Dans le chapitre précédent : Tout est parti en vrille. Les paladins ont tenté d'arracher Shiro aux griffes d'Haggar, mais elle n'attendait que ça. Désormais, Shiro n'est plus son seul pion : elle s'est emparée d'Allura et du lion noir, et Matt et Keith sont ressortis gravement blessés de l'affrontement.

Note de l'auteur : *vous redirige doucement vers la nouvelle partie de Voltron : Duality, Finding Family* Je ne plaisantais pas quand je disais que j'allais vous écrire du fluff pour vous aider à digérer cet arc. Six petites histoires sont déjà publiées et j'en ai quatre autres en avance. (NdT : il en y aura quinze au final.)

Sinon, avec ce chapitre, Someplace Like Home devient la fic la plus longue du fandom sur AO3. Je… ne sais toujours pas comment c'est arrivé. (NdT : ce n'est plus le cas désormais, la plus longue fic de cette auteure est Shadow of Stars et c'est la huitième plus longue avec ses 544 176 mots !)

Avertissements pour ce chapitre : il y aura quelques scènes perturbantes concernant les cristaux de Matt et le thème de la mort est très abordé pendant la première scène (il n'y a pas de morts en réalité). Il y aura d'autres scènes comme ça et des références à la torture pendant le passage de Val. Durant celui d'Eli, la police s'en prend à des manifestants. En gros, l'ambiance de ce chapitre est très tendue.


Chapitre 20

Wyn

Notes de recherche du Projet Robeast

Entrée #514

Trois mois et demi avant le retour de Voltron

Pour compenser la perte d'un sujet test, Dame Haggar nous a confié la charge du prisonnier altéen, ID n° 229-9876. Il commencera le régime de Q-synthétique à long terme avec le lot de sujets tests suivant.

Zarkon nous a octroyé des droits provisoires sur le prisonnier 117-9875, « Champion », jusqu'à validation du projet.

Son bras droit a été sévèrement endommagé dans l'Arène, donc nous l'avons remplacé par une prothèse de la nouvelle gamme, contenant une puce de contrôle expérimentale. La prothèse nécessite une plus haute concentration de Q-synthétique pour alimenter ses capacités offensives comparée aux anciens modèles. Il est possible que cela résulte par l'activation de capacités technopathiques latentes sans la nécrose correspondante, les additifs Qs poussant la quintessence du sujet à imiter la structure de la Q-synthétique.


Lance tituba, le souffle court alors qu'il sortait du lion rouge en courant. Keith était immobile dans ses bras, sa tête se ballottant sur son épaule au rythme de ses pas. Shay, qui portait Matt, le suivait de près et Red rugit, au bord de la panique. Elle avait dû sentir que quelque chose n'allait pas chez ses paladins, car elle était en train de se déchaîner à l'extérieur du vaisseau d'Haggar quand ils s'étaient enfuis. Elle avait détruit la coque pour s'emparer d'eux quatre avant de passer en force les renforts qui se tenaient sur le chemin du trou de ver que Coran leur avait ouvert.

Red les avait posés au hangar du lion noir, qui était plus proche de la salle des capsules que le sien et qui n'était pas occupé puisque Black était…

Ce n'est pas le moment de s'en inquiéter, se dit Lance. Keith et Matt n'allaient pas bien. Ils avaient besoin de soins. C'était douloureux d'y penser, mais Shiro et Allura allaient devoir se débrouiller seuls pour le moment.

Le lion vert se rangea dans le hangar alors que Lance et Shay atteignaient l'ascenseur, mais ils n'attendirent pas Hunk, Pidge et Ryner. Si ça n'avait dépendu que de Lance, ils n'auraient même pas attendu les trois secondes qu'il fallut pour que la porte se referme.

Coran les rejoignit à l'infirmerie, le visage pâle et tiré, le regard inquiet.

— Comment vont-ils ?

Quelqu'un (Pidge, pensait Lance) avait raconté à Coran ce qui s'était passé. Lance n'avait pas vraiment écouté, mais Coran savait visiblement à quoi s'attendre, parce qu'il poussa Shay vers un lit de l'infirmerie pour qu'elle y dépose Matt. Ce dernier poussa un gémissement de douleur, rappelant à Lance qu'il était bien conscient, même s'il n'avait rien dit depuis qu'il s'était écroulé sous l'attaque de Shiro.

Les mains de Shay n'avaient pas cessé de briller durant le voyage jusqu'au château-vaisseau et malgré son air épuisé, elle les dirigea vers le torse de Matt.

— Il n'est pas en bon état, dit-elle doucement. Cette électricité a introduit énormément de quintessence dans son corps, ce qui a fait croître les cristaux de façon exponentielle.

Elle s'interrompit en grognant et le bout de cristal visible sur la joue de Matt grossit jusqu'à recouvrir la moitié de son visage.

— J'essaie de rediriger leur croissance, de sauver ses organes vitaux, mais… vex. C'est trop. Je… Je n'y arrive pas.

Coran lui serra l'épaule, la bouche ouverte comme pour lui offrir du réconfort, mais il se ravisa, son regard se posant sur le visage presque méconnaissable de Matt.

— Fais de ton mieux, dit-il. Personne ne peut t'en demander plus.

Elle hocha la tête et Coran se tourna vers Lance. Il s'était arrêté au pas de la porte, attiré par les capsules de soin. Keith avait besoin d'aide. Il avait besoin–

— Il ne bouge plus, dit Lance d'une petite voix, n'ayant plus la force de se prétendre plus fort qu'il ne l'était.

La respiration de Keith était faible et ses yeux entrouverts ne semblaient plus rien voir. Sans les frissons qui parcouraient son corps, Lance aurait pensé au pire.

Se précipitant à ses côtés, Coran dégagea les cheveux de Keith de son front et posa la main contre la fine fourrure violette qui recouvrait sa peau. Son visage se décomposa aussitôt et le cœur de Lance cessa de battre.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? (Lance resserra son étreinte sur Keith, cherchant à déchiffrer l'expression de Coran.) Il va s'en remettre, pas vrai ? Coran ?

Le fait que Coran n'essaie même pas de rester positif était plus que révélateur. Il se contenta de regarder Lance, l'air vieux et triste.

Lance entendit à peine le tonnerre de pas qui s'approchaient, mais les autres furent soudainement là, le visage pâle et le souffle court. Lance les regarda, se demandant comment il pourrait leur dire que Keith…

— Matt ? fit Pidge, se séparant des autres pour s'approcher du lit de Matt.

Iel se tourna vers Shay, étrangement calme. Sa voix avait la même intonation que durant le vol du retour au château : plate, creuse, dénuée de vie.

— Pourquoi il n'est pas dans une capsule de soin ?

— Les capsules se servent de quintessence, dit Coran. Et c'est la dernière chose dont ton frère a besoin.

— C'est presque fini, dit Shay. Je… Je ne sais pas dans quel état il en ressortira, mais la croissance des cristaux est en train de ralentir. C'est possible… (Elle hésita, regardant Matt comme si c'était la première fois qu'elle le voyait.) C'est possible qu'il survive. Je ne sais pas.

Pidge hocha la tête, comme si Shay venait de lui annoncer que Matt avait besoin d'une coupe de cheveux, puis pivota et s'assit lourdement sur le sol à côté de lui. Ses yeux brillèrent soudainement de larmes, mais iel plia les bras sur ses genoux et y enfouit la tête.

— Ok, et pour Keith ? voulut savoir Lance. La quintessence ne lui fera pas de mal, non ? Il devrait être dans une capsule de soin. Pourquoi vous ne l'aidez pas ?

— Lance.

Le ton de Coran était lourd, définitif. Comme si tous les autres s'étaient déjà faits à l'idée… Comme si Lance était le seul en déni…

— Non, dit Lance. (Il fit un pas en arrière, s'éloignant de Coran.) Il n'est pas mort, Coran. Il est… il est juste… il faut–

— Lance, répéta Coran. Il est vidé de sa quintessence. Complètement vidé. Personne ne peut se remettre de ça.

Vidé, exactement comme Jost, l'espion galra qu'ils avaient essayé de sauver du vaisseau-prison. Lance se souvint de la manière dont Jost vacillait durant leur conversation, ses yeux ayant du mal à se concentrer sur ses futurs sauveteurs. Tremblant, Lance baissa la tête vers Keith. Ses yeux étaient sombres et froids.

— Il est en train de mourir, Lance. Comme Matt.

La vision de Lance se brouilla.

— Tu te trompes. Tu te trompes ! insista-t-il quand Coran ouvrit la bouche pour lui répondre. Il est encore en vie. Il– il– il respire, Coran. Il est vivant. On doit l'aider ! On doit essayer.

La douleur déforma les traits de Coran, mais Ryner s'avança, regardant Keith et Lance de haut en bas. Elle tendit la main, comme pour sentir la chaleur se dégager d'un four, puis fronça les sourcils.

Soudain, elle écarquilla les yeux et se tourna vers Coran.

— Prépare une capsule.

— Mais–

Ryner ignora ses protestations, prenant Lance par les épaules et le faisant pivoter pour le regarder droit dans les yeux.

— Combien de temps s'est écoulé entre l'attaque et le moment où tu l'as rejoint ?

Lance cligna des paupières, la question refusant de parvenir jusqu'à son esprit fatigué.

— Combien de temps… hein ?

— Après que Shiro a vidé Keith de sa quintessence, répéta-t-elle patiemment. Combien de temps s'est écoulé quand tu l'as pris dans tes bras ? (Elle jeta un regard par-dessus l'épaule de Lance.) La capsule, Coran. Vite.

Lance avait du mal à réfléchir, mais il se força à se concentrer. Le combat contre Shiro et Allura n'avait pas duré longtemps et le peu dont Lance se souvenait était brouillon. Un éclair noir. Le souffle étranglé de Keith. Il titubait et–

— Je l'ai rattrapé quand il est tombé. J'avais peur qu'il se cogne la tête.

C'était complètement stupide, dit comme ça, mais c'était la vérité. Il ne voulait pas que Keith se blesse davantage.

Curieusement, sa réponse sembla rassurer Ryner, qui poussa un petit soupir.

— Merci Lubos, murmura-t-elle.

— Ça change quoi ? demanda Hunk. S'il a pas de quintessence…

— La quintessence de Keith s'est épuisée, oui, dit Ryner, pressant le dos de sa main contre la joue de Keith. Heureusement, il semble se subsister de la quintessence de Lance pour le moment.

Un silence de mort accueillit cette déclaration. Dans le cas de Lance, c'était largement dû à l'incompréhension. Il se subsistait de sa quintessence ? Qu'est-ce que ça voulait dire ? Mais Coran s'était tourné vers Ryner si vite qu'on entendit ses chaussures couiner contre le sol et Shay s'était interrompue dans son travail pour regarder le trio rassemblé près de la porte, bouche bée.

— Mais… c'est impossible.

Ryner secoua la tête, ses antennes tressautant légèrement.

— J'ai vu de nombreuses choses qui me semblaient auparavant impossibles se réaliser depuis que je vous ai rejoints. Une de plus ou de moins ne change pas grand-chose.

Personne n'eut rien à y redire, même si Pidge avait levé la tête par-dessus le lit de Matt et Hunk observait Shay, Ryner et Coran comme s'il attendait qu'ils ajoutent quelque chose. Puis Matt inspira brusquement, un petit râle souffrant lui échappant.

Cela sembla briser le sort qui les maintenait tous en place. Shay retourna aider Matt et Coran claqua des mains.

— Très bien. Faisons ça vite et bien, alors. Hunk, Pidge, j'ai besoin de votre aide.

Ils se précipitèrent dans la salle des capsules et Lance entendit vaguement Coran leur aboyer des instructions.

Ryner prit le visage de Lance entre ses mains et le regarda dans les yeux.

— C'est dangereux pour toi, mon garçon, dit-elle à voix basse. Il se peut que Keith absorbe tant de ta quintessence que tu finiras dans le même état que lui.

Lance ajusta sa prise sur Keith. Les Galras étaient solidement bâtis et, bien que Keith soit plus chétif que la moyenne, il était loin d'être léger. Mais Lance refusait de le poser, même pour une seconde.

— Je m'en fiche, dit-il. Écoute, j'ai pas tout compris, mais en gros, Keith s'en sortira tant que je le tiens dans mes bras, pas vrai ?

— Plus ou moins.

Ryner baissa les yeux, l'expression crispée.

Hochant la tête, Lance se dirigea vers la salle aux capsules et se posa doucement par terre, dos contre le mur, installant Keith sur ses genoux.

— Je reste là, alors. Occupe-toi d'aider Coran.

Ryner acquiesça.

— Si tu commences à avoir la tête qui tourne ou tu te sens fatigué, même juste un peu, fais-le nous savoir immédiatement.

— D'accord, dit Lance, tout en sachant qu'il ne le ferait pas.

Coran et les autres allaient faire au plus vite, que la vie de Lance soit en danger ou non. Et de toute manière, il ne se séparerait de Keith pour rien au monde à l'heure actuelle.

Il attira Keith contre lui et posa son menton dans le creux entre ses stupides oreilles pelucheuses.

T'as pas intérêt à mourir, Mulet.


Lance ne savait pas combien de temps cela prit pour stabiliser Matt et Keith. Une fois que la croissance des cristaux de Matt s'était assez ralentie pour que Shay ne s'inquiète plus d'un poumon perforé, d'un cœur compressé ou d'une lésion de la colonne vertébrale, elle l'avait porté à la capsule que Coran avait modifiée spécialement pour lui. Comme pour celle du jeune altéen, un cristal de Matt était relié aux circuits internes, ce qui devrait contribuer à extraire le surplus de quintessence que l'attaque de Shiro avait forcé en lui.

Shay ne savait pas si la capsule absorberait directement la quintessence des cristaux ou si elle prendrait celle de Matt, le forçant à puiser dans ses stocks cristallins, mais dans tous les cas, le résultat serait le même. Sans quintessence, avait-elle dit, les cristaux s'amenuiseraient au moins un peu.

— Je ne sais pas s'il s'en remettra complètement, mais…

— Mais ça vaut le coup d'essayer, dit Coran, lui tapotant l'épaule.

Elle vacilla un peu et Coran l'envoya rapidement au coin de la pièce où se trouvaient Lance et Keith. Lance baissa les yeux à son approche, retenant son souffle jusqu'à être certain de voir le torse de Keith se lever et se baisser.

Encore en vie.

Shay avait l'air éreintée, mais elle parvint à rester éveillée le temps que les autres travaillent sur la capsule de Keith.

Comparée à celle de Matt, les modifications nécessaires étaient complexes. De toute façon, Lance n'aurait pas pu suivre tout l'aspect technique dans cet état de fatigue.

Il s'ébroua, balayant cette pensée. Il n'était pas fatigué. Ou ce n'était pas dû à un manque de quintessence, en tout cas. C'était juste les retombées du combat. L'adrénaline l'avait quitté et son corps rappelait à lui tout ce qu'il avait traversé aujourd'hui. (Aujourd'hui ? Ou c'était déjà hier ? Il ne chercha pas à se souvenir comment regarder l'heure sur son armure, c'était trop d'efforts pour une question pas très importante.)

En tout cas, il comprit en gros ce que faisaient les autres. Keith avait besoin de quintessence. Avec le temps, son corps en recréerait un niveau normal, mais pour le moment il l'utilisait presque aussi vite qu'il l'absorbait. Peut-être même plus vite, même, en sortant Lance de l'équation. Il leur fallait un moyen plus efficace de renflouer ses stocks.

— Comme quand on est en état de choc, marmonna Lance à Shay quand elle lui exposa le problème. Quand on est en hyper– non, hypo ? Hypo-quelque chose. Quand tu perds beaucoup de sang, je sais plus comment ça se dit. Sauf que là, c'est de la quintessence. Il lui faut une transfusion. Mais genre, une transfusion de quintessence. Une quintransfusion.

Shay le regarda sans répondre, ce qui ne le dérangea pas. Lance se dit que même pour un humain, ce qu'il venait de dire n'avait pas beaucoup de sens il ne pouvait pas s'attendre à ce qu'une alien comprenne sa logique (certainement foireuse). Au moins, elle lui parlait, ce qui l'aidait à rester éveillé, ce qui voulait dire que Ryner n'allait pas le forcer à lâcher Keith.

Ils bloquèrent un moment sur la manière de transférer de la quintessence à Keith (les quintransfusions n'étaient apparemment pas communes), mais Ryner eut l'idée d'utiliser celle de Matt plutôt que celle du vaisseau. Voyant l'air confus de Lance, Shay lui expliqua gentiment que les cristaux contenaient de la quintessence à l'état brut qui devait être transformée avant de pouvoir servir à un être vivant. La perte totale de quintessence était dangereuse principalement à cause de ce délai. Même en entourant un patient de cristaux balmérans, il souffrirait d'une défaillance d'organe avant que son corps transforme la quintessence.

Vingt minutes, dix kilomètres de conduits-Q, une demi-douzaine d'anciens cristaux de Matt et pas moins de deux échanges verbaux envenimés par le stress plus tard, Coran et les autres avaient construit un réseau qui pompait de la quintessence transformée de la capsule de Matt pour la transférer à celle de Keith avec une sorte d'électrovanne… machin-truc de quintessence qui permettait de la guider dans le corps de Keith.

Shay dut aider Lance à se lever, mais ensemble, ils placèrent Keith dans la capsule. Lance s'y attarda, toujours accroché à Keith, jusqu'à ce que Coran confirme que le système fonctionnait. Lance se recula alors, laissant la vitre de verre se refermer.

Sans un mot, les autres se dirigèrent tous vers la sortie. Ryner demanda à Coran s'il allait les rejoindre pour leur conseil de guerre, mais il refusa.

— Ce qu'on fait là, à drainer la quintessence de Matt pour remplir les stocks de Keith, c'est un terrain trop vague. Je préfère garder un œil dessus au cas où.

Il allait donc rester pour observer leur rétablissement. C'était une bonne chose. Lance comptait rester de toute manière, mais il ne savait rien au sujet du fonctionnement des capsules, alors il aurait été absolument inutile en cas d'urgence. (Ce qui ne l'avait jamais dérangé avant.)

— Ils s'en sortiront, dit Coran.

Lance pivota, se rendant soudainement compte que les autres étaient partis. Il ne restait plus que Coran, appuyé sur la console de commande au centre de la pièce, et Lance qui regardait Keith. Avec ses paupières fermées cachant ses yeux ternes et vitreux, il semblait simplement endormi.

Avec un sourire forcé, Lance s'éloigna des capsules. Il jeta un œil à Matt et s'en voulut aussitôt. Shay avait retiré son armure, comme elle avait aidé Lance à retirer celle de Keith, mais ils n'avaient pas remplacé leurs justaucorps noirs par les combinaisons blanches de l'infirmerie. Celui de Matt était déchiré par endroits, des cristaux tranchants s'en échappant. De fines couches cristallines parsemaient son cou et son visage comme des cicatrices lumineuses. Un de ses yeux en était complètement recouvert, de petites gouttes de diamant s'accrochant à ses cils. C'en serait presque joli si ce n'était pas si terrifiant.

— Je ne vais pas te chasser si tu veux rester, dit Coran, mais je pense que les autres vont avoir besoin de toi sur la passerelle.

Fronçant les sourcils, Lance se tourna vers lui.

— Pourquoi ?

Coran ne fit que secouer la tête, alors avec un dernier regard à ses amis endormis, Lance alla prendre l'ascenseur.

Quand il arriva sur la passerelle, il hésita. Pidge était recroquevillé∙e devant son poste, les bras autour des genoux, se balançant d'avant en arrière, les yeux rivés sur un point au sol à quelques mètres de là. Shay n'était pas beaucoup mieux : complètement immobile, des larmes s'écoulaient de son menton, regardant ses mains. Elles étaient mouchetées de rouge, du sang de Matt.

Le cœur de Lance se serra en arrivant à cette conclusion et il sentit son estomac se retourner. Juste ce qu'il lui fallait pour clôturer cette horrible journée. Rendre son estomac alors que la moitié (purée, la moitié) de son équipe était hors-jeu d'une manière ou d'une autre.

Hunk et Ryner se faisaient face à côté du projecteur holographique, qui montrait toujours la maquette du vaisseau d'Haggar. Hunk était penché en avant, les épaules haussées et les bras écartés. Même avant qu'il ne parle, Lance sut qu'une crise d'angoisse le tenait entre ses mâchoires.

— Qu'est-ce qu'on est censés faire, Ryner ? On est cinq ! Shiro et Allura sont désormais les marionnettes d'Haggar, Matt et Keith ont failli mourir… C'est quoi la suite ? Tu veux qu'on remette ça ? Parce que ça me dit rien ! Et si c'est moi qui prends la prochaine fois ? Et si c'est Shay ? Et si… et si Haggar peut les forcer à se servir de leur truc télépathique avec le lion noir ? Et si la connexion leur suffit à tous nous contrôler ? On peut pas faire ça, Ryner !

Ryner leva les mains dans sa direction, essayant visiblement de garder la face malgré le chaos ambiant. Mais elle semblait lessivée, ses antennes tremblaient et son visage était pincé.

— Tout ira bien, Hunk. Prends une grande inspiration–

— Je respire très bien, merci, fit sèchement Hunk, alors qu'il hyperventilait. J'ai besoin de savoir ce qu'on doit faire pour arranger tout ça.

Ryner avisa Lance à la porte et lui jeta un regard désespéré.

Pendant un moment surréaliste, Lance se retrouva balancé sur une corde raide. D'un côté se trouvait la peur, de l'autre le calme. Il pouvait suivre l'exemple de Hunk et paniquer, avec toutes les raisons de le faire. Anxiété ou non, Hunk présentait de bons arguments. Haggar avait éliminé les meilleurs combattants de Voltron et deux d'entre eux se battaient désormais pour elle.

Lance fit taire cette partie de lui, se raccrochant au calme de toutes ses forces.

— On peut le faire, dit-il avec un pas en avant. (Hunk se tourna vers lui, les yeux écarquillés.) On peut le faire, parce qu'on a pas le choix. Matt et Keith s'en sortiront on doit se concentrer sur Shiro et Allura et comment les récupérer.

Sa voix resta étrangement calme, ne laissant rien transparaître de son trouble.

C'était comme si c'était un étranger qui parlait à sa place.

— Mais…

Lance posa les mains sur les épaules de Hunk, inspirant profondément et expirant lentement. Hunk l'imita automatiquement, même si son souffle avait tendance à s'emmêler.

— On va les récupérer, dit Lance entre deux respirations. On laissera pas Haggar les avoir.

La respiration de Hunk se calma peu à peu jusqu'à redevenir à peu près normale et Lance recula, se rendant compte que Shay et Ryner le dévisageaient, Shay avec une expression pleine d'espoir et Ryner avec un regard perçant, comme si elle analysait ses paroles.

Même Pidge avait tourné la tête vers lui, juste un peu. Iel regardait toujours ses pieds, mais iel l'écoutait visiblement.

— Comment ? demanda-t-iel. Comment on va les sauver ?

Lance regarda autour de lui, espérant que quelqu'un aurait une idée, parce que lui n'en avait pas. Il leur fallait Allura ou Shiro. Purée, Coran aussi était un très bon stratège, même s'il laissait Allura s'occuper de tout planifier.

Mais ils n'étaient que tous les cinq et Lance prit soudain conscience que les autres attendaient tous qu'il apporte la réponse.

Lui.

Lance avait envie d'en rire. Envie de pleurer. On parlait du destin de Shiro et d'Allura et les autres voulaient que ce soit lui qui les guide ?

Il se sentait à deux doigts de perdre contenance, mais il se campa sur ses positions et tint bon. Ils ne devaient pas le voir paniquer. Hunk était toujours sur le point de faire une crise et Pidge et Shay n'en étaient pas loin non plus. Ryner ne pouvait pas s'occuper d'eux tous. Si Lance craquait, ce serait comme s'il balançait par la fenêtre leur dernier espoir d'un sauvetage fructueux.

Carrant les épaules, Lance se força à réfléchir. Comment sauver Shiro et Allura ? Ils devaient interrompre le contrôle d'Haggar, évidemment, mais Lance ne savait pas par où commencer. Se réintroduire dans son vaisseau était une mauvaise idée, vu comment ça s'était passé avec trois paladins de plus. Il allait donc falloir attirer Haggar et ses nouveaux jouets. Ou attendre qu'elle frappe la première, ce qui n'était pas l'idéal.

Ce n'était que des cibles distantes et vagues qu'il essayait d'atteindre sans arme à la main.

Il lui fallait du temps pour réfléchir. Il devait peser ses options, voir ce qui avait des chances de fonctionner. Au moins, en eshet, on avait le temps d'étudier le plateau avant de passer à l'action. Mais, regardant autour de lui, il se demanda de combien de temps il disposait. Ses amis commençaient déjà à perdre leur sang-froid. Encore un peu et ils se replongeraient dans l'état où ils les avaient trouvés. Il leur fallait quelque chose. Si ce n'est un plan, au moins une direction. Quelque chose à faire qui leur donnerait l'impression d'avancer.

Il pouvait leur donner ça.

— Pirater le bras de Shiro reste notre meilleure chance, dit-il, se demandant si c'était la vérité ou une excuse. Si on peut éjecter Haggar, on aura fait le plus gros. Pidge.

Il se tourna dans sa direction, se demandant un moment s'il ne lui mettait pas trop la pression. Mais iel se redressa, décroisant les jambes. Iel n'interrompit pas complètement son balancement, mais son regard quitta le sol pour se poser sur son écran.

— Compris, dit-iel. Je… je vais voir ce que je peux faire.

— Parfait. Hunk, Ryner ? (Lance se tourna vers eux.) Haggar a le lion noir, maintenant. L'idée me plaît pas, mais on va sûrement devoir l'abattre. Vous pensez pouvoir trouver quelque chose à donner à nos lions pour prendre l'avantage ?

Ryner jeta un œil à Hunk, qui s'était fait songeur. La panique était toujours là, juste à portée de main, mais il avait de quoi se distraire désormais et Ryner serait capable de le calmer. Avec un peu de chance. Ils hochèrent la tête et Lance se tourna vers Shay.

— Shay, ton bouclier est notre seul espoir d'affronter Shiro.

Lance hésita en voyant Shay lever brusquement la tête, les yeux écarquillés de… terreur ? L'estomac retourné, Lance se hâta de poursuivre.

— Je pense toujours que le pirater est la solution, mais tu as fait craquer son bras avec ce bouclier, ce qui a affaibli le contrôle d'Haggar. Si le piratage ne marche pas, il nous faudra un plan de secours. Tu devrais essayer de t'entraîner avec ton bayard, pour t'y habituer.

Les yeux de Shay s'agrandirent davantage et il s'interrompit, souhaitant pouvoir revenir sur ses paroles. Elle n'avait pas l'air de quelqu'un à qui on avait donné un objectif. On aurait dit qu'on venait de prononcer sa peine de mort.

Mais Lance ne pouvait pas retirer ce qu'il avait dit. Le bouclier de Shay était vraiment la meilleure arme à leur disposition. Elle devait vraiment se préparer à s'en servir.

Lance baissa les yeux et marmonna :

— Emprunte Hunk si tu as besoin de lui. Je suis sûr qu'il sera ravi de t'aider.

Il sera ravi de la réconforter, en tout cas.

Vous vouliez que je vous ponde un plan, avait-il envie de dire. Ce sera tout ce que vous aurez.

— Et toi ? demanda Ryner.

Lance se crispa, se raccrochant aux fragments de son masque de calme.

— Je reste là, répondit-il. Je vais essayer de trouver comment tirer Shiro et Allura des griffes de toute une armée.

Une pointe de désespoir filtra dans ses paroles, le faisant se redresser et jeter un bref regard à ses amis. Il tenta de prendre un air confiant.

— Des questions ?

Quiznak, à quoi jouait-il ? On aurait dit une mauvaise imitation de Shiro. C'était exactement ce qu'il faisait, à dire tous les bons mots, à se tenir droit et les bras croisés comme Shiro lors des débriefings. Comme Shiro le faisait toujours à la télévision, bien avant la mission Kerberos, quand Lance le regardait avec des étoiles dans les yeux et rêvait de grandir pour devenir pilote et aller dans l'espace. Ce ne serait qu'une fois ce but atteint, s'était-il promis, seulement après s'être fait un nom qu'il rencontrerait Takashi Shirogane, lui serrerait la main et lui dirait : « Vous avez été une véritable source d'inspiration pour moi, monsieur. »

Quelle blague. Lance reconnaissait à peine le garçon de ses souvenirs, qui voyait les choses en grand et n'avait aucun de mal à croire les autres quand on lui disait qu'il était fait pour accomplir de grandes choses. Sa mère lui disait toujours qu'il était un leader né. Val lui avait fait promettre de se souvenir des petites gens quand il deviendrait célèbre. Tía Lena lui avait dit que sa destinée se trouvait parmi les étoiles : il n'avait qu'à la trouver.

Lance se demanda ce qu'elles diraient si elles pouvaient le voir maintenant, à enfiler un masque qui ne lui allait pas du tout dans une tentative désespérée de préserver l'unité de son équipe.

— Reposez-vous aussi, dit Lance, levant la main quand Pidge se retourna pour le fusiller du regard. Je sais, Pidge. « C'est une perte de temps. » Mais non. Continuer sans se reposer est la pire chose à faire. Je dis pas qu'on va tous bien dormir, mais… (Il se passa une main dans les cheveux, son contrôle s'effritant.) Quatre heures. Promets-moi quatre heures, Pidge.

Pidge ferma la bouche, puis acquiesça à contrecœur et Lance poussa un soupir de soulagement. Un par un, les autres quittèrent la pièce. Personne n'était très enthousiaste, mais ils étaient concentrés sur leur objectif. Lance se dit qu'il ne pouvait rien leur demander de plus.

Ryner resta sur la passerelle après le départ des trois autres, le regardant fixement.

— Quoi ? fit-il, faisant de son mieux pour ne pas gigoter. Me regarde pas comme ça. Quelqu'un devait bien–

— Calme-toi, Lance, dit Ryner avec un geste apaisant. Tu t'en es bien sorti. Mieux que je l'espérais, pour être honnête, même si j'ai honte de l'admettre.

Lance fronça les sourcils, son esprit fatigué essayant de comprendre ce qu'elle disait. Il s'en était bien sorti ? Elle n'avait pas vu qu'il faisait n'importe quoi ?

— Je suis pas Shiro, dit-il.

La surprise, mêlée à une touche d'inquiétude, apparut sur son visage.

— Personne ne s'attend à ce que tu le sois.

— J'ai pas demandé à être mis aux commandes.

— Tu crois que c'est quelque chose que l'on demande ? Que les vrais leaders l'ont demandé ? Tu crois que c'est ce que Shiro voulait ?

Lance marqua une pause, le cœur serré. Non. Non, il savait que Shiro n'avait jamais demandé à prendre les rênes d'une guerre dont dépendait le destin de l'univers. C'était cruel que quelqu'un qui venait de passer un an en captivité n'ait jamais eu le temps de guérir avant d'être replongé dans l'action.

— Shiro a vu un besoin et y a répondu, dit Ryner. Tout comme tu viens de le faire.

Ses épaules s'affaissant, Lance tourna le regard vers l'extérieur.

— C'est toi la commandante, Ryner. C'est toi qui devrais donner des ordres.

— Lance.

Ryner fit un pas en avant, posant la main sur son épaule. Elle hésita et prononça doucement :

— Vous êtes tous trop jeunes à mes yeux. Je veux vous protéger, même si je sais que ce n'est pas possible. Je vois plus votre jeunesse que vos capacités. (Elle secoua la tête.) Je pense que tu es bien mieux placé que moi pour prendre la tête de cette équipe, Lance, mais je ne te forcerai pas à en porter le fardeau.

Elle marqua une pause, attendant qu'il lève la tête. Il le fit, bien qu'il eut du mal à rencontrer son regard, du fait de son intensité. Elle semblait voir quelque chose en lui qui n'existait pas.

Ce n'est que moi, avait-il envie de dire. J'ai rien de spécial.

Mais quand il ouvrit la bouche pour dire oui, je t'en prie, prends le relais, j'abandonne…

Il hésita.

Ryner sourit.

— Ce n'est pas l'armée, Lance, tout comme il n'y avait pas d'armée sur Olkarion. Il n'y a pas de pyramide de commandement qui te donne un rang. Mon autorité, comme la tienne, ne provient pas d'un titre. C'est la confiance des autres qui nous la confère. C'est ce qui te donne l'avantage sur moi au cas présent. Je suis toujours la nouvelle de l'équipe. Je ne connais pas les autres autant que je le voudrais, comme ils ne me connaissent pas. Mais toi, oui, Lance. Ils te font confiance. C'est pour ça qu'ils se tournent vers toi.

La confiance. Lance se demanda si Ryner comprenait la signification de ce mot. Confiance. Cohésion. Les traits que le lion bleu cherchait chez ses paladins.

Parce qu'au final, Lance savait qu'il ne pouvait pas reculer. Tourner le dos à son équipe. Elle s'effondrait. Se fracturait. S'il pouvait faire quoi que ce soit pour éviter ça, pour les aiguiller dans la bonne direction, alors il le ferait. Évidemment qu'il le ferait.

— Je sais pas du tout ce que je fais, dit-il, et Ryner sembla comprendre que ce n'était pas un refus, cette fois-ci.

Elle sourit, lui serrant l'épaule.

— Je suis là pour toi, Lance. Quoi qu'il arrive.

Prenant une profonde inspiration, Lance hocha la tête.

— Merci, dit-il. Pour le moment, j'ai besoin de réfléchir.

De réfléchir, et de digérer la situation. Il leva les yeux, s'attendant à ce que Ryner le juge. Mais elle lui rendit calmement son regard.

— On peut peut-être discuter stratégie plus tard ?

— Alors je reviendrai, dit-elle.

Elle lui tapota une dernière fois l'épaule, puis tourna les talons, le laissant seul avec ses pensées.

Lance se plongea dans le siège derrière lui, enfouissant son visage dans ses mains. Ok, pensa-t-il avec un faible rire. Je suppose que j'ai pas le choix. Il avait pris les rênes. Il était responsable de la vie de ses amis et du sauvetage de Shiro et d'Allura. Ça lui semblait toujours aussi ridicule, mais il ne pouvait pas perdre davantage de temps en incrédulité. Pas quand il y avait tant à faire.

Se redressant, Lance alluma son écran et lança une simulation d'eshet.

Pour le moment, il avait besoin d'un plan.


Coran se frotta les yeux en regardant le statut des trois capsules actives. Cela faisait quelques heures qu'il avait entamé ce tour de garde qu'il s'était imposé et il s'était déjà pris à piquer du nez deux fois.

Ce n'est pas le moment, se morigéna-t-il. Que l'état des paladins s'améliore plus vite qu'il ne l'espérait n'avait pas d'importance. Ils n'étaient pas encore sortis d'affaire, alors il devait rester vigilant. Il passa en revue les trois relevés, vérifiant qu'il n'y avait rien d'alarmant. Le jeune altéen allait de mieux en mieux, sa quintessence presque apurée de la saleté synthétique que lui avait injectée Haggar. Keith était dans un état stable, mais sa quintessence n'avait pas encore atteint le niveau de référence d'un Galra de sa corpulence.

Quant à Matt…

Coran soupira, jetant un œil à la capsule de Matt. La vitre était recouverte de givre, masquant son visage. Les deux autres étaient assez stables pour être déjà passés en stase de stage I, qui ressemblait à ce que les humains appelaient « anesthésie » et les maintenait endormis sans altérer drastiquement leurs capacités physiques. Mais Matt restait en stage II, la forme primaire de stase utilisée à des fins médicales. Le sommeil était plus profond et les fonctions corporelles étaient ralenties pour que la capsule puisse exercer sa magie régénératrice.

Coran se dit que ça pourrait être pire. Il aurait pu être obligé de passer Matt en stage III, la stase la plus profonde. C'était celui-là qui avait arrêté les fonctions corporelles de Coran et Allura pour les garder en vie dix mille ans. Aucun soin n'était opéré en stage III le corps restait exactement dans le même état, figé dans le temps. On s'en servait pour les voyages prolongés à quintessence limitée ou pour préserver un patient en très mauvais état jusqu'à faire venir un spécialiste ou trouver un antidote. Ou jusqu'à pouvoir contacter sa famille pour qu'elle ait l'occasion de faire ses adieux.

Matt n'en était pas là, les anciens en soit loués. Mais il allait mal. Chaque fois que Coran essayait de le passer en stase de stage I, la croissance des cristaux s'accélérait et les signes vitaux de Matt dégringolaient.

Ça n'avait aucun sens. La quintessence de Matt était déjà bien en dessous de son niveau de référence et continuait de chuter, mais les cristaux se nourrissaient toujours. Plus étrange encore, Matt ne semblait souffrir d'aucun stress quintessenciel. Certes, Coran n'avait pas osé continuer à drainer la quintessence trop au-delà de sa cible, mais de là à n'en montrer aucun signe, même subtil…

Il fronça les sourcils, indiquant à la capsule de siphonner encore un peu plus de la quintessence de Matt. Le niveau se mit à baisser, d'abord doucement, puis plus rapidement.

Et l'état de Matt s'améliorait.

Se pouvait-il qu'il soit toujours en excès de quintessence ? Que les cristaux poussent toujours parce que son corps n'a pas besoin d'autant d'énergie ? Les Altéens étaient réputés pour posséder des réserves de quintessence particulièrement élevées peut-être était-ce également le cas des humains.

Curieux.

Le son d'une capsule cryogénique qui s'ouvrait le tira brusquement de ses pensées et il leva les yeux juste à temps pour voir le jeune altéen s'étaler par terre.


Elle avait mal.

Le corps de Val ne semblait connaître plus que cette sensation, un millier de petits charbons ardents lui brûlant l'intérieur des os, un millier de petites bosses se frottant à sa peau, menaçant d'en percer la surface. Elle pouvait les sentir : c'était les cristaux.

Les fines lignes rouges sur sa peau (les derniers signes indiquant qu'on l'avait découpée) se voyaient désormais à peine. Vanda avait daigné utiliser sa technologie de soin extraterrestre pour les guérir, sûrement parce qu'elle ne voulait pas que Val rouvre ses plaies pour retirer les trucs qu'ils avaient fourrés à l'intérieur.

Elle remua, essayant de trouver une position confortable dans le coin sombre qui lui servait de cellule, mais même ce petit mouvement embrasa les charbons. Son souffle se coinça dans sa gorge et elle gémit, se haïssant pour sa faiblesse. Vanda ne l'avait pas brisée. C'était faux.

— Chh.

Des mains froides l'aidèrent à se redresser. Val serra les dents, réprimant une vague de douleur, puis se força à respirer. Retenir son souffle ne faisait qu'empirer les choses.

— C'est mieux ?

Val offrit à Luis un faible sourire. Il était civil avec elle ces derniers temps, ce qui lui indiquait à quel point elle était dans un piteux état. Elle espérait presque qu'il en revienne à se plaindre de tous les problèmes qu'elle soulevait auprès des gardes et de son attitude. Elle aurait moins l'impression d'être une victime.

C'était difficile de ne pas se voir comme telle ces derniers jours. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle se retrouvait dans ce terrible laboratoire aux murs d'un blanc immaculé, des ombres s'écoulant là où les lumières vives du plafond ne pouvaient pas les atteindre, des silhouettes se mouvant avec des scalpels en main qui brillaient comme des feux de détresse. Et elle retrouvait la douleur. Tant de douleur.

Val enfonça ses ongles dans la paume de ses mains, se ramenant à l'instant présent. Elle n'était plus sur cette table d'opération. Elle n'y était plus depuis des jours, même si Vanda trouvait toujours d'autres excuses pour la tirer de sa cellule et la faire piquer, la malmener et la mettre dans un cercueil en verre qui brillait trop et duquel elle ressortait endolorie.

Personne ne lui avait posé de questions sur la cachette altéenne depuis… depuis combien de temps ? Des jours ? Des semaines ? Ses souvenirs les plus récents étaient enfouis sous la douleur.

— J'ai tout compris, dit Val.

Parler était une corvée, mais elle avait enfin, enfin découvert le plan de Vanda. En grande partie, en tout cas. Assez pour se rappeler pourquoi elle devait quitter cet endroit. Trouver Voltron et le ramener ici pour empêcher Vanda de parvenir à ses fins.

— Tu as tout compris… ?

Luis fronça les sourcils et Val en rit presque.

— Tout ça, dit-elle en indiquant la cicatrice à sa clavicule, fine et à peine visible désormais.

C'était sa première incision, le premier implant de cristal. Elle indiqua ensuite la cellule dans son ensemble.

— Ce qu'ils font ici. Ce qu'ils nous veulent. Ils appellent ça le projet Balméra, vous savez.

Yir remua, se tournant peut-être vers Val. C'était difficile à dire, car iel s'était plongé∙e dans le silence ces derniers jours. Iel ne subissait pas les pires expériences de Vanda, seuls les humains ayant le droit à ce traitement de ce que Val avait pu voir, mais iel était là depuis bien plus longtemps qu'elle et n'aimait pas la voir souffrir.

— Balméra… (Luis s'adossa contre le mur à côté de Val, les sourcils froncés.) C'est le… truc… qui produit des… cristaux, c'est ça ?

— Ce sont des créatures de la taille d'une planète qui produisent de la quintessence sous la forme de cristaux pouvant être utilisés comme source d'alimentation de vaisseaux et d'autres machines, récita Val.

Elle avait tiré autant d'informations de Yir qu'elle le pouvait, à la fois pour se distraire de sa douleur et dans l'espoir de comprendre la raison derrière l'invasion de Vanda. Parfois, elle parvenait à pousser les prisonniers des cellules alentours à lui parler et ils lui racontaient leur histoire.

Val avait parfois l'impression qu'elle avait déjà vu un Balméra de ses propres yeux.

Elle passa un doigt le long de sa cicatrice à la clavicule, tâtant la ligne douce et la bosse dure qui se cachait dessous, enfouie dans la chair de son épaule.

— Les Galras… ils injectent ces cristaux de Balméra en nous. Tu sais pourquoi ?

Luis hésita. Il n'avait pas encore été rattaché au projet Balméra, même si Val savait que ce n'était plus qu'une question de temps.

— Je sais pas si j'ai envie de savoir.

Sûrement pas, pensa Val. Mais maintenant qu'elle avait ses réponses, elle avait besoin de les partager avec quelqu'un. Elle avait besoin de savoir que même si elle perdait la vie, quelqu'un d'autre pourrait transmettre ces réponses à une personne en mesure de les aider.

— Apparemment, on les charge, dit Val.

Elle ferma les yeux et c'était comme si elle pouvait voir les cristaux pousser derrière ses paupières, leur lueur bleue détonant vivement sur le vaisseau de Vanda.

— Je les ai vus prendre des relevés. Me rattacher à des machines qui ne s'allument que si je fais partie du circuit. Je crois… Je crois que les cristaux absorbent notre énergie. (Elle secoua la tête avec un rire amer.) Ils se servent de nous comme de putain de batteries.

Sa déclaration fut accueillie par un silence choqué et, quand Val ouvrit les yeux, Luis la regardait, bouche bée. Il était pâle et raide.

— Ils… Non, fit-il. C'est pas possible– ils ne feraient pas… ?

Val haussa un sourcil, attendant qu'il finisse sa phrase.

— Bien sûr qu'ils le feraient, dit-elle quand il referma la bouche. Mais t'inquiète pas. Ça ne t'arrivera pas.

— Comment tu le sais ?

Val pencha la tête en arrière, inspirant pour éloigner la douleur. Elle commençait déjà à s'estomper, les maux ne durant jamais plus d'une heure ou deux après chaque session entre les mains des scientifiques de Vanda. La fatigue allait bientôt suivre et elle perdrait connaissance jusqu'à ce que les gardes retournent la chercher, mais pour le moment ?

Pour le moment, elle était prête à en découdre.

— Parce que, Luis. Je compte m'évader. Et je vais tous vous emmener.

Ils la regardèrent comme si elle avait perdu la tête. C'était peut-être le cas. Elle avait passé trop de temps dans cet endroit froid, sombre et lugubre, ce qui la vidait de sa vie de plus d'une façon. Elle se prenait sans cesse à sombrer dans l'apathie, à accepter l'enfer qu'était devenue sa vie. Elle ne pouvait pas arrêter la douleur, alors pourquoi la combattre ? Autant baisser les bras. Autant laisser la mélancolie s'emparer d'elle.

Non. Elle était Val Mendoza et elle avait bien trop à faire pour mourir dans ce trou.

— Je ne vais pas vous forcer à m'accompagner, dit-elle, mais bon. Ça vaut quand même mieux que rester ici. Vous êtes avec moi ?

Le silence s'appesantit encore un moment, puis Yir se rapprocha.

— Tu as un plan ?

Val hocha la tête.

— Alors je viens avec toi. On mourra peut-être, mais c'est mieux que de pourrir ici.

— Luis ?

Il hésita, soupira, puis secoua la tête.

— Et puis merde. D'accord.

Val sourit un peu plus franchement. Son pouls s'accéléra tandis qu'elle répétait son plan d'action à ses compagnons de cellule. Ce n'était pas du grand art, mais les gardes de Vanda s'étaient relâchés. Val leur avait donné plus de mal que n'importe quel autre prisonnier et même elle s'était calmée au fil des semaines. Elle aurait voulu dire que ça faisait partie de son plan, mais en vérité, ils l'avaient simplement eue à l'usure.

Ce n'était plus le cas. Elle mourrait peut-être aujourd'hui (certainement, en exécutant son plan stupide et dangereux), mais elle emporterait avec elle autant de ces enfoirés que possible. Elle en avait marre d'être leur punching-ball. Elle en avait marre de prétendre que ça lui convenait.

Elle en avait marre de se lever chaque jour en se demandant si c'était celui où elle arrêterait de croire qu'elle pourrait rentrer chez elle un jour.

Il y avait deux choses qui jouaient en sa faveur, deux choses qui laissaient à son plan une chance de fonctionner, aussi faible fût-elle. D'abord, le vaisseau n'était pas très bien gardé. Il lui avait fallu un certain temps pour s'en assurer, mais elle était sortie de sa cellule assez de fois pour en perdre le compte, à toute heure de la journée ou de la nuit. Vanda aimait la prendre de court ou, en tout cas, la tirer de son sommeil pour une autre session dans le cercueil de verre brillant.

Après un moment, Val avait commencé à reconnaître les gardes. Ils ne lui parlaient pas et elle ne prenait pas la peine d'essayer de leur faire la conversation, mais elle leur avait donné des noms à tous. Nez-retroussé (le gars trapu avec un horrible petit museau), Lilas (sa fourrure était d'une nuance de violet pâle si délicate que Val l'aurait trouvé jolie s'il ne la frappait pas en plein visage à chaque fois qu'elle l'embêtait), Hobbs (celui à rayures qui aimait discuter et était un peu moins terrible que les autres) et Bob (dont les petites oreilles rondes, les yeux bridés et les grosses joues lui faisaient vraiment penser à un lynx) (1).

Elle avait tenu le compte non seulement des gardes qui surveillaient les prisonniers (il y en avait douze, deux à l'extérieur, deux à l'intérieur, avec deux rotations par jour), mais aussi des gardes de Vanda (qui étaient huit, même si elle était rarement accompagnée par plus de trois à la fois) et de ceux qu'elle avait vus en patrouille dans les couloirs ou devant les portes de diverses pièces. Elle avait eu plus de mal à compter ce dernier groupe puisque la majorité des patrouilles étaient robotiques, mais elle était presque certaine qu'il n'y avait que vingt gardes de chair. Il y avait toujours un délai d'arrivée quand Vanda appelait un garde et Val en avait entendu plus d'un se plaindre du manque d'effectif. Le centre de commande avait apparemment rejeté leurs demandes d'envoi de personnel.

Bien sûr, il y avait d'autres Galras. Des chercheurs, des mécaniciens et tout le tralala. Mais si Val agissait en toute discrétion et rapidité, elle pourrait sortir avant qu'on ne remarque la disparition des prisonniers.

Le second point en faveur de Val, et certainement le plus important, était que personne n'avait jamais tenté de s'échapper du vaisseau de Vanda. Il n'y avait que Val pour oser riposter.

Les Galras pensaient que les humains étaient du genre à se laisser faire. Si Val arrivait à faire réagir les autres, rien que l'effet de surprise pourrait faire réussir leur évasion. Pas pour tout le monde. Elle savait (elle savait) que quelques prisonniers allaient mourir. Mais si les autres s'échappaient, ça valait le coup, non ? (Parfois, dans la nuit, quand elle peaufinait son plan, cette pensée la rendait malade.)

Luis et Yir accueillirent le plan de Val avec très peu d'enthousiasme, mais ils ne protestèrent pas, se contentant de prendre place dans les coins à l'avant de la cellule, à quelques pas de la porte. Val les observa, espérant qu'elle ne signait pas leur arrêt de mort collectif.

Puis elle se mit à hurler.

Ce n'était pas un cri de défi, ce n'était pas le moment. Cela ne ferait qu'éveiller les soupçons et de toute manière, elle n'était pas sûre d'être en mesure de pouvoir jeter des insultes à ceux qui s'étaient donné beaucoup de mal pour lui faire comprendre que sa vie ne dépendait plus que d'eux.

Non, elle simula plutôt un cauchemar, se débattant sur le sol et hurlant à la mort. Elle en avait l'habitude, désormais. Sa gorge brûlait sous les cris et quelques cristaux se réveillèrent sous ses mouvements, mais elle ne s'interrompit pas, comptant les secondes jusqu'à l'ouverture de la porte.

— C'est quoi ton problème ? lui demanda Nez-retroussé. Hé. Hé !

Il entra dans la cellule, visiblement prêt à sortir Val de son cauchemar (violemment, si besoin), tandis que l'autre garde restait dans le couloir.

Val garda les yeux entrouverts, suivant l'avancée de Nez-retroussé, attendant le bon moment…

Elle ferma la bouche quand il fit mine de la toucher, puis ramassa ses jambes et s'élança brusquement, taclant le garde par les genoux. Il cria, cherchant le pistolet dans son dos tout en tombant, mais Val fut plus rapide. Elle ne prit pas le pistolet, car il s'y attendait et elle ne pouvait pas l'atteindre de toute manière.

Mais une petite baguette était attachée à sa ceinture et Val savait par expérience que son effet de taser pouvait être affreusement débilitant.

L'autre garde (Bob, pensa Val, sans pour autant prendre le temps de vérifier) gueulait aussi, mais Luis et Yir étaient passés à l'action au même moment que Val. Le temps qu'elle électrocute Nez-retroussé jusqu'à le rendre inconscient et qu'elle s'empare de son arme à feu, l'autre garde fut également maîtrisé.

— Tenez-le, dit Val en indiquant la forme étalée de Bob du bout de son fusil.

Luis lui avait déjà pris son arme et observait la porte du fond, attendant l'arrivée de la seconde paire de gardes certainement attirée par le raffut. Val le laissa s'en occuper et aida Yir à tirer Bob jusqu'à la cellule d'à côté pour activer le scan avec sa main.

La porte s'ouvrit dans un sifflement et Val se tourna vers les trois prisonniers effrayés qui se trouvaient derrière.

— Tout va bien, dit-elle. On s'en va.

Son discours rassurant fut tourné court par le bruit d'un laser et elle se précipita dans le couloir, pistolet levé (prête à se tirer dans la main, probablement), mais Luis avait déjà abattu les deux gardes qui avaient enfin décidé de montrer leurs sales figures.

Val le regarda et il haussa les épaules.

— Je rêvais de faire ça depuis longtemps, expliqua-t-il tout simplement.

Il n'y avait rien de plus à dire.

Quelques minutes plus tard, toutes les cellules étaient ouvertes et les prisonniers étaient attroupés dans l'aile centrale. Val les compta tandis que Yir et d'autres rassemblaient les gardes assommés ou morts dans une cellule. Elle prétendit ne pas entendre les deux tirs qui résonnèrent alors. Apparemment, elle pouvait encore se sentir horrifiée par ces actes de cruauté, mais elle ne dit rien à Luis quand il ressortit. Il avait fait ce qui devait être fait.

Il y avait au total deux douzaines de prisonniers. La plupart étaient humains, mais cinq d'entre eux étaient des aliens d'espèces variées, dont seulement trois pouvaient être qualifiées d'humanoïdes.

— Vous savez piloter un vaisseau spatial ? demanda Val aux aliens à voix basse.

Deux des humanoïdes hochèrent la tête et un autre extraterrestre à tentacules, qui ressemblait à une méduse et devait être soutenu par un de ses camarades de cellule, fit un son affirmatif. Val ne pensait pas que cette méduse ait la dextérité nécessaire pour piloter un vaisseau galra, mais elle laissa couler.

— Parfait, dit-elle. Restez près de moi. Je connais le chemin du hangar, mais on aura besoin de vous pour nous sortir de là.

La plupart des prisonniers étaient loin d'être en parfait état. Nombre d'entre eux boitaient ou s'appuyaient lourdement sur leurs camarades. Certains avaient des blessures ouvertes qui semblaient infectées, d'autres semblaient à peine comprendre ce qui se passait.

— Très bien, dit Val, ne laissant pas la situation désespérée lui ruiner le moral.

Ils quittaient cet endroit. Une ruée de vingt-quatre prisonniers (si tant est que seule la moitié d'entre eux étaient capables de se ruer) serait capable d'intimider n'importe quel garde. Enfin, elle l'espérait.

— Allons-y.

Ils se précipitèrent en dehors du bloc cellulaire (du moins aussi vite que les malades et les blessés le leur permettaient), Val et Luis à l'avant avec les prisonniers qui avaient pris les armes des deux derniers gardes. C'était surtout Luis et une femme aux cheveux courts avec une cicatrice le long du crâne qui menaient la charge, puisqu'ils étaient les seuls qui semblaient savoir manier une arme. Mais Val, qui avait mémorisé la route jusqu'au hangar, devait également mener, alors elle avait gardé son pistolet par défaut.

Ils rencontrèrent quelques patrouilles de gardes, mais les sentinelles, comme Val l'avait remarqué durant sa captivité, ne semblaient venir que par deux. C'était de la mauvaise planification, ça.

Chaque fois que Val s'apprêtait à abattre les robots sur le chemin, les autres tireurs la prenaient de vitesse, ne lui laissant rien à faire.

Ils étaient vraiment en train de s'évader. Val poussa un rire incrédule, accélérant le pas en arrivant à l'ascenseur. C'était serré avec deux douzaines de personnes, mais il semblait conçu pour transporter quelqu'un ou quelque chose de bien plus large qu'un humain et tout le monde préférait être un peu à l'étroit que laissé derrière.

Les portes s'ouvrirent sur l'étage où se trouvait le hangar. Encore quelques tournants et–

Une alarme se mit à sonner et Val vacilla. Derrière elle, des prisonniers se mirent à gémir, reculant comme s'ils espéraient être épargnés s'ils retournaient à leurs cellules de leur plein gré.

— On y est presque ! rugit Val. Allez !

Elle n'attendit pas de voir si les prisonniers allaient la suivre, levant simplement son arme volée et partant en courant, glissant au coin du couloir en devançant ses compagnons– pour se retrouver nez-à-nez avec le canon d'un pistolet.


Eli était presque sur les rotules. En une semaine, il était allé à New York, à Seattle et à San Francisco, volant de nuit et dormant par à-coups dans des motels pas chers avant d'entrer en contact avec les militants des manifestations contre la Garnison. S'ensuivait un après-midi de filmage, qu'il éditait ensuite avant d'envoyer aux chaînes locales et nationales, puis il faisait ses valises et reprenait la route de l'aéroport.

Il se faisait une joie de rentrer chez lui et de se détendre un jour ou deux, mais quand son avion atterrit à Hobbs, il avait allumé son portable et découvert des messages de Karen et Naomi l'informant d'une manifestation devant la Garnison.

Il composa le numéro de Karen en prenant la direction de l'autoroute.

— Eli ! fit-elle, le souffle court. Tu n'es plus dans l'avion ?

Eli entra sur l'autoroute, fronçant les sourcils au ton de Karen.

— Je viens de quitter l'aéroport. Tu m'as parlé d'une manifestation ?

— Iverson fait encore n'importe quoi.

Karen s'interrompit pour crier quelque chose à quelqu'un dans les environs et, avec son portable en haut-parleur, Eli n'entendit pas ce qu'elle disait.

— Pardon. Il essaie de faire passer Akira en cour martiale.

— Pardon, quoi ? s'exclama Eli. Attends. Je croyais que seuls les soldats pouvaient passer en cour martiale. Techniquement, Akira n'est pas soldat, pas vrai ?

Karen ricana.

— Ouais, eh bien Iverson est lentement en train de perdre le peu de respect qu'il avait pour la loi. Il avance que la Garnison est une faculté militaire, si bien que tout le personnel aurait le statut d'officier en poste et dans ce cas, Akira est soumis à la loi militaire pour chaque infraction qu'il aurait commise pendant son contrat.

Eli changea de voie pour dépasser une berline qui allait à dix hm/h en dessous de la limite, jetant un œil à un panneau indiquant la distance de Carlsbad.

— Et on parle de quelles infractions ? S'il soutient qu'Akira a révélé des informations confidentielles, ça ne fera que valider nos allégations, non ?

— En effet, dit Karen. Iverson a inventé une histoire d'agression et affirme qu'Akira a blessé un autre membre du personnel en se servant d'une arme à feu dans les dortoirs.

— Un autre membre du personnel qui essayait de le tuer à ce moment-là ?

Une pause se fit, puis Karen soupira.

— Naomi nous a avertis quelques heures à l'avance, laissant à Akira le temps d'aller chez elle. Quand je suis rentrée du boulot, j'ai trouvé Iverson dans mon salon. Ma maison était retournée comme si on m'avait cambriolée. Lana était à deux doigts de lui arracher la tête.

L'air renfrogné, Eli serra les poings sur le volant.

— S'il retrouve Akira, il va faire pareil qu'avec Val.

Il le fera disparaître comme tant d'autres personnes avaient disparu depuis qu'Eli et les autres avaient raconté leur histoire. Les manifestations qu'il avait filmées affichaient des noms et des visages qu'Eli ne connaissait pas, parmi d'autres qu'il reconnaissait vaguement. Des jeunes, nombre d'entre eux encore à la fac ou tout juste diplômés, d'autres à peine sortis du lycée… ils avaient tous disparu.

Eli avait interviewé autant de monde que possible sur le sujet et avait collecté les coordonnées d'autres personnes. Il avait des enregistrements, des biographies semi-rédigées et des photos. Les débuts d'une nouvelle campagne.

Iverson devait comprendre qu'il ne pouvait pas faire ce qu'il voulait sans se soucier des conséquences.

— Je sais, dit Karen. Mais Akira est en sécurité pour le moment. On a rendu tout ça public il y a une heure et une foule commence déjà à s'amasser devant la Garnison pour manifester. (Une autre pause.) Je ne pense pas qu'Iverson soit capable de faire disparaître une centaine de personnes d'un coup, mais… Eli, on ne sait jamais avec lui. Après tout ce qu'il a fait.

Le cœur d'Eli manqua un battement.

— Tu n'es pas là-bas, j'espère ?

— Non, cracha Karen, et Eli se détendit malgré lui. Non, Akani m'a convaincue que je ferais plus de bien en me préparant à demander la libération de ceux qu'Iverson arrêtera sûrement ce soir. Et elle a convaincu Lana que si on s'y rend, cela poussera Iverson à agir de façon encore plus irréfléchie et on ne peut pas prendre ce risque sans toi et ta caméra. On est chez Naomi avec Akira.

Avec un soupir, Eli se frotta les yeux.

— D'accord. Tout mon équipement est dans mon coffre. Je vais aller jeter un œil à la manif' et commencer à filmer dès que je peux, mais ça va me prendre au moins une heure. (Il posa un bref regard sur son compteur et se rendit compte qu'il dépassait la limite de vitesse de près de vingt km/h.) Disons trois quarts d'heure…

— D'accord, dit Karen. Sois prudent.

Prudent. Bien sûr. Eli avait pris beaucoup de risques pour obtenir de bons films par le passé. Il avait poursuivi des tornades, s'était approché autant que possible de blocages policiers et s'était tenu à la lisière de glissements de terrain et de feux de forêt sans sourciller.

C'était certainement la chose la plus dangereuse qu'il ait jamais faite.

Mais il en avait assez de rentrer dans le jeu d'intimidation d'Iverson. Comme eux tous. Si Iverson voulait noyer l'affaire, Eli la ferait passer sur tous les écrans télés du pays.

Par miracle, il ne se fit pas arrêter sur le chemin de Carlsbad et il sortit de l'autoroute en direction de la Garnison à cinq heures passé. Une flopée de voitures s'empilaient le long de la chaussée le parking était peut-être bondé ? Ou Iverson avait peut-être essayé de leur interdire l'accès ?

Après une trentaine de mètres, les voitures avaient abandonné l'idée de se garer et s'étaient simplement arrêtées en plein milieu. Eli sortit de la route, roulant sur le maquis du désert pour s'approcher de la foule au portail. Il ne s'arrêta pas avant d'être assez proche pour dérouler sa corde, puis prépara rapidement son équipement, prit sa caméra et commença à filmer.

Il n'y avait aucun fourgon TV, aucune équipe de tournage pour enregistrer la rencontre à travers le grillage. Soit Iverson avait réussi à contenir l'information au sujet de la manifestation, soit il avait soudoyé et menacé les chaînes principales pour qu'elles ne s'en mêlent pas.

Eh bien, qu'il aille se faire voir.

Eli plongea dans la foule, faisant un panorama, prenant les visages. Il s'était retenu de filmer les visages des autres manifestations, de peur des représailles, mais ce soir, il voulait des preuves. Des preuves que ces gens étaient là. Des preuves au cas où Iverson essayait de les faire disparaître. Karen avait accepté de garder la vidéo plutôt que d'en faire un direct. C'était surtout une mesure de sécurité, ils en feront la publication une fois avoir survécu à la soirée et trouvé l'histoire qu'ils voulaient raconter.

Quelques personnes remarquèrent Eli et soit elles le reconnurent, soit elles voulaient s'éloigner de la lentille, car la foule s'écarta autour de lui. Il sentit quelques coups sur sa corde, mais elle ne lâcha pas. Bien assez tôt, il se retrouva devant la grille cadenassée.

Eli entendait des cris depuis qu'il était sorti de la voiture, mêlés aux bruits vagues et mécontents d'une manifestation sur le point de s'envenimer, et il voyait désormais d'où ils provenaient. Les troupes de la Garnison s'étaient alignées derrière la grille en tenue anti-émeute et une quinzaine de manifestants à l'avant leur criaient dessus. Eli releva des morceaux de questions et d'insultes, les noms d'Akira, Hunk, Lance et des Holt. Le nom d'Iverson ressortait plus que le reste, même s'il brillait par son absence.

Eli observa tout à travers l'œil de sa caméra, le cœur gros. Les tensions montaient et il avait peur de voir ce qui allait se passer quand la première personne craquerait. Il aurait bien tenté de désamorcer la situation, mais il savait que ça ne servirait à rien.

Il préféra zoomer sur le visage des personnes les plus proches du portail.

La grille s'ébranla quand quelqu'un y jeta un caillou et les soldats s'agacèrent, s'avançant un peu.

Quelque part à droite, il y eut un cri. Eli pivota et sa caméra surprit un nuage de fumée blanche qui s'élevait de la foule.

Du gaz lacrymogène.

Eli était assez loin pour être épargnés des pires effets, mais le prochain souffle qu'il tira le fit tousser et il recula pour laisser passer ceux qui fuyaient le gaz. Certains s'étouffaient, de nombreux pleuraient et Eli sentit sa colère monter. Iverson les attendait, c'était forcé. Le gaz avait été lancé trop vite après le premier lancer de caillou.

Le fumier, pensa-t-il, tournant la caméra vers la porte juste à temps pour la voir s'ouvrir, des soldats en sortant avec leurs masques à gaz, leurs boucliers anti-émeute et leurs matraques.

La caméra captura le premier assaut, un coup qui fendit le crâne d'un jeune homme, le faisant tomber.

La ligne frémit, plus d'une personne tournant les talons pour s'enfuir. D'autres continuèrent cependant d'avancer, renversant les soldats et les faisant reculer tandis que quelqu'un tirait l'homme blessé en lieu sûr.

Eli avait l'impression d'être tombé dans une autre dimension.

Il continua de filmer, essayant de tout immortaliser. Il toussait toujours, les yeux brûlants, mais il ne pensa pas une seconde à fuir. C'était une histoire qui devait être racontée.

Il lui fallut de longues secondes pour se rendre compte que quelqu'un lui criait de donner sa caméra, que c'était contraire à la loi d'apporter un appareil d'enregistrement sur la propriété de la Garnison. Eli ouvrit la bouche pour dire qu'Iverson avait déjà tenté ce coup avec lui et remarqua juste à temps le bâton qui volait en direction de sa caméra, reculant précipitamment.

Des cris s'élevèrent tout autour, trop nombreux et trop furieux pour former des mots. Les soldats pressaient toujours le pas vers Eli, visiblement prêts à le soumettre. Ils ne s'arrêtaient pas là tout autour, des gens criaient, tombaient, saignaient. Certains étaient aidés par d'autres manifestants, d'autres étaient saisis par des soldats et tirés vers le portail.

Juste alors qu'Eli pensait qu'il allait être rattrapé, une demi-douzaine de personnes le sortirent de la foule, renversant les soldats les plus proches de lui.

— Va-t-en ! cria un homme en se tournant vers Eli, qui hésita, lui rendant son regard.

Une jeune femme pivota, lui adressant un signe de tête, et il se rendit compte de l'ouverture qu'ils lui offraient. Ils savaient qui il était ou du moins ils avaient conscience de la valeur des images de cette manifestation.

Jurant dans sa barbe, Eli tourna les talons et s'enfuit, priant pour que ces étrangers réussissent à survivre.


Coran fut aux côtés du garçon en un instant, tendant prudemment la main pour l'aider à se relever, craignant l'effrayer en s'approchant trop près de lui.

C'était peut-être un peu tard pour s'en inquiéter. Coran était déjà à genoux à ses côtés, mais il attendit de se faire remarquer avant de tendre franchement la main. L'enfant la fixa un long moment avant de l'accepter. Il lui fallut un peu de temps pour retrouver l'équilibre, ce qui n'était pas surprenant après un passage en capsule cryogénique, mais une fois qu'il fut stable, il ne s'éloigna pas de Coran.

— Comment te sens-tu ? demanda ce dernier.

Le garçon réfléchit à la question un moment.

— Bien, finit-il par dire. Mieux.

Coran sourit.

— Eh bien. C'est un début. (Il indiqua la porte de l'infirmerie d'un signe de tête.) Tu veux bien venir t'asseoir avec moi ? Je suis sûr que tu dois te poser des tas de questions.

Le garçon hocha la tête et laissa Coran le guider. Ils s'installèrent au bord d'un lit. Coran avait des milliers de questions à lui poser, mais il se retint. Le temps était à la délicatesse Coran ne voulait pas lui faire peur avec son interrogatoire. Il commença donc par la question la plus importante :

— Comment t'appelles-tu ?

Honnêtement, Coran s'attendait à ce que seul le silence lui réponde. Que l'enfant lui ait parlé était déjà surprenant, même si quelques heures de repos, l'apaisement des petites blessures subies pendant sa captivité et la restauration de sa quintessence à un niveau sain l'avaient sûrement beaucoup aidé à se calmer.

— Othwyn, répondit pourtant le garçon. Mais tout le monde m'appelle Wyn.

— Wyn. (Coran sourit, posant une main sur son cœur dans un salut traditionnel.) Je m'appelle Coran.

Wyn pencha la tête de côté, fixant le geste de Coran d'un air confus. Soudain, son visage s'éclaira, sa bouche formant un petit « o ». Il entrelaça ses doigts au niveau de son nombril, les paumes vers le haut, ses petits doigts effleurant son estomac. Assis comme il l'était, le geste était un peu étrange, mais Coran l'imita du mieux qu'il put.

Le sourire qui illumina le visage de Wyn compensa largement sa gêne et Coran inclina la tête.

— Bienvenue au Château des Lions, Wyn. (Il marqua une pause, remarquant que Wyn gigotait comme s'il voulait poser une question.) Ne sois pas timide. À quoi penses-tu ?

— Est-ce que… vous êtes vraiment les paladins de Voltron ?

Coran fit de son mieux pour dissimuler sa surprise. La rumeur du retour de Voltron devait s'être bien propagée après tous les combats des paladins contre Zarkon, mais d'après Keith, Wyn était déjà prisonnier avant l'apparition des paladins.

— Moi, non, dit Coran, mais ceux qui t'ont sauvé, oui. Lance, celui qui t'a prêté son armure, est le paladin bleu et Allura, l'autre Altéenne que tu as vue, est un paladin noir.

Penser à Allura raviva un éclair de douleur. Elle aurait été heureuse de savoir Wyn réveillé. Elle aurait tant de questions à lui poser. Il espérait vivement qu'ils auraient l'occasion de se rencontrer.

À sa décharge, Wyn sembla prendre la nouvelle sans sourciller, hochant lentement la tête et jouant avec le manchon de sa tenue de soin.

— On va te trouver des vêtements, lui assura Coran. Dès que–

Un bruit s'éleva depuis le couloir, suivi de chuchotements paniqués. Coran se leva, se dirigeant vers la porte et prenant garde à se mettre devant Wyn pour lui cacher la vue. N'ouvrant qu'à moitié, il tomba nez-à-nez avec trois jeunes Galras : Edi et Dagmar, les ombres d'Allura, ainsi que Maka, le plus âgé des enfants du haut de ses treize standards. Maka et Dagmar tendirent le cou pour regarder derrière Coran, Edi soupirant en se pinçant l'arête du nez.

— Il est là ? demanda Maka.

Coran bougea légèrement, obstruant la vue du garçon.

— De qui parles-tu ?

— De l'Altéen, dit Dagmar, les mains sur les hanches. Tev a dit que vous avez sauvé un enfant altéen. C'est lui ? On peut le voir ?

Tev. Bien sûr que c'était Tev. Coran soupira, se forçant à se rappeler que Tev sortait tout juste de l'enfance, lui aussi, et qu'on ne pouvait pas lui en vouloir de ragoter sur le sauvetage de quelqu'un qui n'était plus censé exister.

— Je suis désolé, dit Coran. Il doit se reposer. Peut-être une autre fois.

Une fois que Coran se serait assuré que Wyn ne paniquerait pas à la vue de trois Galras très bruyants et très curieux.

Les enfants firent la tête, mais ils obéirent et s'éloignèrent. Coran ferma la porte avant de se tourner vers Wyn.

— Navré. Ce vaisseau s'anime de plus en plus.

Wyn sourit simplement, passant la main dans ses courtes boucles sombres. Les brûlures de son crâne avaient disparu, mais ses cheveux allaient avoir besoin de temps pour repousser. S'il avait gardé des cicatrices, ils auraient pu ne pas repousser du tout.

Coran allait se rasseoir sur le lit, mais une alarme douce et insistante le dérangea. Il hésita, ne voulant pas laisser Wyn tout seul, mais vu l'état de Matt, cette alarme pouvait s'avérer plus urgente que prévu.

— Pardon, dit Coran. Je dois aller y jeter un œil. J'en ai pour deux ticks.


— Il est parti ?

Maka ignora la question de Dagmar et la grimace ennuyée d'Edi, pressant son oreille contre la porte de l'infirmerie. Alors qu'il s'apprêtait à abandonner et laisser Nyrok le mettre au lit (vraiment), il avait entendu l'alerte de la salle des capsules. C'était le genre de choses que Coran ne pouvait pas ignorer, ce qui voulait dire que l'enfant altéen serait sans surveillance pendant quelques minutes.

En théorie, en tout cas.

— Je crois, chuchota Maka. Difficile à dire. Il fait pas de bruit.

— Les Altéens font jamais de bruit, décréta Dagmar comme si elle connaissait plus de deux Altéens.

Ils ne savaient pas vraiment si les pas silencieux de Coran et Allura étaient naturels ou faisaient partie de leur numéro de « mystérieux gardiens du Château des Lions » qu'ils revêtaient face à leurs invités.

Maka ricana, puis leva la main vers les contrôles de la porte. Edi l'arrêta par le poignet avant qu'il ne puisse appuyer sur le bouton et le fusilla du regard.

— Coran a dit de le laisser tranquille.

— Ouais, bah Coran a aussi dit de pas se battre contre le gladiateur sans surveillance, Edi.

Les oreilles d'Edi se rabattirent contre son crâne et Dagmar poussa un « Ooh » scandalisé qui la fit gigoter sur place.

— J'ai jamais–

— Tik t'a vue, dit Maka en bombant le torse. Depuis les conduits d'aération. Il me l'a dit, alors j'ai vérifié la nuit d'après. Tu as de la chance de pas avoir fini dans une capsule, Allura t'aurait étripée.

Edi parvint à ne pas sembler trop intimidée par le chantage de Maka, mais il fallait vraiment qu'elle apprenne à contrôler ses oreilles si elle voulait regarder la princesse dans les yeux et lui mentir sur ses entraînements tardifs. (Honnêtement, Maka aurait été fier d'elle, à enfreindre les règles comme ça, si elle n'était pas si embarrassée de le faire.)

— Bref. (Maka dégagea son poignet de la prise d'Edi et porta la main aux contrôles de la porte.) Si tu me laisses aller le voir, je te promets de rien dire à personne. Ça te va ?

Il appuya sur le bouton, mais Edi rappuya dessus la seconde d'après.

— Non, dit-elle. Laisse-le tranquille. Le pauvre est sûrement terrifié. Tev a dit qu'ils l'ont sauvé d'une prison !

Maka leva les yeux au ciel.

— Raison de plus pour lui remonter le moral !

Il appuya à nouveau sur le bouton, mais Edi referma la porte avant qu'elle ne s'ouvre de plus de quelques centimètres. Ils continuèrent ce petit jeu jusqu'à ce qu'une voix à l'intérieur de l'infirmerie ne les interrompe.

— Je sais que vous êtes là.

Maka se figea, la main d'Edi se battant contre la sienne près de la porte, qui finit par s'ouvrir complètement. L'Altéen était assis sur un lit à l'intérieur, le menton posé sur ses genoux repliés. Il les observait avec de grands yeux, les marques jaunes sur ses joues (presque de la même couleur que les yeux galras) brillant doucement sur sa peau sombre.

— C'est bon, murmura le garçon. Vous pouvez entrer.

Dagmar fut la première à réagir, plongeant sous les bras de ses amis pour foncer sur l'Altéen. Elle s'appuya sur le matelas et le fixa avec excitation, les oreilles frémissantes.

— T'es vraiment un Altéen !

Le garçon se pencha en arrière, la regardant étrangement, les sourcils froncés.

— Euh… oui ?

— Ils croyaient que c'était juste une rumeur, dit Edi dans un soupir. (Elle se dégagea finalement de Maka, lui jetant un regard meurtrier, puis passa la porte.) Ne l'étouffe pas, Dagmar.

Dagmar recula, les oreilles tombantes, mais Maka prit aussitôt sa place, s'asseyant à côté du garçon et tendant la main. C'était un geste très humain, la poignée de main, mais Maka ne savait pas comment les Altéens se présentaient et s'était dit qu'un salut galra serait trop guindé pour l'occasion.

— Moi, c'est Maka.

Le garçon regarda sa main d'un air dubitatif, puis la toucha du bout du doigt.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— 'Sais pas, dit Maka en haussant les épaules. Les paladins le font tout le temps. Tiens, tends la main comme moi.

L'Altéen obtempéra et Maka la prit, la secouant de haut en bas.

— Voilà, fit-il. On est amis, maintenant.

Le garçon le dévisagea.

Edi soupira à nouveau, attrapant Maka par les épaules pour l'éloigner de lui.

— Pardon, dit-elle. Moi, c'est Edita. Elle, c'est Dagmar. Comment tu t'appelles ?

Le garçon se détendit doucement, leur offrant un petit sourire chaleureux.

— Wyn, dit-il. Je m'appelle Wyn.


Keith sortait de sa capsule, le souffle lourd, quand Coran arriva. Un regard à l'ordinateur lui indiqua qu'il venait juste de terminer son cycle, sa quintessence ayant retrouvé un niveau normal. Celle de Matt chutait toujours et pourtant, ses autres signes vitaux continuaient de s'améliorer.

Quiznak ! pensa Coran. Les humains ont besoin de si peu de quintessence ?

Il y réfléchirait une autre fois. Coran s'éloigna de la console et tendit le bras à Keith quand il fit un premier pas tremblant en dehors de sa capsule. Il porta une main à son crâne, se cramponnant à l'épaule de Coran de l'autre, et se laissa guider jusqu'au mur, où un petit banc capitonné s'éleva du sol à leur approche.

— Comment te sens-tu ? demanda Coran.

Keith grimaça.

— Comme si j'avais servi de goûter aux Vkullors.

C'était de bonne guerre. Il avait failli mourir, après tout.

— Te rappelles-tu de ce qui s'est passé ?

— On affrontait Shiro, dit Keith. (Il parlait lentement, les yeux rivés au sol comme s'il y trouverait ses réponses.) Allura s'est connectée à lui par le biais du lion noir et…

Fermant les yeux, Keith baissa la main sur son torse, où son justaucorps (et son armure abandonnée dans l'infirmerie en attendant d'être réparée) portait cinq petits trous cerclés de noir, signe de la magie druidique qui avait drainé sa quintessence.

— Il est toujours là.

Coran fronça les sourcils.

— Pardon… ?

Keith leva la tête, le regard enflammé.

— Shiro. Je l'ai entendu, à la fin. Il est toujours là. Haggar le réprime, mais elle ne l'a pas supprimé. On peut le sauver, Coran.

Quelque chose dans sa voix, son ton tranchant ou peut-être la manière dont ses griffes se resserrèrent sur son justaucorps, lui donna l'air légèrement hystérique, malgré son visage impassible. Coran réalisa que Keith ne croyait pas vraiment qu'ils pouvaient récupérer Shiro jusqu'à maintenant.

Avec un petit sourire, Coran posa une main sur son épaule.

— On le sauvera.

Keith hocha la tête, puis grimaça et porta une main à son front.

— Argh. Qu'est-ce qu'Haggar m'a fait ?

Coran ne corrigea pas la formulation de Keith il valait mieux porter le blâme sur Haggar que sur Shiro.

— Elle t'a vidé de ta quintessence. (Coran ne marqua qu'une petite pause avant d'ajouter :) Entièrement.

Keith leva brusquement les yeux.

Quoi ? Et je ne suis pas mort ?

— Tu pourras remercier Lance.

Coran sourit à l'air ébahi de Keith, jetant un œil à la capsule où se trouvait toujours Matt. Les cristaux sur son visage s'étaient quelque peu rétractés, mais pas assez à son goût. Avec de la chance, Shay pourrait y remédier.

Keith grinça des dents en suivant son regard. Il se leva aussitôt, vacillant légèrement avant de rejoindre la capsule. Il s'arrêta à quelques millimètres, effleurant à peine la vitre de sa main.

— Qu'est-ce que… ?

— La quintessence que tu as perdue… eh bien, elle s'est retrouvée dans le corps de Matt, dit Coran. Les cristaux y ont réagi… avec enthousiasme.

— Je croyais que les capsules de soin ne feraient qu'empirer les choses. (Keith pivota, regardant Coran.) Elles ne se servent pas de quintessence ?

— On utilise celle-ci pour aspirer sa quintessence, expliqua Coran. Ça l'aide.

Il n'irait pas jusqu'à dire que Matt allait bien, c'était trop tôt. Il irait mieux après un moment. Du moins, Coran l'espérait. Mais la route sera longue.

— La mission s'est mal passée.

Keith ricana, portant à nouveau son regard sur Matt.

— Je vois ça.

Coran inspira profondément, puis soupira.

— Haggar a pris Allura.

Keith se raidit un moment, puis ses épaules s'affaissèrent.

— C'est vrai… Ça me revient, maintenant. Quand Shiro et Allura se sont connectés, Haggar est arrivée. Elle a dit que ça lui avait donné accès à l'esprit d'Allura. (Il pivota, les sourcils froncés.) Ils ont aussi le lion noir ?

Coran hocha la tête.

— Vrekt.

— En effet.

Un autre soupir monta dans la gorge de Coran, mais il le retint. Il avait assez soupiré comme ça pour la journée. Wyn s'était réveillé. Keith aussi. Matt allait bien mieux que quelques heures plus tôt. C'était le moment de respirer et de se préparer.

— Tu devrais aller voir Lance. Il s'inquiétait beaucoup pour toi, tu sais. Je suis sûr que ça lui fera du bien de voir que tu vas bien.

Keith cligna des yeux, mettant un moment à s'éloigner de la capsule de Matt.

— Vraiment ? Oh.

Il se tut et Coran le dirigea doucement vers la porte.

— Il est sur la passerelle, dit-il. Enfin, c'est là qu'il était il n'y a pas longtemps. Il est sûrement en train de chercher un moyen de récupérer Shiro et Allura.

Keith hocha la tête et une fois qu'il fut parti, Coran se précipita dans l'infirmerie pour aller voir Wyn. Il s'arrêta à la porte, son cœur se serrant en le voyant entouré de trois enfants galras : Maka à côté de lui sur le lit, battant des pieds, Dagmar devant lui, appuyée sur ses jambes et le regardant avec de grands yeux ébahis, et Edi à quelques pas de là, jetant des regards nerveux à la porte.

En voyant Coran, elle se ramassa sur elle-même, marmonnant quelque chose, et Dagmar et Maka levèrent les yeux, pris de panique.

Observant les autres avec confusion, Wyn finit par suivre leurs regards. Il sourit en remarquant Coran, qui se força alors à respirer. Le garçon n'avait pas l'air angoissé par cette visite inattendue. En fait, il avait l'air… heureux ?

— Tout va bien, ici ? demanda Coran, essayant de garder un ton léger pour les enfants.

Dagmar et Maka n'avaient jamais de mauvaises intentions et Edi faisait de son mieux pour faire preuve de maturité. Ils ne s'étaient sûrement pas rendu compte de ce que la captivité de Wyn aurait pu lui infliger. Qu'ils pourraient évoquer de mauvais souvenirs de ses geôliers.

Wyn hocha la tête.

— Ils me parlaient du château.

— Ah. (Coran fit un pas en avant, se décrispant en se forçant à bouger.) Désolé pour la surprise, mon garçon. J'allais te parler de nos réfugiés galras…

— C'est rien, dit Wyn.

Il haussa les épaules, mais rencontra le regard de Coran, lui faisant comprendre qu'il savait exactement ce qu'il ne voulait pas dire devant les autres enfants. Est-ce que ça va ? Les Galras ne te dérangent pas ?

— Il y a beaucoup de Galras à la Nouvelle Altéa.

Il dit ça presque nonchalamment, avec tant de désinvolture, en fait, que Coran faillit ne pas s'en rendre compte. Il se prit à hocher la tête avant même qu'il ne réalise ce que Wyn venait de dire.

— La Nouvelle Altéa ? C'est donc de là que tu viens ?

Wyn acquiesça et, voyant que Maka et Dagmar le regardaient d'un air ouvertement curieux (Edi le cachait mieux), il dit :

— C'est un refuge. Un endroit où Zarkon ne peut pas aller. (Il marqua une pause, plissant le nez en poursuivant, citant visiblement quelque chose de mémoire.) Il y a dix mille ans, le dernier roi a tenu tête à l'armée de Zarkon pendant cinq jours et cinq nuits pour laisser le temps au peuple d'Altéa de fuir l'invasion. Zarkon les a chassés, mais les Vrais Galras, ceux qui n'étaient pas d'accord avec les actes de Zarkon, ont aidé nos ancêtres à s'échapper. Ensemble, les Altéens et les Vrais Galras se sont cachés. Ils se sont reconstruits et ont commencé à riposter, et ils ont nommé la planète qu'ils ont trouvée Nouvelle Altéa.

Coran s'assit brusquement sur le lit en face de Wyn, le faisant sursauter. Coran agita la main pour le rassurer, essayant d'ignorer les larmes dans ses yeux. La Nouvelle Altéa. Elle existait vraiment. Il y avait d'autres Altéens, des Altéens qui se souvenaient de l'avant-guerre. Des Altéens qui se souvenaient du roi Alfor.

Il se demanda, avec un peu de détachement, si Wyn avait entendu des histoires des anciens paladins. Des histoires au sujet d'Allura. Des histoires à son sujet.

— Qu'est-ce que tu fais alors ? demanda Dagmar, s'appuyant davantage sur les genoux de Wyn. Si t'es censé te cacher, pourquoi t'es pas… ben… caché ?

Le sourire de Wyn se flétrit.

— J'ai été capturé, dit-il d'une petite voix, et son public poussa un petit cri de sympathie. (Wyn leva les jambes, faisant bouger Dagmar, qui semblait à deux doigts de pleurer.) J'ai été capturé et ils m'ont envoyé dans l'Arène, mais le Champion m'a sauvé.

Edi sursauta.

— Le Champion ? (Elle jeta un regard à Coran.) C'est pas le nom qu'on donnait à Shiro, avant ?

Coran ne savait pas où elle avait entendu parler du passé de Shiro, mais Wyn se redressa, regardant Edi et Coran.

— Vous le connaissez ? Il est là ?

— Non, il n'est pas là.

Coran marqua une pause. Il voulait protéger Wyn de la réalité de la guerre, mais un regard aux autres enfants lui indiqua que rien n'allait rester secret bien longtemps. De plus, Wyn n'était plus si innocent.

— Il est en danger pour le moment, mais nous allons le sauver.

Wyn serra la mâchoire.

— Je veux vous aider.

Coran eut une image vivide et soudaine de Wyn fonçant sur Haggar avec rien d'autre qu'une épée en plastique. Il frémit et effaça cette image de son esprit avant de pouvoir en imaginer l'issue la plus probable.

— Eh bien, dit-il. On a toujours besoin d'aide sur la passerelle. Je pourrais te montrer deux-trois trucs… ?

Wyn ouvrit la bouche, peut-être pour dire qu'il préférerait partir avec les paladins, mais la referma et hocha la tête.

— Magnifique !

Coran se leva, les jambes ne tremblant qu'un tout petit peu, puis chassa les autres enfants de la pièce avant de poser une main sur l'épaule de Wyn. Il semblait petit, hésitant et incertain, mais il se redressa un peu devant le sourire de Coran. La guerre faisait toujours rage, Matt était toujours dans sa capsule, Shiro et Allura toujours entre les mains d'Haggar. Les autres paladins avaient besoin de Coran.

Mais il se permettrait ce petit réconfort. Une heure avec Wyn, une heure pour se rappeler qu'il y avait encore quelque chose de bien dans l'univers.

Ensuite, il se rejettera à l'eau.


Note de l'auteur : Hé ! Pechat a dessiné ! Allez-voir son dessin sur Tumblr ! Tu as un sacré timing, Pechat. ;)

Note de la traductrice :

1. Je crois que le surnom de Hobbs vient de Fast and Furious : Hobbs & Shaw, parce que Hobbs est (selon le synopsis du film sur Allociné) un homme « combatif, mais droit » par rapport à Shaw (« sans foi ni loi »). Donc ça colle à un garde galra un peu moins terrible que les autres. Pour Bob, un lynx se dit « Bobcat » en anglais, donc voilà pour le surnom…