Au menu cette semaine, Jordan au sommet de sa forme et un retour à la réalité. Bonne lecture !

Chapitre 23

- En sport cet après-midi on fait du hockey, les informa Jordan à la récréation du matin.

Cette nouvelle matinée s'était bien passée et les trois enfants étaient dans le coin de la cour où se rassemblaient généralement leur classe, le duo assis sur un banc, Jordan en face, faisant brillement rebondir un ballon de basket devant elle, sous ses jambes, derrières... Enfin bref, elle driblait.

- Vous aimez le hockey ?

- Euhh…

- Vous avez le droit de ne pas aimer, la fillette haussa les épaules.

- C'est plus que je ne m'y connais pas trop, répondit Jemma en craignant que sa réponse ne lui apporte le même succès que la dernière fois qu'elle l'avait dite.

- Moi non plus.

- Génial alors ! Je vais vous convertir ! Déjà est-ce que vous connaissez l'équipe de Milwaukee ?

- Les Milwaukee Admirals, répondit Leo d'un ton absent avant d'ouvrir les yeux en grand, l'air de dire « mais d'où je sais ça moi ? ».

- YEESS, cria Jordan en attrapant le garçon par le cou et de lui frotter la tête. Bah tu vois que t'y connais un peu !

- Euh … Grant à un sweat avec Milwaukee Admirals dessus, se justifia-t-il en aplatissant ses cheveux ébouriffés.

- Intéressant … répondit Jordan en plissant les yeux après avoir récupéré sa balle. Qui est Grant ? Ton frère ?

- Euh … oui ?

- Vous avez d'autres frères et sœurs ?

- Oui

- Deux sœurs

- Hilarant ! moi j'ai deux frères et une sœur. Plus jeunes ou plus âgés ?

- Plus jeunes.

- Moi aussi ! On était fait pour se rencontrer. Mon père voulait un garçon donc il m'a appelé Jordan et il a fait comme si j'étais un garçon. Donc il m'a appris un peu du hockey et surtout leeeee BASSSSKEEEEEET ! hurla la jeune fille.

- Hmmh tu aimes vraiment le basket, affirma Jemma

- J'A-DOOOORE LE BASKEEET ! C'est trop génial ! continua-t-elle en driblant de plus en plus vite.

Une main inconnue tenta de frapper dans la balle mais cette dernière avait déjà changé de main. Souplement Jordan se retourna pour faire face à un 4e année.

- Sympa ta balle fillet…

Il n'eut pas le temps d'aller plus loin dans sa requête plus qu'évidente que Jordan lui lançait la balle dans le visage avant de la récupérer et de prendre un air innocent.

Un hurlement retentit au même moment attirant l'attention du surveillant qui n'avait pas vu les deux élèves se faufiler jusqu'à la classe des têtes d'ampoules.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il en jetant un regard désapprobateur aux deux protagonistes.

D'un côté, la jeune fille dont le regard paniqué alternait entre lui et son adversaire, de l'autre un garçon au nez ensanglanté qui hurlait comme un goret.

- J'attends une réponse.

- C'est … commença le garçon.

Mais Jordan n'avait pas dit son dernier mot.

- Et bien voilà, dit-elle posément, j'étais tranquillement en train de jouer à la balle avec mes deux amis ici présents, que vous pourrez consulter si vous souhaitez des témoins, quand ce jeune homme est arrivé pour me réclamer ma balle. Vous comprenez bien qu'étant dans la classe spécialisée, traditionnellement mise au ban de l'école, ostracisée, repoussée dans un coin de la cour et, fort heureusement protégée par des personnes comme vous, que je remercie profondément au passage, j'ai été plus que surprise de le voir ici. Pensant que vous aviez dû quitter votre poste de surveillance pour porter secours à un élève en détresse, j'ai bien cru que j'allais payer pour toutes ces années où ce genre de personnes n'ont pu nous atteindre, grâce à vous encore une fois. Je n'ai donc pas hésité un instant à lui donner la balle, continua-t-elle plus rapidement, espérant que ce geste tuerait dans l'œuf toute revendication belligérante. Malheureusement, je n'ai d'autre choix que d'admettre que, bien malgré moi, dans ma hâte d'éviter la confrontation, j'ai sous-estimé la force que j'ai mis en lui donnant la balle et cette dernière est allée heurter son visage.

- Tu lui as lancé la balle dans la figure ?

- Alors, je pense que le terme « lancer » est un peu trop fort puisque cela impliquerait que c'était délibéré. Je dirais plutôt que c'était un accident directement lié au stress induit par la menace qu'il représentait.

Le surveillant la fixa un instant avant de se pincer le nez.

- La nuance est subtile. Et toi Bill, qu'est-ce que tu faisais ici ?

- Bah rien, c'est elle qui m'a lancé la balle dans le visage.

- Comme ça, sans raison ?

- Bah oui.

Pourquoi les enfants pensaient-il qu'un mensonge pareil allait passer ? Pensaient-ils vraiment les adultes aussi naïfs ? Ils avaient quand même passé l'âge.

- Permets-moi d'en douter.

- Mais c'est la vérité en plus ! tapa l'enfant du pied. Je lui avait rien fait ! à peine je lui ai dit que …

Il s'interrompit quand son copain lui fila un coup de coude dans les côtes pour le faire taire.

- Tu lui as à peine dit quoi ? demanda le surveillant dont le faciès était passé de celui d'un paresseux à celui d'un requin en chasse.

- Rien ! Je … rien… Non mais c'était un accident !

- Moui.

Il hocha frénétiquement la tête malgré son nez ensanglanté comme si cela allait donner du poids à son affirmation.

- Bon, bah si tout le monde est d'accord pour dire que c'était un accident, va à l'infirmerie, soupira l'homme. Et Jordan, continua-t-il en se tournant vers eux, mollo avec la balle.

Et il repartit à son poste d'observation.

- Ouah, fit Léo.

- C'était vraiment un accident ? demanda Jemma

Jordan la regarda, d'un sérieux peu commun pour son âge avant de sourire de toutes ses dents.

- Absolument pas.

- Mais tu as menti !

- Pas vraiment.

- Tu as dit que c'était un accident.

- Utilisation du conditionnel.

- Donc tu as vraiment lancé la balle dans le visage ?

- Bien sûr, s'exclaffa la jeune fille.

- Mais pourquoi ?

- A ton avis, que venait-il faire ici ?

- Bah, je ne sais pas, discuter, tenta Léo tout en sachant pertinemment que ce n'étais pas le cas.

- Venez, leur fit elle signe pour qu'ils la suivent.

Ils s'approchèrent du deuxième banc de leur coin de cours sur lequel les plus grands étaient assis.

- Hey Calvin, tu as pu récupérer ton yoyo ? demanda l'afro-américaine à un garçon qui la fusilla du regard. Tu ne veux pas leur dire ce qui s'est passé ? Ils sont nouveaux donc il faut qu'ils soient au courant des risques qu'ils courent dans cette classe.

- Ha ha, fit-il semblant de rire sans se départir de son air sombre.

- Calvin Lee ici présent s'est fait voler son yoyo par William Anderson. Bien évidemment, il ne veut pas faire de vague et refuse d'aller se plaindre aux adultes. En plus c'était l'an dernier donc il ne le récupérera probablement jamais. Pas que je n'ai pas insisté pour le pousser à dénoncer ce crétin. Mais il est têtu comme une bourrique.

Il y eut un léger blanc pendant lequel les deux protagonistes se fixaient avant que le garçon ne détourne les yeux.

- Enfin, je cite l'exemple de Calvin mais je pourrais tout aussi bien parler de Vera qui s'est fait voler son hélicoptère radiocommandé et qui a également refusé de s'en plaindre.

- Ça va Jordan, on a compris ! s'exclama la fille désignée en rougissant jusqu'à la racine de ses cheveux. Ce n'est pas parce que toi tu les frappes que c'est mieux.

- Peut-être mais moi, je ne reste pas sans rien faire. Vous vous complaisez dans vos situations de victimes. Si vous pensez que c'est comme ça que vous allez vous en sortir vous vous plantez. Faire profil bas pour passer sous les radars ne signifie pas se laisser martyriser sans réagir ! s'enflamma la jeune fille. Tant que vous vous laisserez faire, ils continueront de venir vous emmerdez dès que vous aurez quelque chose qui leur plait. Et plutôt que de prendre le taureau par les cornes, vous préférez vous limiter, ne plus amener vos affaires à l'école. Vous êtes pathétiques.

- Tout le monde n'est pas une brute Jordan.

- Comme si c'était ce qui te gênait ! persifla-t-elle en réponse avant de continuer d'un ton doucereux. Dans ce cas, qu'est-ce qui t'empêche d'aller le dire aux adultes ? Ils sont là pour ça après tout. Tu ne te salirais pas les mains, ils se chargent du sale boulot.

Sur ce, Jordan fit volte-face avant de retourner sur leur banc et de s'y assoir en boule, menton sur ses genoux.

- Ça va ? demanda Jemma en s'asseyant à ses côtés.

- Ils m'énervent, grogna la fillette. Ils ne savent que se plaindre mais n'agissent jamais.

- Pourquoi tu ne vas pas le dire à la maitresse ?

- Ce n'est pas à moi de le faire. C'est à eux de se dire qu'ils en ont assez. Si je le dis, je ne ferais que repousser le moment où cela recommencera. Ensuite ils iront au lycée, puis à l'université et à chaque fois il y aura quelqu'un pour les prendre comme tête de turc. Le dire à la maitresse ne les aidera pas. Bien au contraire. C'est à eux de se bouger. Mais je ne sais pas comment les y pousser, soupira-t-elle.

Le duo la regarda, peiné.

Seule la sonnerie interrompit leur silence et ils rentrèrent en classe pendant que les quelques victimes de racket les ignoraient avec beaucoup d'assiduité.

- Mais vous êtes fâchés les uns contre les autres parfois ? Vous n'êtes pas tous copains ? demanda Leo avec un manque cruel de tact une fois assis sur sa chaise.

Jordan le regarda, surprise avant d'éclater de rire.

- Bien sûr que non. Mais nous avons quelque chose de fantastiques ici que les autres n'ont pas.

- L'intelligence ? demanda Jemma

- Certes. Mais ce n'est pas de ça que je voulais parler. Nous avons … un ennemi commun dan-ge-reux.

Elle hocha la tête, satisfaite de sa réplique.

- On ne peut pas se disperser en des comportements aussi ridicules que se faire la tête en public. Il faut rester grouppé.

Le duo hocha la tête en signe de compréhension. S'ils étaient plus portés sur la science, la recherche et ce genre de choses, Jordan était définitivement calée en comportements humains. Tellement qu'elle en était un poil flippante à toujours analyser les faits-et-gestes de tout le monde. Et aussi à rappeler que les autres ne les aimaient pas, et attendaient tels des fauves qu'une proie s'éloigne du troupeau.

La journée s'écoula ensuite calmement. Les tensions dans la classe semblaient s'être dissoutes d'elle-même et le cours de sport fut l'occasion de remarquer que la classe spécialisée ne faisait probablement pas assez de sport en dehors de l'école. Ou que Jordan en faisait vraiment beaucoup plus. Seule la menace de rester sur le banc si elle ne passait pas le palet aux autres la fit jouer de façon un peu plus collaborative et non plus en solo. Mais qui pouvait lui en vouloir en sachant qu'elle avait marqué une trentaine de points dès les premières minutes du match, driblant avec talent toute l'équipe adverse. Pas son équipe en tout cas.

oOoOo

La fin des cours arriva un peu trop vite au goût de May. Enfin, ce n'est pas exactement ce qu'elle pensait initialement mais cela se confirma très vite.

Tous les enfants avaient passés une excellente journée et Grant continuait de s'épanouir. Était-ce une bonne chose ? Très bonne question, se demanda May alors que le petit garçon entonnait pour la troisième fois Albuquerque Turkey, la chanson qu'il venait d'apprendre à l'école.

La situation s'aggrava lorsqu'elle dû lui faire essayer son kimono de karaté pour son premier cours qui aurait lieu le lendemain. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, le gamin s'échappa de sa chambre pour aller exhiber son « déguisement de ninja » à ses frères et sœurs. A la suite de quoi, Skye pleura qu'elle aussi voulait faire du karaté. D'âpres négociations furent entamées et fort heureusement Coulson arriva, détournant efficacement l'attention de la fillette.

Il eut donc droit au compte-rendu de la journée de chaque enfant, assez insignifiant pour les benjamins dont les évènements dignes d'être relatés se résumaient essentiellement à des jeux et des disputes, bien plus intéressant chez les deux aînés qui outre les exploits sportifs et judiciaire de leur nouvelle amie avaient été très fier de lui réciter les états des Etats-Unis classés par densité de population, de l'Alaska à Hawaï, de la toundra à l'exotisme du pacifique, qu'il connaissait bien après son séjour à Tahiti. Un vrai petit coin de paradis d'ailleurs.

Mais la journée n'était pas terminée, loin de là. Les enfants avaient peu, voire pas de devoirs, leur laissant ainsi beaucoup (trop) de temps à occuper.

Le point haut fut atteint peu avant le souper quand une bagarre éclata entre Grant et Skye, l'aîné souhaitant fermer, à la main de toute évidence, la bouche de sa cadette, qui ne comptait pas se laisser faire. Après tout, il avait appris une chanson, il la chantait ; elle l'avait apprise également, grâce à lui au passage. Mordicus, elle la chanterait aussi !

Au programme, des cheveux tirés, une morsure et des griffures à qui mieux mieux. Un bilan digne d'un cirque, concluront les deux agents une fois les enfants couchés.

Une fois les diablotins séparés ils eurent droit aux cris de Skye qui pleurait et aux geignements de Grant parce que « c'était sa chanson, et que d'abord c'est lui qui l'a appris à l'école, et qu'elle n'arrête pas de la chanter même quand il lui dit de se taire ».

Il eut bien évidemment droit à une réprimande en tant qu'aîné sensé être plus mature et capable de s'arrêter, et le petit garçon décida d'aller bouder dans un coin parce que d'abord ce n'était pas juste et que c'était SA chanson et pas celle de Skye.

Prudent, le duo resta soigneusement à l'écart des deux belligérants. Ce n'était pas le cas d'Ellie qui décida d'aller consoler Grant en lui faisant un câlin. Autant dire qu'elle se fit renvoyer sur les roses, ce qui valut à Grant un nouveau sermon qu'il prit tout aussi bien que le précédent. La benjamine eut plus de succès avec Skye qui se laissa faire et en profita pour lui conter tous ses malheurs entre deux hoquètements.

Fort heureusement, les journées devaient bien se finir à un moment ou un autre et après les douches, le repas et les histoires, tous les enfants furent enfin au lit.

oOoOo

Il est couché sur une table de massage, une serviette pliée en guise d'oreiller, une autre serviette blanche sous son corps. Le tissu est doux et moelleux, comme s'il n'a jamais été utilisé. Ce qui n'est pas impossible. Une plage de sable absurdement blanc s'étend à perte de vue, perturbée uniquement par les rouleaux d'écume venant s'y fracasser et les arbres exotiques qui l'ombragent par endroit ondulant leur longues palmes à chaque souffle de vent. L'odeur des embruns est omniprésente et emplit ses poumons à chaque respiration, une odeur iodée teintée toutefois de parfums floraux lui laissant un goût sucré en fin de bouche.

« C'est vraiment trop beau pour être vrai » soupire-t-il d'aise sans vraiment s'adresser à quelqu'un en particulier.

« Je sais » répond la jeune femme qui lui masse soigneusement le dos depuis un moment déjà. « C'est un petit coin de paradis ».

Et elle a bien raison. C'est exactement ce qu'il pense.

Coulson le sait. C'est un rêve. Un de ceux qu'il fait régulièrement bien que cela ne le dérange pas vraiment. Après tout, c'est vraiment un petit coin de paradis et quel mal y-a-t-il à rêver de bons souvenirs ? Des souvenirs où il n'a aucune responsabilité, où il profite simplement de la vie, sur une plage de Tahiti.

Comme à chaque fois qu'il revit ce moment, un serveur arrive sous leur cahute et lui propose une boisson qu'il décline poliment. Dans son état de relaxation, il serait probablement incapable de se saisir d'un verre et encore moins de boire sans s'étouffer.

Mais quelque chose dans ce décor pourtant familier ne va pas. Il le sent au plus profond de lui-même sans pouvoir pour autant mettre le doigt sur ce qui le gène.

C'est ridicule, il n'y a aucune raison de se faire du souci. Il est tranquille sur une plage se morigène-t-il. Il profite d'un massage sur une île paradisiaque et tout va bien. Sa vie de travail au S.H.I.E.L.D. semble l'avoir rendu un peu paranoïaque. C'est une bonne chose de faire une pause.

La sensation d'inconfort ne le quitte cependant pas. Il tente de ramener son bras sous son oreiller pour se reposer au lieu de creuser la question. Il faut vraiment décrocher du boulot. Il n'est pas question que le travail prenne le dessus y compris dans ses rêves et surtout pas celui-ci. Mais son bras ne bouge pas. Il réessaie. Il a peut-être rêvé l'avoir bougé ou du moins avoir tenté. Le membre n'esquisse pas le moindre mouvement. De même que son corps dans son intégralité.

Un long frisson parcourt son échine et il sent ses poils se hérisser tout le long de ses bras. Comme répondant au même frisson, son environnement semble brièvement trembloter puis carrément décaler avant de revenir à la normale. Un bref instant une image incompréhensible se superpose à sa vision et sans lui laisser le temps de comprendre, une vague de terreur pure le heurte.

oOoOo

Coulson se réveilla en sursaut avec un grognement rauque, en nage, au milieu du lit, les jambes emmêlées dans les draps, des fourmis dans le bras probablement d'avoir dormi dessus.

- Phil tout va bien ?

Il releva la tête. May le regardait depuis le canapé, l'air inquiète, déjà quasiment hors des couvertures.

- Oui, oui… Tout va bien. Tu peux te rendormir.

Elle se recoucha prudemment sans le quitter des yeux pendant qu'il se levait pour aller se rafraichir à la salle de bain.