Chapitre 38 : Chute.
Je sens une puissance maléfique. Une énergie mauvaise jaillissant de cette grande bâtisse même. Une soif de destruction. Une sauvagerie sans nom.
Hyrule court un grand danger. Les légendes ne sont guère de fausses rumeurs. La terre porte les signes de la résurrection imminente de Ganon, le Fléau. Mais dans ses entrailles, elle cache également le moyen de le juguler.
Deux décennies tout au plus. C'est le temps que les déesses ont accordé au royaume pour se préparer à de multiples batailles sans merci. La naissance de votre fille, la princesse Zelda, est un signe annonciateur de la résurrection de Ganon et du commencement d'une nouvelle guerre.
Le lendemain soir de leur rendez-vous si particulier après lequel les deux élus n'avaient pu fermer l'œil de la nuit, le crépuscule avait plongé Hyrule dans une atmosphère paisible et orangée qui savait satisfaire les trois prodiges attendant patiemment le retour de Link et de la princesse, au niveau de l'accès est de la voie de Lanelle. Les deux jeunes gens étaient partis depuis le milieu de l'après-midi à la montagne du même nom. Là où reposait une dernière source sacrée, celle de la Sagesse. C'était le jour propice pour s'y rendre ; en effet, ce soir-là était celui du dix-septième anniversaire de Zelda, âge requis pour avoir l'autorisation de gravir cette montagne de glace et d'y prier la déesse à son sommet. Depuis la matinée, durant leur trajet, Zelda n'avait fait que recevoir soutien et encouragements de la part de ses amis prodiges. La blonde ne leur avait point encore parlé de sa potentielle piste afin de réveiller le pouvoir du sceau qui sommeillait encore et toujours en elle. Elle espérait que, en priant à cette dernière source, cette technique fonctionnerait… Le jour où sa mère, la feue reine d'Hyrule, avait commencé à voir des signes annonciateurs de l'éveil de son pouvoir était celui de son mariage. Le jour le plus heureux de sa vie, le décrivait-elle auparavant. Ce fut en faisant le lien entre cette information et ce qu'elle avait vécu avec Link la veille que la princesse avait pensé à cette potentielle méthode d'éveil : se replonger dans des événements heureux de sa vie, de véritables souvenirs qui lui donnaient le sourire aux lèvres. Après tout, elle n'avait rien à perdre à essayer…
Mipha, Daruk et Urbosa discutaient donc en attendant le retour des deux Hyliens partis ensemble à la montagne. Revali, quant à lui, était retourné au village piaf depuis la victoire de Link à l'amphithéâtre, refusant de se joindre au groupe pour la journée. Cependant, conscient des efforts et des difficultés de Zelda pour le sceau, il avait promis de les rejoindre le soir même, afin de voir quels étaient les résultats de cette énième session de prière. Les trois prodiges l'attendaient toujours, lui aussi… Afin de faire passer le temps, le Goron avait proposé de jouer à un jeu simple et amusant à son goût. Ne pouvant guère refuser, la Zora et la Gerudo acceptèrent et se prêtèrent au jeu après quelques minutes de perplexité vis-à-vis de la proposition de Daruk. Parfois, elles se demandaient où il allait chercher des idées pareilles, mais en fin de compte, cela les faisait sourire. Une soirée passée avec Daruk était, pour sûr, une soirée réussie. Ses simples éclats de rires étaient déjà très communicatifs.
- D'accord, d'accord… À mon tour, mesdames ! déclara le Goron.
Adossé contre un pilier de pierre attaqué par la mousse, il se racla la gorge. Urbosa, debout depuis leur arrivée au pied de la montagne, lui donna toute son attention. Mipha fit de même bien que ce passe-temps commençait un peu à l'ennuyer ; assise à même le sol, elle dessinait des cercles dans la terre avec l'une des pointes de sa lance de cérémonie.
- C'est un endroit où pas un seul brin d'herbe ne pousse… démarra Daruk. C'est un lieu rocheux, où la lave s'écoule...
- La Montagne de la Mort, Daruk… le coupa Urbosa. Soit plus original.
Venant de lui, ce n'était guère très étonnant. La Montagne de la Mort, bien que son nom ne fût pas très attirant, était pour lui la meilleure région d'Hyrule, point final. Sa devinette était, de ce fait, plus que prévisible en sachant qu'il n'avait que cela à la bouche ! Néanmoins, Daruk n'avait pas dit son dernier mot. La Montagne de la Mort… Trop facile. Il avait opté pour un endroit qu'il connaissait bien, même s'il oubliait parfois que rares étaient les habitants autres que les Gorons qui s'aventuraient là-bas, et que peu de monde avait appris la cartographie d'Ordinn sur le bout des doigts…
- T'es pas assez précise ! s'exclama le prodige.
- Oh… Eh bien dans ce cas, je dirais le lac Goron, tenta la suzeraine.
- L'Étang de Marpo ! proposa Mipha.
Daruk enchaîna les hochements négatifs de la tête après chaque suggestion. Lorsqu'elles furent à court de propositions, il dévoila la véritable réponse qui donna un air maussade à la Gerudo.
- Perdu ! s'exclama-t-il. C'était le lac Darunia !
Urbosa souffla puis croisa les bras.
- Ces trois endroits se ressemblent tous, je te signale… maugréa-t-elle.
- Je suis pas d'accord, ces lieux sont très différents. Tu devrais venir plus souvent à Ordinn.
Elle ne semblait pas très convaincue malgré tout. Le Goron n'avait cessé de faire deviner des lieux qu'il connaissait, autrement dit, du nord-est d'Hyrule. À croire qu'il ne voyageait jamais en dehors de sa contrée. Urbosa émit un rire ironique puis termina la partie en annonçant le grand gagnant, qui ne montrait pas forcément son enthousiasme.
- Bref, Mipha remporte tout de même la victoire, déclara-t-elle.
La Zora releva la tête en faisant mine d'être heureuse, sans pour autant formuler la moindre phrase. Depuis la première heure le matin même, elle n'avait affiché qu'une expression déprimée qu'elle avait tenté plusieurs fois de dissimuler. Mais personne n'était dupe et Zelda fut la première à comprendre qu'elle se faisait du souci pour quelque chose. L'Hylienne l'avait ainsi abordée à l'écart des autres pour lui parler ; mais Mipha avait refusé de discuter de ce qui la minait, ne niant donc point qu'elle était tracassée. Urbosa, le jeu à présent terminé, observa la position du soleil couchant pour tenter de deviner l'heure qu'il était.
- Bien, Revali ne devrait pas tarder…
- Quel culot, tout de même, de pas avoir accepté d'accompagner la princesse jusqu'ici, décria Daruk. Heureusement qu'il se présente au moins ce soir, c'est la moindre des choses !
Quelqu'un se racla la gorge derrière eux.
- Je doute que Son Altesse apprécie que l'on soit dans ses pattes toute la journée… Ça ne ferait qu'amplifier son angoisse.
- Quand on parle du loup… murmura l'ami de Link.
Le quatrième prodige venait d'atterrir en toute discrétion derrière ses trois compagnons. Arc de l'aigle dans le dos, il les rejoignit sans même une petite salutation. N'étant nullement interpellé davantage par la réflexion de Daruk, il fixa le sommet de la montagne de Lanelle, juste dans son champ de vision. À la grande surprise de tous, il fit part de son inquiétude pour la princesse qui y priait. Revali avait conscience de tous les efforts qu'elle avait fournis et s'il éprouvait un grand respect pour quelqu'un, c'était bien elle.
- Comment se porte-t-elle ? s'interrogea-t-il.
- Étrangement, elle était de très bonne humeur ce matin, lorsque nous sommes partis, l'informa Urbosa. C'était plutôt bon signe !
Le Piaf resta indifférent, il remarqua que le héros était absent et en conclut qu'il accompagnait Zelda, une fois de plus. Il essaya de contenir sa jalousie qu'il savait de moins en moins tolérée chez les autres prodiges. Agacé, il ne comprenait pas pourquoi Link continuait de suivre la princesse alors qu'il n'était même plus son chevalier servant. Pourquoi ne pouvait-il pas s'occuper lui-même de sa protection si l'élu ne possédait plus le titre qui en était chargé ? Avec un air nonchalant, il soupira.
- C'est son laquais qui l'accompagne jusque là-haut, je présume, dit-il.
- Elle préférait y aller seule avec lui, expliqua Mipha, l'air plus renfermé qu'à l'accoutumée.
Soudain, un long silence s'installa entre tous les quatre. Daruk, qui était plutôt bavard, se contentait de sourire discrètement en regardant la Gerudo qui faisait de même. Mipha, elle, ne parlait pas et n'en avait guère l'envie ; un peu plus à l'écart de lui et les autres, Revali cerna immédiatement que quelque chose n'allait pas chez la princesse zora mais il ne lui fit aucune remarque pour éviter de la mettre mal à l'aise. Après plusieurs secondes, Urbosa finit par donner un semblant d'explications à leur réaction si étrange aux yeux de l'archer. Il détestait rester plongé dans l'incompréhension.
- Il n'y avait pas assez de remèdes contre le froid pour tout le monde, selon elle, déclara la suzeraine.
Le Piaf plissa les yeux. Il n'arrivait pas à comprendre l'amusement qui animait son visage et celui du Goron. En pivotant sur le côté, il vint s'adosser à la paroi rocheuse du chemin, éclairée par les rayons du soleil proches de l'horizon. Revali croisa ses ailes, en attente de plus d'éléments qui lui permettraient de cerner les autres prodiges.
- J'ai raté quelque chose, visiblement, marmonna-t-il.
- Il y avait amplement assez de remèdes pour nous tous, expliqua Daruk.
Zelda avait donc fait en sorte que personne d'autre à part Link ne la suive jusqu'en haut de la montagne. Ce comportement avait incité les prodiges à ne pas l'accompagner. Après tout, le héros saurait faire l'affaire seul, mais cela restait tout de même déroutant. Le Piaf émit une hypothèse.
- Ne me dites pas qu'elle n'apprécie plus notre compagnie ? Enfin, votre compagnie… ?
Urbosa haussa les sourcils, toujours le sourire aux lèvres. Selon elle, c'était plutôt une autre chose. Une autre chose qu'elle voyait comme une évidence depuis assez longtemps et qui avait justement été confirmée lorsque la princesse lui avait demandé quelques conseils pour danser. En dissimulant un léger rire, la Gerudo partagea son point de vue.
- Je dirais plutôt qu'elle apprécie de plus en plus celle de Link.
- Par les serres de mon grand-père… s'emporta Revali qui comprit de suite. Ils se sont amou…
- Tais-toi, Revali ! Nous n'en savons rien, nous ne faisons que supposer.
Leurs suppositions semblaient toutefois basées sur des preuves plus que tangibles, l'archer fut agacé d'être le dernier prévenu de l'évolution de la relation entre les deux élus qui eux pensaient pouvoir garder cela secret pour l'instant, car ils ne voulaient pas crier leurs sentiments nouveaux sous tous les toits et jugeaient qu'il s'agissait d'affaires personnelles. Ce que les prodiges avaient, visiblement, oublié.
- Oh. Et puis-je savoir depuis quand vous « supposez » ? grogna le Piaf, mécontent.
- Ce matin même, répondit à nouveau Urbosa. Si tu n'es pas content, il fallait venir.
Il eut une exclamation ironique. Après tout, qu'en avait-il à faire que les deux Hyliens soient tombés amoureux l'un de l'autre ? Cela n'allait pas changer grand-chose dans sa vie… Néanmoins, Revali devait toujours venir ajouter son grain de sel et partager sa mauvaise foi, c'en devenait assez fatiguant…
- Pour faire part de vos petites discussions de curiosité mal placée ? dit-il en répondant à la suzeraine. Non merci.
- Nous ne devrions pas parler de ce qui ne nous regarde pas dans leur dos ainsi… signala Mipha d'une voix faible.
- Enfin quelqu'un de raisonné.
Tous sentaient que la Zora était mal à l'aise lorsque ce sujet de conversation était remis au goût du jour. Pour mettre définitivement fin à ce débat, elle fit remarquer l'arrivée imminente de deux personnes un peu plus loin.
- Tenez, les voilà ! déclara-t-elle en faisant lever les yeux du groupe dans la même direction.
Au loin, deux silhouettes se dessinèrent, marchant dans leur direction. Éblouis par le coucher de soleil, ils ne virent pas de qui il s'agissait mais n'avaient nul doute que c'étaient bel et bien les élus des déesses. Link arriva en premier, Zelda, en tenue de prêtresse, lui emboitant le pas juste derrière. Le héros prit un air peu réjoui lorsqu'il croisa le regard de ses compagnons qui attendaient tous avec impatience le verdict de ce voyage. Les yeux rivés sur le sol, la princesse n'osait pas affronter leurs interrogations qu'elle ne saurait pas satisfaire. Tous s'étaient précipités vers eux, avec une certaine retenue tout de même, en espérant les voir revenir avec le pouvoir du sceau tant attendu par le royaume tout entier.
- Alors, Votre Altesse ? s'empressa de demander Revali.
- Écoutez, je… démarra Zelda, cherchant ses mots.
Link, - voyant que plus elle tentait de leur répondre, et plus elle s'indignait -, préféra les informer lui-même du nouvel échec que Zelda avait dû subir au sommet de cette montagne. D'un discret hochement négatif de la tête, il leur fit comprendre que l'éveil du pouvoir du sceau ne serait toujours pas pour aujourd'hui. Bien sûr que cela le peinait, comme tous les prodiges, mais pour le héros, c'était avant tout pour l'estime de soi et la confiance de la princesse en elle-même qu'il s'inquiétait. Pour lui, faillir n'était jamais quelque chose de mauvais, il fallait toujours en tirer des leçons pour éviter de refaire les mêmes erreurs à l'avenir. Malheureusement, dans le cas de l'Hylienne, c'était assez complexe de penser de la sorte, surtout après autant d'années d'acharnement à la prière vaines.
- Toujours rien, n'est-ce pas ? supposa vite Revali, sans vouloir la blâmer.
Zelda soupira longuement, ne pouvant que lui confirmer qu'effectivement, il ne s'était toujours rien passé. Malgré les conseils qu'elle avait reçus de sa mère en personne, aucun signe de son pouvoir. Que faisait-elle de mal, par Hylia ? La princesse commençait de plus en plus à douter en ses capacités et en sa légitimité à tenir le titre de prêtresse royale d'Hyrule aux yeux du peuple.
- Je suis désolée… s'excusa la blonde.
Daruk ne supportait pas de voir cette grande déception sur le visage de Zelda. Il n'aimait pas la voir aussi désespérée. Lui, comme tous les autres, croyaient en elle malgré tout, et ils comptaient bien lui remonter le moral après cette journée qu'elle voyait comme inutile, et qui était celle de son anniversaire. Cependant, Zelda songeait surtout à la réaction de son père, de plus en plus sous pression plus les jours passaient, notamment à cause de l'histoire avec Lambda qui s'était échappé, et de la collaboration de celui-ci avec sa propre fille ainsi que le héros d'Hyrule. Rhoam Bosphoramus ne l'avait pas supporté… Il ne comprenait pas pourquoi Zelda avait fait une telle chose.
- Vous en faites pas, Princesse, essaya de la rassurer le Goron. Le tout, c'est de pas baisser les bras, et de persévérer. Votre pouvoir s'éveillera un jour ou l'autre, j'en suis sûr.
- Ça fait dix ans qu'elle persévère, Daruk… le reprit Revali, plus réaliste.
Cette réflexion lui déplut.
- Ne soit pas si pessimiste ! rétorqua-t-il.
- Non, il a raison, intervint la princesse. J'ai espéré pendant dix années. Aujourd'hui, je pensais encore une fois avoir trouvé la solution, mais ce ne fut qu'un autre échec.
Urbosa constatait une nouvelle fois toute la honte que son amie ressentait envers elle. Cette sensation qui lui faisait se sentir faible et indigne. Depuis qu'elle la connaissait, la Gerudo l'avait déjà vue de nombreuses fois dans cette situation. Dès l'aube de ses sept ans, lorsqu'elle venait tout juste d'apprendre à méditer, la princesse était déjà animée par ce sentiment. La prodige avait l'impression de la revoir, toute petite, en train de se rejeter entièrement la faute.
- Madame, vous avez fait de votre mieux... dit Urbosa, attristée.
- Non. Si je suis incapable d'éveiller ce pouvoir, alors tous vos efforts ne serviront à rien. Et je ne pourrais jamais me le pardonner.
Un silence venait de prendre le dessus et leur permit de percevoir des bruits de pas au loin qui semblaient se rapprocher, de plus en plus. Étant donné la fréquence rapide de ces sons, il devait s'agir d'une personne qui courait, venant de l'intérieur de la voie de Lanelle, autrement dit, derrière eux. Link fut le premier à comprendre que quelqu'un s'approchait de manière hâtive, cela le fit soupçonner une situation urgente.
- Vous entendez ? les interpella le héros.
Zelda dévisagea le chevalier en essayant d'entendre la même chose que lui. Plus le temps passait, et plus il était facile d'écouter l'origine de ces bruits s'amplifier. La blonde eut tout à coup un mauvais pressentiment qui lui donna des frissons. Cette zone de Lanelle n'était que très rarement fréquentée ces derniers temps à cause des monstres qui y rôdaient. Fort heureusement, ils avaient été décimés peu avant et le groupe avait pu emprunter cette route, mais la population n'avait guère eu le temps de reprendre l'habitude de remettre les pieds par ici. De ce fait, entendre quelqu'un s'approcher si vite d'eux ne pouvait être que mauvais signe.
- Écoutez… murmura Daruk.
Au bout de la voie, une silhouette humaine se dessina derrière un rocher qui était pour sûr la source de leur inquiétude récente. Maintenant qu'il était visible, le groupe put en conclure qu'il s'agissait d'un garde royal en raison de son uniforme qui ne trompait pas. Cependant, que faisait-il ici, lui qui avait pour ordres de protéger l'enceinte du château d'Hyrule, et donc de ne point en sortir ? Par instinct, Revali sortit son arc et le banda en se retournant de cent quatre-vingt degrés en arrière. Link n'avait pas pu observer la personne qui s'approchait d'eux et ainsi dégaina son épée en voyant Revali sortir les armes. Les autres prodiges suivirent tandis que Zelda resta protégée derrière eux.
- Restez méfiant ! s'exclama le Piaf pour prévenir ses coéquipiers.
Le garde ralentit son pas de course lorsqu'il arriva à destination, à bout de souffle. Ne présentant aucun signe d'hostilité envers eux, les prodiges purent se rassurer sans pour autant baisser la garde.
- Je vous ai trouvés… ahana le nouvel arrivant.
- Que se passe-t-il ? s'enquit de savoir Link, désormais en première ligne.
L'homme paraissait éprouvé à cause de sa précipitation qui l'avait fait grandement se fatiguer ; cependant, le blond fut étonné de n'observer aucune goutte de sueur sur son front, et ni même ailleurs. Courbé vers l'avant, les mains posées sur ses genoux, le garde fixa le héros dans les yeux avant de répondre à sa question malgré une respiration compliquée de son côté. Link sentit comme la princesse que quelque chose de grave se passait et ne supportait pas d'être ignorant plus longtemps.
- Le… Le château… Il est encerclé !
Sur un ton sec, l'élu demanda plus d'informations.
- Comment ça « encerclé » ?
- L'Armée des Fidèles est passée à l'action. Le roi est en danger.
Ce nom ne lui disait absolument rien. Qu'appelait-il « l'Armée des Fidèles » ? Une armée de monstres ? Après réflexions, il devait certainement s'agir des personnes de l'Étape d'Hyrule corrompues par son feu rival et ses acolytes. Mais personne jusqu'alors ne les avait appelées ainsi devant lui. Intrigué, de nouveaux soupçons se créèrent dans la tête de Link concernant ce garde, seul, qui venait les prévenir d'un danger plus qu'important lorsqu'il s'agissait de la sécurité du roi d'Hyrule.
Zelda s'était plutôt concentrée sur cette seconde partie de la phrase de l'Hylien : son père était menacé par une « Armée des Fidèles ». Il y avait de quoi s'affoler, mais la prêtresse garda le silence bien qu'elle n'était plus du tout rassurée. De nombreuses choses avaient dû se dérouler durant leur absence, et tous craignaient le pire. Des monstres avaient-ils pris le château en assaut, profitant du départ des prodiges pour l'attaquer ? Le garde fut victime d'étranges spasmes au niveau de ses bras et mains, Link reconnut que ces petits mouvements incontrôlés s'avéraient être identiques à ceux qu'il avait pu remarquer sur Brad, quelques jours avant.
- Link, écarte-toi ! s'écria brusquement Revali.
Par réflexe, il se déplaça sur le côté en se tournant vers l'archer, lui libérant ainsi une trajectoire aisée pour une de ses flèches qui vint se loger dans l'épaule du garde. Avant même que le héros n'avait pu agir, le Piaf avait pris les devants. Une petite dose de corruption se dégagea de l'endroit où le projectile était planté. L'homme retira cette dernière de son épaule sans même une douleur, faisant comprendre à tous qu'il était un corrompu, lui aussi. Le temps qu'il comprenne qu'on venait de lui décocher une flèche, Revali se rua sur lui, sous les yeux du groupe qui savait qu'il fallait prendre un certain nombre de précautions face à ce type d'ennemi, presque invincible. Voilà la raison pour laquelle tout le monde hormis le Piaf s'était mis en retrait.
- Combien êtes-vous ?! lâcha Revali en le faisant percuter la paroi rocheuse à sa droite.
Tenu par le col, il se contentait de fixer le guerrier piaf qui venait certainement de sauver la vie de Link. Ses yeux rouges se dévoilèrent à lui, mais Revali ne fut guère intimidé par ce changement de couleur, cela ne lui donna que plus envie de lui faire révéler tout ce dont il voulait savoir.
- Réponds à ma question ! vociféra le prodige en secouant le garde corrompu.
- Revali, ça ne sert à rien, ne t'approche pas de lui ! le prévint Link.
La blessure de sa flèche à l'épaule gauche de son ennemi se guérit sous ses yeux, le rendant d'autant plus furieux de remarquer l'impuissance de son arme. Revali ignora les mots du héros, il attendait toujours une réponse tandis que les autres prodiges s'affolaient de le voir risquer sa vie par pur orgueil. Toutefois, le corrompu n'avait pas l'air très tenté par l'idée de forcer l'esprit du Piaf à agir sous les ordres de Ganon. Il restait stoïque et ne ripostait pas, contemplant avec condescendance l'imprudence de l'archer.
- Combien de temps avant le moment fatidique ?! continua Revali.
- Revali, je te prierai de te calmer, tu t'adresses à Ganon, intervint Zelda qui espérait qu'il allait l'écouter, elle. Il ne te répondra pas.
La voix de la jeune femme l'arrêta. Il leva les yeux au ciel, obligé d'obéir à la princesse. Tout bien réfléchi, cet homme ne lui donnerait aucune réponse. D'un coup brutal, il le fit percuter le mur sur lequel il avait été poussé quelques instants avant. Le corrompu émit un discret gémissement avant de rester immobile à dévisager celui qui l'avait blessé. Revali se recula tout en continuant à la fixer d'un regard noir.
- Dix… grogna tout à coup le garde.
Étonnamment, il venait de prononcer un mot. Revali attira de nouveau toute son attention sur lui.
- Dix ? Dix quoi ?! Dix jours ? le questionna-t-il.
Un sourire malfaisant apparut sur son visage, la vérité et l'ignorance du Piaf semblait le réjouir, comme s'il savait que quoi qu'il arrivait, cet archer si sûr de lui ne pouvait plus rien faire à présent. Après un petit ricanement, il lui répondit à l'aide d'une voix terrifiante.
- Dix secondes…
Le corrompu fut enveloppé d'une aura maléfique puis s'élança à la verticale, disparaissant dans les airs. Le groupe se regarda sans savoir comment agir. Mipha et Daruk avaient écarquillé les yeux tandis qu'Urbosa, Link, et Revali cherchaient à passer à l'action le plus vite possible. Zelda, elle, sentait la panique monter. La dernière vision qu'elle avait eue devait pour sûr être un message de prévention. Malheureusement, elle n'avait pas su l'interpréter assez vite pour obtenir davantage d'indices et l'avait laissée de côté. Et voilà qu'il était trop tard.
- Très bien, lança Revali qui tentait de garder la situation sous contrôle. Votre Altesse, gardez votre calme. Nous allons…
Ils sursautèrent et durent se retenir de tomber, tous en même temps, lorsque le sol d'Hyrule commença à trembler. De fines particules de malice se dégagèrent de la terre, et le ciel du crépuscule commençait à changer drastiquement de couleur sous les yeux du royaume entier. Un effrayant rugissement surgit comme des entrailles d'Hyrule, venant tout droit de la plaine du même nom. De leur position, les prodiges ainsi que la princesse ne pouvaient guère voir ce qu'il se produisait à la forteresse, ce fut pour cette raison que Revali s'éleva dans les airs pour dégager la vue et observer ce qu'il se passait. Le séisme ne cessa que lorsqu'une forme bestiale se forma au-dessus du château d'Hyrule. Cette dernière survola les environs du centre d'Hyrule avant de plonger la citadelle dans une terreur ultime. Un voile de corruption entourait cet esprit démoniaque aux deux yeux jaunes qui se démarquaient. Deux cornes noires de phacochère lui donnaient également une allure d'animal féroce, un prédateur des plus dangereux.
Ganon, le Fléau, c'était bel et bien lui. L'accumulation même de la haine de ce qui était enfermé au plus profond de la terre. Impossible, il était trop tôt… Le prophète avait prédit deux décennies… Il n'y avait que dix-sept ans qu'il avait fait part de sa prophétie ! Mais le temps n'était pas venu de réfléchir à ce genre de questions, le Mal avait ressuscité, il fallait faire ce qu'il y avait à faire. Le peuple devait être dans une panique folle, Zelda n'osait même plus imaginer le nombre de personnes qui devaient fuir le château en ce moment même. Elle se rendit compte qu'elle n'était pas prête mentalement à un tel cauchemar, même si elle avait conscience que ce jour viendrait depuis des années.
- Écoutez-moi, s'exclama Revali qui venait d'atterrir, nous savions que ce moment arriverait. C'est pour aujourd'hui que nous avons été choisis pour combattre, pour piloter des machines de guerre qui cloueront le bec à ce Ganon. Il est temps de lui montrer de quoi nous sommes capables.
- Il a raison, ajouta Daruk sans attendre. Direction les créatures divines ! Si nous lançons une offensive simultanément, nous aurons l'avantage !
Sans plus tarder, Urbosa se dirigea vers la princesse qui restait figée à cause de la panique. Elle lui attrapa les épaules et la regarda intensément. Zelda, pour la première fois de son existence, discerna de la peur dans le regard de sa grande amie qui la dissimula d'un clignement des yeux. Tout venait de basculer d'un seul coup, la Gerudo s'inquiétait pour le mental de l'Hylienne. Il ne fallait pas qu'elle perde ses moyens à cause de l'allure impressionnante qu'avait la Calamité face à eux.
- Madame, j'ai confiance en vous, dit-elle avec sincérité. Nous avons tous confiance en vous. Tout va bien se passer, je vous le promets.
Zelda ne pouvait toujours pas répondre mais entendait bien ces paroles, elle déglutit avant de sentir les frissons la gagner encore une fois ainsi que des tremblements recouvrir toute la surface de son corps. Urbosa jeta un regard profond à Link qui s'était rapproché de la princesse afin d'assurer sa protection, elle n'avait aucun doute qu'il la tiendrait en sécurité le temps qu'il faudrait. Le bruit des cris de Ganon étaient si puissants qu'il était parfois difficile de s'entendre, et la suzeraine se devait de partir en direction de Vah'Naboris, sa créature divine dont elle était la pilote.
- Je me dois d'être à mon poste le moment venu, dit-elle, je dois prendre la route.
Link, à côté, lui assura qu'elle pouvait partir sans crainte. Plus une seconde n'était à perdre, cela la peinait de devoir abandonner la blonde aussi vite alors qu'elle venait tout juste de revenir de la montagne de Lanelle, mais elle n'avait plus le choix, le Fléau les avait tous devancés et surpris, personne ne pourrait le nier. Désormais, il fallait s'adapter bien que le royaume ne pensait pas à un éveil de ce monstre si brutal.
- Nous nous reverrons, Madame, promit Urbosa qui s'écarta de Zelda.
- Votre Altesse… intervint Revali dans la foulée.
La princesse n'eut point le temps de répondre à son amie que le Piaf se plaça devant elle, brisant tout contact avec la Gerudo qui rejoignit Mipha et Daruk en avant. Son souffle commençait à s'accélérer, elle voyait déjà le monde s'effondrer sous ses yeux alors que Ganon n'était présent que depuis quelques instants. Revali regarda le héros à côté d'elle avant de leur informer du plan d'attaque.
- Link et vous devez vous diriger vers le château le plus vite possible. Une fois là-bas, nous serons prêts à vous épauler.
- Mais… je… balbutia-t-elle.
- Je crains qu'il n'y ait plus de temps à perdre.
Il s'envola vers sa créature divine. Link, épée de légende à la main, prit la main de Zelda avant de la rassurer en posant sa deuxième paume sur la sienne. Il avait la vie de la princesse entre les mains, et même si ce n'était plus son rôle, il obéirait à son ancien devoir de chevalier servant. Il irait jusqu'à donner sa vie si cela devait se produire. L'ère du Fléau venait de démarrer, il n'avait jamais été plus urgent d'être protégé que ce soir-là.
La nuit allait leur être longue, brutale, et, - tous l'espéraient -, victorieuse.
- Suivez-moi, formula Link, avant de rebrousser chemin jusqu'au château d'Hyrule avec celle dont il s'était épris.
Deux heures plus tard, à l'autre bout du royaume, Gabriel, accompagné de sa monture qu'il avait empruntée à Cocorico, fuyait en cherchant un moyen de s'évader de cette dense forêt qu'était celle de Firone dans l'obscurité de la nuit. Le cheval était au galop, créant de vives éclaboussures lorsqu'il plongeait un sabot dans une large flaque d'eau sur son chemin. En effet, un orage violent et soudain avait déjà débuté depuis trente minutes. Le monde semblait sombrer à la catastrophe, l'homme venait de quitter le relais du lac lorsqu'un séisme attira son attention, comme celle de tous les autres, d'ailleurs. De Firone, caché par la jungle et les cascades, il était impossible de comprendre ce qu'il se produisait pour que la terre tremble aussi fort, mais l'Hylien allait bientôt le savoir et avait sa petite idée du fait des étranges rugissements bestiaux qui résonnaient à travers le ciel noir. Ganon, le Fléau… Il eut honte de l'avoir oublié, c'était comme si la Calamité venait le punir de l'avoir négligée. Par Hylia, quelle allure aurait la plaine d'Hyrule lorsque celle-ci lui serait visible depuis le lac Hylia ?
Cette atmosphère d'apocalypse qui s'était installée si vite l'avait perturbé, mais dans ce début de désastre sans nom qui s'abattait sur le royaume entier, Gabriel ne pensait qu'à une chose : Lysia. Allait-elle bien ? Le village de Cocorico était-il toujours en sécurité ? Il ne le saurait qu'en le rejoignant le plus vite possible. Et son frère ? Il ne l'avait pas revu depuis ce soir-là, lors de l'attentat. Était-il toujours sous l'emprise de Ganon ? Le père s'en voulut de s'être déplacé jusqu'à Écaraille, d'autant plus que ce voyage ne lui avait rien apporté de plus que colère et tristesse. Il avait laissé sa fille alors qu'eux deux avaient à peine eu le temps de récupérer de leur périple. Mais plus de temps pour les remords, il fallait faire demi-tour coûte que coûte. Le vent soufflait si fort que la pluie tombait presque à l'horizontal ; en se baissant pour éviter une branche d'arbre, Gabriel ordonna au cheval d'accélérer. Ce dernier s'exécuta du mieux qu'il le pouvait, dans un hennissement de fatigue. La pauvre bête était presque à bout de forces, et on lui demandait de presser encore plus le pas… Même s'il percevait la situation préoccupante, galoper aussi vite dans le noir était dangereux. Et ce qui devait arriver arriva.
La terre trembla une seconde fois sous ces hurlements terrorisants du Fléau, et le cheval fut pris de panique tant cela le surpris. Il chuta dans la boue, tout comme l'ancien voleur qui fut projeté vers l'avant à cause de la vitesse que lui et l'animal avaient déjà prise, puis il émit un gémissement plaintif en tombant sur le sol dur et trempé, en plein milieu de la forêt. Fort heureusement, il sentait qu'il n'avait rien de cassé, mais une douleur vive le gagna tout de même. Il resta quelques instants au sol, le temps de reprendre ses esprits et son souffle. Le bruit de la pluie sur les feuilles des arbres résonnait dans ses oreilles, et il recoiffa ses cheveux trempés qui tombaient presque sur ses yeux avant de se relever en grognant. Gabriel observa l'état de ses vêtements plus que médiocre à cause de la boue et la chute qui les avaient salis. Il vérifia aussi si sa petite épée qu'il avait gardée pour le voyage était toujours sanglée à sa ceinture, et ce fut le cas. Bon sang, quelle tempête ! Jamais de son vivant il n'avait connu des pluies si torrentielles. Ne voulant guère perdre plus de temps sur le chemin, le père se retourna pour porter de l'aide à son cheval ; mais lorsqu'il aperçut sa monture, toujours étalée par terre, il fit un pas en arrière tant le choc était grand.
L'animal n'avait émis plus aucun cri depuis l'accident. Au sol, il semblait mort : ses yeux restaient ouverts dans leur orbite et il ne présentait plus aucun signe de respiration. Une chute l'aurait-il tué ? Impossible, il y avait autre chose… Gabriel s'accroupit aux côtés de l'animal immobile. Il n'y avait aucune trace de sang, ni même rien qui puisse expliquer la véritable cause de sa mort. L'Hylien posa une main sur le flanc du cheval, énervé. Il devrait à présent abandonner la bête ici-même, et se résigner à continuer à pied, même si cela allongerait le temps de route jusqu'à l'ouest de Necluda. Décidément, le sort s'acharnait sur lui ! Près des ruines de Soneau, il reconnut le sentier qui menait à la sortie et s'apprêta à le suivre en courant. Mais un étrange son retentit avant même qu'il ne puisse faire le premier pas. Un son très particulier qu'il se souvint avoir déjà entendu…
Gabriel fusilla du regard les alentours ténébreux, dans cette obscurité que créait la forêt. Toujours accroupi, il dégaina lentement son épée, en s'attendant à devoir affronter un groupe de lézalfos, ou d'autres créatures du même genre. Cependant, rien ne vint le prendre par surprise durant les secondes qui avaient suivi. Soudain, des spasmes envahirent le corps inerte du cheval, comme si quelque chose grouillait à l'intérieur de ses entrailles et désirait s'échapper. L'homme se releva et recula, les mêmes bruits se mirent à résonner de nouveau et semblaient venir de l'animal même. Un air de dégoût anima Gabriel lorsque la scène qu'il eut à contempler se passa sous ses yeux. Le cadavre perdit en volume sur le sol, et se transforma petit à petit en tas visqueux et répugnant de corruption dans lequel un grand œil jaune en sortit et fixa le père, effaré par le cauchemar qu'il était en train de vivre. Cet œil qui faisait presque la taille de sa boîte crânienne rendit l'atmosphère malsaine. Il crut vomir en sentant l'odeur nauséabonde qui se dégageait de cette malice, c'était absolument ignoble.
L'homme croyait en avoir fini, mais après qu'il comprit que cet iris terrifiant ne pourrait rien lui faire tant qu'il ne le touchait pas, des chuchotements presque fantomatiques firent leur apparition, venant de tous les côtés de la forêt. Ils tournaient autour de lui, et il était ainsi désormais prisonnier de ces murmures qui ne s'arrêtaient pas. Le père prit son courage à deux mains et planta son épée au centre de l'œil de corruption. Celui-ci se referma puis disparut dans la masse gluante au sol. Mais visiblement, ces bruits n'étaient pas dus à ce dernier car ils n'avaient point cessé. Au contraire, ils étaient de plus en plus forts, pénétrant dans l'esprit de Gabriel qui ne comprenait plus rien à ce qu'il lui arrivait. Puis, à quelques mètres dans le noir en face de lui, entre deux arbres, deux iris rouge sang surgirent de l'obscurité. Étant donné la hauteur de ceux-ci et la distance qui séparait les yeux, ils n'appartenaient pas à un monstre, mais bel et bien à un humain.
- Nous l'avons enfin trouvé… chuchota une voix de femme.
Effrayé, Gabriel entendit du mouvement juste derrière lui et se retourna brutalement, arme en main, pour discerner ce qu'il se produisait. Le père ne vit que deux autres yeux rouges l'épier, encore une fois. Ils étaient deux et s'approchaient de l'Hylien comme s'il était une proie, une cible à abattre. Il resserra son emprise sur le manche de son épée de soldat mais savait pertinemment qu'à deux contre un, il ne pourrait rien faire. De plus, Gabriel ne savait même pas à qui il avait affaire. Sa seule option était donc de fuir, tant qu'il le pouvait encore.
- Voyons combien de temps il pourra nous échapper, ajouta la voix masculine de la seconde personne.
Plus de temps à perdre, Gabriel prit ses jambes à son cou, en direction du pont d'Hylia. Étonnamment, ses ennemis semblaient lui laisser quelques secondes d'avance puisqu'il n'entendait personne qui était à sa poursuite derrière lui, et cela ne le rassurait pas. Il courait vite, très vite, c'était même un de ses plus grands atouts, mais il savait qu'il perdrait en endurance s'il n'arrivait pas à souffler régulièrement. Et comme la panique s'était invitée, il avait du mal à courir de manière efficace.
Après vingt secondes de fuite sans relâche, il passa un petit pont surmontant une rivière, et des ricanements portés par le vent retentirent dans l'air. Il aurait voulu accélérer davantage mais l'Hylien était à son maximum, et malheureusement, il n'avait pas de potion capable d'augmenter sa vitesse sur lui. Gabriel prit donc la décision d'abandonner son arme, ce qui lui permettrait d'effectuer des mouvements plus amples afin de lui faciliter sa course. Il lâcha donc son épée qu'il laissa dans une flaque d'eau boueuse. Ses poumons mis à rude épreuve, il n'avait jamais couru aussi vite de toute sa vie, même lorsqu'il s'était enfui après avoir volé le collier de la reine d'Hyrule, il n'avait pas atteint une vitesse si élevée. Les risques de glisser étaient nombreux, mais il fallait les prendre s'il ne voulait pas affronter ces deux êtres maléfiques qui avaient menacé de le tuer. Lorsqu'il arriva à une bifurcation de la route, Gabriel prit le chemin sur sa droite afin de rejoindre le lac Hylia et sortir le plus vite possible de Firone. Il se savait proche du but.
Des brindilles craquèrent derrière lui, le moindre bruit lui faisait peur. Le père sentait qu'il ne pourrait continuer à fuir aussi vite très longtemps. Son souffle était de plus en plus intense, de plus en plus fort, mais il refusa de s'arrêter et continua du mieux qu'il pouvait, jusqu'à la sortie de la forêt. De là-bas, il put enfin apercevoir le pont d'Hylia, le plus grand et imposant monument du royaume sur lequel il avait déjà simulé un suicide, jadis. Les arbres se firent moins présents, et après avoir passé une petite colline, Gabriel eut une vision globale de la plaine d'Hyrule et du château. Un déchaînement d'éclairs s'abattait sur la forteresse, et, volant autour d'elle : Ganon, le Fléau. Déconcentré sur le chemin qu'il avait à prendre en étant obnubilé par les événements terribles qu'il avait sous les yeux, il s'engagea sur le pont d'Hylia au moment où une force invisible le poussa en avant, ce qui le fit bondir sur une très longue distance, à presque deux mètres de hauteur. Gabriel poussa un cri de surprise avant de retomber violemment contre la pierre dure du grand pont. Sa cascade le fit rouler sur une certaine distance avant qu'il ne soit complètement arrêté.
Mains à plats par terre, il était essoufflé. Pour sûr, il allait devoir mettre un certain temps avant de pouvoir reprendre la fuite. De ce fait, il crut que son heure était venue. Qui avait bien pu le projeter en l'air aussi fort ? La force qu'il avait ressentie dans son dos n'était pas ordinaire… Dans un élan de désespoir, il se leva avec difficultés et voulut affronter ses ennemis en arrière.
- Ne vous approchez pas ! ordonna-t-il.
Mais il n'y avait personne. Personne, hormis une silhouette qui se dessinait avec lenteur sous l'arche du pont. Pas d'yeux rouges, pas de force inexpliquée, plus rien. La personne courait, elle aussi, et du point de vue de Gabriel, elle devait tenter d'échapper à la même menace que lui. Sa vision était floue du fait de son épuisement, il ne vit pas tout de suite de qui il pouvait bien s'agir. À vrai dire, il ne savait même plus s'il était en train d'halluciner ou non. Peut-être était-ce un monstre qui fonçait dans sa direction… ? Mais plus l'individu s'approchait, et plus le père comprit qu'il s'agissait d'une Hylienne. Une Hylienne qu'il, à sa grande surprise, reconnut.
- Qu'est-ce que… marmonna-t-il.
Sous la pluie battante, Madeline tentait aussi vite que possible de rattraper Gabriel, complètement déboussolé. Il avait dû tomber de fatigue au relais et était en train de rêver… Il n'avait que cette explication. La mère fut enfin arrivée au niveau de l'homme qui resta stoïque à sa vue dans un premier temps. Ils se dévisagèrent, les yeux dans les yeux, avec un paysage de terreur et de destruction qui les entourait. L'incompréhension se lisait sur le visage du père, la voir ici même avait réussi à lui faire oublier la raison pour laquelle il avait couru si vite tant cela était bouleversant. Les deux Hyliens tournèrent ensemble la tête vers le château d'Hyrule avant de se regarder de nouveau.
- Gabriel… dit-elle dans un désespoir total.
- Madeline… Mais… qu'est-ce que tu fous ici ?! s'enquit-il de savoir. C'est dangereux, tu aurais dû rester chez toi !
Elle hocha la tête de manière prononcée et négative. La blonde ne souhaitait plus entendre parler d'Écaraille, c'était un refus catégorique. S'était-il déjà passé quelque chose pour un changement d'avis si précoce ?
- Gabriel, je suis désolée… s'excusa-t-elle.
Elle ne voulait tout de même pas discuter à nouveau de tout ça ici, en plein milieu de l'apocalypse ? Pour lui, la priorité était de retrouver Lysia et se mettre à l'abri jusqu'à ce que les élus des déesses calment cette folie destructrice. Il lui fit donc comprendre qu'il ne fallait pas commencer à s'expliquer tant qu'ils ne se trouvaient pas en sécurité.
- On aura le temps d'en reparler, signala Gabriel, mais ce n'est absolument pas le moment, là !
- Écoute-moi, rien qu'un instant, insista Madeline.
- Je t'ai déjà assez écouté comme ça, je ne peux pas rester là.
L'homme lui tourna le dos et continua sa route à une allure de marche plus raisonnable pour le moment. L'abandonner ? Non, pas du tout… car il était évident qu'elle ne pouvait plus faire demi-tour jusqu'à la forêt étant donné les étranges choses qui s'étaient produites, elle serait obligée de le suivre pour échapper au danger, mais il espérait plutôt l'inciter à avancer davantage. Le frère d'Alan fit quelques pas en direction de l'autre extrémité du pont, mais rien n'y faisait, elle ne le suivait pas. Ce fut lorsqu'elle prononça des mots lourds de sens pour lui qu'il se stoppa de nouveau.
- Je t'aime, Gabriel.
Des frissons le parcoururent aussitôt. Les yeux écarquillés, la bouche bée, il lui refit face, sentant l'émotion envahir peu à peu son cœur et son esprit. Pourquoi lui donnait-elle sa réponse seulement maintenant ? Et qui pouvait prouver qu'elle ne le manipulait pas encore ? En réalité, manipulation ou non, entendre ces paroles sortir de la bouche de son ancienne conjointe l'avait déjà énormément touché, qu'importait la sincérité de ses dires. Depuis le début, il n'avait jamais cherché à la nuire, il ne demandait qu'à se réconcilier. Bien sûr, Gabriel s'était énervé de nombreuses fois contre elle ; mais ce qu'il demandait au fond, c'était de comprendre. Juste comprendre.
- Je ne…
- Je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne, l'interrompit Madeline.
Elle s'était de nouveau approchée de lui, un seul mètre les séparait désormais. D'une voix qui démontrait une certaine détresse, elle lui fit part de ses intentions en lui attrapant sa main moite. Au contact de ses doigts, le père ressentit une forte chaleur en émaner. Il se laissa faire, incapable de renoncer à toucher sa peau, chose qui l'avait tant manqué.
- Je veux rentrer à la maison, avec toi, dit-elle à mi-voix.
Gabriel sentit les larmes lui monter aux yeux.
- Mais il n'y a plus de maison… gloussa-t-il, plus rien à part des ruines…
- Peu importe, je veux rester auprès de toi maintenant, d'accord ?
À croire que ce n'était plus la même personne depuis son départ du village d'Écaraille, il y avait encore tout juste quelques heures. Il retrouvait là la femme qu'il avait connu huit ans auparavant, mais par toutes les déesses, par quel miracle ? Un énième rugissement provenant de la Calamité survint, ce qui attisa l'attention de Gabriel. Ce dernier voulait se hâter mais Madeline avait l'air d'en avoir que faire de la situation critique du royaume. Elle restait plongée dans le regard triste que lui montrait l'Hylien et avait oublié le monde extérieur.
- Je ne comprends pas… prononça-t-il au bord des larmes.
- Laisse-moi m'approcher, s'il te plaît, continua la femme.
Avec douceur, elle ouvrit ses bras et se jeta tendrement dans ceux de Gabriel qui se mit à verser des larmes. Celles-ci se mêlèrent ainsi aux gouttes de pluie sur son visage. Un éclair jaillit du ciel et le tonnerre gronda, comme lors de cette nuit où leur vie avait basculé si soudainement… Grâce à cette étreinte, les parents de Lysia ressentaient une nouvelle fois cette chaleur qu'ils avaient tous les deux perdue lorsqu'ils furent séparés. Madeline restait silencieuse et humait le parfum de l'homme avec passion, comme si elle retrouvait un sens à son existence. Le père faisait de même mais n'osait pas y croire. En prenant le chemin du retour, il pensait l'avoir perdue pour de bon… Et si cet enlacement n'était pas sincère de sa part et qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait, ce serait de la torture pure et simple pour lui.
- Mais qu'est-ce que tu as foutu… lui chuchota-t-il à l'oreille.
Madeline ne répondit rien. Une bourrasque vint perturber ce moment si puissant pour tous les deux. Le couple faillit perdre l'équilibre en même temps, les cheveux au vent, mais se rattrapèrent. Tout cela ne fit que les faire se serrer plus fort. Désormais, plus rien ne serait en mesure de séparer la petite famille une seconde fois.
- Promets-moi de tout m'expliquer en détail. Je t'en supplie, la pria l'homme.
- Je te dirai tout. Je te le promets.
L'Hylienne plaça son visage près du sien, posant son front contre celui de Gabriel. Son regard si singulier qui la caractérisait tant lui réchauffa le cœur, il contempla la beauté de ses iris puis esquissa un sourire mélancolique lorsqu'il y reconnut leurs couleurs, leur forme, leurs nuances. Ils lui étaient si familiers, comment aurait-il pu les oublier ? Il s'agissait de la première chose qu'il avait vue, le jour de leur rencontre. Il releva légèrement la tête avant de dire :
- Tu as vraiment choisi le parfait moment pour…
Mais elle l'embrassa avec fougue avant même qu'il ne puisse terminer. Lèvres contre lèvres, le père se fit transporter par ce baiser qui le fit frémir, à un point qu'il ne vit pas les nombreux rayons des lasers bleus luminescents des Gardiens qui s'étaient mis à fuser dans tous les sens, à l'horizon. Les créatures divines, aux lumières désormais rouges, rugissaient en laissant éclater leur fureur sur la plaine d'Hyrule, transformée en champ de bataille indescriptible. Gabriel posa une main dans la nuque de la blonde, ne souhaitant pas mettre fin à un tel moment. À quand remontait la dernière fois qu'ils s'étaient prouvés leur amour de cette manière ? Bien trop longtemps…
- Je t'aime, dit-elle avant que Ganon n'émette un nouveau hurlement depuis sa position.
Il lui répondit la même chose.
- Je me fiche bien de qui tu as pu être dans le passé, ajouta Madeline. Ce que je sais aujourd'hui, c'est que je t'aime. C'est tout.
- Écoute, nous devrions rentrer. Des démons sont à nos trousses, Lysia nous attend et…
- Lysia… Oui. Oui, elle aussi, je l'aime plus que tout…
Leur fille… Ils pourraient enfin la retrouver ensemble. Cette pensée le rendait plus qu'heureux. L'idée qu'ils puissent mourir à cause de la Calamité qui s'abattait en tentant d'y échapper, avant même de pouvoir la revoir, ne leur était pas venue à l'esprit. Après tout, l'espoir renaquit peu à peu en lui suite à tout ce qu'il venait de traverser. À quoi bon tout ce retournement de situation si la déesse ne les protégeait pas de Ganon jusqu'à Lysia ?
- Regarde-moi, mon chéri, demanda Madeline avec sérieux.
Gabriel s'exécuta bien qu'il aimait de moins en moins rester ici, à la portée de n'importe quelle créature du Mal. La femme passa ses deux bras derrière le dos de l'homme, sous son vêtement.
- Je t'aime.
Ses mains… Il avait l'impression qu'elle avait planté ses ongles dans la chair de son dos tant elle les serrait contre lui. Mais ses « je t'aime » le faisaient sourire davantage et Gabriel n'entendait plus que ça, dans ce monde plus que bruyant, en pleine catastrophe. Malgré le déluge, elle les répétait, encore et encore, comme pour lui prouver son amour autant de fois que possible.
- Je t'aime…
Mais au bout de quelques instants, quelque chose n'allait pas physiquement… Les mains de la blonde forçaient trop… à se demander si ses ongles n'avaient pas réellement pénétré sa peau. D'autant plus qu'une vive chaleur brûlante le gagna au même niveau, ainsi qu'une douleur qu'il ne pouvait négliger. Gabriel passa à son tour sa main dans son propre dos, sur celles de Madeline qui ne possédaient étrangement plus leur douceur si caractéristique pour lui. Il sentit ensuite ses bouts de doigts tremper dans un liquide. En jetant un œil, toujours sous le regard passionnel de la blonde, il découvrit du sang sur ses mains. Son sang. Soudain, il eut le souffle coupé, et sa vue se troubla. La douleur était bien présente mais il était incapable de la manifester par un quelconque cri de souffrance.
Son cerveau n'eut point le temps de comprendre que sa bien-aimée venait de le poignarder avec une griffe de lézalfos.
Il fut dépourvu de force dans les bras et les jambes. Mais avant qu'il ne s'étale au sol en agonisant, l'Hylienne le força à faire un pas après l'autre en arrière, tout en l'aidant à marcher. Dans cette position, ils reculèrent ensemble, dans une étreinte beaucoup plus sanglante que la précédente, jusqu'au bord du pont, Madeline ne cessant de lui répéter qu'elle l'aimait. Une fois sur le rebord, elle lui adressa un dernier regard indifférent et lui ferma ses paupières en même temps qu'il versait une dernière larme. Elle retira la griffe de son corps, libérant un flux de sang plus conséquent couler jusque sur le long de ses jambes. Le père n'eut guère la force de rouvrir les yeux.
- Ne l'oublie jamais, dit-elle avant de le faire se pencher au-dessus du vide.
Enfin, la blonde le lâcha. Gabriel entama une chute de plusieurs mètres à la renverse, avec une plaie ouverte près de sa hanche droite. En tombant, l'homme blessé ne vit que le défilement de sa vie, il la voyait le quitter pour de bon. Il revoyait tous les moments passés avec son frère, sa conjointe, sa fille… toutes les personnes qu'il avait aimées au cours de son existence, et qu'il aimerait toujours. Tous ces souvenirs lui remontèrent d'un seul coup à la tête. Il repensait à chaque moment de joie mais aussi à tous ses combats menés pour une cause plus ou moins juste, selon les circonstances.
Link, et la princesse Zelda… Il avait une dette envers eux, et ne pourrait jamais plus les remercier pour leur aide.
Alan… Il ne pourrait jamais plus pêcher en sa compagnie, et même savoir ce qu'il était advenu de lui.
Quant à Lysia… Il ne pourrait jamais lui faire vivre la vie qu'il lui avait promise…
Ces éléments, ces personnes étaient si nettes, il les visualisait si bien qu'on les confondrait au monde onirique dans lequel ces choses nous paraissaient si réelles. Seulement, Gabriel ne rêvait et ne dormait pas, il sentait simplement la mort venir à lui, impuissant face à elle. Madeline le regarda tomber depuis sa position avant qu'un éclair ne frappe le château puis qu'il se retrouve plongé dans l'eau froide du lac Hylia. La température avait drastiquement baissé mais son dos restait toujours aussi brûlant, aussi douloureux. Cependant, cette douleur s'en alla, comme toutes autres sensations physiques. Une fois sous la surface, il laissa une traînée rouge derrière lui qui vint teinter l'eau trouble du plus grand lac d'Hyrule de sa couleur vive. Faible, l'eau remplissant seconde après seconde ses poumons, Gabriel coula au fond, sans pouvoir y remédier.
- Tu as fait le travail à notre place ! la gronda une voix féminine en colère.
À la gauche de Madeline, ne regrettant en rien ses actes, Maëlle et Daniel apparurent dans une brume de malice, tous deux furieux contre la blonde qui venait de faire exactement ce que Brad avait demandé à ses parents : tuer le frère d'Alan. La femme, sur la défensive, leur reprocha de ne pas avoir été assez rapides. Elle exhiba la lame ensanglantée qui avait ôté la vie de son ancien conjoint pour bien leur faire comprendre qu'elle était l'auteure de ce crime qu'ils étaient censés commettre.
- En effet, confirma-t-elle. Pour boucler cette affaire stupide de votre feu fils. Vous n'aviez pas qu'à flatter votre égo en le laissant prendre autant d'avance.
Corrompue peu après le départ de Gabriel de chez elle et grâce à la conscience commune de Ganon qui les liait tous, Madeline comprit tout de suite ce qu'elle avait à faire. Son esprit n'avait pas résisté une seule seconde au Fléau, elle était immédiatement tombée inconsciente. Il lui fallut cependant quelques heures avant qu'elle ne se réveille, du côté du Mal, cette fois-ci. Maëlle n'appréciait guère qu'une femme, à peu près du même âge qu'elle à première vue, lui fasse la morale. Elle s'avança vers elle d'un pas déterminée tandis que Daniel, comme à son habitude, se contentait de rester en retrait contrairement à sa femme.
- Nous ne t'avons pas fait rejoindre l'Armée des Fidèles pour que tu nous remplaces, cracha l'originaire d'Hébra. Alors écoute-moi bien… Je…
- ASSASSIN ! hurla un homme que le groupe ne put situer dans l'espace.
Au-dessus de leur tête, une traînée noire apparut. En comprenant de qui il s'agissait, le couple de corrompus décidèrent de fuir, à leur tour, pour ne prendre aucun risque. C'était Alan… La personne qui constituait la seule et unique menace de l'Armée. En effet, ce dernier avait conscience que son frère était en danger depuis la conversation de Brad avec ses paternels. Malheureusement, après avoir déposé Nell à Cocorico, il avait mis bien trop de temps à retrouver Gabriel, et ce soir-là, il arriva bien trop tard. Madeline avait pris les devants. La femme fut téméraire et resta sur place en attendant que l'oncle arrive jusqu'à elle. Dans tous ses états, il atterrit non pas face à elle, mais au bord du pont, à l'endroit où son frère venait de disparaître. Le choc était si fort qu'il perdit la raison, hurlant après son aîné en se penchant dans le vide.
- Gabriel ! cria-t-il de toutes ses forces, en pleurant. Non… !
Son cri avait retenti dans toute la région, dans un écho qui se mêla au bruit du tonnerre et des rugissements de Ganon. Il avait tout vu… Il l'avait vu mourir sous ses propres yeux et n'avait rien pu faire. Cela s'était joué à quelques instants près. Alan appela plusieurs fois encore Gabriel en vain jusqu'à ce qu'il enchaîne une succession de coups de poing contre le sol de pierre, refusant d'accepter une telle réalité. Il était tout pour lui, absolument tout ! C'était lui qui l'avait aidé à surmonter les difficultés psychologiques lors de leur adolescence. Gabriel avait sacrifié une partie de sa vie pour lui, il s'était créé une très mauvaise réputation de voleur aux yeux de tous, dans le seul et unique but de pouvoir se nourrir lui et Alan. Ils s'aimaient, même si cela était compliqué à dire de vive voix. Ce dernier regrettait tant de choses… Il avait failli le corrompre et avait détruit sa maison… Pour le cadet, si quelqu'un méritait de mourir, c'était bien sa propre personne. Mais pas lui !
Les larmes coulaient, encore et encore, jusqu'à ce que l'Hylien se tourne vers Madeline qui l'épiait avec un sourire malsain. Oui… Tout était à cause d'elle, leur vie était devenue un véritable calvaire depuis qu'ils la connaissaient. Comment pouvait-elle oser faire une telle chose après huit années d'absence ? Alan opta pour un regard noir et furieux, et d'une voix ténébreuse, il l'appela.
- Toi…
- Bonsoir, mon cher beau-frère, répondit la blonde.
Cette fierté sur son visage le mit en rogne. Était-elle fière de ce meurtre ? De l'atrocité qu'elle venait de commettre ? Alan ne comprit pas que Madeline avait agi sous les ordres de l'esprit de Ganon, et non de son plein gré, tout simplement car il était encore sous le choc et n'arrivait plus à assimiler la moindre chose. Pour lui, elle l'avait tué car elle avait voulu le tuer. C'était une meurtrière.
- Je vais t'étriper, la menaça-t-il, traumatisé. Je vais…
D'un bond dans sa direction, il se rua sur la femme qui fut prise au dépourvu. Madeline fut projetée en arrière par la masse de corruption de l'oncle. Elle s'enfuit en s'élevant dans les airs, prenant une forme similaire à celle d'Alan lorsqu'il se déplaçait ainsi. Ce fut à ce moment même qu'il comprit qu'elle était animée elle aussi par de la corruption. Dans sa tête, Alan sut immédiatement quoi faire. Il allait l'immuniser. Il la poursuivit jusqu'à plusieurs mètres de hauteur où le frère put la rattraper et lui porter un coup au visage. Les deux auras de malice se mélangèrent dans le ciel, n'en formant plus qu'une plus imposante. Alan la força ensuite à foncer droit vers le sol en détruisant sur le chemin une partie de l'arche d'entrée du pont d'Hylia. Madeline amortit sa chute comme elle le pouvait, reprenant une forme physique humaine. Alan fit de même et ne tarda guère à retourner s'acharner sur elle, dans un cri de rage.
La blonde le repoussa avec la griffe de lézalfos qu'elle tenait toujours en main. En avant, elle tenta d'abord de l'égorger avec un coup horizontal au niveau du cou qui fendit l'air dans un bruit vif et rapide. Elle grogna et fit une seconde tentative, cette fois-ci pour essayer de lui ouvrir le ventre mais ce fut un nouvel échec. Alan l'arrêta dans sa course, il créa une fine ligne rougeâtre d'un seul geste de la main qui se dirigea vers ses pieds et la fit trébucher. Madeline tomba rudement sur le coccyx et son adversaire en profita pour lui dérober son arme tachée du sang de son frère. La corrompue resta au sol, et dans un élan de colère, l'oncle l'attrapa par la gorge et pointa la griffe vers son visage, à un centimètre de celui-ci.
- Je suis parti à ta recherche très longtemps, après ton départ, rappela Alan. Et aujourd'hui, je te retrouve enfin, et tu tues mon frère sous mes yeux.
Madeline ne l'écoutait pas, elle se débattait comme une folle, en essayant de supprimer l'emprise qu'il avait sur elle dans son cou. Le vendeur de potions aurait cru à un animal enragé tant elle ne cessait de bouger. Elle savait qu'il allait lui rendre sa lucidité et l'esprit maléfique en elle ne pouvait l'accepter. Elle dévoila à Alan deux iris rouges qu'il lui rendit à son tour en lui criant :
- Regarde-moi espèce de tarée !
- Tu ne me tueras jamais ! Tu ne me tueras jamais ! répétait-elle en se moquant.
Elle fut dans l'obligation de le regarder, ce qui eut pour conséquence de l'énerver davantage. Durant trois longues secondes, ils se fixèrent, comme si l'oncle était en train de lui insuffler quelque chose à l'aide de ce contact visuel. Tout à coup, Madeline sentit son énergie absorbée par ce simple regard. Et l'instant suivant, une lumière éblouissante sortant des yeux de l'homme l'aveugla, un éclat brillant qui sonna comme une évidence en elle. Quelque chose surpassa les mauvaises intentions qui l'animaient jusque-là. Madeline venait de retrouver ses esprits, immunisée.
Cependant, Alan l'avait peut-être raisonnée, il la menaçait toujours à l'aide de sa petite arme et la blonde en fut effrayée. Elle avait toujours conscience du meurtre commis, et voir cette pointe ensanglantée tournée vers elle, - en sachant qu'elle savait pertinemment qu'il s'agissait de l'arme du crime -, la terrorisa. Gabriel… Non… Comment avait-elle pu le tuer ?! Madeline changea littéralement d'expression de visage, elle cessa de se débattre et ferma les yeux.
- Alan ! Non ! Arrête ! Par pitié ! Ce n'était pas moi ! Je ne sais pas ce qu'il m'a pris !
La terre trembla, ce qui rappela à l'oncle qui était le véritable coupable dans cette histoire. Il tourna la tête vers le château d'Hyrule et observa Ganon le survoler. Le voilà, l'auteur de ce crime. À ce moment précis, son seul souhait était de voir la Calamité succomber. Il soupira et sa mâchoire oscilla. Les larmes toujours aux yeux, Alan stoppa cette folie due au choc qu'il avait dû encaisser : il la libéra et jeta la griffe de lézalfos dans le lac Hylia en contrebas. Néanmoins, il ne pardonna pas Madeline qui put enfin atténuer son angoisse lorsqu'elle fut relâchée. En silence, elle reprit son souffle en tournant le dos à l'Hylien qui s'était agenouillé, dépité. Tête baissée, les mains posées sur ses cuisses, il sanglotait.
- Il avait des rêves, dit-il, et il voulait les réaliser avec toi ! Il voulait se fiancer ! C'était une bonne personne, pourquoi as-tu fait une chose pareille…
Madeline ressentit un poids à l'intérieur de sa poitrine, elle se voyait comme une odieuse personne, qui ne faisait que du mal autour d'elle. Et ce soir-là, elle venait de réaliser le pire. Elle aussi se mit à pleurer, la femme s'approcha de quelques pas de l'oncle et s'agenouilla face à lui pour se mettre à sa hauteur. Cependant, elle n'osa pas le toucher, trop honteuse.
- Alan, je… Je n'ai jamais voulu faire ce que j'ai fait… Je m'en veux… Je m'en veux tellement… Je mérite la mort…
Il ne lui répondit pas. L'orage continuait de gronder, et sous la pluie, trempé, il releva le regard vers elle qui le dévisageait timidement. Cette femme… S'il voulait se remettre de ces horreurs, il allait devoir l'oublier pour de bon. Sa présence lui faisait du mal, et consciente ou non de ses agissements, il ne pourrait pas lui pardonner. Il avait déjà failli la tuer…
- Je ne veux plus voir ton visage. Ne remets plus jamais un pied dans notre vie. Plus jamais, tu m'entends ?
Sur ces mots, Alan disparut dans les airs, dans une traînée noire. Malgré la dureté de ces paroles, Madeline ne faisait que les comprendre et les approuver. Il avait raison. Dorénavant, elle devrait vivre avec cette réalité : elle avait tué le père de sa fille. Quelle horreur… L'Hylienne se blâma encore, et réfléchit à la meilleure option pour elle maintenant qu'elle possédait le sang de Gabriel sur les mains. Oui, le mieux serait de disparaître à nouveau, sans laisser de traces, pour que le monde l'oublie pour de bon. Dans ce voile de terreur et de destruction qui l'entourait, la mère de Lysia resta immobile, genoux à terre, sans se soucier de la Calamité déchaînée.
Elle se maudirait, pour l'éternité.
