Dans le chapitre précédent : La perte de Shiro a ébranlé les paladins, la tension montant alors qu'ils cherchaient un moyen de le récupérer. Ce fut Keith, étonnamment, qui leur rappela à tous d'agir avec prudence : Shiro s'en voudrait pour chaque blessure qu'ils écoperaient lors des combats à venir. Une heure à peine après la bataille du secteur de Kera, ils attaquèrent un avant-poste galra et localisèrent Shiro. Il était désormais temps pour eux de le ramener.
Note de l'auteur : Je vous rappelle que cette histoire contient de la violence. Objectivement, ce n'est pas le chapitre le plus sanglant à paraître, mais cet arc sera particulièrement éprouvant. Et puis… à partir de maintenant, tout se déroulera sous un voile de détresse émotionnelle générale alors… préparez-vous.
C'est un chapitre lourd en émotion. Vous pouvez venir me crier dessus sur Tumblr ( squirenonny) si vous avez besoin de vous éloigner un moment de tout ce mal-être. Je me laisserai peut-être persuader d'écrire de petites histoires toutes mignonnes en guise d'excuses. ;)
Chapitre 19
Le cœur d'un lion
Notes de recherche du Projet Robeast
Entrée #513
Trois mois et demi avant le retour de Voltron
Le prisonnier 682-9875* était le sujet-test le plus poussé n'appartenant pas à une espèce sauvage. Son changement de comportement et les améliorations neurologiques extensives ont tiré un guerrier impressionnant d'une espèce principalement pacifiste. Ce succès s'explique largement par les avancées permises par l'observation des sujets sauvages transférés de Vel-17.
Hier, le seigneur Zarkon a demandé l'assignation spéciale du prisonnier 682-9875 au vaisseau du commandant Sendak. Malgré des performances plus que satisfaisantes, le sujet a été tué par le prisonnier 117-9875, que l'on appelle de manière informelle « Champion ». 117-9875 est soumis aux modifications préliminaires pendant que Dame Haggar soumet au seigneur Zarkon sa requête de l'affilier au projet Robeast.
*Notes de Pidge : Selon Keith, ce prisonnier est un Balméran qui a combattu dans l'arène. Personne ne sait quoi que ce soit de plus à son sujet, pas même son nom. J'ai décidé de l'appeler Zakar.
À l'intérieur du lion noir se trouvait une obscurité qu'aucune étoile ne venait déranger.
Ce n'était pas le vide de l'espace, ni les ombres du sommeil, ni un nuage d'incertitude ou d'indécision.
Cette obscurité était celle d'un esprit tranquille. Serein, confiant, ne se souciant pas du monde extérieur.
Une lumière fleurit dans l'obscurité, faisant reculer deux esprits. Dans cet espace, la lumière était intrusive. La lumière vous aveuglait. La vérité absolue ne pouvait pas se révéler à vous quand vos yeux s'habituaient aux jeux de croyances et de mensonges éclatants et éphémères auxquels se livraient les mortels.
Je suis mortelle.
Le lion noir grommela. La mortalité n'avait pas sa place ici. Il s'agissait du puits sombre et profond existant au centre de son âme et seule la partie immortelle de ses paladins pouvait y pénétrer. Celle qui continuait à vivre dans son esprit quand ils rendaient leur dernier souffle.
Je ne suis pas encore morte, rappela Allura au lion noir. Mon corps dort au sein du tien.
Je n'ai pas de corps. Je suis le ciel.
Allura fit un son qui n'était qu'une pâle imitation de ce qui aurait été un soupir dans le monde des vivants et qui était loin d'exprimer son impatience. Son père lui avait parlé du Cœur des Lions, un plan d'existence immatériel connecté à chacun des cinq lions et seulement accessible aux paladins qui s'étaient livrés entièrement au lien.
Alfor lui avait appris l'existence des Cœurs, mais lui-même comme eux tous ne l'avait jamais vu de ses propres yeux. Les lions lui avaient peut-être accordé le droit de les piloter, mais ce n'était pas un paladin. Cet espace ne lui appartenait pas.
Il n'appartenait pas à Allura non plus elle n'était qu'une étrangère en ces lieux et sa présence irritait le lion noir par son rappel que tout n'était pas aussi immense et inébranlable que lui-même.
Je suis désolée, s'efforça d'exprimer Allura. Le son n'existait pas ici, tout comme la chaleur et le mouvement. Tout n'était que ténèbres, immobilité et étoiles occasionnelles qui naissaient et mouraient quand Allura se souvenait de la raison de sa présence.
Shiro.
Penser à lui déclencha une cascade dans le ciel au-dessus de sa tête c'était bien au-dessus d'elle et Allura avait un corps, ou quelque chose qui s'en approchait. Elle se tenait sur un sol solide recouvert d'une fine couche d'eau si limpide qu'elle reflétait le ciel et ses millions d'étoiles. En levant les bras, Allura pouvait presque les toucher. Elles explosaient dès qu'Allura y tournait son esprit, de petits points blancs répandant les couleurs d'une nébuleuse de souvenirs.
Une main autour de son cou.
Des yeux jaunes.
Un rire sec, Haggar l'emportant loin d'elle.
Des larmes. Des cris. Un trou au cœur du château là où son partenaire aurait dû se trouver.
Un son mélodique non-existant s'éleva du lion noir, parcourant le corps d'Allura comme une vague qui grandissait encore et encore, sur le point de se briser.
Aide-le.
J'essaie, dit Allura. Je suis là pour ça.
Son plan s'écoula au-dessus d'elle, se réfléchissant dans l'eau à ses pieds, et un coup de vent agita la surface de cette grande mer de verre.
Allura pivota et vit le lion noir qui la surplombait. Ils étaient sortis du Cœur désormais, rejoignant un endroit tout juste perceptible à la frontière du paladin et du lion. Black ne faisait pas directement face à Allura et cette dernière se retourna pour voir où se portait son regard.
La mer se calma et là, à un endroit à égale distance entre Allura et le lion noir, se trouvait un trou dans les étoiles réfléchies. Parfaitement rond, infiniment sombre, comme une ombre projetée par un corps invisible. Il en émanait un air familier et tranquille.
Aide-le.
Allura ne pouvait pas pleurer ici, mais elle en avait très envie. Elle pouvait sentir la présence de Shiro, quelque part parmi les étoiles. La distance ou l'influence d'Haggar l'empêchait de le trouver, mais elle savait qu'il était en vie. Elle savait que son esprit lui appartenait toujours, même s'il était plongé sous la surface du contrôle d'Haggar.
Tu m'as aidée une fois, dit Allura à Black, les yeux toujours posés sur le vide dans le firmament. Sur Berlou. Haggar a essayé de prendre le contrôle de lui et tu as relié nos esprits. Je l'ai aidé à la repousser.
Elle faillit poser sa question alors, la raison de sa venue. Mais elle hésita et de nouvelles étoiles naquirent au-dessus de sa tête. L'eau à ses pieds semblait presque briller sous leur lumière.
Le lion noir comprit, bien sûr. Il représentait l'âme, tout comme Green était l'esprit et Blue le cœur. Il comprenait sans mots et voyait sans vue, et il frissonna, ajoutant ses étoiles aux constellations.
Ce sera dangereux, dit le lion noir. Une étoile aussi lumineuse qu'une lune apparut à l'horizon, brûlant les yeux d'Allura. Elle cligna des paupières et aperçut la mort : la sienne, pensa-t-elle, ou celle de Shiro. La distinction entre les deux était si minime dans l'esprit du lion noir que c'était difficile de savoir.
Je n'ai pas peur, dit Allura.
Ce ne sera pas facile. Un groupe d'étoiles défila dans le ciel sous forme de ceinture astrale, chacune portant un murmure de douleur, de peur, de deuil. L'esprit d'Allura ne pouvait pas toutes les comprendre, mais elle savait que chaque étoile représentait un élément de son plan qui pouvait mal tourner.
Allura rencontra le regard de son lion, la nuit s'éclaircissant autour d'eux. Je me battrai pour lui.
Tu te perdras peut-être.
D'autres étoiles, par milliers, par millions, apparurent, se superposèrent, se chevauchèrent, jusqu'à ce que tout autour ne soit que du blanc, du blanc et encore du blanc, sauf pour Allura, le lion noir et la cavité dans le ciel avec son reflet dans l'eau à côté d'elle.
Je perdrai Shiro si je ne fais rien.
Soudain, les lumières s'éteignirent, plongeant Allura dans une obscurité si profonde qu'elle se demanda si elle avait cessé d'exister. Elle ne pouvait sentir ni le sol, ni l'eau à ses pieds. Mais elle sentait la présence du lion noir au fond d'elle et elle sentait le trou réconfortant et agonisant marquant l'absence de Shiro. Marquant l'endroit où Shiro retournerait.
Nous devons le sauver, dit le lion noir avec un air de finalité. Va. Je ferai tout en mon pouvoir pour t'aider.
Allura revint doucement à elle. Elle était assise dans le cockpit du lion noir, dans son hangar. Les douleurs de la bataille réapparurent en premier : la douce brûlure de son corps créée par les efforts fournis sur le vaisseau-mère galra que Pidge avait piraté, la tendresse de son cou là où Shiro (pas Shiro) l'avait presque étranglée, la douleur plus fraîche de sa hanche là où elle était tombée au milieu de leur mission de reconnaissance hâtive.
Elle voyait bien, désormais, qu'elle avait laissé la peur la submerger. Communier avec le lion noir lui avait fait regagner de son calme et elle regrettait presque d'avoir laissé les jeunes paladins l'entraîner dans leur course effrénée pour trouver Shiro.
Presque, mais elle savait que c'était nécessaire.
Cela faisait moins de trois heures que Shiro avait été kidnappé, mais chaque minute semblait avoir duré une éternité. Allura jeta un œil au ticker de son armure et vit que seul un petit moment s'était écoulé depuis qu'elle avait envoyé les paladins l'attendre sur la passerelle pendant qu'elle se plongeait dans le Cœur du lion noir.
Elle l'aurait fait quoi qu'il arrive, bien sûr, mais elle était soulagée de ne pas avoir laissé aux autres le temps de s'inquiéter pour elle.
Tapotant la console de Black, Allura se leva (et c'était étrange de s'être à nouveau assise dans le siège du pilote, après avoir passé plusieurs semaines à son poste derrière Shiro) et se dirigea vers la sortie. Au bas de la rampe, elle ralentit, avisant son reflet dans le métal argenté du museau de Black.
N'hésitant qu'un moment, Allura retira son casque, puis tira sur le justaucorps noir qui recouvrait son cou. Elle y avait déjà jeté un œil à sa sortie de son petit cycle de soin en capsule cryogénique, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle avait sous-évalué la gravité de sa brûlure.
Elle inclina la tête et se rassura que sa mémoire ne lui faisait pas défaut. Il y avait toujours trois petites marques luisantes, légèrement rose en leur centre, mais bordées de tissu cicatriciel marron là où la capsule avait presque terminé son travail. Cela ne ressemblait plus tant que ça à l'empreinte d'une main on pouvait imaginer des marques de coups reçus d'un fusil d'entraînement.
La culpabilité la saisit. Elle aurait dû se rendre compte de ce que cette blessure ferait à Shiro sans que Keith n'ait besoin de lui faire la remarque. Elle s'était liée à Shiro assez souvent pour le connaître par cœur elle savait ce qu'il avait ressenti et ce qu'il ressentait toujours pour les personnes qu'il n'avait pas réussi à sauver. Sur Yaltin, sur Maorel et même dans l'Arène.
Il s'en voulait même quand il n'avait pas eu le choix. Peut-être même surtout pour ça.
Elle dirigea sa quintessence vers les brûlures et les observa guérir un peu plus. Elles s'étaient déjà mises à cicatriser, si bien qu'il était trop tard pour effacer complètement ce qu'Haggar avait forcé Shiro à faire, mais elle le dissimulerait autant qu'elle le pourrait.
— Tu t'inquiètes encore de ça ?
Allura faillit faire une attaque au son de la voix de Lance. Elle pivota dans sa direction, tirant le col de son justaucorps jusqu'à son menton.
— Lance ! Qu'est-ce que tu fais là ?
Elle se rendit compte trop tard du sens que l'on pourrait donner à ses paroles. Ils ne s'étaient pas parlé sur le chemin de la salle de soins tout à l'heure et Lance avait déjà quitté les lieux quand Coran avait mis fin au cycle d'Allura. Elle se demanda s'il était toujours en colère qu'elle lui ait reproché ce qui s'était passé.
Elle se demanda s'il s'en voulait toujours.
Il s'arrêta à quelques pas, les yeux baissés, et Allura se força à se calmer. Enfin, autant qu'elle le pouvait, du fait des circonstances.
— Je suis désolée, dit-elle en joignant les mains devant elle. Tu m'as prise par surprise.
— Pardon. Je voulais juste m'assurer que tu allais bien. Tu avais l'air… distraite.
Distraite. Il voulait dire qu'Allura semblait sur la corde raide et qu'elle s'effondrerait s'il l'énonçait franchement. Meri avait fait pareil le lendemain de la veillée de Lealle. Le château lui avait semblé si froid, l'air alourdi par le genre de deuil qui vous prenait aux tripes et serrait de toutes ses forces. Meri l'avait trouvée assise dans l'ombre du lion bleu et l'avait rejoint sans un mot. Elle n'avait pas mentionné le millier de choses qu'Allura avait à faire au lieu de noyer sa peine auprès du lion de sa mère. Du lion de Meri, depuis lors.
Je savais que je te trouverais ici. Tu avais l'air distraite en partant. Je me suis dit que tu voudrais de la compagnie.
Ni Meri ni Lance n'avaient tort de s'inquiéter pour elle.
Parfois, Lance lui rappelait beaucoup Meri et Lealle, ce qui lui brûlait le cœur. Parfois, comme maintenant, ça la réconfortait. Elle soupira, laissant ses épaules s'affaisser et, quand Lance l'attira dans une étreinte, elle ne le repoussa pas.
— Il a déjà tant souffert, murmura-t-elle. (Lance n'eut pas à lui demander de qui elle parlait.) J'aimerais… J'aimerais pouvoir prendre sa place.
— Moi aussi.
Lance baissa la tête et Allura se rendit compte que ses mains tremblaient.
— Quand j'affrontais Haggar dans la cabine de contrôle, tu sais ce que je me suis dit ? Je me suis dit que si c'était un piège pour Shiro, j'étais content de l'avoir déclenché avant qu'Haggar puisse lui mettre la main dessus. (Il rit amèrement.) On dirait que je suis même pas à la hauteur du rôle de sacrifice.
Allura recula, lui jetant un regard horrifié.
— Lance…
Sentant le changement d'humeur, Lance se redressa. Un masque glissa sur son visage, tout en sourires suffisants, regards malicieux et démarche arrogante. C'était le Lance qu'elle voyait le plus souvent ces derniers mois, mais cette fois, c'était une façade. Peut-être que ça l'avait toujours été.
— Bref, dit-il avant qu'Allura ne puisse trouver les bons mots et la manière de les formuler. (Le rôle de sacrifice ? Que voulait-il dire par là?) On devrait rejoindre la passerelle, si tu as fini ? Pidge veut nous faire un débriefing et je crois que le duo rouge va commencer à casser des trucs si on lui trouve pas bientôt des druides sur lesquels se défouler.
Ils devaient en parler, de Lance. Allura le savait bien, savait que des blessures suppuraient depuis trop longtemps sans que personne ne les remarque, mais elle n'était pas en état pour un cœur à cœur. Shiro avait disparu et l'équipe avait besoin qu'elle soit forte.
Lance lui caressa le coude du bout des doigts dans un geste à la fois réconfortant et compatissant. Leurs regards se rencontrèrent et le sourire de Lance lui dit qu'il comprenait.
Il semblait bien plus mature que le premier jour où elle était tombée dans ses bras à la sortie de la capsule cryogénique. Ce garçon, l'incorrigible dragueur, le plaisantin qui n'avait aucune envie d'accomplir les tâches qu'on lui confiait, qui semblait incapable de prendre quoi que ce soit au sérieux… Ce garçon avait disparu et Allura se demandait comment elle avait pu ne pas le remarquer.
— Tu es prête ? demanda Lance.
Allura hocha la tête, pleurant ce que ses paladins avaient perdu en endossant ce rôle. Mais le deuil allait devoir attendre. Shiro avait besoin d'eux.
— Je suis prête, dit-elle et elle suivit Lance sur le chemin de l'ascenseur.
Carmen Mendoza en avait assez d'être en deuil.
Cela faisait deux mois que Lance était mort, mais ces deux mois semblaient avoir duré une éternité. Deux longs mois avec son lot de paparazzis, de commémorations, de meilleurs vœux d'étrangers, puis la mort de sa fille, une querelle aux airs de guerre froide avec Karen Holt…
C'était trop.
Quand Akani Kahale l'appela à l'improviste, Carmen était passée à deux doigts de lui raccrocher au nez. (Il s'avéra que sa belle-sœur, Rosario, ne s'en était pas privée pas plus de dix minutes plus tôt.)
Akani ne pouvait pas savoir qu'elle appelait le jour de l'anniversaire de Lance. C'était juste un de ces mystères divins qui vous tombaient dessus de temps à autre, vous indiquant de faire attention à ce qui se passait autour de vous. Et le jour où Lance était censé avoir dix-huit ans, tout simplement, Carmen avait besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. Même si cette épaule se trouvait à des kilomètres de là, chez une parfaite inconnue.
Votre neveu était le meilleur ami de mon fils, avait dit Akani. Cela suffit à faire craquer Carmen.
La semaine qui suivit fut un enfer dans tous les sens du terme. Il y avait toujours des factures à payer, l'école à supporter et tout le monde faisait de son mieux pour aller de l'avant alors qu'ils voulaient tous s'effondrer et pleurer.
Carmen avait toujours un t-shirt roulé en boule dans un sac en plastique dans son placard, Val l'y ayant jeté en criant que « Lance fouille mon appartement tout le temps, Mamá, je peux pas y cacher son cadeau ! » En vérité, Lance aurait certainement cru que ce t-shirt (un tank top noir sur lequel était dessiné un extraterrestre rose, violet et bleu avec écrit en dessous bisexualien) appartenait à Val.
Mais Val avait insisté, alors il avait fini dans le placard de Carmen à côté du pointeur laser que Lance avait voulu pour observer les étoiles, du code de téléchargement du nouvel album de son groupe préféré et des pelotes de laine toutes neuves pour son prochain projet de couture.
Elle n'arrivait pas à s'en débarrasser, alors tout restait là, amassant la poussière, attendant une fête qui n'aurait jamais lieu.
Apprendre qu'Akani et sa femme venaient à Carlsbad était surprenant, mais ce n'était pas une mauvaise chose. Et quand elles apparurent sur le palier de sa porte et l'invitèrent à manger chez Mme Holt avec le reste de sa troupe, ceux qui lui avaient pris Val…
Carmen était simplement trop lasse pour continuer à se battre.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis et Carmen avait fait de son mieux pour se concentrer sur son travail, sur les repas à préparer et sur Sebastian, qui s'était renfermé sur lui-même depuis la mort de Val.
Elle était chez ses beaux-parents pour le dîner quand Akani l'appela pour l'inviter une deuxième fois.
— Vous pouvez refuser, dit Akani dès que Carmen répondit, et si ce n'était pas un mauvais présage, ça.
— Refuser quoi ?
Akani souffla.
— Eli, le frère de Lana que vous avez vu samedi dernier ? Il est de sortie. Ce qui veut dire qu'il y a de la place à table.
— Excusez-moi un instant.
Carmen secoua la tête, jetant un œil à Mateo qui regardait la télé derrière elle.
— Mateo, mets moins fort !
Il leva les yeux au ciel, mais obéit. (C'était déjà ça. Le frère et la sœur de Lance se remettaient plus vite que le reste de la famille, même si Rosario lui avait confié que c'était surtout parce que Val leur avait dit que Lance était toujours en vie. Cet espoir ne les avait pas encore quitté.)
Carmen se concentra à nouveau sur Akani.
— Qu'essayez-vous de me demander ?
— Venez manger avec nous, dit Akani. Je suis habituée à cuisiner pour un régiment et maintenant qu'il n'y a plus que moi, Lana et deux autres personnes, je me demandais si vous et votre famille voulez nous rejoindre. (Son ton, auparavant enjoué, se crispa.) Vous n'êtes pas obligée. Je sais que… avec Karen et tout…
Quelque part, le nom de Karen Holt avait toujours le pouvoir de déclencher la colère au fond de Carmen. Elle l'avait désormais rencontrée et savait qu'elle voulait juste faire tomber l'homme qui lui avait arraché sa famille, qui avait tué Lance et Val. Karen était en deuil, comme eux tous.
Ce n'était pas une mauvaise personne.
Carmen ne l'appréciait pas pour autant.
— Une présence familière nous ferait du bien, fit doucement Akani et la volonté de Carmen la quitta.
— Je ne promets rien pour les autres, dit-elle. Mais… je leur demanderai.
Au final, seuls Carmen et Sebastian y allèrent. Marco avait une levée de fonds pour le boulot ce soir-là et Rosario refusa catégoriquement d'écouter sa requête. Carmen ne pouvait pas lui en vouloir, si bien qu'elle n'insista pas. Cependant, Sebastian avait à peine quitté la maison depuis son retour de la fac. Ses amis étaient tous en Californie, alors il n'avait rien pour se distraire de ce qui était arrivé à sa sœur, mis à part Luz et Mateo. Rosario trouvait toujours une excuse pour qu'il les surveille, ce dont Carmen était reconnaissante, mais ça ne suffisait pas.
Son fils avait toujours été silencieux, mais cette apathie l'inquiétait. Il n'avait rien dit quand elle avait décrété qu'il venait avec elle, se contentant de soupirer, de se lever du canapé et de se traîner à l'étage pour passer un peigne mouillé dans ses cheveux hirsutes et enfiler un t-shirt moins sale.
Akani accueillit Carmen à la porte avec une étreinte, l'odeur d'un bon repas se propageant dans l'air.
— Vous êtes venus ! fit-elle d'une voix plus soulagée que Carmen ne s'y attendait.
Mme Holt resta dans le salon avec Shirogane autant qu'elle le pouvait, laissant Akani et Lana monopoliser la conversation avec les Mendoza. Ou avec Carmen, en tout cas. Sebastian s'était aussitôt dirigé vers la cuisine pour s'affaler dans un siège, les bras croisés sur le set de table, jouant avec les couverts pendant que les autres discutaient.
— Vous avez dit qu'Eli est de sortie ? s'enquit Carmen quand ils n'eurent plus de banalités à échanger.
Lana grimaça et engloutit la moitié de sa bière d'une gorgée. Carmen avait à peine touché à la sienne et les autres étaient restés à l'eau. Carmen s'en contentait parfaitement. C'était un rassemblement où l'alcool risquait plus d'attiser les tensions que de les adoucir. Ils avaient survécu au premier repas avec des silences gênés et une retraite rapide, mais Carmen savait que les Kahale ne pouvaient pas servir d'intermédiaires indéfiniment.
Akani jeta un regard nerveux à sa femme, mais se força à sourire pour Carmen.
— Pour des manifestations, dit-elle brièvement. Très modestes, mais Eli pense pouvoir attirer l'attention de plus de personnes sur cette histoire s'il arrive à vendre des images aux chaînes d'information.
Cette histoire. La main de Carmen se resserra sur sa bouteille de bière, dégoûtée. C'était tout ce dont il s'agissait pour ces gens-là, une histoire ?
Non. Val était journaliste. C'était exactement ce qu'elle faisait : attiser l'intérêt des foules pour son histoire, jouer la carte du drame. C'était le jeu des médias, une danse tape-à-l'œil destinée à retenir le regard des lecteurs. Ce n'était pas parce qu'ils jouaient le jeu qu'ils s'en fichaient au final.
Val s'en était souciée. Tout comme Eli.
— Des manifestations ? répéta Carmen quand elle fut certaine d'avoir le contrôle de sa voix. De quoi peuvent-ils protester maintenant ?
— Vous… ne voulez sûrement pas le savoir, dit Akani.
Bien sûr, cela ne fit que décupler la curiosité de Carmen, mais Lana et Akani restèrent muettes.
— D'autres personnes ont disparu, fit Akira depuis le pas de la porte, les bras croisés, les yeux rivés au sol. (Il jeta un regard coupable à Akani, mais ne s'arrêta pas là. Karen se trouvait juste derrière lui, le regard fixé sur Carmen.) On vient d'en entendre parler, mais… Val n'est pas la seule à avoir disparu en enquêtant sur l'incident.
Le cœur de Carmen se serra. Derrière elle, Sebastian remua, faisant un petit son choqué.
— Quoi ?
Akira ferma les yeux, soupira, puis se dirigea vers le frigo pour se sortir une bière. Il retira la capsule et prit une gorgée avant de répondre.
— Il y a d'autres personnes qui ont cherché à découvrir ce qui s'était passé, surtout depuis la disparition de Val. Et ça ne se limite pas à Carlsbad, ça s'étend partout. Certains activistes parmi les plus actifs en ligne ont cessé de se manifester, mais le public s'est dit qu'ils s'étaient simplement désintéressés de l'histoire. Ça arrive tout le temps, pas vrai ?
— Sauf que trois familles se sont présentées cette semaine pour annoncer la disparition d'un être cher après une visite de la Garnison, ajouta Karen. (Elle envoya à Carmen un dernier regard hésitant, puis se redressa.) Une demi-douzaine de disparitions supplémentaires ont été signalées partout dans le monde, toujours dans des villes où la Garnison possède une base. Il s'agit surtout de personnes qui ont critiqué ouvertement l'institution, même si les deux dernières que j'ai vues ne semblaient avoir aucune connexion.
— Coïncidence ? émit Akira.
Karen secoua la tête.
— Sûrement, mais même sans les compter…
Akani leva les mains pour mettre fin à la discussion.
— Je ne pense pas que ce soit le meilleur sujet de conversation à l'heure actuelle, dit-elle avec un petit rire forcé.
La colère déforma le visage de Karen, mais dès que son regard se posa sur Carmen, elle se calma et se rétracta.
Akira, au contraire, se rembrunit.
— Iverson en fait déjà assez pour étouffer l'affaire, dit-il. Je n'ai pas l'intention de l'aider.
Un silence tendu tomba sur le groupe, mais il fut interrompu par des coups à la porte. Akani pivota pour y répondre, mais la porte s'ouvrait déjà, une voix inconnue retentissant :
— Vous avez entendu ce que ce salopard d'Iverson est en train de faire cette… fois ?
La nouvelle arrivante apparut au seuil de la pièce, s'interrompant en avisant Carmen et Sebastian. Elle se figea, écarquillant les yeux, ses cheveux marron courts tapant contre son menton.
— Oh, dit-elle. Hm.
Akira soupira, se rapprochant de Mme Holt.
— Les gens, voici Naomi. Naomi… (Il marqua une pause, puis fit un vague signe de la main dans leur direction.) Les gens.
Lana haussa un sourcil dans sa direction, mais il se contenta de prendre une gorgée de sa bière en silence tandis que Naomi hésitait dans l'entrée.
Akani finit par la prendre en pitié, lui tendant la main.
— Je suis Akani, la mère de Hunk, et voici ma femme, Lana. Vous êtes l'amie d'Akira, c'est ça ? De la Garnison. Il nous a parlé de vous.
— Euh. Ouais.
Naomi les regarda tous brièvement, puis ses yeux se posèrent sur Carmen et son fils.
— Et vous êtes de la famille de Lance ?
Carmen hocha la tête, mais ce fut Sebastian qui prit la parole, d'une voix basse et confuse.
— On s'est déjà vus quelque part ?
Akira se raidit. C'était presque imperceptible, mais Karen avait posé une main sur son bras, comme pour le retenir. Mais pourquoi ?
— Ça dépend.
Naomi enfouit les mains dans ses poches et entra dans la cuisine, s'asseyant lourdement sur la chaise en face de Sebastian.
— Tu rendais souvent visite à Lance ? Je travaille à la Garnison, alors tu m'y as peut-être déjà aperçue ?
Sebastian fronça les sourcils, mais ne répondit pas, secouant la tête et reposant son menton sur ses bras. Carmen observa Naomi un long moment, cherchant un air de familiarité. Elle n'en trouva pas.
Le silence s'étendit assez longtemps pour en devenir inconfortable, puis Akira soupira, décroisant les bras.
— Si tu viens nous prévenir des disparitions, on est déjà au courant.
— Alors vous savez que vous devez être prudents, les avertit Naomi. Si Iverson est derrière tout ça, il pourrait décider de se débarrasser des gêneurs.
Son regard éloquent indiqua à Carmen que c'était d'eux qu'elle parlait.
— Il n'oserait pas, siffla-t-elle.
Naomi lui adressa un air blasé.
— Madame, vous n'imaginez même pas.
Que Lance soit allé chercher Allura était une bonne chose, mais en même temps, Pidge ne pouvait s'empêcher de l'envier un peu. Iel avait du mal à rester sans rien faire alors que Shiro avait été kidnappé une petite course au hangar du lion noir l'aurait peut-être aidé∙e à se débarrasser de sa nervosité.
Mais Lance l'avait devancé∙e, si bien qu'iel dut se contenter de faire les cent pas sous le regard des autres, qui attendaient sur la passerelle. Hunk était affalé sur son siège, balançant les jambes avec la même énergie nerveuse que ressentait Pidge, pendant que Shay lui frottait le dos, le regard distant. Coran et Ryner discutaient à voix basse près des contrôles, le stress creusant des lignes plus marquées que jamais autour de leurs yeux. Matt et Keith se faisaient face au coin de la salle, Keith jouant de ses griffes sur la garde de son épée, Matt marmonnant dans sa barbe, peut-être à l'intention du premier.
Le son de l'ascenseur qui s'ouvrait attira tous les regards et Lance hésita sous le poids de cette attention soudaine. Allura se tenait derrière lui, le visage calme et le dos droit. Elle posa une main sur l'épaule de Lance, puis rencontra chaque regard en s'avançant vers le projecteur holographique.
— Ok, dit-elle. Quelles informations avons-nous ?
Ce fut aussi simple que ça. Les paladins se concentrèrent tous sur ce débriefing qu'ils attendaient depuis une bonne dizaine de minutes. Pidge prit le devant de la scène, ayant passé le court chemin du retour au château-vaisseau à passer en revue ce qu'ils avaient glané sur les serveurs galras.
— Haggar est là, dit Pidge en appuyant sur l'écran projeté depuis son gantelet, transférant les coordonnées à l'ordinateur de bord du vaisseau. Il y a pas grand-chose dans les environs, mis à part d'autres vaisseaux galras. C'est en plein milieu du territoire de Zarkon, pas loin de la planète natale des Galras, en fait.
— Les Galras ont une planète natale ? s'étonna Lance.
Keith fit tournoyer la garde de son épée désactivée dans sa main, la poignée rencontrant sa paume dans un tapotement régulier.
— Je ne pense pas que Zarkon s'y soit rendu lors des dix mille dernières années. Il n'y a plus que des dépotoirs et des terres désolées là-bas. Les seuls qui y vivent sont les descendants de ceux qui n'étaient pas assez riches pour quitter la planète quand elle s'est éteinte.
Hunk se tortilla sur son siège pour regarder Keith, incrédule.
— Elle s'est éteinte ?
— C'est pas le plus important, les coupa Pidge, et Keith hocha la tête. Le truc, c'est qu'Haggar s'est retirée à un endroit où elle se sent en sécurité. On peut y aller en trou de ver, évidemment, mais c'est risqué. Dès qu'elle remarquera notre présence, on aura à peu près cinq minutes avant que les renforts arrivent. En masse.
Iel appuya à nouveau sur son écran et l'ordinateur traça les dernières coordonnées connues des deux douzaines de vaisseaux de guerre de la zone.
Ryner croisa les bras, fronçant les sourcils.
— C'est un piège.
Personne ne prit la peine de la contredire.
— Et Haggar s'est certainement mise à l'abri pour poursuivre ses expériences sur Shiro, dit Pidge, se hâtant de poursuivre en voyant le visage de Matt tourner au vert. Mais ouais, c'est surtout un piège. Allura peut encore piloter le lion noir, donc Zarkon doit se débarrasser d'un autre d'entre nous pour éliminer Voltron.
— Ou prendre le lion noir, murmura Allura.
Pidge grimaça au rappel que Zarkon, cet enfoiré de première, était un paladin autrefois. Mais cela n'avait pas d'importance à l'heure actuelle.
— On devrait se camoufler pour y aller, dit-iel.
Tout comme personne n'avait contredit qu'il s'agissait d'un piège, personne ne contesta le fait qu'ils allaient foncer droit dedans.
— Un ou deux lions devraient suffire, puisqu'on devra aller chercher Shiro à pied.
— Une bataille spatiale ne serait pas idéale de toute façon, hein ? fit Hunk avec un faible rire.
Pendant ce temps, Lance faisait les cent pas en arc de cercle derrière Allura, Coran et Ryner, les yeux rivés sur l'hologramme.
— Deux lions, conclut-il. Ce vaisseau est assez gros pour contenir toute une armée il va nous falloir une diversion pour nous infiltrer.
Matt jeta un œil à Keith.
— Tant qu'on est dans le groupe qui part à la recherche de Shiro, vous autres pouvez faire ce que vous voulez.
— Lance a raison, dit Allura.
Lance sursauta, fixant Allura comme si ses cheveux s'étaient transformés en serpent. Elle l'ignora et fit un geste vers la projection. Trois lions apparurent sous ses doigts.
— Lance, Pidge, Hunk et Shay feront diversion, dit-elle. (Le lion vert vola dans la direction du point marqué par Pidge sur la carte et un modèle du vaisseau-mère d'Haggar y apparut.) On ne connaîtra pas la position exacte de Shiro avant d'arriver, mais vous quatre allez entrer aussi près de lui que possible.
— Aussi près que possible ? répéta Pidge, fronçant les sourcils. On est pas censés détourner l'attention ?
Lance croisa les bras, l'air songeur.
— Si on se montre de l'autre côté du vaisseau, Haggar saura que c'est une diversion et les autres auront plus de mal à s'infiltrer par le chemin le plus court.
Allura hocha la tête.
— Exactement. Ryner, tu resteras avec le lion vert. Si tout se passe bien, on devrait pouvoir s'en sortir seuls avec Shiro sans lever l'alarme, mais le premier groupe aura peut-être besoin d'une extraction.
— Ok, dit Keith, donc ils entrent tous en se servant du lion vert. Pourquoi nous, on en prend deux ?
— Et pourquoi le lion noir ? ajouta Shay. N'est-ce pas ce que Zarkon désire plus que tout ?
Allura agita à nouveau la main et le lion noir s'arrêta à une certaine distance du vaisseau-mère avant de vaciller et disparaître.
— Je vais sûrement devoir me battre contre le contrôle d'Haggar sur Shiro et j'aurai besoin de Black pour m'aider. Mais tu as raison, Shay. Je ne pense pas que Zarkon sera là, mais Haggar oui. Si elle sait que Black est là, elle voudra s'en emparer. C'est pour ça que je cacherai mon lion à une certaine distance du vaisseau, puis je monterai dans Red avec Matt et Keith. Ryner, il faudra aussi que tu gardes un œil sur nos lions. Ils seront vulnérables quand on sera à l'intérieur et Coran ne traversera pas le trou de ver avec nous. Il faudra que tu nous préviennes si les Galras tentent de s'en prendre à eux ou si des renforts arrivent.
— Compris, dit Ryner.
— C'est tout, alors ? demanda Matt. C'est plutôt simple.
Coran hocha la tête.
— Les plans les plus simples sont généralement les meilleurs. Moins de choses peuvent déraper.
Il jeta un regard à Lance, qui leva les yeux au ciel.
— Hé, cette stratégie était un chef-d'œuvre ! Enfin… ça l'aurait été si j'avais réussi.
Pidge haussa un sourcil, puis décida qu'il ne valait mieux pas qu'iel sache de quoi il s'agissait.
Allura, apparemment, était de son point de vue. Elle fronça les sourcils en regardant Lance et Coran, puis secoua la tête.
— En tout cas, oui. Voilà le plan. Une dernière chose : je ne sais pas où sera Haggar. Elle viendra peut-être vous arrêter, dit-elle à Pidge, Hunk et Shay. Ou on la trouvera avec Shiro. (Elle fit un signe de tête à Matt et Keith.) Quoi qu'il en soit, on n'est pas là pour elle. On l'affrontera le moment venu, avec un plan solide sous la manche. Si vous la voyez, éloignez-vous aussi vite que possible.
Tous hochèrent la tête. Allura se redressa, serrant les poings.
— Alors allons-y.
Cinq minutes plus tard, ils étaient tous en position et le stress de Pidge était trop intense pour être rassuré par la présence de Ryner de l'autre côté du lien. Coran était à plusieurs milliers d'années-lumière, montant la garde dans le secteur, Allura, Matt et Keith étaient quelque part hors de vue, attendant le signal de Lance, et malgré tout ce qui se passait, Ryner était aussi calme qu'une forêt.
Pidge avait plutôt l'impression d'être une tortue, avançant laborieusement alors qu'iel n'avait qu'une envie, celle de se retirer dans sa carapace pour attendre que le déluge passe.
Ryner lui envoya une vague de réconfort à travers le lien, pas pour la première fois depuis que les trois lions étaient sortis d'un trou de ver dans l'ombre d'une planète éloignée. Même en se mouvant rapidement, par le plus petit portail possible, et en arrivant à moins d'une journée-lumière de leur cible (quatre fois la distance entre la Terre et Kerberos), c'était impossible d'effacer tous les signes d'un trou de ver. Ils avaient passé trente secondes à attendre une attaque et quand rien ne s'était passé, ils avaient tous soupiré de soulagement.
Enfin, tous sauf Pidge. Iel était trop tendu∙e et même leur arrivée sans heurts ne réussit pas à l'apaiser.
Personne n'était prêt. Lance était toujours épuisé de sa dernière rencontre avec Haggar, Hunk était au bord de la crise d'angoisse, Shay avait à peine ouvert la bouche depuis le kidnapping de Shiro et c'était sans parler de Keith et Matt. Pidge s'attendait encore à moitié à voir le lion rouge abandonner tout faux-semblant pour se mettre à tirer sur le vaisseau d'Haggar dans un accès de rage refoulée.
Et Pidge. Pidge était pire que les autres, sûrement parce qu'iel savait exactement à quel point ils manquaient de préparation. Matt et Keith allaient chercher Shiro, mais ni l'un ni l'autre n'avait pu bouger un muscle quand ce dernier s'en était pris à Allura. Pidge espérait que ça irait mieux cette fois-ci, mais que se passerait-il si le tour d'Allura avec leur lien de paladin ne fonctionnait pas ? S'ils devaient se battre contre Shiro pour le récupérer, seraient-ils capables de le faire ?
Pidge aurait vraiment voulu avoir eu le temps de trouver un interrupteur central dans le code du bras de Shiro, quelque chose qui l'éteindrait complètement. Iel aurait demandé à attendre un peu plus s'iel pensait pouvoir faire le moindre progrès en une heure ou deux.
C'était sûrement pour le mieux qu'iel ne se soit pas embêté∙e avec ça. Selon toute vraisemblance, iel aurait quitté sa séance de décodage pour découvrir que le lion rouge avait disparu et que deux paladins de plus avaient fini entre les mains d'Haggar.
— Y a que moi qui commence à penser qu'on aurait dû se contenter de former Voltron et forcer le chemin jusqu'à Haggar ? demanda Pidge.
C'était la nervosité qui parlait pour iel (iel savait exactement en quoi détruire le vaisseau sur lequel se trouvait Shiro serait une mauvaise idée), si bien qu'iel n'en tint pas rigueur aux autres de ne pas lui répondre.
Il n'y eut que Lance pour lui serrer l'épaule et lui offrir un sourire crispé.
— Ça se passe bien de votre côté, les gars ? demanda-t-il.
— Oui, dit Allura. Je suis presque en position.
— Parfait.
Ryner lui fit signe mentalement et son siège, qui se tenait généralement à côté de celui de Pidge aux contrôles de l'artillerie, se glissa vers le centre du cockpit pour que Ryner prenne la place du pilote.
— On y va.
Lance marmonna quelque chose dans sa barbe, puis rougit quand Pidge haussa un sourcil tout en se tournant vers le système de communication. Rover y était branché et Pidge se servit du transmetteur de Green pour envoyer un code d'accès à la porte du hangar le plus proche de l'emplacement de Shiro.
— C'est rien, fit rapidement Lance. J'ai juste un mauvais pressentiment.
— Pourquoi ? demanda Hunk. Ça se déroule sans problème. Pour l'instant, ajouta-t-il après coup.
Lance grimaça.
— C'est ça qui me dérange. C'est trop facile.
— On est arrivés discrètement et on est camouflés, répondit Keith avec humeur. La facilité est exactement ce qu'on recherchait.
Avec un son pensif, Lance laissa tomber l'affaire, mais ses doigts continuaient de battre contre sa jambe, un rapide tap-tap-tap près de l'oreille de Pidge.
Ce n'était plus le moment de s'inquiéter de la facilité des choses ou de la réussite de leur plan. Les portes du hangar s'ouvrirent et Ryner les fit entrer. Lance et Pidge prirent les devants, suivis de Hunk et Shay. Ryner leur souhaita bonne chance, sa voix faisant écho dans l'intercom.
Ils sortaient à peine du lion qu'ils rencontrèrent de la résistance.
Keith commença le compte à rebours dès que Ryner leur donna le signal. Ou peut-être que c'était Matt qui le commença. Ça n'avait pas vraiment d'importance. Ils devaient laisser aux autres trente secondes pour attirer l'attention des gardes avant d'entrer à leur tour.
Trente secondes ne lui avait pas paru bien long quand on lui avait expliqué ce plan à bord du château-vaisseau, mais maintenant, avec le feu qui lui coulait dans les veines, chaque seconde lui semblait durer une éternité.
— Tu es sûre que c'est lui ? demanda Matt.
C'était juste la dernière version d'un thème qui les avait accompagnés depuis le trou de ver, une répétition incessante de tu le sens ? et il va bien ? et vous avez tous le plan en tête, hein ?
Allura, heureusement pour eux, ne perdit pas sa patience.
— Sûre et certaine. Le lion noir l'a reconnu.
Keith essaya d'en tirer du réconfort. Shiro était là. Il était en vie. Haggar le contrôlait certainement toujours, mais il était là. Allura n'avait rien dit de plus sur l'état de Shiro qu'un « C'est… étrange » et l'incertitude dans sa voix résonnait encore dans son esprit, dans celui de Matt et dans les flammes furieuses qui dansaient autour d'eux.
Une part de Keith restait rationnelle et était consciente que lui et Matt se nourrissaient l'un de l'autre, créant une boucle grandissante d'anxiété et de désir d'agir. Cela grouillait sous leurs os, envoyait leurs mains voler sur les contrôles pour vérifier encore et encore chaque scanner. Si Allura n'avait pas mis le lion noir en position à cet instant et appelé Matt et Keith pour qu'ils viennent la chercher, Keith serait sûrement déjà entré dans le vaisseau. Dix secondes de plus ou de moins, quelle différence cela ferait ?
Ils se placèrent près du lion noir, visible seulement sur le radar puisqu'ils avaient déjà tous activé leur camouflage. Keith observa le signal d'Allura se séparer de celui de son lion. Après un moment, elle apparut au milieu des étoiles, les parties noires de son armure se mêlant au vide autour d'elle.
Red la prit dans sa gueule la seconde d'après et, le compte à rebours silencieux écoulant ses dernières secondes, Keith et Matt pivotèrent et se dirigèrent vers le vaisseau d'Haggar.
Allura les rejoignit dans le cockpit alors qu'ils s'approchaient de la coque, l'effleurant en regardant les relevés GPT à la recherche d'un endroit libre par lequel entrer. Les doigts de Keith le démangeaient de simplement mettre Haggar et ses troupes en pièces, mais il résista à la tentation. Ils devaient s'en tenir au plan. Ils devaient être discrets.
Keith le ferait, réprimerait sa colère et espérerait ne pas avoir l'occasion de tabasser un soldat ennemi pour y déverser toute sa rage. Il internaliserait volontiers sa frustration si cela pouvait sauver Shiro.
— Là, dit Allura, le bras tendu à côté de la tête de Keith (non, c'était celle de Matt) vers les relevés du scan GPT.
Les deux paladins rouges virent ce qu'elle indiquait : une petite trappe de maintenance sur la coque. Les scans étaient déserts dans un bon périmètre aux alentours. Pas de gardes, pas de sentinelles.
Red changeait déjà de direction, s'approchant de la trappe. Elle enclencha ses réacteurs avant pour ralentir son approche et presque avant qu'elle ne s'immobilise, Matt et Keith se levèrent, guidant Allura dans le vide de l'espace.
Keith sauta du bas de la rampe et vola la tête la première vers la trappe, activant son épée au passage. Le bout s'enfonça facilement dans le métal, résistant juste assez pour l'arrêter avant qu'il ne craque son casque contre le vaisseau. Matt arriva l'instant d'après, s'agrippant à l'épaule de Keith pour se stabiliser et plantant les pieds contre la coque.
Les ancres magnétiques de leurs bottes s'activèrent d'une pensée et Matt pivota pour rattraper Allura pendant que Keith découpait une entrée dans la trappe. L'air se mit à sortir et quand, avec un dernier coup d'épée, il retira le carré qu'il venait de couper, un coup de vent le ballotta.
Cela passa après un instant et le silence reprit son règne. Keith se pencha en avant, observant le trou qu'il avait fait. Un couloir étroit s'étirait dans les entrailles du vaisseau à ses pieds, une passerelle de métal entourée de part et d'autres de tuyaux et de cellules d'alimentation. L'endroit était mal éclairé, mais également abandonné, du moins jusqu'au sas qui les attendait vingt mètres plus bas.
Désengageant ses bottes magnétiques, Keith s'agrippa aux bords de la porte de fortune et se propulsa dans le vaisseau.
Dès qu'il passa la coque, la gravité artificielle s'empara de lui et ce qui était auparavant en bas devint devant. Keith atterrit en position accroupie, se laissa un instant pour prendre ses marques, puis se dirigea vers les contrôles du sas pendant que Matt et Allura le rejoignaient.
Ce fut à l'intérieur du sas, en attendant que le vaisseau égalise la pression, que la réalité de la situation s'abattit sur Keith.
Shiro était là.
Shiro, mais pas Shiro. Haggar tirait ses ficelles et n'avait pas hésité une seconde à se servir de lui pour blesser Allura. Ce serait la même chose cette fois aussi.
Shiro était là, et Keith allait devoir se battre contre lui.
Le distraire, se corrigea silencieusement Keith, le sas s'ouvrant sur un couloir un peu plus éclairé, mais tout aussi vide. Je vais devoir le distraire jusqu'à ce qu'Allura et Black fassent leur truc. Ce sera comme à l'entraînement.
Lance mena la charge à travers la première ligne de défense galra. Pidge et Hunk le suivaient de près, les néons de leurs bayards perçant l'obscurité du vaisseau d'Haggar. Ils s'étaient retrouvés dans un hangar au début, mais le vide sidéral avait forcé le combat à se déplacer dans le couloir, où ils ne risquaient pas de suffoquer ou d'être aspirés par l'espace.
Mais les Galras les encerclaient toujours, presque trop nombreux pour être comptés, armes à feu et épées en main. Lance commençait presque à regretter ne pas avoir amené avec eux leurs combattants de première ligne. Normalement, ils comptaient sur Keith, Matt, Allura et Shiro pour se mêler aux ennemis et les retenir pour que les combattants à distance puissent respirer un peu. Là, il n'y avait que Pidge pour les distraire et, aussi redoutable qu'iel puisse être, ce n'était pas un tank.
Le bayard de Pidge, d'un vert terriblement vif au milieu des nuances violettes du couloir, s'enroula autour d'un soldat qui visait Hunk. Avec un cri, iel tira sur le fil et balança le Galra de côté, se servant de lui comme boulet pour faire tomber un bon nombre de ses amis. Hunk remercia Pidge et tourna son arme sur la foule, abattant une douzaine de sentinelles. Lance resta silencieux, les nerfs en feu tandis qu'il cueillait les ennemis un par un.
Quelque chose clochait vraiment.
Il n'avait pas encore mis le doigt sur ce qui le dérangeait, exactement. Ce n'était plus que c'était trop facile. Ils avaient déjà dû combattre au moins quarante gardes et ils étaient là depuis moins de cinq minutes. D'accord, c'était peut-être des sentinelles, qui servaient de bouche-trous et étaient aisément sacrifiables, mais quand même.
C'était peut-être ça le problème. La réponse de l'équipage du vaisseau avait été rapide, mais pas tant que ça. Ils étaient certainement en état d'alerte. Haggar devait s'attendre à une mission de sauvetage, même si elle ne savait pas exactement où et quand elle aurait lieu. Mais on ne pouvait pas passer outre un lion de Voltron passant les portes d'un hangar. Lance et les autres étaient à peine sortis de Green qu'ils s'étaient retrouvés submergés par les Galras.
Ryner s'était retirée dès qu'ils avaient rejoint le couloir Lance l'avait entendue dans l'oreillette, même s'il avait eu du mal à saisir ses paroles. Elle avait mentionné Allura, Keith et Matt qui commençaient leur approche. Lance espéra qu'ils iraient vite.
Non, jusque-là, tout s'était déroulé comme prévu. Ils avaient pénétré dans le vaisseau d'Haggar, avaient attiré l'attention de tous les Galras des environs (du moins il l'espérait), s'étaient donnés en spectacle en faisant mine d'essayer de passer, comme s'ils étaient vraiment là pour Shiro. Le couloir n'était pas assez large pour tous se tenir côte à côte, si bien que Shay restait en retrait. Elle avait sorti son bouclier, mais ne tenait aucune arme. Ils s'étaient demandé si elle ne devrait pas rester à l'extérieur avec son lion à la place de Ryner, qui pouvait ajouter sa puissance de feu à leur groupe, mais les paladins avaient fini par rejeter l'idée. Shay était la seule qui avait des compétences médicales et lors d'une mission pareille, à prendre d'assaut un vaisseau de commande armé jusqu'aux dents avec Haggar à bord, le risque de blessures n'était pas à prendre à la légère.
Ils continuèrent d'avancer, les lasers volant autour d'eux. Un soldat ouvrit le feu sur Pidge et Lance l'attira derrière lui, levant son bouclier pour les protéger tous les deux. Hunk abattit leur attaquant et Pidge profita du moment de chaos pour réduire la distance avec l'armée et descendre trois Galras supplémentaires.
Le barrage céda à son attaque, Galras et sentinelles battant rapidement en retraite pendant que les paladins continuaient à leur tirer dessus. Lance eut l'impression d'être observé, mais quand il pivota pour trouver la source de cette sensation, il ne vit qu'un couloir vide peint de nuances froides et parsemé de corps et de robots frétillants suivant leur avancée.
— Hé, Ryner ? fit Lance, se secouant et pivotant pour suivre les autres. Comment ça se présente ?
— Bien, dit Ryner. Il reste des gardes près de Shiro, mais la plupart se dirigent vers vous.
Lance ne put s'empêcher de froncer les sourcils. Ça ne va pas, ça ne va pas, ça ne va pas, criait quelque chose dans ses veines.
— Et… le lion noir est en sécurité ?
— Tout va bien, Lance, gronda Keith. Concentre-toi sur ce que tu as à faire.
Lance se figea, mais il était trop crispé pour rétorquer. Quelque chose n'allait pas du tout. Ça le narguait, comme une ombre juste au coin de sa vision. Si seulement il pouvait trouver pourquoi tout dans ce vaisseau lui criait de tourner les talons et de s'enfuir en courant.
Le couloir se déversa dans une salle plus grande. C'était une pièce de stockage ou une soute quelconque. Des boîtes s'empilaient à chaque coin de la pièce, recouvertes de bâches sans couleur, et les Galras s'étaient réfugiés derrière elles. Des cristaux brillaient au plafond, jetant des ombres douces autour d'eux. Mis à part le couloir d'où ils venaient, il n'y avait qu'une autre sortie, une double porte de l'autre côté de la salle.
Lance n'avait plus le temps de s'inquiéter de son mauvais pressentiment. Là, au centre de la pièce, se trouvait un druide très familier.
— On dirait bien qu'on a trouvé Haggar, marmonna Lance, baissant la voix pour que la sorcière ne l'entende pas.
Un silence s'étendit quelques instants, puis Allura poussa un long soupir.
— Bien, dit-elle. Ça veut dire que le chemin menant à Shiro est plus sûr. Retenez-la du mieux que vous pouvez, mais soyez prêts à fuir au moindre problème, d'accord ?
Lance hocha la tête, puis braqua son arme sur Haggar. Il avait les mains tremblantes, le souffle court, et il remarqua à peine que son bayard avait repris la forme du lance-grenade.
— Où est Shiro ? demanda-t-il.
Il aurait voulu prêter à sa voix un ton bas et menaçant, pour qu'Haggar le prenne au sérieux, mais elle lui échappa dans un tremblement.
Haggar sourit, montrant les dents.
— As-tu l'intention de le rejoindre, petit lion ? J'aurais cru que tu en aurais assez de ma magie pour aujourd'hui.
Ses muscles se crispèrent au souvenir de la douleur, mais il serra les dents. Le sang battait à ses tempes.
— Rendez-le nous !
Sa voix se craqua sur ce dernier mot d'une façon dangereuse et incontrôlable. Lance sentit le regard de Hunk et de Shay sur lui. Pidge, de l'autre côté de Lance, avait les yeux rivés sur les ombres de la pièce, là où attendaient les soldats.
Pourquoi ne les attaquaient-ils pas ?
Lance se secoua, fusillant Haggar du regard. Il devait retrouver son sang-froid. Il ne pouvait pas montrer sa peur, même si Haggar l'avait presque tué quelques heures plus tôt, même si c'était une des personnes les plus puissantes qu'il ait jamais rencontrées et qu'elle avait assez de renforts pour battre tous les paladins.
— Je suis surpris, dit-il, prenant le ton de voix le plus pompeux qu'il le pouvait. Toute cette puissance, tous ces soldats, et vous avez toujours trop peur de nous affronter sans handicap.
Le sourire d'Haggar faiblit juste un instant, ses lèvres se plissant dans une grimace hargneuse.
— Sale petit morveux. Je me demande comment quelqu'un de ton espèce a pu devenir paladin.
— Oh, vous n'avez pas idée, dit Lance, les yeux à l'affût du moindre petit mouvement dans la pièce. Peut-être que si vous aviez capturé le lion bleu à la place de Red, vous vous en seriez rendu compte : elle est bien plus casse-pieds que moi.
Haggar ricana.
— À en juger par ses goûts en matière de paladin… marmonna-t-elle, mais elle ne vint pas au bout de sa pensée.
Son sourire était de retour, aussi effroyable que jamais, et Lance sentit sa fausse assurance le quitter.
— Je crains que votre voyage s'arrête ici, paladins.
Avec un rugissement, elle plongea toutes griffes dehors et une odeur de tempête se dégagea dans l'air.
Allura garda l'esprit ouvert en se mouvant, se jetant à la rencontre de la présence de Shiro dont ils se rapprochaient peu à peu. Le lion noir gronda au fond d'elle, sa présence plus forte que celle de Shiro là où ce dernier était trouble, son esprit vague et doux comme un murmure, Black était comme un cri, un phare à l'horizon si vif qu'Allura n'avait pas à se forcer pour le voir.
Elle n'avait jamais maintenu la connexion à une telle distance, mais son esprit et celui de Black étaient tournés vers le même objectif. Shiro avait besoin d'elles. Elles avaient besoin l'une de l'autre si elles voulaient le récupérer. Donc même si le lien frémissait sous l'effort, Allura savait qu'il ne se couperait pas. Elle ne le permettrait pas, et Black non plus. Surtout Black, si Allura devait être honnête. C'était sa quintessence qui alimentait l'esprit d'Allura, elle qui la guidait vers Shiro. L'esprit d'Allura était fort, mais pas tant que ça.
— C'est encore loin ? chuchota Keith, vérifiant que la voie était libre avant de s'engager au prochain tournant.
Ils avaient progressé rapidement jusque-là, évitant les quelques patrouilles qui n'étaient pas partis affronter les autres paladins à l'entrée créée par Green.
Mais ils n'allaient pas assez vite. Allura sentait les battements de son cœur qui l'enjoignaient à se hâter et si elle le sentait, Matt et Keith devaient se retenir très fortement de le faire.
Allura se concentra sur la présence de Shiro avant de répondre. C'était difficile d'indiquer exactement sa position son esprit semblait échapper à son toucher, comme s'il reculait de quelques pas. Il s'infiltrait dans le lien et s'avançait à nouveau vers Allura, vers Black, mais ce n'était pas Shiro lui-même. Pas sa conscience. Elle n'était pas sûre qu'il soit vraiment conscient.
— On n'est plus très loin, dit-elle, déplorant son manque de précision.
Cette impression de Shiro la rendait nauséeuse, comme si son esprit se brisait aussi sous le poids de la volonté d'Haggar. Cette idée lui donna la chair de poule et elle serra les dents.
C'était dommage qu'Haggar soit partie affronter les autres Allura avait très envie de lui refaire le portrait.
Keith leur fit signe que la voie était libre et ils poursuivirent leur avancée à ras du sol, épées et bâton prêts à l'emploi. Ils n'avaient pas encore eu à se battre et Allura espérait que ça continuerait ainsi jusqu'à ce qu'ils aient secouru Shiro, mais ils restaient sur leurs gardes, ne sachant pas quelles surprises Haggar pouvait leur avoir réservées.
Ils passèrent devant une porte si banale qu'Allura n'y aurait accordé aucune attention si quelque chose à l'intérieur n'avait pas saisi son cœur et tiré.
Elle s'arrêta, le souffle court.
— Shiro.
Malgré son murmure, elle eut l'impression de crier. Matt et Keith chancelèrent, pivotant déjà dans sa direction, des expressions jumelles d'espoir et de crainte sur leurs visages. Allura ouvrit la bouche pour les rassurer, mais elle ne trouvait pas les mots.
Il est proche, murmura la voix du lion noir dans son esprit. Aide-le.
Allura n'avait pas besoin de se le faire dire deux fois. Tournant les talons, elle se précipita vers la porte qu'ils avaient dépassée, à travers laquelle elle avait senti ce tiraillement. Elle carra les épaules en s'approchant et tourna la tête, prenant sa forme galra. Le métal céda sous sa force et elle entra brutalement dans la pièce, bâton levé, prête à affronter les gardes qui devaient l'attendre derrière la porte.
Elle s'attendait à une cellule ou une sorte de laboratoire. Mais la pièce qu'elle découvrit n'était ni vide, ni froide. Il n'y avait pas de sol en pierre ou de murs métalliques, pas d'odeur putride ou de désinfectant.
C'était une chambre.
La porte qu'Allura avait désaxée s'était écroulée sur un petit placard qui contenait des uniformes noirs et une armure en argent. À sa droite se trouvait un lit qui aurait pu provenir directement de la chambre de Shiro au château. C'était une petite couchette avec des couvertures qui n'étaient ni usées, ni luxueuses.
Shiro était allongé sur les draps, les bras croisés derrière la tête, les yeux fermés comme s'il s'était endormi. Il tourna légèrement la tête quand Matt et Keith entrèrent brusquement à la suite d'Allura, le coin de sa bouche se relevant dans l'ombre d'un sourire.
— C'était vraiment nécessaire ? demanda-t-il, et par les anciens, même dans sa façon de parler il ressemblait au Shiro qu'elle connaissait.
Le souffle de Matt se coupa et Allura voulut s'approcher de lui, mais elle n'eut pas besoin du bras de Keith pour la retenir. Le lion noir rugissait dans son esprit, peur et haine mêlées. Ce n'est pas Shiro.
Shiro soupira d'un air presque attristé.
— Vous n'allez pas me faciliter les choses, hein ?
N'attendant pas de réponse, il se retourna sur le lit, se redressant comme un lion prêt à bondir, et ouvrit les yeux. Ils étaient jaunes, comme avant, et la sensation que quelque chose n'allait vraiment pas chez lui redoubla.
— Bien. Je commençais à m'ennuyer.
Il passa alors à l'action, plus vif et plus fluide qu'un humain n'aurait dû l'être. Allura leva son bâton pour le contrer, mais Keith fut plus rapide, se glissant sur son passage. Son épée hurla en rencontrant la main incandescente de Shiro, la force de la collision faisant reculer Keith de quelques centimètres.
Matt prit Allura par le bras en se précipitant à la suite de Keith, rencontrant son regard un bref instant.
— On va l'occuper, murmura-t-il. Fais vite.
Allura hocha la tête, mais Matt avait déjà poursuivi son chemin et ne le remarqua sûrement pas. Elle se mit en retrait, tendant son esprit vers le lion noir et rassemblant sa quintessence pour se préparer à un différent style de combat.
Elle espérait que cela fonctionnerait.
Des éclairs filèrent au-dessus de sa tête et Lance glapit, plongeant se mettre à l'abri.
— Lance ! cria Hunk.
Il entendit des lasers voler en dehors de son champ de vision.
Les choses se déroulaient pas trop mal, tout bien considéré. Les Galras qui attendaient de chaque côté de la pièce se montraient moins problématiques que Lance se l'était imaginé, ce qui était quelque peu déroutant. D'accord, c'était cool qu'ils ne les attaquent pas, mais pourquoi ? Pourquoi rester là à les regarder quand ils étaient si occupés à éviter les attaques d'Haggar qu'ils constituaient des proies faciles pour n'importe qui d'autre ?
Lance avait simplement compris que c'était Haggar qui leur avait ordonné de ne pas bouger, pour une raison quelconque. Qui sait. Peut-être que sa magie druidique requérait un sacrifice sanglant et qu'elle avait promis de s'en prendre à celui qui tuerait les paladins avant elle.
En tout cas, ils n'attaquaient pas, observant depuis les ombres, les armes levées sans vraiment les menacer, et Haggar s'acharnait avec ses éclairs les jaunes normaux, cette fois-ci, et pas les violets qui drainaient la quintessence.
Lance avait l'impression que c'était un détail important, mais il ne voyait pas en quoi.
— Je vais bien, Hunk, dit Lance.
Il retrouva l'équilibre, leva son pistolet et le braqua sur Haggar, qui avait tourné son attention sur Pidge. Il tira et elle disparut aussitôt, réapparaissant directement derrière Hunk.
Pidge pivota, balançant son bayard.
— N'y pense même pas !
La lame vola vers Haggar tandis que Hunk se retournait, faisant valser son canon.
La sorcière se téléporta une nouvelle fois sur un ricanement, comme si tout ça n'était qu'un jeu pour elle.
Purée, c'en était peut-être un. Cela faisait cinq minutes que les paladins étaient entrés dans cette pièce. Cinq minutes que la porte s'était refermée derrière eux. Les Galras rassemblés aux coins de la pièce ne bougeaient pas, sauf quand l'un des paladins se rapprochait trop d'une porte et même alors, ils se contentaient d'un ou deux tirs d'avertissement, arrêtant dès que le paladin retournait au centre de la pièce, où se tenait Shay, les yeux écarquillés par la peur, bouclier au bras.
Aucun des tirs de Lance n'avait touché sa cible Hunk avait à peine le temps de viser Haggar qu'elle se transportait plus loin. Shay avait failli lui donner un coup de poing par réflexe quand elle s'était téléportée juste devant Hunk, mais c'était tout. Si les tirs lasers ne pouvaient pas la toucher, alors le petit grappin de Pidge n'avait aucune chance, électricité ou non.
Mais Haggar ne les avait pas touchés non plus, même si dans son cas, Lance ne pensait pas que c'était dû à sa maladresse. Elle jouait avec eux.
Mais pourquoi ? Elle devait déjà s'être rendu compte que trois paladins manquaient à l'appel. Y avait-il d'autres Galras avec Shiro ? Haggar avait-elle tendu un piège pour les empêcher de s'enfuir après s'être fatigués à combattre Shiro ? Ou était-elle si confiante de son « arme » si spéciale et de sa capacité à en garder le contrôle, peu importe ce qu'Allura pouvait tenter ?
Lance se rapprocha de Shay, essayant de rassembler ses pensées volatiles. Il n'entendait rien d'intéressant dans le canal de communication : les renforts étaient arrivés quelques minutes plus tôt, mais ils n'avaient pas encore remarqué les lions. Ils étaient simplement en attente et Ryner et Coran avaient commencé à préparer leur stratégie de sortie une fois que le reste de l'équipe sera prêt à partir. Allura et les autres étaient encore plus silencieux ils ne disaient plus rien depuis qu'ils avaient trouvé Shiro. Des grognements, des cris, d'éventuelles exclamations de douleur. Rien qui n'indique combien de temps cela prendrait pour qu'Allura brise le contrôle d'Haggar. Rien qui n'indique si des gardes avaient rejoint la bataille.
Ça n'avait aucun sens.
Pidge tira sur Haggar, la forçant à se téléporter plus loin, et Lance visa le fil de fumée noire qui précédait son arrivée près d'un coin sombre de la pièce. Elle était toujours trop rapide pour lui, se téléportant à nouveau, mais Lance pivota et tira sur cette fumée-là aussi. Peut-être qu'avec de la chance, ça l'embêterait tellement qu'elle finirait par jouer cartes sur table.
— Elle prépare forcément un truc, marmonna-t-il, si bas que seule Shay sembla l'entendre.
Elle se tourna vers lui, les sourcils froncés, mais Lance ne prit pas la peine de s'expliquer. Qu'est-ce qu'il pourrait lui dire ? Haggar n'avait aucune raison de les garder en vie, à moins de chercher à gagner du temps (mais pourquoi?). Elle était assez forte, rapide et impitoyable pour être capable de les battre sans sourciller.
Même si Keith et Shiro n'avaient pas mentionné toutes les horreurs qu'elle avait commises, Lance l'avait déjà affrontée. Il savait exactement à quel point elle pouvait se montrer vicieuse. Lance n'avait pas tenu dix secondes sans avoir à s'enfuir. D'accord, il avait désormais des renforts, mais…
Ce fut la plus petite des erreurs, si ténue que Lance pensait être le seul à l'avoir remarquée. Il se trouvait juste au bon endroit au bon moment, visant attentivement Haggar tandis que Pidge se glissait derrière elle, profitant de sa distraction alors qu'elle lançait des éclairs de part et d'autre de Hunk.
Pidge porta un coup et Haggar ne le vit même pas venir. Elle ne pouvait pas le voir venir. Et pourtant, d'une manière ou d'une autre, elle se téléporta juste au moment où la lame de Pidge entrait en contact.
Juste au moment où la lame de Pidge entrait en contact.
Si Lance avait cligné des yeux, il aurait pu croire qu'il n'y avait aucune différence, que les réflexes d'Haggar étaient simplement trop vifs pour les paladins ou que sa magie lui octroyait une sorte de sixième sens.
Sauf qu'il l'observait et il vit le moment où la lame de Pidge passa à travers son dos. Les robes entourant la blessure frémirent juste un instant, vacillant comme un mirage. Comme lorsque les clones illusoires produits par Haggar étaient touchés.
Puis la fumée s'éleva et Haggar s'évapora, et quand elle réapparut, il n'y avait ni sang, ni blessure, ni trou dans ses robes, rien n'indiquant qu'elle avait été touchée par une lame coupante craquelant d'électricité.
D'un coup, Lance comprit. Ce n'était pas Haggar, mais une illusion. Les paladins ne l'avaient pas touchée, tout comme Haggar ne les avait pas touchés, et les soldats de la salle ne s'étaient pas donné la peine d'intervenir – tout ça parce que ce n'était pas une bataille.
C'était une diversion.
Et Lance était tombé dans le panneau.
Une vague d'horreur le prit et il baissa son arme, ses poumons se glaçant dans sa poitrine.
— Les gars, murmura-t-il. Les gars ! C'est un piège ! Haggar n'est pas avec nous elle fonce droit sur vous !
Matt avait l'impression d'observer le combat de quelqu'un d'autre.
C'était son corps qui bougeait, ses poumons qui peinaient à trouver de l'air. Il sentait les coups de Shiro dans ses bras et ses épaules, aggravant les cristaux qui poussaient dans ses articulations. Sa jambe affaiblie le brûlait à chaque pas et il savait qu'il se serait effondré sans l'orthèse qu'il avait incorporée à son armure.
Et pourtant, il n'avait pas l'impression que c'était à lui que ça arrivait.
Matt ne se battait pas contre son petit-ami. C'était ridicule. Shiro n'était pas méchant et Matt… Matt n'était pas si fort. C'était forcément un rêve ou une hallucination. Peut-être que tout n'était qu'une hallucination. Il était peut-être toujours enfermé dans sa cuve Pri-P sur Vel-17 et tout ce qu'il pensait être arrivé ne s'était passé que dans sa tête.
(Il voudrait presque que ce soit vrai, parce que ça voudrait dire que Shiro n'était pas utilisé contre son bon vouloir.)
Keith rugit en se replongeant dans la mêlée après que Shiro l'en ait jeté. Ils avaient réussi à rester dans la chambre, même si le lit était désormais en miettes et le contenu du placard éparpillé au sol. Shiro leur tournait autour avec une grâce prédatrice, comme un loup évaluant la menace.
Ses yeux jaunes se tournèrent vers la porte où était agenouillée Allura, les yeux fermés, remuant les lèvres en silence. Durant les deux premières minutes du combat, Keith avait demandé des nouvelles, mais quand Allura lui avait demandé d'arrêter de la distraire, il avait laissé tomber pour se concentrer sur la seule tâche d'empêcher Shiro de s'approcher.
Il y avait quelque chose d'autre qui lui paraissait surréel, décida Matt. Que Keith se batte contre Shiro de toutes ses forces. Ils s'entraînaient souvent tous les deux, mais ce n'était pas pareil. Là, Keith combattait avec un sauvage désespoir qui vacillait dès que sa lame s'apprêtait à mordre la peau et Shiro l'affrontait avec un manque d'intérêt glacial, repoussant son meilleur ami presque avec paresse.
D'une manière ou d'une autre, ça finissait toujours ainsi : Shiro et Matt, face à face dans une chambre ravagée, un terrible rictus déformant les traits de Shiro.
Jusqu'à ce que Keith ne lui fonce dessus, Shiro arrêtant son épée d'une main.
— Pathétique, cracha-t-il et, bien que l'expression de Keith resta figée dans une grimace furieuse, il frémit au dégoût qui s'échappait du ton de Shiro. Qu'essaies-tu de prouver, Keith ? Que tu as ta place ici ? Tu es Galra. Tu n'auras jamais ta place avec eux.
Keith tressaillit et hésita assez longtemps pour que Shiro lui fauche les jambes, pivote et l'envoie valser sur le lit, dans un amas de draps et de bois brisé.
— Et toi.
Shiro se tourna vers Matt, les bras le long de son corps, la posture relâchée. Il porta la main gauche à sa hanche et inspecta Matt de haut en bas avant de ricaner.
— J'aurais dû te sortir de ta misère il y a un an.
Cela l'aurait peut-être blessé, si tout cela lui paraissait réel. Mais ce n'était pas Shiro qui parlait et ce n'était pas à Matt qu'il disait ça.
Matt se sentit cligner des yeux, plisser les lèvres et repartir à l'assaut. Ça n'avait pas d'importance que Matt (pas Matt) était plus faible, plus lent et moins expérimenté que Shiro en tant que combattant. Ça n'avait pas d'importance que Matt (pas Matt) n'était pas un guerrier, à peine dans la moyenne des simulations de combat qu'Allura leur faisait faire. Ça n'avait pas d'importance, parce que Matt (pas. Matt.) n'aurait jamais pu rester en retrait et laisser l'homme qu'il aimait se faire utiliser comme ça.
Shiro fit un pas en arrière quand Matt lui fonça dessus, mais ce n'était pas par hésitation. Il prenait simplement du recul pour parer son coup de son avant-bras, créant des étincelles qui picorèrent leurs joues alors qu'ils se penchaient l'un sur l'autre, se disputant l'avantage. Shiro était plus grand, plus fort, mais il n'était pas à cent pourcents. Il se contentait de résister, mettant son poids sur Matt.
L'espace d'un instant, son expression changea. Son sourire cruel et les lignes dures de son visage s'effacèrent. Le jaune de ses yeux ne s'affaiblit pas, mais tant que Matt ne les regardait pas, il pouvait se convaincre que c'était son Shiro qui lui souriait derrière la frontière brûlante où se rencontraient bras et épée.
— Je t'aime, Matt, murmura Shiro. Je ne veux pas te tuer, mais je n'ai pas le choix.
Ces mots volèrent l'air de ses poumons et les battements de son cœur. Je t'aime, Matt. Je t'aime. C'était la première fois qu'il les entendait de la bouche de Shiro, et ce n'était même pas lui qui les prononçait.
La rage le submergea, blanchissant les bords de sa vision, et il donna un coup de pied à Shiro pour mettre de l'espace entre eux, épée brandie, prêt à mettre fin au combat. (Ce n'était pas Shiro. Ce n'était pas Shiro.)
Il hurla en portant un coup de son épée et le sourire de Shiro se fit à nouveau cruel et froid.
Puis il se figea, la main à moitié levée pour bloquer Matt, son expression se faisant vague tandis que l'épée de son adversaire percutait son plastron.
Shiro trébucha sous le coup, son armure se craqua dans un crissement terrible et Matt s'immobilisa, l'observant tomber avec confusion. Il n'essaya même pas de le rattraper.
Une douce lueur violette l'entoura, si sombre qu'elle en était presque noire, une ombre qui s'accrochait à sa peau sans obscurcir la vision de Matt. Ce dernier le dévisagea, sa rage le quittant doucement, laissant son esprit se dépatouiller pour comprendre ce à quoi il était en train d'assister.
Keith, se dégageant du lit, poussa un rire incrédule.
— Elle a réussi, murmura-t-il. Elle l'a vraiment fait.
Matt se tourna vers Allura. Elle était toujours agenouillée dans l'entrée, les yeux fermés, les paumes levées sur ses genoux. La même lueur violette l'entourait, pulsant doucement avec sa respiration.
L'espoir faisait battre le cœur de Matt, un espoir auquel il n'avait pas osé se raccrocher depuis qu'il avait vu les yeux sans vie de Shiro.
— Allura ? fit-il. Allura, ça a marché ? Il est… ?
Matt pivota, observant Shiro à la recherche de changement. Il était allongé sur le dos, le bras luisant doucement le long de son corps, les yeux fermés, les sourcils froncés. Il avait presque l'air de rêver.
Retenant son souffle, Matt regarda à nouveau Allura. Il avait besoin de sa confirmation, besoin qu'elle le lui dise. Il va bien. On l'a récupéré.
Une ombre tomba sur elle, deux yeux jaunes brillant sous une grande capuche.
L'esprit de Matt court-circuita et il entendit à peine la voix de Lance dans son oreillette. C'est un piège ! Haggar n'est pas avec nous elle fonce droit sur vous !
Non.
Non, ce n'était pas en train d'arriver.
Ça ne pouvait pas arriver. Ils étaient là. Ils avaient trouvé Shiro. Allura l'avait libéré !
Derrière Matt, Shiro rit, mais c'était le rire d'Haggar, sec et railleur. La lumière autour d'Allura changea, des fils cramoisis s'étirant comme si Haggar avait une main au-dessus de sa tête. Matt s'était figé, le rire de Shiro lui glaçant les veines. Il savait qu'il devait faire quelque chose, qu'il devait mettre un terme à tout ceci, mais il ne savait pas comment.
Lentement, comme si elle luttait contre ce geste, la tête d'Allura se pencha en arrière, ses yeux s'ouvrant pour regarder l'obscurité qui s'accumulait dans la paume d'Haggar.
— Un grand merci à vous pour m'avoir ouvert votre esprit, Princesse, dit Haggar. Je n'aurais jamais pu vous atteindre dans le cas contraire.
Allura inspira douloureusement, brisant le choc qui clouait Matt sur place. Il cria quelque chose – rien – tout – et fonça en ne pensant à rien d'autre qu'à éloigner Allura d'Haggar.
Haggar sourit et les yeux d'Allura se mirent à luire.
Le temps que Matt la rejoigne, il était trop tard. Elle se leva avec la même grâce prédatrice que Shiro, prenant son bâton dans le même temps pour repousser l'épée de Matt. Elle lui échappa des mains, reprenant sa forme inactive avant de disparaître dans un éclat de lumière. Matt l'invoqua à nouveau dans sa main en reculant.
Allura le suivit, un sourire étrange placardé sur son visage. Ses yeux étaient désormais complètement jaunes, brillant comme ceux d'Haggar, et l'aura qui l'entourait s'estompa. Ses glaes semblèrent se mettre à saigner, leur forme se faisant plus anguleuse, leur couleur plus sombre, jusqu'à ce que la femme qui se tenait devant lui ne soit plus qu'une étrangère.
Un autre pas le mit dos-à-dos avec Keith, qui faisait face à Shiro. Pendant un instant, ce fut comme s'ils étaient dans le cockpit du lion rouge. Matt pouvait presque s'imaginer voir, à travers les yeux de Keith, Shiro s'avancer, le bras violacé et vibrant de pouvoir.
— Vrekt, siffla Keith, et Matt n'aurait pas dit mieux.
Ryner n'avait pas toujours été commandante et elle n'avait jamais été soldate. Elle était déjà vieille quand la guerre avait touché Olkarion et, bien qu'elle ait appris à se battre, un pistolet n'avait jamais été son premier choix. Elle observait. Elle planifiait. Elle montait des pièges, construisait les défenses et organisait les jeunes Olkaris pour qu'ils se battent sous son commandement.
Rester immobile et attendre de voir si toutes leurs préparations avaient fonctionné n'avait jamais été facile.
Le lion vert frémissait sous ses doigts, prêt au combat, ses réacteurs vrombissant d'énergie accumulée. Son camouflage tenait toujours, Ryner et Pidge l'ayant amélioré au détour d'une pause de leurs autres projets, ajoutant quelques minutes supplémentaires. Les savoir invisibles aux yeux des Galras ne changeait pas leur malaise à rester sans rien faire alors qu'une armada se rassemblait autour d'eux.
— Je comprends ce que tu ressens, marmonna Ryner en tapotant la console.
Les paladins savaient tous que leurs lions étaient doués de conscience, mais elle se demandait parfois s'ils se rendaient compte de ce que cela voulait dire au juste.
Green était agitée et s'inquiétait pour Pidge et, tout en sachant qu'elle était l'une des créatures les plus puissantes de l'univers, elle aurait tout de même voulu pouvoir adopter une forme plus petite pour se tenir aux côtés de ses paladins quand ils partaient au combat sans elle.
Ryner ne connaissait que trop bien ce désir de rejoindre le front. Mais on avait besoin d'elles ici, à attendre et à observer, pour sauver les paladins du vaisseau d'Haggar si les choses tournaient mal et pour protéger les lions endormis qui patientaient sous le ventre du vaisseau.
Le regard de Ryner tomba sur l'écran d'affichage par habitude, même si sa quintessence lui donnait directement accès aux sens de Green. Les lions étaient tous connectés d'une manière ou d'une autre, sans que Ryner ne comprenne comment. Ils étaient conscients les uns des autres en permanence, si bien que Ryner n'avait pas à regarder pour savoir que Red et Black étaient toujours plus ou moins là où leurs paladins les avaient laissées, même si Black avait un peu dérivé pour rester aussi près d'Allura que possible.
Les voix des jeunes paladins filtraient dans l'intercom et une partie de son esprit y faisait attention, cataloguant les informations utiles et ignorant le reste. Une autre portion d'elle observait les alentours à l'affût du moindre signe d'attaque venant des nouveaux arrivants. Une troisième partie appela Coran sur un canal privé pour lui demander s'il avait remarqué quoi que ce soit sur ses relevés.
— Rien, dit-il. Ils sont juste… en attente.
Avant que Ryner ne puisse se détendre, la voix de Lance brisa sa concentration, tendue et perchée.
Un piège.
Haggar s'était jouée d'eux.
Presque au même moment, Green rua, rugissant quand quelque chose d'étrange traversa le lion noir. Il frémit, un grondement s'élevant de son lien avec Green jusqu'à l'esprit de Ryner.
Une machine ne devrait pas se sentir aussi effrayée.
Ryner et Green pivotèrent vers le lion noir, les plans de secours se précipitant dans l'esprit du paladin vert les uns à la suite des autres. Il n'y avait pas de chasseurs galras autour des lions, pas de signe d'activité sur le vaisseau à part une paire d'écoutilles qui s'ouvraient.
Ryner fonça, prête à éloigner le lion noir du danger, mais Black la prit de court. Elle se tourna vers Green, des propulseurs rouges en forme d'ailes s'ouvrant dans son dos alors qu'elle faisait tomber son camouflage. Secouant la queue, elle leur tira dessus.
Ryner n'eut pas le temps d'esquiver. Green était presque sur Black et elle ne fut pas assez rapide pour la dégager du chemin. Le laser explosa son bouclier, court-circuitant momentanément le générateur de camouflage.
Il se réactiva dès que Ryner et Green se concentrèrent dessus pour en réparer les dégâts, mais l'armada les avait déjà repérées. Des lasers se mirent à pleuvoir sur elles et Ryner n'eut pas d'autre choix que de s'enfuir, le lion noir disparaissant dans le vaisseau d'Haggar.
C'était un rêve.
C'était forcé.
C'était impossible que Matt en soit arrivé là, à combattre deux de ses meilleurs amis et le bras droit de Zarkon avec Keith pour seule compagnie. Quelque part au loin, Lance et Pidge criaient, leur promettant qu'ils étaient en route, exigeant de savoir ce qui se passait de leur côté.
Matt ne pouvait pas répondre. Ne pouvait pas former de pensée cohérente. (Shiro et Allura. Ce n'était pas possible.)
Keith, quant à lui, semblait plus enclin à se battre qu'à parler, ses gestes désormais enrobés de terreur, trop vifs pour être précis et trop imprudents pour se défendre.
Haggar ne resta qu'un moment, puis le rugissement d'un lion résonna dans le vaisseau. Avec un sourire qui glaça le sang de Matt, elle disparut dans un écran de fumée. Elle laissa Allura, mais cette dernière semblait se contenter de leur barrer le chemin de la porte. Matt tournait autour de Shiro pendant que Keith retenait son attention, attendant d'avoir les deux paladins noirs dans son champ de vision avant de s'aventurer à frapper.
Mais Shiro ne jouait plus et le cœur de Matt sombra en se rendant compte que oui, jusque-là, ce n'était qu'un jeu pour lui. Il se mouvait désormais comme le Champion devait le faire avant : trop rapide pour le suivre à l'œil nu, fluide, dangereux et incessant, si bien que même Matt et Keith ne pouvaient le retenir à deux. Leur seul espoir était que Lance et les autres les rejoignent au plus vite pour arrêter le combat avant que–
Shiro recula pour éviter Keith, pivota et attrapa la main qui tenait son épée. Son bras droit se leva en s'éteignant.
Quand il se ralluma l'instant d'après, il ne brillait plus de ce blanc bordé de violet. Au lieu de ça, le métal vira au noir complet, plus sombre qu'une nuit sans étoile, crépitant d'une électricité violacée bien trop familière. Shiro sourit en se jetant en avant, ses doigts s'enfonçant dans le plastron de Keith. Le courant traversa le corps du paladin rouge en rayonnant si fortement qu'il sembla griller les yeux de Matt.
Keith hurla, arquant le dos tandis que l'électricité poursuivait son œuvre pendant deux interminables secondes.
— KEITH !
Le cri fit écho dans les oreilles de Matt et il reconnut la voix de Lance. Il y avait de l'agitation à la porte, Allura s'exclamant d'une voix qui ressemblait à peine à la sienne.
Shiro pivota, le noir de son bras tournant au même or liquide qui brûlait dans son regard. Matt n'eut que le temps de faire un pas en arrière avant qu'il ne lui enfonce le poing dans l'estomac.
Une lumière intense s'empara de lui, l'agonie consumant son univers.
Lance balança tous les jurons de toutes les langues qu'il connaissait dans un mélange de peur et de douleur sans réussir à exprimer la vague d'émotions qui déferlait au fond de lui. Keith tituba, toujours parcouru d'éclairs noirs qui hérissaient sa fourrure. Derrière lui, Matt était enveloppé d'un éclat jaune, poussant des cris torturés.
— Matt ! hurla Pidge.
Allura se tenait entre Lance et la scène de carnage, mais le fait qu'elle n'avait pas encore cherché à intervenir lui indiqua que quelque chose de terrible s'était produit. Haggar. Haggar qui les attendaient.
Lance ne ralentit pas en s'approchant de l'entrée, se jetant à genoux pour glisser sous le bâton d'Allura. Alors qu'il passait, le bayard de Pidge étreignit Allura dans une lueur verte. Elle hurla et Pidge rugit, et un soupir ressemblant à un râle d'agonie passa les lèvres de Keith alors qu'il s'effondrait. Lance l'attrapa de justesse avant qu'il ne tombe par terre.
Il est déjà mort, fut la première pensée de Lance. Il avait les lèvres entrouvertes, les paupières à moitié fermées sur des yeux dénués de lumière, le jaune remplacé par une opaque surface vaguement marron qui brillait de larmes.
Autour de Lance résonnaient des cris de douleur, de colère et de frustration. À côté de lui, une couronne de jaune. Matt s'était tu, mais son souffle était lourd et irrégulier, battant faiblement des jambes quand Shiro le souleva du sol. La petite partie de l'esprit de Lance qui avait toujours une vue d'ensemble sur la bataille sans la découper en horribles petites parties ne voyait plus qu'un tableau lugubre. Pidge et Hunk affrontaient toujours Allura à l'entrée et Pidge avait beau crier après son frère, iel n'arriverait jamais à temps pour empêcher Shiro de le tuer.
Keith frissonna sur les genoux de Lance, serrant doucement son bras avant que sa main ne retombe. Intérieurement, Lance hurla, mais à l'extérieur, le choc le força à rester calme. Son corps était aussi froid que la glace quand il invoqua son bayard pour viser Shiro, ne pensant à rien d'autre qu'au fait que Matt allait mourir si ce n'était pas Shiro.
Un instant avant que Lance n'appuie sur la détente, Shay fonça devant lui dans un rugissement de défi. Elle percuta Shiro de plein fouet, le plaquant au sol avant d'éloigner Matt de lui. Des traces d'électricité crépitaient autour de ses mains, brillant encore plus fort que le bleu de la quintessence en prenant le visage de Matt entre ses paumes.
Lance l'aperçut alors qu'ils se glissaient par terre : il avait la bouche ouverte dans un nouveau cri, les yeux écarquillés et d'un bleu éclatant. Des plaques de cristal ressemblant à des écailles se propageaient sur sa peau.
Ce n'était qu'un aperçu, mais l'image se grava dans l'esprit de Lance et il observa, horrifié, alors que Shay s'agenouillait devant Matt, murmurant avec panique :
— Je suis là, Matt. Je suis là. Tu vas t'en sortir. Je t'en prie…
— Shay ! cria Hunk. Attention !
Elle leva la tête alors que Shiro fondait sur elle, le regard meurtrier. Lance ne savait pas s'il visait Shay ou Matt, mais Shay allait mourir de toute manière si elle ne bougeait pas.
Elle bougea… mais ne s'éloigna pas de Shiro. Le visage dur, elle se planta devant Matt, un genou à terre, le serrant contre elle d'un bras qui brillait toujours, l'autre levé comme si elle comptait prendre celui de Shiro à main nue.
Un éclat de lumière s'éleva quelque part derrière Lance avant que le bayard jaune n'apparaisse dans la main de Shay. Il brilla intensément l'espace d'une seconde et quand la lumière s'estompa, il avait pris la forme d'un bouclier de deux mètres de haut et presque aussi large. Sa surface cristalline brillait comme du diamant et des veines bleues parcouraient le métal en dessous.
Shiro rugit, abattant son poing sur le bouclier de Shay.
Pendant un instant, le vaisseau retint son souffle. Puis, brisant le silence, un terrible craquement retentit.
Le bouclier laissa échapper une lumière jaune qui repoussa Shiro loin de Shay et de Matt. Une grosse fissure parcourait son bras cybernétique, luisant furieusement tandis qu'ailleurs, la lumière s'épuisait.
Shiro s'arrêta soudainement, puis se laissa tomber à genoux, la respiration lourde.
— Qu… ? murmura Shiro. Qu'est-ce que je… ?
À ce moment, Matt laissa échapper un soupir tremblant et Shiro leva brusquement la tête. Ses yeux (ses yeux gris, bordés de blanc) se posèrent sur son corps pris de convulsions.
— Matt ?
Shiro regarda autour de lui, regarda les meubles brisés, regarda le combat qui se déroulait à la porte, interrompu par le craquement de son bras, regarda Keith, immobile et silencieux dans les bras de Lance. Ce dernier ne pouvait pas quitter Shiro des yeux, son cœur se brisant quand la compréhension se fit claire sur son visage.
— Oh mon dieu. Oh mon dieu. Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai– ?
Il se coupa, hurlant en se repliant sur lui-même, la tête entre ses mains.
Keith s'éveilla au son de sa voix, ses yeux ternes s'ouvrant doucement.
— Shiro… ?
Avant que Lance ne retrouve la voix, de la fumée noire fondit derrière Shiro et au coin de sa vision, où Allura ne bougeait plus. Deux druides apparurent, leurs visages dissimulés derrière des masques blancs.
Le druide derrière Shiro le prit par les bras et, juste avant qu'ils ne s'évanouissent, Shiro leva les yeux, ses joues striées de larmes, et rencontra le regard de Lance.
— Arrêtez-moi, murmura-t-il. Je vous en supplie.
L'instant d'après, il avait disparu.
