Dans le chapitre précédent : Après avoir sauvé Akira de la tentative d'assassinat d'Iverson, Naomi l'a emmené chez elle. Elle a invité Karen et Eli et leur a fait part de sa théorie sur ce qui était vraiment arrivé au trio de la Garnison : un enlèvement extraterrestre.

Dez fait peu de progrès pour innocenter Thace, et l'insistance de Prorok ne l'aide en rien. Elle a réussi à obtenir l'accès aux dossiers confidentiels qu'épluchait Thace et a commencé à chercher un moyen de trouver la personne qui l'a piégé.

Pendant ce temps, les scientifiques de la team Voltron ont du mal à déchiffrer les mécanismes du bras de Shiro, mais Pidge est venu∙e à bout des notes de recherche de Vel-17 et y a trouvé une référence à un labo de recherche sur les robeasts sur la planète Maorel. Shiro, Allura, Pidge et Lance ont pris Black et Green pour infiltrer la base et y chercher des informations, mais avant qu'ils ne puissent trouver quoi que ce soit, leur présence fut remarquée.

Note de l'auteur : Ce chapitre requiert un avertissement spécial pour violence. Pas de gore, au pire vous aurez du sang, mais il y a des références à de la torture et à la mort de personnages secondaires plus… importantes que d'habitude.

Pour passer (la discussion de) la mort de personnages secondaires, passez la scène qui commence par « L'air semblait s'être échappé des poumons de Shiro ».

Pour passer (la référence à) la torture, arrêtez de lire à partir de « Le cinquième jour » et sautez le reste de la scène (c'est la dernière du chapitre).

Petit avertissement pour une possible dysphorie de genre (brève mention du binder d'Akira) dans la première scène. Passez au besoin le paragraphe qui commence par « Akira leva les yeux au ciel ».


Chapitre 13

Hypocrisie

Notes de recherche du Projet Robeast

Entrée #1.1

Deux ans avant le retour de Voltron

Note sur la quintessence et la Q-synthétique :

La quintessence est la source de la vie. C'est l'une des premières choses qu'un enfant apprend au commencement de son éducation. Tout être vivant consomme de la quintessence et tous, avec très peu d'exceptions, en produisent bien moins qu'ils n'en ont besoin pour survivre. Les planètes habitables, parfois appelées « planètes de vie » ou « planètes vitales », sont celles qui génèrent assez de quintessence pour soutenir leur écosystème. La seule espèce connue pour produire un excès de quintessence est le Balméra, une créature spatiale massive qui fournit les cristaux utilisés par la plupart des technologies impériales.

Pendant des millénaires, nos scientifiques et druides ont cherché un moyen de synthétiser la quintessence à partir d'autres matières organiques pour mettre fin à notre dépendance aux Balméras. Le climat économique, les politiques inter-espèces et les ramifications écologiques des opérations minières endémiques ont contribué à la pénurie de cristaux pour vaisseaux de guerre, nécessaires à l'entretien et l'expansion de l'armée galra.

La Q-synthétique a vu le jour durant l'initiative CORE trois années standards plus tôt, en l'an impérial 9871, suivant l'isolation de l'enzyme bal-q II du tissu nodal du Balméra T-32-Ket. Des cobayes se sont vus administrer des doses journalières de Q-synthétique dans un espace dépourvu de quintessence et bien qu'aucun n'ait subi les effets psychologiques attendus d'une privation prolongée, un état de décomposition physique accélérée proportionnelle au dosage reçu a été observé. Le sujet 17, du groupe ayant reçu le dosage le plus élevé, a pu accéder à distance aux verrous biométriques de sa cellule et a tenté de s'échapper. Elle est morte peu après sa recapture, mais l'incident a mené à souligner des capacités technopathiques chez les cobayes sous haut dosage. Malheureusement, aucun n'a survécu plus de vingt cycles solaires, ce qui minimise l'application pratique de ces découvertes.

Nous avons émis l'hypothèse que la quintessence naturelle contient des composants secondaires absents de la Q-synthétique. Des recherches complémentaires sont menées pour les identifier, mais ici sur Maorel, l'objectif est d'étudier les effets de la formule actuelle sur des cobayes, de mitiger les dommages physiques et d'intégrer les capacités technopathiques à nos forces militaires.


Eli était le seul à croire la théorie de l'enlèvement extraterrestre de Naomi. Il n'en tenait pas rigueur à Karen et Akira ; ils avaient tous les deux l'esprit pratique, ce n'était pas pour rien que Karen était avocate et Akira quasiment un soldat. Même s'ils voulaient croire de tout cœur que leurs proches allaient bien, ils ne se laisseraient pas convaincre par une théorie tirée par les cheveux.

Quelques mois plus tôt, quand Karen l'avait approché après la messe commémorative de Hunk pour lui parler de sa volonté de découvrir la vérité, Eli était exactement comme eux. Mais une fois qu'il avait commencé à croire à ces théories du complot, c'était devenu difficile de s'arrêter. Il avait refusé d'aider Karen au départ parce qu'il avait craint qu'ouvrir cette porte l'empêcherait de faire la paix avec la mort de Hunk.

Il avait peut-être eu raison de s'inquiéter, parce qu'il se retrouvait à considérer sérieusement la possibilité d'un enlèvement alien au lieu de chercher à tourner la page.

Il ne pouvait pas s'en empêcher. C'était une théorie étrangement convaincante.

Certes, les preuves de Naomi étaient minces. La vidéo du soi-disant vaisseau extraterrestre décollant le matin suivant l'accident, quelques photos d'un étrange engin dans le ciel près de la Garnison, une étoile violette visible juste avant l'aube le lendemain, ce que Naomi prétendit être la lumière d'un réacteur, d'une arme ou d'un genre de trou de ver. Et il y avait bien entendu la fameuse « transmission ».

Akira boitilla dans la cuisine des Holt tandis qu'Eli relançait l'enregistrement et il secoua la tête.

— T'es encore en train d'écouter ça ?

Eli lui fit signe de se taire. Akira soutenait depuis le début que l'enregistrement était faux (« C'est juste une transmission déformée d'un pays étranger, pas d'aliens ! »), mais Eli en avait trouvé d'autres en ligne, certains datant de plus d'un an. Si c'était un canular, il durait depuis longtemps, ce qui était étrange pour le peu d'attention qu'on lui avait accordée.

Le lendemain de la tentative d'assassinat d'Akira, ils s'étaient tous mis d'accord pour se regrouper chez Karen. Ce n'était pas qu'ils ne faisaient pas confiance à Naomi ; elle avait sauvé la vie d'Akira, après tout, et elle savait déjà comment les trouver de toute manière.

Ils se sentaient simplement plus en sécurité sur un terrain familier. Naomi restait convaincue qu'Iverson ne chercherait pas à tuer Karen ou Eli (à moins d'être vraiment désespéré) parce qu'il craignait la réaction du public, mais elle leur avait avisé de faire profil bas. Elle-même était retournée à la Garnison. Akira s'étant fait prendre, elle était désormais leur seule source d'information.

C'était ça qui mettait Karen à cran et Eli ne savait pas si c'était parce qu'elle pensait que Naomi allait délibérément leur fournir de fausses informations ou qu'elle ne saurait pas distinguer le bon du mauvais.

L'enregistrement prit fin et Eli se radossa et s'étira.

Akira, désormais installé en face de lui avec un bol de céréales, haussa les sourcils.

— Tu ne penses pas sérieusement que ton neveu a été enlevé par des aliens.

— C'est une possibilité, dit Eli d'un ton neutre, et tu aurais dû me laisser te prendre les céréales.

Akira leva les yeux au ciel. Il portait les vêtements de Matt, trop petits pour lui et un peu serrés au niveau du torse et des épaules. Au moins, Naomi était retournée dans ses quartiers à la Garnison pour lui rapporter son meilleur binder, un geste qui avait rendu Eli un peu plus enclin à lui faire confiance et Akira plus méfiant.

— Ma cheville va bien, Eli, dit Akira. Encore quelques jours et je n'aurai plus besoin de la bander.

Il ne mentionna pas son épaule, remarqua Eli, ce qui était une rare démonstration d'honnêteté. Ce n'était pas possible de se remettre d'une blessure par balle en un jour et demi, même avec tout l'entêtement du monde. Eli secoua la tête.

— Tu devrais te reposer quelques jours.

Akira sourit d'un air espiègle.

— Si je fais ça, tu vas trouver le moyen de nous mener dans le désert pour entrer en contact avec les aliens au vaisseau bleu.

— C'est ça, rigole tant que tu peux, fit Eli en secouant la tête. Réjouis-toi que je ne te force pas à t'asseoir devant toutes les preuves que j'ai trouvées en ligne.

— Des preuves ? (Akira s'appuya la joue sur sa main.) Ça, ça m'intéresse.

— Patience, dit Eli. J'ai des millions de photos et de vidéos et deux douzaines de clips audio comme celui que Naomi nous a montré. Et aussi des rapports de personnes mystérieusement disparues. Mais j'ai encore du chemin à faire avant de décider si c'est la vérité ou juste une théorie très populaire.

— Au moins, tu n'as pas complètement perdu la raison, fit une nouvelle voix.

Karen laissa tomber son attaché-case sur une chaise vide en entrant dans la pièce, puis s'arrêta pour enfiler ses chaussures de travail. Elle avait l'air hagard. L'appel de Naomi l'avait tirée de son bureau en avance la veille et elle avait rattrapé ses heures jusqu'à tard dans la nuit. Elle mit son manteau et accepta le bagel qu'Eli lui offrit pour la route.

— Je t'en prie, essaie de ne pas te perdre dans tes théories bancales en mon absence.

Eli sourit.

— Je ne te promets rien.

— Hmm.

Karen lui rendit un sourire crispé, mordit dans son bagel et agita la main par-dessus son épaule en se dirigeant vers la sortie.

Alors que la porte d'entrée se refermait derrière elle, Akira engloutit le lait sucré au fond de son bol. Quand il eut terminé, il le reposa dans un bruit sourd.

— Alors, c'est quoi le plan pour aujourd'hui ?

— Faire des recherches, sensibiliser plus de personnes, faire des vagues… (Eli bâilla.) En gros, me servir d'Internet pour rendre la vie d'Iverson misérable. Tu peux m'aider si tu veux, mais je pense que t'as plus que droit à quelques jours de repos.

Akira hocha la tête, l'air pensif.

— En fait…

— Ouais ?

Akira hésita, tapotant des doigts sur la table.

— Je me disais… et si je racontais mon histoire ? Comme Karen a parlé de sa famille.

Eli sourit.

— Je pense que ça foutrait un gros caillou dans la chaussure d'Iverson, si c'est vraiment ce que tu veux.

— Oui.

— Génial.

Eli se leva, puis hésita. Il était huit heures et demi au Nouveau-Mexique, cinq heures et demi à Hawaii. Lana était sûrement déjà levée, se préparant pour un jour d'école. S'il l'appelait maintenant, ils n'auraient pas le temps de se plonger dans tout ce qu'il voulait raconter à ses sœurs.

Il pouvait avoir une petite conversation maintenant, juste histoire de tâter le terrain, puis remettre à ce soir une discussion plus longue et épuisante.

— Donne-moi vingt minutes, dit-il à Akira. J'ai un appel à passer.

Une fois dans la chambre de Pidge, où il pouvait à la fois préserver son intimité et respecter celle de Karen, Eli sortit son portable. Il composa le numéro de Lana, hésita, puis passa l'appel.

— Un peu tôt pour une conversation, tu ne penses pas ? dit Lana quand elle décrocha.

Eli sourit à l'entente de sa voix, joyeuse et chaleureuse malgré son agacement feint. La plupart de leurs conversations depuis le mémorial avaient été teintées de larmes.

— Désolé, dit-il. Je voulais te parler avant que tu partes travailler. Akani est là ?

— Elle dort encore, dit Lana. On a eu un problème avec une facture hier et elle a veillé tard.

Eli fit un son pour indiquer qu'il l'avait écoutée. Il essaya d'avoir l'air décontracté en cherchant les bons mots, mais Lana avait de bonnes oreilles, comme d'habitude.

— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.

Poussant un soupir, Eli s'assit au bord du lit de Pidge et fixa le poster sur le mur, un fil de code binaire qu'Eli était incapable de déchiffrer.

— Tu as écouté les nouvelles concernant la Garnison ces derniers temps ?

— La Garnison ? répéta Lana d'une voix tranchante. Eli, je pensais qu'on s'était mis d'accord pour ne plus parler de ces gens-là.

— Je sais, je sais. Lana, écoute–

Elle souffla.

— Ok, oui. J'ai vu quelque chose en ligne l'autre jour, à propos d'une jeune femme qui a disparu alors qu'elle leur rendait visite ? Je ne sais pas, Eli, comme je te l'ai dit, j'essaie de faire la sourde oreille quand le sujet est abordé.

Eh bien, au moins les nouvelles ne l'avaient pas alertée.

— Je connaissais cette jeune femme.

Lana se tut. Même les mouvements qu'il pouvait entendre en toile de fond alors qu'elle se préparait pour la journée s'étaient arrêtés.

— Quoi ?

— Cette jeune femme. Elle s'appelait Val Mendoza. Tu vois le pilote de Hunk, Lance Mendoza ? C'était sa cousine.

— Eli… dit Lana sur un air d'avertissement. Où veux-tu en venir ?

Eli se demanda ce qu'il devait lui dire. Il aurait le temps de lui raconter toute l'histoire plus tard, mais il ne l'avait pas appelée juste pour contourner la question entièrement. Il soupira.

— Je suis resté en contact avec les familles des autres élèves officiers, dit-il. Celles de Lance et Pidge. On pense que ce n'était pas qu'un accident. On pense que la Garnison en est responsable. (Il entendit Lana prendre une inspiration, prête à se déchaîner, et il s'empressa de poursuivre.) Val essayait de découvrir la vérité, mais elle a disparu.

Eli, dit Lana, la voix tremblante. Si tu m'appelles à six heures du matin pour me dire que tu es sur le point de te faire tuer, putain, je te jure que je saute dans l'avion immédiatement pour t'étrangler.

Avec un rire, Eli s'allongea sur le lit.

— Ça n'a rien à voir, Lana, dit-il, bien que ce n'était pas tout à fait vrai.

L'attaque contre Akira avait secoué Eli. Avant, il s'était dit qu'il pouvait garder Lana et Akani à l'écart, les protéger du trouble émotionnel de son enquête. Désormais, il ne voulait pas qu'elles perdent quelqu'un d'autre sans avoir l'occasion de faire leurs adieux.

— Alors pourquoi tu m'appelles ? Pourquoi maintenant ?

— On commence à faire des vagues, Lana, dit-il. Je ne voulais pas que tu apprennes de quelqu'un d'autre que je me suis lancé dans une vendetta personnelle contre Iverson.

— On a tous une vendetta personnelle contre cet homme. Même Akani. Qu'est-ce que tu comptes faire ?

— C'est une histoire terriblement longue, Lana. Appelle-moi quand toi et Akani avez le temps de parler, d'accord ?

Il pouvait entendre le froncement de sourcils de Lana dans le silence qui suivit.

— Très bien. T'as intérêt à répondre.

— Je le ferai, promit-il. Passe une bonne journée, Lana.

— Ne fais rien que je ne ferais pas moi-même, répondit-elle, raccrochant avant qu'Eli n'ait fini de rire.


Coran se frotta les yeux, surveillant le déroulement de la bataille depuis le poste de commande. Tev, un des réfugiés galras qui s'étaient portés volontaires pour aider sur la passerelle en cas de combat, contrôlait leur artillerie, repoussant les ennemis qui s'étaient élevés de la surface de Maorel quand les paladins avaient déclenché l'alarme. Zelka se tenait de l'autre côté de la passerelle, faisant état des dégâts et repérant pour lui de nouveaux angles d'attaque.

Matt, Keith, Hunk et Shay avaient déjà rejoint leurs lions, leur fatigue mise de côté pour le moment, comme celle de Coran. Il savait que son esprit n'était pas aussi clair qu'il ne le devrait. Il avait passé plusieurs heures par jour à aider Matt et Hunk avec le bras de Shiro, d'autres à montrer à Zelka comment réparer et entretenir les circuits du château. En retour, elle avait transmis ce savoir à d'autres réfugiés, ce qui rapportait enfin ses fruits, bien que plus tard que Coran ne l'avait espéré.

En plus de ses tâches habituelles, ces nouveaux projets lui avaient à peine laissé le temps de respirer ou de tenir compagnie aux paladins ces derniers jours, à l'exception de Hunk, Matt et Allura.

Et maintenant, cette mission leur tombait dessus. Coran secoua la tête pour se remettre les idées en place, grimaçant en voyant que les scanners détectaient l'arrivée de nouvelles frégates lourdement blindées. Il savait qu'un laboratoire de recherche sur les robeasts devait être bien gardé, mais il ne s'était pas attendu à tout ça. Il y avait assez de chasseurs pour remplir trois vaisseaux de guerre et les frégates étaient dotées d'armes bien plus puissantes que d'habitude.

S'il s'était retrouvé seul sur la passerelle, il aurait été rapidement submergé, surtout sans le support des lions rouge et jaune qui étaient partis créer une porte de sortie pour leurs camarades. Pour l'heure, la victoire était loin d'être assurée.

— Préparez-vous, dit-il à Tev et Zelka, prenant lui aussi le contrôle de ses canons. La bataille va être rude.


— Ça en est où, Pidge ?

La voix de Lance était aiguë et tendue. Pidge serra les dents.

— Je fais aussi vite que je peux, Lance, fit-iel sèchement. (L'alarme s'égosillait toujours au-dessus d'eux, lui perçant les tympans, mais iel n'avait pas le temps de pirater le système de sécurité pour l'arrêter.) J'ai presque– Oh, quiznak.

— Ça, ça n'augure rien de bon, marmonna Shiro.

Pidge fit la grimace, mais se retira des contrôles des portes pour en revenir à son projet initial : extraire les notes de recherche du labo.

— Ben… ça pourrait être pire ?

— Hé, euh, les gars ? dit Hunk. Les scanners détectent un gros truc qui est sorti de la base. C'est pas… un de vos lions ? Par hasard ?

— Pardon, Hunk, dit Pidge. Un des robeasts a décollé avant que je finisse de fermer les portes. Les autres sont tous bien enfermés, mais… (Une explosion se fit entendre dans son oreillette et Pidge sourcilla.) Pardon.

Keith grogna.

— On s'en occupe. Pas vrai, Hunk ?

— Euh…

— Ça veut dire oui, dit Matt. Ça va, Shay ?

La réponse de Shay fut encore moins éloquente que celle de Hunk, une plainte timide couverte par les cris de Hunk et les lasers qui sifflaient au loin.

Entre deux tirs, Lance jeta un regard à Pidge par-dessus son épaule. Iel grimaça et pria l'extraction d'aller un peu plus vite.

— Accrochez-vous les gars, dit-iel. Je copie les dossiers, là. Dès que c'est fini, on vient vous aider.

S'en retournant aux sentinelles qui tentaient de se glisser dans la salle d'archives, Lance ricana :

— En espérant qu'on arrive à sortir.

— Hé, tu peux toujours me rejoindre dans les conduits d'aération si tu veux. Tu es assez maigrichon.

Les tirs de Lance s'arrêtèrent un instant, mais Pidge ne chercha pas à voir sa réaction. Il se reprit bien vite et se concentra à nouveau sur le combat.

— Tu sais, t'es une sacrée peste, Gunderson.

— Tu peux parler, rétorqua-t-iel en souriant.

Une tête de sentinelle coupée, son cou fondu dans un mélange de métal indescriptible, rebondit sur la console près de Pidge, qui sursauta. Lance ricana et Pidge lui tira la langue en arrêtant manuellement quelques programmes lancés sur l'ordinateur principal, espérant que cela fasse avancer la barre de progression un peu plus vite.

— Trente-huit pourcents, annonça-t-iel. C'est presque la moitié, pas vrai ?

Lance plongea derrière la porte pour éviter une salve de lasers.

— Je croyais que t'étais un génie en maths.

— Ça s'appelle de l'optimisme.

— C'est ça. (Lance attendit la fin de l'assaut, puis rejaillit pour leur rendre la pareille.) Dans ce cas, j'ai presque fait une brèche dans leur formation, là.

— Génial. Trente-neuf pourcents.

Lance grogna.


Shiro écoutait les chamailleries de son équipe d'une oreille en essayant de se diriger dans les couloirs sinueux du laboratoire. Lui et Allura avaient dû quitter le couloir principal pour éviter un mur de soldats galras et cela faisait cinq minutes qu'ils essayaient de retrouver leur lion.

Le problème, c'était qu'ils s'étaient perdus et que leurs amis étaient trop occupés avec le robeast pour les aider à se repérer.

— On est toujours dans le même bâtiment au moins ? demanda Shiro à Allura sans s'arrêter, Roswell les devançant pour tirer des petits lasers sur les rangées de gardes.

C'était bien que Pidge ait réussi à piéger les robeasts dans leurs hangars (certains devaient être prêts au combat ou assez complets pour poser problème), mais il y avait encore des centaines de gardes grouillant dans l'installation, cherchant des intrus à exterminer.

Allura grogna, jetant une sentinelle comme un poids pour dégommer un groupe de soldats devant eux. Shiro plongea au milieu des sentinelles désorientées et des Galras effrayés par le projectile robotique, abattant une demi-douzaine d'ennemis avant qu'ils ne se regroupent et le force à reculer.

— Je ne sais même pas à quel étage nous sommes, admit Allura, prenant un nouveau tournant.

Elle avait pris sa forme galra et se servait d'une porte de métal comme bouclier, absorbant les lasers qu'on leur tirait dessus. Shiro utilisait aussi son bouclier pour parer les attaques venant de derrière, mais ce n'était pas aussi efficace que l'approche d'Allura.

Ils changèrent de couloir pour éviter une rangée de sentinelles droit devant, mais se retrouvèrent bloqués par d'autres gardes. Ceux qui les poursuivaient arrivèrent derrière eux, coupant leur retraite.

Shiro et Allura échangèrent un regard, puis Allura se glissa par une porte voisine.

La pièce qu'ils trouvèrent était étrangement sombre, éclairée seulement par une série de tubes alignés contre le mur du fond… chacun contenant un corps vêtu de haillons violets familiers. Shiro s'arrêta net en les voyant, oubliant où il se trouvait jusqu'à ce qu'Allura l'empresse de se bouger pour qu'elle puisse barricader l'entrée.

Shiro fit un pas de côté, engourdi, et se frotta le nez. Il ne se rendit compte de son geste que lorsque ses doigts effleurèrent le bord de sa cicatrice et il se força à s'arrêter.

Allura, qui empilait des caisses, des tables et tout ce qu'elle pouvait trouver dans les alentours, le percuta.

— Pourquoi tu– ?

Elle s'interrompit au milieu de son reproche et il se demanda s'il avait l'air aussi secoué qu'il le ressentait.

— Shiro ?

Shiro ferma les yeux, essayant de bloquer les images qui demandaient son attention. Des cellules à barreaux plongées dans des ombres violettes. Les visages décharnés et cireux de ses camarades de prison. Un lit fin et dur et une cuvette dans un coin, le luxe accordé au Champion.

Une main sur son bras le fit sursauter et il cligna des yeux. Allura le fixait avec un air inquiet mal dissimulé et Shiro sentit son visage le chauffer.

— On dirait qu'on a trouvé les prisonniers, dit-il, passant devant Allura avant qu'elle ne puisse lui demander s'il allait bien.

Elle le prit par le bras, serrant un peu quand il essaya de se dégager. Quand il pivota pour la fusiller du regard, elle leva doucement la main pour couper son intercom. Elle aurait pu le faire mentalement, bien sûr, mais elle voulait qu'il en témoigne.

Personne ne nous écoute, lui disait-elle. On est que tous les deux.

— Ce n'est rien de nouveau, dit-il brusquement. C'est juste que… Voir ces personnes comme ça me rappelle quand j'étais prisonnier. (Il se tourna vers Allura et serra les dents.) Je vais bien.

Allura resta silencieuse un moment.

— Je vais laisser glisser pour le moment, mais juste parce que nous sommes en pleine mission. Une fois rentrés…

Elle enfonça un doigt dans son torse, ce qui était d'autant plus intimidant avec son apparence galra, puisqu'il devait lever la tête pour rencontrer ses yeux jaunes. Quelque chose en lui voulait se dérober en tressaillant. Au lieu de ça, Shiro plaça une main autour de son doigt et tenta un sourire.

— Je sais, je sais. On s'est promis de se soutenir l'un l'autre.

— Alors tu m'en parleras quand tout sera fini ?

— Oui, acquiesça-t-il.

Avec un peu de chance, elle aurait oublié d'ici là.

Allura hocha la tête et ils se tournèrent pour examiner le mur de conteneurs. Chaque tube faisait trois mètres de haut et peut-être un mètre de large, une vitre orangée laissant voir l'intérieur à l'avant. Il y avait trois rangées, celle du dessus frôlant le plafond, et chacune s'étendait d'un mur à l'autre au fond de la pièce. Il y en avait trente-six au total, chacun contenant un prisonnier.

Certains d'entre eux affichaient de nombreuses modifications cybernétiques, d'autres très peu. Ils avaient tous un réseau de fils ancré à leur crâne comme un casque EEG (1) fait d'un métal argenté. Les tubes contenaient un liquide dans lequel flottaient les prisonniers, les yeux fermés, le nez et la bouche couverts par des masques connectés à des réservoirs d'oxygène à côté de chaque conteneur.

— Tu penses qu'ils font tous partis du projet Robeast ? demanda Allura d'une petite voix.

Shiro fit non de la tête en frémissant.

— Il n'y a pas autant de robeasts dans ce labo.

Allura s'approcha des conteneurs, jetant un bref regard par-dessus son épaule à la porte martelée par les gardes à l'extérieur. Sa barricade tremblait, mais tenait bon.

— Shiro, regarde.

Shiro suivit son geste jusqu'à un prisonnier au deuxième rang. Il avait un long cou et la peau écailleuse, lui donnant l'impression de faire face à une girafe reptilienne, si tant est qu'une girafe ait quatre yeux globuleux et de longs bras à plusieurs jointures qui gigotaient tandis que des doigts délicats caressaient la vitre.

Soudain, Shiro reconnut la créature.

— Il ressemble au robeast qu'on a vu tout à l'heure.

— Je sais. (Allura tordit le cou, observant le mur.) Ces prisonniers servent peut-être de modèle aux druides qui créent les robeasts. Ils peuvent peut-être même les contrôler, si ces choses peuvent l'être.

L'estomac de Shiro se retourna. Il décolla son regard des prisonniers et chercha un panneau de contrôle dans la pièce. Les mots d'Allura au château-vaisseau résonnaient dans ses oreilles. Ce n'est pas une mission de sauvetage. Shiro était complètement d'accord avec elle ; la mission était déjà assez risquée sans avoir à jouer les héros. Mais maintenant qu'il se trouvait là, face à d'autres victimes de Zarkon…

— Il faut qu'on les sorte de là, dit-il.

Il se tourna vers Allura, s'attendant à être contredit, mais elle lui rendit un regard triste.

— Je suppose qu'une faible chance vaut mieux que rien, dit-elle.

Shiro sourit, souhaitant s'être retrouvé dans le lion noir pour qu'Allura puisse ressentir sa gratitude.

— Ouais, fit-il. Allons-y.


Hunk poussa un cri en évitant le bras serpentin du robeast qui fonçait sur lui. Un flot interminable de chasseurs s'élevait de la surface et fourmillait autour d'eux, à peine amoindri par les efforts de Coran et de Tev à bord du château-vaisseau. Hunk aurait voulu les rejoindre pour les aider à se débarrasser des chasseurs, les garder à l'écart, minimiser le trouble dans lequel devaient se trouver les réfugiés du château.

Malheureusement, lui et Red devaient s'occuper du seul robeast qui avait réussi à échapper au confinement de Pidge.

— Comment cette créature peut-elle être aussi rapide ? grogna Shay en s'accrochant au siège de Hunk.

Le robeast venait de les balancer un peu plus loin et il n'y avait que les générateurs de gravité de Yellow qui empêchaient Shay de finir assommée contre un mur.

Hunk avait envie de lui répondre, certainement par une longue diatribe décousue, que chaque robeast qu'ils affrontaient semblaient plus forts, plus rapides, plus intelligents et plus rusés qu'ils ne s'y attendaient, comme s'ils faisaient partie d'une conscience collective qui tirait des leçons de chaque combat…

…Mais il était trop occupé à essayer de survivre pour se rappeler comment parler.

— Purée, marmonna Matt. Cette chose ne va pas nous laisser respirer, hein ?

Le lion rouge évita une autre attaque du robeast, plongeant vivement sous l'un de ses bras. Le monstre ressemblait vaguement à un poulpe géant dont les tentacules avaient été transformées en moulin à vent métallique mortel. Il bougeait par petits contrecoups avant de foncer subitement et de frapper tout ce qui se trouvait assez près de ses appendices. Matt et Keith étaient assez rapides pour éviter chaque attaque, parfois même d'un cheveu, mais dès qu'ils essayaient de partir à la rescousse de Coran qui affrontait le reste de la flotte, le robeast leur coupait le chemin et les forçait à se mettre sur la défensive.

Keith gronda furieusement et le lion rouge visa la bête. Celle-ci se propulsa en avant, bousculant à nouveau Yellow (heureusement qu'elle avait une armure d'enfer, puisqu'elle n'était de toute évidence pas faite pour aller vite), et dès qu'elle ralentit, Red lui tira dessus avec le canon dans son dos.

Le laser était aussi épais que l'un des bras du robeast, mais ne laissa qu'une brûlure le long d'un des membres organiques de la créature.

Matt et Keith poussèrent une exclamation indignée, mais abandonnèrent l'attaque pour échapper au robeast qui se lançait à leur poursuite.

Hunk secoua la tête, s'étirant la mâchoire pour soulager la douleur qui s'y était installée après avoir tant serré les dents.

— Hé, les gars, pas que je veuille vous presser, mais vous en avez encore pour longtemps ? Parce que, euh, je pense vraiment qu'on va avoir besoin de Voltron pour percer l'armure de cette chose.

— Quatre-vingt-dix pourcents, Hunk, lui répondit Pidge. Vous devez tenir encore quelques ticks.

Lance fit un son railleur par-dessus une volée de tirs.

— Ouais, et ensuite on doit trouver une sortie. Sans parler du fait qu'il faut que je retourne au château pour chercher Blue !

— Pourquoi on s'est dit que laisser ton lion derrière serait une bonne idée ? demanda Keith.

Hunk était quasiment certain que son ton sec était dû à l'attaque du poulpe qui avait failli couper une oreille de Red, mais il était tout aussi certain que Lance allait mal le prendre.

Alors que ce dernier allait rétorquer, Matt poussa un soupir :

— Ce qu'il veut dire, c'est que ce serait bien plus simple si tu couvrais nos arrières, Lance.

Lance marqua une pause et quelques tirs, puis eut un petit rire.

— Quand tu le présentes comme ça… On sera là en moins de deux, style chevaliers servants !

— Chevaliers quoi ? demanda Keith.

Avant qu'on ne puisse lui expliquer le concept de demoiselles en détresse, le robeast arrêta son assaut, s'éloignant des lions et se repliant sur lui-même comme un bouton de rose alien géant.

— Qu'est-ce qu'il fait ? demanda Hunk nerveusement, laissant Yellow dériver pour observer le robeast, à l'affût d'une attaque. Est-ce que ça vous fiche la trouille ? Parce que moi, ça me fiche un peu la trouille.

— Calme-toi, Hunk, dit Keith avec un petit tremblement dans la voix qui ne le rassura pas tellement. Prépare-toi à bouger.

— Pourquoi ? demanda Allura. Qu'est-ce qui se passe ?

L'expression de Matt sur l'écran vidéo était troublée.

— Le robeast semble avoir changé de stratégie. Je ne sais pas ce qu'il prépare. Il–

Le robeast se déplia, ses pattes se détachant de son cœur (sa bouche ? son truc) et s'écartant bien grand comme une étoile de mer monstrueuse. Quelque chose pulsait dans sa bouche, une ombre qui tourbillonnait et s'agitait comme la version inversée d'une étoile, d'une magnitude bien moins grande.

À côté de Yellow, Red se crispa, grondant face au combat qui se profilait. Hunk ajusta sa prise sur les contrôles, mais il était plus lent que Matt et Keith. Bien plus lent. Il espérait que ses défenses pourraient le protéger de cette nouvelle attaque.

Le robeast fléchit ses pattes, puis expulsa un rayon d'une étrange lumière négative. Red s'enfuit, arquant le dos dans une pirouette pour éviter l'attaque. Hunk partit dans la direction opposée, mais il ne fut pas assez rapide. Shay hurla tandis que l'obscurité les enveloppait.


Dez était seule dans le couloir, le son de ses pas résonnant contre les murs. Il était tard et cet étage était réservé aux officiers hauts placés dont la plupart devaient déjà être couchés. Dez devrait l'être aussi pour mieux avancer sur l'affaire de Thace le lendemain. Après sept cycles solaires, elle ne savait toujours pas qui l'avait piégé.

La porte des archives se dessinait droit devant quand un éclair la frappa dans le dos.

Elle trébucha en tressaillant et s'écroula. L'air quitta ses poumons, mais elle roula sur elle-même, tirant une dague pour la jeter sur son assaillant, qui disparut à l'approche de la lame et réapparut directement sur Dez.

Un druide. Oh, vrekt. Si elle avait su que c'était un druide, elle ne se serait pas donnée en appât.

Le druide tomba à genoux, coinçant les poignets de Dez alors qu'elle cherchait à atteindre sa deuxième dague et lui soulevant le menton.

— Qui d'autre ? murmura-t-il dans un grincement terrible.

— De quoi parlez-vous ?

Elle en avait une vague idée, bien sûr. Il était peu probable qu'il y ait deux personnes cherchant à débusquer des traîtres sur ce vaisseau. Du moins, deux personnes qui ne travaillaient pas ensemble. Après quelques jours sans arriver à découvrir leur identité, Dez avait eu la brillante idée de se laisser attraper. Après tout, l'important n'était pas vraiment ce qui leur avait permis de découvrir Thace, mais plutôt le fait qu'ils y soient parvenus.

Dez marchait sur une corde raide, se révélant à celui qui avait piégé Thace sans attirer les soupçons de Prorok, qui lui mettait toujours la pression.

Son plan avait bien fonctionné, peut-être même un peu trop.

— Qui d'autre ? répéta le druide. Avec qui travaillez-vous ? Qui d'autre a connaissance du projet Balméra ?

Projet Balméra ? Il était mentionné dans les dossiers que Dez avait épluchés et auxquels Thace avait accédés par ses faux identifiants, mais il n'y avait pas beaucoup de détails. Le laboratoire principal était dans le secteur Hovent, au beau milieu de l'espace, entouré de planètes mineures. Il se trouvait techniquement en dehors de l'Empire, parce que Zarkon n'avait pas encore trouvé d'intérêt à conquérir la zone.

C'était donc ça ? Les druides avaient piégé Thace parce qu'il flairait trop près du projet Balméra ? Étaient-ils si désespérés de garder ça secret au point de l'accuser de trahison plutôt que de parler du vrai problème avec Prorok ?

Elle pourrait s'en inquiéter plus tard. Que les druides sachent que Thace était un traître ou qu'ils craignaient simplement qu'il tombe sur des recherches top secrètes, que cet homme travaille seul ou ait des alliés, qu'il ait dénoncé Dez ou non… tout ça pouvait attendre. Les pistes digitales que laissaient certaines personnes étaient bien moins susceptibles de mentir que ces personnes elles-mêmes. Keena le lui avait appris.

Et quand Thace serait libre, il pourrait dénicher celles que cet homme avait laissées derrière lui.

Dez ne s'embêta pas à parler. Les druides étaient insaisissables, impossibles à lire. Si un soldat était susceptible de mentir, un druide le ferait sans aucun doute et le garder en vie présentait trop de risques.

Alors Dez devait se battre. L'armée lui avait appris à manier une arme à feu, à affronter un adversaire armé en combat singulier, mais c'était l'Entente qui lui avait appris à combattre salement, avec des dagues, des épingles cachées et des pièges. Elle sortit son épée et porta un coup au druide, qui se changea en fumée et réapparut un peu plus loin.

Dez se releva, dissimulant les pics qu'elle avait éparpillés au sol, puis elle chargea, épée dans une main, dague dans l'autre. Elle assaillit le druide sans relâche, le forçant à reculer, le faisant pivoter, gardant son attention. Elle n'essaya pas vraiment de le toucher, juste de lui faire croire que c'était son but, et puis, quand il fut là où elle le voulait, elle frappa.

Il était si concentré sur ses mains, si habitué à ce qu'elle l'attaque de front avec ses lames, qu'il ne vit pas son pied avant qu'il ne percute ses côtes. Il valsa, atterrit et roula sur lui-même, puis disparut alors qu'elle continuait son attaque avec un coup de dague.

Quand il réapparut de l'autre côté de la pièce, il tituba, hoquetant soudainement de douleur.

Dez sourit, désactivant son épée. Elle garda sa dague sortie, mais elle savait que le combat était terminé. Le poison des pics qu'elle avait jetés par terre se désagrégeait vite ; au matin, il n'y aurait plus aucune preuve. Mais maintenant qu'il était dans le sang du druide, il agirait rapidement.

Il ne lui restait que quelques minutes à vivre.

— Qu'est-ce que le projet Balméra ? demanda-t-elle, parce que parfois, Keena avait tort ; parfois les hommes disaient la vérité ; parfois leurs mots contenaient des indices qu'une piste digitale ne pouvait pas fournir. Qui d'autre est au courant pour Thace ?

Le druide lui rit en pleine face.

— Le projet Balméra nous sauvera tous, siffla-t-il, un spasme le prenant à nouveau avant qu'il ne s'écroule, sa force lui échappant rapidement. Il est déjà trop tard pour l'arrêter.


— Hunk ? Shay ?

Pidge se raidit en entendant la panique monter dans le ton de Matt. Quelques secondes s'écoulèrent, la barre de progression sur l'écran de Pidge passant de quatre-vingt-dix-huit à quatre-vingt-dix-neuf pourcents.

Hunk et Shay ne répondirent pas.

Pidge rencontra le regard de Lance, qui avait les yeux écarquillés, le baril de son fusil trahissant ses mains tremblantes. Iel voulait lui dire que tout allait bien, que Hunk allait bien, mais iel n'en savait pas plus que lui. Ils savaient seulement que le lion jaune s'était tut après la dernière attaque du robeast.

J'aurais dû fermer ces portes plus vite, pensa Pidge, penché∙e sur son clavier. Iel avait éteint tous les processus qu'iel pouvait mis à part ceux dont la désactivation les empêcherait de s'enfuir, ce qui ne lui laissait rien de mieux à faire qu'attendre la fin du transfert de fichiers.

Heureusement qu'Allura était là, puisqu'elle semblait être la seule à ne pas être en train de paniquer.

— Matt. Matt, calme-toi. Parle-nous. Qu'est-il arrivé au lion jaune ?

— Je ne sais pas. Le robeast a utilisé une nouvelle attaque– vrekt !

Le juron galran paraissait étrange venant de Matt et dans n'importe quelle autre situation, Pidge se serait sûrement moqué∙e de lui. Mais pas là, alors que le destin de Hunk était incertain, que des sentinelles se trouvaient à la porte et qu'il n'y avait que deux lions dans les airs.

— Le robeast a une nouvelle attaque, grogna Keith. (Il était tendu, lui aussi, mais sa voix était plus contrôlée que celle de Matt, plus furieuse.) On dirait une IEM (2), mais…

— …mais les lions ne fonctionnent pas à l'électricité comme les technologies terriennes, compléta Matt.

L'ordinateur bipa quand le transfert atteignit les cent pourcents et Pidge se déconnecta rapidement, invoquant son bayard pour aider Lance à se frayer un chemin. C'était plus facile à dire qu'à faire avec la centaine de sentinelles qui devaient désormais se trouver à l'extérieur. Iel se pencha pour regarder par la porte, essayant de se trouver un passage à travers le chaos, et Lance l'empêcha de se prendre un tir en pleine tête.

— Hunk s'est pris le premier coup, dit Keith. Son lion ne bouge plus, mais ce doit n'être qu'une simple coupure de courant. Ce n'était pas un laser, alors il n'y a aucun dommage structurel. Mais l'intercom est mort et Coran est toujours occupé par le reste de la flotte (Coran cria quelque chose que Pidge prit pour un signe de confirmation) et un tir de cette chose pourrait au minimum détruire les défenses du château. On essaye de faire diversion, mais c'est…

— C'est la merde, dit crûment Matt. Encore combien de temps ?

Pidge et Lance échangèrent un regard.

— La bonne nouvelle, c'est que les données sont transférées, dit Pidge d'un ton léger.

Matt devait avoir entendu son « mais » implicite, car il jura.

— Shiro, Allura, et vous ?

Shiro et Allura restèrent silencieux et Pidge sentit l'effroi monter :

— Shiro…

Lance s'appuya contre le mur et leva son casque pour essuyer la sueur de son front.

— Allura, commença-t-il.

— Il y a eu un petit changement de plan, dit lentement Allura.

Grimaçant, Lance tira à l'aveugle dans le couloir.

— Ok, quand tu dis ça, j'entends des alarmes sonner. Des alarmes sont déjà en train de sonner, Allura ! Pourquoi t'en déclenches d'autres ?

— On a trouvé les prisonniers, dit Shiro, faisant taire Lance (et Matt aussi, d'ailleurs). Ce n'était pas censé être une mission de sauvetage, mais on est déjà découverts et ils sont juste là.

Son ton indiquait qu'il s'attendait à être contredit. Mais Lance souriait et si Pidge connaissait bien son frère, iel savait qu'il aurait tapé dans la main de Shiro s'il se trouvait à côté et qu'il n'était pas en train de se battre pour sa survie. Quoique, il l'aurait peut-être fait quand même.

— Combien de temps il vous faut ? demanda Keith.

Shiro inspira brusquement, dans un soupir ou peut-être un rire.

— Roswell devrait avoir ouvert les cellules d'ici quelques secondes. Allura essaye d'appeler Black pour venir nous chercher.

— Attends, dit Lance en se redressant, les yeux écarquillés. On peut faire ça ?

— C'est possible en théorie, dit Allura. Les lions agissent de leur plein gré pour protéger leurs paladins en cas de besoin. C'est difficile à déclencher consciemment, par contre. En général, c'est utilisé en dernier ressort, quand un paladin est en danger de mort immédiate.

Pidge lança un regard dur à Lance.

— N'essaie même pas, dit-iel.

Lance lui tira la langue.

— Je sais. Je suis pas Keith.

— Fais gaffe à ce que tu dis, le pilote de cargo.

Lance leva les yeux au ciel, puis incurva une main autour de sa bouche.

— Blue ! appela-t-il. Blu-ue !

Keith grogna.

— Tu peux au moins prendre ça au sérieux !

Soit Lance ne l'entendit pas, soit il l'ignora. Il mit les doigts dans sa bouche et poussa un sifflement si strident que Pidge plaqua ses mains contre ses oreilles, ce qui ne fut pas très efficace étant donné qu'iel portait un casque.

— Lance ! cria-t-iel. Arrête ! Tu me casses les oreilles !

Ce fut bien évidemment à ce moment-là que le plafond leur tomba sur la tête.

Pidge glapit, invoquant son bouclier pour se défendre d'une attaque, mais Lance poussa un cri de triomphe et bondit en avant en s'exclamant :

— Meilleur ! Chat ! De l'univers !

Dans l'intercom, Allura bredouilla, en désarroi total :

— Tu– Tu viens de ? Quoi ?

Riant, Lance fonça dans la gueule ouverte du lion bleu et Pidge se précipita à sa suite, jetant un bref regard au couloir rempli de sentinelles. L'arrivée de Blue avait fait s'effondrer une partie de ce plafond également, écrasant une grande partie de la garde.

— Salut, ma belle, dit Lance en se glissant dans le siège du pilote. Merci d'être venue à la rescousse.

Blue ronronna d'une manière qui parut très suffisante aux oreilles de Pidge, et ils s'éloignèrent du bâtiment à moitié démoli en direction du trou dans le mur du canyon où ils avaient laissé Green.

— Je dépose Pidge à son lion, les gars, dit Lance. On arrive tout de suite.


Hunk ne se laissa respirer que lorsque les systèmes de Yellow se réactivèrent. Cela ne prit que trois ou quatre minutes, mais en plein combat, c'était une éternité. Il avait passé tout ce temps à papillonner dans le cockpit, ouvrant toutes les trappes d'accès qu'il pouvait pour essayer de comprendre ce qui s'était passé. Il s'agissait évidemment d'une coupure de courant, mais il ne savait pas si l'attaque avait cassé quelque chose, surchargé le système ou simplement éteint le cristal principal et les batteries de secours.

Le système de survie fonctionnait toujours. Il avait à peine flanché, en réalité. Cela fit tiquer quelque chose au fond de son esprit, mais il était trop occupé à ne pas servir de repas au robeast pour y réfléchir davantage.

Pendant qu'il tournait en rond comme un écureuil après trois shots de café, Shay se tenait en silence dans un coin du cockpit, les mains contre le mur, les yeux fermés. Hunk savait qu'elle parlait à Yellow et la lueur qui entourait ses mains (faible, mais clairement visible dans l'obscurité du cockpit) indiquait que Yellow n'était pas complètement morte. Purée, même Hunk pouvait la sentir un peu, affaiblie sans être vraiment blessée, et pouvait voir une version floue de la bataille qui faisait rage dehors à travers ses yeux. Il ne voyait pas grand-chose, mais assez pour savoir que Red était toujours en action.

Au final, Yellow se répara toute seule avant que Hunk ne puisse percer le problème. Les lumières s'allumèrent une à une, attirant son attention. L'écran principal revint alors que Hunk reprenait place sur le siège du pilote, rapidement suivi du système de communication.

— Pidge ! cria Matt.

Les réacteurs se réactivèrent enfin et Hunk fit tourner son lion pour trouver les autres. Le lion vert était en train de dériver, éteint comme l'était Yellow quelques instants plus tôt. Lance semblait pousser Blue à dépasser ses limites pour éviter les attaques du robeast, zigzaguant dans le ciel comme un ressort stellaire. Red, le seul lion assez vif pour esquiver la bête sans problème, la mitraillait de feu et de lasers pour tenter de la distraire.

Ça ne lui faisait pas grand-chose.

Pidge ! s'écria à nouveau Matt, la voix rauque. Pidge, réponds-moi !

— Ne crains rien, Matt, dit Shay. Iel n'est pas blessé∙e.

— Ouais, dit Hunk, poussant Yellow dans l'angle mort du robeast et ouvrant le feu. On dirait qu'iel a été touché∙e par la même chose que nous, hein ?

Blue fit un salto arrière maladroit et envoya une vague de glace sur le robeast.

— Hunk ! fit Lance. Tu vas bien !

— Au top du top, répondit Hunk. Je crois que cette chose était un genre…

— …d'IEM, dit Keith en même temps que lui. Ouais, Matt a dit la même chose.

Hunk sourit en direction de l'écran vidéo du lion rouge.

— Eh bien, les grands esprits se rencontrent.

Il vit l'ombre d'un sourire sur le visage de Matt, se perdant presque dans sa grimace inquiète.

— Iel va bien, je te promets, lui assura-t-il. Yellow a peut-être perdu le courant, mais le système de survie s'est rallumé tout de suite et elle s'est réparée toute seule.

Matt poussa un long soupir.

— Bon à savoir. Enfin… Comment on est censés battre cette chose ? Même si Shiro et Allura arrivent à nous rejoindre, on ne peut pas former Voltron avec un lion hors combat.

— Comment ça, si ? demanda Shay. Pourquoi ne sont-ils pas là ?

— Longue histoire, dit Keith.

Lance ouvrit la bouche, puis hésita.

— Peut-être… (Il secoua la tête.) Non, aucune idée. Shiro ? Allura ? Un éclair de génie ? Coran ?

— Je suis un peu occupé pour le moment, Blue.

La voix de Coran semblait distante et Hunk ne le vit pas sur le signal vidéo du château. Pas qu'il eut le temps de bien regarder. Le robeast venait de porter son attention sur lui, le forçant à déguerpir. Les autres tirèrent sur la créature, le détournant de Hunk, ce qui lui laissa un moment pour regarder la fusillade qui se déroulait de l'autre côté de la planète. Le château-vaisseau ne semblait pas en danger imminent, mais il y avait un énorme essaim de chasseurs autour de lui.

— Ok, rayons Coran de la liste, marmonna Lance. Shiro, Allura, c'est quoi le plan ?

Il n'obtint aucune réponse, juste le son de respirations difficiles et de grognements occasionnels de douleur ou d'effort.

Le lion bleu ralentit.

— Shiro ? fit Lance. Allura ?

Le robeast se tourna vers Blue, mais avant que Hunk ne puisse l'avertir, il tira. Le faisceau de lumière noire frappa Blue de plein fouet, l'envoyant valser, et elle dériva hors de la zone du combat, les yeux sombres.


Tout se passait bien jusqu'à ce qu'ils délivrent les prisonniers.

Shiro faisait les cent pas, agité, pendant que Roswell s'activait devant les contrôles des conteneurs. Allura avait brièvement essayé de le calmer, avant d'abandonner pour se concentrer sur Black. Ce qui était au début une question de survie était devenu une affaire de fierté. Allura connaissait les lions depuis bien plus longtemps que n'importe lequel d'entre eux et s'était entraînée à leurs côtés. Si Lance était capable d'appeler son lion, Allura devrait pouvoir le faire aussi.

Du moins, c'était ce qu'elle disait. De tous les paladins, Lance et Shay étaient ceux qui s'étaient attachés à leur lion le plus vite et dont le lien était le plus fort. Allura elle-même l'avait dit et Shiro ne savait pas pourquoi ça la dérangeait, maintenant.

Il y verrait plus clair s'il arrivait à penser à autre chose qu'au passé. Des images des prisons galras dansaient dans le coin de sa vision et de vieilles cicatrices le brûlaient comme si elles n'avaient jamais vraiment guéri. Il faisait les cent pas pour ne pas se laisser submerger par les douleurs fantômes, les yeux rivés sur les prisonniers qui reposaient devant lui.

Il avait l'impression qu'il n'arrivait plus à respirer depuis qu'il était entré dans cette pièce. Une part de lui était au cœur de la bataille au-dessus de leur tête, une autre concentrée sur les efforts d'Allura à l'autre bout de la salle et une dernière tentait désespérément de se raccrocher au présent.

Les trente-six cellules s'ouvrirent d'un coup, un liquide visqueux se renversant par terre. Les tubes étaient légèrement inclinés vers l'arrière, si bien que les prisonniers s'affaissèrent contre la paroi plutôt qu'à l'air libre, mais des grognements de douleur et des cris de frayeur s'élevèrent.

Allura ouvrit brusquement les yeux et elle s'avança, rejoignant Shiro pour soutenir les prisonniers les plus proches tandis qu'ils sortaient de leurs cellules.

— Tout va bien, dit Shiro, prenant le bras de l'un d'entre eux.

Il était recouvert d'un liquide visqueux chaud et glissant et il toussa quand ils retirèrent le masque respiratoire de son visage. Il avait les yeux fermés, les sourcils froncés. Il faisait partie de la poignée d'aliens humanoïdes du lot, aux bras et jambes courts et au torse d'une longueur déconcertante. Les vrilles charnues qui couvraient son visage frémirent en rythme avec sa respiration fébrile.

— Tout va bien. On est là pour vous aider.

Le réseau de branches métalliques qui enveloppait son crâne se mit à briller d'un doux violet, ses veines délicates prenant vie tandis que la prise du détenu se raffermit sur la prothèse de Shiro. Les griffes du prisonnier grincèrent contre son armure et il serrait si fort que son bras humain en aurait crié de douleur.

Shiro hésita, l'effroi faisant monter un frisson le long de sa colonne vertébrale.

Le détenu du tube voisin saisit le bord de l'ouverture et gémit.

Toutes les lumières de la pièce se mirent à briller fortement avant de s'éteindre.

— Allura… commença Shiro, cherchant à se défaire de la prise du premier prisonnier.

Les griffes se resserrèrent et son armure se mit à craquer. Il essaya d'activer son bras, mais quelque chose à l'intérieur semblait se rebeller contre lui.

— J'ai un mauvais pressentiment.

Le flash d'un laser trancha l'obscurité et Allura poussa un cri de douleur.

— Allura !

Elle jura dans sa barbe et la seconde d'après, elle jaillit des ténèbres et fonça dans Shiro. Ses yeux galras brillaient doucement dans le noir et ses griffes s'accrochèrent aux joints de son armure.

— Viens !

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Shiro, se laissant traîner vers la porte par Allura, qui le défit de la prise du prisonnier.

Allura démantela sa barricade.

— Les prisonniers, commença-t-elle, jetant un bout de métal par-dessus son épaule. Leur quintessence–

Ce qu'elle comptait dire se perdit dans une clameur soudaine alors que la poignée de prisonniers qui étaient sortis de leurs cellules se jetèrent sur eux.

Shiro invoqua son bouclier pour bloquer la charge, mais il se mit à clignoter et les pinces de quelqu'un se prirent entre le bord de son casque et de son armure, laissant des lignes de feu sur son menton. Roswell sortit de l'obscurité pour se placer dans un rai de lumière qui filtrait d'un trou qu'Allura avait fait en haut de la barricade.

La lumière du petit robot, habituellement bleutée, était désormais d'un rouge éclatant.

Shiro ne s'en rendit compte qu'au moment où Roswell ouvrit le feu. Ses lasers n'étaient pas puissants, mais Pidge n'avait pas voulu laisser son robot complètement sans défense. Shiro eut l'impression de se prendre un coup de poing dans l'épaule. Il tituba en grognant et frappa son gant pour essayer de faire fonctionner son bouclier correctement.

— Leur quintessence, reprit Allura en jetant une feuille de métal aussi grosse qu'une vitre de voiture sur Roswell. (Le petit drone poussa un cri perçant en percutant le sol. Il ne se releva pas.) Elle s'est étendue.

— Comment ça, étendue ?

Un des détenus chargea et Allura abandonna ses efforts d'évasion pour l'attraper et le plaquer contre un mur.

— Soit les prisonniers sont hostiles et retournent les machines de cette pièce contre nous, soit les prisonniers et les machines sont contrôlés par quelqu'un d'autre.

L'effroi que Shiro cherchait à réprimer s'enflamma et il fit un pas en arrière involontaire, échappant de justesse à un détenu.

— Alors…

Elle rencontra son regard et hocha tristement la tête.

— On va devoir partir sans eux.

L'esprit de Shiro se rebella aussitôt à cette idée, mais il se força à se calmer. Le Château des Lions était le foyer de réfugiés désormais, aussi bien que celui des paladins. Ils ne pouvaient pas laisser monter une menace à bord, même si Shiro voulait sauver ces prisonniers.

Hypocrite.

La voix d'Haggar murmura à son oreille, un souvenir ou un cauchemar. Shiro frissonna, les doigts de sa prothèse formant un poing.

Tu ne peux pas laisser monter une menace à bord du château-vaisseau ? demanda la voix. Elle rit. Dans ce cas, qu'est-ce que tu y fais, toi ?

Shiro claqua la porte au nez de cette voix. Il ne représentait pas un danger. Il se contrôlait. Tant qu'Haggar ne s'approchait pas trop de lui…

Il se débattit avec lui-même un moment, puis pivota en activant son bras (qui se rebella encore un petit peu) et découpa le dernier gros panel de métal qui bloquait la porte.

— Allons-y.

Ils se glissèrent dans le trou à toute vitesse, ne ralentissant pas à la vue des Galras et des sentinelles qui les attendaient. La culpabilité tirailla le cœur de Shiro, mais il tint bon. Il n'y avait pas que la sécurité des réfugiés qui les poussait à se retirer. Il y avait trente-six détenus dans cette pièce, plus qu'assez pour submerger deux paladins une fois qu'ils seraient tous réveillés. Il ne savait pas comment les ramener à eux, si c'était même possible.

Et les autres prisonniers avaient besoin du lion noir.

Alors Shiro s'enfuit. La résistance dans son bras avait disparu, tout comme la voix moqueuse d'Haggar et il découpa tout ce qui se trouvait sur son chemin. Les prisonniers s'élancèrent à leur poursuite et leur présence sema la zizanie parmi les gardes.

— Les pilotes ! cria quelqu'un. Ne laissez pas les pilotes s'échapper !

Pendant un instant, Shiro crut qu'on parlait de lui et d'Allura, mais les gardes se tournèrent vers les prisonniers. Quelques sentinelles se figèrent un instant, la lumière rose au niveau de leurs yeux virant au carmin. Les soldats se mirent à crier alors que leurs propres robots se retournaient contre eux, leur tirant dessus.

Shiro et Allura ne s'arrêtèrent pas pour découvrir l'issue de la bataille. Ils s'enfuirent et Shiro essaya d'entrer en contact avec les autres par l'intercom, mais ce que les prisonniers avaient fait pour contrôler Roswell et les sentinelles semblait aussi agir sur la technologie de leurs armures.

Il espérait simplement que cela se dissiperait quand ils rejoindraient le lion noir.


La bataille ne se déroulait pas très bien. Pidge et Lance étaient hors-jeu, Coran était toujours occupé et Hunk avait ses propres problèmes à gérer.

À savoir le robeast.

Matt et Keith le distrayaient sans peine, vu la situation, intervenant constamment pour lui porter des coups qui ne lui faisaient quasiment aucun dégât. La bête se tournait alors vers eux, Matt jurait bruyamment dans un mélange d'anglais et de galran et le lion rouge s'échappait.

Ce n'était pas comme ça qu'ils allaient battre ce foutu truc, mais au moins, cela évitait à Yellow de rejoindre les autres lions dans leur sieste en gravité zéro.

— Il doit y avoir un moyen d'arrêter cette chose, marmonna Hunk, essayant de viser le canon à IEM.

Il avait déjà tiré dessus plein de fois, ce qui n'avait eu absolument aucun effet, mais il pouvait toujours espérer que la prochaine fois serait la bonne.

— Une cage de Faraday ? suggéra Matt, la voix un peu aigre. On peut pas vraiment s'improviser un moyen de parer une IEM sur le tas.

Mais ce n'était pas exactement une IEM. La technologie altéenne, comme la plupart des technologies aliens, fonctionnait différemment de la technologie humaine. Elle ne reposait pas sur de l'électricité et des fils, mais sur de la quintessence. Une impulsion électromagnétique n'affecterait pas Yellow comme ça.

— C'est comme si ce robeast drainait la quintessence de nos lions, murmura Shay.

Hunk se redressa, électrifié.

— Shay, c'est exactement ça !

— Vraiment… ?

— Le cristal principal est protégé, tout comme le système de survie.

Hunk plissa les yeux, essayant de se souvenir de ce qu'il avait pu comprendre des mécanismes de Yellow durant ses contrôles de maintenance. Le cristal et le système de survie étaient connectés l'un à l'autre, mais ils flottaient au milieu d'une poche vide dans le poitrail de Yellow, quelques millimètres les séparant de tout ce qu'il y avait autour. Hunk avait été perplexe la première fois qu'il avait vu ça, car aucun conduit n'était connecté à la source d'énergie, alors que même en état de veille, le cristal de Yellow émettait assez de quintessence pour que Hunk puisse sentir un picotement au bout de ses doigts.

L'écart servait de tampon qui avait dû suffire à contrecarrer l'attaque du robeast. Tous les autres circuits avaient perdu de l'énergie quand la quintessence avait été aspirée et s'étaient rechargé lentement. Mais le système de survie, toujours à pleine puissance, n'avait eu qu'à relancer quelques dispositifs isolés, car tout sauf la circulation de l'air et la régulation de la température se trouvait au cœur du lion.

— Je crois que j'ai trouvé comment le battre, murmura Hunk.

Un silence se fit. Une autre présence s'immisça dans l'esprit de Hunk. Allura. Elle sembla suivre la direction de ses pensées et se glaça. L'esprit de Shiro rejoignit le sien et ils poussèrent Hunk à ne pas bouger, à ne pas exécuter son plan.

— On arrive dans une seconde, dit Shiro, la voix distante et grêle dans l'intercom. Hunk, ne fais pas ça. C'est trop dangereux.

— Ne fais pas quoi ? demanda Matt. S'il a un plan–

— Non.

Hunk serra les dents, se libérant du poids de l'hésitation des paladins noirs.

— Je peux y arriver, Shiro.

— Mais–

— Je suis ingénieur, merde ! cria Hunk. Laisse-moi faire mon travail !

Hunk se sentit aussitôt coupable de s'être emporté, mais l'esprit d'Allura s'était tu et Shiro n'essayait plus de le dissuader. Shay posa une main sur son épaule et, quand il leva les yeux pour la regarder, il put sentir la fierté monter en elle, le réchauffant comme un rayon de soleil inattendu lors d'un jour nuageux.

— Va, dit-elle. Je vais voler.

Il acquiesça et elle se glissa dans le siège de pilote quand il le libéra. Le tableau de bord ondula, des bruits métalliques résonnant dans le cockpit alors qu'il adoptait la configuration plus simple que Shay utilisait, avec seulement quelques écrans servant aux diagnostics et un plateau tactile lui permettant de communiquer avec Yellow.

Alors que Hunk se détournait des contrôles, une trappe s'ouvrit dans le sol. Il se rendit compte qu'il s'était attendu à en trouver une là, même s'il ne l'avait jamais vue avant. C'était peut-être la façon de Yellow de lui promettre qu'elle lui fournirait toujours ce qu'il voulait quand il en avait vraiment besoin. C'était son lion et il était son ingénieur, et après tout, il avait toujours senti son esprit plus clairement en la réparant qu'en la pilotant.

Les bords de la trappe d'accès brillèrent doucement pour l'accueillir et Hunk s'approcha de l'ouverture, se retrouvant face à un puits menant aux profondeurs de son lion. Il y faisait terriblement noir et l'ouverture était terriblement petite. Hunk n'était pas particulièrement claustrophobe, mais il ne savait pas s'il avait vraiment envie d'explorer cette trappe mystérieuse.

— Plus loin, souffla Shay.

Il pivota et la trouva en train de l'observer avec attention. Hunk eut l'impression qu'elle savait à quoi il pensait.

— Tu dois aller plus loin. Notre lion va t'aider.

Hunk jeta un œil à la trappe, puis à son bayard. Ses yeux se posèrent sur les mains de Shay qui brillaient contre le tableau de bord.

— Tu vas t'en sortir, toute seule ?

Shay hésita, puis acquiesça.

— Je suis un paladin de Voltron. Je ferai mon devoir pour protéger nos amis.

— Et tout ce que j'ai à faire, c'est de m'assurer que tu le peux.

Il rit nerveusement et Shay lui fit un signe de tête. Il pouvait sentir son hésitation dans ce geste, ainsi que sa foi en lui, et il se redressa.

— Alors c'est parti.

Hunk prit une grande inspiration, puis plongea dans la trappe, sa lampe frontale illuminant les barreaux incrustés dans le mur. L'échelle ne descendit que sur cinq-six mètres avant de donner sur une passerelle dans un espace de maintenance assez large pour s'y tenir debout. Des passages étroits s'entortillaient autour de divers appareils ici et là et d'autres échelles menaient encore plus bas. Hunk reconnut l'aire de maintenance dans laquelle il était entré depuis le ventre du lion, mais il n'avait jamais remarqué qu'une échelle menait au cockpit.

Il mit la question de côté pour le moment. Le robeast semblait avoir besoin de quelques minutes pour recharger son canon à IEM après chaque usage et il avait touché Blue environ deux minutes plus tôt. Il devait se dépêcher.

La conscience de Yellow était plus forte ici et Hunk sentait l'esprit de Shay de l'autre côté du lien, attentive et encourageante. Cela le poussa à se mouvoir plus rapidement, à se précipiter le long de la passerelle en direction du cristal, bleu et brillant. Il put en sentir la quintessence avant même d'y arriver et vit son chatoiement dans l'air, parcourant l'espace qui menait au conduit à quintessence nourrissant le reste du vaisseau en énergie.

Yellow ronronna doucement et Hunk ferma les yeux, posant une main contre le mur pour se stabiliser. Quelque chose chatouilla les bords de son esprit, comme un petit murmure lointain et méconnaissable. Il tendit l'oreille, se sentant ridicule, tel Horton qui écoutait les Zous sur son petit grain de poussière (3).

Quelqu'un rit.

Le son était si clair, si radieux et proche, comme un carillon secoué près de son oreille, qu'il sursauta et ouvrit brusquement les yeux. Le cristal le baignait toujours de sa lueur chaleureuse, la même lumière qui brillait plus doucement dans les conduits de quintessence autour de lui.

Cependant, il y avait une nouvelle lumière, un doux jaune autour de sa main, dansant sur la machinerie comme la flamme d'une bougie.

Il jura pouvoir entendre quelqu'un chanter.

Avant qu'il ne puisse trop y réfléchir, le lion jaune poussa un rugissement qui résonna dans sa tête. Hunk ne se tenait plus sur une passerelle dans les profondeurs de son lion. Non, il flottait. Il s'écoulait. Des circuits lui passèrent à l'esprit : des pistons, le générateur de barrière, la panoplie d'armes, le système de survie. Il les voyait, il les sentait, sentait la quintessence qui les traversait.

Son esprit se tourna vers le cœur du lion, entouré de lignes d'un bleu éclatant, filant droit vers une fin subite. Il cligna des yeux et se retrouva devant le fossé qui entourait le cristal principal. Pendant un moment étourdissant, il exista dans un vide parfait.

Puis il se retrouva de l'autre côté du fossé, ralentissant à peine, fonçant vers une poche d'énergie brillante et chaleureuse.

Son esprit chancela alors que les connaissances affluaient, alors qu'il comprenait. C'était comme si Yellow s'était glissée sous ses côtes et avait élu résidence au fond de lui, ses ronronnements tonitruants lui montrant comment elle fonctionnait. Ses mains se pressèrent contre du métal lisse et il sut instinctivement comment cette interface fonctionnait, comment elle reliait son esprit à celui de son pilote–

Stupéfait, Hunk ouvrit les yeux et se trouva devant une infinité de petits points lumineux, leur beauté à peine ternie par la bataille faisant rage devant lui. Des lasers brillaient, des lions dansaient. Green et Blue étaient toujours en dérive, mais le robeast se mettait en retrait, se repliant sur lui-même, se préparant.

Des esprits se rencontrèrent, vacillèrent. Les battements de cœur d'une créature ancestrale vibrèrent au fond de lui, au fond d'eux, au rythme d'une mélodie qu'il pensait connaître sans jamais l'avoir entendue auparavant.

Shay se remit la première, éloignant Yellow d'un dernier barrage de lasers alors que le robeast commençait à charger son canon. Elle ne pensait pas sous la forme de mots, mais sous la forme d'un chant, un chant qui résonna dans le corps de Hunk, un chant qui se refléta sur la machinerie autour de lui.

Un chant, réalisa-t-il, qu'elle entendait depuis toute petite. Le chant du Balméra.

La mélodie s'accéléra, installant un sentiment d'urgence en Hunk et il revint à lui, bien qu'une partie de son esprit était plus haut, avec Shay. Il regarda à nouveau la zone tampon autour du cristal principal, mais cette fois-ci, il en voyait plus. Il voyait comment la quintessence traversait l'espace là où l'attaque du robeast ne le pouvait pas. Il voyait jusqu'où pouvait atteindre cette attaque et comment la quintessence allait plus loin avant de s'éteindre, elle aussi.

Il pivota et courut jusqu'au moteur, son bayard prenant la forme de cisailles. Le conduit à quintessence courait le long de panneaux d'isolation, comme des fils électriques imprimés sur une plaquette, si bien qu'il ne bougea pas quand Hunk le coupa, laissant l'instinct de Yellow lui indiquer quel espace laisser.

Il ne s'arrêta pas après avoir isolé le moteur, protégeant rapidement le système de communication, puis courut vers l'échelle la plus proche et se laissa tomber dans la patte arrière gauche de Yellow pour faire la même chose avec le propulseur qui s'y trouvait. Le réacteur principal suffirait certainement à voler, mais les propulseurs boostaient la vitesse du lion et permettaient de manœuvrer plus finement.

Il se dirigeait vers l'autre propulseur quand le robeast se déploya. Hunk le vit à travers les yeux de Shay, sentit un sursaut de peur.

Puis ils se mirent à bouger et Hunk se hâta de couper les derniers fils, de protéger le deuxième propulseur, alors que le robeast visait Green, qui venait à peine de se remettre à bouger.

Shay les fit accélérer et Yellow chanta sa joie, fonçant vers la menace, prête à se jeter entre ses amis et le danger. Hunk ferma les yeux juste avant que Yellow ne bouscule Green hors du chemin du laser en approche.

L'obscurité l'enveloppa.


Shiro tira le lion noir en arrière alors que Shay se prenait l'attaque du robeast de plein fouet. Il avait le cœur serré, battant avec espoir et horreur mêlés. Green se réveillait, ses dernières lumières se rallumant. Pidge commença une question et Allura lui envoya une vague de réconfort, tandis que Shiro attendait de voir si le plan de Hunk avait fonctionné.

Il sentit l'euphorie de Hunk un instant avant que le lion jaune ne se réactive, à peine incommodé par l'attaque qui l'avait mis K.O. cinq minutes plus tôt.

Hunk était en train de pousser un cri de joie quand l'intercom revint à la vie et Shay riait, fonçant en avant pour prendre un des bras du robeast dans la gueule de Yellow. La bête semblait perplexe face à la présence du lion jaune. Certes, il boitait, mais il était loin d'être hors combat. Avant que le robeast ne puisse s'en remettre, le lion rouge apparut, soufflant du feu en direction de son cœur, et Yellow tira, tordant le monstre alors qu'il essayait de s'échapper, s'assurant que l'attaque de Red le touche en plein dans le mille.

Cela ne lui fit pas vraiment de dégâts, mais Shiro était moins inquiet de ce côté-là qu'au début de la bataille.

— Doucement, tout le monde. Lance devrait se reconnecter d'ici quelques minutes. Une fois que c'est fait, on forme Voltron pour en finir. Et Hunk… (Shiro sourit, enjoignant Hunk à ressentir la fierté qui résonnait à travers le lien de Shiro et d'Allura.) Bien joué.

Les autres exprimèrent leur accord et Shiro sentit Hunk rougir, souriant de toutes ses dents au cœur de son lion.

— Coran, dit Allura. Est-ce que ça va ?

— Nous avons presque fini, Princesse, répondit Coran. Nous avons eu un peu de mal avec leurs frégates, mais je pense que nous en sommes débarrassés, maintenant.

— Bien.

Shiro sentit son sourire, se relaxant un peu alors que le cours de la bataille se renversait. L'artillerie de Yellow était toujours hors ligne, mais Shay n'avait pas peur d'utiliser son lion comme bélier ou bouclier, se jetant devant les autres lions, les protégeant de façon à ce qu'ils puissent harceler librement le robeast.

Shiro garda un coin de son esprit concentré sur Lance, qui était agité et anxieux à l'intérieur de son lion. Blue s'était presque remise, ses systèmes se rallumant peu à peu.

Comme s'il sentait que sa fin était proche, le robeast se remit à charger son canon une dernière fois. Il avait réduit l'intervalle entre ses deux attaques et il s'agissait visiblement d'un acte désespéré. L'énergie se rassemblant dans sa bouche semblait moins concentrée qu'auparavant et quand il tira, Shay était là pour prendre le coup destiné au lion bleu.

Yellow vacilla, ses yeux se ternissant juste un instant.

Elle se réactiva dans un rugissement, Blue lui faisant écho une seconde plus tard. Les esprits de Shiro et d'Allura se plongèrent dans leur lien, se connectant au reste de l'équipe.

— Maintenant ! rugit Shiro. Formez Voltron !


Pidge remarqua en premier que leur lien semblait plus fort, plus proche, plus vivant. Iel entendait les pensées des autres plus clairement que les autres fois où ils avaient formé Voltron et iel se demanda si c'était l'effet des liens de duos de paladins.

Allura se rendit compte qu'ils n'avaient pas formé Voltron depuis que Matt et Keith avaient appris à copiloter le lion rouge. Leur temps d'entraînement avait d'abord été pris par ses essais de développer un lien avec Shiro, puis par la formation du duo de Hunk et Shay, avant qu'ils ne plongent la tête la première dans leurs efforts pour dévoiler les secrets du bras de Shiro.

(Ils sentirent tous sa culpabilité quand cette pensée jaillit, froide, sombre et grêle. Ils répondirent avec empathie et Shiro relâcha un peu de la tension qu'il portait sur ses épaules.)

Ce ne fut que quand Pidge para la première attaque du robeast avec son bouclier qu'iel sentit la différence que trois nouveaux paladins avaient créée.

Voltron se mouvait au rythme de la chanson de Shay, un tempo qui les accordait tous les uns aux autres. Hunk était de nouveau installé dans son cockpit, dans un siège apparu à côté de celui de Shay, mais son esprit parcourait Voltron tout entier, supervisant son état, à l'affût du moindre dégât ou difficulté, abreuvant directement ces informations dans l'esprit des autres paladins.

Ils allaient également plus vite, la célérité du lion rouge rendant Voltron plus agile que jamais. Ils évitèrent un laser et Lance abattit leur talon sur le crâne du robeast.

Dans tout ça, la présence de Shiro et d'Allura était la plus forte du lien. Lance avait l'impression que s'il se retournait, il verrait les paladins noirs derrière lui, les mains sur ses épaules. C'était une impression étrange, mais pas malvenue. Ce sentiment était partagé par chaque esprit, et dans chaque esprit, Shiro et Allura sourirent. Ils semblaient à peine exister en dehors du lien ; ils n'étaient pas simplement la tête de Voltron, mais son fondement même, circulant de membres en membres comme du sang dans ses veines. Ils ne prenaient pas contrôle de leurs partenaires, mais devenaient une part d'eux, absorbant leurs pensées, leurs idées, leurs observations et les fusionnant dans une conscience commune.

Le robeast vacilla sous l'assaut, se laissant gagner par la panique alors que ses attaques manquaient leur cible. Il pivota, fuyant en direction du château-vaisseau, chargeant son canon au passage.

La détermination colora chaque esprit.

Un panel s'ouvrit dans le cockpit du lion rouge, une cavité familière d'une lueur carmine. Keith sourit, Matt invoqua son bayard et la frontière entre les deux se brouilla alors qu'ils l'enfonçaient et tournaient.

Une épée apparut dans la main droite de Voltron, longue, droite et brillante. Les paladins bleu et jaunes les propulsèrent en avant, réduisant l'écart les séparant du robeast. Le chant monta en crescendo dans leurs veines.

Voltron pivota. La dernière salve du robeast disparut dans le vide intersidéral de l'espace. L'épée traversa son armure épaisse, scindant la bête en deux.

Puis ce fut le silence.


Coran commençait à peine à se détendre quand les mauvaises nouvelles arrivèrent. La flotte locale était décimée, Tev se débarrassait ceux qui restaient avec les drones de défense et Zelka s'occupait des dégâts mineurs que le générateur de barrière avait subis après trente minutes de tirs continus.

Cela laissa à Coran la liberté de regarder Voltron abattre le robeast. Coran poussa un soupir de soulagement et Tev, levant les yeux de son panneau de contrôle, poussa un cri de joie.

— Bon travail, vous deux, dit Coran.

Tev sourit et Zelka fit un son affirmatif, l'air satisfaite.

— La prochaine fois, dit-elle, je serai plus rapide.

Tev leva les yeux au ciel.

— Accepte le compliment, hava, dit-il.

Coran sourit en entendant ce surnom, une des façons de dire « grand-mère » en galran.

— On a fait du bon travail.

Coran secoua la tête avec un petit rire et s'apprêtait à interpeller Allura et les autres paladins quand la première alarme retentit.

La bonne humeur de Tev s'envola et il fit apparaître l'alerte sur son écran.

— C'est un signal de détresse, dit-il. Du secteur Kera.

Anamuri. Le cœur de Coran se serra. Il avait affiché l'alarme, mais il n'eut que le temps d'arriver à la phrase « bête cybernétique géante » avant qu'une autre ne retentisse, un autre signal de détresse provenant d'Arus et contenant un message paniqué du roi arusien.

Coran appela Voltron et le temps qu'Allura réponde, une troisième et quatrième alerte avaient rejoint les autres.

— Nous avons un problème, dit Coran, l'estomac noué. Quatre robeasts ont été lancés.

— Quoi ? s'exclama Allura. Où ? Je ne les vois–

— Pas ici, dit Coran.

Ses yeux passèrent d'un écran à l'autre, sentant le poids du regard de Tev sur lui.

— Arus, Kera, Merkul et… (Il ferma les yeux.) Berlou.


L'air semblait s'être échappé des poumons de Shiro. Quatre robeasts. Quatre– attaquant tous les alliés de Voltron, tous si éloignés les uns des autres qu'en choisir un condamnerait facilement tous les autres. Les paladins pouvaient se séparer, mais il était peu probable qu'un lion seul puisse faire face aux robeasts. Les chances de pouvoir battre les quatre sans Voltron étaient extrêmement faibles.

Shiro était conscient qu'Allura pensait la même chose derrière lui, que les autres paladins étaient tous inquiets.

Ils arrivèrent tous à la même conclusion au même moment et le choc que cela créa tira l'esprit de Shiro du lien de Voltron.

— Il faut raser le laboratoire.

Ce fut Allura qui prit la parole, parce que Shiro pensait encore aux prisonniers. Aux pilotes, comme les gardes les avaient appelés. De simples victimes des expériences de l'Empire Galra. Il en oubliait de respirer.

Les autres étaient aussi tiraillés que lui, leurs émotions distordant le lien, ou du moins ce qu'il en restait. Matt était furieux, Shay terrifiée.

— Et les prisonniers ? dit Lance de sa voix calme avant la tempête.

Allura hésita et Shiro se força à combler le silence.

— Les prisonniers sont ceux qui contrôlent les robeasts. Ils ne semblent pas savoir ce qu'ils font, mais…

— Alors vous voulez les tuer ? demanda Matt.

Son ton accusateur frappa Shiro de plein fouet. Il le méritait, et même plus.

— On était comme eux, Shiro ! On était prisonniers !

— Je sais, dit Shiro, fermant les yeux avant que Matt ne puisse ajouter quoi que ce soit. Je me retrouverai peut-être à leur place un jour, si Haggar décide de prendre avantage de l'override dans mon bras avant qu'on ne le neutralise… Je me trouverai peut-être dans cette même position.

Il marqua une pause pour prendre une inspiration. Ce n'était pas un choix qu'il voulait faire. Ce n'était pas un choix du tout. Des millions de vies contre trente-six.

Peut-être qu'un jour, ce serait la vie de ses meilleurs amis contre la sienne.

— Et ce jour-là, je souhaiterais que vous me tuiez.

Un grand silence répondit à sa déclaration et Shiro le regretta aussitôt. Pas parce que ce n'était pas la vérité, il était mortellement sérieux et chacun de ses coéquipiers pouvaient le sentir, mais à cause de l'horreur qui submergea le lien. Le chant s'était arrêté. Des murs s'élevèrent.

Des murs, se rendit-il compte, qu'il avait lui-même bâtis.

Il n'eut qu'un moment pour le remarquer avant que le lien ne se brise et les lions se séparèrent, les quatre autres se tournant aussitôt vers Black. Shiro soupira, entrant en contact avec Allura, qui acquiesça.

— On s'occupe de la base, dit-il. Retournez au château.

— Mais…, commença Keith.

Shiro ne le laissa pas finir.

— C'est un ordre. On vous rejoint.

C'était affreusement facile. Coran et son équipage avaient détruit quasiment toutes les défenses aériennes du système. Le laboratoire en lui-même n'était pas armé, si on oubliait les robeasts enfermés dans leurs hangars. Shiro pouvait en entendre certains qui cherchaient à s'enfuir, le bruit de leurs coups sur les portes résonnant dans le canyon, mais les Galras n'avaient pas lésiné sur les détails pour contenir leurs super-armes vivantes.

Shiro survola le canyon où le laboratoire était situé et n'hésita qu'un instant avant d'ouvrir le feu sur le bâtiment où lui et Allura avaient trouvé les prisonniers. Le toit s'écroula, mais il n'arrêta pas avant que les capteurs GPT ne montrent plus aucun signe de vie dans l'édifice. Les signaux vitaux des robeasts s'éteignirent également, mourant avec leurs pilotes.

Shiro ignora les regards qu'il pouvait sentir à travers l'esprit très étendu d'Allura, tirant sans s'arrêter jusqu'à ce que Coran confirme que les robeasts qui attaquaient leurs alliés aient également été neutralisés.

Quand il eut terminé, Shiro coupa les micros, Allura se retira des contrôles et ils partagèrent un moment de silence pour les vies qu'ils venaient de prendre.


Val se rendait compte que son plan de rouler la commandante Vanda avait un problème : ça n'avait pas de fin. Chaque nuit, Vanda tirait Val de sa cellule pour la mener sur Terre sous le couvert des étoiles afin qu'elle cherche des inscriptions altéennes dans les cavernes près de Carlsbad. Chaque nuit, Val essayait de prétendre qu'ils n'étaient plus très loin.

Ce n'était pas comme si elle pouvait hausser les épaules et dire qu'elle s'était trompée.

La patience de Vanda avait cependant ses limites.

Elle n'avait pas menti quand elle avait dit que les punitions s'empireraient à chaque échec. Le premier jour, ce n'était qu'un simple coup ; c'était douloureux, mais le bleu s'était effacé depuis.

Le deuxième jour, Val avait reçu un coup de matraque électrique dans le creux du dos, lui laissant l'impression d'un taser alien surchargé. On avait dû la porter jusqu'au vaisseau comme un sac à patates, mais son engourdissement s'était dissipé après quelques heures.

Le troisième jour, elle fut passée à tabac et une de ses côtes devait s'être fêlée ; elle avait encore mal quand elle bougeait, mais Vanda ne la laissa pas ralentir dans sa recherche d'une cachette qui n'existait pas. (Ce fut cette punition qui fit passer sa nécessaire évasion d'urgente à absolument désespérée. Mais son plan de sortir de sa cellule en foutant quelque chose dans le verrou et en laissant en reste à la chance était encore très bancal et elle n'avait toujours pas trouvé de pilote. Même si l'un des prisonniers était pilote, Val pourrait-elle le libérer ?)

Le quatrième jour, Val s'était évanouie avant la fin de sa punition. Elle s'était réveillée au trou, le sol maculé de son propre sang. Ils l'avaient laissée là jusqu'au jour suivant, où ils l'avaient tirée par les cheveux jusqu'à la navette qui la mènerait à deux pas de chez elle.

Le cinquième jour, debout dans le cockpit, observant les océans bleus grossir devant elle, fut le premier jour où elle envisagea de se dégager des robots qui la tenaient par le bras pour tenter de s'emparer des contrôles. Elle finirait certainement avec une balle dans la tête, mais elle aurait peut-être l'occasion de tous les écraser sur la montagne avant de mourir.

Elle se retint et passa quatre heures à parcourir les cavernes sur des jambes de cotons, la tête trop embrumée pour penser à une excuse convaincante pour son échec. Quand Vanda mit fin à la recherche, Val se raidit, s'attendant à un autre passage à tabac.

Au lieu de ça, ses gardes la prirent par les bras et la ramenèrent au vaisseau sans un mot. La peur prit Val à la gorge, sachant que Vanda n'abandonnerait pas ses punitions comme ça. Si rien n'était encore arrivé, cela voulait dire que quelque chose de pire l'attendait en atmosphère.

Elle lorgna les contrôles le reste du voyage, mais se trouva figée sur place, incapable d'agir. Elle ne voulait pas mourir.

Ils atterrirent et deux gardes la traînèrent dans une salle inconnue au centre du vaisseau, ne contenant rien de plus qu'une table équipée d'entraves en cuir et d'un chariot en métal recouvert de scalpels, de seringues et d'autres instruments en métal brillant que Val ne reconnaissait pas.

Ses entrailles se glacèrent, mais les gardes qui l'encadraient resserrèrent leur prise sur ses bras.

— Ta mémoire semble défaillante, humaine, dit Vanda de sa place derrière un pan de glace qui surplombait la pièce. Voyons voir si mes chercheurs peuvent trouver un moyen… d'y remédier.

La peur qui avait figé Val sur place jusque-là devint une chose sauvage, dépassant la raison, et elle se débattit sous la prise de ses ravisseurs. Mais ils étaient plus grands et plus forts qu'elle et elle n'avait pas eu de repas complet depuis plus d'un mois. Ils la forcèrent à s'allonger sur la table et attachèrent les entraves autour de ses poignets et ses chevilles, ses hanches, son torse et son front.

Ensuite, elle ne put rien faire d'autre que de crier.


Note de la traductrice :

(1) EEG : Electroencéphalographie ; vous savez, ce genre de casques à électrode utilisé dans quasiment tous les films et séries avec des scientifiques fous et leurs cobayes télépathes/télékinésistes ?

(2) IEM : Impulsion électromagnétique.

(3) Référence au film Horton sorti en 2008. Il raconte l'histoire d'un éléphant qui entend un appel à l'aide provenant d'un petit grain de poussière. Celui-ci est peuplé par des « Zous » qui sont apparemment en danger. Horton cherche de l'aide auprès des autres animaux de la jungle, mais personne ne le croit, alors c'est à lui de protéger ses petits voisins.

J'espère que ce chapitre vous a plu. A suivre dans SPLH : tandis qu'Akira se prépare à raconter son histoire à la Terre entière, les paladins vont chercher de l'aide extérieure pour déchiffrer le bras de Shiro.