Chapitre 25
Le lundi 11 novembre, May et Coulson levèrent les enfants comme d'habitude bien que la journée soit fériée.
Coulson décida de discuter avec les grands, tandis que May se chargerait des plus jeunes.
- Vous savez pourquoi aujourd'hui on ne va pas à l'école ? demanda l'homme après avoir rassemblé Léo, Jemma et Grant au salon.
Ils hochèrent la tête
- Tu peux me dire Grant ?
- C'est pour les gens qui sont mort. La maîtresse elle en a parlé à l'école.
- Hmmh, acquiesça-t-il. Vous voulez ajouter quelque chose Jemma ? Léo ?
- C'est un jour du souvenir en mémoire des soldats qui ont combattus pour défendre l'Amérique, développa Jemma.
- Oui c'est le jour des vétérans. Ça veut dire qu'aujourd'hui, on rend hommage à tous ceux qui défendent notre pays. On pense à eux et on leur dit merci.
- Et toi ? tu étais vétéran ? demanda Grant.
- Un vétéran c'est quelqu'un qui a servi dans l'armée, les marines, la Navy, l'air force ou les gardes côtes. Quand on arrête et qu'on a bien travaillé on est vétéran. On ne peut pas cesser de l'être. Mais pour répondre à ta question, non. Je ne suis pas un vétéran.
- Moi, je veux pas que tu meurs, lui répondit-il en se tortillant dans le canapé.
- Moi non plus Grant mais ne t'en fais pas, le rassura Coulson, touché du souci que se faisait l'enfant pour lui. On est en sécurité ici. Et puis s'il y a des méchants, Melinda et moi on te protégera. Enfin, surtout Mélinda comme c'est la plus forte, finit-il avec un clin d'œil complice.
Le petit garçon pouffa.
- A 11h, il y aura une cérémonie à Washington DC. Si vous voulez on peut la regarder un peu. Ça vous dit ?
Grant hocha vigoureusement la tête pendant que les deux autres enfants haussaient les épaules.
- Mme King a dit qu'il y avait une cérémonie à Milwaukee aussi, dit Jemma.
Coulson se tourna vers elle.
- Tu veux y aller ?
Elle haussa les épaules, pas particulièrement enthousiaste.
- On pensait ne pas y aller comme Skye et Ellie sont un peu jeunes mais si tu veux Melinda ou moi pouvons tout à fait vous y emmener.
- Non, c'est bon, s'excusa presque Jemma. C'est juste que la maîtresse l'a dit alors je l'ai répété.
Elle se mordit la lèvre. Elle n'aurait pas pu se taire !
- Oh. D'accord, pas de problème. Je comprends.
Il fit une brève pause avant de reprendre.
- Du coup, si vous voulez regardez la cérémonie, c'est à 11h et sans obligation.
- Moi je viens, s'exclama Grant.
- J'avais cru comprendre, rit Coulson en lui ébouriffant les cheveux.
Pendant ce temps, May était à l'étage avec Skye et Ellie pour leur donner une version simplifiée des faits.
- Aujourd'hui, on ne va pas à l'école.
Skye la regarda, la déception visible sur son visage.
- Mais pourquoi ?
- Aujourd'hui est un jour férié. Ça veut dire qu'il n'y a pas d'école et pas de travail, ajouta-t-elle, devançant Skye dans sa question. On est le 11 novembre et c'est le jour des vétérans. Ce sont des gens qui nous ont protégé. Aujourd'hui on leur dit merci. D'accord ?
- Merci dit Skye en se rapprochant d'elle pour lui faire un câlin.
May eut une petite grimace mais la laissa faire un instant avant de s'écarter.
- Merci Skye, mais moi je ne suis pas vétéran.
La fillette pencha sa tête sur le côté en signe d'incompréhension.
- Eh bien … commença May en cherchant comment elle pourrait formuler sa réponse. Dans le monde, il y a parfois des gens méchants. Et aux Etats-Unis il y a des personnes qui sont là pour nous protéger des méchants. Et quand ils ont beaucoup travaillé et qu'ils sont vieux on leur dit merci. Tous les jours mais aujourd'hui surtout.
- Pourquoi ? demanda Ellie.
- Eh bien, il y a eu une guerre. Les Etats-Unis se sont battus contre des méchants et la guerre s'est finie le 11 novembre. Avant on fêtait la fin de la guerre. Maintenant on fête la fin de toutes les guerres et on dit merci à ceux qui nous ont défendu.
- Il y a la guerre ? demanda la fillette.
- Très loin. Vraiment très très loin. A l'autre bout du monde. Les méchants ne peuvent pas venir jusqu'ici.
- Mais si les méchants ils viennent ?
Mince, elle aurait mieux fait de lui mentir et lui dire qu'il n'y avait plus de guerre.
- Les gens qui nous défendent les arrêteront et les feront partir.
- Mais s'ils reviennent ?
- Ils n'auront pas le droit, répondit May en essayant de lui retirer de la tête l'idée que des méchants pouvaient venir.
- Et s'ils viennent quand même ?
- Et bien c'est moi qui les ferai partir. Et s'ils n'obéissent pas… ils seront punis.
L'enfant la regarda hébétée.
- Punis. Très fort… Ils iront au coin, n'auront pas de dessert et iront se coucher sans histoire.
Les deux petites semblaient choquées.
- Mais ils vont être triste, murmura Ellie.
May avait vraiment envie de se cogner la tête contre un mur. Maintenant, elle allait vouloir aider les « méchants ». Pourquoi est-ce que tout devait être aussi compliqué avec les enfants ? C'était pas censé être plus simple ?
- Mais ils ne seront plus méchants après. S'ils font des bêtises c'est normal qu'ils soient punis. Non ?
Après un instant de réflexion, la benjamine imita son ainée et hocha timidement la tête en signe d'assentiment.
Quand elle redescendit et que Coulson lui demanda comment s'était passé l'explication, sa seule réponse dut « Sans commentaire ». Un petit rire lui répondit.
Un peu avant 11h, les enfants descendirent pour regarder la cérémonie, commentée par les deux agents. Les benjamines s'en désintéressèrent rapidement mais furent ramenées au salon pour la minute de silence qui fut observée bien que quelque peu laborieusement.
Les deux adultes occupèrent les enfants avec des activités liés au 11 novembre et finirent par jeter l'éponge pour les plus petites en saluant le courage des maitresses pour occuper tout à la fois une quinzaine de gamins ayant le temps d'attention d'un hamster. Ils finirent par mettre tous les enfants dehors afin qu'ils puissent s'aérer et surtout se défouler.
oOoOo
Le mardi 12 novembre au matin, Mary avait décidé de faire faire de la peinture à doigts aux enfants. Après les rituels du matin et la séance d'éducation physique, elle fit mettre à tous les enfants un tablier pour protéger leurs vêtements. Heureusement qu'elle avait son assistante sinon cette simple tâche aurait pu prendre beaucoup plus de temps. Chaque petit se retrouva vite face à un petit chevalet avec des pots de peinture posés sur la barre horizontale. Mary aimait ces moments où les enfants pouvaient laisser s'exprimer leur créativité. Alors bien sûr il fallait toujours être particulièrement attentif. Chaque fois, des enfants tentaient de goûter à cette nouvelle substance, se découvraient un intérêt pour la peinture corporelle en particulier sur leur voisin… Mais rien ne l'avait préparé à la situation qui lui tomba dessus cette fois-ci.
Les enfants avaient commencé depuis à peine cinq minutes lorsqu'elle entendit une faible plainte. Elle se tourna aussitôt vers l'émetteur de ce bruit et tomba sur Ellie, une fillette au passé trouble arrivée deux semaines plus tôt. La petite fille en question avait les yeux écarquillés, le souffle court et la mâchoire serrée, tremblait comme une feuille et essayait vainement de secouer son doigt pour en retirer la peinture. Après quelques secondes d'essais infructueux, elle s'effondra au sol, les mains sur les oreilles et commença à se balancer d'avant en arrière en se frappant les tempes. Immédiatement Mary s'accroupit à ses côtés, pris le doigts couvert de peinture contre son gré et l'essuya vivement sur le tablier. Pas de rougeur. Ça ne ressemblait pas à une réaction allergique.
- Hey, Ellie, tout va bien, regardes moi. Jennifer ! appela-t-elle avant de faire un signe de tête à son assistante pour qu'elle sorte les autres enfants qui avaient cessé de peindre.
- Ellie, appela-t-elle plus calmement en lui frottant le dos. Ecoutes-moi. C'est fini, il n'y a plus de peinture. Elle est partie.
Mais elle continua à hyperventiler et à se balancer en gémissant de plus en plus fort avant de se mettre à se griffer le visage plusieurs fois. Mary intervint alors en forçant les mains à l'écart de son visage. Déjà une griffure perlait de sang. Elle allait hausser le ton pour tenter de sortir la fillette de sa crise mais Ellie n'essayait plus de se blesser et se contenta lorsque ses bras furent relâchés de les ramener vers elle en silence pour recommencer à se balancer doucement.
- Qu'est ce qui s'est passé Ellie ? tenta de comprendre l'institutrice
-嘘 ! [Xū - Chut !] murmura la fillette en remettant ses mains sur ses oreilles et en se balançant plus fort. 嘘 ! 嘘 ! 嘘 ! continua-t-elle en frappant la paume de ses mains sur ses oreilles.
- D'accord, répondit la maitresse en levant les mains en signe de reddition.
Et elle se contenta de lui frotter le dos pendant les quelques minutes que l'enfant prit pour se calmer. Lorsqu'elle rouvrit ses yeux en grand, elle ne se balançait plus que faiblement. La maitresse lui prit la main et l'emmena aux toilettes pour les laver, retirer la peinture de ses cheveux et désinfecter la griffure avant de lui redonner sa peluche et de la laisser rejoindre les autres enfants qui jouaient dans la cour de récréation. Ces derniers considérèrent Ellie avec prudence avant de progressivement recommencer à jouer avec elle comme ils l'avaient fait moins d'une demi-heure plus tôt.
La journée s'écoula ensuite lentement pour Mary et Jennifer qui voyaient la petite fille se frotter régulièrement le doigt et recommencer à se balancer en craignant une nouvelle crise.
Celle-ci arriva pendant la sieste, alors qu'Ellie avait découché comme à son habitude.
- Qu'est-ce qu'il y a Ellie ? Parle-moi, demanda Mary en la voyant commencer à se balancer contre le mur quitte à le heurter de sa tête, le poing dans la bouche comme pour tenter d'étouffer ses gémissements de détresse.
-我想回家 [Wǒ xiǎng huí jiā - Je veux rentrer à la maison], murmura la petite en retirant son membre de sa bouche avant d'enserrer ses jambes pliées dans ses bras.
- Je suis désolée Ellie, je ne comprends pas le chinois.
-我想象宝贝. [Wǒ xiǎng xiàng bǎobèi - Je veux bébé Siam]
En désespoir de cause, la maitresse attrapa la peluche de l'enfant qui trainait à portée de main et la donna à la fillette. Cela ne stoppa pas les balancements mais les gémissements diminuèrent jusqu'à s'arrêter et sous l'impulsion de l'institutrice, Ellie commença à jouer au lego.
Enfin, l'heure des départs arriva et Mary en était plus que soulagée. Lorsqu'elle vit Mme Smith, la mère d'Ellie entrer, elle la salua et se dirigea vers elle. Elles allaient avoir une petite discussion.
- Bonjour Mme Smith.
- Bonjour … May plissa les yeux. Il y a eu un problème avec Ellie ?
L'institutrice la regarda, surprise de sa perspicacité.
- Oui. Il y a eu un incident ce matin pendant l'atelier peinture…
May se tendit et lui fit signe de continuer.
- Et j'imagine que vous ne savez pas si elle a déjà eu ce type de réaction par le passé, supposa la maitresse après avoir raconté les évènements de la journée à la mère.
- Absolument pas. Vous savez à quoi cela peut être ?
- Pas vraiment. On pourrait supposer que c'est la texture qui l'a gêné mais sa réaction a tout de même été un peu extrême.
Elle s'arrêta un instant.
- Est-ce qu'elle a déjà eu des comportements … comment dire … Est-ce qu'elle a déjà montré des signes pouvant laisser supposer une forte sensibilité, ça peut être à la lumière, au bruit, à la température, … des émotions très fortes, des réactions excessives.
May chercha dans ses souvenirs de ces dernières semaines des éléments pouvant répondre à ses critères. Le « non » qu'elle s'apprêtait à dire fut progressivement engloutit par ces petits moments qui lui avait paru jusque-là assez anodin : Ellie se bouchant les oreilles au magasin, dans la rue à Halloween, en traversant la foule d'enfants à l'Edison School, Ellie grimaçante plissant exagérément les yeux en montant l'escalier après le film du samedi soir ou en sortant de la salle de cinéma malgré la lumière tamisée…
- Peut-être au niveau de la luminosité et du bruit.
- Oui, j'ai aussi remarqué qu'elle avait tendance à rester dans les coins calmes de la classe ou de la cour de récréation.
- Et qu'est-ce que ça voudrait dire ?
- Et bien ça pourrait être de l'hypersensibilité. Bien sûr ça reste à voir avec un spécialiste mais ça y ressemble quand même bien.
- D'accord … Vous semblez préoccupée
Mary sortit de ses pensées et la regarda.
- … je pensais à quelque chose depuis … eh bien… presque depuis l'arrivée d'Ellie…
- Je vous écoute
L'institutrice rassembla ses pensées.
- J'ai pu remarquer au cours de ces dernières semaines qu'Ellie était une petite fille très intelligente. Elle comprend vite les nouveaux concepts, plus vite que tous ses camarades, elle n'a pas besoin d'avoir deux fois la consigne, elle a une très bonne mémoire … tenez, vendredi dernier on a commencé une nouvelle comptine. Lundi elle s'en rappelait intégralement. C'est tout juste si quelques autres enfants se souvenaient de l'air ! Elle fait preuve d'une grande maturité … D'un autre côté, elle ne va pas vers les autres enfants. Ils viennent à elle. Et bien sûr le fait qu'elle ne fasse pas de sieste et que cela ne semble pas l'affecter joue en sa faveur.
May hocha la tête.
- Je vois où vous voulez en venir. Et vous nous conseillez quoi ?
- Vous voyez ?
- Les deux aînés viennent d'être transférés en classe spécialisée.
- Oh. D'accord, sourit la maitresse. Dans ce cas ça vous fait probablement un troisième enfant atypique.
L'agent avait bien envie de lui répondre que non, elle en avait cinq mais elle s'en abstint.
- Si vous voulez vraiment en être certaine, je ne peux que vous conseiller de consulter un spécialiste. En attendant à moins que vous souhaitiez la placer dans un institut spécialisé, je peux tout à fait la garder dans ma classe et m'assurer qu'elle soit bien stimulée et ne s'ennuie pas.
- Je pense que ce serait mieux.
- Je suis d'accord. Ça ne fait que quelques semaines qu'elle est là. Un peu de stabilité ne peut pas lui faire de mal.
Elles se saluèrent et May partit à la recherche d'Ellie. Elle la trouva dans un coin de la classe se balançant sur une chaise pendant que Nathanaël et Maeve s'amusaient sur la cuisinière à côté d'elle.
- Ellie ? l'appela la femme.
La fillette releva les yeux vers elle, sa main dans la bouche (ça faisait longtemps se dit l'agent) et agrippée à son éléphant comme si sa vie en dépendait. Aussitôt elle se leva pour se coller contre ses jambes et May se pencha pour la prendre dans ses bras et pu de ce fait, voir les griffures sur le visage enfantin.
- On rentre à la maison ?
Et elle hocha fébrilement la tête.
