Tu ne seras jamais seul
Les lames traçaient des arabesques vrombissantes et s'entrechoquaient dans des crépitements, le bleu et le vert se mélangeant dans de vives traînées lumineuses.
Après une première joute infructueuse, les deux combattants reprirent de la distance, changeant de garde, réajustant leur position.
« Je dois admettre que les changements dans ta technique sont assez remarquables. »
Anakin craqua un sourire vicieux.
« Mes pouvoirs vont au-delà de votre imagination, Obi-Wan. »
Ils s'élancèrent, assénant les sabres entre eux. Ne pouvant supporter la pression phénoménale, Obi-Wan baissait légèrement son sabre et un coup de pied vient le cueillir dans les côtes. Il recula, mais d'un agile jeu de jambes il pivota sur son pied droit pour prendre à revers Anakin.
« Sur ta droite. »
L'action se passa trop vite pour Anakin, son sabre allait fendre le vent, Obi-Wan approchait sa lame verte de sa gorge. Il avait le dessus. Il aurait dû avoir le dessus, en tout cas, car une main d'Anakin quitta la garde de son sabre pour dresser un mur invisible et repousser l'attaque par la Force avec une rare puissance. Le vieux Maître fut projeté, mais réussi à garder ses pieds au sol et retrouver un semblant d'équilibre quelques mètres plus loin.
Encore sous le coup de l'étonnement, il vit arriver son adversaire qui avait bondi. Il voulut plonger, mais une nouvelle vague de Force le cloua au sol, il eut à peine le temps de lever son arme pour parer la violence de l'assaut.
« Comment fais-tu cela !? »
Les sabres crépitèrent encore sous la pression, les deux hommes fichèrent leurs regards dans la profondeur des iris de l'autre. Obi-Wan aurait été certain d'y voir danser de brefs reflets dorés dans ceux de son frère d'armes.
« En bas. »
Anakin relâcha la pression pour faucher d'un mouvement fulgurant les jambes de son ancien Maître qui sauta de justesse. Mais la main d'Anakin fondit plus vite encore et la pointe du sabre vint s'arrêter à la base du cou d'Obi-Wan.
Les deux hommes se firent statues, dégoulinants de sueurs, dans la stupeur et le silence. Puis dans un chuintement, les lames de lumière se rétractèrent et enfin les thorax se soulevèrent dans une respiration haletante.
Obi-Wan n'en revenait pas. Il venait de se faire battre, non sans mal, par Anakin.
« Comment as-tu fait pour réagir aussi vite ? » demanda-t-il tandis qu'il l'aidait à se relever.
Anakin lui décocha un sourire énigmatique.
« L'instinct. »
« Tu ramperais déjà au sol sans moi, insecte. »
Anakin se retourna vers la sortie de la salle d'entrainement accompagné d'Obi-Wan en ignorant la voix de Bo Vanda qui susurrait dans sa tête. Il s'était fait à sa présence au fil des mois, et s'était trouvé un arrangement plutôt efficace lors des combats. Son ancien Maître se révélait être un atout formidable lors d'affrontements, avec plus d'entraînements ils pourraient se révéler être, à deux, une machine meurtrière infaillible.
Ils se dirigèrent d'un pas tranquille et fatigué vers l'un des grands jardins du Temple. Anakin aimait cet endroit de verdure et vie.
Ils prirent place en tailleur entre quelques pierres et plantes aux feuilles palmées pour s'étirer. Ils n'osèrent troubler l'atmosphère la rumeur paresseuse et monocorde de l'eau, le piaillement des oiseaux.
Après une bonne heure de méditation, vidant leurs esprits, ils expirèrent d'un même souffle et rouvrir les yeux.
« Des nouvelles de Grivous ? »
Encore cette même question depuis deux mois.
« La vengeance n'est pas la voie des Jedi. »
Anakin retourna contempler une feuille aux nervures violacées. Obi-Wan soupira. Il savait qu'Anakin n'était plus un Jedi au sens où il l'entendait… Il préféra changer de sujet.
« Padmé grossit à vue d'œil. »
« Je sais, » un coin de ses lèvres s'était étiré malicieusement.
Obi-Wan le fixa avec intensité.
« Je la sens dans la Force ».
Le vieux Maître s'esclaffa.
« Au nez et à la barbe du Conseil… tu me surprends toujours et pourtant que je ne devrais pas en attendre moins de toi. Je ne suis pas dupe, tu passes par les conduits d'aération du Temple, n'est ce pas ? Shaak Ti m'a dit t'en avoir vu sortir une fois. Et je suis sûr que le Conseil- »
Il ne finit pas sa phrase, Anakin se secouait déjà d'un rire sarcastique, « le Conseil a les yeux crevés, » et il s'immobilisa pour se racler la gorge.
Obi-Wan le dévisagea, c'était comme si les mots lui avaient échappé.
« Le ferme Vanda. » entend-il dans leur connexion mentale.
Cette phrase était-elle un réflexe nerveux découlant de son apprentissage sur Salanka avec l'Holocron ? Répété, apprit, comprit, intégré…
Anakin se rigidifia encore un peu plus, il allait finir par s'en briser la nuque sous la tension, s'inquiéta Obi-Wan qui remarqua que les boucliers mentaux du plus jeune s'épaississaient entre eux dans leur connexion.
« Félicitation pourta subtilité, parasite.»
« Tu le penses autant que moi, l'insecte. »
Anakin se renfrogna.
Obi-Wan dévisageait son ancien Padawan qui semblait ne pas remarquer ce regard scrutateur. Trop perdu dans ses pensées. Le plus vieux caressa du bout des doigts l'herbe à leurs pieds. Il cherchait les mots, les bons mots. Ceux qu'il n'osait poser depuis les révélations de Shaak Ti. Depuis leurs retrouvailles sur Salanka peut-être même.
« Tu sais, j'ai encore du mal à tout… procéder, on va dire. Ce qui t'est arrivé, ce que tu es devenu… Au final, on en sait rien. »
« Vous savez ce qu'il s'est passé avec Salanka. »
« Dans les faits, en théorie, oui. Mais pas ce que tu as ressenti, toi. Tu t'es vendu à une Sith Anakin. »
« Je suis l'Alchimiste. » feula Bo Vanda.
Anakin soupira pour s'empêcher de rouler des yeux. Entre Obi-Wan et la Sith, il n'allait pas s'en sortir… il tenta de dédramatiser la tournure que prenait la discutions, arrachant au passage un brin d'herbe avec lequel il s'appliqua d'y entortiller quelques fragiles nœuds.
« Une Alchimiste, Obi-Wan… »
« Une Alchimiste Sith ! C'est peut-être encore pire… et pendant des années ! » explosa Obi-Wan « Tu parles d'avoir tué… et moi je me dis comme un idiot que c'était contre ta volonté, parce que tu as vu de tes proches mourir. Que c'était pour nous sauver, une erreur de jugement, que tu étais sous la domination de la Sith… »
« Le pacte était consenti. » grogna la Sith dans la tête d'Anakin qui cassa un de ses précieux entrelacs herbeux.
« Mais c'est faux. » l'interrompit Anakin.
La respiration d'Obi-Wan se coupa pour rester emprisonnée dans sa gorge. Il scrutait son ancien apprenti qui ne le regardait toujours pas, trop appliqué à rater ses créations végétales pour les réduire en tout petits morceaux.
« Et tu le sais. » poursuivit-il sur le même ton détaché.
Obi-Wan resta silencieux. Que voulait-il lui faire comprendre ? L'impensable ? Qu'Anakin s'était vendu en son âme et conscience à une Sith ? Qu'il avait sciemment choisi cette voie ? Il serra sa mâchoire. Son ancien Padawan n'aurait jamais fait ça. Ou avait-il fermé les yeux trop longtemps sur son impulsivité, son arrogance… ?
Le pénible aveu résonnant dans la froideur d'une nuit sur la terrasse de la Sénatrice lui revint en mémoire.
« Je suis tellement loin de ce que vous auriez voulu pour moi, Maître. »
Lui aussi avait fermé les yeux, comme le Conseil. Et pourtant, alors qu'il regardait Anakin assit à ses côtés, jouant distraitement avec quelques feuilles palmées et tiges cassantes, il se dit que cet Anakin était relégué au passé. Son Padawan était resté sur Salanka.
« Qui as-tu vu mourir ? »
Les petites pierres, brindilles et autres verdures qui planaient entre les doigts d'Anakin retombèrent. Il fixa le sol et à ses pieds naquirent d'entre les herbes aux couleurs chatoyantes, de petites braisent qui tourbillonnèrent et s'envolèrent. Les brins de verdures se parèrent de jaunes puis s'effritèrent en cendres pour aller danser avec les braises, virevoltant dans une atmosphère de brûlé.
Il souleva ses yeux anxieux sur les petites collines de corps. Il décernait des montrals zébrés, trop courts, trop jeunes, dans un entrelacs d'autres membres.
Au centre, Padmé le fixait. Immobile, le visage interdit.
Il eut un long silence entre eux.
« Tu n'es pas là. » murmura-t-il.
« Un corps… » susurra un serpent dans un recoin de son esprit ébréché.
Un corps et il les sauveraient tous. Il se releva d'un seul mouvement sous le regard inquiet de son ancien Maître.
« Conseil ou non, préviens-moi quand Grivous sera trouvé. »
« Tu fuis encore ? »
La question assassine le percuta en plein cœur, ses poings se serrèrent, faisant craquer les jointures de sa main de gauche. Il se retourna pour lui retourner un regard meurtrier. Comment osait-il le traiter de lâche ? Après toutes les décisions qu'il avait prises ? Le souvenir d'un vieillard dans les basfonds de la cité lui écrasa la gorge.
« Qu'est ce que tu veux savoir Obi-Wan, que tu ne sais pas déjà ? »
« Qui as-tu vu mourir ? Qu'as tu réellement sacrifié sur Salanka ? »
Il l'aurait l'étranglé dans la Force. Il lui aurait hurlé dessus. Il préféra retourner concentrer son esprit sur la végétation qui les entourait. Caresser les plantes du bout des doigts, leurs textures si douces. Pas comme celles de Salanka. Il broya la malheureuse fougère rouge entre ses poings, l'effritant rageusement. Il détestait Salanka autant qu'il avait besoin de son soleil. Car là où ça sanglote remuait quelque chose qu'il n'appréciait pas.
« Tu ne peux pas revenir, demander à rester dans l'Ordre et insulter le Conseil… » Obi-Wan coupa sa phrase. Certes, il pouvait bien admettre pour le Conseil, il l'avait fait lui aussi d'une certaine manière. Il se reprit : « Pourquoi ? Qu'est-ce que tu veux vraiment ? »
Tout lui rappelait Salanka dans ce foutu jardin. Il ancra son regard sur les fougères et autres plantes aux formes et couleurs plurielles. Les murmures des fontaines lui rappelaient trop les pleures de Salanka. Il avait besoin de partir. Finalement il aurait bien brûlé lui-même ce lieu rien que pour ne plus voir cette maudite verdure, il y avait trop de vie ici. Lui, il n'était bon qu'à laisser les mains décharnées de la mort courir le long du cou d'un vieillard aveugle et reléguer au silence et à l'immobilité toute chose, tout être.
Il sentit Obi-Wan se prolonger le long de leur lien, tenter de l'atteindre. Non, il n'avait pas envie de sa présence près de la sienne, de sa pitié, de revivre cette nuit où il avait préféré s'envoler avec Icare.
« Laisse-moi entrer. »
« Je ne veux pas de votre pitié. »
« Je te demande pardon, Anakin. »
Il se retourna, surprit.
« Pour ta mère. Pour Ahsoka. Pour n'avoir rien vu, pour ne pas avoir été là. Pour ne pas avoir été le Maître que tu aurais dû avoir. Que je ne suis plus… »
« …Mais laisse-moi encore être ton frère. » finit-il dans leur connexion.
« Non. »
L'écho mental s'était envolé, empreint d'une terreur qui le trahissait, échappé de l'étau qui broyait sa gorge. Anakin se maudit.
Obi-Wan se leva pour poser une main rassurante sur son épaule.
« Laisse-moi être à tes côtés. »
Ils ne s'étaient pas quittés du regard, n'avaient pas fermé leurs paupières, et les yeux élargis de peur commençaient à brûler étrangement Anakin.
« Laisse-moi entrer. » la pression de la main de son Maître se fit plus forte.
Alors la cendre neigea sur eux. Obi-Wan observa lentement les alentours sans relâcher la pression sur l'épaule d'Anakin.
Autour d'eux le paysage n'avait plus rien de familier. Juste un camaïeu de gris ponctué de braises dansantes dans la chaleur qui faisait onduler l'air. Et à ses pieds il vit l'horreur. L'effroi lui fit amorcer un mouvement de recule, mais Anakin retint sa main. Il devait voir, lui aussi.
Des corps rangés, si bien rangés, par centaines. Et des membres, quelqu'un avait comme tenté de les recoller dans des gestes vains. Ou ignoble. Dénué de sens. Et les yeux étaient envahis du vide de l'univers. Le sol se dérobait sous ses pieds.
« Vous alliez mourir. Je voulais seulement vous sauver. »
Le monde tourna autour d'eux, les cendres se modelèrent en une pièce aux bulbes verts et l'Holocron Sith couronnait un autel central. Alors il vit Anakin s'agenouiller devant, prononcer des serments qui lui écrasèrent le cœur. Il vit les supplices de la Sith, les Amir, les Amar, une petite dont on fermait délicatement les paupières, l'esprit impavide. Le corps d'un ami que l'on recueille dans des bras effarés de tristesse mêlée d'une détermination aliénée.
« Il n'y avait plus rien, juste le désespoir rongeant. Vous n'étiez plus là, tels des morts qui posaient leurs mains sur mon épaule dans mon chemin pavé d'espoirs irréels. Mais ne dit-on pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions ? »
Ils arrivèrent enfin dans une crypte, un tombeau de granite dessinait les reliefs familiers d'un visage et avec vinrent s'écraser les vagues d'un océan de douleur. Il détestait cette face de pierre.
« Je ne veux pas la perdre, je ne veux plus la perdre, pas encore une fois. »
Il chutait du haut d'un immeuble, il agonisait dans une pièce infecte sous les iris blancs d'un vieillard.
« J'ai voulu mourir. »
Et puis les images se brouillèrent, comme noyées par de l'eau tombant du ciel sur les visions.
« Et maintenant que je vous ai retrouvé, je ne veux plus vous perdre comme j'ai perdu Ahsoka.
Et je déteste ce Conseil qui veut bannir l'amour de ma vie, alors que c'est lui qui m'a fait tenir.
Je ne peux me résoudre à quitter l'Ordre parce que je dois me battre. Et qu'importe le nom qu'on me posera dessus, qu'importe que mes valeurs divergent de celles de l'Ordre, du Conseil… je ne peux et ne veux rester sans rien faire face à la situation. Je veux vous sauver, je veux sauver l'amour de ma vie, je veux sauver ce Temple qui fut ma maison. »
Anakin tremblait, s'accrochait à cette main, à leur lien, il suffoquait.
« Je déteste m'endormir pour me réveiller dans des rêves solitaires au milieu du désert de Salanka. J'ai détesté vivre loin de vous. Cette solitude… Vous avoir perdu, dans la Force, dans ma vie. Je vous ai senti mourir dans mes visions, disparaître de mon monde. Et je hais ma fichue impuissance face à cette fichue vie. »
Il sentit cette main qui l'enserrait plus fermement, c'était la main du bonheur, de la vie.
« Et là encore, je suis terrifié. J'ai peur que la lumière ne s'éteigne à nouveau. De vivre dans le noir, sans vous. De céder encore à l'obscurité. Et la lumière de Salanka me manque. Et le vieux me manque, et Ahsoka me manque, et je suis terrorisé à l'idée de vous perdre, de perdre Padmé… »
Anakin était secoué de sanglots qui n'en finissaient pas, empoignait la main de son Maître qui ne savait quoi faire. Alors Obi-Wan fit la seule chose qui lui sembla cohérente, il l'enserra. De ses bras, dans la Force, de toute son âme.
Et le chaud Soleil de Salanka sembla se rallumer quelque par là où ça sanglote.
« Tu ne seras jamais seul, Anakin. »
