Au café des délices

Il était si rare qu'il pleuve sur Coruscant, pourtant ce fut un jour de pluie qu'Amidala le retrouva dans un petit café. Discrètes, des arabesques dorées et végétales couraient sur la vitre, et lorsqu'elle poussa la porte, les arômes d'épices, de plantes et baies séchées la happèrent. Un instant, elle s'arrêta pour en apprécier les effluves provenant de toute la galaxie, à n'en pas douter.

Parmi les petites tables rondes, les tasses étroites et étirées, les bruits d'eau chaude sous pression dont on ouvrait les vannes au comptoir, les vapeurs parfumées et les tintements des cuillères, elle reconnut le Sénateur, drapé de jaune et de bleu outre-mer qui l'invitait d'un geste à s'assoir.

« Sénatrice Amidala. »

« Pitié, Bail, nous sommes amis, et certainement pas Sénateur et Sénatrice en ces lieux. » sourit-elle. « Les moments de congé sont faits pour nous dépêtre de nos statues rien que pour quelques heures. »

« Des paroles toujours aussi sages, Padmé, je ne peux qu'être d'accord avec vous. »

On leur apporta une petite fontaine au contenu orangé dans laquelle flottaient quelques algues et baies. Tout en posant sa cuillère percée sur sa tasse, Bail continua sur un rire doux.

« Ce qui est sûr, c'est que nous restons toujours des gens au service du peuple, congés ou non. »

Imitant le Sénateur, elle déposa délicatement sa pâtisserie ronde sur la cuillère avant de placer le tout sous le premier robinet de la fontaine. Goûte après goûte, le liquide se déversa sur la petite sphère poudrée pour finir au fond de la tasse, sucre et infusion ainsi mélangés dans une délicate et lente distillation.

« Que ce lieu a changé… »

Elle leva un sourcil curieux.

« Le saviez-vous, ce café fut l'un des plus touché par l'attaque Séparatiste. Le souffle l'a transformé en amas de poussière et de débris de verre. Les arabesques végétales sont en hommage aux gerbes de plantes déposées face à la devanture. »

« On peut ainsi dire que ce café a repoussé des cendres à la façon d'une plante après une un incendie. » poursuivit-elle.

Les goûtes avaient remplies leurs tasses. Ils fermèrent les petits robinets. La vapeur s'élevait lentement, aussi attendirent-ils avant de prendre la moindre gorgée. Padmé enserra tout de même la tasse fumante de ses doigts, appréciant la chaleur qui en irradiait.

« Est-ce pour cela, Sénateur, que vous m'avez convié à ce café ? Pour me compter la renaissance de la Capitale, quelles qu'en soient les épreuves ? »

« Je pensais que nous n'étions plus Sénateurs en ces heures ? »

« Ce qui est sûr, c'est que nous resterons toujours des gens au service du peuple, congés ou non.» répéta-t-elle, un petit sourire flottant accroché à ses lèvres, le regard resté ancré dans la douceur des arabesques vaporeuses de sa tasse.

Bail soupira d'aise autant que de lassitude. Les dernières traînées de pluie contre la vitre renvoyaient des ombres disparates, serpentantes et diffuses sur la table malgré la lumière dorée des lustres de tissu suspendus. Il approcha la main de celles de Padmé, toujours enserrée autour du récipient qui commençait à refroidir pour effleurer sa manche.

« Après tout, ce n'est pas peut-être pas des cendres que ce café est revenu à la vie, mais des braises sur lesquelles l'on a soufflé… »

Amidala avait fixé son regard indéchiffrable sur le visage mystérieux de son interlocuteur. Elle retira sa main pour prendre une rapide gorgée et se leva tout aussi rapidement.

« Sénateur. »

« Sénatrice. »

Lorsqu'elle sortit du café, la pluie avait déjà cessé. Elle laissa alors tomber de sa manche dans le creux de sa main un petit objet qu'elle rangea sans même le regarder dans les replis de sa pèlerine avant de se fondre dans la foule.

.oXOXo.

Encapuchonnée sous des drapés bruns aux motifs organiques, la Drall attendit que la Sénatrice parte avant de pousser à son tour la porte du Café des Délices. La chaude lumière du lieu l'accueillit et la guida jusqu'à une petite table où la tasse étirée et abandonnée par la Sénatrice quelques secondes plus tôt.
Bail n'avait pas bougé, fixait les algues flottantes dans ce qu'il restait d'eau chaude dans la petite fontaine à infusion.
Il s'installa silencieusement, et restèrent ainsi, dans la contemplation de l'orangé mouvant de la fontaine avant de rompre le silence.

« Êtes-vous sûr pour elle ? »

« C'est la seule en qui j'ai confiance. »

Bail souleva enfin son regard las et fatigué sur la Drall.

« Êtes-vous sûr que cela est la bonne direction ? »

« En avons-nous d'autres ? »

Il n'attendait pas de réponse à sa question, sa décision était déjà prise. Il inspira longuement les effluves sucrés et enivrants de sa boisson.

« Les disparitions des armes des clones commencent à se faire remarquer, tout comme les caméras de surveillance et drones vandalisés. Nous devons être plus discrets. Mais il faut continuer. Les Jedi ne font rien face à la situation, nous ne pouvons compter sur eux, même si le peuple leur accorde toujours sa confiance. »

Il enserra sa tasse pour la porter à ses lèvres, en savoura la moindre gorgée comme si c'était la dernière. Et sûrement l'étaient-elles, à présent.

On vient le cueillir le soir même à ses appartements pour traîtrise envers la République. Il n'imposa aucune résistance, marcha d'un pas digne malgré les liens. Pensant encore au parfum des baies distillant leur saveur sucrée de son enfance sur Alderaan.

.oXOXo.

« Bonjour, Anakin. »

Il maudit jusqu'aux étoiles la perfusion qu'il sentait goûter dans sa vaine et y répandre le lourd sédatif.

« Je suis venu te féliciter en personne, grâce à toi la menace Séparatiste est enfin éradiquée. Et maintenant, grâce à tes actes, le reste de la galaxie pourra très bientôt enfin connaître la paix sous le règne de la République Galactique. Quel dommage que le Conseil ait désapprouvé tes agissements… Si seulement ils pouvaient comprendre tout le potentiel que tu as en toi.

Oh, Anakin. Ne jouons plus à ce jeu. Je suis sûr que tu m'entends malgré le sédatif qui empoisonne ton corps. Il n'est pas assez puissant pour endormir ton esprit, pas après être resté autant de temps drogué dans les tréfonds de Coruscant.
Mais ne t'inquiète de rien. Une fois la paix et la sécurité ramenées dans ce nouvel empire, nous pourrons protéger ensemble ce fragile équilibre. Puissant comme tu es devenu, tu pourrais siéger à mes côtés… mais ne t'inquiètes de rien. Car si ce n'est pas toi, toi qui ne sembles ne plus croire ni en la lumière ni en l'obscurité, je ferai en sorte de guider ton enfant sur les vrais sentiers de la Force, à la gloire de son père. »

Le sang s'était gelé dans ses vaines. Il n'aurait su dire si son souffle s'était coupé, si ses mains, même celle de métal, s'étaient crispées en de poings furieux. Il ne pouvait que deviner le sourire empoisonné du vieil homme. Ses dents trop blanches, ses traits trop mielleux.

Qu'ils brûlent tous, oui. Mais personne ne toucherait à sa famille. Qu'importe le prix.

.oXOXo.

Padmé assistait avec des yeux immensément froids au monde qui s'effritait morceau après morceau dans chacun des mots suaves autant que véhéments qui s'écoulaient des lèvres du Chancelier.

Le Sénateur Bail Organa, accusé de trahison envers la République, était au centre de la salle, hué par l'assemblé, humilié par le Chancelier. L'enregistrement audio résonnait encore dans ses oreilles qui avait laissé place à un silence écrasant.

« Nous devons être plus discrets »

Ce « nous » qui l'accusait de tous les maux. Ce « nous » qui l'incluait dans les vandalismes orchestrées contre le Sénat et la République, allant jusqu'à le soupçonner d'un rôle joué lors de l'attaque Séparatiste sur Coruscant.

Pourtant, ce ne fut pas sous les humiliations que l'assemblée se clôtura, mais sous une pluie d'acclamations et d'applaudissement.

La chasse aux opposants du régime avait débuté.

.oXOXo.

Sous ses longs montrals zébrés raisonnaient des dizaines de sons auxquelles elle ne prêtait guère attention. Vacant entre les murs du Temple, son esprit était ailleurs. Les visages sinistres et inquiets la dévisageaient sur son passage, les mesures prononcées et votées quelques heures auparavant sur les opposants aux systèmes s'étaient répandue comme une traînée de poudre, plus vite encore que la mort du dernier Général Séparatiste, Grivous. Tous savaient les Séparatiste vaincues, et si ce jour devait être victoire, il avait le goût âpre de l'angoisse, ombragé par une menace impalpable. La Force frissonnait, et tous le sentaient. Tous savaient que le Conseil allait se réunir en urgence sur le sujet, et sous ces regards son pas se pressa.

La porte s'ouvrit alors sur la Sénatrice Amidala au centre de la pièce. Toute la splendeur des tissus imaginables dans l'univers ruisselant de ses épaules ne dissimulait cependant pas assez son ventre rond.

Balançant son regard des Maîtres à la Sénatrice dans une interrogation muette, elle la contourna précautionneusement pour s'assoir à sa place. La Maître, n'ayant trouvé aucune réponse à son interrogation dans les yeux de ses pairs, tenta de sonder l'esprit de la Sénatrice. Elle n'y trouva qu'une froide colère.

Les derniers membres du Conseil arrivèrent avec le même étonnement, s'asseyant comme l'avait fait Shaak Ti quelques minutes plus tôt, dévisageant la Sénatrice qui ne leur accordait cependant aucun égard, son attention rivée sur la baie vitrée, fixant sans aucun doute la structure lointaine du Sénat.

Alors que le dernier membre du Conseil regagnait son siège, le Grand Maître ouvrit enfin les yeux, soulevant son menton vers la Sénatrice qui, quant à elle, délaissa enfin la forme sombre du Sénat.

« Membres du Conseil, je vous salue. »

« Un honneur pour nous, Sénatrice Amidala, votre présence, est. Une énigme, cependant, elle demeure. »

« C'est justement par une question que j'aimerai inaugurer le sujet de ma venue : êtes-vous au courant de ce qui est en train de se passer au Sénat ? »

« Nous sommes au courant de ce vote inquiétant oui, qui ne le serait pas quand le Chancelier Suprême décide d'ouvrir une chasse aux sorcières envers quiconque ne soutiendrait pas la République. Ce qui ne nous informe pas plus sur la raison exacte de votre demande d'audience plutôt… pressante. »

« Et je vous remercie de m'avoir offert cette opportunité, Maîtres. »

Aussi enchaina-t-elle sur une tonalité glaciale qui laissa des yeux ronds de stupeurs ou outrages.

« Une situation des plus désolante pour la Démocratie. Savez-vous qu'à l'heure actuelle des quartiers entiers de ville sont ratissés par des troupes de clones, des gens perquisitionnés, arrêtés sur le simple fait d'être soupçonné d'avoir proféré contre et envers le régime ? Armée de clones dont vous êtes censé être les leader avec le Chancelier Suprême… »

Shaak Ti cligna des yeux. Quelque chose n'allait pas dans le comportement de la Sénatrice, beaucoup trop rigide, glissant ses phrases dans une agressivité passive. Connue pourtant pour être d'une remarquable élégance de diplomatie, il paraissait évident que l'ancienne Reine de Naboo était d'une humeur terrible.

Des yeux affairés se tournèrent, papillonnèrent, se croisaient et se fuyaient sous l'accusation à peine voilée de la Sénatrice. Tous se tournèrent vers le Grand Maître, attendant sa réponse dans le malaise le plus palpable.

Ses oreilles aussi longues que velues s'abaissèrent alors accompagnées d'un étrange soupir.

« Triste ce jour est. Et une décision face à ces actions du Sénat, prendre nous devons. Vrai, que le Chancelier Suprême et le Sénat sont allés trop loin, il est. À l'écart de la cour politique, peut-être demeurer nous ne pouvons plus… »

« Ce qui en vient à questionner les réelles motivations de votre venue, Sénatrice. » poursuivit Mace.

« Je viens quérir votre réponse quant à votre implication envers le Sénat. Allez-vous oui ou non vous décider à agir face à ce régime liberticide ? »

L'accusation laissa coite au point que Shaak Ti en oublia de respirer quelques secondes. Sûrement ne fut-elle pas seule pour qui l'air avait fui les poumons, car elle entendit quelques inspirations lourdes se reprendre autour d'elle.

Mace ouvrit la bouche pour la refermer tel un poisson hors de l'eau, les yeux immenses de stupéfaction.

Ce fut Yoda qui prit la parole tel le sauveur de leur assemblée de poissons étonnés et surtout suffocants.

« Toujours, loin de la sphère politique les Jedi, ont demeuré… » Le Grand Maître laissa sa phrase suspendue, laissant planer ce que tous fuyaient.

« Si je puis me permettre, Maîtres, que défendez-vous ? La paix ? Mais la paix peut régner sous un régime totalitaire, ne pensez-vous pas ? Alors, si ce n'est pas à la paix que vous tenez, mais à la démocratie, peut-être est-il venu le temps de se battre pour, de la défendre. »

« Vous rendez-vous seulement compte de ce que vous dites, Sénatrice !? » clama une membre, gesticulant outrageusement sur son confortable siège.

Amidala ne dénia pas même glaner un regard, s'affairant à un autre débat muet. Le vert des yeux du Grand Maître se para d'une infinie affliction. La vieillesse creusa alors un peu plus les sillons de sa peau, attirait ses oreilles vers le sol.

Shaak Ti la sentit, cette gravité qui les attirait contre terre, toujours plus lourde, enserrant les poumons, affectant les cœurs. La réalité était si pesante qu'elle laissait les lèvres soudées, emprisonnant les voix dans des cages thoraciques et des gorges soudainement trop étroites pour émettre un son.

Inspirant profondément, la Sénatrice releva son visage et laissa traîner son regard sur eux, devenu statues de granite.

« Maîtres, si vraiment vous vous souciez de tout ce que cette république représente, alors vous savez ce qu'il vous reste à faire. Mais sachez une chose : ce n'est pas votre démocratie. Vous cherchez à la préserver, mais êtes-vous seulement concernés par elle de par vos dogmes ? Elle ne vous concerne que par votre soi-disant allégeance à la paix. La démocratie appartient au peuple. Lui seul est souverain. »

Yoda, le si vieux, si lasse, soupira.

« Justes, vos dires sont. Maintenant, de faire notre devoir, il est. De protéger la population et la démocratie du Sénat, nous devons. »

« En somme… vous nous demandez de choisir notre camp. » Mace avait posé ce qui aurait pu être une question.

« Vous savez ce qui vous attend, tout comme une partie des populations... »

« La population n'a pas à être impliquée, » releva Shaak Ti. « C'est notre devoir, un devoir que nous n'avons que trop fui. »

« Malheureusement, Maître, le peuple est déjà impliqué. C'est aussi leur République et leur Démocratie. Et il sera prêt à se battre, avec ou sans vous. »

« Qu'êtes-vous entrain d'insinuer, Sénatrice ? »

« Simplement ce que je viens d'énoncer. La Rébellion vit, son sang coule déjà dans les artères des cités de la République Galactique. Il ne lui reste qu'à se lever. »

« Proposez-vous une alliance avec cette… 'Rébellion' et l'Ordre Jedi ? » souleva avec prudence une voix chevronnée quand une autre prit le pas.

« Attendez, ceci est un coup d'État ! Nous ne pouvons nous dresser face au Sénat ! »

« Mais nous pouvons nous dresser face à la tyrannie. »

« Il s'agit simplement de faire part de notre position au Sénat, n'est-ce pas ? »

Shaak Ti porta lentement sa main sur le bas de son visage, sentit son souffle sur ses doigts, son esprit avait déjà quitté la salle et sa cohue sonore, dérivait vers la haute silhouette, massive et soudainement menaçante du Sénat. Que lui dictait la Force ? Ou était-elle en cet instant. La Torguta traîna son regard pour le perdre dans les centaines de plis et de courbes des drapés de la Sénatrice.

« En somme... » commença-t-elle, « vous nous assurez le soutien du peuple, tout du moins une partie, si nous allons, nous Conseil Jedi, réclamer la fin des hostilités du Sénat envers les populations. »

Sans le poids des Jedi au Sénat, le peuple ne serait pas écouté. En revanche, sans le poids du peuple derrière les Jedi, le Sénat resterait coi de leur prise de position. L'un allait avec l'autre. Mais surtout, ceci était leur dernière chance d'éviter un conflit armé entre cette Résistance récemment éclose et le Sénat.

Un compromis tendu qui sembla tout de même ramener un calme fragile dans la salle.

« C'est exact, Maître. En revanche, je ne vous assurerai le soutien de la Rébellion qu'à certaines conditions. »

Quelques nombreux sourcils se froncèrent de surprise autant que de paupières se plissèrent de suspicion.

« Je veux et la libération immédiate et inconditionnelle de mon mari, Anakin Skywalker. »