Une dernière bataille
Tout autour de lui des écrans projetaient les images d'un temple au pied duquel avait poussé un champ de fleurs, piétiné par une armée de bottes blanches.
« J'attendais ton arrivée, jeune Skywalker. »
Sidious était assis dans ce qui ressemblait, sous un nouvel œil, à un trône vermeil.
« Vous savez ce que je suis venu accomplir. »
« Ce que tu crois accomplir. » Il sourit tendrement, ses yeux renvoyant presque une touche de pitié dans chacun de ses mots. Il se leva lentement, indiqua du regard les écrans puis se retourna vers la baie vitrée, admirant le Temple Jedi.
« Je me moque des Jedi, Sidious. Comme je me moque des Sith. »
« Alors que viens-tu accomplir ici ? Un acte de bravoure ? Un suicide ? Je t'offre un Empire, la paix, la protection de ta tendre épouse, je peux te débarrasser des Jedi sur seul ordre. Je pourrais même te débarrasser du Sith qui te parasite. N'est-ce pas pour ça que tu viens ? Oh oui. Je connais les anciennes pratiques cabalistiques, je sais que tu as fait serment d'offrir mon corps à cette Alchimiste. Ou sinon elle prendra le tien définitivement. Tes souvenirs seront éradiqués, ton âme esseulée et réduite à la nuit. Mais je peux t'en libérer Anakin. Il suffit- »
« De quoi ? D'offrir ma vie à la servitude ? Je crois avoir assez donné sur ce plan. Je me fiche d'un empire, de la guerre entre les Sith et les Jedi. En fait, je me fiche de toutes ces guerres. »
« Alors que viens-tu accomplir, je te le redemande, Skywalker ? »
Pourquoi était-il ici ? Vanda chuchotait, susurrait et se languissait de son futur corps, quel qu'il fût. Mais lui, qu'était-il venu chercher ? Le salut de son âme ? Certainement pas. Il l'avait déjà donné aux vers sur Salanka. Condamné lorsqu'il eut pris l'âme d'Arkrak'R, puis sa vie. Prit la vie pour perdre celle de sa précieuse Ahsoka. Pour échouer à la rendre au vieil aveugle. Ses poings se crispèrent, il sentait encore la gorge du vieillard sous ses doigts.
« Une vengeance. »
« Ce n'est pas la voie des Jedi. »
« Je ne suis plus un Jedi. »
Anakin sentit la Force se troubler, se napper d'un brouillard quasi tangible, la température chuta drastiquement tandis que Sidious s'élevait de son fauteuil.
Il n'en attendit pas plus pour activer son sabre, Vanda feula entre ses crocs venimeux, prête au combat.
« N'abîme pas trop son corps, veux-tu. »
« Je verrai ce que je peux fai- »
L'attaque arriva. Fulgurante et meurtrière si Anakin n'avait pas paré l'attaque de son arme, aussi vif que les éclaires de Salanka. Il se retrouva nez à nez avec le sabre sanguinolent forçant le sien avec une rare violence, et des yeux jaunes empoisonnés de démence.
Il recula d'un pas quand Sidious asséna un second coup, puis un nouveau, toujours plus rapide et mortel. Anakin ne parvenait qu'à parer au dernier moment, peinait à suivre la valse ravageuse du Seigneur Sith. Une première poussée de Force l'envoya paître contre un mur, lui fracassant le dos contre l'un des écrans dont les bords explosèrent avec lui.
Reprenant avec difficulté son souffle, il cherchait à comprendre. La Force ne lui parlait plus, la Force ne l'aidait plus à pré-sentir les mouvements du Sith. Pourquoi ? À un pareil moment qui plus est ?! Il se releva non sans difficulté juste à temps pour éviter un second coup fatal de Sidious et reculer vers la porte.
« Bordel, mais qu'est-ce qui se passe encore avec la Force !? »
« Tu ne crois plus en elle. »
« Pardon ?! »
« Tu ne crois plus en elle, tu t'y es fermé, elle ne te répond plus. »
« Et mer- »
Il para un second coup, tournoyant, cherchant la Force dans l'énervement qui se transforma en rage. Mais rien n'y faisait, seuls son entraînement et expérience du maniement du sabre lui permettait d'échapper aux assauts de Sidious, ce qui n'était clairement pas assez pour le vaincre, et à peine suffisants pour survivre.
« Aide-moi Vanda ! »
« Mais je t'aide déjà l'insecte ! »
Un coup de pied appuyé dans la Force le projeta à l'autre bout de la pièce contre la large baie vitrée.
Complètement sonné, Anakin entendit le Sombre Seigneur se secouer d'un rire carnassier et tendre une main crispée en sa direction.
« Pauvre erre… bientôt tu me supplieras. »
« Bouge de là ! »
Soudain, des doigts du Sith s'écharpèrent des éclaires bleutés, courant en sa direction… pour finir absorbée dans la main d'Anakin, complètement interloqué. Il n'avait pas même vu sa main se dresser, ne sentait qu'une Force lointaine, une technique ancienne courir dans sa main et engloutir les éclairs.
Ce fut lors de ce court laps de temps qu'Anakin l'entendit, cette lente et douce voix de la terre, si âgée, bercée par une ondée aussi calme que ferme. La voix de Salanka.
« Toi qui ne crois plus ni en Ashla ni en Bogan, puise en moi la seule Force que tu n'as pas fuit. »
Alors l'ondée devint vague puis ouragan dans ses vaines. La Force revenait nourrir son être, courir dans ses membres, affecter ses yeux. Il voyait au travers de Salanka. Les éclairs qui fusaient des doigts de Sidious n'étaient que de pâles copies de ceux qui craquaient le ciel de Salanka la Mère, venant mourir dans sa main d'où émanait une aura bleutée. De pâles copies qu'il allait faire siennes. Et Bo Vanda le comprit. Catalysant la Force qui se déversait en son ôte, elle cristallisa l'énergie contenue dans la main de chair d'où commença à sortir quelques premiers arcs incandescents.
De petites étincelles naquirent de plus grandes, rivalisant très vite face les éclairs envoyés par le Sith et très bientôt ils furent à force égale. Les mains tremblèrent, la sueur coula, les paupières se plissèrent et dans un ultime effort, les deux êtres rompirent le contact, sachant pertinemment qu'aucun ne gagnerait sur cette attaque.
Une fugace incompréhension peignit la face furieuse du Chancelier avant de découvrir un rictus malsain aux dents trop blanches.
Anakin se relevait péniblement, la rage au poing. Aussitôt, il passa à l'attaque, abattit son sabre dans la violence et la danse mortelle reprit, sauvage, agressive, sans répit. Un pas en arrière, un pas en avant, et tout valse jusqu'au verre de la baie qui explose sans pour autant que s'arrête la danse des sabres, qui entaillent dans la douleur pour repartir dans la hargne et l'allégresse jusqu'au premier chancèlement. Le premier pas qui vrille, qui tangue et qui dérape. Les traînées de sang avaient depuis longtemps déjà souillé les tissus de pourpre. Mais rien n'arrêterait ce dernier tango temps que les cœurs battraient. Vanda sifflait entre ses crocs quand Salanka chantait la rumeur des torrents, au rythme des pas des guerriers.
Et pourtant, dans ce chaos de verre, de sang et de vrombissement des lames, les deux êtres se figèrent, lame contre lame. Le crépitement des sabres-laser ne reflétant que toute leur haine et la chape de colère qui venait étouffer la salle ravagée de leur combat. C'est dans ce flottement qu'Anakin se vit dans les yeux de l'autre, tout animaux qu'ils étaient, bêtes enragées, baveuses de filets vermeils et de hargne.
Un pas. Un premier pas en avant qui fit plier la lame rouge et découvrir des dents trop blanches furieuses.
« Tu. »
Il ancra ses yeux dans ceux brillants de haine.
« Ploieras. »
Salanka chanta alors les ouragans de son berceau, Vanda susurra des paroles unifiables et Anakin plongea sa main de métal à la gorge de Sidious qui glapit.
.oXOXo.
Seule la rumeur monocorde de l'eau le berçait quand vinrent les premières couleurs. Des formes aux contours indéfinissables dansaient, heurtaient sa conscience. Et Anakin fut frappé par les émotions. Qu'était-ce, cette boule dénuée de chaleur au fond de ses tripes ? Il n'aimait pas cette solitude, ces ténèbres. Il n'aimait pas les images qui se dévoilaient à son esprit. Elle lui rappelait que trop ses années d'apprentissage au service de Vanda. Il se sentait chien errant, chutant du haut de la plus haute tour qu'une planète pu porter. Il chutait parmi les souvenirs qui n'étaient pas les siens et il avait peur. Il détestait cette sensation qui lui rappelait celle d'une petite Amir lovée dans ses bras alors qu'il effaçait sa conscience. Pire, celle d'Arkrak'R se laissant tomber telle une poupée de chiffon contre son torse.
« Ce sera bientôt fini. » susurra une voix suave de désir. « Mais avant, il faut que tu voies ce souvenir-ci. »
Non, il n'avait pas envie.
« Regarde. »
La langue de son Maître claqua comme le fouet de son enfance d'esclave.
Alors il regarda ce dernier souvenir. Cette dernière pièce du puzzle. Une armée blindée de plaques blanches, à ses pieds, pour un seul ordre.
.oXOXo.
« Brillant… brillant, tu as été. Mon meilleur disciple. »
Anakin ouvrit un œil vitreux. Où était-il ? Des câbles grésillaient, des débris de verres et de poussière jonchaient le sol absolument partout. Et puis il avait mal. Un peu partout, à vrai dire.
« Que vas-tu faire maintenant ? M'achever dans ce corps ? Te laisser agoniser avec moi dans cette salle ? » elle poussa un petit ricanement avant de tousser quelques bulles vermeilles. « Regarde-nous, que nous sommes risibles... »
Reportant son attention sur le Chancelier, il lui sembla alors voir un autre être. Une femme maigre à la peau grisâtre, aux longs cheveux noirs et aux yeux d'un vert digne des forêts d'Endor.
Bo Vanda. Elle avait réussi. Ils avaient réussi.
Et pourtant, quelque chose clochait. Sous son corps adossé au mur, continuait de se répandre une flaque poisseuse couleur rouille, s'écoulant de nombreuses, trop nombreuses plaies.
« Ne me regarde pas comme ça l'insecte, si tu te voyais toi-même, » ricana-t-elle encore. Un vieux rire digne d'une Alchimiste plus que centenaire.
Abaissant son regard sur son propre corps, il fut surpris par l'abondance de tâches brunâtres sur ses vêtements. Un liquide poisseux colorait ses doigts de rouge sombre. Le même liquide qui s'échappait de tout son corps pour écumer et salir le sol. Plus qu'il ne l'était déjà, tout du moins.
« Je ne veux plus de guerre, plus des Sith, des Jedi, de la Force… »
Vanda hoqueta. « Tu en seras bien vite débarrassé… tout comme moi. »
« J'aurais tellement voulu revoir Padmé, une dernière fois. »
« Arrête tes jérémiades, pitié, » cracha-t-elle.
Le ciel prenait de douces teintes mauves. Le soleil se levait. Et Salanka étirait ses doigts chauds dans la Force, chantant la base mélopée de sa mère. Il avait si froid.
Lentement, il souleva son bras tremblant à ses lèvres et activa son communicateur.
« Padmé ? Padmé si tu m'entends- »
La voix pressée de sa femme le fit tressaillir.
« Anakin ? »
Qu'était-ce, ce goût salé qui s'incrustait dans la commissure de ses lèvres ?
« Es-tu en sécurité avec Obi-Wan ? »
« Anakin où es-tu ?! »
Anakin pressa ses paupières au son alarmé de son frère.
« Cachez-vous, partez, loin. Je vous retrouverai. »
« Anak- »
Il coupa le communicateur.
Vanda le regardait fiévreusement, ses yeux se voilaient, il sentait sa vie s'écouler lentement, se consumer dans la Force. Sûrement voyait-elle la même chose en lui. Elle glissa mollement sur le côté, les yeux toujours rivés dans les seins. Elle allait lui manquer.
« Ce que tu crois, l'insecte. »
Il y eut comme souffle léger, quelque chose s'évapora dans la Force et avec s'arrêtèrent les tremblements du corps de Bo Vanda.
Seul. Il était seul.
« Tu ne seras jamais seul Anakin. »
Salanka enroula sa douce présence autour de la sienne. Fermant les yeux, il se laissa bercer dans ses bras. Étrange comme ils lui rappelaient ceux de sa mère.
« J'ai si peur. »
« Seuls tes choix comptent, mon enfant. N'aie plus peur, je serai avec toi. »
Mettre fin à la guerre. À celle-ci, et à toutes celles à venir. Laisser se reposer l'univers et ses étoiles en paix. Il l'avait tant souhaité. Et le courage lui manquait. Des larmes roulaient et n'en finissaient pas de pleuvoir. Il pressa une dernière fois sur le bouton du communicateur. Ainsi s'achèverait la guerre de la Force.
