- Maman, lève-toi, ça pue les oignons !

Extirpée brutalement de son sommeil, Hélène cligna difficilement des yeux. D'abord aveuglée par la lumière, elle fini par reconnaître Manon qui se tenait dans l'encadrement de la porte, manifestement d'une humeur massacrante.

- Que… quoi ? balbutia Hélène.

- Il y a le médecine légiste qui est en bas en train de cuisiner des oignons ! Ca pue ! Tu crois que je peux aller au collège en ayant les cheveux qui puent la friture ? Eh ben non ! Et puis qu'est ce qu'il fait là d'abord ?

- Ok, tu te calmes Manon. Il est là car on a une enquête urgente.

- Et du coup il cuisine à 7h du mat' alors que tu dors et c'est normal ?

- Eh oh… tu redescends d'un ton. Va donc te préparer, tu vas être en retard.

- Eh ben vas lui dire de couper le feu ça empeste, maugréa-t-elle en tournant les talons et claquant violemment la porte.

Hélène pesta intérieurement. Elle aurait préféré que ses enfants ne sachent pas que Balthazar avait passé la nuit chez eux. Il est vraiment incorrigible, fulmina-t-elle intérieurement, des oignons au petit-déjeuner… Ca allait à coup sûr réveiller tout le monde.

Elle enfila rapidement un jean et un tee-shirt puis arrangea machinalement ses cheveux. Elle saisit son mascara et s'observa un instant dans la glace. Elle se trouvait moche, vieille, fatiguée et les joues creuses. Elle le reposa sans s'en être servie. A quoi bon ?

- Capitaine ! s'exclama Balthazar radieux en la voyant arriver.

- Les oignons au petit déjeuner c'était nécessaire ?

- J'avais un petit creux, j'ai fait une bologn…

- Vous ne pouviez pas être plus discret et vous faire une tartine comme tout le monde ?

- Je préfè…

- Oui ok ok, dit elle en agitant la main nonchalamment.

- Ben c'est vous qui m'avez dem…

Elle lui jeta un regard désapprobateur.

- Attendez que Manon descende, elle est ravie… Bon alors cette enquête…, dit elle en essayant de rassembler ses idées. Je vais appeler Jérôme.

- Vous êtes de mauvaise humeur…

- Salut Jérôme.

- Salut Hélène. Que se passe-t-il ?

- Balthazar a trouvé de nouveaux éléments pour l'enquête, une histoire de crottes de rats qui indiquerait que notre victime est allée dans les égouts de Paris peu de temps avant sa mort.

- Laisse-moi deviner, on doit s'y rendre immédiatement ?

- Si j'avais écouté Balthazar, on y serait allés à 2h du mat'.

- Je te remercie de l'avoir tenu en place jusqu'à ce matin…, marmonna Jérôme.

- On se retrouve dans 30 minutes à l'Opéra ? On partira de là.

- Ok ça marche. Je passe te prendre ?

- Euh non… ce n'est pas la peine, Balthazar vient d'arriver chez moi.

- Ok. A tout de suite.

Hélène raccrocha et évita soigneusement le regard de son collègue. Elle se sentait mal à l'aise. Malgré leur conversation de la nuit, elle était encore en colère contre lui et se sentait engloutie dans un tourbillon d'émotions contradictoires. Elle aurait eu envie de se réveiller à ses côtés ce matin, mais cette seule pensée lui sembla immédiatement improbable. Evidemment, pensa-t-elle, elle avait du se faire des idées une fois de plus.

- Manon, Hugo ! Dépêchez-vous de descendre, vous allez être en retard, cria-t-elle au pied de l'escalier.

Hélène attrapa sa ceinture et y accrocha son arme.

- Vous êtes prêt Balthazar ?

- Capitaine, on va vraiment faire comme si de rien n'était ?

Elle se figea. Ce n'était pas le moment, pas devant ses enfants.

- On est pressés, Jérôme va nous attendre. Votre super combinaison n'attend que d'être testée, railla-t-elle.

Noyée dans ses pensées, Hélène regardait les rues défiler à travers la vitre de la voiture exubérante de sport. Elle repensait à leur discussion de la nuit qui lui semblait déjà bien lointaine. Se lever le matin même avait été une nouvelle corvée, le voir cuisiner tout guilleret dès le petit matin lui rappelait à quel point elle, elle se sentait triste et déprimée. Est-ce que sa présence ne lui causait pas plus de tort que de bien être ? Elle n'en était pas encore sûre.

- Euh… Capitaine ?

- Mmmh ? marmonna-t-elle sans détourner son regard.

- Je fais une petite fête demain soir chez moi avec Eddy, Fatim, Delgado et quelques gars de la PJ. Vous venez ?

- Eh bien… je…

- Allez venez, ce sera sympa. Et vous ne serez même pas obligée de me parler.

Elle ne répondit rien.

- Allez dites oui, sans vous ce ne sera pas pareil.

- Ok, répondit-elle lentement.

- Génial ! Alors on dit 20h mais vous pouvez venir plus tôt si vous voulez.

Il lui jeta un coup d'œil en coin : elle n'avait pas décollé son regard de la vitre. Balthazar senti une fois de plus ses entrailles se contracter douloureusement. Il savait qu'elle était toujours grandement peinée et que les choses ne s'arrangeraient pas miraculeusement.

- Tournez à droite, je vois la voiture de Jérôme.

Il fit un dérapage inutile sur la chaussée, les pneus crissèrent et la voiture se stoppa.

- Toujours la discrétion absolue, les accueillis Jérôme avec un sourire. Oh la vache Baltha la tenue ! explosa-t-il de rire.

- C'est ça, rigolez tous les deux… bougonna-t-il.

- On a quoi alors ?

- Balthazar pense que notre victime est allée dans les égouts peu de temps avant d'être assassiné. Je pense qu'on devrait commencer par ceux près de l'Opéra.

- Ok mais par où on va passer ? Tu as prévenu le commissaire ? On a une équipe ?

- Je ne suis pas en service… alors on est seuls et on reste discret. On verra ce qu'on trouve et on avisera en fonction.

- Ok. Mais par où va-t-on passer parce que là ça ne va pas être super discret…

-Il y a des travaux à quelques rues d'ici, je ne pense pas que les gars aient déjà commencé, on pourrait descendre par là, dit Balthazar. Ce sera moins voyant que si on descend par le pont de l'Alma pour la visite classique.

- Ok on va voir. Allons-y en voiture, on sera moins repérables.

Jérôme et Balthazar dégagèrent la lourde plaque de fonte qui dévoila une bouche d'égout.

- Oh la vache ça pue ! s'exclama Jérôme.

- Faites pas la chochotte Delgado. Vous trouvez que ça sent mauvais vous Capitaine ?

- Descendons, se contenta-t-elle de répondre.

- Je passe le premier !

- Non Balthazar, vous restez derrière, vous n'êtes pas armé et vous êtes encore blessé je vous rappelle, dit Hélène.

- Bon, je passe le premier, dit Delgado.

Hélène lui emboita le pas et descendit l'échelle métallique poisseuse. Ca sentait vraiment mauvais. Le tunnel était assez haut de plafond, on se tenait facilement droit à hauteur d'homme. Les murs en pierre semblaient humides. De part et d'autre du canal d'eau se trouvaient des accotements sur lesquels ils pouvaient facilement se déplacer.

- Vous savez comment on se repère là dedans ? questionna Jérôme en inspectant les murs de sa lampe torche.

- Oui c'est facile, répondit Balthazar, chaque tunnel correspond à une rue et chaque numéro sur les murs là, dit-il en désignant la plaque n°7, correspond à l'immeuble au dessus de nous.

- Donc là on est au 7 rue Volney… commenta Hélène.

- Exactement Capitaine ! s'exclama Balthazar donc la voix résonna en écho.

- Moins fort ! Il ne faut pas qu'on se fasse repérer.

Ils marchèrent plusieurs minutes, tournant de temps à temps à un angle de mur pour finalement retrouver un tunnel identique à celui qu'ils venaient de quitter.

- On y est, dit soudain Balthazar.

En effet, la plaque bleue avec son liseré vert indiquait « Palais Garnier ».

- On cherche quoi exactement ? demanda Jérôme.

- On cherche des indices qui nous permettraient de voir si la victime est venue là.

- C'est pas gagné… marmonna-t-il en s'éloignant.

Ils scrutèrent tous les trois attentivement chaque centimètre carré du tunnel, du sol au plafond et avancèrent ainsi méticuleusement.

- J'ai quelque chose !

Hélène et Balthazar s'avancèrent.

- Là regardez, un tournevis.

- Ca pourrait appartenir à un égoutier mais c'est déjà une piste, dit Hélène. Ne touchez à rien, on fera venir les équipes, on n'est pas censés se trouver là. On continue.

- Attendez Capitaine, regardez ça…, dit lentement Balthazar en désignant une petite trappe au dessus de leur tête. Je me demande si ça ne mène pas directement à l'Opéra. On est peut être tout proches de la cuve.

- Si c'est ça, ça pourrait expliquer comment notre victime est entrée là haut. Mais la question c'est pourquoi ? Qu'est ce qu'il cherchait ?

Alors qu'Hélène se retournait, sa lampe torche à la main, quelque chose brilla dans l'eau.

- Il y a quelque chose là, dit-elle en s'approchant, ça brille.

- Ok, je descends le chercher, dit Balthazar.

- Pas question, vous ne touchez à rien. En plus, il doit y avoir des rats là dedans, dit-elle avec dégoût.

- Capitaine on perd du temps… Si on sait maintenant ce que c'est, on pourra chercher une réponse au « pourquoi ». Et puis ça va prendre du retard car il vaudrait mieux pour vous qu'il n'y ait que Delgado qui soit là lorsque la PTS arrivera, vous n'êtes pas en service. Le temps que les équipes viennent, fassent les relevées et qu'on récupère les résultats du labo on va perdre beaucoup de temps, alors que si on jette un coup d'œil maintenant on saura quoi chercher.

Hélène croisa fermement les bras sur la poitrine et le défia du regard. Delgado les observait curieusement, percevant la tension qui régnait toujours entre eux.

- Et votre plaie alors ? Je ne pense pas que ce nid à microbes soit propice à votre cicatrisation…

- Vous vous inquiétez pour moi Capitaine, dit-il avec un sourire en coin. C'est mignon mais inutile, ce n'est pas profond, je ne vais pas prendre un bain non plus…

- Ok, obtempéra-t-elle brutalement. Allez-y.

Surpris, Balthazar se tourna vers Delgado qui haussa les épaules. Il descendit dans le canal. L'eau était peu profonde et lui arrivait à mi-cuisses, mais ses bottes furent immédiatement immergées. Il se pencha et chercha à tâtons l'objet qui avait attiré leur attention.

- C'est une pièce, en or a priori.

- Ok, mettez ça là dedans, dit Hélène en lui tendant un sac en plastique.

- De quelle année date-t-elle ? questionna Jérôme.

- C'est un franc Napoléon III, dit Balthazar.

- Napoléon…, dit Hélène, c'est lui qui a fait construire le réseau d'égouts de Paris. Ca daterait de cette époque ?

- Un trésor vieux de deux siècles ici ? Ce serait donc ça le mobile du meurtre ? commenta Jérôme.

- Possible… Ca rejoint ce que nous a raconté le technicien en chef… La trappe, le trésor… Remontez Balthazar, on y va.

Il se hissa hors de l'eau et l'équipe fit chemin en sens inverse. Lorsqu'ils passèrent la tête à travers la bouche d'égout, ils prirent une grande bouffée d'air frais salvatrice.

- Jérôme tu gères avec la PTS et vois ce que tu peux trouver aux archives sur ce trésor, moi je vais me renseigner auprès de la mairie pour obtenir des plans des égouts, avec un peu de chance on verra où mène la trappe.

- Ok. Je te dépose ?

- Je veux bien. Vous, dit-elle en se tournant vers Balthazar, allez prendre une douche. On se retrouve tous les trois à l'IML tout à l'heure pour faire le point.

La journée touchait à sa fin lorsqu'Hélène s'assit sur le coin du bureau de Balthazar et y déploya une grande carte.

- Bon j'ai réussi à récupérer ça. Apparemment la trappe donne dans un sas tout près de la cuve. Il aurait donc très bien pu passer par là pour y accéder sans se faire remarquer. Jérôme tu as trouvé quelque chose sur cette histoire de trésor ?

- Non, rien aux archives.

- Moi j'ai quelque chose, susurra Balthazar le sourire aux lèvres.

Hélène l'observa mais il ne semblait pas décidé à parler.

- Oui Balthazar ? dit-elle avec douceur.

- Il y a bien une légende de trésor. Ca remontrait à l'époque de la construction des égouts. Un trésor aurait été caché quelque part dans les souterrains. Au fil des années, les chercheurs de trésor auraient estimé qu'il serait quelque part dans la cuve.

- Comment est-ce possible ? Les égouts et l'Opéra n'ont pas été construits en même temps…

- En fait, si. Ils ont été construits dans les années 1860.

- Ok… dit lentement Hélène. Donc notre victime serait en fait un chercheur de trésor. Il a surement localisé le trésor puisqu'on a retrouvé une pièce mais il aurait été dérangé dans sa besogne et aurait laissé le trésor en place, sinon pourquoi avaler la clef ? Maintenant il faut trouver qui l'a tué et où est le trésor… s'il s'y trouve encore. La perquisition chez lui ça avait donné quoi ?

- Pas grand-chose, répondit Jérôme.

- Il faut qu'on retourne y faire un tour, il a forcément amassé des documents sur le sujet.

- Là vous jouez vraiment hors des clous Capitaine ! s'amusa Balthazar.

Hélène l'ignora.

- Ca va, je plaisante Capitaine, je vous charrie un peu.

- Vous pourriez être sérieux deux minutes ? dit-elle irritée.

Elle se sentait à nouveau à fleur de peau, fatiguée et chamboulée émotionnellement depuis la nuit dernière.

- Jérôme, quand est-ce qu'on aura les résultats du labo ?

- Pas avant demain pour la pièce, m'a dit Emile. Mais on sait déjà que c'est bien de l'or et surtout ils ont trouvé une empreinte partielle qui n'appartient pas à la victime sur le tournevis, avec un peu de chance, ça va matcher.

- Ok super, ça c'est une bonne nouvelle. Bon vu l'heure on verra demain pour la perquisition.