L'enterrement de Karen Smith venait de se terminer et Lucy Loud rentrait à la maison à pas lents. Ç'avait été une belle cérémonie. Elle avait particulièrement aimé le discours sur l'espoir d'une vie meilleure à la fin. Comme d'habitude, le croque-mort lui avait glissé un billet et l'avait félicitée pour la tombe qu'elle avait creusée, impeccablement droite. En somme, c'était une belle journée.
Sauf que la défunte était la mère d'Ashley, une fille de sa classe qu'elle n'avait jamais appréciée. Lucy se sentait profondément mal à l'aise. Pourquoi ? Oh, elle savait pourquoi : l'épidémie avait frappé des milliers de gens dans le monde entier mais il avait fallu cet enterrement pour comprendre que n'importe quelle enfant de huit ans pouvait perdre sa maman du jour au lendemain.
Ça pourrait être moi…
Une voiture s'arrêta près d'elle. Instinctivement, Lucy se déporta sur la droite. Ses parents lui avaient toujours dit de se méfier des étrangers ! Mais la portière s'ouvrit et le visage d'Ashley apparut, rouge et bouffi d'avoir pleuré.
- Salut Lucy ! dit-elle.
- Salut Ashley, répondit Lucy, gênée.
- On te dépose quelque part ?
- Non, merci, je préfère marcher.
- Tu viens prendre une glace avec moi ?
Une glace ?! Pourquoi ? Ashley et elle n'avaient jamais été copines ! Elle l'avait même traitée de « sale gothique » à deux reprises. Lucy serra les poings et s'efforça de garder son calme.
- Mes parents m'attendent. En plus, avec la crise sanitaire, je préfère éviter d'aller prendre une glace.
À la grande surprise de Lucy, un homme qui était probablement le père d'Ashley sortit de la voiture et se pencha vers elle.
- J'insiste, dit-il. Mon Ashley ne va pas bien. Elle a vraiment besoin d'une amie.
- Je ne suis pas son amie. Demandez à Maddie ou Sarah.
- Elles ne veulent pas.
Lucy ouvrit des yeux ronds. Elles ne voulaient pas ? Comment pouvaient-elles laisser tomber leur amie dans un moment pareil ?!
- Elles ont peur de la mort, c'est ça ? demanda-t-elle doucement.
- C'est ça.
C'était logique. Lucy savait que la mort d'un proche ou même d'une connaissance vous ramène à l'idée qu'on est tous mortels et que personne ne sait avec certitude ce qu'il y a après la mort. Cette idée paraissait probablement choquante pour la plupart des petites filles. Même si Lucy n'avait jamais aimé l'arrogante Ashley, elle lui faisait maintenant peine à voir.
- Soupir, dit-elle en sortant son téléphone portable. Je dois d'abord demander la permission à ma mère.
Ashley éclata en sanglots et Lucy pensa qu'elle avait gaffé. Elle appela Rita, qui demanda à parler à monsieur Smith, puis lui donna sa permission. Lucy se retrouva assise dans la voiture, à côté de son ennemie jurée, qui sanglotait toujours. Elle lui tendit un mouchoir en se demandant désespérément ce qu'elle pourrait bien dire.
Le père gara la voiture près du glacier. Il ne semblait pas se rendre compte que Lucy regardait furtivement à droite et à gauche, espérant ne pas être surprise avec eux. Ashley, elle, avait rabattu ses cheveux dans l'espoir de cacher ses larmes.
- Un chocolat liégeois, s'il te plaît, papa ! demanda Ashley.
- Très bien chérie. Et toi, Lucy, tu veux quoi ?
- Une Dame Carmilla, s'il vous plait, décida Lucy.
C'était une spécialité locale, à base de glace au chocolat noir et de sirop de fruits rouges. Ashley fit la grimace.
- T'aimes ça ?!
- Oui. Les fruits rouges me font penser à du sang et le noir, à l'obscurité de mon âme.
- Tu pourrais pas, je sais pas… essayer d'être un peu moins gothique ?
- Non.
Il y eut un silence gêné. Le père de famille prit Ashley dans ses bras et fit remarquer d'un ton sec à Lucy :
- On vient d'un enterrement, là.
- Je sais, répondit Lucy. J'ai aidé à l'organiser.
- Tes parents te laissent faire ça ?!
- Mes parents m'aiment. Soupir. Je crois que venir ici, c'était pas une très bonne idée. Au revoir, Monsieur Smith.
Elle était prête à sortir mais le père le retint par le bras.
- Attend ! dit-il. Il y a quelque chose qui ne va pas. Tu veux dire que ton père te laisse parler de la mort et organiser des enterrements ?!
- Être gothique, ça ne se résume pas à ça, résuma rageusement Lucy. Je suis différente. Je pense différemment. Oui, j'organise des enterrements et c'est très bien. Ça permet aux gens en deuil d'évacuer leur chagrin et de dire au revoir. J'ai le droit d'être comme je suis.
- Mais… bafouilla Ashley. Moi, ma maman, je la verrai plus jamais !
- Écris-lui une lettre ! intima Lucy.
- Pourquoi ?!
- Après, tu te sentiras mieux.
C'était l'un des conseils que Lucy donnait souvent aux personnes qu'elle croisait lors des enterrements. Ashley hocha la tête, confuse.
- Je dois lui écrire quoi ? s'enquit-elle.
- Ce que tu veux.
Les sets de table du glacier étaient en papier et couverts de dessins que les enfants pouvaient colorier en attendant leurs glaces. Ashley retourna le sien et commença à écrire tandis que la serveuse venait prendre leurs commandes. Le père la regarda faire, médusé. En un instant, les larmes d'Ashley s'étaient séchées et elle avait retrouvé son calme.
Ensuite, Ashley se tourna vers Lucy :
- J'en fais quoi, de cette lettre ?
- Ce que tu veux, répondit Lucy. Tu peux la garder, l'enterrer. Tu peux la mettre dans une boîte et lui écrire une autre lettre tous les ans jusqu'à tes 18 ans.
- On va faire ça ! s'écria le père.
Ashley s'essuya les yeux. Elle se sentait beaucoup mieux depuis qu'elle avait écrit cette lettre. C'était incroyable.
- Tu crois que ma mère peut la lire, là où elle est ? s'enquit-elle.
- Oui. Je pense que les gens qu'on aime peuvent revenir et voir ce qu'on fait.
Elle avait dit ça dans l'espoir de lui faire peur. Malheureusement pour elle, cela n'eut pas l'effet escompté.
- Merci, bafouilla Ashley. Je vais lui écrire plein de lettres, alors. Tu es une meilleure fille que ce que je croyais.
- Pourquoi tu m'as traitée de sale gothique dans la cour de récré, alors ?
Ashley rougit jusqu'aux oreilles.
- Je… mais c'était pas méchant ! bafouilla-t-elle.
- Si, c'était méchant.
- Je… Je pensais pas qu'aujourd'hui, j'aurais besoin de toi !
- Donc, pour toi, il faut être sympas uniquement avec les gens dont on a besoin ? Tu penses que tu as le droit de traiter les autres de sales gothiques ?
Ashley baissa les yeux. Son père passa un bras dans son dos.
- Excuse-toi, dit-il simplement.
- Je m'excuse, dit Ashley.
Les glaces arrivèrent et on mangea en silence. Une fois la dernière bouchée avalée, le père régla les consommations et ramena Lucy à la maison Loud. Elle alla s'installer au grenier, éteignit la lumière et médita jusqu'au soir.
Le lendemain, à l'école, Ashley croisa sa copine Sarah et lui résuma sa journée de la veille : elle avait assisté à l'enterrement de sa maman, puis pris une glace avec Lucy Loud. Sarah ouvrit des yeux ronds.
- Lucy Loud ?! T'as vraiment trainé avec cette fille ?
- Oui. C'était bien.
- Mais… elle est trop bizarre !
- Tu la connais pas, répondit Ashley. Lucy, c'est une fille bien.
Elle le pensait vraiment.
