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Comme promis, voici la suite (posté avant le mois de juin comme promis). Je vous remercie encore et toujours de lire les chapitres et d'y réagir. Chaque review, follow ou favorite sont une décharge de plaisir à chaque fois ! Cocktail Aphrodisiaque a par ailleurs dépassé les 200 reviews (Akari, c'était le tien) ! C'est incroyable, surtout quand on sait que l'histoire a plus de six ans avec une intrigue que j'ai réinventé trop de fois... Bref, j'espère pouvoir vous faire passer un bon moment avec ce nouveau chapitre, puis un bon été avec les prochains ! Je reviens très bientôt ! (sur le fandom ainsi qu'en France)
Bonne lecture !
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29. CROQUIS
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Il ne pouvait pas simplement la déposer, partir et laisser sa fille chez un énergumène pour une durée indéfinie ? Si seulement elle avait essayé d'évoquer sa maturité de jeune trentenaire, Hiashi aurait aisément invalidé la règle et n'aurait pas à revenir sur ces principes. Il était un homme de parole, qui avait toujours responsabilisé ses enfants en leur faisant comprendre la conséquence de leurs actes, évitant le plus souvent d'intervenir.
Aujourd'hui, Hinata avait parfaitement joué avec cette notion et elle lui avait fait promettre qu'il ne resterait pas durant sa séance de portrait. Il faisait confiance à sa fille ainsi qu'à son jugement malgré toutes les bizarreries du peintre. Mais à présent chez le dénommé Gaara et plus que jamais sur le chemin du départ, Hiashi ne pouvait pas faire un pas de plus en direction de la sortie.
À l'arrivée, il avait échangé quelques phrases rapides avec ce peintre. Tous deux n'étaient pas de grands bavards après tout. Puis Hinata, pétillante tout en douceur, était allée se changer. Cette simple action l'avait déjà agacé, sa tension ne fit que s'accroître en la voyant revenir dans une robe si outrageante. Il avait perdu sa maîtrise légendaire.
Ce long bout de tissu n'était qu'un voilage translucide derrière lequel on devinait la peau diaphane de sa précieuse fille. Il fit bien comprendre le fond de sa pensée à ce pervers de peintre, puis à sa fille qu'il espérait juste naïve et non pas débauchée. Mais Hinata l'arrêta avant qu'il ne termine son discours. Il avait fait une promesse. Il devait la tenir. Gaara n'était pas un pervers par ailleurs. Hinata pouvait bien le lui répéter, Hiashi n'y croirait pas.
Après l'avoir salué, Hinata allait rejoindre Gaara dans la véranda mais s'était arrêtée, se tournant vers son père.
Hiashi était censé partir, mais il était toujours dans le salon, ne lâchant pas des yeux sa fille attendant, appuyée contre l'encadré de la porte vitrée. Elle le regardait. À quelques mètres derrière elle, le fichu peintre américain trifouillait son matériel. Hinata semblait si fragile dans l'odieuse robe, capable de ne protéger ni elle, ni le vulnérable enfant qui grandissait en elle. Si Hinata avait été capable d'entendre ses pensées, il finirait sur le perron.
Le fou sans sourcil aux cheveux rouges était déjà accaparé par sa palette et ne remarquait rien de son immobilité, de sa présence, complètement absorbé par ses futurs desseins.
Hiashi rebroussa chemin, il ne pouvait pas la laisser avec pareil énergumène.
— Père, vous pouvez rester dans le salon si vous le désirez.
D'abord une surprise, la proposition d'Hinata fut un soulagement sans pareil. Hiashi avait l'opportunité de revenir sur sa promesse devant le visage paisible de sa fille qu'il devinait rieuse. Avec le peu de dignité qui lui restait, il s'installa sans mot dans le fauteuil maître du salon à la décoration simpliste et contemporaine.
— Combien de temps cela va-t-il prendre ?
— Entre cinq et huit heures.
L'ampleur et l'imprécision de la plage horaire risquaient de lui provoquer une migraine. Heureusement qu'il restait, il ne laisserait pas Hinata être exploitée aussi longtemps.
— Tu ne veux pas changer de tenue, Hinata ?
— Je sais ce que vous pensez père, mais ma robe est suffisamment opaque.
— Pas sous la lumière et l'œil de cet homme, Hinata.
Ses yeux souriants perdaient patience, ou semblaient amusés, mais ils ne montraient aucune révision de jugement.
— Je serai dans la véranda avec Gaara, père, chantonna sa fille ingrate en passant la baie vitrée.
Le peintre se montra à nouveau juste après avoir tenu la porte à sa fille, son regard cerné dévié vers lui. Hiashi le trouvait toujours aussi grotesque avec sa dégaine absolument provocatrice. Il n'avait vraiment de japonais que ses traits.
— Faites comme chez vous, sauf dans la véranda, osa-t-il lui spécifier d'un air lugubre avant de fermer la porte sur sa silencieuse menace.
Hiashi ne voulait pas imaginer la scène durer plus longtemps alors qu'elle venait tout juste de commencer. Il ne souhaitait qu'y surgir et abréger la comédie absurde dans laquelle sa fille tenait le rôle principal. Il se leva et regarda par les baies vitrées, il pouvait la voir de biais entre les branches des plantes grasses verdoyants dans leur pot.
Elle était installée dans sa chaise d'osier, quelques cousins dépassant derrière son dos, ses longs cheveux détachés s'étalant sur sa poitrine. Elle était paisible, caressait son ventre, parlait à la petite, au peintre qui s'installa derrière la toile sans un mot. Malgré la lumière naturelle dans laquelle baignait la véranda et sa précieuse fille, le tissu de sa longue robe ne lui paraissait plus si transparent et léger. C'était une très belle soie blanche qui, même sous la lumière, ne dévoilait rien de sa peau. La délicate broderie ne soulignait pas davantage les formes de sa fille.
Hiashi allait tenir sa promesse et surveillerait que le lubrique peintre ne profite pas trop des formes malheureusement flattées par la soie.
Par acquis de conscience, il trouverait de quoi lire dans ce salon et resterait dans le fauteuil, un œil guetteur et protecteur sur ses protégées.
Loin de l'agitation paternelle, les esquisses prenaient formes sur les cahiers et les toiles à disposition du peintre. Gaara, fidèle à lui-même, ne semblait pas se soucier de l'ombre qui rôdait derrière les baies vitrées. Il ne le voyait de toute façon pas, les plantes, rivalisant par leur taille avec certains adultes, offraient un parfait arrière-plan à la jeune mère.
Il avait gardé toutes les esquisses précédentes, les premières qui apportaient une base à la série iconographique qu'il constituait. Hinata portait la même tenue pour l'instant afin qu'il puisse déjà crayonner les différences de son corps : des rondeurs plus présentes, davantage de nuances pour sa peau qui perdait en couleur à cause de la saison. Gaara ne comptait toutefois pas seulement dénombrer les modifications physiques, son œuvre perdrait du sens. Hinata pourrait, si elle le souhaitait se changer, se coiffer différemment et Gaara essayerait de capturer les émotions complexes par lesquelles elle passait, là, assise confortablement dans le fauteuil d'osier.
À quoi pensait-elle aujourd'hui, ces derniers jours ? Comment se sentait-elle dans son nouvel appartement ? Comment vivait-elle sa grossesse, la croissance du fœtus ? Il était chanceux, il se trouvait relativement proches de ses pensées ces derniers temps. La proximité risquait aussi de lui faire défaut. Il était très impliqué, sa peinture pouvait perdre en objectivité.
Gaara chassa cette réflexion absurde. Il n'avait jamais recherché à être détaché de sa propre subjectivité. Il puisait en elle et en celle qui l'inspirait, la muse Hinata. Quand il crayonnait son regard, il n'arrivait pas à retirer cette inquiétude fascinante, attachante, celle qui l'attirait et l'avait obligé à se confier, à prendre de la distance aussi. Hinata aussi s'était trop impliquée.
— Gaara ? Ce ne serait pas mieux si je mettais mes cheveux de ce côté cette fois ?
D'un mouvement gracieux, elle fit ruisseler sa longue chevelure sur la droite de son cou dégagé. De rares brillances indigo émanaient de certaines mèches. C'était effectivement mieux, parfait et il s'appliquait à laisser une trace de cette vision dans les premières lignes de couleurs. Il ne pensa à répondre verbalement à sa question que tardivement, sans savoir que dix minutes étaient déjà passées.
Elle n'avait pas bougé et serait immobile si son ventre rond ne se soulevait pas en léger gonflement au rythme de sa respiration lente. Elle s'était endormie, son visage était paisible. Celui du peintre se fendit d'un sourire discret.
Comme toujours, que l'inspiration le bénisse de sa présence ou l'ignore, Gaara ne comptait pas ses heures. Les couleurs variaient sous la course du soleil, faisant d'Hinata l'incarnation du temps, mais cela le laissait indifférent. Il était hors du temps quand il peignait et il emmenait Hinata avec lui.
Le défilement du temps se rappela toutefois à lui dans la figure agaçante du père de son modèle. La concentration de Gaara était d'usuelle difficilement ébranlable, l'intrusion du silencieux Hyūga sur son territoire ne l'aurait pas fait broncher. Mais le peintre détacha son pinceau de la toile dès que le paternel franchit son champ de vision, pourtant focalisé sur l'œuvre et sa reproduction. Gaara était irrité rien que par ce constat et n'attendit pas que Hiashi ne fasse deux pas de plus dans son atelier pour le lui faire comprendre.
— Vous ne devez pas venir ici me perturber, Monsieur Hyūga.
Le cinquantenaire était outré et s'était arrêté à deux pas de la porte fenêtre qu'il venait de franchir impunément. Gaara ne se souciait pas de ses états âmes, bien au contraire. Le père venait parasiter son précieux échange, il méritait un sabotage de ses humeurs.
— Je me passerai de votre agressivité et vous ferai remarquer que ma fille dort à présent depuis bientôt deux heures.
— Et donc ?
Le Hyūga prit une forte inspiration silencieuse avant de lui expliquer à la manière d'un savant qu'elle ne devait pas rester statique et encore moins assise plus de deux heures.
— Elle dort, assena-t-il, essuyant d'un revers mental la moindre argumentation du paternel qu'il décida d'ignorer en colorant son pinceau de vert d'eau.
Ce fut à son tour d'inspirer fortement, son pinceau était trop lourdement imbibé et Hiashi ne bronchait pas, pire, il s'avança sur la scène. L'irritation de Gaara s'accrut exponentiellement. Il posa ses outils et s'échappa de son cocon créateur avec l'intention d'éjecter l'imposteur hors de la scène dont seul le passé était serein. Sa paisible muse s'agita et ouvrit ses grands yeux rétrécis par le sommeil. La voilà réveiller, surprise par la présence interdite de son père à moins de deux mètres d'elle et il ne savait quoi d'autres.
— Hinata, tu as suffisamment posé pour aujourd'hui, lève-toi.
— Ça ne fait que trois heures, contra Gaara.
— Ma fille est enceinte.
Il le savait parfaitement et s'énervait d'entendre son processus de création accusé de surmenage. Avant de poursuivre l'échange qui se musclait, Gaara fit un temps d'arrêt du coin de l'œil sur Hinata qui, encore marquée de la confusion du réveil, passait son regard de sa tête à celle de son père.
— Père, ne vous inquiétez-pas, je vais bien. Gaara, je vais juste me dégourdir un peu. Tu veux boire quelque chose ?
Elle était parfaitement détachée de la tension qui régnait entre lui et son père. Il la regarda se relever, sans lui répondre. Elle se détira lentement avant de frotter le bas de son dos. Il avait effectivement remarqué le volume de son ventre, mais absolument pas son poids. Pour lui, elle reposait dans l'osier. Il évita le regard du père.
— Je vais faire du café. Une tisane, ça te va ?
Elle hocha de la tête en déplaçant ses longs cheveux dans son dos, ses gestes empreints d'automatismes. Gaara confronta les yeux du paternel, froids comme la neige.
— Et vous ? Tisane, café ?
— Du café moulu ?
— En grain.
Hiashi acquiesça tout comme sa fille, mais sa chevelure grisonnante tombait déjà strictement contre son dos. Gaara avait quelques nouvelles idées pour le portrait qu'il devrait confirmer après leur boisson. Il fut le premier à quitter la véranda, Hinata puis son père sur ses pas.
Il s'éclipsa dans sa cuisine pour préparer les boissons, les laissant discuter dans le salon de sujets qui ne parvenaient pas à ses oreilles. En moulant le café, il pensait aux nouvelles pistes pour le second portrait. Les impressions statiques ne lui plaisaient déjà plu, il le rendrait plus dynamique. Hinata l'avait été avant de s'endormir, réagissant inconsciemment à l'émission qu'elle écoutait. Elle l'était en général et en avait trop fait preuve ces derniers temps en s'investissant de ses propres enquêtes et problèmes. Il devait travailler la dynamique de ses croquis, mais aussi rendre visible le poids. Ce ne serait pas encore suffisant.
Les boissons prêtes, Gaara rejoignit la famille dans son salon et disposa les tasses avec précaution devant les destinataires. Ils parlaient apparemment d'acupuncture avant qu'il ne s'installe face à Hinata. Son père avait pris le fauteuil du régnant.
— On peut arrêter la séance maintenant, décida Gaara. J'ai déjà les premiers jets essentiels pour ce mois-ci.
Comme attendu, le paternel diffusait une certaine satisfaction malgré sa maîtrise faciale systématique. Hinata montrait clairement sa surprise.
— Vraiment ? Tu es sûr que c'est suffisant ? Je peux retourner sur la véranda encore deux, trois heures.
Avec sa délicatesse typique, elle formulait bien ses doutes. Hinata était parfaitement consciente que leurs plans avaient été perturbés par la présence intempestive de son père. Gaara aurait pu simplement saisir la main qu'elle lui tendait, mais il n'en ressentait ni le besoin, ni une quelconque volonté revancharde. Sans grande phrase, il fit passer le message à Hinata, et d'une certaine façon, à son père dont le corps, rigide par nature apparemment, se fondait davantage dans le fauteuil à présent.
— La tisane est très bonne. Et je pense que ton café l'est tout autant, intervint Hinata.
Il la remercia simplement et tarda à comprendre qu'elle taquinait le mutisme de son père. Elle lui lançait des regards en biais tout en conservant un sourire mutin.
— Je ne bois généralement pas de café chez des Américains, déclara le Hyūga sobrement en reprenant une gorgée.
Gaara avait bien envie de lui faire une réflexion sur ses propos méprisants mais préféra l'ignorer. Cet homme était vraisemblablement un expert de l'exigence et de l'insatisfaction en plus d'un fervent patriote.
— Vous avez rencontré de nombreux Américains, père ?
Gaara assista à une démonstration de la fausse naïve. La défense de Hiashi face aux attaques polies et acérées de sa fille, parfois retournées contre elle-même était un délice à regarder. Étant donné l'aisance et le calme de leurs phrases, Gaara estima qu'il s'agissait d'une banalité entre eux.
Il se pencha vers la table basse et y ouvrit un tiroir dans lequel se trouvait de quoi dessiner. Muni d'un crayon et d'un carnet relativement neuf, il continua d'observer l'échange père-fille et bien vite, commença à crayonner.
— Mes parents sont obsédés par le café depuis toujours, laissa-t-il échapper alors qu'il venait de terminer les premiers traits des occupants de son salon.
Fille et père tournèrent simultanément la tête vers lui et la même question se traça sur leur visage.
— C'est du dessin d'agrément, c'est pareil que boire un café.
Gaara n'était pas certain qu'ils aient compris son message maladroit, à savoir qu'il dessinait instinctivement, sans s'exclure de leur conversation ou les gêner.
— Je suppose que vous ne me dessinez pas ?
Ses sourcils sévères indiquaient qu'il ordonnait plus qu'il ne supposait.
— Non.
Après son mensonge aux sonorités parfaites de vérité, Gaara fonça les traits sur le prototype du visage du père, toujours méconnaissable pour les yeux d'un non-initié.
— Votre mère est japonaise ?
Il avait apparemment effectué des recherches sur sa personne, bien que ce n'était pas difficile à déduire quand on savait qu'il s'appelait Gaara Wilson et parlait un très bon japonais. Il acquiesça donc et rapidement, un déferlement de questions l'atteignait. Hinata essayait de limiter la curiosité de son père qui ne dérangeait Gaara que par son caractère offensif. C'est pourquoi il préféra faire son portrait familial, bref et concis tandis que son croquis prenait en caractère.
— Mon père, un Américain, travaillait au Japon quand il a rencontré ma mère et ils se sont mariés ici, à Kyoto. J'ai été adopté ici aussi et on a fini par s'installer aux US pour le travail de mon père. Quant à moi, ça fait sept mois que je vis ici.
— Un retour aux sources ?
— On peut dire ça.
Hinata se tendait alors qu'il continuait de crayonner, ne s'interrompant que pour jeter un coup d'œil à leur posture.
— C'est le cas de beaucoup d'artistes.
Son père, s'il connaissait un minimum sa fille, devait entendre les allures de justifications que revêtait sa dernière remarque. Hinata se fit par la suite hésitante, mais son visage était joliment positif.
— Je ne t'ai jamais demandé, mais, tu te plais ici ?
Sa main droite arrêta tout mouvement alors qu'il fixait ses yeux laiteux. Ses iris, fixes seulement quelques secondes, allaient chercher quelque chose sur la table, probablement sa tasse, ou l'un des rares biscuits qu'elle n'avait pas encore dégustés.
Est-ce qu'il se plaisait, ici ? Il n'y avait jamais réfléchi honnêtement. Ce devait être la plus simple preuve que oui. Il se faisait un nom dans les galeries japonaises, progressait artistiquement parlant, mais aussi socialement, agrandissant son réseau professionnel et personnel. Peu importaient les découvertes macabres et l'enquête difficile sur son passé, ses tourments artistiques ou existentiels. La complexité disparaissait parfois aussi simplement qu'Hinata était capable de sourire. Il se sentait chez lui, sans le moindre doute.
Il affirma fermement, ce qui eut l'air de plaire au paternel qui dégageait une fierté patriotique presque visible que Gaara s'empressa de caricaturer, avec tendresse cette fois. Bien vite, le père enchaîna avec les bénéfices de Kyoto, puis d'autres villes et finalement, il faisait discrètement un portrait de la beauté du Japon. Hinata se joignit à la description et contribua aisément à dépeindre ce tableau dont Gaara ne connaissait qu'un microcosme. Il avait envie d'exploration.
Tasses de tisane et de café s'étaient enchaînés jusqu'à ce que le soleil entame sa dernière course de la journée. Gaara qui ne regardait que rarement l'heure fut néanmoins informé qu'ils étaient tous trois restés une bonne heure et demi à discuter, un véritable exploit quand on connaissait la nature peu bavarde de chacun. Après le beau et vaste Japon, Gaara était parfaitement conscient d'avoir été le point central de cette conversation. Il incarnait le mystère que l'oligarque se devait de résoudre pour l'intégrité de sa fille.
Quand le paternel s'éclipsait de sa mission protectrice, Gaara avait participé à des degrés variés à la conversation. À présent qu'ils n'étaient que deux dans la pièce, le père se sentait plus que jamais investi de sa mission. L'absence d'Hinata, partie se changer, se faisait sentir et Gaara avait parfois envie de demander à Hiashi ce qu'il pensait exactement de lui pour se montrer ainsi apathique, méfiant et méprisant à la fois. Hiashi avait en plus obtenu ce qu'il désirait. La séance qui avait déjà accueilli sa tierce personne prévue avait été écourtée. Gaara avait toutefois tiré bénéfice des imprévus.
L'attente s'éternisait jusqu'au soulagement silencieux de la porte qui s'ouvrit sur Hinata, à nouveau dans son long manteau et ses bottes. Les Hyūga étaient fins prêts à rentrer. Des douleurs prenaient apparemment Hinata qui demanda à son père de rapprocher la voiture. Il disparut aussitôt la requête émise. Gaara s'inquiéta d'être à la source des douleurs de sa muse, repensant aux brimades du père qui ne devait pas être si déraisonnable. Mais quand Gaara proposa à Hinata de s'asseoir, elle déclina l'offre avec un sourire étrangement décontractée.
— Je n'ai rien de particulier, Gaara. Je vais très bien. Je voulais proprement m'excuser pour le comportement de mon père qui s'est imposé du début à la fin.
Ça le rassura, il n'était pas négligent envers elle et savait encore lire les signaux douloureux.
— J'aurai dû lui dire plus fermement de rentrer, mais…
Elle avait l'air mortifiée en se repliant ainsi sur elle-même, ses yeux chagrinés levés vers lui.
— Tu n'as pas à t'excuser. Et puis j'ai tout ce qu'il me faut pour le second portrait. J'ai même plus, grâce à ton père.
Il n'en dit pas davantage malgré l'incompréhension féroce sur son visage rond. Il orienta le sujet ailleurs.
— Tu m'avais dit que ton père prenait un avion cette nuit.
Cette raison aurait pu expliquer sa tolérance finale envers son père mais cette information venait seulement de se frayer un passage dans la tête du peintre. Hinata laissa toute confusion de côté pour afficher sa reconnaissance.
— Oui, c'est exact. Ça n'aurait pas dû m'influencer mais, je l'ai ménagé un peu pour le dernier jour. Merci de me l'avoir permis.
Il ne trouva pas que c'était un grand fait d'arme, notamment parce qu'il avait pu profiter de presque trois heures de tranquillité avec Hinata. Le reste du temps, certes bien cours comparé à la première fois, avait été étonnement inspirant et fécond. Gaara avait pu crayonner une scène qui pourrait nourrir la réflexion et la composition du présent et futurs portraits. Ce fut à peu près ce qu'il lui dit, en plus dilué.
— Je ne dirais pas à mon père que tu l'as dessiné, devina-t-elle malgré ses demi-mots.
— Il doit déjà le savoir, non ?
Elle laissa la question en suspens. Certainement, oui. Quelques secondes après, un bruit de moteur se rapprochait. Il se rappela quelque chose alors qu'elle toucha son écharpe bleue marine enroulée autour de son cou.
— Mardi prochain, je vais voir mes parents.
Les doigts qui tripotaient la laine de son écharpe se serrèrent. Il l'avait prise de court sans le vouloir.
— Mardi, aux États-Unis ?
Il acquiesça. Par la vitre de sa porte, ils pouvaient voir la citadine grise remonter les derniers mètres en une lente marche arrière.
— Mais c'est après-demain ! Tu aurais pu me le dire plus tôt.
Elle ricanait mais sa déclaration hâtive l'avait bien déstabilisée. Ce n'était pourtant que le reflet d'une décision que Gaara avait pris récemment et précipitamment. Il avait acheté le billet la veille, deux jours à peine après la visite de l'hôpital avec Temari. Ce n'était qu'en voyant Hinata sur le point de partir qu'il pensa qu'il devrait l'informer de son voyage, même s'il ne durait que deux petites semaines.
— Je reviendrai le 4 décembre. J'y resterai deux semaines.
— Deux semaines ?
Son sourire était plaqué sur son visage.
— Ça fera plaisir à tes parents. Et tu leur parleras des articles, de l'enquête et de votre visite à l'hôpital ?
Il lui confirma sans donner de détails qu'il le ferait. Hinata portait toujours son beau sourire dont la parfaite symétrie interrogea Gaara.
Elle était toujours aussi investie bien que Temari, qui avait pourtant une grande force d'influence sur elle, et lui-même lui répétaient d'arrêter de se préoccuper de leur problème d'adoption. Il avait néanmoins envie de les remercier elle et son entêtement, mais il n'en fit rien.
Hinata replaça les hanses de son petit sac à dos sur ses épaules et se rapprocha de la porte d'entrée. Il la lui ouvrit.
Avant de franchir la porte, elle lui assura qu'elle le contacterait avant qu'il ne parte aux États-Unis. Il n'en douta pas, c'était déjà dans ses habitudes de lui envoyer un message anodin, ce qu'il avait commencé à reproduire ces derniers temps. Elle lui recommanda de prendre soin de lui et de se reposer, il ne lui promit rien mais acquiesça et la laissa rejoindre son père qui attendait patiemment dans la voiture.
La citadine descendit rapidement sa petite rue et Gaara se trouva à nouveau seul dans son atelier, le dernier croquis venant compléter les travaux des premières heures qui avaient succédés l'arrivée des Hyūga.
En juxtaposant toile et divers croquis, particulièrement avec le dernier, il eut plus qu'envie de transformer la paisible et parfaite immobilité en sursaut, d'inscrire du dynamisme dans ce portrait, comme il le ferait dans les futurs. À force de couleurs et de traits, il allait transcrire la joie simple d'Hinata, mais aussi le poids de sa grossesse, de ses autres problèmes et responsabilités qu'elle cherchait en permanence à alléger.
Le gargouillement pénible de son ventre le réveilla de sa transe créatrice qui avait duré trois bonnes heures. Il avait été absorbé par le portrait qu'il avait continué, inspiré par ses dernières idées. Il restait toutefois humain et le déjeuner qu'il avait sauté avant l'arrivée d'Hinata se rappelait à lui dans des grondements sévères et douloureux.
C'était l'heure exacte du dîner. D'humeur créatrice, Gaara se dirigea à grands pas vers son frigo et en sortit une multitude d'ingrédients. Le nécessaire pour cuisiner un savoureux hamburger et des frites maisons se trouvaient éparpillés sur le plan de travail. Finalement, il dînerait tard, comme d'habitude.
Tout en épluchant ses quelques pommes de terre, Gaara jetait des coups d'œil à son téléphone dont aucune lumière ne se manifestait. L'écran ne s'était à aucun moment allumé et le voyant lumineux ne clignotait pas. Il avait pensé recevoir un message typique d'Hinata qui le remercierait, s'excuserait, le conseillerait ou lui ferait part d'une anecdote anodine. Dans l'attente d'un message qui ne venait pas, ses pensées vagabondaient et empruntaient des chemins inconnus jusqu'à ce qu'une question se forme et ne quitte plus son esprit.
Il laissa les dernières pommes de terre de côtés et après avoir rapidement rincé ses mains, il prit son portable inanimé pour envoyer la question qui lui trottait en tête. Il dut presque immédiatement rincer ses doigts une nouvelle fois pour lire la réponse d'Hinata :
« Hokkaidō est remplie de lieux splendides et préservés. C'est en plus très vaste mais si tu as besoin, je peux te conseiller les endroits qu'il faut absolument visiter ainsi que de bonnes adresses. Tu comptes y aller cet hiver ? »
« Je pensais te peindre au milieu d'un de tes paysages natifs. »
Gaara imaginait une mise en abîme, des paysages neigeux, des colonnes de vapeur fumantes ou tout cela à la fois, Hinata portant sa grossesse fièrement au centre. Il se demandait juste si elle pouvait toujours prendre l'avion et envoya rapidement sa question. Cette fois, la réponse arriva plus tardivement, Gaara eut le temps de trancher toutes ses pommes de terre et de les plonger dans l'huile brûlante. Il la lut avant de s'occuper de sa viande.
Hinata pouvait à ce jour toujours prendre l'avion et pourrait continuer ou non en fonction de ses bilans médicaux. Elle écrivait qu'elle éviterait toutefois, mais y réfléchirait. Un portrait dans la neige pourrait lui plaire.
Bien que timorée, la réponse suffit à Gaara qui se concentra pleinement sur l'assaisonnement et la cuisson de sa viande. Il savoura son dîner tardivement et esquissa rapidement un paysage montagneux imaginaire avec à son milieu deux ombres, qu'il imaginait être Hinata et son père sous la lumière des étoiles. Il prit une photo et l'envoya à Hinata qui, à minuit passé, devait certainement dormir.
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