Le Gris

Comment savons-nous lorsque qu'on a touché le fond ? Cette fois, Anakin pensait l'avoir touché.

Il grandissait ou rapetissait ? Que regardait-il ? Il déglutit. Il avait la gorge sèche, en face de lui, une vitre brisée. Au-dessus, un rideau déchiré ondulait doucement. Il ondulait sans bouger. Des insectes couraient dessus et pleuvaient du tissu.

C'était ça, le point mort ?

Il ferma les yeux. À moins qu'il ne perdit conscience, encore une fois.

La fenêtre lui faisait toujours face, elle était devenu géante, semblait vouloir l'aspirer au dehors. Qui avait-il dehors ? Ça bougeait. Des choses se mouvaient sans qu'il n'arrive à faire la focale dessus. Tant pis. Le point mort était très bien. La lumière était si forte.

« Ta place n'est pas ici. »

Il n'eut même pas la force de répondre au vieux à la tête auréolée de… de quoi ? De serpents ?

.oXOXo.

Il avait faim. Il se retourna sur le côté, tout son corps lui faisait mal. Il entendit le bruit d'une écuelle bazardée.

« Mange. »

Il redressa son corps ankylosé et plongea ses doigts directement dans la bouillie orange-âtre moucheté de noir. Après avoir avalé difficilement quelques morceaux de purée, il sentit d'étrange gargouillis dans son estomac. Des mouches y remuaient. Il vomit des dégueulis rauques.

« Tu n'as rien à faire là. »

« Ta gueule. »

Il se redressa sur ses coudes pour mieux distinguer le vieux. Une peau verte, un visage anguleux et ridé, des excroissances comme des serpents albinos descendaient jusqu'à ses coudes rachitiques. Des mains rugueuses aux doigts tubulaires. Un Ho'Din. Créatures humanoïdes et élancées, descendant des fleurs, disait-on. Un croisement improbable entre lézards, plantes et humains, pensait-il.

Anakin se reprit après avoir essuyé sa bouche d'un revers de sa manche blanc-crado :

« Alors tu sais mieux que moi où est ma place ? »

Le vieux souleva son regard aux pupilles éteintes pour pointer du doigts quelque chose encore accroché à la ceinture d'Anakin. Son sabre-laser.
Anakin retomba le dos contre le sol dans un râle fatigué.

« J'en suis plus un. »

« Alors qu'es-tu, toi qui sembles encore t'y accrocher ? »

Le silence retomba dans la pièce. Il était fatigué. Et il avait mal. Ses muscles criaient de douleur en même temps qu'un insupportable mal de crâne vint le hanter.

« Je l'ai déjà donné à quelqu'un d'autre il y a longtemps. Quant à moi, je ne suis… rien. Rien du tout. »

Le manque commençait à gronder sous son crâne. Il lui fallait encore de ces merveilleux bâtons mortels.

« Je vois un homme qui fut Jedi. Ton passé fait que tu n'es pas rien. Tes choix t'ont construit. À moins que tu sois devenu objet. Pourtant, tu fais encore des choix. Et en ce moment tu te persuades à croire que tu es un inanimé. Pourtant tu choisi encore en cet instant. Tu choisi en te détruisant, en t'effaçant des milliard d'yeux du monde. »

La douleur s'était faite ouragan. Il se recroquevilla en grognant. Il avait besoin de sa dose. Vite.

« Les jours et les nuits vont s'écouler jusqu'à ce que tu me dises ce que tu veux. »

Qu'il s'en aille ! hurla Anakin en son esprit.

Mais rien ne sortit de sa bouche, seuls des râles agonisants dû au manque de la mort en tube. Il n'avait pas la force de ramper mais il ramperait. Jusqu'à la porte défoncée, sur ce sol crasse, dans sa bille, de ses membres brûlants et tremblants. La mort en tube. Juste encore une fois, une dernière fois, encore et encore.
Les marchands de sables était dernières la porte, il le savait. Il l'espérait. Attendaient les rats comme lui errant pour les bercer un peu plus dans la lente agonie des mirages.

.oXOXo.

Qui était-il ? Que faisait-il ici ? Et cette sensation de flotter dans l'inconnue avec comme seule compagnie l'angoisse. Il fallait qu'il tombe encore plus bas. Plus bas que terre, plus bas qu'il ne l'aurait jamais été et peut-être qu'il traverserait l'intraversable. Peut-être qu'il renaîtrait après dans une enveloppe nouvelle et dénuée de tout passé.
Le passé nous créait-il ? Fait-il de nous ce que nous sommes ?
Il semblait composer l'âme et notre essence. Alors nous ne sommes que la résultante de notre passé ? Nos erreurs, nos réussites.
Pour Anakin, sa vie ne lui semblait qu'être un ramassis d'échecs inavouables. Né dans un inextricable chemin qui se déroulait sous ses pieds. Quelque chose le poussait, lui, il n'avançait plus. Alors il avait arrêté de marcher, arrêté d'avancer. Il n'en voulait plus, de cette destinée.

« N'oublie pas de respirer. »

Il inspira et expira lentement.
Il flottait toujours dans le vide quand des objets vinrent le percuter. Des choses protéiformes.

« Est-ce que je suis mort ? »

« L'espères-tu? »

Anakin entendait encore la basse mélopée de son enfance. Que la nostalgie était crasse d'illusion.

« 'Pas besoin d'espérer. »

« Et tu aurais bien raison. Il n'y a pas besoin d'espérer pour entreprendre. Les rêves et attentes avortés sont inutiles. »

Les paroles lui firent étrangement mal. On venait d'assassiner en une phrase le sacro-saint espoir que tous lui vantaient. Était-ce parce qu'il y croyait encore, à cet espoir ? Qu'on viendrait le sauver de sa chute ? Et pourtant, il la désirait, cette chute. La bile lui montait aux lèvres.

« Alors je ne suis qu'un lâche. »

« Tu ne fais que hausser les épaules en te disant que tu es un lâche, et si tout le monde faisait comme toi ? »

« Alors le monde n'aurait qu'à s'écrouler demain. »

« Heureusement, je n'y tiens pas ! » rit tranquillement le vieux. « Tu sembles tenir à ton sabre-laser. Ne dit-on pas que le sabre-laser est la vie du Jedi ? Tu as offert t'as vie à quelqu'un d'autre. Si tu ne tiens pas à ton âme, ne tiens-tu pas à la vie de celui à qui tu l'as offert ? Si le monde s'écroulait demain parce que tu l'as décidé, tes choix impacteraient le reste de ces vies. Ta liberté de choix ne t'appartient pas. »

Anakin se remémora les paroles du serveur. Il lui avait dit quelque chose de similaire. La première fois il n'avait pas compris. Ironique. Il lui fallut être aveugle pour en percevoir le sens. Mais ce sens ne lui plaisait pas. Sa liberté lui appartenait. Pour la première fois depuis trop d'années, sa liberté était sienne. Et voici qu'un vieil aveugle vert et rachitique la lui reprenait avec une simplicité déconcertante.

« Si ma liberté ne m'appartient pas, alors à qui appartient-elle ? »

« Elle est à toi. Et à tout le monde. Ta liberté ne s'arrête pas là où celles des autres commencent, elle va avec la leur. Nos choix ont un impact et sont jugés par le monde dans laquelle tu vis. Tu es libre de tes choix mais tes choix impactent les autres. Et réciproquement. »

Ça n'avait. Strictement. Aucun. Foutu. Sens.

Le vieux-qui-ne-pouvait-voir perçu son incompréhension :

« Nous haussons les épaules en nous disant : tout le monde ne fait pas comme moi. Mais ce que tu devrais te demander, c'est « et si tout le monde faisait comme moi ? ». Alors on s'échappe de cette pensée effrayante en ne regardant que par la fenêtre qui nous convient. Dès qu'il y a un engagement, tu es obligé de prendre pour but la liberté des autres avec la tienne. »

Alors il était bien un lâche. Un « Élu » d'une prophétie stupide qui ne sauverait personne.

« Moi qui rêvait d'être un héros, me voici un lâche… »

« Il n'y a ni essence d'héros, ni essence de lâche. Il n'y à que l'Être et son projet. La manière dont tu te réalises, dans l'ensemble de tes actes. »

La réponse était effrayante.

« Je ne suis donc bien rien, rien du tout. Un minuscule grain de sable dans un univers qui n'a fait que me pourrir l'existence. »

« Il n'y a pas de destin. Pas de Force toute puissance qui nous guide, pas de passion qui nous pousse. Seulement nos actes. Il est normal que cela te face peur. Nous nous construisons de nous-même. Rien d'autre. Tu veux cesser d'être un héro ? Alors cesse-le. Ton destin t'appartient, tout comme il impactera ceux autour de toi. Tu veux sauter d'une falaise ? Il n'y qu'à toi que le choix appartient. Mais tu ne peux fuir les conséquences. »

Anakin ouvrit des yeux immenses. La lumière lui brûla la rétine. Au plafond crado couraient des câbles lui rappelait un peu trop la forteresse de Bo Vanda. Il tourna la tête en direction du vieu accroupit dans un recoin qui l'observait de ses yeux morts.

« Comment savez-vous tout ça ? Qui êtes-vous ? »

« Je suis ce que mes actes font de moi, j'ouvre les esprits perdus et clos car j'ai vu, moi l'aveugle qui ne sait rien. Je pose les questions sur les certitudes des gens que je rencontre dans le seul but de leur offrir des yeux aussi morts et clairvoyants que les miens. »

Anakin tenta de le sonder dans la Force mais son accès lui fut interdit. Il roula des yeux en reposant sa tête contre le sol. Evidemment, il avait oublié que les drogues coupaient les êtres Sensibles de la Force. Les reléguant à l'impuissance autant qu'à l'invisibilité. Un échange équivalent.

Sa liberté lui appartenait mais ses choix avaient des conséquences. Foutaise. Pourtant… Et pourtant. S'il se laissait mourir, alors il laisserait la menace Sith dévorer l'univers en emportant avec lui ses informations. S'il se laissait mourir, Padmé… Il laisserait Padmé au voile du deuil. Il lui infligerait le même sort qu'il s'était lui-même infligé. Et la vision lui tordit un peu plus les entrailles. Padmé lui manquait.

S'il se laissait mourir, s'il se détruisait… lui, menace à demi Sith qui effrayait tous ceux qui l'approchaient coupable de la mort de sa propre Padawan.

Mais non, il était temps qu'il affronte les morts qui le dévisageaient. Il ne pouvait plus fuir plus bas que terre, traverser l'intraversable, caresser les falaises et en contempler le vide, se blottir dans le néant. Ce soir il avait besoin de voyager. Se purifier des dernières traces qui le rattachait à cette terre. Traverser le Styx pour voir s'il pouvait renaître.

.oXOXo.

C'est sur son balcon qu'elle le découvrit. L'objet aux reflets métalliques ponctué d'excroissances géométriques noires. Elle l'aurait reconnu entre mille. Un mot l'accompagnait.

« Je te l'avais donné »

.oXOXo.

« Qui es-tu ? »

« Un vieux qui ne sait ni lire ni écrire, qui aime la poésie et les belles lettres. À défaut de pouvoir écrire, je berce mes paroles dans une sagesse qui me reste toujours inconnue. »

« Qui es-tu ? »

« Un jour je fus un initié, in-choisi des Maîtres, j'ai alors préféré m'éloigner des rêves des autres pour créer les miens. Maintenant ce n'est plus la Force qui me guide.

Je vis dans le noir parce que je sais que sans lui je n'ai plus de lumière.

A travers la passion je garde mon but.

A travers la connaissance, j'obtiens le savoir.

A travers la sérénité, j'obtiens la force d'avancer.

A traverse la victoire, j'obtiens l'harmonie.

La Force ne me guide plus. Elle ne fait qu'exister »

« Vous étiez un Jedi. »

« Je ne suis que ce que tu vois, tout ce que tu juges de moi. Je ne fais qu'un avec la Force, qu'elle soit lumière ou obscurité. Je fus un jour dans l'Ordre et je l'ai quitté car il n'était pas ce en quoi je croyais. Et parce que nos choix nous reflètent, j'ai fait ceux qui m'ont accompli et m'accomplissent encore. »

Anakin resta silencieux. Sa liberté lui appartenait. Il ne tenait qu'à lui de se laisser lentement crever pour abandonner cet univers et retourner à l'état de cellules décomposées. De ne plus être le poison qui lui avait coûté Arkrak'R et sa fille, qui lui avait coûté sa précieuse Padawan.
Mais les choses étaient faites et le passé ne faisait pas de lui ce qu'il était aujourd'hui. Il pouvait changer, pouvait vivre pour sauver ceux qui lui restaient, d'une autre manière. Il devait apprendre, faire et agir autrement.

Il resta encore longtemps dans la pièce terne. Aussi terne que lui, se dit-il.

« Combien sont morts ici, avant moi ? »

« Tu ne serai pas le premier. Tu ne seras peut-être pas le dernier. »

Existentialisme est humanisme J.P. Sartre —


Petite traversée du désert de mon côté. Je vais reprendre doucement les publications des chapitres, mais en l'état actuelle des choses, difficile de reprendre une publication toutes les trois semaines ; ce sera donc une publication de manière très aléatoire qui va suivre.