Dans le chapitre précédent : Après être passé par Olkarion et avoir récupéré Ryner, le deuxième paladin vert, les paladins ont fait une petite pause. Les membres de l'équipe qui ne s'y connaissent pas en technologie ainsi que les réfugiés galras redoublent d'efforts, prenant davantage de responsabilités pour que Hunk, Pidge, Matt, Ryner et Coran puissent se concentrer sur les secrets du bras galra de Shiro.
Ailleurs dans l'univers, Rolo et Nyma (ravitaillant désormais la rébellion du secteur Kera) sont tombés sur Thace et Dez qui leur ont donné des informations au sujet du projet Balméra, conduit dans le secteur Hovent. Nyma n'est pas sûre de vouloir s'impliquer là-dedans, mais Rolo l'a convaincue d'y jeter un coup d'œil.
Pendant ce temps, les Galras convergent vers le secteur de Kera, rassemblant une armée pour y écraser les rebelles. La commandante Anamuri a demandé l'aide de Voltron.
Note de l'auteur : Ça va devenir intense. J'espère que ça vous plaira !
Sinon, Pechat continue de me gâter en dessinant tous mes personnages ! Vous pouvez désormais voir tous les anciens paladins (Lealle, Keturah, Rukka et Sa) sur Tumblr. Merci beaucoup ! Ils sont parfaits !
Chapitre 16
La bataille de Kera (Partie 1)
Notes de recherche du Projet Robeast
Entrée #121
Un an et demi avant le retour de Voltron
Les dernières améliorations semblent fonctionner à merveille. Les onze sujets sur lesquels des renforcements cybernétiques alimentés par de la Q-synthétique ont été greffés sont stables et en bonne santé, rencontrant, voire dépassant nos attentes sur le plan physique. Avec l'utilisation des systèmes d'alimentation interne actuels, l'intoxication par la Q-synthétique est minimisée et des prothèses plus grandes peuvent être produites sans cristal de Balméra nécessaire pour les faire fonctionner.
À l'heure actuelle, il est peu recommandé d'utiliser plus de deux renforcements Qs, car la contamination ne peut pas être entièrement évitée et une exposition excessive peut mener à des dégénérescences physiques. Le commandant Sendak a déjà revendiqué le privilège de recevoir les premiers renforcements : une prothèse de bras parée au combat et un œil cybernétique. L'opération aura lieu dans trois jours.
Pidge essayait d'ignorer la forêt vierge qui poussait le long du mur du hangar du lion vert, mais ça lui en demandait beaucoup. Iel jurerait qu'iel pouvait la sentir pousser. Se profiler. L'observer. C'était peut-être dû aux feuilles déjà plus grandes que Pidge (bien que Ryner ne soit là que depuis six jours) qui modifiaient la luminosité. Ou à l'éponge acoustique organique qui absorbait les sons de son clavier, l'empêchant de faire écho dans la pièce.
Mais Pidge avait le vague sentiment que développer son lien avec Green et partager temporairement l'esprit de Ryner l'avait pourvu∙e d'une connexion avec la nature qu'iel n'avait jamais demandée et, franchement, qu'iel ne voulait pas.
— Tu sais, tu trouverais peut-être ça moins intimidant si tu n'essayais pas autant d'ignorer son existence.
Pidge se retourna au son de la voix de Ryner et fut presque insulté∙e de la voir agenouillée devant une nouvelle plante, une sorte de petite fougère aux frondes à rayures jaunes et roses. Elle semblait indifférente au malaise de Pidge (qu'il soit rationnel ou non), allant même jusqu'à fredonner en caressant une feuille, qui parut s'étirer et murmurer comme un être vivant.
Se disant que les plantes étaient en effet des êtres vivants et qu'iel devrait arrêter d'être aussi offensé∙e par la présence d'un peu de verdure, Pidge ferma son ordinateur et se tourna vers Ryner.
— Ça m'intimide pas.
L'antenne de Ryner frémit, ce qui donna à Pidge l'impression d'un haussement de sourcils, et iel fit la moue.
— C'est vrai. Il s'avère que j'aimais l'ancienne disposition de cette pièce. Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ?
Pidge savait qu'iel n'était pas rationnel∙le. Il y avait assez de place dans le hangar pour que Ryner puisse faire pousser son jardin sans empiéter sur l'espace de travail de Pidge. Tous les autres semblaient partager leur lion sans problème. (Bien que, en toute franchise, personne ne passait autant de temps dans son hangar que Pidge, sauf peut-être Hunk, mais Shay n'avait rien fait au sien quand elle s'était liée à Yellow.)
Pidge était juste sur la défensive et détestait le changement, comme d'habitude. Iel ne pouvait pas s'en empêcher.
Avec un soupir, Ryner lâcha sa fougère, cueillit deux fruits bleus allongés sur un petit arbre courtaud et en offrit un à Pidge en s'installant sur le bord de son bureau.
— Je sais que tout cela est très soudain.
— C'est rien, répondit automatiquement Pidge, baissant les yeux vers le fruit.
Hunk avait presque pleuré quand Ryner avait émis l'idée de faire pousser de vrais fruits et légumes dans son jardin de la vraie nourriture, comme il disait. Pas de la bouillie verte ni les rations séchées ou en boîte qu'ils avaient trouvées dans un marché. De la vraie nourriture fraîche, prête à l'emploi dès qu'il avait le temps de préparer un semblant de repas.
Pidge n'aurait pas dû passer la semaine à fouiller le château à la recherche d'un autre endroit où mettre le jardin, une serre ou une salle vide assez proche du hangar pour sentir la magie naturelle de Green, qui aidait apparemment les plantes à pousser.
Ryner mâcha son fruit en silence quelques instants, mais Pidge n'avait pas beaucoup d'appétit. Maintenant que Ryner les aidait à examiner le bras de Shiro, ils faisaient enfin des progrès, comprenant de mieux en mieux la magie qu'Haggar y avait infusée.
Vraiment, Pidge aurait dû sauter de joie.
Iel soupira, posant le fruit sur la table près de son ordinateur, et regarda Ryner.
— C'est pas toi, dit-iel. Je dois juste m'habituer. Ça ira.
Ryner grignota les derniers morceaux de chair accrochés au noyau.
— Tu sais, j'étais déjà vieille pour une Olkari quand les Galras nous ont chassés de la ville. Beaucoup d'entre nous n'avions jamais vu la forêt d'aussi près. Moi-même, je n'avais pas quitté la cité depuis mon enfance.
Fronçant les sourcils, Pidge essaya de comprendre où Ryner voulait en venir. Elle était, de bien des manières, comme Coran. Ils avaient tous les deux la manie de tourner autour du pot, vous embobinant pour vous mener là où ils le voulaient sans même que vous ne vous en rendiez compte.
Bien entendu, Coran le faisait généralement à renforts de blagues, tandis que Ryner se contentait de se lancer dans un récit de son enfance que Pidge s'attendait honnêtement à voir se terminer par des phrases du genre « Dans ma jeunesse, nous allions à l'école à pied. Nous faisions l'aller-retour ! Sous la neige ! »
Pidge ne pouvait pas s'en empêcher. Ryner était la doyenne : un chef, certes, mais aussi la plus vieille Olkari de son village, littéralement. Elle avait un air de grand-mère. Un air qui n'était pas arrangé par sa préférence pour le jardinage sur le bricolage. Pidge avait été plus qu'un peu déçu∙e d'apprendre qu'il s'agissait bien d'une préférence et non d'un compromis malheureux que Ryner avait dû faire en l'absence de vraie technologie.
Au moins, Ryner n'avait pas pris exemple sur la grand-mère de Pidge qui se lamentait des effets de la technologie sur la jeunesse actuelle.
— Nous étions tous quelque peu contrariés quand on nous a arraché nos métaux et nos réseaux, dit Ryner, les yeux brillants alors qu'elle rencontrait le regard de Pidge. Nous savions déjà que nous pouvions manipuler les systèmes naturels. Nos ancêtres construisaient de grandes machines dans la forêt bien avant que nous nous tournions vers les ordinateurs.
Pidge leva la main.
— Tu as l'intention de me faire un discours comme quoi « le plein air me fera du bien » et que j'ai peut-être simplement besoin de « m'éloigner un moment de mon écran pour m'aérer les idées » ? Parce que si c'est le cas, je vais nous gagner du temps, allumer une lampe solaire, ouvrir une fenêtre et retourner à ma programmation.
Ryner rigola, ce qui détendit Pidge malgré iel. C'était ça le pire : iel appréciait Ryner. Elle était intelligente et réfléchie et elle avait un humour mordant. Elle était vieille (très vieille, bien que Pidge ne le dirait jamais tout haut) et ne se battrait sûrement pas en première ligne avant longtemps, mais elle se défendait bien contre Lance à l'entraînement au tir et elle avait déjà inventé un explosif de la taille d'un pouce qui serait plus qu'utile pour envahir les forteresses galras.
Vraiment, quand Pidge pensait au fait qu'ils avaient eu moins de deux heures pour apprendre à se connaître avant de se synchroniser, iel était impressionné∙e par leur complémentarité. Green avait bien choisi son deuxième paladin.
C'était juste aux petites choses que Pidge n'arrivait pas à s'adapter. C'était stupide et puéril et Pidge voulait faire un bond de deux semaines en avant, quand l'effet de nouveauté se sera dissipé et qu'iel pourra entrer dans le hangar sans que les changements l'atteignent autant.
Ryner rapprocha silencieusement le fruit bleu de Pidge, qui s'en saisit à contrecœur et en prit une bouchée. Il avait un vague goût de pêche, ce qui en faisait le premier truc qui se rapprochait vraiment de la nourriture terrienne depuis qu'ils étaient arrivés au château-vaisseau. Iel se demanda si Ryner pouvait modifier la saveur de ses fruits.
— Je ne suis pas en train de te faire la morale, Pidge, reprit Ryner. J'allais simplement te dire que je sais ce que tu ressens. Tu sais ce que j'ai fait la première nuit en dehors de la ville ?
— Je parie que tu as construit une forteresse avec des arbres robots, dit Pidge à travers une bouchée de pêche de l'espace.
L'antenne de Ryner frémit d'amusement.
— J'ai mis le feu à la forêt et je suis restée debout toute la nuit pour ne pas mettre de la terre sur mes vêtements.
Pidge la dévisagea, choqué∙e, et Ryner ferma le poing autour de la graine du fruit bleu.
— Tu rigoles.
— J'aimerais bien. C'était nouveau et je détestais ça. Ce n'est pas comme si j'avais eu le choix. J'essayais simplement de tirer le meilleur parti d'une situation horrible. J'ai mis longtemps avant d'admettre que la forêt avait ses avantages. Ça m'a pris encore plus de temps d'admettre que j'en étais venue à l'aimer plus que j'aimais la ville.
Ryner ouvrit le poing. La graine n'avait pas changé, mais Ryner fit un signe de tête satisfait et retourna dans son jardin pour la mettre dans un trou qu'elle avait creusé près de l'arbre d'origine.
— Qu'est-ce que tu lui as fait ? demanda Pidge, passant son fruit d'une main à l'autre en se demandant si ça valait le coup d'aspirer les derniers morceaux de pulpe.
— C'était trop sucré, dit Ryner. Je l'ai reprogrammé un peu.
Pidge fronça les sourcils.
— Reprogrammé ?
— Bien sûr. Tout être vivant a son propre code.
— Tu modifies l'ADN.
Cela n'aurait peut-être pas dû être aussi surprenant, mais le tout avait paru tellement mystique à Pidge qu'iel n'avait jamais réfléchi au véritable mécanisme se cachant derrière la technopathie (florapathie?) de Ryner.
C'était peut-être pour ça qu'iel avait eu autant de mal à faire fonctionner la couronne de bois que Ryner avait amenée avec elle.
— Entre autres, oui, dit Ryner. C'est plus rapide d'altérer l'état physique de la plante, mais remonter jusqu'au code nous donne plus de matière à travailler. Et avec le lion vert qui accélère la germination… (Green ronronna, faisant sourire ses paladins.) Eh bien, la patience a ses vertus. Et puis, ça donne plus de vie à cet endroit.
Elle avait raison, bien sûr. Peut-être que Pidge devrait cesser d'essayer de supporter le jardin et apprendre à le voir comme le sien. Iel fixa le noyau dans sa main poisseuse un long moment, puis attrapa la couronne posée sur un coin de son poste de travail.
Première étape : voir si je peux faire une pêche avec mon esprit.
Cela serait une bien meilleure distraction que les registres du projet Robeast, au moins.
— Allura a dit–
Matt se coupa dans un sifflement de douleur et Hunk entendit Shay lui souffler une excuse.
— Ce n'est rien. Allura a dit qu'il faut qu'on reste à l'écart du Kera tant que la bataille n'a pas commencé. Elle craint que l'arrivée de Voltron fasse paniquer les forces galras et qu'elles attaquent les peuples du secteur de Kera au lieu de se concentrer sur la rébellion.
Hunk fronça les sourcils devant la section du conduit à quintessence sur laquelle il travaillait. Après le robeast en forme de poulpe qu'ils avaient affronté sur Maorel, Hunk avait décidé de protéger tous les systèmes les plus importants de Yellow. Et de vraiment les protéger, pas simplement en coupant quelques fils au pas de course pour mitiger les dégâts. Les armes qui drainaient la quintessence semblaient faire fureur parmi les forces de Zarkon ces derniers temps et cela laissait Yellow à vif et endolorie plusieurs jours après la bataille.
Elle allait mieux désormais, mais Hunk ne voulait courir aucun risque.
Et puis, retaper Yellow le détendait, encore plus depuis qu'il pouvait l'entendre chanter quand il travaillait.
— Elle a parlé du traceur à Anamuri et aux autres ? demanda Hunk, raccordant délicatement un autre tronçon de conduit-Q avec un capot au bout.
Les conduits incisés avaient tendance à s'effilocher, ce qui pouvait entraver le flux de quintessence, alors les défenses devaient être protégées de l'usure.
— Pas en termes aussi clairs…
Hunk retira ses mains du conduit et baissa sa lampe frontale pour admirer son travail, même s'il n'avait pas vraiment besoin de lumière supplémentaire. Ses mains avaient tendance à briller quand il touchait son lion, comme celles de Shay. Comme quand un Balméran parlait à son Balméra. Shay pensait que c'était peut-être un effet secondaire de leur lien, ce qui était une hypothèse raisonnable.
Ils ne savaient pas si le lien permettrait à Hunk de parler au Balméra ou si c'était limité à Yellow.
Même si c'était juste un truc de lion, ça ne dérangeait pas Hunk. Il pouvait désormais entendre la voix de Yellow, comme un professeur le guidant dans ses réparations. Des choses qui lui échappaient encore une semaine plus tôt auraient désormais tout aussi bien pu être schématisées et libellées en anglais. Cela faisait des réparations un jeu d'enfant, ce qui lui laissait plus qu'assez de temps pour peaufiner et améliorer son système.
— Il nous reste un jour. On a encore une chance de le trouver, non ? demanda Hunk, s'attardant à l'intérieur de Yellow même s'il en avait terminé pour la journée.
Tout était plus facile auprès de Yellow. Sa présence était si vaste et si ferme que l'anxiété de Hunk y faisait à peine de vague. Mais l'effet ne durait que lorsqu'il était à l'intérieur d'elle ou assez près pour que cela compte.
Matt soupira.
— Je suppose.
— Vous avez dit que l'aide de Ryner vous est précieuse, n'est-ce pas ? dit Shay avec prudence, ce que Hunk ne pouvait lui reprocher.
Elle ne comprenait pas le côté technique du travail de Hunk et de Matt sur le bras de Shiro, mais elle avait bien conscience qu'ils se crispaient tous dès que le sujet venait sur le tapis.
Hunk recula vers la trappe d'accès et se laissa tomber par terre. Son corps se crispa dès qu'il sortit de la bulle protectrice de Yellow et il serra les dents tandis qu'un poids familier reprenait sa place sur ses épaules.
Matt était allongé sur le ventre, la tête dans ses bras. Shay était agenouillée à côté de lui, exécutant sa routine habituelle : retirer des cristaux, les dissoudre, les éloigner des nerfs et des organes internes. Elle avait hésité à effectuer les soins ici au lieu de l'infirmerie, mais Matt avait dit qu'il commençait à étouffer et, quand cela ne lui valut qu'un air perplexe de Shay qui lui assura que sa respiration était tout à fait normale pour un humain, il avait ajouté qu'il voulait parler à Hunk de leur avancée sur le bras de Shiro.
— Elle nous aide beaucoup, c'est sûr, dit Hunk, prenant un chiffon pour essuyer l'huile sur ses mains. (Il avait certainement les cheveux en pétard, à en juger le sourire narquois de Matt, mais il s'en fichait un peu.) On comprend beaucoup mieux comment la quintessence fonctionne.
Matt marmonna quelque chose dans sa barbe, mais Hunk n'entendit que « foutue batterie qui se recharge toute seule » avant qu'un cristal ne perce la peau de son dos et qu'il ne morde dans sa chemise roulée en boule pour s'empêcher de crier.
Hunk grimaça et se tourna vers Yellow, essayant d'avoir l'air de nettoyer un truc sur sa coque et non d'éviter de regarder sa partenaire retirer des morceaux de roche du corps de son ami.
Après avoir entendu Ryner décrire la quintessence se trouvant dans le bras de Shiro (épaisse, presque contre nature), Pidge avait suggéré qu'il s'agissait de la quintessence synthétique dont iel avait entendu parler dans les registres de recherche de Maorel. Ryner modelait des êtres vivants, mais elle n'était pas experte en quintessence. Coran, en tant qu'Altéen, était plus familier dans ce domaine, mais c'était au-delà de ses compétences. Et ni l'un ni l'autre ne savait comment la Q-synthétique fonctionnait.
C'était comme se retrouver dans un jardin recouvert de feuilles de chêne avec pour tâche celle de trouver l'unique feuille d'érable.
Un éclair le traversa alors et il lui fallut un moment pour se rendre compte qu'il venait de Yellow. Son chant battait rapidement contre ses doigts, l'urgence faisant accélérer son cœur. Elle semblait vouloir lui dire quelque chose, quelque chose concernant Shiro. Quelque chose que ses réflexions futiles sur les feuilles avaient déclenché.
Hunk ferma les yeux, se laissant entraîner par Yellow. Sa chanson ne contenait pas de mots, alors la seule manière de la comprendre était de s'y laisser porter.
Et s'y laisser porter, il le fit. Le hangar autour de lui disparut, les voix de Matt et de Shay se faisant distantes. Hunk était à l'intérieur de Yellow et il se vit quitter le hangar, prendre l'ascenseur jusqu'à la passerelle, y rester un moment avant de partir pour la cuisine, la salle commune, les quartiers des paladins. Elle ne pouvait pas le voir, ne pouvait pas sentir sa présence comme lorsqu'ils étaient proches, mais elle savait qu'il était là, connecté à elle comme par un fil. Il avait l'impression d'être une part d'elle.
— Hunk ?
Hunk sursauta, sa main glissant de la coque de Yellow. Shay semblait avoir terminé et Matt enfila son t-shirt, grimaçant en faisant doucement rouler son épaule. Shay se rapprocha de Hunk, fronçant les sourcils.
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui. En fait, je vais mieux que bien.
Hunk tapota Yellow, essayant de lui transmettre sa gratitude et sa fierté sous forme de chant. Il manquait encore d'entraînement, mais Yellow sembla le comprendre.
— Vous savez où est Shiro ?
— Je ne comprends pas pourquoi tu ne leur en parles pas.
Shiro tressaillit et faillit manquer l'épée qui filait vers sa nuque. Il l'attrapa à la dernière seconde, mais c'était trop tard, Keith l'avait vu flancher. L'épée se retira. Keith recula, la respiration un peu plus lourde que d'habitude.
S'ils s'entraînaient sérieusement, Shiro savait que l'épée de Keith aurait touché sa cible. Shiro était lent, trop lent pour quelqu'un qui s'apprêtait à prendre part à une bataille à tout moment. Il dormait mal ces derniers temps, ses rêves se mêlant à ce qui pourrait se passer si Haggar décidait de passer à l'offensive. Si elle s'approchait assez pour le contrôler.
Matt n'était pas au courant de ces rêves Shiro avait fait de son mieux pour dissimuler son trouble au reste de l'équipage. Ils ne savaient pas ce qui se passerait si Shiro perdait le contrôle. Personne ne le savait, sauf Keith, raison pour laquelle Shiro l'avait évité. Ce n'était pas juste envers lui, mais Shiro ne pouvait pas regarder sa pitié en face.
Enfin, non. Ce n'était pas de la pitié dans le regard de Keith. Il n'en montrait que rarement et certainement pas envers Shiro. C'était de la culpabilité, de l'inquiétude, mais aussi du défi.
— Je ne peux pas, Keith, répondit Shiro, avant de reprendre l'assaut, espérant le distraire de ses questions.
Keith para son attaque et fit tourner son épée d'une manière qui fit trébucher Shiro. (Une erreur de débutant Shiro s'en serait mis des baffes s'il n'était pas si patraque.) Mais au lieu de profiter de l'ouverture, Keith refit un pas en arrière.
— Tu es en train de t'autodétruire, Shiro.
— Je vais bien.
Shiro retrouva l'équilibre et lança une autre attaque. Il vit le moment où il vint à bout de la patience de Keith. Ce dernier fit un pas en avant pour rencontrer l'attaque de Shiro, le coupant dans son élan. Son épée percuta son bras et les deux s'immobilisèrent un moment. Puis Keith pivota, plongeant sous le bras de Shiro. Il glissa son pied derrière la cheville de Shiro et en un clin d'œil, celui-ci se retrouva par terre, le genou de Keith pressé contre son dos.
— Je sais que tu te sens coupable, Shiro, dit Keith.
— Je ne–
— Ne mens pas, Shiro. Je t'ai vu sur Yaltin.
Les mots de Keith coupèrent la protestation naissante de Shiro et il se figea, ne se débattant plus pour rejeter le poids de Keith. Ce dernier s'arrêta, puis se laissa doucement tomber à côté de lui.
— Tu te crois responsable de tout.
Shiro se redressa, fronçant les sourcils.
— Pas de tout. Seulement des choses que j'aurais dû être en mesure d'empêcher.
Keith lui lança un regard en coin qu'il ignora.
— Tu n'aurais rien pu faire.
— Est-ce qu'on parle de Yaltin ? Ou de Maorel ?
— Je ne sais pas. Les deux ? Shiro–
Shiro agita la main.
— Je sais, Keith, dit-il. Je sais. Je sais que tout ça est la faute d'Haggar. Je sais que ce n'est pas moi qui ai détruit Yaltin ou transformé tous ces prisonniers en monstres dénués de conscience. Je le sais.
Il regarda ses mains, une de chair, une de métal. La jonction entre la prothèse et le moignon de son bras lui faisait mal et Shiro ne savait pas s'il devrait être furieux de les savoir soudés de façon permanente ou heureux de ne jamais avoir eu l'occasion de voir les dégâts qu'il avait subis. Il avait vu les notes de Matt sur sa prothèse. Il savait que le manchon (la gaine métallique au-dessus de son coude qui recouvrait quinze bons centimètres de son moignon) contenait quelque chose ressemblant vaguement à de la technologie cryogénique.
Le corps humain n'était pas censé fusionner avec un morceau de métal, mais Haggar se fichait des dégâts que son arme lui causait. C'était plus facile de le rafistoler que de construire quelque chose qui fonctionnerait du premier coup.
Mais c'était aussi ce que faisait Shiro, n'est-ce pas ? Il n'aidait pas tant que ça l'univers, il essayait simplement de rabibocher des plaies vieilles de dix mille ans. Parfois, il permettait la guérison, d'autres fois, il n'apportait que davantage de destruction. Ni l'un ni l'autre ne suffisait pour un paladin de Voltron.
Il avait du sang sur les mains. Du sang d'innocents. Qui les avait jetés dans l'Arène avec lui n'avait pas d'importance.
Keith s'accroupit, les oreilles battant sous l'irritation, montrant les dents. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais l'intercom se mit à crépiter.
— Hé, Shiro ! fit la voix de Matt, bourdonnante d'énergie. Je sais pas où t'es et je vais pas chercher dans tout le vaisseau, alors ramène ton cul à la salle commune, ok ?
Shiro haussa un sourcil, se tournant vers Keith, qui haussa les épaules.
— J'imagine que notre prochaine destination est la salle commune, alors, marmonna Shiro, essayant de ne pas tressaillir à la douleur qui traversa son bras quand il se releva.
Il fallut dix minutes, soit dix minutes de trop pour Hunk qui ne voulait pas attendre, pour que tout le monde se réunisse dans la salle commune : Pidge et Ryner, de la terre jusqu'aux coudes Matt et Coran, installés sur un canapé, l'air intéressé Shiro, toujours en sueur après son entraînement avec Keith.
Keith et Shay restèrent à l'arrière du groupe. Ni l'un ni l'autre ne s'y connaissaient assez en technologie pour suivre la conversation, mais tout ce que Hunk eut à dire, c'était qu'il pensait savoir comment trouver le traqueur et les deux l'avaient suivi immédiatement.
— C'est Yellow qui m'a soufflé l'idée, expliqua Hunk, assis face à Shiro, essayant de trouver les bons mots. Les lions savent où on est, même si on est loin. C'est comme ça que Blue a pu retrouver Lance sur Maorel.
— Red et Green ont fait pareil sur Arus, dit Pidge. Matt et moi, on inspectait le vaisseau de guerre de Sendak quand le premier robeast a attaqué. Nos lions sont venus du château pour nous protéger.
— Pareil sur Vel-17, ajouta doucement Matt.
Coran hocha la tête, l'air pensif.
— C'est vrai. Un lien de paladin avec son lion fonctionne à plusieurs niveaux, même jusqu'à vous ramener à votre lion si vous êtes séparés.
— Voilà, dit Hunk, pointant le stylo qu'il faisait danser entre ses doigts sur Coran. Mais tu sais comment ça fonctionne, en pratique ?
Avec un petit son songeur, Coran se tapota le menton.
— Je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Votre quintessence–
— Exactement !
Hunk grouillait d'espoir et de peur : l'espoir d'avoir enfin compris et la peur de faire encore fausse route. Il avait le cœur gros et pouvait à peine rester en place.
— Quand j'ai formé mon lien avec Yellow, elle a laissé un petit peu de sa quintessence en moi. Du moins, c'est ce que je pense. C'est ça, le lien. J'ai une part d'elle en moi, ce qui me permet de l'utiliser et ce qui lui permet de toujours savoir où je suis.
Shiro se figea, inspirant brusquement.
— Tu crois que c'est comme ça qu'Haggar me traque ?
— Coran ou Ryner devra le confirmer, mais ça expliquerait tout. On a pas vu de structure ressemblant à un dispositif de traque et Pidge n'a rien trouvé dans le code. Mais si c'est littéralement la quintessence qu'elle suit…
Coran se pencha en avant, posant la main sur la prothèse de Shiro. Hunk fit un pas de côté tandis que Coran prenait le bras gauche de Shiro et Matt se rapprocha de ce dernier, posant son menton sur son épaule.
— La quintessence est définitivement différente, dit-il. Je ne saurais pas dire si cela est connecté à quelque chose d'autre…
— Mais c'est possible, dit Ryner. Nous suivons un procédé similaire sur Olkarion. Je sais toujours exactement où j'ai laissé une de mes créations.
Pidge se tapota le menton, regardant Coran retourner la prothèse de Shiro, marmonnant dans sa barbe en caressant les contours d'un panel de métal.
— Je reviens tout de suite, dit-iel, avant de sortir de la pièce d'un pas précipité.
Hunk l'observa s'en aller, tapotant ses genoux.
— Ok, supposons que tu aies raison, dit Keith, qui n'avait pas bougé de son coin près de la porte et de Shay, baissant les yeux avant de continuer, les bras croisés sur son torse. Si c'est comme ça qu'Haggar le traque, on fait quoi maintenant ?
— Facile, dit Hunk. On draine toute la quintessence de son bras et on lui donne une autre source d'énergie. Haggar peut pas traquer quelque chose qui n'existe pas.
Matt sourit, enroulant ses bras autour de la taille de Shiro. Shiro lui serra le bras de sa main gauche, que Coran avait lâchée pour mieux examiner sa prothèse.
— C'est vraiment si simple ?
Hunk hésita.
— Ben… On se demandait pendant un moment s'il n'y avait pas une sorte de code ou d'hormone dans la quintessence qui fasse fonctionner le bras. Si c'est le cas, je sais pas si drainer la quintessence va tout bousiller ou non, mais…
— Ça vaudra toujours mieux que rester comme ça, dit Shiro. Il faut qu'on fasse quelque chose avant de rejoindre Kera et pour le moment, notre seul autre choix est de le désactiver manuellement, pas vrai ?
Ryner acquiesça.
— De plus, s'il existe bel et bien un système endocrinien, cette prothèse doit créer et détruire ces hormones en permanence. Tant que le tissu biologique reste intact et qu'on lui fournit une nouvelle quintessence assez rapidement pour éviter sa dégradation, il devrait s'en remettre.
Pidge revint dans la pièce à grands pas, la tête d'une sentinelle galra blottie entre ses bras. Hunk recula à la vue de ses yeux roses.
— Euuuh, Pidge…
— J'essayais d'en extraire des informations, dit Pidge comme si de rien n'était. Ça m'a pas servi, ils sont pas connectés au réseau principal. Ils ont leur propre serveur qui leur transmet des ordres, et on a détruit le serveur de celui-ci quand on a explosé son vaisseau.
Iel posa la tête sur les genoux de Ryner, les yeux brillants.
— Il y a encore de la quintessence là-dedans. De la Q-synthétique.
Ryner se redressa, plaçant les mains par-dessus celles de Pidge sur la tête de la sentinelle.
Hunk fronça les sourcils.
— Quoi ? demanda-t-il. Qu'est-ce que ça veut dire ?
— La Q-synthétique est manufacturée, dit Pidge. C'est un produit standard. Elle a aucune signature et même si elle en avait une, elle est partout dans l'Empire Galra. La traquer servirait à rien.
— Mais si la quintessence du bras de Shiro est différente, ça veut dire qu'Haggar y a rajouté quelque chose. (Ryner plissa les yeux.) Quelque chose de plus précieux. Quelque chose qu'elle ne pouvait pas produire en masse.
— Il doit y avoir une raison, dit Coran.
Il jeta un œil à Ryner, puis posa une main sur la tête de la sentinelle qu'elle tenait toujours tandis qu'elle enroulait ses longs doigts autour du poignet de Shiro. Ils fermèrent les yeux un long moment, puis hochèrent la tête.
— C'est différent, dit Ryner.
Coran se tourna vers Hunk avec un grand sourire.
— Il semblerait que tu aies raison, Yellow.
Hunk aurait pu fondre sur place, mais il fut rapidement pris dans un débordement d'activité. Ils devaient encore trouver un moyen de drainer la quintessence du bras de Shiro et de le réalimenter ensuite. Matt fut celui qui proposa d'utiliser les cristaux que Shay avait extraits de son corps. (« Ils sont bien contents de boire tout autre type de quintessence avec qui j'entre en contact. ») et Pidge retira la batterie de sa tête de robot et l'agita en l'air.
— Si on peut trouver comment transférer tout ça, ça devrait être compatible.
Deux heures plus tard, c'était terminé. Les cristaux de Matt avaient triplé de volume, laissant Shiro avec un poids mort en guise de bras. Pidge, Ryner et Shay réussirent à extraire la Q-synthétique de la sentinelle sous forme liquide, puis, dans l'infirmerie où ils s'étaient tous réunis, trouvèrent une seringue qu'ils pouvaient infiltrer dans le muscle de la prothèse de Shiro au niveau de la tige en son centre (désormais vide) qui contenait auparavant la quintessence d'Haggar.
Cela demanda l'énergie de deux autres sentinelles décapitées, mais ils finirent par se rasseoir tandis que Shiro testait la vitesse et la flexibilité de son bras. Il l'activa et échangea quelques coups prudents avec Keith, puis sourit.
— Je sens à peine la différence, dit-il. Maintenant, tout ce qu'il nous reste à faire, c'est de vérifier si Haggar peut toujours savoir où je suis ou non.
Coran lui tapa le dos.
— Je suis sûr que tu n'as aucun souci à te faire, dit-il, agitant les cristaux gonflés au-dessus de sa tête. Je vais jeter ça par le sas. Vous devriez aller annoncer la bonne nouvelle à Lance et Allura.
Lance était sur la passerelle avec Allura, lui tenant compagnie tandis qu'elle surveillait les scanners longue portée. Elle, Tev et Zelka avaient organisé un tour de garde pour que Coran n'ait pas à s'en soucier. Il avait déjà assez à faire en aidant les autres ingénieurs avec leurs projets, avait dit Allura. Il n'avait pas besoin de plus de responsabilités.
Normalement, ils laissaient l'IA du château superviser la plupart des choses, mais ils étaient très prudents depuis l'appel à l'aide d'Anamuri. Qu'une armée se rassemble tout près d'un système stellaire peuplé était une mauvaise nouvelle et Allura ne voulait pas prendre le risque d'être prise au dépourvu si Zarkon agissait plus vite qu'ils ne s'y attendaient.
Lance savait qu'on finissait par se sentir seul à rester là pendant des heures, et il n'avait rien de mieux à faire pour le moment. Contrairement à Hunk et Matt, il n'était pas un génie de la technologie, mais il pouvait au moins faire ça.
— J'ai parlé avec ta mère, l'autre jour, dit-il, gardant un ton léger tout en observant Allura au moindre signe de détresse.
Ce n'était pas la première fois qu'ils parlaient de Lealle, Allura ayant autant d'histoires drôles au sujet de sa mère que Lealle en avait au sujet de sa fille, mais il savait que la douleur était toujours là, près de la surface. Parfois, en parler était trop pour elle.
— Elle m'a raconté la fois où tu t'es entraînée avec Blue. Sur les lunes de… Sirjet, je crois ?
Les yeux d'Allura se mirent à briller.
— Avec la boue gnérullienne ? J'ai mis un mois à m'en débarrasser les cheveux !
Lance s'appuya sur la console et sourit.
— Ouais, Blue m'a snobé quand je l'ai mentionné. Mais Lealle a trouvé ça plutôt marrant.
Plissant le nez, Allura passa en revue quelques contrôles automatiques, puis se détourna de l'écran.
— Meri aussi. On pourrait penser qu'on a passé la journée au spa et non à patauger dans la boue pour trouver le pféfferverre tout neuf que Sa venait d'attacher. (Elle marqua une pause, voûtant les épaules.) Je pense toujours qu'il n'aurait pas dû l'installer sur le ventre de Green. C'est bien trop facile de l'en déloger.
— Les Verts devraient vraiment faire preuve de plus de bon sens quand il s'agit de leurs inventions diaboliques, dit Lance, hochant sagement la tête, ce qui fit rire Allura.
Il monta sur la console, balançant ses jambes. Il fit semblant de ne pas remarquer le haussement de sourcils d'Allura, continuant de se balancer jusqu'à ce qu'elle soupire et vienne s'asseoir à côté de lui, les pieds rentrés bien sagement sous le bord du meuble.
— C'est qui, Meri ?
Le sourire d'Allura se fit triste.
— C'était ma meilleure amie. Plus que ça, même.
Lance l'étudia du regard, remarquant le froncement de ses sourcils, la manière dont elle se mordillait la lèvre.
— Par « plus que ça », tu veux dire… comme une sœur ? Ou vous deux vous étiez… ?
— Je ne sais pas. On n'a pas vraiment eu le temps de donner un nom à ce qu'on représentait l'une pour l'autre. Mais je tenais beaucoup à elle. Et je la connaissais bien, vu le temps qu'elle passait à s'entraîner avec ma mère. Je la voyais plus souvent que n'importe qui d'autre, sans compter mon père.
— Elle s'entraînait ? Pour être paladin ?
Allura acquiesça.
— Elle a piloté Blue après la mort de ma mère. Ça n'a duré que quelques jours, pas assez longtemps pour qu'elles se fassent au lien. Mais elle aurait pu être le paladin bleu. Quoiqu'elle en pense.
L'air endeuillé d'Allura serra le cœur de Lance et il lui prit la main.
— Aurait pu ?
— Elle était le paladin bleu, dit Allura. J'en suis certaine. Mais Meri a dit que ce n'était pas un vrai lien. Que c'était la guerre et qu'on n'avait pas le luxe de chercher un remplaçant. La plupart des autres apprentis s'étaient déjà enfuis. Meri a dit… Elle semblait croire que Blue l'avait choisie parce qu'elle n'avait pas d'autre choix. Que le lien était forcé et qu'il disparaîtrait dès que l'urgence serait passée.
— Blue n'est pas comme ça, dit Lance.
Allura sourit.
— Non. Elle et ses paladins sont extrêmement loyaux. Je ne pense pas qu'elle aurait abandonné Meri, urgence ou non. Je ne pense pas que Meri s'en soit rendu compte.
— Ces choses ne se font pas du jour au lendemain.
Allura pencha la tête de côté, l'air interrogateur.
Lance se gratta la nuque avec un petit rire nerveux.
— C'est quelque chose qu'une amie m'a dit un jour. Elle était comme ça, toujours à m'enseigner de petites choses qui se révèlent bonnes à savoir que bien plus tard. Elle me disait toujours que les relations ne se construisaient pas du jour au lendemain. Ça prend du temps. Comme pour construire un château. Ou un château-vaisseau, ajouta-t-il avec un sourire. Ok, tu peux faire un château de sable en un jour. Il sera peut-être même très impressionnant. Mais à quoi ça sert s'il se fait emporter par la mer ? (Il marqua une pause.) Je suis prêt à parier que Blue et Meri seraient parvenues jusque-là si elles en avaient eu le temps.
— Moi aussi, dit Allura.
Ils restèrent silencieux un moment et Lance laissa ses jambes s'immobiliser.
— Elle n'a pas d'IA.
— Elle n'a pas eu le temps de créer un profil mémoriel. Cela prend des années.
Lance se dit que ça avait quelque chose de profondément triste. Il n'était toujours pas sûr de ce qu'il pensait des IA, même après avoir parlé à Lealle des heures et des heures. En tant que moyen de discuter avec des gens qu'il n'aurait autrement pas connus, de faire la connaissance de cette petite partie de la mère d'Allura, c'était génial.
Il ne savait pas s'il penserait la même chose s'il s'agissait de sa mère. Ou de Hunk. Ou de n'importe qui d'autre.
Mais ça valait mieux que les perdre complètement, non ? Il s'était dit que ce serait peut-être une bonne idée que les nouveaux paladins créent leurs profils mémoriels. Il comptait en parler à Allura, d'ailleurs, mais il n'avait pas arrêté de se laisser distraire et avait oublié de le mentionner. Si cela prenait des années, par contre, à quoi cela servirait ? Lance n'était pas prêt à affronter la possibilité qu'il serait encore en train de se battre dans quelques années.
Avant qu'il ne puisse décider quoi faire, les portes de la passerelle s'ouvrirent et le reste des paladins arriva dans des éclats de rire et de conversation.
Allura descendit de son perchoir, mais l'inquiétude qui s'était automatiquement affichée sur son visage se dissipa quand Shiro passa à l'avant du groupe, un grand sourire étirant ses lèvres.
— Ça sent la bonne nouvelle, dit Lance, balançant à nouveau ses jambes.
Il resta là où il se trouvait, observant leurs visages souriants à la recherche de ce qui avait bien pu changer.
Shiro ébouriffa les cheveux de Hunk, qui rougit comme une pivoine, souriant de plus belle.
— Hunk a trouvé le dispositif de traçage dans le bras de Shiro, dit Pidge en s'arrêtant. Enfin, je crois que « dispositif » est pas le bon mot. L'énergie de traçage ?
— Bref, intervint Keith. On l'a enlevé.
Lance contint à grand peine un cri de joie.
— Bien joué, Hunk !
La posture d'Allura se détendit et elle donna un coup d'épaule dans celle de Shiro, lui souriant à lui et Matt, qui sautillait quasiment sur place à côté de lui.
— Quel soulagement. Était-ce relié à l'override ?
Le sourire de Shiro vacilla, mais il se reprit avant que l'ambiance ne puisse déraper.
— Difficile à dire. Vaut mieux penser que non pour le moment.
— Ouais, dit Hunk en se grattant le menton. Je sais pas du tout comment cet override est censé marcher. Il aurait pu se trouver dans la quintessence, j'imagine, mais…
— Bah, elle aura du mal à le trouver maintenant, dit Matt. L'override pose bien moins de problèmes, même s'il est toujours là.
Shiro hocha la tête.
— Et vous n'êtes plus autant en danger, ce qui est l'essentiel.
Lance rit avec dérision, et il n'était pas le seul. Keith leva les yeux au ciel, Pidge souffla et Matt grogna bruyamment (et longuement) directement dans l'oreille de Shiro. Allura attendit qu'ils finissent de montrer leur indignation avant de croiser les bras et dire :
— Eh bien, je pense qu'on se reposera bien mieux en te sachant en sécurité.
Shiro ne semblait pas pouvoir se décider entre un sourire et un soupir et, à en juger l'éclat dans les yeux d'Allura, elle le savait très bien.
Shiro insista pour tester sa liberté retrouvée loin de la vigilance d'Haggar. (Non pas qu'il doutait de Hunk ou des autres, bien sûr, mais il ne voulait pas faire courir de risques à la rébellion de Kera.) Lui et Allura prirent donc le lion noir pour lancer une attaque sur un vaisseau de guerre isolé.
Lance resta sur la passerelle avec Coran, les observant nerveusement, mais la mini-mission se déroula sans accroc. Aucun renfort, aucun robeast. Le vaisseau de guerre eut à peine le temps de rassembler ses chasseurs que le combat était déjà terminé.
Shiro était ivre de joie quand lui et Allura revinrent, et ils appelèrent Anamuri pour lui indiquer qu'ils rejoindraient l'Espoir de Kera d'ici peu.
La commandante Anamuri ne fut pas la seule à accueillir les paladins. Un alien à la fourrure jaune appelé Fi, que Lance reconnut comme un Piraxain comme Sa, le dernier paladin vert, accueillit Coran avec une étreinte qui faillit le faire disparaître dans sa fourrure et Coran lui retourna avec assez de force pour le soulever du sol.
Une petite dinosaure à plumes hurla le nom de Pidge au même moment, les envoyant valser au sol et Matt faillit leur marcher dessus.
La fille, Jeya, bafouilla des excuses, salua Ryner quand Pidge lui présenta, puis se mit à faire des gestes surexcités en direction de l'autre côté du hangar où Coran avait posé leur navette. Ryner prit le temps de saluer Anamuri avec tout le respect qui lui était dû, mais les deux autres filèrent et disparurent au milieu d'une pile de pièces de rechange.
Hunk rit en les regardant partir, mais resta près d'Allura et de Shiro pour discuter avec Anamuri.
— Je suis ravie de vous rencontrer enfin en personne, Princesse Allura, dit Anamuri.
Lance l'avait vue une ou deux fois quand elle et Allura avaient discuté de la guerre, mais l'équivalent alien de Skype ne communiquait pas complètement la ressemblance du chef de la rébellion avec une taupe. Elle était petite et bossue, avec de longues griffes jaunes qui effleuraient le sol et un museau allongé. Seuls ses yeux d'un vert fixe et ses écailles bleues à bords dorés marquaient la différence.
Lance se sortit cette idée de la tête. C'était un officier de haut rang et une alliée. Il devait lui faire preuve de respect.
— Tout le plaisir est pour moi, dit Allura en s'inclinant légèrement. Nous sommes honorés de nous joindre à vous pour cette bataille prochaine. Ensemble, nous pouvons montrer à Zarkon que nous ne sommes pas à prendre à légère.
Anamuri sourit, le museau frémissant.
— En effet. Nous nous souvenons tous des exploits réalisés par seulement deux paladins lors de leur présence ici. (Elle inclina la tête vers Hunk, qui rougit avec un sourire penaud.) Nous avons hâte de découvrir ce que vous pouvez accomplir tous ensemble. Mais venez. (Elle pivota, ses gardes la suivant.) Nous avons fort à discuter avant le début de la bataille.
Shiro jeta un regard par-dessus son épaule aux paladins qui ne s'étaient pas dispersés. (Pidge gloussa depuis la pile de ferraille, d'une manière que Lance trouvait plus que perturbante.)
— Prenez un moment pour vous détendre. On se rejoint ici dans quelques heures pour discuter de notre partie du plan.
Lance, qui avait déjà fait deux pas à la suite d'Anamuri, s'arrêta. La déception le traversa, suivie d'un rougissement embarrassé. Bien sûr qu'il n'allait pas assister à la session de brainstorming des grands chefs, Shiro et Allura avaient ça bien en main, même sans les stratèges d'Anamuri.
La réunion serait certainement d'un ennui mortel de toute façon.
Lance se força à sourire et à montrer son désintérêt le temps que Shiro et Allura disparaissent avec Anamuri, puis soupira et inspecta le hangar du regard.
— Il veut qu'on fasse quoi ? marmonna-t-il. Qu'on se tourne les pouces ? Qu'on se raconte des histoires devant un feu de camp ? J'imagine qu'il y a pas Netflix sur ce vaisseau.
Matt rit, lui donnant un coup de coude.
— Ça va pas prendre plus de vingt minutes. Détends-toi.
— Détends-toi, hein.
Lance haussa un sourcil, rencontra le regard de Matt, puis regarda derrière ce dernier, où se trouvait Keith, plus raide qu'une chemise amidonnée, les oreilles frémissantes comme si elles voulaient se plaquer contre son crâne. Il avait les bras croisés et fusillait du regard un groupe de mécaniciens (qui vaquaient à leurs occupations de l'autre côté du hangar) comme s'il s'attendait à ce qu'ils viennent lui chercher des noises.
À la surprise de Lance, Matt se crispa en avisant Keith. Il jeta un regard méfiant aux mécaniciens, puis alla rejoindre son partenaire et le lança dans une conversation sur l'Espoir de Kera, qui avait apparemment été créé de toutes pièces et qui présentait un bon nombre de modifications intéressantes. Keith se détendit un peu, laissant Matt le guider jusqu'à une rangée de tabourets à côté d'un établi le long du mur, mais Matt lui-même resta crispé. C'était comme s'il cherchait à le protéger, sauf qu'il n'y avait aucune menace.
Lance pivota pour demander l'avis de Hunk, mais lui et Shay étaient allés discuter avec les mécaniciens qui avaient effrayé Keith. Lance jeta un œil à Pidge, toujours complètement absorbé∙e par le tas de ferraille avec Ryner et Jeya. Ils étaient déjà à mi-chemin de la complétion d'un robot et Pidge poussa un cri de joie quand Jeya lui montra quelque chose qui ressemblait à un fer à cheval cabossé.
Cela le frappa soudain que dans un château plein de paires de paladins, c'était lui l'intrus. Bien sûr, il pourrait facilement rejoindre n'importe quel groupe… enfin. Peut-être pas celui de Pidge, s'il voulait éviter de se faire exploser les doigts. Mais Hunk ne le rejetterait jamais et vu les petits regards que Keith jetait toujours autour du hangar, une autre distraction lui serait la bienvenue.
C'était juste que… ça faisait mal. C'était comme la fois en cours de tactique où le professeur avait annoncé un projet de groupe et Lance s'était retourné, mais s'était rendu compte que tout le monde sauf lui s'était déjà mis deux par deux. C'était un mélange de déception, de jalousie. Ce n'était pas tant de la peur d'être laissé pour compte qu'une certitude sans pareille qu'il tiendrait toujours la chandelle où qu'il aille.
C'était nul d'être le dernier à être choisi, même quand – surtout quand – vous ne saviez même pas qui choisissait qui.
Le trio de la Garnison enlevé par des aliens ! La Garnison Galactique reste sans commentaire.
Karen fixa le gros titre, le sang en ébullition. L'article, complètement absurde, était posté sur un petit site de théories du complot, niché entre un prétendu aperçu du monstre du Loch Ness et un court-métrage intitulé Flashback : Polybe en Cinquante Ans. C'était le genre de site auquel Karen n'aurait jamais prêté la moindre attention, sauf que quelqu'un avait posté le lien de cet article sur le site web d'Eli avec un commentaire sardonique au sujet de « la Vérité ».
— Je t'ai dit de ne pas cliquer dessus, chantonna Eli depuis la cuisine.
Karen le voyait à peine d'ici. Il faisait à manger. Sa sœur Lana et sa femme venaient aujourd'hui et il avait déclaré que c'était l'occasion de préparer un grand repas fait maison.
Karen ne savait pas vraiment en quoi c'était différent de ce qu'il préparait d'habitude.
Elle poussa un grognement frustré et ferma la fenêtre, cliquant sur la croix avec plus de force que nécessaire. Akira leva les yeux du livre qu'il lisait quand elle se leva et se dirigea vers la cuisine d'un pas furieux.
— Tu as des nouvelles de Naomi ?
Eli haussa un sourcil sans pour autant quitter son repas des yeux.
— Non. Pourquoi ? Tu ne penses quand même pas que c'est elle qui est à l'origine de ces rumeurs d'aliens.
Karen faillit ouvrir la bouche pour dire oui, mais elle se retint juste à temps.
— Non, dit-elle. Elle n'a pas le temps de parler à ce genre de commères. (Avec un soupir, elle prit un verre dans le placard et le remplit d'eau du robinet.) Mais tu dois bien comprendre pourquoi je suis furieuse.
— Parce que les aliens n'existent pas ? fit Eli avec sarcasme.
Elle aurait tout aussi bien pu prétendre que les enfants n'existaient pas, vu l'amusement qui découlait de sa voix.
— Non, rétorqua Karen. Parce que plus ce genre d'histoires sans fondement se répandent, plus on aura du mal à nous croire.
— Je ne m'inquiéterais pas pour ça, Karen, dit Akira depuis le salon.
Elle fronça les sourcils, se tournant dans sa direction.
— Comment ça ?
— Tu n'es pas au courant ?
Akira mit son livre de côté, puis se leva et les rejoignit dans la cuisine. Son pas n'était pas aussi hésitant que la semaine passée, sa cheville étant quasiment guérie. Son épaule avait encore besoin de temps, mais il ne dissimulait pas sa douleur aussi souvent qu'avant, ce que Karen voyait comme un bon signe.
Il sourit en s'appuyant contre le chambranle de la porte.
— Il y a eu une manifestation hier.
Karen haussa un sourcil.
— Comment ?
— C'est vrai. (Eli tapa sa cuillère en bois contre le bord de la poêle, son visage s'éclairant.) Je voulais t'en parler, Karen. Ça m'est sorti de la tête. Ce n'était pas une grosse manifestation, mais après la dernière annonce de presse d'Iverson, il y avait environ… combien c'était, Akira ? Une centaine de personnes ?
— Cent cinquante.
Eli acquiesça.
— Ils sont allés toquer à la porte de la Garnison pour exiger la vérité. Le nom d'un certain ex-professeur de vol a été mentionné plus d'une fois.
Avec un petit rire, Akira se frotta le nez du dos de la main.
— Je suis sûr qu'Iverson en a été ravi.
Karen s'appuya contre le comptoir et prit une longue gorgée d'eau. Elle avait vu le communiqué de presse, bien sûr. Après une semaine de silence à la suite de la vidéo d'Akira, tout ce qu'Iverson trouva à dire fut que ce dernier n'était plus employé à la Garnison Galactique en raison d'un « incident impliquant l'utilisation d'une arme à feu dans un dortoir » et qu'il ne fallait pas accorder foi à ses paroles.
Karen ressentit un plaisir sauvage au fait que cette réponse négative se soit levée si vite. Elle espérait simplement que ces manifestations n'allaient pas dégénérer. Elle ne se faisait pas d'illusions quant à la force qu'Iverson serait prêt à employer pour faire taire l'opposition à la moindre occasion.
Le portable d'Eli se mit à sonner et il passa rapidement la cuillère à Karen, qui fixa la sauce qui mijotait avec hésitation.
— Qu'est-ce que je suis censée faire avec ça ? demanda-t-elle.
Eli lui fit signe de se taire en répondant à l'appel.
— Salut, Lana. Vous êtes bientôt arrivées ? (Il marqua une pause, clignant des yeux, puis jeta un coup d'œil à Karen.) Oh. (Une autre pause.) Non, non. C'est… Je suis sûr qu'on a assez de nourriture. Ouais. Ok. À tout de suite.
Il raccrocha et reprit sa cuillère, chassant Karen de son fourneau. Elle le regarda d'un air mauvais et, voyant qu'il n'allait pas s'expliquer dans la seconde, elle croisa les bras.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Rien, dit-il. (Il leva les yeux. Touilla sa sauce.) Lana et Akani seront là dans dix minutes.
— On a d'autres invités ? demanda Akira.
— Eh bien…
— Eli.
Eli fit la grimace, puis hocha la tête.
— Je crois qu'Akani a contacté les Mendoza après notre discussion de la semaine dernière.
L'estomac de Karen se noua au souvenir de sa dernière conversation désastreuse avec la mère de Val. Eli la regarda avec sympathie.
— On dirait bien que Carmen et son mari sont prêts à en parler.
Elle n'eut pas le temps de se préparer. Karen avait déjà nettoyé la maison, anticipant la venue de Lana et Akani, s'était déjà douchée et maquillée (c'était à la fois un mécanisme de défense et un outil pour faire bonne impression), Eli avait le dîner bien en main et Akira semblait plus intéressé d'assister au feu d'artifice sur le point de se produire que de l'aider à en éteindre les flammes certaines qui en résulteraient.
Les minutes passèrent sans qu'elle ne s'en rende compte et bien vite, la sonnette retentit. Karen se prit à essayer de gagner du temps, comme si elle espérait que les autres répondraient à sa place.
Dès qu'elle se rendit compte de ce qu'elle faisait, elle se débarrassa de ses pensées paniquées. C'était une adulte, un vrai lion au tribunal et elle n'allait pas se laisser intimider par une inconnue qui la détestait. (Et puis, Eli et Akira ne lui laissaient aucune chance d'y couper.)
Avec une grande inspiration, Karen ouvrit la porte.
Trois femmes et un homme se trouvaient sur le palier. À l'arrière du groupe se trouvait une femme de taille moyenne et bien en chair Akani, la belle-sœur d'Eli (si les souvenirs de Karen étaient bons). Elle était presque aussi nerveuse que Karen et bien moins douée pour le cacher. Celle qui lui tenait la main devait donc être Lana. Surplombant le reste du groupe avec un visage de marbre, elle semblait prête à enfermer Karen et Carmen dans un placard pour qu'elles se parlent, si nécessaire.
Karen aurait voulu savoir pourquoi les femmes Kahale avaient décidé de se mêler de ça, parmi tant d'autres choses.
Mais c'était Carmen, ses boucles sombres retenues dans un chignon relâché, la main blanchie par sa prise sur le bras de son mari, qui captiva l'attention de Karen. Elles n'avaient eu qu'une brève conversation, mais non moins mémorable. Pour résumer, Carmen lui reprochait la disparition de Val.
Karen ne pouvait pas l'en blâmer.
— Je suis désolée, dit-elle, ce qui lui parut être un très mauvais début de conversation, mais il fallait qu'elle crève l'abcès. Je n'aurais pas dû attendre aussi longtemps avant de vous contacter.
Les épaules de Carmen se décrispèrent et elle jeta un œil à son mari.
— Ma fille était très obstinée. Je ne peux pas vous reprocher ce qui lui est arrivé.
Leurs regards se rencontrèrent et Karen laissa échapper une partie de son malaise dans un gros soupir. La rancune était toujours là et ne serait pas guérie en un jour, mais Carmen lui tendait un rameau d'olivier et Karen était ravie de l'accepter. Après tout, ils étaient tous dans le même panier. Ils avaient tous perdu un être cher aux griffes d'Iverson.
Karen fit un pas de côté et leur fit signe d'entrer.
— Le dîner est bientôt prêt. Nous pourrons parler après manger.
L'alarme retentit tôt le lendemain matin. Lance dormait encore quand la sirène se déclencha, mais ils s'y attendaient tous. Même si l'anxiété l'avait tenu éveillé plus longtemps qu'il ne l'aurait aimé, il se réveilla en sursaut au premier hurlement et il était déjà en armure, prêt à rejoindre Blue, quand Coran atteignit la passerelle pour mettre les paladins en action.
Seuls les premiers vaisseaux de guerre étaient arrivés quand Lance et Blue sortirent du hangar. Le trou de ver violet était toujours ouvert, des frégates, des chasseurs et d'autres vaisseaux de guerre s'en écoulant. Le lion noir se trouvait déjà parmi eux et Red rattrapa Lance lorsque la première vague déferla. Lance eut juste le temps de remarquer Green et Yellow sortir du château-vaisseau et une flopée de chasseurs et d'autres vaisseaux rebelles décoller du Kera en formation serrée, avant de se retrouver encerclé.
En un clin d'œil, il fut trop occupé à combattre l'ennemi pour faire attention à ce que les autres faisaient.
Il sentit un tiraillement au fond de lui venant d'Allura alors qu'elle criait :
— Paladins, maintenant ! Formez Voltron !
Lance s'y attendait. Après un bref débriefing la nuit dernière, Shiro leur avait expliqué qu'ils formeraient Voltron au début du combat pour essayer d'abattre le plus de vaisseaux possible tant qu'ils étaient encore rassemblés près du trou de ver. Une fois la flotte éparpillée, ils se sépareraient pour couvrir plus de terrain.
La première partie était la plus facile. Lance se plongea la tête la première dans leur lien.
Neuf esprits se mêlèrent les uns aux autres, certains reprenant leur place familière, d'autres essayant encore de trouver la leur. Le chant de Shay les concentra, Shiro et Allura les guidèrent. La conscience de Hunk résonna dans le corps de Voltron alors que les verrous s'enclenchaient et que tout se mettait en place.
Du cockpit du lion vert venait une nouvelle présence, qui jetait comme un filet sur les étoiles. De petites flammes brûlantes apparurent pour indiquer où se trouvaient les êtres vivants. Ce n'était pas comme la conscience que les paladins avaient de leur équipe. C'était plus comme une plante carnivore à la gueule grande ouverte, goûtant l'air à la recherche de sa proie, attendant le bon moment pour se refermer.
De nombreuses formes de vie se trouvaient juste derrière le trou de ver béant.
Le lien se mit à bouillir d'anticipation, de leur désir de protéger et de leur intention. Quelque part bien enfouie, presque perdu dans l'harmonie, se trouvait une fausse note d'incertitude, mais elle fut vite étouffée quand les paladins tournèrent leur esprit vers la bataille.
— Hunk ! cria Shiro. Ton canon !
Hunk brancha son bayard et le canon apparut à l'épaule de Voltron. Ils observèrent le champ de bataille un instant. Pidge et Ryner sentirent les vies des rebelles de Kera dans leurs vaisseaux, indiscernables du nombre écrasant de Galras.
Mais Anamuri avait dit à son peuple de s'en tenir au périmètre extérieur du combat tant que Voltron était sur le terrain. Un homme avait de grands risques de finir écrasé quand un dieu dansait parmi les étoiles.
L'amusement de Matt se fit sentir à cette pensée, aussi bien que le dédain de Keith. Shiro les réprima, regardant à travers les yeux de son lion alors que les forces galras formaient des escouades et choisissaient leurs cibles.
Quand le canon tira une première fois, une vague entière de chasseurs et pas moins d'une douzaine de frégates partirent en fumée, illuminant l'espace un bref instant. Le chaos suivit rapidement la dévastation, les chasseurs brisant leur formation. Certains se tournèrent vers Voltron, l'identifiant comme la plus grande menace de la zone et adoptant leurs tactiques de bataille familières.
— On a leur attention, maintenant, dit Keith, le coin de sa bouche se relevant dans un sourire.
Il savait ce qui allait venir. Les sentinelles étaient programmées pour se jeter sur la menace principale, se sacrifiant dans l'espoir que l'une d'entre elles aurait plus de chance que les autres. De nombreux vaisseaux galras suivaient la même stratégie, comme une nuée de moucherons collant les basques de Voltron.
Hunk déclencha encore son canon, puis encore une fois.
Un fossé se forma au cœur des vaisseaux et Voltron passa à travers, laissant son canon disparaître dans un éclat de lumière.
— Sortez l'épée ! ordonna Shiro, et Matt obéit aussitôt.
Un vaisseau de guerre (le Sniper, pensa Keith) émergeait tout juste du trou de ver, son canon brillant d'une lumière d'un vert acide surnaturel. Voltron le coupa en deux, puis jeta la proue sur le vaisseau de guerre le plus proche. Les deux vaisseaux tombèrent et leur lumière s'éteignit.
Un autre vaisseau de guerre tout juste arrivé se tourna vers Voltron, lui envoyant un laser qui consuma plus d'un chasseur galra sur son chemin. Pidge activa son bouclier et encaissa le coup, un air de défi traversant le lien alors que la force de l'explosion menaçait de les faire reculer.
Yellow et Blue pivotèrent et Red abattit son épée sur un autre vaisseau qui émergeait.
Ryner lança un avertissement et les autres virent le Chasseur se diriger droit sur l'Espoir de Kera. Voltron pivota pour le suivre, mais le Chasseur préparait déjà son canon.
Un petit panneau s'ouvrit sur le tableau de bord du lion vert. Ryner écarquilla les yeux. Pidge éclata de rire.
— Oh, cool, marmonna-t-iel. À nous !
Iel rugit en plongeant son bayard et le bouclier éclata en poussière d'étoile quand iel le tourna.
La lumière qui en résulta se condensa, s'échappant de la gueule du lion vert comme une étincelle le long d'une mèche de détonateur. L'énergie se replia sur elle-même, longue, leste et assez lumineuse pour brûler les rétines des paladins. Il s'agissait d'un fouet bourdonnant d'énergie, comme l'arme de Pidge, et il se terminait par un embout à l'air vicieux avec des pics de métal de six pieds de long saillant de tous les côtés.
Voltron recula, puis d'un geste du poignet, le fouet fonça vers le Chasseur. Le métal fondit là où le fouet s'enroula autour de la coque le bout s'enfonça dans les moteurs du vaisseau dans un hurlement de cristal brisé.
Un autre geste tira le Chasseur en arrière et Voltron pivota, Red tombant sur le vaisseau démuni comme un bourreau armé d'une épée, détruisant la passerelle d'un seul coup.
Pour un temps, la bataille se poursuivit ainsi, l'épée brisant les vaisseaux qui émergeaient du trou de ver, le fouet attirant ceux qui essayaient de fuir et les ramenant à portée de Red. De temps à autre, Shiro ou Allura faisait appel au canon pour dégager un essaim de vaisseaux de support trop vifs pour se laisser toucher par l'épée ou le fouet.
Un deuxième trou de ver apparut de l'autre côté de l'Espoir de Kera, puis un troisième quasiment à l'extrémité du système. Voltron observa le champ de bataille, puis Shiro ordonna :
— Retour aux lions. Dispersez-vous. Éloignez ces vaisseaux du Kera.
— Et faites-nous savoir s'ils tentent d'assaillir une planète, ajouta Allura. Nous savons tous que Zarkon aime les coups bas.
D'un accord commun, les paladins se séparèrent.
La bataille battant son plein, le temps n'était plus à la discussion. Les lions plongèrent au cœur de la mêlée, Red filant vers le trou de ver le plus éloigné en illuminant le ciel de flammes écarlates, Black et Yellow faisant équipe pour s'occuper de celui qui venait de s'ouvrir. Dès que Lance se tournait dans leur direction, il voyait des ondes apparaître dans son champ de vision : il s'agissait du rayon tracteur de Black. Elle attirait l'ennemi à elle, puis l'abattait grâce à la lame dans sa gueule, tandis que Hunk concentrait ses tirs sur les vaisseaux de guerre alentours.
Lance, Pidge et Ryner restèrent près du premier trou de ver. Grâce à la pluie de lasers qui ne cessait jamais, le bouclier de Green se rechargeait à l'infini, envoyant éclairs, foudre et crépitements partout autour d'eux. Lance laissa un bon écart entre lui et Green.
Ce n'était pas comme si Lance n'avait pas son rôle à jouer dans la bataille. Il avait ses lasers, son souffle de glace et Blue était haut la main le meilleur lion du lot.
Mais les autres avaient tous leur autre moitié et Lance voyait sans peine la différence. Ils étaient tous plus rapides que lui, sauf peut-être Yellow. Pidge et Ryner le devançaient sans cesse dès qu'il apercevait des ennuis. Red avait un canon sur le dos, Hunk réparait aussitôt les moindres dégâts subis par Yellow et Green avait certainement plus d'un million de tours dans son sac (sous ses pattes ? Bref).
Et bien sûr, il y avait Black. Entre Shiro et Allura, Black était la plus préparée de tous. Rien ne la prenait par surprise et Lance était prêt à parier qu'elle pouvait s'occuper d'une flotte de taille normale à elle seule.
Donc, ouais, Lance s'en sortait bien. Rien qu'en pilotant un lion de Voltron, il était plus utile que n'importe quel chasseur rebelle. Mais à côté de ses amis, eh bien, c'était difficile de ne pas se sentir un peu inférieur.
Le flot de vaisseaux s'écoulant du trou de ver s'était considérablement amoindri. Lance ne saurait dire s'ils avaient édenté leurs forces : bien sûr, ils avaient abattu une demi-douzaine de vaisseaux de guerre avec Voltron, et Black et Yellow en avaient certainement dévasté une demi-douzaine de plus, mais les Galras grouillaient toujours partout. Les chasseurs de la rébellion tombaient comme des mouches, les défenses du château-vaisseau avaient viré au rouge et trois vaisseaux de guerre convergeaient vers le Kera.
Lance ouvrit la bouche pour prévenir Shiro et Allura que le Kera avait besoin d'aide, mais Keith le devança :
— Merde ! Les gars, quelques vaisseaux se dirigent vers les planètes. Il faut–
Il s'interrompit quand Pidge glapit. Lance pivota et se retrouva face au plus gros vaisseau qu'il ait jamais vu. Il faisait le triple de la taille des autres vaisseaux de guerre, éclipsant complètement le reste de la flotte.
Pidge souriait à l'écran.
— C'est le vaisseau-mère, dit-iel, ce qui fit gémir Hunk en arrière-plan. Vous pariez combien que le pirater fera tomber toutes les sentinelles du coin ?
— Pidge, dit Shiro comme s'il allait s'opposer à son plan, mais il se coupa, soupira, et Allura prit le relais :
— Vas-y, Pidge.
Le lion vert hocha vaguement la tête, puis pivota et fonça vers le vaisseau-mère.
— Lance, dit Shiro. Surveille ses arrières.
— Ok.
Lance suivit le lion vert, abattant tout vaisseau qui s'approchait de trop.
— Hunk, Shay, continua Allura. Allez aider Keith. On ne peut pas permettre à Zarkon d'impliquer les habitants du système dans notre bataille.
Lance fit tournoyer Blue, gelant les ennemis dans un large arc de cercle autour de lui.
— Ok, mais euh… quelqu'un reste pour aider le Kera ? Il a l'air en mauvaise posture.
— On s'en occupe, dit Shiro. Reste avec Pidge et Ryner.
Lance ne remarqua pas les renforts tout de suite.
La bataille était déjà assez chaotique et une seconde flotte était apparue à l'autre bout du système solaire, formant une nuée de petits moucherons quasiment invisibles parmi les étoiles. Blue l'avait remarquée, mais elle avait une douzaine de choses plus urgentes à traiter, comme la frégate qui essayait de la réduire en poussière cosmique et l'essaim de chasseurs qui voulait éloigner Green et Ryner du vaisseau-mère, dans lequel Pidge s'était infiltré∙e pour chercher les contrôles de sentinelles.
Lance et Blue dansaient au cœur de la bataille, abattant des chasseurs ennemis dès qu'ils le pouvaient et évitant le plus gros des tirs de représailles. Lance ne pouvait pas se permettre d'être mis hors combat. Aucun d'entre eux ne le pouvait.
Il était si concentré sur les Galras dans son entourage immédiat (s'assurant qu'ils ne se montraient pas encore plus nuisibles que d'habitude) qu'il ne remarqua pas la seconde flotte avant qu'elle n'ait déjà rejoint la plus lointaine des trois planètes habitées du système.
Il était occupé à effectuer une série de loopings pour tenter de se placer derrière une escouade qui lui collait aux basques depuis cinq minutes quand il avisa des explosions au loin. Au début, il ne comprit pas ce que c'était. La bataille ne s'était pas étendue aussi loin, de ce qu'il en savait. Peut-être qu'un des paladins s'était éloigné pour pourchasser un vaisseau en fuite ?
Non.
Cette prise de conscience l'engourdit et le lion bleu ralentit juste un peu. Juste assez pour que ses poursuivants lui portent un bon coup dans la croupe. Lance fut jeté contre ses sangles et il jura en se retournant, accueillant ses adversaires avec une volée de glace.
— Les gars ! cria-t-il, s'attaquant aux obstacles qui se plaçaient entre lui et les nouveaux arrivants. Problème sur… ah, merde, c'est quoi son nom, déjà ? Trivia ? Une des planètes habitées.
— Trenvila ? dit Keith.
Lance agita la main en touchant deux frégates, les éclatant avec sa queue laser en se faufilant entre les deux.
— Ouais, voilà. Celle où y a des gens dessus. Elle est attaquée.
Shiro ne jura pas, mais pas loin.
— Exactement de quoi on avait besoin. Bon, Lance. Red et Yellow ont encore leurs propres planètes à gérer et Pidge a besoin de renforts à l'intérieur du vaisseau-mère. Je vais y déposer Allura et ensuite, je viens t'aider avec Trenvila. En attendant, tu vas devoir essayer de distraire la flotte.
Distraire la flotte. Il eut l'impression de se prendre une claque. Ce n'était pas comme s'il pouvait faire de vrais dégâts, hein ? Mais il enfouit cette pensée au fond de lui et hocha la tête.
— Bien reçu.
Un jet de glace immobilisa les vaisseaux autour de lui et il fit accélérer Blue, s'écartant du cœur de la bataille en direction de Trenvila. Quelques escouades de chasseurs rebelles s'étaient déjà séparées de la flotte principale, mais Lance les dépassa rapidement.
Son cœur se serra en arrivant sur place. La flotte qui s'y trouvait n'était pas aussi étendue que celle qu'affrontaient les autres paladins, mais elle n'était pas à prendre à la légère : elle comprenait un vaisseau-mère plus gros que celui que Pidge avait infiltré, deux navires d'assaut (presque aussi robustes qu'un vaisseau de guerre basique, mais plus petits et moins bien protégés), une douzaine de frégates et un nombre incalculable de chasseurs.
Lance se prépara mentalement, puis plongea dans la mêlée.
Note de la traductrice : Ça y est, on va enfin commencer à avoir un rythme de parution régulier, toutes les semaines ! Je sais pas trop encore pour le jour, pour l'instant ça sera le vendredi, mais ça sera peut-être décalé au mercredi. Je vous tiendrai au courant !
Je vous dis donc à la semaine prochaine pour la suite de cette bataille :)
