Chapitre Troisième
Le Régicide
« Dans le lit
La Prophétesse attendait la fin,
La Prophétesse avait tout écrit
Des mots de sa mère divine.
La Prophétesse avait vu ses sœurs,
La Prophétesse voyait la mort de sa fratrie
La Prophétesse voyait la mort de sa génitrice.
La Prophétesse avait vu le sang coulé,
La Prophétesse eût observée une innocence volée
Un sourire de l'ange gravé.
Et dans le grand lit de sa chambre dorée,
La Prophétesse eût l'impression d'attendre l'éternité. » – Carnet Divin, page 1000
19 ans auparavant, Insomnia
L'Orchestre jouissait d'un public grand. La salle de bal semblait illuminée de mille faisceaux quand les invités dansaient. Les robes étaient celles des riches, tandis que les costumes venaient de designers des quatre coins des continents. Reah Impavidus était armée d'un verre de vin, sa venue rendue secrète à la Cérémonie de naissance du prince Noctis, n'avait surpris personne. Le personnel de la Citadelle avait pour habitude de l'accueillir, et ce fut Régis qui s'était confié la responsabilité de la réceptionner. Ses filles et elles, avaient étés logées et nourries dans une aile particulière de la demeure royale.
L'aile bannie où seul un rare personnel et le roi lui-même, était autorisé d'entrer. Pour dire tout à fait vrai, le Seigneur du Lucis n'avait donner son chemin précis qu'à une précieuse poignée de personne. Cor Léonis, Clarus Amicitia, Cid Sophiar, deux servantes dont il gardait la présence loin de son fils, et un homme de main. Un informateur qui se devait de garder la porte sceller en toute circonstance. Ce n'était pas facile, mais la tâche était plutôt bien remplie. Il s'était reporté sur l'un de ses plus proches hommes de main pour remplir cette mission. Un colonel ! Aulea n'aurait jamais été d'accord pour que ces filles viennent, et encore moins elle. La Reine était gentille, une brave mère, mais elle avait également ses défauts. Personne n'était parfait, et encore moins Aulea Caelum. Reah ne cachait pas sa légère jalousie face à la souveraine. Devant le grand public, elle faisait bonne figure, mais elle admirait sa présence aux côtés du Roi sur cette immense peinture qui avait été terminée tout récemment, en leur honneur. L'amitié et l'alliance profonde des Impavidus et de la famille royale, était une histoire de longue date.
Ce n'était pas pour une simple femme que Reah était prête à quitter tout ce que sa Maison avait construit sur des siècles. Elle avait donc pris un, presque malin, plaisir à enfiler une robe longue d'un bordeaux profond, orné d'argent et de breloques qui coûtaient des millions de gils. La Matriarche avait le goût des belles choses, et jamais n'avait-elle organisée l'une de ses venues sans savoir qu'elle allait être préparée en conséquence.
Ses cheveux étaient coiffés en un chignon haut relâché, qui maintenait à peine le volume de sa crinière corbeau, puisqu'une partie de cette dernière tombait sur son épaule. Son vêtement avait un dos nu laissant voir la chute de ses reins, et une coiffe habillait sa tignasse qui brillait de mille feux sous le lustre. Dans les lumières de la salle de balle, ses yeux ne ressortaient pas tant. Peut-être car elle avait fait le choix de porter des lentilles de contact transparentes pour épargner bon nombre de vies du pouvoir de ses pupilles.
– Un bien bel Orchestre que tu as engagé là.
– Je te remercie, beaucoup de temps s'est écoulé depuis que ta dernière venue avec tes filles.
– La naissance de ton fils. Mais ta femme ne m'a pas laissé aller le voir.
Embarrassé, le souverain aux cheveux encore bruns détourna le regard.
– Il faut dire qu'Aulea…
– Ne nous aimes pas. Elle écoute souvent les histoires que l'on raconte dans tes rues, a priori.
– Quelles histoires, ma chère ?
Reah ricana.
– Celle que nous sommes des monstres de Costlemark, ou bien sortie des profondeurs de l'Enfer, des Daemons.
– C'est d'un ridicule. Vous êtes dans notre histoire familiale depuis Gilgamesh et le Roi Fondateur, le respect se perd de nos jours.
– Comme tu le dis, mon Roi, dit-elle en portant sa coupe à sa bouche à peine maquillée. Comme tu le dis.
Régis observait. Il n'aimait pas regarder Reah durant ce genre de discussion. Il admettrait ouvertement qu'elle le mettait mal à l'aise, si on lui posait la question. Les yeux bleus du Seigneur s'était échoué sur la vision de la jeune Haerys qui discutait avec Cor Léonis sous les yeux bienveillant de la malheureuse Narya, et la jalousie perceptible de l'orgueilleuse Ella. Bien qu'il vît le Maréchal être gêné, il savait bien que ce dernier n'oserait jamais bouger de sa position. Il ne voudrait pas décevoir la Beauté d'Eos, et encore moins la Matriarche.
L'Immortel avait une dignité à tenir, et malgré la main de la sixième posée sur son épaule, à lui enseigner également comment danser la valse, il ne pouvait pas manquer les rougeurs qui lui montaient aux joues. Lyra n'était pas là, coincée au manoir, Erys était à une place qui lui était réservée. C'était une vision de bonheur bien rare de leurs jours. Une vision dont le cent treizième roi raffolait. Il n'avait pas été facile d'organiser ce bal, et la présence des Impavidus fut une épreuve à passer.
Mais il y était arrivé, avec force et élégance.
– Je ne pensais pas vous voir là, dit une voix derrière eux.
Restant de dos, Reah continua d'observer la scène. Elle n'avait pas envie de se retourner. Elle ne voulait pas faire une scène. Régis fit quelques gestes de main après s'être retourner pour essayer de renvoyer la personne de là où elle venait. Sans succès.
– Vous avez peur de moi ? Étrange pour une femme aussi effrayante. Je me demande comment avez-vous pu passer les portes de la Cité de la Couronne.
Bien qu'elle possédât déjà sa réponse.
– Je n'ai pas peur de vous. Vous savez, en étant aussi proche de la famille royale depuis plus de 2000 années désormais, il m'est assez simple de rentrer.
– Vous n'êtes pas l'épouse du Roi, Reah. Vous pensez que vous seriez capable de tenir toutes les responsabilités que cela implique ? Allons, je vous laisse ma place si vous vous en sentez en capacité, plaisanta la Reine.
Offensée, l'Impavidus ne rétorqua rien. Régis fit plusieurs allers-retours oculaires entre les deux Matriarches, paniquant intérieurement. Il tomba sur le regard de Clarus qui semblait tout aussi inquiet que lui, quand il eût tombé sur la scène. C'était vrai que c'était lui qui s'était arrangé avec le Souverain pour faire en sorte que les invités arrivent à bon port. Il était une vingt-trois heures, et il comptait terminer la réception à deux heures. Pour autant, Régis se sentait moins en mesure de tenir son bal en paix. Reah n'était pas du genre à apprécier la violence, mais Aulea était une lionne prête à tout pour protéger ce qu'elle chérissait. Encore plus sa famille. Ce n'était pas une femme mauvaise, loin de là, mais elle avait un caractère qui contrastait grandement avec le Roi.
Régis l'aimait, il l'aimait éperdument même, mais cette attitude qu'elle avait envers cette famille… Cela ne lui plaisait pas. Il n'appréciait guère ce dédain et cette image hautaine qu'elle voulait leur montrer. Comme si elle voulait se rendre plus grande face à Reah. Se sentait-elle inférieure ? L'homme ne le saurait jamais, c'était quelque chose qu'il n'arrivait pas à déchiffrer. Un mystère de plus dans sa vie.
Ses quelques cheveux gris étaient apparus, il s'inquiétait de plus en plus des malheurs du Lucis.
– Vous n'êtes pas une grande femme, Aulea. Vous êtes une Reine, mais vous ne restez qu'une femme.
Et elle reprit sa démarche féline vers la piste de danse, se choisissant un partenaire. Elle laissa, donc, les dirigeants penauds. Reah Impavidus était un phénomène que lui, Régis, ne connaissait que trop bien. Que son père connaissait avant lui, et encore son grand-père.
Présent
Le repas avait été chaud et doux, et Noctis s'était épris d'affection pour la nourriture de ce diner. Finalement, ce n'était pas si mauvais, et un peu de gras lui avait fait le plus grand bien après les combats qu'il avait mené. Son stress avait été soulagé, et le groupe s'était mis à jouer à King's Knight après avoir mangé. Digérer avait pris du temps, mais il se sentait bien. Le sommeil tapait toujours à sa porte, mais il arriverait à tenir quelques heures de plus jusqu'à leur arrivée à Galdina. Il n'avait qu'une seule envie, c'était celle de se jeter dans un lit, mais le Prince, aussi chétif était-il, avait des choses à accomplir.
De très grande chose qu'il ne pouvait pas éviter. C'était un défi à relever, et il n'était pas seul pour s'accompagner. C'était ce qui le rassurait dans ses angoisses. De retour dans la voiture, il s'était posé à admirer le paysage qui s'offrait à lui. Le vert regagnait sur le désert, et il voyait jusqu'à la mère se profiler à l'horizon. Pour dire vrai, ils s'étaient tous allongés quelques heures pour se reposer, les yeux d'Ignis étaient fatigués à force de conduire, Gladiolus avait assez manger pour vouloir faire une sieste après, et Prompto avait fait une nuit blanche la veille, à force de stresser.
D'ailleurs, ce dernier somnolait un peu, il avait été réveillé en fanfare par le géant qui n'avait pas hésité à le secouer comme un prunier.
– la Mer ! J'l'avais jamais vu avant, s'écria Prompto en se réveillant d'un coup devant les scintillements marins.
– Ouais, moi aussi. Faut avouer qu'on n'est jamais partis en sortie scolaire dehors d'Insomnia, et qu'on n'a pas eu spécialement l'occasion de sortir non plus, dit Gladio.
– C'est vrai que c'est le genre de paysage qui nous change. L'air est frais, au moins, continua Ignis. Noct ? Tu ne regardes pas ?
– Hn.
Ignis soupira.
– Tu resteras toujours endormis, à ce que je vois.
Noctis ne dit rien. Il n'avait jamais vu l'océan non plus, et les seuls moments où il avait été en contact avec de l'eau, c'était les bassins de la Cité Couronnée, ou bien l'eau de son bain. Tenebrae avait été le seul endroit où il avait observé de l'eau autre part, avec ses grandes cascades. C'était un autre panorama. Paradoxalement, ce n'était pas quelque chose dont il aimait se souvenir. Il avait encore la mort de la Reine Sylva sur la conscience. Il le ressentait comme sa faute, et il avait payé amèrement le prix de son décès. Notamment la colère du Prince Ravus, qui avait terminé par retomber sur leur lien commerciaux, économique, amicaux.
Il s'était rangé du côté de l'Empire. C'était ce que l'on lui avait répéter. Contre lui, le noiraud ne désirait pas vieillir. Quand il voyait l'état de son père, il n'avait pas envie de vieillir. Cela lui arrivait de vouloir rester ce petit garçon chétif qui jouait avec Carbuncle, qui ne s'occupait pas des problèmes des grands. La dualité de son esprit était grande, il était à mi-chemin entre l'acceptation et marcher à reculons face à son futur. Il n'en parlait jamais.
Il se tâchait de garder tout cela pour lui.
Qui es-tu, prince ?
Un lâche ?
… Ou un souverain ?
Il secoua la tête, non, il ne devait pas penser ainsi. Il ne devait pas. Ce n'était pas ce qu'il devait être. Fermant les yeux, Noctis se laissa porter par la brise légère de la nuit, ils n'étaient tomber sur aucun monstre pour le moment… C'était rassurant. La région n'était pas très illuminée, mais les phares de la Régalia semblaient assez puissants pour les maintenir en sécurité, mais Noctis avait tout de même le cœur encore plus lourd.
Comment cela se faisait-il ? Il avait mangé, joué, bu, s'était reposé, avait discuter avec ses amis. Le futur Roi n'aimait pas cette négativité qui l'avait envahi ces derniers jours. S'il avait d'abord essayé de se détacher de toutes ses pensées, son cerveau le ramenait toujours dans une boucle impossible qui le torturait de plus en plus au fur et à mesure des minutes.
Gladiolus semblait lire de la Cosmogonie, c'était une de ses mythologies préférées, et il l'avait plusieurs fois observé en train d'étudier les origines de leur monde, de la création de l'humanité. Rien ne semblait pouvoir sortir le géant de sa torpeur, si ce n'était les grognements qu'ils entendaient au loin. Les monstres n'étaient pas gros, mais on pouvait connaître leurs positions grâce à leurs cordes vocales. Allaient-ils être repérés ? Non. Il n'espérait pas. Il n'avait pas vraiment envie de se lever, il devait bien l'avouer. Ses jambes étaient engourdies à force de rester dans la même position, et il avait posé sa tête sur le côté en observant le brun dans sa, presque inébranlable, torpeur.
– Vous pensez qu'on va les affronter ? chuchota Prompto.
– Pas si on va vite, assura Ignis.
– T'es prêt à accélérer ? murmura Noctis d'un air presque surpris.
Scientia eut un sourire en coin qui choqua le blond, assis à côté de lui.
– Tu m'connais mal si tu penses que je ne suis pas capable de faire des folies, Noct.
Il se cogna la tête quand Ignis eût mis à l'œuvre ses dires.
C'était bien une des rares fois qu'il le voyait ainsi.
Attachant sa ceinture par réflexe – il avait eu peur de s'envoler quelques secondes – Le prince se tint aux portières quand ils eurent dévalé la montagne. Les dernières dunes de béton se montraient, mais en seulement dix minutes, ils étaient arrivés au sable en une vitesse qu'il ne jugeait pas capable Ignis… D'atteindre. Il avait roulé à 190 kilomètres heures. En pente. Le Prince était devenu pâle, il avait cru voir la mort pendant un certain nombre de minutes. Mais ils étaient hors de danger, et c'était ce qui était important. La respiration de Prompto était hachée, et la coupe de cheveux impeccable des deux autres étaient… Ruinées.
C'était le moins qu'on puisse dire. Ignis ressemblait à un jeune garçon de dix-huit ans, et Gladiolus à un chien mouillé à cause des gouttes de sueur qui avaient commencé à se former sur son front. Sortant tous les quatre de la voiture une fois garés, le géant s'arrêta devant le cuisiner, qui avait passé une main fière dans sa chevelure pour la redresser.
– Ignis ?
–… Gladiolus ?
– Ne refait plus jamais ça.
– Ouais, j'veux pas mourir à 20 ans ! cria Prompto.
Noctis secoua la tête : il en avait de la chance, d'être si bien entouré.
La salle du trône d'Aldercapt était tout sauf un lieu rassurant.
Les murs étaient glacés, dans un carrelage presque impeccable, et il était presque impossible de ne pas entendre les pas de ceux qui sortaient et ceux qui arrivaient. Si quelconque personne tentait de s'introduire afin d'assassiner l'Empereur, il était arrêté sur le champ, et probablement exécuté. Ravus Nox Fleuret était aux côtés du dirigeant, et il essayait de garder son calme face à la scène qui se jouait sous ses yeux : Hara s'était agenouillée, la femme à ses côtés aussi, tandis qu'Ardyn était resté debout. Il avait déjà vu cette femme une fois, il en était persuadé. Il était jeune à l'époque, mais sa mémoire ne l'avait jamais trompé, et elle n'était pas de ces personnes que l'on oubliait facilement. Si ce n'était pas elle, c'était forcément quelqu'un de sa Maison qu'il avait dû voir au moins à une occasion. C'était impossible. Puis ses ressemblances avec Hara ne laissaient aucun doute sur son identité. Il n'était pas crédule, et comparé à l'Izunia, le Commandant acceptait cette possibilité. Il ne savait pas grand-chose de son passé, elle ne lui avait jamais parlé de sa mère, et son père ne l'avait jamais mentionné non plus. Alors que faisait-elle là ? Ardyn était capable d'aimer quelqu'un ? C'était quelque chose qui le surprenait. Le Chancelier était quelqu'un assez imbu de lui-même pour ne se soucier uniquement… Que de sa petite personne. La cape d'Hara avait été baissée, et il savait bien que ce qu'elle évitait, c'était le contact visuel avec lui, l'Empereur, et même l'assemblée qui était réunie autour d'eux. Les Généraux Loqi et Caligo étaient suspicieux, et personne n'avait prononcé mot.
Comme à son habitude, il avait fait une scène.
Et tout le monde observait les acteurs principaux de cette comédie orchestrée par un seul homme. Ça le frustrait, car il n'aimait pas cette façon esquissée de se comporter du Chancelier, Ardyn n'était pas quelqu'un qu'il appréciait foncièrement. Bien qu'obligés de travailler ensemble, leurs opinions divergeaient largement. Le blanc essayait d'éviter le bordeaux autant qu'il le pouvait, et les seuls coups d'œil qu'il lui jetait, c'était des observations très précises. Ravus Nox Fleuret essayait toujours de décrypter ce mystère insondable qu'était Ardyn Izunia. On lui avait raconté qu'il avait débarquer dans les rangs de Verstael du jour au lendemain, et qu'il avait été traité comme une merveille sur Eos. Tu parles d'une merveille, pesta-t-il.
– Empereur Aldercapt, comme vous le savez j'-…
– Abrégez, Chancelier. Je sais ce que vous m'avez dit.
Frustré, ce dernier s'empressa de répondre.
–… J'ai une descendance. Et cette descendance a une mère.
Loqi et Caligo se mirent à rire en cœur.
– Vous allez continuer de dire des choses logiques, Ardyn ? demanda le plus âgé.
Fermant les yeux, l'immortel se mit à sourire. Il était fortement vexé.
– Une mère qui se trouve parmi nous. Et elle connait parfaitement le Lucis, car il s'agit de Nyra Impavidus. Un atout de notre côté.
Impavidus.
Oui, il connaissait ce nom.
S'avançant vers lui, Ravus tendit les bras en signe de questionnement. Le Commandant ne pouvait qu'être curieux envers quelque chose qu'il croyait disparu depuis dix-huit ans. L'entièreté d'Eos, Tenebrae, et Accordo, le pensait. Par quelle magie obscure, le Chancelier avait réussi à ramener une morte à la vie ?! Hara semblait se poser la même question, puisqu'elle avait, enfin, levé ses yeux de glace vers lui. Elle était tout aussi perdue que lui, c'était une évidence. Quel coup dans le dos lui avait-il encore infligé ? Soufflant presque bruyamment, Ravus descendit les escaliers d'une démarche lente et assuré, et se rapprocha de quelques mètres des trois personnes présentes. Il était presque aussi grand qu'Ardyn, et la prestance existante de ce dernier, ne l'effrayait point. Ravus n'était pas apeuré par Izunia, non, sa méfiance envers lui était bien trop grande pour cela.
– Elles sont toutes mortes durant le Génocide des Six en l'an 740 ! Comment êtes-vous parvenu à ramener une morte dans notre monde ?
Intérieurement froissé, Ardyn se contenta seulement de le fixer.
– J'ai mes moyens, et ça m'as pris presque dix-sept ans pour parvenir à le faire. Nox Fleuret. Tu n'as même pas été capable de sauver la tienne il y a douze ans, alors tu n'as rien à dire.
Sortant son épée de son fourreau, il la pointa au cou d'Ardyn dans un silence de mort. Nyra fixa la scène, abasourdie. Tout autant qu'Hara.
– Je vous défends de parler ainsi de ma mère. Elle s'est sacrifiée pour sauver ce Prince orgueilleux qui ne mérite pas d'être Roi !
Aldercapt se leva.
– Commandant, Chancelier ! Que ces enfantillages s'arrêtent, vous devez respecter vos postes ! Je n'ai que faire de vos histoires, Ardyn, du moment qu'ils n'interfèrent en rien avec mes plans, je me fiche de qui vous ramenez ! Quant à toi, Ravus, tu devrais te canaliser, ou bien tu pourrais vite déchanter vers quelque chose qui te plaira beaucoup moins que les allégresses que je t'accorde ! Maintenant, disposez ! Jusqu'à notre départ pour la Cité Couronnée, je ne veux en aucun cas voir ou entendre parler de quelconque discorde dans mon Empire. Suis-je clair ?
D'un signe de main, Ardyn reporta son attention vers son supérieur. Tandis que le blanc, lui, ne répondit que d'un signe de tête.
– Tout naturellement, Empereur Aldercapt.
Saloperies…, pensa-t-il.
Les deux femmes se relevèrent tandis qu'ils se suivirent tous ensembles à l'extérieur. Les gardes Magitek étaient postés à l'entrée, et aucun ne semblait bouger d'un pouce face à la présence des quatre personnes. Ravus s'était plaqué contre un mur, tandis qu'Hara était juste derrière son père, et Nyra juste à côté d'elle. La noiraude s'arrêta, et posa ses bras sous sa poitrine, dans un signe de début de conversation. Cela agaçait Ardyn. Il n'avait plus envie de parler, pas après avoir été ridiculiser de façon aussi… Publique. Il était énervé de son humiliation, et comptait se venger de chaque personne y ayant contribué. Chacune. Peu importe la façon dont il le ferait, mais il n'acceptait pas ce genre de traitement. Plus maintenant, du moins. Se retournant vers elle, le Chancelier plongea ses yeux ambre avec un air orageux dedans. Ce qui ne fit pas fuir Nyra pour autant. Elle était habituée. Si Adagium n'avait pas oublié la présence du Nox Fleuret derrière eux, ce fut le cas pour sa compagne.
– Tu vas me traîner avec toi à Insomnia ?
– Non.
– Alors, où elle va aller ? demanda Hara.
– Je pensais à ce que tu restes avec elle.
Hara se mordit la joue.
– Tu te fiches de moi ? Avant-hier je devais aller à Insomnia avec toi, et une journée plus tard, je dois rester ici parce que tu veux que je reste avec ma mère ?
– Je ne me fiche pas de toi, c'est la vie d'adulte, jeune fille. C'est décision sur décision. Et sois bien contente que je te l'épargne un maximum. Nous sommes en guerre, et tu es bien trop laxiste sur le concept.
La bordeaux souffla par les narines.
– Et j'dois répondre quoi, à ça ?!
– Rien. Tu ne me réponds pas, je suis ton père. Maintenant vas-t-en avant que ces abrutis de Loqi et Caligo ne sortent !
Partant avec une démarche colérique, Hara ne put jeter un regard à son amant. Elle était déjà partie dans les couloirs de la tour. Ravus se décolla du mur avant de prendre une démarche dans la direction opposée. La droite. En vérité, il ferait le détour pour la rejoindre, mais il ne voulait pas se mettre en position de faiblesse, surtout qu'il était proche des membres de l'Empire qu'il ne pouvait pas faire taire. Cela lui posait problème. Il n'appréciait pas les deux Généraux, ils étaient l'épitaphe même de la violence inutile, et tout ce qu'ils savaient faire, c'était répandre le sang de façon injuste. Au tournant, il n'entendit que Nyra dire qu'il était dur avec Hara, et qu'elle ne comprenait pas ce qu'il comptait faire d'elles, alors que la situation de guerre était bien plus préoccupante que sa résurrection. Ardyn, aimer quelqu'un… Non. Cela relatait de l'impossible. Et Ravus ne croyait pas en l'impossible, il faisait partie des réalistes. Le Chancelier ainsi, cela ne correspondait pas à ses croyances pour le moins… Terre à terre. Continuant de s'enfoncer dans les couloirs, il fit un signe de tête rapide à Verstael. Pourquoi ce vieillard venait-il ? Avait-il été appelé par Aldercapt, ou était-il intéressé par leurs drames ? Le blanc secoua la tête. Il était fatigué de tout, de toute la négativité. Entre le mariage de Lunafreya, l'Empire, Insomnia, le décès de sa mère, le fil de sa vie se tordait. Il n'arrivait plus à en défaire les nœuds.
Les bras allongés le long de son corps, il continua sa démarche jusqu'à la porte double qu'il poussa sans toquer. La jeune femme avait déjà reconnu ses pas, le son de ses bottes était perceptible d'entre tous, et son odeur de lavande se glissait tout de même sous ses planches de fer. Pourtant si épaisses. Fermant vite à clé, il resta debout face à elle. Il la surplombait même en étant plus loin. La chambre d'Hara n'avait rien de personnel : c'était un lit simple, blanc. Les oreillers étaient de la même couleur, et les murs furent tout aussi immaculée que sa couche. La moquette, d'une teinte plus gris clair et cassé, faisait l'unanimité. Même son bureau n'était pas coloré, tout paraissait si… Médical. Il fallait dire que son père avait pas eu du mal à persuader Aldercapt de l'intégrer, car ce dernier n'eût crainte que la bordeaux serait une faiblesse pour le Chancelier. Mensonge. Hara et ses opinions ne semblaient représentées que très peu dans la vie d'Ardyn. Les seules choses qu'il pouvait considérer comme personnelles, c'était ses commodes remplies de divers vêtements et de quelques armes blanches accrochées. Le reste n'existait pas. Les seules teintes qui différaient, c'étaient celles de ses cheveux et de son accoutrement. Pas une plante verte, rien. Elle était hébergée, pas chez elle. Mais ça, lui aussi, il l'était. Excepté les Généraux, Verstael, et Aldercapt lui-même… Ils l'étaient. Rien de plus que des invités que l'on regardait de travers quand on les croisait.
– Je suis désolée pour la scène qu'il a faite.
– Qu'est-ce que tu savais là-dedans ? Tu ne m'avais jamais parlé de ta mère.
– Parce qu'elle est morte avant que je n'aie pu avoir quelconque souvenir avec elle. J'ai été prise en charge par plusieurs personnes dans ma vie. Je n'ai pas vraiment connu ma mère comme toi, tu as pu connaître la tienne. Je n'ai jamais eu cette chance.
Oh, il savait que de sa part à elle, ce n'était pas une attaque.
Elle était juste touchée émotionnellement par ce qu'elle avait vécue.
– Personne ne t'avais jamais parlé de ta mère ?
– Je l'ai déjà vue en portrait, quand j'étais petite. Je m'en suis souvenue quand je l'ai revue, mais autrement… Non. Personne ne m'a jamais parlé de ma mère. J'avais tout oublié de son apparence, jusqu'à ce qu'Ardyn m'inflige en pleine face qu'il l'avait… Ramené. C'est tiré par les cheveux, Ravus, dit-elle. Par quelle magie, il a pu ressusciter Nyra ? Pourquoi ne pas avoir ramener les autres à ce compte-là ? Je ne comprends pas, elle se prit le visage dans ses mains. C'est si confus. Il ne t'a pas clairement répondu quand tu lui as posé la question, toi non plus.
– Parce que ton père ne répond jamais, Hara, il laisse imaginer, lâcha-t-il en un murmure. Je ne saurai quoi te répondre, ça sort des limites des possibles. Il y avait déjà fort longtemps, que je m'étais mis à penser que ton père les repoussait constamment.
Fixant un point invisible sur le mur derrière-lui, la jeune femme se leva avant de se poster devant sa fenêtre. La vue était portée sur des zones industrielles. On ne la voyait pas d'ici, il fallait vraiment avoir l'œil pour s'attarder sur l'une des seules fenêtres où quelqu'un scrutait l'horizon. Avançant à pas de loup, le Commandant se glissa derrière, sans s'approcher plus que cela. Il ne savait pas comment s'y prendre. Devait-il essayer de la réconforter ? Non. Il n'avait aucun moyen de le faire, devait-il enquêter ? Non. Il serait suspect. Ravus se trouvait face à un mur dont il ne pouvait pas escalader la paroi. Et c'était ainsi depuis plus de dix ans. Quand allait-il être en mesure de détruire ces obstacles contre lesquelles il devait se battre ?
– Que comptes-tu faire ?
– Tu l'as entendu. Je vais rester avec elle.
– Dans un sens, je préfère cela que ta venue à Insomnia… Si le plan venait à mal à se dérouler, Eos seule sait combien de dégâts pourraient être causés à nos troupes. Et tu en fais partie.
– La mort fait partie de la vie, il n'y a pas de science qui peut contrer cela. Tu ne peux pas prévoir ta mort, comme tu ne peux pas prévoir combien de temps tu resteras en vivant. C'est la loi de l'Humanité, tout est éphémère. Ce qui meurt, ne demeure qu'un souvenir.
Il osa passer ses bras autour de ses épaules fines.
– Mais nous pouvons éviter cela. Avec nos moyens. Je veux t'éviter de mourir, comme tu essaierais de m'en sauver également. Je te connais. Tu te donnes beaucoup trop pour ce qui compte pour toi, et aurais-je l'audace de me compter dans cette précieuse idée. Je ne veux pas que tu deviennes un souvenir.
La guerrière toucha la main de Ravus, de la sienne gantée, appréciant sa chaleur dans sa paume.
– Je suis déjà un souvenir.
Il devait partir.
Les dernières heures
Le corps de Regis tomba sous la lame du Général Glauca, sous les yeux apeurés et attristés de Lunafreya Nox Fleuret, et la rage croissante de Nyx Ulric pour celui qu'il avait considéré comme une forme de père depuis qu'il était entré chez les Kingsglaive. Les larmes sur le visage de la Princesse de Tenebrae se firent torrent quand elle observa la vie de Regis s'évaporer dans les airs. Pour autant, le Glaive Royal ne mit que peu de temps à réaliser qu'ils devaient fuir avant de se faire rattraper par le Régicide. Le dernier souffle de vie de Regis fut une respiration rauque, il sentait le sang qui s'échappait de son corps, et ne mit pas beaucoup de temps avant se sentir voguer vers quelque chose qu'il ne connaissait pas. Une lumière envahie sa tête, avant distinguer des silhouettes diverses. Luna ? Nyx ? Regis espéra quelques secondes qu'ils ne s'étaient pas faits abattre par Glauca.
L'anneau des Lucii serait perdu, et tous leurs espoirs seraient ruinés en cendre par le siège qui avait fait disparaître les vies de millions d'Insomniens, de fidèles soldats du Glaive, et même de ses amis les plus proches. Il pleura, alors, la mort de Clarus dont il aurait dû écouter les précieux conseils. Mais ce qui était fait, était fait. Le mur de la Cité Couronnée s'était effondré, et l'ancien ne tarderait pas à affronter les ennemis des Royaux. Dans un dernier espoir digne des plus désespérés, Regis pria Eos pour la réussite du Glaive et de la Princesse, espérant se ravir d'un dernier vœu exaucé en l'honneur de son décès. Le cent-treizième roi du Lucis s'était avoué vaincu, et dans sa dernière lutte, il espérait ne pas partir en vain.
– … Roi Régis !
– O-on peut pas rester là, faut qu'on bouge, dépêchez-vous, Altesse !
– Je ne peux pas le laisser ici !
– Qu'est-ce que vous voulez y faire, hein ?! On a une mission à remplir, et en l'honneur de sa mort, on doit l'accomplir !
Souriant dans sa transe mortuaire, Regis se mit à réaliser combien il était aimé. Il l'avait été. De son fils, de sa femme, de ses amis, de ses proches, de son peuple. Il avait rempli sa mission. Léger comme une plume, il se releva et se mit à observer autour de lui. Tout était décoloré de gris, une teinte monochrome dont le Roi n'aimait pas la mélancolie. S'avançant, il observa alors les vitraux au plafond, des reproductions des archives historiques du monde. Celles de son illustre famille. Aucune ne représentait Adagium, l'on avait parlé que de Somnus pendant des millénaires. D'une démarche tranquille, il poursuivit son observation vers la porte de sortie, celle qui était derrière-lui précédemment. Ces dernières s'étaient ouvertes, et un immense mur blanc semblait se montrer. Intrigué, le souverain avança à pas de souris vers ce qui était le plus proche d'une échappatoire. Ses yeux brûlaient à cause de la puissante lumière, mais l'aura rassurante qu'elle dégageait, le rassurait dans sa démarche.
Je pense que tu devrais t'approcher, si tu veux la paix.
Regis se stoppa.
–… Reah ?
Une silhouette noire fit son apparition devant lui, elle semblait lointaine, et à la fois si proche. Regis tendit le bras, essayant de capturer la forme féminine de toute ses forces. Sans succès. Les pas de Reah étaient lents, calculés, et le Seigneur ne savait que choisir entre les milles émotions qui le tiraillaient de part en part. L'Impavidus eut un sourire en coin. Le vieil homme reconnut, alors, cette robe qu'elle portait. C'était celle qu'il lui avait offerte, pour cette réception. Ce bal qu'il avait donné en l'honneur de Noctis, il l'avait admiré dans sa beauté éternelle. Rien d'ambiguë, mais il avait toujours trouvé fascinant le fait que les Éternelles restaient éternellement belles. C'était ce soir-là qu'il l'avait trouvé resplendissante. Elles étaient figées dans la glace, celle qui ne fondait point. La longue traînée rouge derrière, semblait différente de l'habit cependant. Elle était liquide, et Regis comprit alors qu'il ne s'agissait…
Que de son sang.
Les mèches noires de Reah tombaient sur sa nuque, et ses doigts fins, rougeâtres, s'étaient entremêlés entre eux pour se réchauffer. Sa peau, qui pourtant était déjà fort blanche, était décolorée, et ses joues étaient creusées. Elle était différente, une différence que Regis ne parvenait pas à saisir complètement.
N'ai pas peur, Roi, je ne vais pas t'attaquer.
– Pourquoi saignes-tu… ?
Car je suis partie ainsi.
Le cœur de Regis se serra,
Il n'avait pas pu la sauver.
– Je suis désolé, je te demande pardon, je n'ai pas pu t'aider… Je n'ai pas pu vous sauver, toi et elles.
Le sujet n'est pas à nous, ce qui est fait, est fait. Toi, il faut t'emmener.
– Tu es venue… Exprès pour moi ?
Quel autre Roi possède mon éternelle allégeance ?
Regis captura, alors, la main fine, froide et douce de la Matriarche. Un sourire franc sur ses lèvres.
Aulea et moi t'attendions…
Allons ensembles vers notre Paix, pour admirer ton fils devenir le Vainqueur des Ténèbres.
