, et qu'ils avaient besoin de son aide. Gabriel s'apprêtait à expliquer la raison de leur venue au village à son hôte lorsque la blonde le fit à sa place, sans même hésiter à visualiser de nouveau cette terrible vision dans son esprit.
- Nous n'avons plus de maison, madame Impa, marmonna la petite Hylienne.
La cheffe se calma et sentit un pincement au cœur suite à cette intervention de Lysia. Au vu de ce qu'il s'était produit la veille dans la ville d'à côté, Impa en conclut que cela avait un lien avec leur présence ici-même. Elle se massa quelques secondes les tempes et dut se plier à la concession et accepter de l'écouter, même si elle se doutait à présent du pourquoi Gabriel désirait la voir.
- Accompagnez-la dehors, déclara Impa au garde qui attendait derrière, en parlant de l'enfant. Le temps que je m'entretienne avec cet homme…
Soulagé, l'aîné sourit à sa fille. Il la décoiffa gentiment d'une main qui vint ébouriffer ses cheveux, comme pour la remercier d'avoir convaincu Impa. Elle lui répondit par un malicieux clin d'œil ; puis, Gabriel la laissa sortir avec le Sheikah qui ne montra aucun signe d'agressivité avec la blonde. Lysia savait qu'une ultime chance avait pointé le bout de son nez, grâce à elle. En descendant les escaliers à l'extérieur, l'ambiance du village se dévoila à elle à nouveau. Il plaisait beaucoup à la petite fille qui dévalait les marches avec un peu de maladresse et qui laissait son regard fixé sur les toitures des maisons qui l'intriguaient particulièrement.
Une fois arrivée en bas, le garde sheikah lui demanda de ne pas trop s'éloigner, afin qu'elle ne se perde pas dans le village lorsque son père aurait terminé de converser avec Impa. Lysia obéit sans contestation et attendit sagement Gabriel, les mains derrière le dos. Cinq minutes passèrent, et l'Hylienne perçut les pas d'une personne sur sa gauche. Un petit garçon s'était avancé et accroupi face à une statue en forme de grenouille devant laquelle se trouvait un épais réceptacle en pierre. Une pomme y avait été placée à l'intérieur. Lysia commença ainsi à l'épier discrètement d'un mauvais œil. N'allait-il tout de même pas s'emparer du fruit ? Le garçon, châtain, les vêtements trop petits pour sa taille, tendit effectivement son bras vers la pomme. La petite fille, de son côté, fut subjuguée que personne autour d'eux ne lui dise rien. Elle dut alors se charger elle-même de l'interrompre dans son geste en accourant vers lui.
- Tu ne peux pas manger cette pomme, l'arrêta Lysia.
Le garçon la dévisagea sans comprendre ce qu'elle lui voulait. Il ne faisait que prendre une pomme qui traînait là pour aller la laver, et la manger. Après tout, il s'agissait de son fruit préféré. Il se releva pour être à la taille de la blonde qui était un petit centimètre plus petite que lui. L'Hylien ne chercha pas les problèmes, il resta silencieux tout en attendant des explications de cette inconnue qui venait de lui adresser la parole.
- C'est une offrande, signala Lysia, personne n'a le droit d'y toucher.
Il baissa la tête pour scruter la sculpture en forme de grenouille à ses pieds, en toute innocence. L'enfant ne comprenait pas un seul mot de ce qu'elle lui racontait ; pour lui, une pomme, c'était une pomme…
- Une offrande ? C'est quoi ? finit-il par lui demander avec une voix posée.
- Aucune idée. Mais t'as pas le droit.
Ne voulant pas brusquer cette fille qui venait se mêler de ses affaires, il se résigna et renonça à manger le fruit qui le tentait pourtant beaucoup. Il y en avait peu dans sa région d'origine. Le châtain gardait une expression fermée et privilégiait le mutisme. Il n'avait jamais été un grand bavard, mais ce qu'il s'était produit ces derniers jours dans sa vie le faisait se taire davantage.
- Ah… répondit le garçon d'un air déçu.
Lysia remarqua qu'elle venait de perturber ses intentions. Elle s'en excusa, et chercha à le consoler d'une manière ou d'une autre. Ce garçon avait l'air tourmenté et n'avait même pas essayé de défendre sa position devant elle. Ce dernier fronça les sourcils et observa plus en précision le visage de la petite fille qui restait sans rien dire à le regarder, elle aussi, ce qui créa un silence entre eux. Il ne l'avait jamais vue avant ce jour, à Cocorico… Elle était la première personne qui avait l'air d'avoir son âge qu'il rencontrait ici, ce fait l'ouvrit finalement à la conversation.
- Tu habites ici ?
L'Hylienne écarquilla les yeux en se rendant compte qu'il acceptait de parler avec elle.
- Non, je viens d'arriver, dit-elle. Mais je crois que si madame Impa est d'accord, mon papa et moi, on aura une maison dans le village.
C'était bien la première fois qu'elle parlait avec un enfant de presque son âge depuis des semaines, et d'un côté, cela lui faisait plaisir. Elle croyait qu'avec toutes les horreurs qu'elle avait vécues, aucun autre enfant ne pourrait la comprendre et ne pourrait devenir ami avec elle si tout cela venait à se savoir. Des pensées qu'elle s'était empressée de partager avec son père qui la rassura de nombreuses fois à ce sujet. Et justement, lorsqu'elle vit que son interlocuteur était intrigué par le bout de bandage qui dépassait de son maillot, elle le dissimula sous celui-ci et poursuivit la discussion.
- Toi, tu habites ici ? s'interrogea-t-elle à son tour.
- Je suis arrivé il y a deux jours, expliqua le petit Hylien. C'est un Piaf qui m'a amené, j'étais tout seul et il a dit que Dame Impa pouvait s'occuper de moi.
- Pourquoi ?
Cette simple question avait suffi à le faire taire soudainement. Elle ne pouvait pas être au courant, mais cela lui avait fait monter les larmes aux yeux. Il ne se voyait pas capable d'en parler et baissa le regard timidement, en laissant Lysia sans réponse qui se sentit très maladroite d'avoir cherché à savoir des choses qui ne la concernaient pas. Pour oublier, elle lui demanda donc son nom.
- Tu t'appelles comment ?
- Arthur.
Elle lui sourit pour tenter de le faire sourire à son tour. Mais cela ne fonctionna point, Lysia supprima alors le mètre de distance qui les séparait en s'avançant vers lui. Elle voulait se rattraper suite à sa maladresse qui avait sans le moindre doute affligé Arthur, le regard plongé dans des souvenirs dont il ne désirait pas se remémorer. Peut-être lui pardonnerait-il si la petite fille lui proposait de jouer à un jeu ?
- Je m'appelle Lysia. Si tu veux, on peut jouer à quelque chose, pour te remonter le moral. Tu n'as pas l'air en forme.
- Toi non plus, à vrai dire, rétorqua-t-il.
Il n'avait pas tort, mais elle préférait oublier son cas pour l'instant et penser un peu à autre chose. Il n'y avait aucun mal à vouloir s'amuser un peu, elle espérait qu'Arthur serait d'accord lui aussi.
- Tu as quel âge ? demanda-t-elle.
- J'ai dix ans, et toi ?
Lysia se mit à bougonner en apprenant cela. Pourquoi n'était-elle jamais la plus grande ? Les gens avaient tendance à la rejeter et ne pas vouloir l'intégrer dans leurs conversations qu'ils considéraient trop compliquées pour une enfant de son âge. C'était tout bonnement injuste pour elle, la petite fille savait se montrer très mature quand il le fallait… Elle dut répondre à la question d'Arthur même si la vérité ne lui plaisait pas.
- J'en ai huit, maugréa-t-elle. Je suis toujours la plus petite, c'est pas du jeu…
- On peut dire que j'en ai huit aussi, si tu veux, proposa le garçon qui voyait que cela la dérangeait.
La blonde haussa un sourcil. Cette suggestion de sa part semblait partir d'une bonne intention. Elle y réfléchit quelques secondes. Arthur avait l'air très gentil bien qu'un peu introverti aussi, mais c'était quelque chose qui n'importunait pas Lysia ; elle qui passait sa vie à être tournée vers les autres, voir une personnalité qui différait beaucoup de la sienne la passionnait.
- Tu connais le jeu du chat ? demanda-t-elle finalement.
- Non.
- C'est simple, tu cours et je dois t'attraper.
Il passa une main derrière sa nuque, peu convaincu de l'idée. Disons qu'il n'avait pas vraiment la tête à jouer, ni même faire quoi que ce soit d'autre. Arthur restait perplexe concernant cette proposition. Mais après tout, Lysia avait l'air sympathique, elle ne lui voulait rien de mal, contrairement aux personnes qu'il avait croisées dans sa vie dernièrement. Et le sourire qui se dessinait sur son visage, il avait le sentiment qu'il devait le lui rendre, comme s'il n'en était pas autrement. Elle dégageait une aura positive et bienveillante très particulière, et le petit garçon n'en était guère indifférent.
- Je ne sais pas si… débuta Arthur.
- Allez ! Vite ! le coupa la fille de Gabriel. Je vais gagner, sinon !
Lysia l'incita à courir en le poussant dans le dos. Arthur se prêta finalement au jeu en remarquant l'engouement de celle-ci et prit d'un seul coup ses jambes à son coup, suivi de près de la blonde. Le garde chargé de surveiller l'Hylienne ne put les rattraper avant qu'il ne s'enfonce dans le village. La superficie de ce dernier n'était finalement pas très grande, alors il n'alla pas les chercher, ils finiraient bien par retrouver leur chemin…
Comme s'il avait sa vie en jeu, le châtain tentait de se cacher derrière plusieurs maisons afin de semer Lysia qui, au bout du compte, finissait toujours par le retrouver. Et ainsi s'ensuivaient rires et cris d'enfants. Les quelques villageois sur leur route durent libérer le chemin aux deux jeunes gens qui passaient brutalement près d'eux. Mais Arthur commençait à fatiguer, et sa partenaire de jeu ne paraissait pas s'épuiser… comment faisait-elle ? Il n'en savait absolument rien, elle avait pour sûr beaucoup plus d'endurance que lui. Ensuite, il faillit passer en travers d'un champ de citrouilles au moment où un Sheikah propriétaire de ce petit bout de terre le rappela à l'ordre. Le garçon dut s'arrêter en pleine course, il dérapa sur une courte distance et manqua de tomber avant de devoir changer de direction. Malheureusement pour lui, la blonde le rattrapa et s'empara de son bras pour lui faire comprendre qu'il avait perdu.
- Je t'ai eu ! s'exclama-t-elle, essoufflée mais fière d'avoir gagné.
- Tu cours vite…
Lysia ne démentit pas cette affirmation, elle rit en se moquant gentiment de l'état dans lequel elle avait mis le garçon : trempé de sueur. Le concerné ne put que rire à son tour, timidement. Puis, elle remarqua un objet qui était tombé de la poche de l'Hylien en freinant face au champ labouré. Ses yeux brillèrent lorsqu'elle constata qu'il s'agissait d'une statuette en bois de la déesse Hylia. Incroyable, c'était… exactement la même que la sienne. Elle était sculptée de la même manière, elle était identique.
- Hé ! Mais… c'est à toi ? s'écria la petite fille.
Arthur regarda dans la direction pointée du doigt par sa nouvelle amie, vers le sol. Il s'accroupit et récupéra son bien en acquiesçant.
- Oui, dit-il.
- J'avais la même ! Mais… on me l'a volée… C'était mon jouet préféré…
Un long silence s'installa, Arthur fut pris au dépourvu. Il alternait entre regarder sa statuette et l'expression attristée de la petite fille qui se remémorait le jour où ce Yiga s'était emparé de ce qu'elle avait de plus précieux. Un cadeau à la valeur sentimentale hors normes, offert par son oncle. Il comprenait que ce jouet était quelque chose de très important pour elle, plus que lui. Préférant continuer de la voir sourire et joyeuse, l'Hylien tendit alors le bras.
- Tiens.
Étonnée d'un tel geste, Lysia restait bouche bée.
- Quoi ? Tu me la donnes ? Mais pourquoi ?
- Je ne joue plus vraiment avec, expliqua le petit frère de Brad, tu peux la prendre, si tu veux.
La blonde s'empara de la statuette avec délicatesse, cette déesse lui rappelait de nombreux souvenirs. Ce n'était peut-être pas la même que celle qu'elle avait perdue au repaire des Yigas, mais elle y ressemblait de près et elle fut très touchée de la générosité du garçon. C'était… un cadeau merveilleux pour elle.
- C'est gentil, dit-elle, mer… merci beaucoup.
- Tu es gentille. J'espère que tu resteras ici.
Ces mots la firent sourire une fois de plus, tout comme lui. Ce garçon venait de nulle part, seul, et lui donnait son jouet sans demander de lui rendre la pareille. Lysia serra la statuette contre elle et avec entrain, elle lui répondit :
- J'espère aussi.
Durant tout ce temps durant lequel les deux enfants avaient joué, Gabriel et Impa, eux, avaient entamé leur discussion. Dans la pièce maîtresse de la résidence de la Sheikah, le père restait debout et observait l'imposante toile accrochée au mur, derrière son hôte. Il ne s'était jamais senti aussi mal à l'aise de toute sa vie mais il n'avait pas le choix. Impa était, d'un côté, son seul et dernier espoir dorénavant. Lui et sa fille n'auraient pas pu voyager plus loin en raison de la grande fatigue qui les animait depuis plusieurs heures maintenant. Le village de Cocorico s'avérait être la destination la plus proche.
Gabriel s'expliqua en premier tandis que l'ancienne magistrate adjointe fixait sa tasse de lait chaud qu'elle venait d'ingurgiter tout en entier. Elle se devait de recevoir cet homme même si cela ne lui plaisait pas vraiment. Impa relativisa, prit sur elle et l'écouta avec un air indifférent.
- J'aurai voulu disparaître de vos vies, je vous le jure, débuta l'aîné. Vivre encore quelques années avec Lysia pour oublier tout ça. Avant de lui raconter pourquoi une troupe d'hommes est à mes trousses dans tout le royaume. Mais vous n'avez pas idée de ce qu'il vient de se produire chez…
- Les informations me parviennent très vite, l'interrompit la Sheikah. Vous étiez à l'Étape d'Hyrule cette nuit, n'est-ce pas ?
En effet, elle était déjà au courant de tout. Il ne devait plus rester grand nombre de choses dans cette ville à présent. L'incendie n'avait pas été stoppé, personne n'avait eu le temps de s'en occuper à temps ; le feu s'était répandu et le père n'osait même pas penser à l'allure de l'Étape après le passage des flammes. C'était comme si une partie de sa vie en lui avait été brûlée, elle aussi. Un sentiment douloureux au plus profond de son être.
- J'y… habitais… bégaya l'Hylien.
Voilà qu'elle apprenait de sa bouche où vivait l'ancien voleur intrépide qu'il était autrefois. Par Hylia, si elle l'avait su quelques jours plus tôt, cela aurait bien pu changer absolument tout le cours des choses… Impa se redressa difficilement sur sa chaise à cause de sa jambe droite, puis fit remarquer l'aspect miraculeux de cette situation à Gabriel.
- Vous avez une chance inouïe de vous en être sortis, dit-elle.
- Je sais, répondit l'homme en soufflant.
Elle attrapa un crayon et nota quelques lignes sur un carnet ouvert, disposé devant elle sur la table. Cela semblait être un bilan, ou une liste plutôt. Une sorte de répertoire peut-être même, Gabriel ne voyait guère de quoi il s'agissait depuis sa position mais la façon dont l'ancienne magistrate adjointe écrivait l'intriguait. Impa avait ajouté deux lignes si rapidement que son écriture était presque illisible. Et ce, avant de refermer le carnet aussitôt et de dévisager ensuite l'homme dans les yeux.
- Tu n'as nulle part où aller et tu souhaites que je t'héberge à Cocorico pour ne serait-ce que quelques jours… affirma-t-elle avec certitude.
Il se demanda sérieusement si elle avait la capacité de lire dans ses pensées, il venait exactement pour cette raison. Gabriel confirma ses dires.
- C'est l'idée.
- Assieds-toi, lui ordonna soudainement Impa.
Le frère d'Alan s'avança lentement jusqu'à un tabouret autour de la même table centrale et s'y assit. Il joignit les mains devant son visage en se dissimulant derrière celles-ci avant d'écouter la suite. L'air sérieux de la Sheikah n'était pas pour le rassurer, on aurait dit qu'elle allait lui annoncer une mauvaise nouvelle. Tout bien réfléchi, cela ne voulait rien dire, elle avait toujours eu le même visage lorsqu'elle s'adressait à lui. Mais dans cette situation, cela rendait Gabriel encore plus anxieux.
- Link m'a dit que tu comptais te rendre à ton procès.
C'était vrai, il avait dit ça… même si son point de vue là-dessus avait tout de même évolué depuis. Impa se pencha légèrement en avant en tentant de cerner ses intentions. Cette « sage » décision prise beaucoup trop vite avait complètement choqué la Sheikah. Peut-être qu'en se rendant lui-même à son jugement, l'ancien voleur Lambda souhaitait montrer au royaume entier qu'il avait changé, qu'il ne représentait plus aucun danger. Mais non ! De la folie, voilà ce que cela représentait pour elle, cette idée était tout de même beaucoup trop risquée…
- Gabriel, c'est une plaisanterie ? s'enquit de savoir la cheffe.
Il rentra sa tête dans ses épaules, comportement qu'il n'avait jamais adopté dans sa vie jusque-là. Il pensait qu'Impa serait réjouie de savoir qu'il se rendrait lui-même au château, bien qu'il ne le désirait plus vraiment. Mais ce fut tout le contraire, la Sheikah ne l'avait pas laissé partir pour qu'il finisse par se jeter dans la gueule du loup ! C'était une ultime seconde chance qu'elle lui avait faite, il ne devait pas la gâcher.
- Tu sais qu'ils te tueront, au moins ? demanda Impa, presque en colère.
En fin de compte, Gabriel ne savait plus ce qu'Impa attendait de lui pour s'excuser. Peut-être qu'elle n'attendait rien, qu'elle ne pourrait jamais entièrement lui pardonner ses agissements passés. Le père restait muet pour le moment et laissait son hôte dire ce qu'elle avait à dire. Après un long soupir et un regard vers sa blessure à la jambe, la sœur de Pru'ha et Rodric se racla la gorge et lui expliqua pourquoi il ne devait point se rendre là-bas, au château d'Hyrule. Et la raison était évidente pour Impa.
- Écoute. Je ne pourrai jamais oublier tout ce que tu m'as fait endurer par le passé. Jamais. Mais je ne pourrais encore moins oublier… le courage et la détermination dont tu as fait preuve pour sauver ta fille.
Elle marqua une pause qui alourdit l'atmosphère.
- Je me fiche bien de ce que tu comptes faire de ta vie, mais je t'interdis de la laisser, elle, en allant te rendre pour tes anciens crimes, tu entends ? Ce serait la pire des choses à faire. Elle a besoin de toi. Entre le faux pardon d'Hyrule tout entière et le bonheur de ton enfant, je pense que ton choix est vite fait, non ?
Oui, bien sûr, c'était bien cela qui l'avait fait changer d'avis. Peu importait ce que l'on pouvait penser de lui. Il pouvait rester un voleur, un meurtrier même aux yeux du monde, tant qu'il pouvait continuer à aimer Lysia comme un père et une mère aimaient leur enfant, tout le reste n'était que poussière dans son esprit. Des choses sans la moindre importance comparées à sa fille en personne. La femme, autoritaire, le pointa alors du doigt.
- Promets-moi de ne jamais lui faire ça, insista Impa. Jamais. Et vous pourrez rester ici autant de temps que vous le voudrez. Pour la vie même, si vous le désirez.
Cette réaction toucha Gabriel qui venait de reprendre ses esprits. Que lui avait-il passé par la tête pour vouloir se rendre à son procès ?! Avait-il au moins pensé à elle ?! Il se sentit honteux, et indigne. Il voulait remercier la Sheikah de lui avoir ouvert les yeux, il avait déjà fait assez d'erreurs comme ça… Abandonner Lysia… Vu de cet angle, quelle idée atroce !
- Oui, vous avez raison, accepta le père. Je vous le promets.
La cheffe fut soulagée. Cette enfant… depuis le jour où elle l'avait vue, enfermée derrière des barreaux de fer, dans cet endroit cruel au fin fond de la vallée de Caltice, Impa avait su qu'elle devait faire quelque chose. Certes, apprendre qu'il s'agissait de la fille du voleur Lambda avait été un véritable choc, cela ne changeait rien à la donne. Lysia était une petite fille qui avait vécu des choses que personne ne pouvait comprendre. Ce fut lorsque la cheffe constata de l'eau dans les yeux de l'homme qu'elle se rendit compte du changement crucial chez lui, elle n'avait jamais vu Lambda pleurer, voilà qui était donc une preuve remarquable. Impa eut un doux et discret rictus.
- C'est certain, tu n'es plus le « grand voleur Lambda » … marmonna-t-elle en exagérant ces derniers mots. Quel nom stupide et égocentrique tu avais choisi…
Gabriel n'en disait pas moins.
- Je n'aurais jamais cru dire ça un jour mais… je suis heureuse de vous voir sains et saufs, tous les deux.
- Dame Impa, merci infiniment. Pour tout. Pour moi, et pour elle. Je ne saurai comment…
- Cesse de me remercier. Tu as de la chance que l'affiche avec ton visage n'ait pas circulé par ici. Alors va rejoindre ta fille pour lui annoncer la nouvelle avant que je ne change d'avis.
Il se dirigea vers la porte, un poids sur les épaules en moins. Gabriel imaginait déjà la tête de Lysia en lui apprenant qu'il allait pouvoir vivre ici, sains et saufs. Cela le rendait si heureux qu'il avait envie de sauter au plafond. Mais avant de sortir à l'extérieur, il se retourna une dernière fois vers son hôte.
- Une dernière chose. Auriez-vous un cheval à me prêter ? Je suis désolé, je n'ai pas d'argent sur moi, mais je dois me rendre à Écaraille dans la semaine.
- Écaraille ? s'étonna Impa. Que comptes-tu aller faire à Écaraille ces temps-ci ?
Ses intentions ? Retrouver et s'expliquer sérieusement avec Madeline. Mais ne préférant guère parler de sa bien-aimée avec la Sheikah, il ne lui dévoila pas la vraie raison qu'il voulait garder pour lui.
- Une affaire personnelle, trouva-t-il à dire.
- Tu comptes encore faire voyager Lysia aussi loin après cette catastrophe ?
Lysia… C'était une excellente question… D'un côté, s'il l'emmenait avec lui, il lui permettrait de revoir sa mère. Ce qu'elle désirait tant. Mais il avait également peur que cette dernière ne la détruise encore plus si elle refusait de la voir. Le père ne pourrait prédire la réaction de Madeline, il ne savait même pas s'il la trouverait là-bas. De ce fait, Gabriel voulait lui parler en privé avant toutes retrouvailles mère-fille. Pour s'assurer du bon déroulement des choses.
- Non, justement, répondit-il, elle devrait rester ici. J'espérais aussi que… vous auriez pu vous occuper d'elle le temps de mon absence.
Impa n'était pas dérangée par ce service, mais elle préférait faire les choses une par une et éviter d'accepter toutes ses demandes d'un seul coup.
- Nous allons dans un premier temps vous trouver un toit au village. Quant à ta requête, j'y réfléchirai.
- Merci. Je vous revaudrai ça.
Sur ces mots, le père prit le chemin de la sortie et rejoignit sa fille, fière de lui montrer la statuette qu'Arthur venait de lui offrir avec tant de bonté de sa part. Gabriel fut transporté par l'ambiance de ce lieu et en oublia même la situation de son frère, qui, pour lui, était toujours corrompu. Non, rien de tout cela ne lui vint à l'esprit ; c'était comme un rêve, le sourire sur le visage des enfants, le village chaleureux et prospère qu'était Cocorico, et cette brise douce de Necluda qui leur caressait la peau…
Il se sentait revivre.
- Nell, est-ce que tu m'entends ?
Bien qu'elle respirait de nouveau et que son cœur battait, la jeune femme restait inconsciente, ne répondant pas à Alan qui séchait encore ses larmes. Dans la nuit noire, au centre de l'amphithéâtre d'Hyrule, il prit la main de Nell et lui demanda de serrer la sienne si l'Hylienne parvenait à l'entendre sans pouvoir lui répondre de vive voix. Mais rien n'y fit. Alan savait qu'un miracle venait de se produire, que la déesse en personne avait sauvé la vie de son amie. Ne tarde pas… Voilà tout ce qu'il avait entendu durant cette intervention divine. L'oncle ne mit que quelques instants pour comprendre ce que cela stipulait.
Nell ne réagissant guère, Alan décida de l'amener ailleurs, là où l'on pourrait la soigner. Il passa le bras droit de la voyageuse derrière sa nuque, soutint son dos et ses genoux des siens, et se releva avec plainte avec elle. Il ne savait pas s'il allait pouvoir réussir à s'envoler avec le poids d'une personne en plus du sien, mais il fallait tenter le tout pour le tout. Il regarda quelques secondes le visage pâle de l'inconsciente dans ses bras et se décida.
- Très bien, je vais t'emmener dans un endroit sûr. Accroche-toi, lui dit-il, la voix encore tremblante.
Au moment de rejoindre les airs, Alan sentit une présence derrière lui. La colère ne tarda pas à l'envahir à nouveau, mais cette fois-ci, il sut se contenir. Pour lui, la vie de Nell était plus importante que de se venger de Brad, l'heure était venue de s'occuper des choses qui importaient vraiment. Après avoir accompagné Nell dans un village pour la soigner, il irait immédiatement chercher son frère pour le prévenir qu'il était en danger. Le chef de l'Armée des Fidèles l'interpella mais Alan n'en avait que faire.
- Tu crois pouvoir t'en tirer avec autant de facilité ? Je te retrouverai, Alan. Et je te tuerai.
L'oncle le dévisagea.
- Souviens-toi bien de qui est ton véritable ennemi, Brad.
Soudain, il s'envola avec Nell dans ses bras dans une traînée noire. Le brun mourait d'envie de le faire payer pour sa trahison, mais quelque chose le retenait ici-même, dans cette arène si emblématique du royaume. Là où les plus grands épéistes avaient autrefois l'honneur de s'entraîner. Brad tourna la tête vers l'arche qui faisait office d'entrée au bâtiment. Elle y dévoila tout à coup une silhouette encore floue qui marchait dans sa direction en son centre. La barrière de corruption n'avait pas semblé la freiner. La personne avait une démarche déterminée et ne rencontra aucun obstacle sur sa route. Ce qui était relativement humiliant pour le corrompu et son sortilège qu'il avait instauré en ces lieux.
L'ancien chevalier ricana pour dissimuler la peur qui s'installait par moments en lui. Un seul être était capable de traverser la corruption sans la moindre difficulté : le porteur de la lame purificatrice en personne. Seul, livré à son destin, Link avançait sans la moindre hésitation vers son rival depuis des années. Il affichait un regard noir et son front ridé témoignait de sa haine qu'il portait envers lui. Le héros avait désormais la réponse concernant son impulsivité excessive lorsqu'il s'adressait au brun. Ganon était en lui, l'élu ne faisait que le percevoir, et ressentir son aura... Mais à présent, équipé de son épée et du bouclier d'Hylia, rien ne pouvait l'arrêter. Cette nuit allait et devait être la dernière du corrompu. Pour la sécurité d'Hyrule.
- Bien, je crois que l'heure a sonné, s'exclama Brad.
Le blond s'arrêta à un mètre de son ennemi, immobile. Il ne montra pas le moindre signe d'agressivité, pas même dans ses yeux. Brad restait calme, il savait que ce moment arriverait, un jour ou l'autre. C'était exactement comme lors de leur première confrontation, ils étaient seuls, dans la nuit paisible perturbée par les bruits métalliques des lames qui s'entrechoquaient encore et encore.
- Bonsoir, Link.
Le concernée ne répondit pas. Brad ignora cette impolitesse de la part du prodige qui n'allait certainement pas rentrer dans son jeu pour lui faire plaisir. Link était là pour le tuer, point. Et cela ne lui plaisait déjà pas d'ôter la vie à un être humain, alors il n'était pas d'humeur à faire durer la situation. Mais dans un premier temps, son ennemi désirait juste dialoguer.
- Je pense que tu savais pertinemment que j'étais au courant de ton arrivée ici-même, songea Brad. Mais il est trop tard. Mon Armée a déjà été déployée.
- Autrefois, je ne voyais qu'un idiot que je détestais par-dessus tout, sans raison, répliqua Link, mais tu n'aurais pas fait de mal à qui que ce soit. Aujourd'hui, je vois le Mal absolu rien que dans tes iris. Je n'ai plus d'autres choix, Brad.
Le brun baissa le regard et s'essuya les mains sur son armure salie de boue. Cette voix dure, ce visage jeune et ces yeux bleus… Brad se remémora les nombreuses fois où il l'avait abordé au camp militaire, cette bonne vieille rivalité qui avait toujours existé entre les deux jeunes hommes. Le bon vieux temps, se disait-il. Ces simples disputes entre deux chevaliers… personne ne se doutait qu'il s'agissait en fait de l'élu des déesses qui interagissait avec Ganon, de manière indirecte. Le corrompu soupira, laissant un semblant de voile mélancolique lui recouvrir le faciès.
- C'est regrettable, prononça-t-il. Laisse-moi te raconter une petite histoire, tu veux ?
Link faisait attention au moindre geste effectué par son rival qui commença à faire les cent pas autour de lui. Le héros décida de le laisser parler, mais il plaça une main sur le manche de l'épée de légende, prêt à riposter à une offensive qui pouvait le prendre par surprise. Le blond suivit Brad du regard pendant qu'il se mettait à compter son récit.
- Un jour, alors qu'un simple et prétentieux Hylien passait un agréable séjour au château d'Hyrule loin de sa famille pour le jour de son adoubement, il y avait deçà trois ans, ce dernier se promena dans de sombres couloirs du château, ceux que personne n'empruntait jamais. C'était la première fois qu'il venait dans la forteresse, et il s'y était perdu. Bien trop perdu. Ne savant pas où il allait, plusieurs gardes, au fond d'un couloir sans fin, lui interdirent d'aller plus loin et lui ordonnèrent de faire demi-tour. Mais devant cette imposante porte ancienne faite de pierres étranges, la grande curiosité du chevalier était plus forte qu'ils ne l'imaginaient, alors il fit en sorte plusieurs jours plus tard de poursuivre son chemin dans ce tunnel lugubre.
Brad marqua une courte pause pour s'assurer que son interlocuteur était toujours à son écoute, puis il reprit sur un ton plus haut et chantant à l'aide d'une voix modulée. Le bruit de ses pas contre le sol se répétèrent encore et encore dans l'esprit de Link, concentré sur ses paroles et son comportement plus que déroutant.
- Qu'avait-il découvert dans cet endroit obscur ? Une chose bien trop unique. Une chose qui le stupéfia à l'instant même où il avait posé les yeux dessus. L'entrée ancienne donnait sur un gigantesque escalier en colimaçon creusé à même la roche qui s'enfonçait dans les tréfonds d'Hyrule, à des mètres et des mètres sous le château. Et arrivé au bout du bout, le chevalier qui avait réussi à duper les stupides gardes royaux censés garder ce passage secret, se retrouva dans une grotte aux murs bien étranges. Des dessins, sculptures, pierres luisantes… Bref, il y passa des jours ; des jours à avancer, loin dans cette cavité, jusqu'à tomber nez à nez avec ce qui fait sa force aujourd'hui.
Brad s'approcha de l'oreille de l'élu et lui chuchota la suite de l'histoire.
- Une piètre momie desséchée depuis des années.
D'un violent pas en avant, le capitaine de la garde l'incita à reculer s'il ne voulait pas finir en miettes à l'instant même, ce qui le fit se moquer ouvertement de cette provocation de la part du héros. Brad cessa de tourner autour de son adversaire redoutable et lui fit pleinement face pour terminer son histoire, plus qu'intéressante.
- Le soldat savait que ce lieu était interdit de tous, surtout pour l'aura malsaine qu'il dégageait. Qui avait pu relier ce lieu au château ? Et pourquoi avoir construit le château lui-même au-dessus de cet endroit aussi morbide et maléfique ? La réponse devait se trouver bien des siècles avant notre ère… Le chevalier dégaina alors son épée et s'approcha du cadavre au centre de la salle dont la position paraissait figée d'une façon très particulière : courbé vers le ciel. Il s'approcha, certes, mais de trop près. Et son imprudence eut raison de lui.
Il adopta une voix voilée qui démontra une importance plus poussée sur la suite de son monologue.
- Une vague de gaz rougeâtre se dégagea de la momie et attint le chevalier qui fut projeté contre un mur avant de voir son corps se transformer. L'aura pénétra en lui par les pores de sa peau, par sa bouche, ses oreilles, ses yeux… Puis, il tomba inconscient. Comme mort, sauf qu'il ne l'était pas. En se réveillant, la victime du Mal en personne n'était plus la même. Le Seigneur avait pris le contrôle de son esprit, et ce ne fut qu'au bout de trois années à vivre dans son corps d'humain que Ganon décida de passer à l'action, lorsque sa résurrection n'allait plus tarder…
Il avait terminé ses révélations dans lesquelles Link comptait bel et bien retenir les informations importantes. Bien entendu, ce récit n'était rien d'autre que le passé du corrompu, annihilé par l'emprise de Ganon il y avait trois ans maintenant. Il serra les poings et ancra son regard dans celui de Link, un véritable duel à distance entre leurs deux iris se mit en place.
- Je suis le tout premier fidèle de Ganon de cette ère. Car il m'a offert des pouvoirs incomparables. Je suis et serai son fidèle serviteur, à jamais.
Le héros ressentit l'atmosphère s'alourdir.
- Dites-moi, Héros d'Hyrule. Que comptez-vous faire de moi ?
- Comme tu l'as dit, il est trop tard. Trop tard pour te sauver de l'emprise du Fléau. Alors…
Il dégaina la lame purificatrice de son fourreau, et son éclat brilla dans la nuit, comme une étoile brillait dans le ciel. Brad fit un pas en arrière, fixant ce tranchant si particulier et la forme de cette épée pour laquelle il développait une haine sans pareille. Voilà la seule arme dans ce monde capable de lui faire du mal, et de l'anéantir. Il y avait de quoi avoir une certaine frayeur. Chose qui arriva.
- Bonsoir, Fay… salua Brad. Vous êtes toujours aussi… effrayante.
- N'essaie pas de fuir, cette fois-ci.
- Je ne compte pas m'enfuir, rassure-toi.
À son tour, Brad sortit son épée de chevalier qui éleva en diagonale, dans la prolongation de son bras. Link fléchit les jambes et se munit de son bouclier, paré pour l'un des plus grands combats qu'il allait devoir mener dans sa vie, pour sûr.
- Je vais plutôt te faire goûter à... débuta son ennemi qui ne termina pas sa phrase.
Il effectua quelque chose plus que déroutant qui surprit l'élu. Le brun avait lâché son épée qui avait bruyamment percuté le sol.
- …l'entièreté de mes dons ! finit-il en grognant sauvagement.
Pris de convulsions, l'ancien soldat tomba par terre et respira d'une manière plus rapide et bruyante. Une bête semblait vouloir sortir de son corps, bien trop à l'étroit pour rester cachée à l'intérieur d'un humain. Link prit son courage à deux mains, il restait spectateur de cette scène terrifiante qu'était la métamorphose pure et dure d'un Hylien sous le contrôle du Fléau. Puis, Brad se redressa. Toute sa chair fut recouverte de corruption en quelques instants seulement. Ses bras avaient doublé de taille et traînaient au sol, ses mains obtinrent des griffes acérées et gagnèrent un volume plus conséquent. Son visage, quant à lui, était méconnaissable, il avait dorénavant de grands yeux rouges ainsi que des dents noircies. Son armure n'était plus visible sous cette couche de corruption, et à chacun de ses souffles, de la malice était expulsée avec l'air qu'il expirait. Brad s'était transformé en un véritable monstre féroce et répugnant au corps disproportionné.
- Je suis sans masque cette fois-ci. Alors regarde-moi bien dans les yeux quand je t'arracherai les tripes par la seule force de mes mains ! Je veux voir la mort s'emparer de ton être et de celui de la prêtresse de ce royaume dont l'avenir sera bientôt le nôtre…
Sa voix… Par Hylia… sa voix avait atrocement changé. Le héros pensait entendre un démon lui parler. La créature maléfique en face de lui leva un de ses longs bras vers Link, époustouflé par la grandeur de ce monstre, et ses longues griffes frôlèrent le visage de ce dernier. Ni une ni deux, l'élu ne se fit pas déconcentrer par cette vision horrifique qu'il avait devant lui, il fendit l'air en diagonale avec sa lame blanchâtre pour le repousser. Cela fit glousser Brad.
- Quelle idée stupide j'ai eu de m'allier avec un voleur pour mettre la main sur toi, alors qu'il me suffit d'un seul geste pour te détruire…
- Qu'est-ce que tu attends, dans ce cas ? le provoqua Link.
Dans un rugissement de bête féroce, Brad asséna un premier coup en direction de son adversaire. Ses armes ? Ses griffes, aussi déchirantes que des couteaux. Link plaça d'une précision remarquable son épée pour le stopper et riposter d'un coup d'estoc afin de prendre l'avantage. Mais les bras du monstre étant beaucoup trop longs pour atteindre le buste de celui-ci, il fallait opter pour une autre technique. Quelque chose qui permettrait au blond de s'approcher de lui sans danger. Il eut une idée… Ses membres avaient beau avoir grandi, cela les rendait donc plus vulnérables. Il fallait qu'il les coupe pour diminuer la portée du corrompu. Il n'eut guère le temps de réfléchir plus longtemps, son ennemi lança de nombreux projectiles de malice qui furent détruits au simple contact avec le bouclier d'Hylia. Link se défendit de plusieurs frappes de la même manière puis lorsque Brad prépara un dernier coup, le héros retira soudainement son bouclier pour le remplacer par l'épée de légende. La créature empoigna malencontreusement la lame du héros et sa large et grande main fut blessée par l'arme qui aspira la corruption qui venait à elle. Le fils de Maëlle et de Daniel lâcha un long cri de douleur.
Brad prit sa forme spirituelle, une gigantesque masse de malice s'éleva dans les airs et se rua de toutes ses forces vers le héros qui bloqua cette offensive difficilement en s'agenouillant, son corps ainsi protégé par son bouclier de manière complète. La force exercée sur le métal le fit reculer de plusieurs mètres et Link serra les dents pour résister le plus possible. Ce ne fut que lorsqu'il sentit la masse démoniaque perdre en puissance qu'il esquiva sur le côté, éleva son arme et l'abattit sur le corrompu. La lame purificatrice absorba le maximum de corruption possible pendant que l'Hylien dessinait un arc de cercle vers le haut avec son épée. Il perçut les hurlements atroces de Brad suite à ce geste qui lui avait fait perdre beaucoup d'énergie. Le monstre reprit son physique qui poussait presque au dégoût chez l'élu des déesses, ses griffes avaient rapetissé ainsi que ses bras. Ce constat le mit dans une colère noire et il enchaîna trois coups puissants que Link contra trois fois, en étant dans l'obligation de reculer malgré tout. Il fallait oser… Il ne fallait plus tergiverser et attaquer le premier, sinon, il se fatiguerait comme ça, à encaisser encore et encore les attaques de la créature horrifique.
Link ferma les yeux un instant, il laissa faire ses pensées, il les laissa aller chercher le courage au plus profond de lui pour se dresser devant Brad. Ce fut à la princesse qu'il songea. Il vit son visage dans son esprit, il se devait d'oser, pour que les efforts qu'elle avait fournis et ceux qu'elle fournirait encore ne soient pas vains. Il imagina Zelda sourire. Et l'instant suivant, Link repoussait une énième attaque et courait en direction de Brad puis parvint à lui sectionner les deux bras. Il avait fait preuve de rapidité et d'efficacité sans noms, le corrompu n'avait guère eu le temps de réagir. C'était comme si… le temps s'était ralenti, figé pour lui… Le bout des membres coupés s'étala au sol, il n'y avait même pas d'os dans cette partie prolongée de ses bras, ce n'était que de la corruption qui fut aspirée directement par l'épée de légende.
- Sale pourriture ! hurla le monstre.
Link ne perdit guère cette opportunité. Il profita de cet instant de faiblesse de Brad pour pointer sa lame vers lui et attirer son corps entier vers elle. La pointe pénétra de quelques millimètres dans son abdomen, et il hurla à la mort… L'épée s'enfonça davantage, de maintenant un centimètre… puis deux, et trois. Le tout en faisant émanait une lumière divine de son ventre. Et plus elle pénétrait, plus il criait et ahanait… La lame ne tarda pas à sortir dans le dos du monstre, Link devait tenir cette position aussi longtemps que possible mais l'absorption était tellement importante que l'épée se retira d'elle-même du corps du corrompu pour prendre le temps de détruire la malice qu'elle avait déjà en elle et ne pas en être surchargée. Le rival s'écroula par terre, sa forme bestiale et sauvage disparut de manière progressive, Brad retrouva alors son corps d'Hylien normal. Le ventre littéralement troué, il avait une respiration non régulière et saccadée, Brad fit mine de recouvrir sa blessure de ses deux mains. Le héros s'approcha, pensant qu'il était définitivement sauvé de toute corruption, mais il en fut autrement.
Le blessé s'empara de son épée restée au sol, se releva, et entama un second combat avec le reste des forces qu'il avait encore, un combat d'épéistes pur, cette fois-ci. Le brun démarra, tenant à peine sur ses deux jambes, avec un coup que Link bloqua en plaçant son épée à l'horizontal. Ce dernier reprit l'avantage en attaquant dans la diagonale droite, puis celle de gauche, et ainsi de suite. Des frappes puissantes et pratiques pour faire reculer son adversaire… Brad n'avait qu'une main pour combattre, la douleur s'emparait peu à peu de lui. Son corps corrompu n'arrivait plus à se régénérer, ce fut à partir de là que Link comprit qu'il allait mourir de lui-même, peut-être n'allait-il même pas avoir besoin de lui porter de coup fatal. Cependant, le chef de l'Armée ne lâchait rien malgré son état : il porta un coup bas, lacérant l'air au niveau des jambes du héros pour tenter de déséquilibrer, Link esquiva furtivement et opta pour une offensive sur le flanc gauche de Brad qui encaissa durement les frappes de son ennemi.
Mais d'un coup de pied, le corrompu visa le bas du ventre du blond qui reçut vivement la douleur sans le voir venir. Il en lâcha son bouclier et souffla en posant une main au niveau de la zone atteinte. Link dut repousser de nombreuses fois l'épée tranchante de Brad mais celui-ci devenait de moins en moins menaçant. Sur une distance de dix mètres environ, il lui porta des coups, dans tous les sens, tous bloqués les uns après les autres. Le sang avait recouvert ses mains, Brad n'en pouvait plus. Il s'époumona en tombant littéralement dans les bras du héros qui le retint brusquement avant de l'allonger doucement sur le sol, sur le dos. Le brun regardait le ciel, essoufflé. Par moments, il se sentait partir mais revint à la réalité à chaque fois avec plus ou moins de difficulté.
- On arrête là, déclara Link. Je peux t'offrir une mort rapide et t'empêcher de souffrir plus longtemps si tu le souhaites.
Aucune réponse, il n'y avait que le bruit de son long souffle, rude. Puis, Link s'agenouilla à côté de lui en constatant qu'il souhaitait lui dire quelque chose, des derniers mots avant de passer dans l'au-delà. Il eut alors un large filet rougeâtre qui s'étala sur le sol, formant un grand cercle tout autour de la victime prête à mourir, et Brad posa ses iris gorgés de rouge sur le héros, impassible.
- Quatre… jours… gloussa-t-il.
Il ne comprenait pas ce qu'il essayait de lui dire, mais il savait, à ce moment précis, qu'il s'agissait du véritable jeune homme derrière cette aura maléfique qui l'avait animé durant trois années consécutives qui lui parlait. Il pensa à sa famille qui était venue le voir, lui, capitaine de la garde, en demandant où était leur fils, disparu depuis trois ans, avec le désespoir qui voguait dans leurs yeux… Il se souvint également du jour où il avait dû annoncer à ses parents la triste nouvelle… Malgré tout, des gens l'aimaient sur cette terre, et Link l'avait tué. Le blond ne devait pas s'en vouloir, il en était ainsi, sinon la situation aurait été pire. Il devait mourir.
Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Link ne perçut plus aucune haine envers lui, il voyait juste un chevalier comme les autres. Cela l'attrista de devoir le laisser partir ainsi, mais il était bien trop tard. Ganon avait déjà fait bien trop de mal à Hyrule par le biais de son existence, à présent, c'était peut-être des vies qui venaient d'être sauvées, car l'Armée des Fidèles n'avait plus de chef. Leur membre le plus puissant, celui qui avait été en contact direct avec la source du Mal, avait été éliminé pour de bon.
- Brad, je…
Link ne put terminer sa réponse que son interlocuteur se rua une ultime fois sur lui en en hurlant toutes ses tripes et en lui attrapant les épaules, souhaitant renverser la situation et le faire chuter. Malheureusement pour lui, la seconde qui suivit, le blond n'eut d'autres choix que de lui transpercer la cage thoracique pour mettre fin à cet acharnement inutile qui ne faisait que le faire souffrir. La lame se planta au niveau de son cœur, et celle-ci brilla encore plus fort, de mille feux, en aspirant toute la corruption présente. Brad écarquilla les yeux, retombant sans violence avec l'aide du prodige, désormais mort.
C'était le coup de grâce.
- Pour le bien d'Hyrule, prononça Link sur un ton calme.
Le silence était morose, et mortel. Le héros ferma les yeux, l'air indifférent. Il entendit des chuchotements fomenter des mots incompréhensibles qui se déplaçaient autour de lui, dans le vent. C'était l'esprit de Ganon qui s'était enfui du cadavre du chevalier. Et en effet, lorsqu'il releva la tête, un imposant nuage de malice planait dans tout l'amphithéâtre lugubre, en tenant sa source de la poitrine de Brad. Une scène cauchemardesque mais poignante qui témoignait du mal qui avait été vaincu.
- Repose en paix, dit-il, peu satisfait d'avoir dû tuer un simple Hylien, peut-être trop sûr de lui et curieux, certes, mais qui n'avait pas mérité un destin aussi funeste que celui-ci.
