Chapitre 39 : La nuit du désespoir.
Un groupe de trois Gardiens menaçait les survivants dans ces couloirs étroits et sombres du château d'Hyrule. Les cris de peur et de douleur fusaient de tous les côtés tandis que certaines pièces se voyaient remplies de corruption visqueuse, bloquant l'accès à certains endroits. Cela créa un véritable labyrinthe dans lequel personne n'était sûr qu'il y ait une sortie sécurisée. Ganon avait pris le contrôle du château dès son apparition, et il le fit savoir notamment avec cinq monolithes gigantesques qui avaient surgi de terre, tout autour de la forteresse. Ces derniers renfermaient de grands stocks de Gardiens que la Calamité déploya dans toute la zone centrale du royaume. L'endroit était désormais méconnaissable, il avait perdu sa beauté et sa grandeur qui le caractérisaient tant. Dorénavant, il ne s'agissait plus que d'un château terrifiant, rongé par la malice.
À la recherche de la sortie la plus proche, Link, Zelda ainsi que le père de cette dernière couraient en direction de l'extérieur. La garde rapprochée du roi venait de succomber aux rayons lasers meurtriers de ces machines sheikahs, ce qui l'avait laissé seul face à l'ennemi, armé de son imposant espadon royal. Le héros croisa par chance son chemin et lui avait proposé de le suivre, avec sa fille. Link avait quelques difficultés à trouver un couloir qui menait à l'extérieur. Et quand bien même ils arriveraient à sortir de la forteresse, la citadelle entière avait déjà été ravagée par les flammes, et les créatures divines venaient de se faire corrompre à leur tour, bloquant ainsi toutes entrées visibles de loin. Elles s'étaient rangées du côté de Ganon lorsque leur pilote n'avait pu surpasser la puissance maléfique qui avait envahi leur machine de guerre. Il était donc impossible de se frayer un chemin facile d'accès. Pour trouver un moyen de fuir, la route allait devoir comporter un détour par la plaine d'Hyrule assez conséquent qui pourrait dissimuler leur présence grâce aux amas d'arbres présents à certains endroits.
Link, en avant avec la princesse, trouva enfin un passage vers une porte de sortie, dans l'aile ouest. Seulement, derrière eux, des bruits machinaux retentirent, ceux des mouvements rapides des pattes mécaniques d'un Gardien. La tension monta d'un cran, le roi d'Hyrule, essoufflé, rattrapa les deux jeunes gens qui couraient plus vite que lui. Le groupe arriva en haut d'escaliers en colimaçon qu'ils s'empressèrent de dévaler à toute vitesse. La panique se lisait dans les yeux de Zelda, son ami le comprit, et il lui prit une main pour la rassurer et l'aider à descendre rapidement les marches sans qu'elle ne chute et ne se casse quelque chose. Une fois presque en bas, Link se retourna vers le roi en retard qui, pour la première fois devant le chevalier, montrait de la peur sur son visage. Le blond tenta de l'aider à son tour tout en gardant un œil sur Zelda.
Mais au moment où Link lui proposa son bras, une lumière éclatante jaillit du haut des escaliers. Un rayon percuta violemment le mur de la tour avant de l'exploser dans une fumée de poussière. Ce choc fit trembler le sol et Rhoam Bosphoramus tomba rudement en arrière, sur la colonne vertébrale. Il en lâcha sa lourde arme qui glissa jusqu'en bas et émit un geignement plaintif qui alerta la princesse et le héros. Le Gardien à leur poursuite n'était pas loin et n'hésiterait pas à déchaîner sa puissance sur eux, si cette machine corrompue arrivait à se frayer un chemin dans cette cage d'escalier trop étroite pour son corps de métal, elle la détruirait au passage. Link s'accroupit près du roi toujours au sol et qui n'arrivait pas à se relever. Celui-ci était à bout de souffle, le poids de son arme qu'il portait avait dû être un facteur de fatigue, mais le père de Zelda sentait également une vive douleur dans le bas de son dos. Une douleur qui l'empêchait de se remettre debout et de continuer sa route.
- Votre Majesté, encore un petit effort, lui demanda le chevalier. Nous serons bientôt hors de danger. Prenez ma main.
Il attrapa sa paume, mais ce ne fut guère pour ce à quoi il s'attendait.
- Link, protège ma fille, dit-il en ancrant son regard dans celui du héros, qui comprit qu'il souhaitait donner sa vie pour occuper leur ennemi et cesser de les ralentir.
Le cœur de Zelda rata un battement lorsqu'elle entendit la dure décision de son paternel. Elle ne pouvait pas le laisser se sacrifier pour eux, la prêtresse savait qu'elle ne supporterait pas sa mort et encore moins dans ces circonstances.
- Père, non ! refusa-t-elle. Vous ne pouvez pas...
- Fuyez ! rétorqua le roi d'Hyrule. C'est un ordre.
Link se résigna à écouter son supérieur hiérarchique. Il resta immobile quelques secondes, en réfléchissant, puis lui envoya un regard navré et se dirigea vers Zelda, pour poursuivre son chemin le plus vite possible. Dans ces moments-là, il fallait savoir faire la part des choses, et lorsque des vies devaient être sacrifiées, il fallait faire en sorte qu'il y ait le moins de perte possible. Le héros était le seul à pouvoir être objectif sur leur situation et penser à la suite. Son amante, elle, était bien trop tourmentée émotionnellement. Il s'agissait tout de même de son père... Link le comprenait, bien sûr. Mais le menaçant Gardien surgit du haut des marches, se tenant comme il le pouvait au reste de la tour de l'aile ouest. En apercevant cet homme, âgé et fatigué au sol, la machine n'eut qu'un seul réflexe : charger un rayon qui serait fatal au roi. L'endroit était bien trop étroit pour que Link puisse renvoyer le rayon de la machine avec son bouclier d'Hylia. De ce fait, il attrapa la main de la princesse et l'incita à le suivre sans se retourner. Zelda dut se plier au désir du héros mais garda les yeux fixés en arrière. Elle hurlait maintes et maintes fois en appelant son père, Rhoam Bosphoramus, dernière personne qui lui restait de sa famille. Le Gardien était presque prêt à tirer sur cette cible facile qu'il n'avait même pas besoin de traquer.
- Père ! criait Zelda, qui tirait Link dans la direction opposée à celle qu'ils devaient prendre.
Ses cris lui parvenaient très nettement. Rhoam fut pris d'un sanglot et versa une larme en entendant la voix de sa fille auprès de laquelle il aurait tant voulu s'excuser. Tout cela était bien trop tard, il n'avait pas ouvert les yeux assez tôt pour avoir l'opportunité de lui demander pardon en raison de son comportement bien trop strict envers elle. Il allait mourir avec un certain nombre de regrets, mais en contrepartie, il sauverait potentiellement la vie de Zelda. C'en valait ainsi la peine.
Ainsi, ses dernières paroles furent « pardonnez-moi. » L'homme prit une grande inspiration et regarda sévèrement son ennemi, désormais prêt à l'achever en quelques instants. Puis, il ferma les yeux, pour la dernière fois, avant qu'un énième éclair lumineux n'envahisse la totalité des escaliers, dans un son qui caractérisait le feu destructeur des Gardiens. Le roi d'Hyrule s'en alla dans un autre monde, ce même monde où il rejoindrait son épouse.
- Père ! Non ! hurla la princesse en tendant un bras vers la victime du Gardien.
Un éboulement de pierres recouvrit les marches et épargna une vue atroce aux deux élus. La machine destructrice fut prise dans son propre piège et de nombreux morceaux de pierre lui tombèrent dessus après avoir abattu sa proie. Très vite, le Gardien fut endommagé et ne put continuer à poursuivre le reste du groupe. Assez éloignée de cette scène, Zelda fondit en larmes, résistant du mieux qu'elle le pouvait à l'emprise que Link avait sur elle afin d'éviter qu'elle ne rebrousse chemin. La princesse était toutefois incontrôlable, lui retenir l'avant-bras n'était plus suffisant, le héros dut ranger son épée de légende et passer ses deux bras autour d'elle pour la garder avec lui et renoncer à sa volonté. Exerçant tous deux une puissante force sur l'autre, les deux élus tombèrent à genoux simultanément mais la princesse se débattait encore.
- Laisse-moi... Laisse-moi, Link... pleura Zelda qui tentait de ses deux mains d'enlever un bras du blond qui entourait son abdomen.
- Je suis sincèrement désolé... répondit le concerné qui sentit à son tour l'émotion monter.
Les pleurs de son amie l'atteignirent profondément, il posa son menton sur son épaule et ferma les yeux, en lui répétant à l'oreille d'une voix tremblante qu'il était navré de ce qui venait de se produire. Zelda cessa de penser qu'elle pourrait se libérer en voyant qu'elle ne parviendrait pas à lutter davantage. Elle resserra les bras de Link autour d'elle en raison de toute la tristesse et qui s'évacuait de son corps. La princesse continua à pleurer tête baissée, ses cheveux tombant en avant, sans lâcher le chevalier qui était tout aussi troublé qu'elle. Ils gardèrent cette position quelques secondes, Link avait pris le risque de ne pas voir venir le danger durant quelques instants. Il ne souhaitait pas faire preuve de trop de dureté avec Zelda qui n'était, de toute manière, point en mesure de courir. Il savait ce que c'était de perdre ses parents, sa réaction était tout à fait normale selon lui, le héros n'avait pas voulu brusquer les choses.
Ganon rugit soudainement, ce qui fit relever les yeux à l'Hylienne. La vision qu'elle eut ne vint qu'empirer les choses ; Vah'Medoh volait au loin dans le ciel orageux, animée d'une vive couleur rouge et recouverte par endroits de corruption. Qui aurait cru qu'une telle chose aurait pu arriver ? Le Fléau arrivait à corrompre plus que des humains, et il ne s'était pas privé... Tout semblait s'être effondré, tous leurs plans, leurs espoirs, leur vie entière avait basculé.
- Mon père... Mon entourage... Mipha, Daruk, Revali... et Urbosa... Tous sont morts par ma faute... sanglotait-elle en repensant à toutes les personnes qu'elle venait de perdre cette nuit-là.
Link refusait de l'entendre dire qu'elle était responsable de toutes ces morts. Le seul coupable était Ganon, ils le savaient tous les deux. Mais Zelda ne pouvait s'empêcher de penser que rien ne serait arrivé si son pouvoir s'était éveillé bien plut tôt. Le héros se déplaça pour se retrouver en face d'elle, lui cachant ainsi la vue de l'éboulement récent en arrière. Elle vit à la place ses deux iris bleus dans lesquels elle se plongea. Le dernier prodige comptait bien lui faire comprendre qu'elle n'était en rien impliquée dans le décès de leurs amis, ni même dans celui de son père. Évidemment, le pouvoir du sceau aurait pu changer le déroulement des choses, mais personne ne pouvait assurer qu'il les aurait tous sauvés.
- Princesse Zelda... prononça le blond, affligé.
- J'ai tué... toutes les personnes qui m'étaient chères... ajouta la princesse qui pleurait toutes les larmes de son corps. Et maintenant, il ne reste plus que toi et je ne veux pas que...
Il interrompit l'Hylienne en portant avec tendresse ses deux mains sur ses joues humides. Si son absence de pouvoir avait coûté la vie aux quatre prodiges ainsi qu'au roi d'Hyrule, jusqu'où cela pouvait s'arrêter ? Zelda avait peur de tuer Link, lui aussi, à cause de son inaptitude à remplir son devoir. Elle pensait déjà avoir fait beaucoup trop de mal, et de dégâts autour d'elle.
- Ce n'est pas votre faute, je vous assure, dit-il en la regardant intensément.
Lorsqu'il sentit l'eau tiède couler jusqu'à l'intérieur de ses paumes, le héros s'approcha et la serra contre lui, dans le but de lui offrir du réconfort dans cet endroit devenu mortel et infernal. Zelda se laissa basculer en avant jusqu'à lui, toujours prise de larmoiements permanents. S'ils avaient su qu'ils en arriveraient là, seuls, et sans plus aucune personne sur qui compter... La philosophie du héros aurait, d'habitude, tendance à affirmer que jamais il ne fallait se résoudre à l'abandon, même si l'on se trouvait au fond du gouffre. Pourtant, en ce moment-même, Link ne cherchait pas à respecter cette façon de penser. Sans pour autant être dans le désir de se soumettre à la Calamité, il sentait tout de même leurs espoirs s'effondrer, et il ne possédait pas d'alternative à cela. Tout ce qu'ils devaient faire était fuir afin de ne pas mourir, l'idée de combattre et triompher n'était, visiblement, plus de mise pour le moment.
- Vous n'y êtes pour rien, lui murmura-t-il.
C'était plus fort que lui, ce moment de désespoir plus que total laissa échapper une larme, à lui aussi. Mais un bruit vint l'interpeller alors qu'il était toujours dans les bras de la princesse. Lorsqu'il entrouvrit les yeux, il constata que plusieurs personnes, certainement mal intentionnées, les encerclaient tous les deux. Ils étaient sept, tous sans arme et à égal distance les uns des autres autour des élus des déesses à environ deux mètres d'eux. Parmi ces nouvelles têtes, trois gardes royaux, un noble de la cour et trois simples civils. Tous possédaient un regard perçant en direction des deux Hyliens, pris au piège, et quelque chose d'inexplicable semblait les lier, tous les sept. Une tension plus élevée s'installa sans prévenir ; voilà le prix à payer lorsque l'on baissait sa garde, ne serait-ce que quelques secondes. Link sécha ses larmes, s'empara de son épée qu'il avait laissée au sol, près de lui, et s'adressa à leurs nouveaux ennemis en se redressant.
- Écartez-vous ! vociféra-t-il tout en sachant que ses interlocuteurs ne bougeraient pas un pied.
L'éclat de l'épée de légende scintilla sur ces mots. Link gardait un œil sur chacun d'entre eux, en les menaçant de sa lame et en prenant soin de vérifier que Zelda n'était pas en péril. À un contre sept, il n'avait aucune chance, d'autant plus que ces êtres étaient corrompus... cela coulait de source. Le supposé leader du groupe, un garde royal à l'uniforme abîmé, se mit à ricaner du comportement pathétique à ses yeux du prodige qui ne se laissa pas déstabiliser.
- Héros élu des déesses. Chevalier porteur de la lame purificatrice. J'ai habité ton propre esprit, et tu penses encore avoir le pouvoir de me résister ? s'étonna le fidèle.
Le reste des corrompus eurent un rire moqueur tous ensemble. Ses paroles pouvaient être, au premier abord, déroutantes. Habiter son esprit ? Link comprit que Ganon parlait à travers cet homme, et il avait désormais l'opportunité de s'adresser au Mal s'il le souhaitait. Sa haine envers lui ne fit qu'augmenter suite à ce que lui et Zelda venaient de vivre comme atrocité. Le héros garda son calme pour le moment, donnant la possibilité au Fléau de continuer ses louanges envers lui-même. Il clamait haut et fort sa puissance supérieure, ce qui n'intimida pas le blond, le regard sévère.
- Je suis partout, insista Ganon. Dans toutes les têtes, toutes les contrées, et tous les temps.
La princesse, terrorisée, sursauta lorsqu'un individu à l'allure d'un paysan s'était rapproché en lui dévoilant des yeux rouges pénétrants. Link le repoussa d'un coup tranchant de son arme en diagonale. L'ennemi faillit toucher cette épée si odieuse et effrayante pour lui, il recula en fixant le héros. Ce qui étonna le prodige était qu'ils avaient l'avantage si le groupe les attaquait en même temps ; et pourtant, les autres corrompus restaient à leur place, comme si tout cela était un spectacle pour eux, un défi de celui qui oserait s'approcher le plus possible de la lame purificatrice. Le tonnerre gronda soudainement suite à cette tentative de la part du paysan, ce qui n'était pas pour rassurer Zelda qui ne savait pas d'où viendrait la prochaine offensive.
- Venez à moi, chers élus ! s'exclama le garde royal. J'attends votre venue depuis si longtemps !
La main droite de Link resserra son emprise sur le manche de son épée. Il mourait d'envie de faire taire cette entité maléfique qui contrôlait l'esprit de ce pauvre homme. Mais le blond ne se montrerait pas imprudent et resterait près de la prêtresse. Cette impulsivité naissante qu'il sentait l'envahir ne ferait qu'avoir raison de lui.
- Ganon... grogna le chevalier qui aurait voulu détruire la distance qu'il y avait entre lui et le corrompu d'une démarche déterminée et rapide.
Il le pointa du bout de son étincelante lame purificatrice.
- J'ai été choisi dès mon plus jeune âge pour te combattre, dit Link. Je suis celui qui doit lever cette épée légendaire au ciel, je suis celui qui trouvera toujours le courage de me dresser devant toi. L'âme qui, au fil des siècles, a toujours réussi à mettre fin à ta soif de vengeance et ta folie meurtrière.
Son discours lui déplaisait tant il savait qu'il était vrai et incontestable. Le Fléau avait toujours fini scellé, quoi qu'il arrivait. Cependant, sa dernière apparition remontait à dix mille ans en arrière, et cela n'était pas dû au hasard. Si Ganon avait attendu un lapse de temps si grand, c'était pour revenir avec une puissance incommensurable qui lui donnait la capacité de corrompre machines tout comme êtres vivants. Peut-être arriverait-il à surpasser la force du héros légendaire, cette fois-ci ?
- Nous sommes les personnes qui te terrasseront, continua Link, comme les précédents héros et les précédentes princesses l'ont fait, eux aussi. Alors en effet, nous viendrons à toi. Ce n'est qu'une question de temps.
Plus personne ne parla ensuite. Loin de vouloir se montrer supérieur à son adversaire, Link n'avait fait que lui rappeler comment s'étaient terminées les histoires de leurs ancêtres, jusqu'à maintenant. Après cinq secondes de silence, l'Hylien vit l'expression faciale du garde changer brusquement ; celui-ci inclina légèrement la tête sur le côté avant d'émettre un soupir condescendant. Link restait à l'affût du moindre de ses gestes, à lui et ses compagnons. Seulement, il n'avait pas d'yeux derrière le crâne, aussi prudent qu'il pouvait être, le héros ne pouvait pas surveiller les sept corrompus en même temps...
- Vous n'êtes que des faibles humains pathétiques, cracha Ganon sur un ton indifférent.
- Link ! s'écria tout à coup Zelda.
Les élus étaient dos à dos, et ainsi, juste derrière lui, la princesse vit trois des corrompus qui les encerclaient se ruer vers elle en même temps. D'une seconde à l'autre, sans même jeter un œil à ce qui la menaçait, Link prit le bras de la blonde afin de la faire pivoter et la faire échanger de place avec lui. Cette dernière émit un hoquet de surprise lorsque Link l'avait faite se déplacer ainsi sans prévenir. Le prodige fendit l'air horizontalement durant sa rotation ; arrivé à l'ancienne position de Zelda, son épée entra un contact avec les trois hommes, déchirant de son éclat lumineux leur peau, un par un. Un filet de corruption reliait désormais les corps des trois corrompus à la lame blanche de l'épée qui aspirait la malice. La vivacité du héros venait une nouvelle fois de sauver la vie de son amante qui se retrouva face au garde royal par lequel Ganon communiquait avec son ennemi juré. Les trois blessés s'étaient étalés au sol, en agonisant. Atteints aux bras et au buste, leur corps ne pouvait se régénérer car leurs plaies étaient dues à la seule arme qui empêchait ce procédé dans ce monde. Il n'était donc plus que quatre à être en mesure de rivaliser avec Link, celui-ci attendait la prochaine offensive qui ne tarda pas à venir.
Un premier fidèle s'élança vers lui à sa gauche dans un nuage de gaz aux couleurs rouges. Le prodige n'eut aucun mal à le stopper en le faisant percuter son robuste bouclier d'Hylia. Grâce à cette solide défense, il put enchaîner en plongeant la lame purificatrice dans cette masse de corruption qui lévitait au-dessus du sol. Un cri de douleur vint meurtrir leurs tympans jusqu'à ce que Link retire son épée d'un geste vif du bras vers lui, faisant ainsi disparaître dans le même temps la malice de l'air et révéler au sol le corps physique d'un noble fait de chair et d'os, inconscient. Durant ce temps-là, le garde royal, chef du groupe et porte-parole du Fléau, ricanait haut et fort mais n'attaquait toujours pas. Quant à Zelda, elle ne pouvait que regarder le combat auquel elle n'aurait certainement pas eu la force de participer, d'autant plus qu'elle ne possédait ni sa tablette sheikah, ni tout autre arme dont elle aurait pu se servir.
Link se précipita ensuite dans la direction opposée où la princesse vit arriver le cinquième corrompu. Il s'agissait d'un second garde, brun, sous l'emprise du Mal. Ce dernier opta pour un combat à l'épée au lieu de se jeter sauvagement sur leurs ennemis comme l'avaient fait ses compagnons. Il fut le premier à porter le premier coup : un coup d'estoc qui avait frôlé de justesse le flanc droit du héros. Le blond abattit ensuite son arme à la verticale vers le biceps gauche de son adversaire, mais celui-ci bloqua cette attaque tout comme le héros contra celle qu'il porta au niveau de son visage l'instant d'après. Cet épéiste était rapide, Link ressentait une ardeur prononcée émaner de son corps, il pressentait la haine de Ganon à travers lui. Malheureusement, il commit une erreur qui allait lui être fatale, le garde royal prépara un coup de taille bien trop prévisible qui fut contré aussitôt. Le chevalier reprit l'avantage et lui lacéra l'avant-bras avant que de malice ne s'en échappe pour rejoindre le cœur de l'épée de légende. Le corrompu tomba au sol, à son tour.
Soudain, une force inconnue le projeta sur le côté, à quelques mètres, Link en lâcha son équipement et souffla en raison de la brutalité de sa chute. Le sixième du groupe, un civil banal, se jeta immédiatement sur lui. Il attrapa le blond par la gorge et tenta de le frapper au visage de son autre main. Sans aucun doute, il possédait une force musculaire bien plus élevée que celle de l'Hylien, en mauvaise posture. Plus il serrait le cou de sa victime, plus le corrompu grognait telle une bête féroce. Cette dernière se débattit, mais en vain. Puis, le crâne du civil percuta brutalement du lourd métal et cela l'assomma sur le coup, libérant ainsi Link de son emprise. Zelda, munie du bouclier d'Hylia qui était resté par terre, venait de lui épargner une corruption certaine. Elle l'aida à le relever tandis que le septième et ultime fidèle se manifesta enfin suite à ces combats acharnés du héros.
- Bien, à nous deux, affirma l'ancien soldat.
Après avoir remercié la princesse, Link ne tarda pas à récupérer son arme et se présenter face à lui. Le dernier survivant était resté immobile durant tout ce temps car son corps était en train de se métamorphoser. Ses mains virent leurs doigts s'allonger de plusieurs centimètres tout comme ses ongles qui devinrent des griffes. Cette transformation était en train de remonter le long de ses bras. Le corrompu n'attendit pas plus longtemps, il fit deux pas en avant lorsqu'un violent coup de pied dans le bas du dos de la part d'un inconnu le fit accélérer sa marche d'un seul coup, lui faisant perdre l'équilibre dans le même temps. Le garde arriva juste en face du héros mais sa lame lui avait déjà transpercé l'abdomen avant même qu'il ne puisse user de sa nouvelle apparence.
Link retira son épée du corps qu'elle venait de pénétrer tandis que Zelda resta bouche bée face à la personne qui venait de leur venir en aide. Les deux amants firent face à une jeune figure blonde qui devait avoir un âge similaire au leur, son visage était sali par la boue. Ils n'eurent cependant aucune difficulté à la reconnaître.
- Edward ? s'étonna la princesse.
Le poète se tenait bel et bien devant eux. Ce même poète qui était décidé à disparaître de la vie de la princesse et du héros, quelques jours auparavant, à cause de ses actes. Pourtant, il était bien là et sa présence au château d'Hyrule était plus qu'incompréhensible. Link, qui s'avérait être la première personne qui lui en voulait sérieusement à cause de ce qu'il lui avait fait subir, ne put que le remercier d'un petit hochement de tête pour son intervention. Le Sheikah ressentit une certaine honte en croisant le regard de Link, personne qu'il avait tant méprisée silencieusement.
- Je connais une route qui nous mènera à la muraille d'Elimith avec le minimum de chance de nous faire repérer, informa Edward sans donner aucune explication.
Le héros réajusta sa tunique du prodige et répondit :
- Nous te suivons.
Cette réponse le satisfit. Le chevalier s'apprêtait à suivre leur nouveau compagnon de route lorsqu'il se retourna et remarqua que Zelda n'était plus parmi eux mais seule à l'écart, de nouveau tournée vers la tour qui s'était en partie effondrée et avait détruit les escaliers. Link la rejoignit un instant pour lui annoncer leur départ imminent.
- Ganon est trop fort pour le moment. Nous devons partir.
La princesse fixait l'effondrement, une patte du Gardien récemment détruit par celui-ci en dépassait. Zelda commençait à dénier ce qui était arrivé à son père. Au fond d'elle, la blonde savait qu'il n'y avait plus rien à faire, mais elle refusait de le laisser là. Le choc l'empêchait d'agir avec raison.
- Il est peut-être toujours vivant sous toutes ces pierres... dit-elle.
- Je suis sincèrement désolé, s'excusa Link, mais vous avez vu comme moi, il est trop tard.
Elle le dévisagea, bouleversée par ses propos qui faisaient entièrement référence à ce qu'elle refusait d'accepter.
- Comment peux-tu dire une chose pareille ?
Le blond ne faisait que lui rappeler la vérité, sous peine que la princesse s'emporte encore plus et commette une erreur en fouillant dans cet éboulement. Elle avait l'impression de l'abandonner... C'était un moment très dur pour elle, et cela le désolait. Mais ils avaient déjà failli laisser leur vie ici avec ce groupe de corrompus désormais étalés sur le sol, l'opportunité de pouvoir choisir ne s'offrait plus à eux.
- Suivez-moi, je vous prie, insista le héros avec un peu plus de fermeté.
Il lui attrapa une nouvelle le bras afin qu'elle le suive en vitesse mais cette fois-ci, la prêtresse ne se laissa pas faire.
- Non ! Lâche-moi ! s'exclama-t-elle. Je n'ai pas le droit d'abandonner mon père !
- Princesse Zelda, nous devons faire preuve de bon sens. Nous avons fait plus que sous-estimer sa puissance. Si nous restons au château, vous courrez de grands dangers. Et je me dois de vous protéger avant tout.
- C'est faux ! Tu n'es plus appelé à remplir ce devoir !
Sans attendre et pour être clair une bonne fois pour toutes, Link lui expliqua que devoir ou non, ce n'était guère pour cette raison qu'il forçait autant pour fuir. Par Hylia, il se trouvait à l'endroit même où était Ganon, cela était une raison valable pour partir, non ? Zelda semblait l'avoir totalement oublié. Celle-ci n'avait même plus peur, mais était juste prise de tourments légitimes et animée d'une peine profonde.
- Ce n'est pas juste pour respecter mon devoir que je me vois dans le besoin d'insister, mais parce que je refuse à titre personnel de vous voir mourir, vous aussi ! répliqua ainsi le prodige.
Ce fut la première et la dernière fois que Link avait haussé le ton sur son amie lorsqu'il était pleinement lucide. Tout simplement car jamais il ne se le serait permis avant, mais la situation faisait que leur vie était en jeu et aucun d'entre eux n'accepterait une mort supplémentaire. Zelda ne répondit rien, écoutant le héros qui, et elle le savait, avait raison. L'Hylienne sentait encore une vague intense de tristesse l'envahir à nouveau.
- Je ne le supporterais pas, ajouta Link d'une voix plus calme.
Edward observait leur conversation et s'impatientait. Cet endroit était bien le dernier dans lequel il souhaitait rester plus longtemps.
- Il est plus que temps de s'en aller, dit-il afin de les hâter davantage.
- Père... Pardonnez-moi... souffla Zelda avec affliction.
Ils furent tout à coup surpris par la terre qui trembla sous leurs pieds, cet événement fut celui qui les mit en route, tous les trois, vers leur destination. Le poète s'empara de l'arme d'un garde royal, immobile au sol. À l'accoutumée, il se baladait plutôt avec un instrument de musique, le Sheikah n'avait jamais aimé l'allure menaçante et provocatrice qu'avaient les armes de guerre, il ne savait pas vraiment utiliser d'épée de ce genre, mais cela était mieux que rien. Il partit en avant, sans trop s'éloigner des élus des déesses, pour leur indiquer le chemin à prendre. Malgré leurs différends, Link lui faisait confiance. Edward était leur seule chance de s'en sortir.
- Nous partons pour la muraille d'Elimith, informa le héros à son amante. De là-bas, vous pourrez vous rendre au village de Cocorico où vous serez en sécurité. Nous discuterons avec Dame Impa du déroulement du plan à venir.
La protection du village avait triplé ses effectifs depuis cette nouvelle terreur qui s'était installée dans le royaume. Une dizaine de gardes sheikahs étaient positionnés à chaque entrée, pour assurer une sécurité optimale à tous les habitants. Leur plus grande frayeur était qu'un Gardien surgisse d'un côté et vienne brûler les maisons de Cocorico, ils espéraient tous pouvoir faire face, ensemble, à une machine aussi dangereuse lorsqu'elle était du côté de Ganon. Personne ne baisserait les bras. Il était presque minuit lorsque la totalité des paysans s'étaient réfugiés chez Impa, à l'extérieur, l'ambiance était triste. Les flambeaux éteints par la pluie et le vent fouettant les feuilles des arbres rendaient cet endroit à l'accoutumée paisible assez lugubre. Seule la demeure de l'ancienne magistrate adjointe était éclairée de l'intérieur.
Il devait y avoir une trentaine de personnes confinées dans cette même pièce. Il était parfois difficile de marcher sans bousculer quelqu'un, mais l'important était que personne ne se trouvait en danger de mort. Dans la partie gauche de la pièce, là où se trouvait une peinture accrochée au mur ainsi que quelques étagères de rangement, une quinzaine de Sheikahs patientaient dans un brouhaha désagréable. Certains s'asseyaient à même le sol pour calmer leur angoisse, en raison du manque de sièges, et d'autres restaient debout, discutant avec leur voisin de ce qu'il se passait. Quelques personnes avaient contesté les ordres de leur cheffe qui étaient de se réfugier tous ici, au même endroit. Ces oppositions avaient comme argument que si un Gardien animé de corruption venait à s'en prendre à eux, toute la population du village serait décimée en même temps... Les choses s'étaient précipitées d'un seul coup, et Impa avait préféré s'assurer de la sécurité de tous de cette manière, et la sœur de Pru'ha ne changerait pas d'avis.
Au centre, Impa servait quelques boissons chaudes à ceux qui en désiraient. En l'espace de trois heures, la Sheikah avait dû gérer avec plus ou moins d'aide plusieurs crises de paniques de Sheikahs pétrifiés par l'effroi ainsi que des comportements dangereux d'habitants qu'elle avait dû calmer, sous peine de mettre en péril toute la demeure. Et malgré sa jambe encore douloureuse, elle se tenait debout, pour elle et son village. Enfin, vers le fond de la pièce, se voyaient disposés quelques lits installés à l'improviste. Les personnes malades ou blessées y étaient allongées, comme Nell qui se remettait peu à peu de son état. Également de ce côté de la maison, Lysia et Arthur essayaient de ne pas penser au carnage en cours. Assis par terre, côte à côte contre un mur, ils sursautaient à chaque fois que Ganon poussait un rugissement ; mais la jeune fille savait qu'ici, auprès d'Impa, il ne pourrait rien lui arriver. Elle fut toutefois inquiète en observant son ami prendre de plus en plus peur. Malheureusement, Lysia ne savait pas quoi faire pour le rassurer.
- Ça va ? demanda-t-elle, peinée de le voir dans cet état.
- Je n'aime pas l'orage, avoua Arthur avec honte, en gardant les yeux fixés sur ses pieds.
Cette peur était tout à fait compréhensible à ses yeux ; le bruit sourd, les flashs de lumières... Il y avait de quoi être effrayé, et encore plus pour un enfant. Lysia s'approcha de lui, jusqu'à coller son épaule à la sienne, et lui fit part de son expérience personnelle avec ce type de phénomènes météorologiques. La blonde trouvait qu'il n'y avait pas de quoi avoir honte, d'abord car jamais elle ne se moquerait de son nouvel ami, mais également car « la peur est un élément essentiel de la vie. Sans peur, il n'y a pas de courage », comme le disait si bien son père.
- Tu sais, moi aussi je n'aimais pas ça avant, dit-elle. Mais un jour j'ai osé regarder dehors à quoi ressemblait les éclairs. J'ai trouvé que c'était fascinant, même si le bruit est désagréable.
- Cet orage est différent, lui fit-il remarquer en relevant le regard vers elle.
Dans l'obscurité de cette nuit pluvieuse, Alan atterrit derrière un rocher sur le chemin qui menait à l'entrée sud du village de Cocorico. Son apparence et ses pouvoirs de corrompu pouvaient lui jouer des tours face aux autres qui seraient légitimes de le considérer comme un ennemi, il se devait donc de les dissimuler pour le moment, surtout lorsque tous étaient à l'affût du moindre signe de Ganon et de ses fidèles. Le voilà de retour ici depuis plusieurs jours... À vrai dire, il n'était resté que quelques minutes la dernière fois, le temps de déposer Nell, blessée, entre de bonnes mains. Alan était aussitôt reparti, à la recherche de son frère, mais avait néanmoins eu le temps de remarquer que sa nièce, Lysia, était en ces lieux. Ce fait l'avait rassuré. Depuis, il avait fouillé Hyrule toute entière afin de trouver Gabriel, mais ce ne fut que trop tard qu'il l'avait localisé... L'oncle n'arrivait même plus à prononcer le moindre mot, il tremblait en raison des récents événements. Les cernes sous ses yeux ainsi que son expression éreintée lui donnaient une allure de mort-vivant.
Chaque pas qu'il faisait dans cette herbe imbibée d'eau était un pas de plus vers Lysia. Un pas de plus vers un moment terrible par lequel il devait passer. Une réalité que l'homme se voyait obligé d'expliquer à la petite fille qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle s'était faite enlever par le gang des Yigas. Il avançait, mais savait qu'il n'y arriverait pas. Il savait que rien ne pourrait sortir de sa bouche à l'instant fatidique. Comment était-il possible d'infliger une chose aussi cruelle à un enfant ?! Ces simples pensées faillirent le faire pleurer à nouveau, il ne voulait pas être celui qui lui dirait ! Pourtant, il était le seul à pouvoir le faire, le seul ayant connaissance de ce qu'il était advenu de son frère. C'était lui, et personne d'autre.
Alan frappa à la porte d'Impa sans motivation, animé d'une tristesse indéfinissable. Le bruit à l'intérieur de la demeure avait couvert ceux de sa main contre le bois de l'entrée, il décida donc de pénétrer de lui-même en tournant la poignée. La première chose qu'il vit ne fut qu'un regroupement de personnes qui lui cachait la vue, et aucun ne porta son attention sur lui. Tous bavardaient bruyamment. Bon sang, il se trouvait désormais dans la même pièce que sa nièce... mais comment allait-il faire ? Lorsqu'il s'avança un peu plus, après s'être excusé auprès de quelques personnes afin de se frayer un chemin, Alan tomba sur une femme sheikah qui semblait différente. Un peu plus petite que lui, elle boitait et possédait un air inquiet. L'oncle l'interpella, lui demandant où pouvait bien se trouver Lysia dans ce désordre.
- Excusez-moi, intervint-il, vous êtes la cheffe de ce village ?
C'était la première fois qu'il formulait des mots depuis ce terrible drame, au pont d'Hylia. Sa voix était blanche et faible, ce qui démontrait fortement l'état dans lequel il se trouvait. Impa se retourna vers son interlocuteur et lui répondit avec bienveillance. Devant elle s'était présenté un homme trempé de la tête au pied par la tempête, fatigué, et qui semblait désespéré. Pour sûr, il avait besoin d'aide. Il devait s'agir d'un réfugié d'un village voisin qui venait se mettre à l'abri ici après tout, la Sheikah accueillait toute personne en détresse ou en situation critique. Avec des bêtes mécaniques sous l'influence du Fléau qui rôdaient à l'extérieur, il valait mieux pour tout le monde rester cloîtré quelque part, et ne plus bouger, en attendant que cette fureur destructrice se calme.
- Dame Impa, c'est bien moi, confirma donc la cheffe à Alan. Par Hylia, vous m'avez l'air épuisé... Ne restez pas dehors, vous serez en sécurité ici et...
- Je cherche ma nièce, elle est ici, l'interrompit l'Hylien. C'est une... petite fille de huit ans, les cheveux blonds, yeux verts...
Elle plissa les yeux, réfléchissant si elle connaissait cette fille. La Sheikah porta une main contre elle, si un enfant se trouvait seul, dehors, ses chances de survie étaient extrêmement faibles... Elle espérait de tout cœur que cela ne soit pas le cas.
- Lysia ? proposa Impa.
- Oui ! C'est ça, elle n'est pas blessée ?
- Non, elle va bien, le rassura-t-elle. Attendez, vous êtes son oncle ?
Alan acquiesça, il ne fut guère intrigué par la question de cette femme qui, jusqu'à présent, ne le connaissait pas. Il cherchait surtout à savoir si rien de grave n'était arrivé à la fille de Gabriel, et par chance, elle était en effet saine et sauve. Il finit par regarder son entourage, dans toutes les directions, dans le but de l'apercevoir quelque part, mais en vain. La Sheikah, elle, semblait ailleurs, toujours restée sur sa question si banale aux yeux de l'oncle.
- Gabriel a un frère... s'étonna Impa.
Elle venait de prononcer son nom... Alan ne put se contrôler davantage et émit un triste soupir en baissant les yeux. La simple mention de son frère le faisait pleurer, ce qui arriva.
- Vous le... connaissiez... en effet... se rappela-t-il.
- Disons que nous sommes de vieilles connaissances, si je puis dire.
Impa le dévisagea à nouveau et constata les larmes sur le visage de l'homme. Cette réaction lui fit penser au pire concernant le feu père. Peu importait qui se tenait devant lui, l'Hylien était submergé par l'émotion. En effet, il savait qu'Impa n'avait pas toujours été de leur côté, autrefois. Son frère lui parlait souvent, - en mal, à l'époque -, de cette fidèle servante de la famille royale qui était la plus rusée pour le retrouver, et se mettre à ses trousses. Bien qu'aujourd'hui, tout avait changé, Alan n'en savait rien et pensait s'adresser à l'ennemie jurée de Gabriel.
- Que se passe-t-il ? demanda pressement la Sheikah. Ne me dites pas que...
L'absence de réponse ne lui fit que confirmer son hypothèse qui s'avérait juste : Gabriel était mort. Choquée, elle s'empressa de porter une main sur son épaule pour prouver son soutien envers lui. Cependant, la cause de son décès lui était encore inconnue, la Sheikah espérait que l'ancien voleur n'avait guère fait d'erreurs, comme un véritable suicide cette fois-ci, qu'il aurait perçu tel un rachat de ses fautes passées. Ce serait la pire des réalités ! Mais non, il n'était pas si stupide, il n'aurait jamais abandonné Lysia après tout ce qu'ils avaient vécu. Cette idée disparut rapidement de la tête d'Impa, assurée qu'il était mort autrement.
- Oh malheur... murmura la cheffe qui ne s'en remettait toujours pas.
- S'il vous plaît, sanglotait Alan, je... Je voudrais parler à Lysia et lui dire que...
Des voix enfantines retentirent à sa droite. Quelques personnes durent se pousser afin de laisser passer deux jeunes enfants maladroits qui rejoignirent le centre de la grande pièce. En effet, il n'avait pas fallu plus de temps pour que Lysia débarque à toute vitesse vers lui, accompagnée d'Arthur, plus en arrière. L'oncle s'accroupit dans sa direction afin de la réceptionner en lui présentant un air de soulagement malgré ses pleurs. Heureuse de retrouver son oncle qu'elle avait hâte de revoir depuis si longtemps, elle lui sauta dans les bras sans attendre et le serra très fort. Accrochée de manière ferme à sa nuque, Alan se releva et la porta quelques instants.
- Oncle Alan ! s'écria de joie la petite fille.
- Lysia... prononça-t-il.
Leur étreinte dura encore de longues secondes avant que l'homme ne repose sa nièce qui possédait le sourire aux lèvres, il resta à sa hauteur, un genou par terre. Se retrouver après autant de changements, de problèmes, et de dangers... cela s'approchait du miracle. Ils profitèrent donc de ce contact si important pour tous les deux, la tristesse profonde d'Alan qui avait ressurgi se mêla ainsi au bonheur de voir la petite fille en bonne santé.
- Par Nayru, tu vas bien... J'ai cru te perdre lorsque ces Yigas t'ont...
- Je suis contente que tu sois là ! ajouta la blonde, pour éviter le sujet, en posant une main contre la joue mal rasée de l'homme.
Derrière eux, Arthur avait le regard rivé sur Alan. Il était pétrifié, il reconnut avec horreur la personne qui avait failli lui faire du mal à plusieurs reprises, lors de cette nuit où il avait fui sa maison, en pleine tempête de neige. Le petit garçon devint soudainement pâle et s'écarta très vite de lui, ne comprenant pas pourquoi sa nouvelle amie avait embrassé cet homme effrayant à ses yeux. À l'inverse, Lysia, elle, s'étonna de le voir fuir de cette façon.
- Qu'est-ce qu'il lui prend ? se demanda-t-elle.
- Eh, petit ! C'est toi ? l'appela Alan avec une voix totalement différente de celle qu'il avait adoptée la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés. Tout va bien, je ne te ferai plus de mal !
Arthur ne l'avait pas écouté et disparut de son champ de vision. Lorsqu'il se reconcentra sur ce qu'il devait dire à Lysia, il prit une grande inspiration. Plus il mettait de temps à lui dire, et plus cela serait difficile, il le savait. Mais d'un autre côté, il ne souhaitait pas que ce soit la première chose qu'il lui dise après plus d'un mois de séparation. Il y avait forcément un moyen indirect de le lui faire comprendre, car les mots étaient déjà une méthode trop violente pour lui. Il n'osait donc pas imaginer ce qu'il en serait pour elle... La voir aussi souriante augmentait sa difficulté à parler de cela.
Ne pas lui faire de mal, c'était ce qu'il voulait par-dessus tout car il considérait avoir déjà failli empirer les choses beaucoup trop de fois, bien qu'il eût été dépourvu de lucidité et de raison. Cependant, Alan n'avait pas le contrôle sur ce genre de choses, et il était trop tard pour éviter les blessures à long terme. Ainsi, deux options se présentaient à lui : lui dire lors de leur discussion actuelle, aussi dur que cela pouvait être sur le moment, ou taire le sujet jusqu'au moment où l'Hylienne allait s'en rendre compte d'elle-même en plus d'apprendre que son oncle ne lui avait rien dit depuis le début. Il était clair qu'entre ces deux solutions, celle qui lui ferait le moins de mal était la première.
- Écoute, Lyly, je suis désolé... pour tout... trouva-t-il comme début.
- Pourquoi tu t'es battu avec papa, l'autre jour ? s'interrogea soudainement Lysia avec un faux mécontentement. J'ai eu peur que vous vous blessiez !
L'homme s'en excusa avant de s'essuyer les yeux, il n'était absolument pas fier de la tournure qu'aurait pu prendre les événements de ce soir-là. Il en avait même oublié que Lysia se cachait dans la pièce d'à côté lorsqu'il s'était rué sur son frère.
- Il m'a dit que tu avais une maladie... ajouta sa nièce.
- On va dire ça... Mais je suis guéri, dorénavant, tu n'as plus rien à craindre de moi.
Ils se regardèrent dans les yeux, la blonde fut peinée lorsqu'elle le voyait continuer de verser les larmes. Alan était une personne très pudique au quotidien qui ne manifestait que très rarement ce qu'il ressentait, Lysia l'avait rarement vu pleurer. La dernière fois devait remonter au jour où la petite fille lui avait offert une potion très difficile à concevoir qu'elle avait préparée avec l'aide de son père, alors qu'elle était encore toute petite. Le résultat de la substance était de toute évidence plus que médiocre, mais le geste avait été présent et l'oncle fut très touché de voir que sa nièce, du haut de ses cinq ans, avait apporté de l'intérêt à sa passion et ses « enseignements » improvisés sans vraiment penser qu'elle en retiendrait quelque chose. À l'époque, il s'agissait de larmes de joie, l'Hylienne ne l'avait donc jamais vu démontrer sa tristesse ainsi. Par conséquent, c'était une réaction très lourde de sens pour elle et qui annonçait quelque chose de très fort...
- Je n'aime pas quand tu pleures, lui dit-elle à mi-voix.
Les personnes autour d'eux commençaient à se demander ce qu'il se passait en leur jetant des regards interrogateurs. Impa, parmi elles, savait qu'elle ne pourrait supporter cette vue plus longtemps. Une annonce aussi horrible faite à un enfant, c'était trop pour elle, la Sheikah décida alors de s'éloigner. Alan, bien qu'entouré de ce monde dont la curiosité semblait faire défaut, ne leur prêta aucune once d'attention. Il se racla la gorge avant de se lancer pour de bon.
- Je...
- Tu sais où est papa ? enchaîna Lysia en le coupant immédiatement. Il n'est toujours pas revenu, je m'inquiète...
Le sujet avait été abordé, il ne pouvait plus reculer. Les mains moites et le cœur qui s'emballait, l'oncle la regarda dans les yeux lorsqu'enfin elle s'aperçut dans son comportement que quelque chose s'était passé concernant son père.
- Écoute Lysia, je ne sais pas comment te le dire...
- Quoi ? demanda-t-elle avec de plus en plus d'appréhension.
Ses lèvres se murent mais ne formulèrent aucune phrase, laissant la petite fille sombrer dans une inquiétude qui ne cessait de s'amplifier à chaque seconde. Son visage se décomposait peu à peu et Lysia s'imagina le pire. Était-il disparu ? Blessé ? Ou... mort ?! Cette idée la faisait cauchemarder, et la faisait tomber dans une peur panique. Elle sentit sa cicatrice soudainement la brûler au même moment. Mais cette blessure, plus qu'étrange, ne parviendrait pas à attirer son attention tant qu'Alan ne lui révélait pas la vérité sur Gabriel.
- Oncle Alan, où est papa ?!
Le bruit ambiant des autres habitants de Cocorico s'atténua lorsque certaines personnes anticipèrent la situation et comprirent à cette intervention de la jeune fille qu'elle et son oncle vivaient une terrible tragédie.
- Où est-ce qu'il est ?! insista Lysia pour faire avouer Alan.
Sa respiration saccadée l'empêchait de parler correctement.
- Il est... parti... sanglota-t-il.
- Il est parti où ?! s'enquit de savoir la blonde, les larmes aux yeux.
Elle lui attrapa les épaules et le secoua avec impatience, agacée par le temps qu'il mettait à lui expliquer clairement ce qu'il savait. Mais Alan posa son second genou au sol, baissa la tête, puis pleura, incapable de lui en dire plus que cet euphémisme. Cela avait suffi à la petite fille pour comprendre que son hypothèse était vraie. Lysia recula de quelques pas et porta ses deux mains dans ses cheveux, regardant dans le vide en espérant qu'elle ne faisait que rêver.
- Non ! Non ! cria-t-elle, effarée.
Elle fit taire absolument tout le monde dans la pièce, ce qui créa un silence qui alourdit l'atmosphère. Alan s'empressa de la serrer de nouveau contre lui pour ne pas la laisser seule après cette annonce choquante. Cela lui montra aussi qu'il serait son principal soutien pendant les mois à venir, afin de l'aider à accepter cette réalité. Sous les yeux des autres, tous atteints par la condition d'Alan et Lysia, ils s'étaient effondrés dans les bras de l'autre. Il ne lui restait plus que lui, et il ne lui restait plus qu'elle...
- Papa ! Non ! se mit-elle à hurler dans toute la demeure sheikah.
- Je suis désolé... Je suis désolé... répétait Alan à son oreille d'une voix larmoyante.
Ça ne pouvait pas être lui ! Pas après tant de choses vécues... Gabriel était un père, aux yeux de sa fille, avec beaucoup de tact, et c'était notamment pour cela qu'ils avaient pu créer cette grande complicité entre eux. Ils se comprenaient tant, et étaient constamment à l'écoute de l'autre, se mettant à sa place pour adopter la meilleure réaction possible dans les situations plus ou moins difficiles. De plus, elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait eu des fous rires incessants avec lui, mais également les moments plus sérieux et instructifs qu'il lui offrait afin qu'elle puisse en tirer des leçons de vie qu'elle utiliserait à l'avenir. Lysia avait reçu de son père des valeurs honorables telles que l'amour, la responsabilité et la tolérance. Elle songeait à tout ce qu'ils auraient pu vivre de nouveau, ensemble, après les rudes épreuves qu'ils venaient de traverser. Elle pensait pouvoir enfin retrouver un quotidien paisible aux côtés de lui et Alan, les deux figures masculines de sa vie qui lui avaient apportées tant de choses afin qu'elle puisse évoluer. Voilà d'où venait la maturité déjà si prononcée pour son âge. Gabriel le lui avait transmis tandis qu'Alan, lui, était là pour lui rappeler de ne pas être adulte trop vite et de profiter de l'innocence de l'enfance qu'elle ne retrouverait plus dans le futur.
- Papa... l'appela-t-elle encore, entre deux sanglots.
Malheureusement, il ne lui répondrait pas. Le désespoir de la blonde était perçu par tout le monde. En apprenant la mort de son père, c'était comme si une partie d'elle venait de disparaître, une force en elle qui l'aidait pour avancer qui s'en était allée subitement, sans qu'elle ne s'y attende. Quelques jours en arrière, Gabriel avait informé sa fille qu'il était parti sur une piste de sa mère et reviendrait vite pour lui dire si cette quête de vérité avait porté ses fruits ; mais ni elle, ni lui n'auraient cru que cet ultime voyage allait les séparer à nouveau, et pour toujours. Non... C'était toujours impossible à croire, il ne pouvait pas mourir !
- Papa... Je t'aime...
Alan resserra son étreinte sur Lysia qui fit de même. Pour lui, il avait une certaine part de responsabilité aussi. Il était au courant du danger que courait son aîné et avait mis bien trop de temps à secourir Nell jusqu'au village. Il aurait dû partir bien plus tôt de l'amphithéâtre et chercher à un meilleur endroit pour le retrouver. Étant donné qu'il n'avait strictement aucun indice d'où pouvait être Gabriel, cela s'était joué à l'instinct et l'oncle avait fouillé la mauvaise région d'Hyrule... De plus, s'il avait empêché la réalisation des desseins de Brad à l'Étape d'Hyrule, rien de tout cela ne serait peut-être arrivé. Il s'en voulait, et ces opportunités qu'il avait laissées passer à cause de son état de corrompu, il les regretterait toute sa vie.
- Je suis arrivé trop tard... et...
- Je veux pas qu'il m'abandonne... ! s'écria Lysia. Je veux pas qu'il me laisse toute seule !
- Tu ne seras pas seule, lui assura Alan. On va surmonter cette épreuve ensemble, tous les deux, tu comprends ?
Elle hocha négativement la tête, signe qu'elle refusait d'accepter leur sort.
- Non... Non, je peux pas... dit-elle.
- C'est dur... Je sais... Très dur...
Les larmes de la jeune Hylienne mouillèrent le cou de l'oncle. Ce dernier pensait que lui parler de la raison de la mort de son frère et de la personne étant responsable n'allait qu'empirer les choses. Cette autre vérité allait donc attendre, même si, lorsqu'elle serait calmée, Lysia le harcèlerait de questions tout à fait légitimes mais dont les réponses étaient propices à accabler sa nièce davantage. Alan posa ses mains contre les joues humides de la jeune fille avant de lui adresser quelques mots qu'il jugeait importants qu'elle retienne malgré tout.
- Notre vie ne sera plus jamais comme avant. Je sais que, sans lui, nous ne trouvons plus aucun sens à notre existence. On nous a enlevé la personne que nous aimions le plus au monde. Ton père était quelqu'un de bien, Lysia, et nous nous devons de nous relever. Pour lui. Pour lui montrer, de là où il est, que nous sommes courageux. Car c'est ce qu'il aurait voulu. Je ne te demande pas de l'oublier, car c'est impossible, et tu sais pourquoi ? Car une partie de lui vit encore en nous. Et ça, personne, même la mort, n'est en mesure de nous la voler. Cette partie de lui dans notre cœur, c'est le reflet de l'amour que nous lui portons et lui porterons pour l'éternité entière. C'est tout ce qu'il nous reste, alors je voudrais que tu saches, Lyly, que ton père ne t'a pas totalement quittée. Et qu'il ne te quittera jamais complètement.
Lysia entendit ce discours et l'approuvait bien qu'en ce moment-même, ce n'était pas ce qui la consolerait. Elle avait fermé ses yeux et ne souhaitait même plus les rouvrir, trop bouleversée pour affronter ne serait-ce que la vue des autres personnes, ou de son oncle en pleurs tout comme elle. Comment pourrait-elle reprendre une vie normale après la mort de la personne qu'elle aimait le plus au monde ? À vrai dire, sa vie n'avait fait que dévier la normalité au moment où les Yigas avaient mis la main sur elle. La blonde, malgré les obstacles, avait toujours réussi à les surmonter, alors qu'elle était encore toute jeune... Il fallait un mental hors norme à cet âge pour affronter cette vie si rude qu'elle menait, mais Lysia le possédait. Alan connaissait sa nièce et était au courant de cela, mais cette nuit-là, ce résistant mental ne faisait plus le poids. C'était trop. Ainsi, l'homme prit la décision de rester chez Impa avec la petite fille le temps qu'il fallait, car tous les deux étaient sûrs d'une chose.
Ils ne se quitteraient plus jamais.
