Chapitre Quatrième
L'Éveil des Immortelles
« La loi humaine est simple,
Nous naissons pour vivre, et vivons pour mourir.
Mère divine, pourquoi ne peuvent-ils pas laisser les âmes peinées se reposer ?
Votre cruelle prophétie qui, écrite, se produira
Coûtera un prix bien onéreux, en existences.
La première bouffée d'air frais, est la plus belle
Les pleurs du nouveau-né
Celui de la mère,
Et la fierté du père.
Mère divine,
Pourquoi ne les laissent-ils pas dormir, lui aussi ? » – Carnet Divin, page au numéro estompé.
Dix-sept ans auparavant, Duscae
– Je ne pensais pas que tu serais là si vite.
– Comment as-tu pu passer le mur ?
– Ta haine laisse des portes ouvertes. Tu dois être très spécial pour réussir à traverser cette protection. Ne pas faillir à ta réputation.
– Comment as-tu entendu parler de moi ?
– Adagium, j'eus travaillé avec Verstael pour te ramener à la vie. Te redonner toutes tes capacités d'être vivant. Il n'y a rien de nouveau. Je te connais plus que toi, tu ne me connais.
Ardyn se retourna, intrigué par l'homme qui s'était invité dans le Tombeau de sa compagne. Celui-ci avait les cheveux longs, auburn, un manteau sur ses épaules qui couvrait son torse nu. Une large cicatrice sur son thorax qui descendait jusqu'à sa côté droite. Un coup d'épée ? Ardyn ricana intérieurement. Ça ne l'étonnerait pas. S'il avait entendu parler quelques fois de ces gens, il ne les avait jamais rencontrés à proprement parler. Ce n'était qu'un mois après le décès de Nyra, qu'il s'était décidé à rendre visite au corps de sa compagne. Le mur conservait son enveloppe charnelle, et exit les dernières traces de sang que l'on retrouvait sur sa peau, elle avait l'air encore tout à fait normal. L'odeur des roses était omniprésente dans la pièce, et il sentait le soleil du vitrail qui réchauffait son chapeau. Il sentait également son sang noir couler de ses yeux, et ses pupilles ambre ressortaient bien plus qu'à la normale. Pour autant, aucune peur ne se lisait sur le visage du marionnettiste. Au contraire, ce dernier se rapprocha presque dangereusement de Nyra, si dangereusement, qu'Ardyn eut placé son bras pour l'arrêter dans sa démarche, le faisant reculer. L'homme, qui était à peine plus petit que lui, ria bruyamment. Il trouverait ça presque pathétique, si lui-même n'était pas dans le même état.
Mais on trouvait toujours les autres plus ridicules que nous-même.
L'homme fit quelques pas, des pas lents, félins, taquins. Le Chancelier connaissait cette démarche, car lui-même l'exerçait dans ses moments qu'il voulait cruels et arnaqueur. Ardyn se voulait naturellement malsain, passé l'image d'un homme social et courtois qu'il se donnait avant, et il n'était jamais étonné d'être vu comme un monstre. Après tout, c'était ainsi qu'il se considérait lui-même. Il avait appris à vivre avec ce « nouveau » lui. Même si, quelque part, son ancienne identité dormait toujours en lui. Il avait compris deux choses importantes de la vie : qu'il ne fallait jamais aimer trop fort, et encore moins ceux qui pouvaient nous tourner le dos. Et encore une fois, il était tombé lui-même dans le piège.
La différence, c'est qu'il avait perdu la seule personne qui ne lui tournerait jamais le dos, et qu'il n'avait pas respecter sa leçon. Alors, il n'acceptait pas sa défaite. Avant que son interlocuteur ne se penche sur le corps de son aimée, Ardyn se téléporta, armé, les deux lames s'entrechoquèrent pour faire reculer celui qui prenait un peu trop d'espace. Pour lui, du moins.
– Quel animal… Doucement, doucement. Je ne vais pas lui faire du mal. Je n'aurais aucun intérêt à faire du mal à un corps vide.
Vide.
Nyra n'existait plus.
– Vas-t-en.
– Tu es certain que tu veuilles que je parte ? Son âme souffre tu sais, je l'entends hurler. Oh, cette pauvre âme, par Eos ! dit-il en déformant son visage dans une fausse expression de souffrance. Elle souffre, elle souffre, Adagium ! Si tu entendais ses hurlements, peut-être arriverais-tu à… Pleurer ?
Alors mon frère, tu es encore tourmenté ? Regarde, tu perds tous ceux que tu aimes, un par un.
… Tais-toi ! Je te hais !
– Dis-moi immédiatement pourquoi tu es ici.
– Je ne te dois rien, Chancelier. C'est toi qui me dois beaucoup.
Balivernes.
Marchant encore dans une démarche joueuse, le Marionnettiste ne semblait pas vraiment offensé par l'attaque du Chancelier. Ardyn n'avait pas le cœur à se battre. Il était endeuillé, et le fait de devoir enterrer la seule personne en qui il avait confiance, le répugnait au plus haut point. Personne ne pouvait encore entrer dans les Tombeaux Royaux, à moins d'avoir le pouvoir des Rois. Tout du moins, c'était le savoir qu'il possédait à sa connaissance. L'auburn s'avança encore, les mains dans son dos, chantonnant un air que l'homme avait déjà entendu il y avait fort longtemps. C'était la berceuse de Lyra, celle qu'il l'avait entendu chanter à Hara quand il l'avait discrètement observée s'occuper de sa nièce. Maintenant, elle était à la proie des loups. Et il n'avait, pour le moment, aucune garantie qu'il s'occuperait d'elle. Il y pensait régulièrement. Il avait perdu sa compagne, son frère, son ancienne fiancée, sa royauté, sa stabilité, et son enfant. Il n'était plus rien, et il était tout. Un mort, un vivant, une ombre, si ce n'était une ombre qui continuait secrètement de vivre. Une ombre qui se contentait de survivre en tant que brebis dans la nuit noire.
– Savais-tu qu'une âme était jugée pour ses actes, après la mort ?
– Je n'ai pas été jugé.
– Parce que tu n'es pas mort, il pointa Nyra du doigt. Elle, si.
L'auburn passa un doigt sur la joue fine de la femme, enrageant le Chancelier.
– Elle a sacrifié pour t'aimer, jusqu'à son dernier souffle. Si ça, ce n'est pas de l'amour… Je ne sais pas ce que c'est. Je te jalouse et t'envie profondément, tu sais. J'ai tout donné pour celle que j'aimais, et jamais elle ne m'a apprécié. Pas une seule fois, minute, ou seconde. Pourtant, je lui ai fait cadeau de monts et merveilles.
Soufflant sur une épine qui s'était échouée sur la peau de la morte, il continua.
–… Mourir est une épreuve que même les âmes les plus désintéressées, peuvent craindre. Elle n'a pas eu peur une seconde. Je le sens. Mais elle souffre, elle souffre tellement, elle hurle pour demander sa fin. Sa véritable fin. Quand la punition s'achève. Mais à cause de toi, la punition ne s'achèvera jamais. N'est-ce pas triste ? demanda-t-il.
– Je hais les Dieux…
– Oh, moi aussi, Adagium. Moi aussi.
Ardyn souffla par le nez quand il entendit ce surnom. Il haïssait les divinités. Pourquoi faisait-il souffrir tous ceux à qui il avait dédié une partie de son être ? Pourquoi tout s'effondrait autour de sa personne ? Quand le Marionnettiste voulu soulever Nyra du cercueil en approchant ses mains, le Chancelier réagit en un quart de seconde en envoyant la Lame Rakshasa* droit sur lui. La Rapière de l'auburn envoya l'épée à l'autre bout de la pièce, se plantant au sol avant d'être ramenée à l'ordre par son maître. Finissant dans sa main.
Il ne laisserait pas le destin s'abattre de nouveau.
– Qu'est-ce que tu veux en échange, Sine ? Tu ne fais jamais rien gratuitement, demanda le bordeaux.
Ce dernier se mit à sourire.
– Ma vengeance sur les Lucis Caelum et ceux qui ont tout détruit.
Présent
Ce jour, était un triste jour.
Un Régicide avait été commis, une cité assiégée, et des hommes endeuillés.
Noctis était vide.
Gladiolus était enragé.
Ignis était déboussolé.
Prompto pleurait quand il était seul.
Ce matin-là, d'aucun ne se serait douté que le réveil serait si sombre. Leur bateau vers Altissia avait été annulé, et le sommeil de Noctis avait été parsemé de cauchemars divers et variés. Malheureusement dans ceux-là, seule l'horrible réalité l'avait rattrapé au petit matin. Les chaînes d'informations disaient toutes la même chose : Insomnia avait été assiégée, Dame Lunafreya Nox Fleuret et le Roi Régis Lucis Caelum le Cent-Treizième avaient étés assassinés lors de l'assiègement d'Insomnia. Plus rien ne semblait existé autour d'eux, plus rien ne semblait pouvoir saisir leurs êtres éparpillés en des milliards de morceaux. L'esprit meurtri, Noctis resta dans le lit. Il ne bougeait pas, il n'arrivait pas à accepter la nouvelle qu'il entendait en boucle. Rien ne le pousserait à le faire. La seule question qui lui parvenait en tête, c'était un « pourquoi ». Ou encore un « comment ». Ils avaient fait confiance au Niflheim, leurs espoirs venaient d'être réduits à Néant. Un par un, dans la ruine.
Prompto était affalé dans le fauteuil, tripotant son appareil photo. Le silence était pesant, et le bruit des vagues ne semblait plus si apaisant. La lumière perçante du soleil ne perçait pas leurs esprits, ne réchauffait pas leurs âmes non plus. Rien ne les réconfortait. Rien. Ignis avait ramené le déjeuner, mais il savait pertinemment qu'il devrait tout emballer, car ils n'arriveraient pas à avaler quelconque contenu. Les croissants se refroidiraient, mais jamais ils ne seraient aussi glacés que leurs êtres. Jamais.
A l'extérieur, le cuisinier avait observé les expressions horrifiées des habitants, les restaurateurs de Galdina n'arrivaient plus à détacher leurs regards des écrans, mais ça ne valait pas les larmes qui avaient roulé sur les joues du serveur principal. Un Insomnien, il lui avait dit. Gladiolus fixait son tatouage sur son torse. C'était le symbole des Amicitia, son héritage. Clarus était mort. Son père qui avait eu tant confiance en lui, était parti. Il n'avait même pas eu le droit à un au revoir, même pas le droit de lui dire combien il l'aimait, il ne savait même pas si Iris avait survécu… Survivre. Par Eos, que c'était horrible de se demander si notre famille avait survécu, si notre famille était encore vivante.
– Cindy a appelé, avoua Prompto.
Il prit une profonde inspiration, et poursuivit.
– Elle a dit qu'ils avaient vus des gens ressortir de la ville, blessés pour beaucoup. Ils leurs ont donner un camion pour se déplacer. Après avoir appelé des médecins-chasseurs de Meldacio.
– Ils ne peuvent pas compter le nombre de morts…, continua Ignis.
– Pas encore, ils ont envoyé des gens de Lestallum pour éteindre des feux générés par les combats qu'il y a eu. Le Glaive a tenté de défendre la ville. Les corps du R-…
– Prompto, sonna Noctis.
Le blond secoua la tête, honteux.
– Pardon, Noct.
Il ne pouvait pas l'entendre de la bouche de ses amis, pas encore.
C'était trop tôt.
– Ils ont trouvés les corps de ma famille, j'ai reçu un appel, ce matin, expliqua Gladiolus. Ils ne peuvent pas les enterrer, parce qu'ils devraient l'être à Insomnia. Ils ont trouvé ma mère, mes cousins, mon oncle, ma tante… Mais pas ma sœur.
– Putain…, murmura Prompto. J'ai rien reçu, moi. Ignis ?
– Non plus. Mais la Citadelle a été affreusement touchée, ma famille travaillait dedans… Cela ne m'étonnerait pas si…, il prit un temps de pause. S'ils sont tous morts.
C'était un cauchemar, un pur cauchemar.
Ignis baissa la tête. Il n'avait jamais été très proche de ses parents, même s'ils s'aimaient tous profondément. Il les avait vu tous les jours avant son départ, pour se préparer avant de s'engager dans ce qui devait être le voyage de leur vie. Maintenant, ce n'était plus que désespoir et mal être réunis dans une pièce de cinquante mètres carrés tout rond. Il aurait voulu leur dire aurevoir, mais quel fils pouvait accepter le départ des seules personnes qui l'aimaient plus que tout au monde ? Personne. Il se souvint, alors, du sourire de sa mère.
Ridée, la vieille Monica, mais toujours une servante souriante qui était heureuse d'avoir eu un enfant pareil. Vieux et peu expressif, le vieil Alphonse, qui s'était pourtant proclamé père le plus fier, en voyant les projets de son héritier. Ignis sourit discrètement, il ne savait pas s'il était capable de réaliser leurs rêves les plus fous, leurs objectifs de voir le monde. Il s'était, pourtant, déjà imaginé leurs montrer des photos, leurs raconter tout ce qu'il avait vu, les voir présents au mariage de Noctis et Lunafreya… Tout ça semblait si loin.
Perdues, ces chimères.
Morte, sa fierté de conter ses journées en mangeant avec sa mère. Partie, l'épreuve d'être à la hauteur des espoirs de son père. Il était perdu, vide, mort de l'intérieur. Il essayait de fuir les images traumatisantes provenant des différents scénarios qui germaient de son esprit à foison, comme de l'engrais. Un engrais surpuissant. Effrayant. C'était donc cela, le désespoir ? Le vrai ? Il avait écouté quand on lui avait dit les histoires des multiples guerriers morts de leur désespoir. Allait-il mourir ? Non. Il en doutait. Pas physiquement, du moins. Le châtain se remettait en question. Serait-il à la hauteur ? Aurait-il la force de trouver une motivation qui ne semblait qu'être illusion ? Ignis grogna mentalement, il haïssait se poser autant de question. Grattant sa barbe invisible d'un geste nerveux, il se dirigea vers leurs sacs qu'il ouvrit avec précaution, regardant toutes leurs affaires présentes à l'intérieur. Tout ce qu'il n'y avait pas, c'était le matériel de camping. Quelque chose que le géant voulait faire depuis fort longtemps.
– Est-ce que Cindy t'as dit autre chose ? demanda Gladiolus.
Prompto releva la tête, incertain de son discours.
– Elle a dit que nous étions convoqués à Hammerhead par Cid. Il veut nous voir. Tous.
Noctis se releva, essuyant d'une main les larmes sur ses joues rondes.
– On va venger nos familles. Je vais venger mon père et Luna, ils vont payer d'avoir été des traitres.
Au même moment
Remets-toi en question,
Es-tu une bonne personne ?
Hara tremblotait. Les cuisses fébriles, elle errait dans les couloirs. Jamais elle ne se serait doutée d'une telle catastrophe, d'un tel massacre. On lui avait dit que cela se passerait bien, sans un trop grand bain de sang. Mais ce fut un mensonge. Le plus grand des mensonges, la consécration de tous, celui qui lui avait fait réaliser combien le monde était menteur. Quand le bordeaux tint l'approximatif décompte des pertes – des deux côtés – elle avait commencé à sentir sa tête tournée, et devoir s'appuyer contre un mur. Avant de reprendre sa démarche vers le centre médical. Elle avait dû délaissée sa mère, et la laisser sous la surveillance des gardes Magitek, et son cœur s'était accélérer quand elle eut lu le nom présent sur la liste des potentielles victimes fatales.
Elle avait couru, couru jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que la fatigue ne finisse par la faire tomber à taire. Agenouillée contre la paroi froide, elle voyait des médecins se précipiter, des chirurgiens, des scientifiques. Elle était bien trop loin pour que l'on ne se doute de ses intentions, mais elle sentait les regards pesants sur elle, le jugement envers son incapacité à être assez mature. Assez adulte. Comment pouvait-elle une adulte, si tout le monde lui mentait ? Comment pouvait-elle réussir à grandir, si on l'écartait de tout ?
C'est la vie d'adulte, jeune fille. C'est décision sur décision.
Elle ne pouvait pas nier, il n'avait pas eu tort. Il avait rarement tort, en vérité. Bien moins que ce qu'elle voulait accepter de sa part. Parce qu'elle était têtue. Bien trop pour son propre père, bien trop pour son amant, et bien trop pour elle-même. Hara était sa propre menace, une menace au visage bouffis par le stress. Son ventre lui faisait des siennes, et un nœud dans ce dernier réussit à lui faire poser ses mains sur sa peau découverte. Le soleil de cette matinée, était pesant, il était effrayant. Ses cheveux étaient en bataille, et elle n'avait pas aimé le goût amer du sang dans sa bouche, car elle s'était mordue ses douces et sombres lèvres. Les nouvelles avaient étés terribles, et la Base Impériale était bien trop baignée de lumière pour une journée si sombre.
Son père n'avait pas fait partie des victimes, mais elle avait senti son regard sur elle, pendant qu'elle dormait. Cette capacité qu'elle avait, de ressentir les différentes auras. Elle ne savait pas de quoi cela provenait, mais c'était quelque chose qui lui était très propre. L'instinct de survie, peut-être ? Non. Elle ne reconnaissait que les personnes qu'elle avait pour habitude de côtoyer. Se relevant difficilement en entendant des pas, elle rejeta sa tête en arrière et pivota celle-ci en voyant Loqi et Caligo arrivés. Fiers, résonnants, comme à leurs habitudes.
– Oh, la petite fille à papa et maman est sonnée ? On ne t'a pas enseigné la culture de la guerre depuis le temps, Izunia ? demanda le plus jeune.
– Ferme-là, Loqi…
– T'es bien impolie pour une simple soldate, attention, j'pourrais te faire sauter si l'Empereur me laissait faire.
Toi si je t'attrape un jour…
– Allons Général Loqi, vous voyez bien que c'est encore une enfant incapable de contrôler ses émotions. On dirait qu'elle va vomir en ce moment même, attention ma douce, vous êtes bien verte !
– Qu'est-ce qui se passe ici ? entendirent-ils.
Se retournant, ils trouvèrent alors la grande Nyra. Habillée d'un vêtement bien différent qui consistait d'un blazer à bouton d'argent, ainsi qu'un pantalon serré, une chemise blanche et des bottes plates. Ses yeux clairs étaient glacés, et le regard qu'elle jetait sur le duo se voulait intimidant. Malheureusement pour elle, cela ne marcha pas vraiment. La démarche gracieuse qu'elle avait, laissait parfaitement penser qu'elle avait eu une de ces éducations strictes similaires à celle de l'Oracle. Le livre sur la tête pour apprendre à marcher droit. Sa rivière d'onyx* tombait gracieusement en bas de son dos, et les bras sous sa poitrine étaient censés lui donner un air intimidant. Hara ferma les yeux, rien n'allait. Elle avait difficilement adressé une parole à sa mère, et cette dernière avait tenté de faire quelques efforts, mais les deux côtés étaient similaires à une roche incassable. Un mur émotionnel. Tout ce qu'elle avait fait, c'était de s'arranger pour qu'elle puisse manger et boire à sa guise, qu'elle ait accès aux besoins syndicaux, et qu'elle puisse aller et venir dans les quartiers qui lui étaient autorisés. Malgré les yeux méprisants de certains.
– Oh, tiens, l'inconnue, lâcha le plus jeune des deux Généraux.
S'approchant, Nyra entremêla ses doigts derrière son dos, cette fois-ci.
– Caligo et Loqi, si je ne me trompe pas.
– Les seuls et uniques…, murmura Hara en un murmure.
– Je me dirigeais pour mon examen médical par Verstael, mais a priori, j'eus tombé sur des personnes avec un temps libre assez croissant, pour le perdre à s'acharner sur une jeune fille de dix-sept ans. Comment vous sentez vous, messieurs ? Forts ? Vous êtes d'une bien basse espèce, pour vous en prendre ainsi aux autres avec des moyens si faibles, dit-elle avec un sourire en coin.
– Vous vous pensez tout permis car vous êtes la putain du Chancelier ? répondit Caligo.
– Vous vous pensez tout permis car vous êtes armé ? rétorqua-t-elle. Je serais ce que vous voulez, mais ne croyez pas que vous êtes respectés de vos paires. Tous les deux. Vous êtes méprisés, et la seule chose qui fait que vous n'êtes tous les deux pas morts, c'est bien que l'Empereur ait ordonné une stabilité. Vos vies ne tiennent qu'à un fil. Mais toujours, vous semblez tanguer dessus en faisant tout pour ne pas arranger votre cas. Dois-je rapporter ceci à votre supérieur ? Sachant que ce dernier, se trouve être celui dont je suis la putain, comme vous le dites si bien ?
Un silence se fit, elle était satisfaite. Les quatre yeux masculins sur elle se firent orageux, mais elle s'en fichait éperdument. Elle avait si peu à perdre, et tant à gagner.
– Je vous recommande d'être sages comme des images, seule Eos sait ce qu'il pourrait bien vous arriver. Si j'avais encore mes pouvoirs, je vous aurais changé en esclave. Avant d'avoir assez joué avec vous pour vous mener au suicide par la suite, comme ma grand-mère l'avait fait à l'époque de Gilgamesh.
– Les Impavidus étaient des monstres ! s'exclama Loqi.
Nyra ria.
– Mais en attendant mon garçon, nous n'avons jamais perdu à la guerre. Qu'elle soit chaude ou froide. Garde-le à l'esprit, dit-elle en penchant sa tête vers lui, avant de la relever vers celui qui était censé être le plus vieux physiquement. Et vous aussi. Hors de ma vue, une parole de plus, et elle sera retenue contre vous. Je le jure.
Les capes au mouvement, firent bouger sa crinière avant de déserter les couloirs qui menaient au centre médical. Hara n'avait rien dit pendant cet instant, pour dire vrai, elle avait eu peur de sa mère. Le regard si sérieux qu'elle avait jeté au vingtenaire et au cinquantenaire avait été affreusement effrayant. Si elle avait pu les foudroyer sur place, elle l'aurait fait. S'avançant vers elle, Nyra se plaqua contre le mur en repassant ses bras sous sa poitrine, baissant la tête. Une ambiance très froide s'installa entre les deux femmes. Intimidée par ce qu'elle avait vu, la presque jeune adulte n'osait pas décrocher un mot.
– Je sais que tu n'es pas venue te faire ausculter pour tes nausées de dégoût, commença celle-ci.
– M-merci de m'en avoir débarrassé…, tenta-t-elle d'esquiver.
– N'évite pas.
Il lui semblait qu'elle avait eu presque le même ton autoritaire qu'Ardyn. Presque.
– Tu venais voir ce Nox Fleuret ? Il est en soin d'urgence, ils ne savent pas s'ils vont pouvoir le sauver. C'est ce que j'ai entendu, continua la Matriarche.
– Je m'inquiète, il me défend souvent devant Caligo et Loqi. Il abuse souvent de son pouvoir sur eux, mais je subis moins, expliqua-t-elle. Ne dis rien à Ardyn, s'il te plait. Je ne veux pas être toute seule parce qu'il est égoïste et possessif.
La noiraude sembla réfléchir quelques secondes. Oui, ça ressemblait bien à son compagnon.
– Je ne comptais rien dire.
Hara sembla soulager.
–… Mais sois discrète. Je ne serais pas tout le temps à tes côtés pour t'aider, et je n'en n'aurais pas toujours les moyens. J'utilise ton père comme argument, mais ce n'est pas infini. Et lui non plus, n'est pas toujours là, ou d'humeur à être là. Tu le connais.
Non, Nyra, pas vraiment.
– Je sais, oui… Je peux faire quelque chose pour te remercier ?
La Première fixa le mur clair, avant de se tourner vers elle en ayant un demi-sourire qui se voulait, très difficilement, affectueux.
– Arrête de te rendre malade pour tout le monde. Sois un peu égoïste, et apprends à t'occuper de ce qui te ferait plaisir à toi. Tu te laisses faire. C'est un monde de loup où être faible et se laisser écraser t'apportera l'échec et la mort. Tu devrais arrêter de pleurer, ça ne te mènera à rien. Il n'y a que les actions qui compte. C'est la loi de l'arène immense où nous vivons. Vis pour gagner, perdre n'as pas de sens si tu fais tant d'effort pour arriver à tes fins.
Elle sembla regarder l'heure, et eut un sursaut.
–… Et que tu me dises où se trouve Verstael.
– Gauche. Tu prends deux fois à gauche et c'est la porte du fond.
Elle lui fit un signe de tête de remerciement et se dirigea vers son lieu de rendez-vous, la laissant seule. Finalement, la jeune femme comprenait pourquoi elle s'entendait avec son père. Ils avaient des points proéminents, certains plus que d'autres. Hara se remit à marcher, le nœud dans son ventre était toujours présent, mais le resserrement causé par les deux énergumènes qui l'avait importunées, S'avançant, elle emprunta le couloir de droite où elle ne fit pas attention aux différents regards qui se jetaient sur elle, car elle avait adopté une marche de caporale pour passer le moins de temps possible aux yeux de tous.
Elle fouilla sa petite sacoche à sa cuisse, et sorti son laisser-passer. Bien heureusement que son père avait réussi à lui obtenir cet objet magique. Sans cela, elle ne pourrait même pas aller dans les quartiers de celui-ci pour aller le voir. Officiellement, elle n'était qu'un fantassin qui était envoyer ici et là, officieusement, elle travaillait exclusivement pour Ardyn. Il fallait dire que ces derniers jours, il l'avait un peu oublié. Volontairement ? Cela, la bordeaux ne le saurait jamais. Elle n'irait pas lui demander non plus, il fallait dire.
Vis pour gagner, perdre n'as pas de sens si tu fais tant d'effort pour arriver à tes fins.
Elle aurait juré entendre la pensée de son père, au féminin.
Terminant devant une grande porte gardée, elle montra son badge. Les gardes Magitek – qui avaient un système de reconnaissance textuels et système informatif assez développer – s'écartèrent avant qu'elle ne pousse ses dernières. Pas timidement, mais elle garda des épaules fléchies par le stress et l'anxiété de devoir confronter bons nombres de ses supérieurs, un seul qui s'était retourné. Pourquoi n'y avait-il pas les autres ? Cela lui semblait profondément illogique. Elle se racla la gorge, et se lança dans un affrontement qui consistait à être le plus… Persuasif.
– Lady Izunia, pourquoi venir au chevet du Commandant Nox Fleuret ?
– Dois-je vous rappeler que je travaille avec le Commandant ? Il est normal de me tenir au courant de l'état de mes supérieurs. Je l'aurais fait avec mon père, s'il ne s'était pas présenté en parfaite santé devant moi.
Le scientifique posa ses outils d'auscultation, et scruta la soldate.
– Le pronostic vitale de monsieur Nox Fleuret n'est plus engagé, mais malheureusement, il a perdu son bras gauche dans la capture de l'anneau des Lucii. J'ai envoyé nos équipes travailler la prothèse qui lui servira de remplacement.
–… Une prothèse ?
– Oui. Un bras Magitek sur mesure ! Du génie de l'Empire, Lady Izunia ! Nous travaillons déjà sur le projet depuis quelques mois, mais n'avons pu le mettre en place, c'est une occasion en or de tester notre expérience. Il sera sur mesure pour notre bon Tenebraen.
Hara tiqua.
– Vous voulez dire que vous allez vous servir du Commandant Nox Fleuret en tant que cobaye ? Qu'arrivera-t-il si cela tourne mal ? Il est dans le coma, vous êtes certain qu'il ne va pas souffrir ? Je doute qu'il accepterait que l'on se serve de lui comme ces rats de laboratoire.
– Il est juste assez endormi pour être conscient, mais ne pas ressentir la douleur. Nous avons endormi toutes les parties motrices de son corps. Il ne sentira rien. Il sait juste que nous le soignons, il nous entend en ce moment précis. Nous le sauvons, Lady Izunia, nous ne lui faisons pas de mal. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre notre Commandant dans notre armée, pas maintenant. Le Prince est encore en vie.
L'homme en blouse s'avança vers elle, avec un papier qui semblait contenir une esquisse. Hara détailla le prototype, avant d'essayer de se l'imaginer sur Ravus.
– Ça sonne comme d'un projet de savant fou, dit comme ça.
Le blond eut un sourire.
– Tous les projets des savants fous sont devenus des réussites, quelque part. Soyez-en certaine, mademoiselle.
Hara fit quelques allers-retours visuels entre le dessin et la victime allongée. Bien qu'elle fût soulagée de savoir qu'il était loin de la mort, elle regretta de ne pas pouvoir se plonger dans ses yeux gris. Son visage avait une expression de douleur, malgré les incroyables doses de morphine qui lui avait été injectées pour lui épargner la souffrance. Ses pupilles bleues tombèrent également sur une poubelle où elle eut observée des cotons et tissus badigeonnées d'hémoglobine. Il a perdu tellement de sang, comment cela se fait-il qu'ils aient réussis à le sauver en aussi peu de temps ? Elle savait Ravus résistant, mais il ne restait qu'un homme. Un homme qui s'était confronté au pouvoir des Rois comme s'il était en mesure de concurrencer avec eux. L'homme à ses côtés sembla se diriger vers les portes, et elle lui jeta un regard interrogateur.
– Je peux vous demander de rester ici ? Vous n'aurez qu'à dire que le Professeur Dragos Oridis vous a demandé de rester aux côtés du Commandant le temps que j'aille voir où en n'est mon équipe.
Elle hocha la tête, ce n'était pas comme si elle avait des choses à faire, de toute façon.
– Si cela peut vous aider, j'aimerai retrouver vite du travail, plus vite il sera sur pied, plus vite j'aurai accès à des tâches. Je hais être inutile, mentit-elle.
– Il est certain que vous êtes appréciée de notre Empereur pour cela, je suis prêt à le parier. Je reviendrais dans une dizaine de minutes.
Et il quitta la pièce.
Vous êtes bien trop optimiste, Dragos. Regardant au plafond, elle remarqua l'absence de caméra, et par extension, d'écoute. Rassurée, elle attendit que les portes ne claquent avant de se diriger vers son amant, regardant le visage pâle de ce dernier. Ce n'était pas aussi horrible que ce qu'elle s'imaginait au début, il avait repris quelques couleurs, et ses cheveux paraissaient moins ternes que ce qu'on lui avait raconter. Passant une main dans ces derniers, une main qui se voulait douce et chaleureuse, elle profita quelques secondes du contact invisible. Cela la réconfortait considérablement, il était son ancre d'amarrage qui la gardait au port, pour ne pas partir à la dérive dans un grand océan d'inconnu qu'elle ne voulait pas connaître. Le regardant un moment, elle détailla son visage. Il avait encore rasé sa barbe avant de partir pour Insomnia, et sa peau paraissait encore douce. Son bras humain était transpercé d'une aiguille qui était reliée à une poche de sang, une autre qui le maintenait hydraté, et une autre qui devait sûrement contenir des poudres de nourriture.
Hara s'inquiéta un peu plus. Allait-il être un légume ? Allait-il s'habituer avec son nouveau bras ? La bordeaux n'osait imaginer l'état psychologique dans lequel il allait se trouver.
– Tu es un imbécile. Comment as-tu pu penser ne serait-ce qu'une seule seconde que les Rois et les Dieux allaient t'accorder leur pouvoir ? Ton obsession a failli te tuer.
Dans le silence, elle continua de le fixer.
– Comment tu vas expliquer cela à l'Empereur, à mon père, à Verstael ? Si tu restes au sein de l'Empire, je considérerais ça comme d'un miracle.
L'après-midi de la journée
La pièce était plongée dans le noir.
Et les quatre paires d'yeux ne surent où se diriger. Le seul faisceau de lumière présent, ce fut la lumière chaude du soleil qui reflétait la seule fenêtre présente dans l'immense chambre dans laquelle elles se trouvaient. Les traînes des robes corbeaux jonchaient le sol, et les cascades noires semblaient toutes se ressembler, de dos. L'une tenait un livre dont elle arrivait à lire les caractère grâce à la pénombre légère, l'autre regardait les vêtements posés sur la commode, ceux qui lui étaient adressés, la troisième produisait un son répétitif d'une lame qui se faisait taillée, et c'était tout. Une inlassable répétition qui ne commençait à agacer celle qui fixait les habits, rien de bien incroyable. Mais elle admettait que cette migraine qui ne voulait pas partir, n'était que plus accentuée par la musique fausse que jouais sa sœur.
En un bruit gracieux, les doubles portent s'ouvrirent.
Et ce fut ici qu'elles virent leur liberté.
L'Éveil des Immortelles avait sonné.
Un souffle de vie est si fragile.
