Résumé :

Dans le chapitre précédent : Le lion noir attaquant Arus, les paladins se sont empressés d'arrêter leurs amis. Après une longue et rude bataille, ils en sont sortis victorieux, récupérant Shiro, Allura et le lion noir, mais seulement après que Matt ait coupé le bras cybernétique de Shiro.

Avertissements : Bref moment de gore plus ou moins modéré dans un flash-back (Matt fait une fixette sur le fait d'avoir coupé le bras de Shiro). Si ce n'est pas votre truc, vous pouvez passer la partie en italique qui commence par « Il n'avait jamais voulu ça » et continuer à partir de « Matt se frotta les tempes. »


Chapitre 23

Le Calme

Notes de recherche du Projet Robeast

Entrée –

Date –

Notes de Pidge : Quel quiznak.

J'ai tout compris. Ça sert plus à rien maintenant, mais j'ai tout compris. Cet « override »… Finalement, la traduction était vraiment fausse. Voilà ce qui arrive quand on laisse deux amateurs et une contrefaçon de Google Traduction s'occuper de tout, même si personne s'attendait à devoir analyser l'étymologie d'un mot pour découvrir ce que Zarkon mijotait.

C'est Allura qui nous a permis de comprendre, en fait. « Override » est une bonne traduction littérale, mais la meilleure approximation serait « master key ». La phrase exacte en Galran, c'est « bet ve ara », tiré du vieux Galran « betvarad » qui (merci Allura) est une transcription du langage Altéen pour le mot… bayard.

Le bras de Shiro était un bayard. Un remake bidon d'un bayard, mais bon, Zarkon est bien un remake bidon d'un paladin. Ça colle. Surtout qu'Allura nous a dit que Zarkon se servait de son bayard pour contrôler le lion noir et le forcer à se plier à sa volonté même quand ça allait à l'encontre de ses principes.

J'ai pas encore eu le temps de me plonger dans l'aspect technique des choses, donc je sais pas si le bras était littéralement un bayard ou s'il s'en inspirait juste. Haggar a peut-être pris exemple sur le bayard noir, puisque Zarkon l'a toujours en sa possession. (Ce qui craint encore plus maintenant qu'on a vu ce qu'Haggar a infligé à Shiro et Allura avec sa version.) Bref, j'ai inspecté mon bayard et j'ai pas trouvé grand-chose sur son fonctionnement. Je pensais que c'était un peu de la magie, mais je commence à me demander s'il a pas plusieurs dimensions. Et si, quand on invoque ou active différentes formes du bayard, on ne le transforme pas, mais on… révèle juste une de ses différentes facettes, comme une salière en papier ultra compliquée ? Et si, dans ce cas, le bras de Shiro avait aussi plusieurs dimensions ?

Ça expliquerait bien des choses. Le code fragmenté. Le fait que nos schémas affichaient rien qui puisse expliquer comment le bras bougeait… On voyait qu'une face d'un Rubik Cube et on se demandait pourquoi les couleurs n'allaient pas ensemble. Green avait raison. Le problème était faux et on aurait jamais réussi à le résoudre sans comprendre comment accéder aux autres facettes.

Ça n'a plus d'importance, de toute façon. Deux-trois heures après la bataille d'Arus, Coran a récupéré le bras et l'a éjecté dans le soleil le plus proche. Il existe plus et Haggar peut plus s'en servir pour blesser d'autres personnes.


Il y avait tellement de sang.

Il tachait le sol du cockpit du lion rouge, maculait le devant de l'armure de Matt. Il grattait la peau de Keith tandis qu'il soulevait Shiro du coin où Matt l'avait porté. Lance avait fait un garrot autour de ce qui restait de son bras avant de partir et Matt maintenait du tissu en boule, découpé de son propre justaucorps, contre la blessure. Keith ne savait pas si ça servait à quelque chose.

Shiro était si pâle.

Keith courut plus vite, ignorant le frisson qui avait élu résidence dans sa poitrine, ignorant ses muscles endoloris par les combats répétés en si peu de temps. Les autres étaient quelque part derrière lui, Shay portant Allura, Ryner avec Pidge. Il avait entendu leurs pas dans le hangar, mais elles n'avaient pas réussi à le rattraper avant que l'ascenseur ne se referme sur lui.

Quand la porte s'ouvrit, il prit juste le temps de faire passer la tête de Shiro sans la cogner avant de sortir, puis il reprit sa course.

Coran était là quand Keith déboula dans l'infirmerie, lui indiquant une capsule toute prête et l'aidant à y installer Shiro. L'Altéen semblait avoir pris un coup de vieux, parcourant rapidement de ses yeux fatigués les paramètres de la capsule de Shiro avant de se précipiter sur la console de contrôle.

— Il est encore en vie, dit Coran.

Sa main tremblait et il ferma les yeux un moment tandis que Keith, engourdi, appuyait son front contre la vitre froide de la capsule. Il ferma les yeux également, ne voulant pas voir Shiro dans cet état : ensanglanté, pâle et vêtu de cette même armure qu'il avait portée durant trois mois avant qu'ils ne quittent enfin l'armée de Zarkon.

— Il va s'en sortir ?

Coran garda le silence quelques secondes. Assez pour que les épaules de Keith recommencent à se crisper. Il revenait sans cesse à cet effroyable moment. C'était comme s'il était piégé dans une simulation : il voyait Lance se balancer dans le vide, accroché au poignet de Keith. Les yeux flamboyants de Shiro alors qu'il se rapprochait d'eux, prêt à en finir. Il entendait Lance lui hurler de le lâcher. Keith était figé, dévisageant son échec le plus cuisant.

Il aurait dû être capable de sauver Shiro. Il aurait dû être plus fort, plus rapide.

Pourtant, une partie de lui était soulagée de ne pas avoir eu à s'en charger. De ne pas à s'en être remis à la violence pour régler un problème, comme n'importe quel Galra de l'armée de Zarkon l'aurait fait.

Ce n'était pas la même chose, bien sûr, mais ça n'avait pas d'importance. Confronté à la perspective de blesser son meilleur ami, Keith ne voulait pas se battre. Matt avait donc fait ce qu'il aurait dû être en mesure de faire et Shiro était désormais…

— Je pense qu'il s'en remettra, dit Coran. Il a perdu beaucoup de sang et la magie d'Haggar a bien endommagé sa quintessence, alors il va devoir passer quelques jours en stase, mais ça ira.

Les genoux de Keith manquèrent de le lâcher, si bien qu'il se retourna et se laissa glisser contre la capsule jusqu'à se retrouver assis aux pieds de Shiro, la pièce tanguant autour de lui. Shiro était en vie. Il allait s'en sortir.

— Et Haggar est hors-jeu ? demanda-t-il, la voix enrouée. Elle ne le contrôle plus ?

— Je ne vois pas comment elle le pourrait. Nous serons fixés à son réveil, mais si Haggar est toujours là, nous trouverons une solution. Ils sont de retour, c'est le plus important.

Keith hocha la tête, levant les yeux à l'arrivée de Shay et Ryner. Les minutes qui suivirent furent chaotiques, Coran s'occupant de placer Allura et Pidge en cycle de soin. Lance et Hunk avaient rejoint la cacophonie à un moment donné, posant des questions, changeant de place autour des capsules. Keith les écouta d'une oreille, mais il était bien trop épuisé pour ne serait-ce que se déplacer quand les autres s'approchèrent un par un pour s'assurer que Shiro était bien là et en vie.

— …blessures physiques modérées, disait Coran, un registre à la main (Keith pensait que c'était celui d'Allura, même s'il avait perdu le fil de la conversation un moment). Le même manque de quintessence que Shiro, ce qui est certainement l'œuvre d'Haggar. Mais elle sera remise après un jour de repos. Pidge s'en tire encore mieux. (Le registre d'Allura disparut, remplacé par un autre.) Iel ne semble pas blessé·e et sa quintessence me paraît normale.

— Ça doit être le stress, dit Ryner. L'attaque qui l'a assommé·e venait du lien de paladin.

Coran acquiesça.

— Il faudra encore quelques ticks à la capsule pour compléter le diagnostic, mais à moins qu'autre chose ne surgisse, iel devrait n'avoir besoin que d'une bonne nuit de sommeil.

— Ce serait quelque chose, marmonna Lance, se laissant tomber à côté de Keith dans un soupir. (Il pivota, lui offrant un sourire qui fit palpiter quelque chose au fond de Keith.) Tu y crois, toi ? On a réussi.

Keith appuya sa tête contre la vitre, se laissant à nouveau submerger par la nouvelle. Rien ne lui paraissait tout à fait réel, mais cela commençait à rentrer, petit à petit, au fur et à mesure qu'on le lui répétait. Il posa la main sur la capsule, se remettant en tête que Shiro se trouvait à l'intérieur.

— Tu es sûr qu'Haggar le possédait grâce à son bras ?

— Sûr et certain. (Lance passa un bras autour des épaules de Keith et lui piqua les côtes d'un doigt.) Pourquoi ? Tu doutais pas de mon plan, avant.

— Non, c'est vrai.

Keith se détendit, se laissant aller contre Lance. Il avait raison : Keith s'était peut-être lancé dans ce combat sans prêter attention aux alternatives, mais ça ne voulait pas dire qu'il en était de même pour les autres. Lance y avait bien réfléchi. Il le saurait si Haggar avait un autre moyen de s'emparer de Shiro.

Étrangement, savoir que Lance était si sûr de lui suffit à l'apaiser. Il pivota, souriant à Lance, qui en parut surpris.

— Merci, dit Keith. Je n'aurais jamais pu le récupérer sans toi.

C'était la fatigue qui lui dénouait la langue, la fatigue et la gratitude, et il sentit un élan de satisfaction à voir le visage de Lance s'éclairer.

— Et sans toi, dit-il d'un ton pince-sans-rire, je serais mort écrasé au pied d'une falaise, alors je pense qu'on est quittes.

Keith frissonna, fermant les yeux et se laissant apprécier la présence de Lance à côté de lui, réel, chaleureux et en vie. Il n'arrêtait pas de revoir le moment juste avant que Lance ne disparaisse derrière le bord de la falaise. Son expression horrifiée alors qu'il se rendait compte de ce qui se passait. La force avec laquelle il s'était agrippé aux poignets de Keith même alors qu'il lui disait de le lâcher.

— Ça va ? demanda Lance.

— Oui.

Keith expira, ouvrit les yeux et s'imprégna de sa présence à côté de lui, son armure cabossée et tachée de terre, d'herbe et de sang, ses cheveux plaqués contre son crâne par la sueur, ses yeux bleus luisant d'un éclat triomphant. Un sourire étira les lèvres de Keith.

— Oui, tout va bien.

Ils se laissèrent aller contre la capsule tandis que Coran aboyait ses ordres. Il devait parler au roi arusien, mais dès que tout serait en ordre, Voltron irait se cacher. Ils avaient tous besoin de repos, selon lui, et aussi d'un bon moment en stase pour la plupart d'entre eux. Ryner, semblait-il, faisait déjà le point sur les blessures de tout le monde pour mettre en place un roulement.

Keith la laissa faire. Il était meurtri et endolori, ses côtes le lançaient là où Shiro l'avait frappé, mais rien ne laisserait de marque et il pouvait supporter la douleur s'il le fallait. Savoir que Shiro et Allura étaient de retour au Château des Lions, à leur place, lui suffisait.

Il se figea soudainement, parcourant la salle du regard.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Lance dans un bâillement.

Keith hésita, le malaise lui vrillant l'estomac.

— Matt, fit-il. Il n'est pas là.


Quelqu'un avait versé de l'acide sur la jambe de Matt. C'était la sensation qu'il avait en tout cas : une énorme brûlure qui se répandait jusqu'à ce que sa peau ne soit plus que douleur et chaleur. Il était à peine conscient du sol en dessous de lui, des mains qui lui maintenaient les épaules dans la poussière et l'enduit.

Il leva la tête vers Shiro, l'estomac retourné par la peur, la confusion et une souffrance qui n'avait rien à voir avec celle de sa jambe.

De nouvelles lignes se formèrent au coin des yeux de Shiro. (De la culpabilité, se rendait désormais compte Matt. C'était de la culpabilité.) Shiro essaya de sourire, mais il ne parvint à faire qu'une sorte de grimace.

« Prends soin de ton père. »

Matt se replia davantage sur lui-même, enfouissant son visage dans l'obscurité de ses genoux. Il avait retiré son casque à un moment donné, mais il avait gardé le reste de son armure. Elle sentait le sang et l'estomac de Matt se retourna.

Il n'avait jamais voulu ça.

Sa lame s'enfonça dans le bras de Shiro. Ce n'était pas la première fois qu'il découpait de la chair, ou même des os. Il avait déjà senti cette résistance particulière et parfois, ça le rendait malade.

Là, c'était bien pire. C'était le sang de Shiro qui éclaboussait le blanc de son armure, disparaissant dans les touches de rouge. C'était le bras de Shiro qui tombait à ses pieds, brûlant l'herbe qui l'entourait. C'était l'os et la chair de Shiro qui renvoyaient un éclat écarlate sous la lumière du soleil.

C'était le bref regard que Shiro lui lança, l'espace d'une fraction de seconde. La lueur jaune du contrôle d'Haggar s'était effacée, mais il ne s'était pas encore effondré. Il resta debout juste assez longtemps pour lui adresser ce même regard de douleur et de confusion que Matt savait avoir eu aux portes de l'Arène, il y a si longtemps.

Matt se frotta les tempes, essayant de se sortir ces images de la tête. Il avait oublié l'Arène depuis longtemps. Lui comme Shiro. Shiro avait fait ce qu'il fallait pour sauver Matt, et Matt avait fait la même chose. C'est un mal pour un bien.

Ça n'empêchait pas son estomac de se tordre de culpabilité. Ça n'arrêtait pas la sueur froide qui lui mouillait la nuque ni les tremblements de ses mains agrippées à ses cheveux.

C'était donc ça que Shiro avait ressenti ?

— Je suis désolé, murmura Matt au creux de ses genoux.

Il entendit le lion rouge pousser un grondement d'inquiétude, mais il le chassa de son esprit. Il ne voulait personne dans sa tête pour le moment. Il ne voulait pas qu'on sache ce qu'il avait fait.

C'était idiot. Ils étaient déjà au courant. Keith et Lance, en tout cas, Shiro aussi, et si personne n'en avait parlé aux autres, la vérité ne mettrait pas longtemps à éclater au grand jour. Tout le monde s'était préparé à se battre, à risquer de blesser Shiro et Allura pour les récupérer… mais quelle importance ? C'était Matt qui avait coupé le bras de Shiro. Quelle importance que Shiro ait déjà perdu ce bras ? C'était les mains de Matt, sa bouche, qui étaient baignées de son sang.

Un autre grondement se fit entendre, mais ce n'était pas Red. Il était plus proche, plus doux et ne venait pas de son esprit, ce qui lui donna la chair de poule. Il leva la tête, clignant des yeux pour ne pas s'aveugler avec les lumières du grand hangar. Tous les lions s'y trouvaient, mais la pièce lui paraissait quand même étrangement vide. Il y avait une alcôve au fond, là où le lion noir avait dormi d'un sommeil millénaire derrière sa barrière jusqu'à ce que les quatre autres lions viennent le libérer.

Le lion noir n'y était pas à l'heure actuelle. Yellow et Blue l'avaient posé, toujours entremêlé à Green, au centre du hangar, non loin de là où Keith avait posé Red. Alors que tous les autres étaient partis pour la salle de soins, Matt était resté avec cette dernière, installé dans une flaque du sang de Shiro, la tête pleine de souvenirs qui refusaient de s'effacer.

À un moment donné, il s'était levé pour rejoindre les autres. (Il devait y aller, non ? S'assurer que Shiro et Allura allaient bien. Que Pidge allait bien. Ryner était en train de porter Pidge, non ? Il ne savait plus ce qui lui était arrivé.)

Mais ses pas ne l'avaient pas mené dans la bonne direction et il avait fini par se laisser tomber dans l'ombre du lion noir.

Alors quand il leva la tête, ce fut pour le regarder. Il était toujours en pleine transformation, Green attachée à son épaule, mais les deux avaient plus ou moins conservé leur apparence de lion. Les pattes avant de Green étaient tendues vers l'avant comme si elle cherchait à atteindre l'ascenseur par lequel ses paladins avaient disparu. La queue de Black battait inlassablement, produisant un bruit métallique contre le sol qui lui donnait la chair de poule. Son regard brillait, marquant la différence avec plus tôt, quand Matt s'était effondré près d'elle. Les deux lions semblaient complètement sans vie à ce moment-là.

Black poussa un autre grondement, toujours aussi faible. Red lui relaya son chagrin et Matt put le sentir malgré les murs qu'il avait élevés autour de son esprit.

Sa vision se brouilla et il jura quand les larmes se mirent à couler.

— Je suis désolé, répéta-t-il dans un murmure. Je suis vraiment désolé. Je ne comptais pas lui faire de mal.

Non, c'était faux. Il savait ce qu'il faisait en coupant le bras de Shiro. C'était exactement ce qu'il comptait faire. Mais ce n'était pas ce qu'il voulait.

— Je– Je…

Matt hoqueta et il se replia sur lui-même, la tête enfouie dans ses genoux, ses cheveux effleurant le sol. Il allait vomir. Il allait s'évanouir. Il voulait que tout s'arrête.

— Matt !

Matt se figea en entendant la voix de Keith, clignant furieusement des paupières dans une vaine tentative de retenir ses larmes. Il ne voulait pas que Keith le voie dans cet état. Il ne voulait pas redevenir le garçon effrayé et démuni que Shiro avait dû sauver de l'Arène.

Mais les sanglots continuaient de lui échapper, se bousculant les uns après les autres, lui griffant la gorge et le secouant tout entier. Keith s'approcha à pas vif, presque dans un sprint, mais il s'arrêta juste avant de le toucher.

— Tout va bien, lui dit Keith, la voix tremblante.

À travers ses larmes, Matt vit ses oreilles tomber. Il s'inquiétait pour lui. Génial.

— Tout va bien, Matt. Ils vont s'en tirer.

Quelque chose que Matt n'avait pas reconnu, qui s'était agrippé fermement à sa cage thoracique, se relâcha soudain, mais cela ne rendit que l'autre partie de sa tension encore plus difficile à supporter. La main de Keith vint se poser sur son épaule, d'abord hésitante, puis plus sûre. Après un moment, il attira Matt à lui et Matt se brisa en mille morceaux.

Il se laissa tomber contre Keith, les larmes s'écoulant par flots, et le serra si fort qu'il s'attendait presque à entendre un craquement. Une part de lui, qui était encore capable de ressentir de la honte, sentit Keith se crisper. Il n'était pas très fan de contact, Matt le savait, et ses rares étreintes étaient courtes et délibérées.

Là, on était diamétralement à l'opposé. C'était moche et désespéré et Matt ne pensait pas pouvoir se décrocher de lui avant de s'être complètement vidé de ses larmes. Il ne devrait pas faire ça, pas à Keith.

Mais Keith était , c'était lui qui l'avait proposé et il ne fit rien pour se dégager.

Les minutes passèrent et doucement, Matt finit par se calmer assez pour se redresser. Quelques larmes tombaient encore de ses yeux brouillés, mais elles étaient plus rares et beaucoup moins lourdes. Keith ne bougea pas, mal à l'aise, se frottant l'oreille d'un air gêné.

— Pardon, dit Matt.

Keith secoua la tête.

— Ces derniers jours ont été durs.

Matt eut un rire mouillé et il hocha la tête.

— Mais on a réussi.

— Grâce à toi, dit Keith.

Matt voulait le contredire, lui dire qu'il ne méritait pas d'être félicité alors qu'il avait démembré Shiro pour le sauver. Mais Keith n'avait pas terminé :

— Tu n'aurais pas dû avoir à le faire. Lance m'a parlé de son plan, m'a dit qu'il allait couper le bras de Shiro, que c'était le seul moyen d'y arriver. Mais c'est un tireur, pas un combattant de mêlée, alors je lui ai dit que je le ferai, et…

Matt soupira, les yeux rivés au sol.

— On a récupéré Shiro. C'est tout ce qui compte.

En tout cas, il l'espérait. Il ne pensait pas pouvoir le supporter si Shiro se mettait à le détester.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Keith se pencha en avant.

— Shiro était prêt à nous laisser le tuer pour arrêter Haggar, dit-il. Si la perte de son bras le contrarie, ce sera parce qu'il s'en voudra d'avoir forcé quelqu'un à lui faire ça.

Matt laissa échapper un rire, essuyant ses larmes.

— Tu as sûrement raison.

— Évidemment, dit Keith. Je le connais presque aussi bien que toi. Il saura que c'était nécessaire.

Matt hocha la tête, se raccrochant aux mots de Keith. Il savait que Keith avait raison. Il savait que Shiro ne le détesterait pas, quand lui-même avait attaqué Matt pour le sauver. Il comprendrait. Purée, il allait certainement essayer de le réconforter.

La culpabilité de Matt ne s'apaisa pas pour autant. Nécessaire ou non, la meilleure alternative ou non, il avait quand même attaqué Shiro et savait qu'il ne l'oublierait de sitôt.

— C'est juste que… (Matt marqua une pause, poussant un soupir tremblant pour repousser les larmes prêtes à couler de plus belle.) J'aimerais pouvoir lui en fabriquer une autre.

— Une prothèse ? demanda Keith, et Matt hocha la tête. Pourquoi pas ?

Matt croisa les bras sur ses genoux.

— Ce n'est pas comme si je n'en étais pas capable. Je vais sûrement le faire. (Il lui fallait une distraction jusqu'à ce que Shiro sorte de sa capsule, de toute façon.) Mais elle ne sera pas aussi bien que celle d'Haggar. Enfin, bien n'est pas le bon mot, se corrigea Matt en plissant les lèvres, repensant à cet immonde appareil. Mais elle ne sera pas aussi avancée. On commence à peine à comprendre comment ça fonctionnait, alors je vais devoir m'en remettre à la technologie terrienne, et ce n'est pas…

Matt se tut et il vit à la courbe des oreilles de Keith que celui-ci l'avait compris.

Le lion noir poussa un nouveau grondement qui résonna au fond de lui. C'était un son réconfortant, comme si elle voulait le rassurer. Tout ira bien, lui disait-elle. Keith sursauta vivement et Matt se retourna pour voir ce qui l'avait surpris.

Il se retrouva nez-à-nez avec Black, qui avait baissé la tête la gueule grande ouverte, étendant sa rampe devant lui.

Fronçant les sourcils, Matt leva les yeux pour la dévisager, mais Red le poussait à écouter, si bien que, sans se sentir à sa place, il se leva et monta la rampe menant au cockpit du lion noir.


Vingt-quatre heures passèrent sans que Lance ne s'en rende compte, certainement parce que lui comme les autres étaient complètement épuisés. Pidge sortit de stase au moment où Keith retourna de sa conversation avec Matt. Selon lui, Matt n'était pas là parce qu'il « s'était passé un truc ». Allez savoir quoi.

Pidge resta éveillé·e assez longtemps pour répondre à quelques questions de Shay. Une fois cela fait, iel alla se blottir sur un lit de l'infirmerie et s'endormit. Lance savait que c'était pour le mieux, que Pidge avait besoin de sommeil, mais il s'inquiétait de la facilité avec laquelle iel s'était laissé·e convaincre de lâcher prise.

Ce fut presque un soulagement quand Ryner le poussa en premier vers une capsule. Lui et Shay, qui préparait son propre cycle de stase à côté de Lance, avaient pris le plus de coups en essayant d'affronter de front les paladins noirs avec moins d'un jour d'entraînement. Shay avait deux os cassés (le troisième n'était que fêlé, selon ses dires) et une bosse à la tête, ce qui était encore plus terrifiant. Lance ne voulait pas savoir quel genre de coup pouvait créer une bosse de la taille d'un œuf sur la tête d'un Balméran malgré le casque qui la protégeait.

Lance s'en sortait un peu mieux puisqu'il avait pu se servir de son arme laser quand le besoin s'en faisait sentir, mais Shiro lui avait donné un coup de pied dans le ventre. Alors que la douleur qui parcourait le reste de son corps s'était atténuée, son estomac continuait de le lancer au moindre mouvement. Quelqu'un avait émis l'hypothèse d'une hémorragie interne, d'organes déchirés et d'autres choses tout aussi plaisantes, si bien qu'on lui avait retiré le choix. Lance était presque convaincu que Keith allait le balancer dans la capsule de force s'il persistait à dire qu'il allait bien.

Faute de mieux, le cycle de soin lui permit de faire taire son cerveau un moment et quand il en sortit, il avait un peu moins l'impression de pouvoir mourir à tout instant. Keith avait déjà remplacé Shay dans sa capsule et apparemment, les bleus de Hunk et de Ryner étaient assez bénins pour qu'ils optent plutôt pour l'application du gel antidouleur altéen. Lance les comprenait. Hunk craignait devenir trop dépendant des capsules cryogéniques et la facilité avec laquelle ils perdaient la notion du temps pendant un cycle de soin ne plaisait à personne. Plusieurs jours pouvaient s'écouler facilement sans qu'ils ne le sachent. Voire dix millénaires.

— Matt dit qu'il va bien, dit Ryner en jetant un œil au progrès du cycle de Keith. Je serais plus rassurée si Keith n'était pas le seul à l'avoir vu depuis la bataille, mais je suppose qu'on ne peut rien y faire.

— Il est toujours introuvable ? demanda Lance.

Ryner secoua la tête.

— Il a besoin d'être seul et je le comprends. Son petit-ami s'est fait kidnapper sous ses yeux, on les a forcés à se battre, il a failli mourir, puis il s'est joint à la bataille à peine sorti de stase et tout ça, de son point de vue, en l'espace de quatre heures.

— Il lui faut du temps pour digérer, dit Lance en hochant la tête.

— Comme nous tous. (Ryner eut un sourire fatigué.) Coran et moi avons parlé aux Arusiens. Quelques villages ont été touchés par l'attaque, mais le nombre de victimes est moins élevé que je le pensais.

Lance sentit son sang se figer. Des victimes. Haggar avait donc réussi à se servir de Shiro et Allura pour tuer des gens. Des innocents. Lance espérait qu'ils ne le découvrent jamais.

— Et Haggar ?

— Elle s'est enfuie.

— Parce qu'on a récupéré Shiro et Allura ?

Ryner s'éloigna des contrôles, croisant les bras.

— En partie, oui. Mais j'ai entendu dire que Wyn a manifesté des capacités technopathiques pendant la bataille. Cela a… effrayé Haggar.

— Technopathiques ? Comme toi ?

— En plus puissant, dit Ryner. Bien plus puissant. Coran m'a dit qu'il a pris le contrôle d'une partie des sentinelles d'Haggar et a retourné les chasseurs contre les autres vaisseaux. Il a décimé l'armée d'Haggar à lui tout seul.

Wyn ? (Lance se passa une main dans les cheveux, étourdi.) Il va bien ?

Ryner se frotta l'arête du nez, ses antennes s'affaissant.

— Physiquement, oui. Il est fatigué, mais il ne semble pas avoir la moindre séquelle. Au niveau émotionnel, par contre, je ne suis pas sûre. Il n'a pas quitté Coran d'une semelle depuis. Je ne pense pas qu'il ait dit un mot non plus.

Secouant la tête, Lance absorba la nouvelle. Il allait devoir retrouver Wyn plus tard, s'assurer qu'il allait bien.

— Tu sais où ils sont ?

— Ils font des réparations. Je ne sais pas où, exactement. Coran avait une liste de choses à faire urgemment. (Le sourire de Ryner se fit désabusé.) Je n'ai pas l'impression qu'il compte se reposer avant que tout ne soit terminé. Cet homme… Hunk est allé l'aider et je comptais les rejoindre. On verra si on arrive à le convaincre de dormir un peu avant qu'il ne tombe de fatigue.

Lance sourit.

— Bonne chance.

— Mm. (Ryner éteignit l'écran et se tourna vers la porte.) Aux dernières nouvelles, Shay tenait compagnie à Pidge dans la salle commune. Je suis sûre que ces deux-là seraient ravis de te voir.

Lance hocha la tête, mais avant qu'il ne puisse quitter la pièce, la main de Ryner se posa sur son épaule.

— Lance ?

Il pivota, inclinant la tête d'un air interrogateur.

Ryner sourit.

— Tu as fait du bon boulot aujourd'hui. Tu devrais être fier de toi.

Lance était trop fatigué pour ressentir de la fierté, mais les mots de Ryner lui firent chaud au cœur. Ils avaient réussi. Ils avaient récupéré Shiro et Allura. Lance ne prétendait pas que c'était complètement grâce à lui, ni même en grande partie. C'était surtout Matt et Pidge qui avaient fait la différence et Keith et Shay avaient tenu le coup assez longtemps pour que Matt les rejoigne.

Mais c'était l'idée de Lance qui leur avait permis de faire pencher la balance et aucune de ses décisions ne les avaient menés au désastre. Ce n'était pas si mal, pour sa première fois aux commandes.

Avec un dernier regard à Shiro et Allura, qui étaient , en sécurité et libres (ils étaient forcément libres, c'était obligé), Lance quitta Ryner et se dirigea vers la salle commune. Comme l'avait dit Ryner, Pidge et Shay étaient là, Pidge somnolant dans une pile de couvertures et Shay recroquevillée à côté, une tablette à la main.

Elle leva les yeux à l'arrivée de Lance et lui fit un grand sourire.

— Comment te sens-tu ?

— En pleine forme ! s'exclama Lance, se laissant tomber à côté d'elle, appuyé contre le nid de Pidge.

Iel grogna, s'enfonçant plus profondément dans son tas de couvertures, et Lance sourit.

— On dirait que notre petit poussin va bien lui aussi, hein ?

Pidge marmonna quelque chose qui ressemblait vaguement à une insulte, se redressa pour essayer de le repousser, perdit l'équilibre et se retrouva étalé·e sur ses genoux. Iel grogna, puis laissa tomber, s'emparant d'un oreiller pour le placer sous sa tête et enfouissant son visage contre l'estomac de Lance.

— Tu vas me servir de masque de sommeil, maintenant, grommela-t-iel, comme si c'était une chose tout à fait normale à dire à quelqu'un.

Lance poussa un petit rire et posa la main sur sa tête, comme il le faisait avez Luz et Mateo quand ils se servaient de lui comme oreiller. Il sentit la tension s'échapper de Pidge minute par minute, tout le stress des deux derniers jours s'évaporant peu à peu. Iel prit une profonde inspiration, puis expira.

Levant la tête, Lance trouva Shay en train de le regarder avec affection.

— Tu as des frères et sœurs, dit-elle. Hunk me l'a dit.

Lance s'appuya sur le repose-tête.

— Ouais. Je suis l'aîné de trois enfants. Ils sont tous les deux plus jeunes que Pidge, mais après un moment, certains gestes deviennent une habitude.

— Oui. Mon frère dit exactement la même chose.

Lance passa le bras autour des épaules de Shay.

— Vous vous faites souvent des câlins ?

Avec un petit rire, Shay fit non de la tête.

— Nous sommes des Balmérans, dit-elle. Nous ne nous faisons pas de câlins comme les humains. (Elle secoua la tête, faisant doucement tinter les ornements qu'elle portait.) Mais Rax prétend que c'est par habitude qu'il avait souhaité que je reste.

Lance pouvait le comprendre. Il ne savait pas comment Matt faisait pour laisser Pidge se battre contre les Galras avec lui.

— Tu dois commencer à te dire que t'aurais dû l'écouter, hein ?

— Pas du tout. (Shay replia ses genoux pour y poser la tête.) Ce que nous faisons n'est pas facile, mais cela en vaut la peine. Et vous en serez au même point si je n'étais pas venue. Je m'en serais voulu de vous avoir laissé affronter ces derniers événements sans moi.

Lance sourit.

— Ouais, on a beaucoup de chance de t'avoir parmi nous.

Il passa le bras autour de son cou et l'attira dans une étreinte, rigolant quand Pidge se plaignit du mouvement d'un long gémissement.

— Regarde-toi, fit soudain Keith depuis la porte.

Lance pivota (secouant à nouveau Pidge, ce qui lui valut un doigt dans les côtes) et trouva Keith en train de l'observer, les bras croisés, les oreilles frémissant d'amusement.

— Je crois que ce charme dont tu te vantes sans cesse a enfin décidé de se montrer. Tout le monde se jette sur toi.

— T'es jaloux ? demanda Lance, battant des cils à son intention.

Keith ricana, puis se détacha du pas de la porte.

— Non, dit-il, passant par-dessus le dossier du canapé pour s'asseoir aux pieds de Pidge.

Iel lui donna quelques petits coups de pieds, ce que Lance prit comme une drôle de façon de l'accueillir. Keith n'hésita pas un instant à passer doucement ses griffes le long de ses plantes de pied.

Pidge glapit, sursautant violemment pour échapper aux chatouilles. Iel parvint à donner un coup de coude dans les dents de Lance, un coup de pied dans le ventre de Keith et à renverser par terre la moitié de son nid de couvertures, tout ça dans un seul grand mouvement. Lance grogna, passant la langue sur ses dents, tandis que Pidge jetait son oreiller sur Keith.

— Méchant, marmonna-t-iel.

Keith eut un sourire narquois.

Grommelant, Pidge s'enroula dans une couverture et se blottit contre Lance, jetant un regard suspicieux à Keith. Lance bomba le torse, s'assurant que Keith voyait bien qu'il avait remporté cette bataille. (Keith le remarqua. Il semblait aussi trouver la victoire de Lance plus amusante qu'humiliante, ce qui n'allait pas le faire.)

Keith regarda Pidge, qui semblait déjà avoir plongé dans un demi-sommeil.

— Donc on fait quoi, on dort tous ici ce soir ?

— Ça me va, dit Lance en étirant les jambes. Allura va se réveiller dans une douzaine d'heures. Je compte bien faire la moule en attendant.

— Et Coran a dit qu'on ne devrait pas rencontrer de patrouilles galras dans les alentours, ajouta Shay.

— Parfait ! (Lance leva les mains en l'air, puis les laissa retomber quand un bâillement s'empara de lui.) Il était temps qu'on prenne des vacances.

Pidge ricana, se frottant contre les côtes de Lance.

— Si c'est les vacances, ça veut dire qu'on doit faire des jeux de voyage ?

Lance sourit en se tournant vers Keith, qui s'était jeté la tête la première dans ce qui restait du nid de Pidge, s'y blottissant comme un grand bébé pelucheux.

— Quelque chose qui commence par K et qui est adorable.

Pidge suivit son regard, le coin de ses lèvres se relevant.

— Keith en position fœtale ?

— Trouvé.

Keith gronda, mais ne bougea pas d'un poil.

Avant que Lance ne puisse faire une blague sur les aliens qui ronronnent, Pidge le frappa au genou. Il glapit, se frottant la rotule.

— J'ai vu une Coccinelle (1), marmonna-t-iel.

— Une Coccinelle ? répéta Lance en lui faisant une pichenette sur le front. On est sur un vaisseau spatial, Pidge. Où est-ce que tu vois des voitures, toi ?

— Dans ma tête, fit-iel d'un ton narquois. J'ai beaucoup d'imagination, tu sais.

Lance ricana, puis le pinça le bras.

— Je viens de faire un rêve éveillé, très réaliste, où j'ai vu un pince-oreille, annonça-t-il quand Pidge leva la tête pour le fusiller du regard.

Le combat de regard dura trois secondes avant que ça ne dégénère en bagarre dans une mêlée de bras et de pincements qui n'atteignaient jamais vraiment leur cible. Lance était presque certain que Pidge l'avait mordu au moins une fois, mais il était absolument sûr qu'il ne pourrait jamais le prouver.

Shay les observa, la tête toujours posée sur les genoux.

— Est-ce… habituel ? Pour les humains ?

— Pour les frères et sœurs humains ? demanda Lance. C'est presque obligatoire.

Pidge ricana, jusqu'à ce que Lance pivote, les faisant tous les deux glisser du canapé et tomber par terre, où il se retrouva sur les jambes de Pidge. Lance appuya son menton sur ses mains et sourit à Pidge alors qu'iel tentait de se dégager.

Keith s'était décalé au bord du canapé, observant de ses yeux lumineux le match qui se déroulait à ses pieds. Remarquant le regard de Lance, Keith sourit. Son visage était à moitié enfoui dans la pile de couvertures, mais son sourire se reflétait dans les plis au coin de ses yeux et l'inclinaison de ses oreilles. (Enfin, d'une oreille, puisque l'autre était écrasée entre sa tête et les couvertures.)

— Vous êtes trop bizarres.

Lance jeta un regard à Pidge, qui avait soudainement arrêté de se débattre. Iel sourit de toutes ses dents, Lance l'imita et d'un seul homme, ils se jetèrent sur Keith, le prirent par les bras et le tirèrent sur le sol. Il lâcha un glapissement en tombant, mais il fut coupé quand Pidge lui sauta dessus.

Lance laissa Pidge se charger du reste, lançant un sourire narquois à Keith en réponse à son regard noir. Ignorant royalement l'appel à l'aide lourd d'insultes de Keith, Lance se tourna vers Shay.

— Tu devrais prévenir Hunk qu'on se fait une soirée pyjama improvisée. Il va vouloir participer.

Shay fronça les sourcils.

— Prévenir Hunk ?

Lance s'appuya sur ses mains jointes.

— T'es en train de lui envoyer des messages, non ? demanda-t-il.

Shay jeta un regard à sa tablette, baissant la tête. Lance sourit.

— Dis-lui de nous rejoindre quand il aura fini de bosser. Coran et Ryner aussi. Tout ce qui va pas exploser dans les six à huit heures peut attendre demain. On les aidera tous.

Shay, toujours brûlante d'embarras, fit passer le message et une demi-heure plus tard, alors que Pidge et Keith s'étaient endormis chacun d'un côté d'une muraille d'oreillers, que Shay s'était recroquevillée sur le canapé pour lire et que Lance était allongé au milieu de tout ça, Hunk finit par débarquer. Les autres n'étaient pas avec lui : Coran voulait garder un œil sur Wyn et Ryner surveillait Shiro et Allura dans la salle aux capsules.

C'était déjà pas mal. Hunk bâilla, se laissa tomber à côté de Lance et était déjà en train de ronfler le temps que celui-ci trouve un moyen confortable de se servir de lui comme oreiller. Coran et Ryner (et Wyn, Shiro et Allura, ainsi que, purée, les réfugiés galras tant qu'on y était) auraient d'autres occasions de participer. Lance avait le sentiment qu'il y aurait beaucoup de soirées pyjama dans un futur proche.


Iverson avait envie de frapper quelque chose.

— Vous attirez trop d'attention, siffla Vanda. Ce n'était pas vous qui vouliez éviter une invasion franche ?

Serrant les dents, Iverson s'exhorta au calme.

— Les familles des paladins s'avèrent plus tenaces que prévu.

C'était peu dire. Ils avaient publié une vidéo de la manifestation de la veille. Évidemment. Iverson avait espéré que le caméra-man dont il avait entendu parler n'était pas l'acolyte de Karen, mais il avait appris il y a bien longtemps que ses souhaits étaient rarement exhaussés quand ils impliquaient Karen Holt.

Vanda croisa les bras, les tapotant impatiemment de ses griffes.

— J'ai l'impression que tous vos soucis viennent de ces trois-là. Vous auriez dû les éliminer dès le début et nous les envoyer avec la fille.

— Cela aurait paru trop suspect, gronda Iverson.

Ce n'était bien sûr pas la première fois qu'ils avaient cette conversation. Iverson avait compris que Vanda essayait ainsi de le coincer dans un scénario d'invasion à grande échelle. Elle en avait assez de se cacher.

Ouais, elle aimerait mieux réduire la planète en cendres. Tant qu'on lui fournissait des sujets test, elle se fichait du nombre de personnes qui pourraient perdre la vie dans des batailles sans mérite. Iverson était le seul à s'intéresser au sort des humains assez chanceux pour être affectés au projet Balméra.

— Rien ne sert d'en parler, dit Iverson. Ils sont trop au centre de l'attention. Je ne peux plus rien leur faire sans tout gâcher.

— Je pensais que vous n'accordiez pas la moindre importance à l'opinion de Karen Holt et de sa bande de petits militants.

Vanda était désormais ouvertement railleuse, et ce n'était pas la première fois qu'Iverson se demandait s'il s'était passé quelque chose. Elle semblait à cran ces derniers temps. Au début, il craignait que ses supérieurs soient en train de la presser, que la discrétion ne serait bientôt plus de mise, mais quand il lui avait posé la question, elle lui avait dit qu'elle avait un petit problème avec un de ses prisonniers. Pas de quoi s'inquiéter. Elle avait les choses bien en main.

— Je me fiche de ce qu'ils pensent de moi, rétorqua Iverson. Mais ils ont l'attention de la moitié du pays. Je ne peux rien leur faire sans tourner l'opinion du public contre moi. Je ne peux pas risquer d'être soumis à une enquête externe.

L'expression de Vanda indiquait clairement qu'elle se fichait royalement de la politique américaine.

— Faites ce que vous voulez, Iverson. Mais sachez que je ne viendrai pas vous sauver si votre petit plan échoue.

Comme s'il pouvait l'oublier. Il n'avait pas demandé que des aliens se posent sur sa planète. Il n'avait pas demandé que sa base se trouve juste au-dessus de ce que les Galras cherchaient. Il faisait simplement de son mieux pour se donner une marge de manœuvre à lui et à son espèce. S'il devait jeter au bûcher quelques innocents pour conserver cette marge, eh bien tant pis.

— Vous aurez un nouveau groupe de prisonniers d'ici la fin de la semaine, annonça-t-il avant de mettre fin à la communication.

Il s'avachit sur lui-même, se frottant les tempes pour repousser sa migraine. Vanda avait peut-être raison. Le risque de s'en prendre à Karen et les siens valait peut-être la peine pour les empêcher de ruiner ses plans. Plus qu'ils n'étaient déjà ruinés, en tout cas.

Grognant, Iverson envoya un court message à son cercle restreint. Ce soir. 21h. Code Arc-en-ciel.


La première chose dont Allura prit conscience fut la gravité qui regagnait son autorité. Ses jambes (si elle en avait elle ne les sentait pas pour le moment) n'étaient pas prêtes à soutenir son poids si bien qu'elle bascula, le froid glacial coulant sur elle dans sa chute.

Quelqu'un la rattrapa et elle pensa aussitôt à Shiro.

— Tout va bien. Tout va bien maintenant.

La voix de Coran la submergea, la ramenant au présent. Elle n'était pas sur le vaisseau d'Haggar. Elle n'était pas enfermée dans l'esprit du lion noir, ne pouvant rien faire d'autre que regarder son corps se faire utiliser pour tuer des innocents.

Les larmes vinrent rapidement, s'échappant d'elle avant même qu'elle ne sache où elle était ou ce qui s'était passé. Elle aperçut la salle aux capsules du Château des Lions et un cercle de visages familiers presque tous aussi larmoyants qui l'observaient à quelques pas de là. Puis Coran l'attira contre lui, la poussant à poser la tête sur son épaule.

— Tu es en sécurité. Nous sommes là.

Allura s'efforça de garder son calme. Elle s'était entraînée toute sa vie à sauver les apparences, à porter un masque, à garder le contrôle. Elle devrait pouvoir le faire à tout instant. Mais elle se sentait vidée, son corps éviscéré et rempli d'argile. Rien ne lui paraissait normal, comme si Haggar l'avait déformée. Même la main de Coran dans son dos, solide et chaleureuse, lui semblait irréelle. Les larmes sur ses joues lui paraissaient trop chaudes, l'air dans ses poumons trop renfermé.

Coran parlait toujours, lui disant de respirer et lui offrant des phrases de réconfort à travers ses larmes.

Sa main se posa sur sa nuque et le tremblement de ses doigts lui donna finalement l'ancrage dont elle avait besoin, un cri qui lui indiquait que oui, tout était bien réel. Elle était réelle. Elle était à la maison.

Elle prit une autre inspiration tremblotante, puis leva la tête, cherchant des réponses dans l'expression de Coran. Que s'était-il passé ? Comment l'avaient-ils ramenée ? Qu'était-il arrivé à Shiro ? Pourquoi Matt n'était pas avec Keith et le lion rouge pendant la bataille ? C'était impossible qu'il soit…

Elle vit de la douleur dans le regard de Coran, mais elle ne la pensait pas liée à une tragédie récente. C'était la douleur d'un soulagement trop intense. Un soulagement qui vous frappait comme un yelmore en furie et vous aplatissait complètement.

Elle ressentait un peu ce même soulagement.

— Shiro ? s'enquit-elle dans un murmure.

Coran tourna les yeux vers un point quelque part derrière elle et elle pivota, avisant une autre capsule cryogénique active. Shiro reposait à l'intérieur, le visage serein. Son bras droit se terminait abruptement à quelques centimètres au-dessus du coude. Allura ne savait pas ce qu'elle en pensait. Une partie d'elle pleurait pour ce traumatisme qui s'ajoutait à une liste déjà bien trop longue. Une autre était presque soulagée (un soulagement qui se laissait surpasser par sa culpabilité) qu'il n'ait perdu que son bras. Ils n'avaient pas eu besoin de le tuer. Ils n'avaient pas eu besoin d'échanger sa vie pour la sauver.

Mais elle se sentait surtout trop engourdie pour ressentir quoi que ce soit.

— Tu… ne te souviens sûrement pas de ce qui s'est passé, dit Coran d'un ton hésitant.

Il ne savait visiblement pas s'il voulait vraiment avoir la réponse à cette question.

— J'ai quelques souvenirs, fit-elle simplement.

Elle n'était pas encore prête à expliquer que le lion noir avait accueilli son esprit et celui de Shiro en son sein, qu'ils s'étaient battus tous les trois pour empêcher les attaques d'atteindre des zones peuplées. Qu'ils avaient à peine réussi. Elle préféra se tourner vers les regards soucieux posés sur elle :

— Est-ce que tout le monde va bien ? Keith ? Matt ?

— On va bien, dit Keith, attirant l'attention d'Allura. (Il se tenait en retrait du groupe, appuyé contre le mur près de la porte.) Matt aussi. On ne se laissera pas abattre si facilement.

Allura hocha la tête, laissant cette inquiétude s'évaporer. Ils étaient en vie. Shiro ne les avait pas tués. C'était un cauchemar de moins à repousser. Elle aurait dû s'en sentir soulagée, mais cette inquiétude en moins laissa la place au reste de sa souffrance de se propager. C'était une souffrance qu'une capsule de soin ne pouvait pas soigner, puisqu'elle n'était pas physique. C'était la souffrance laissée par une période sombre et des rêves plus sombres encore, par son impuissance face à son corps semant la destruction sur Arus, par les cris d'angoisse de ses amis qui cherchaient à l'atteindre.

D'autres questions devaient être posées, elle le savait. Avaient-ils récupéré le lion noir ? Le château était-il endommagé ? Qu'était-il arrivé à Haggar et son armée ? Arus était-elle sauve ? Et les paladins ? Combien de temps avait-elle passé en stase ? Combien de temps les autres avaient passé en capsule à effacer les traces des blessures qu'elle leur avait sûrement infligées, tout comme Allura avait cherché à effacer l'empreinte de Shiro autour de son cou ?

Poser ces questions tout haut lui semblait une trop grande épreuve, si bien qu'elle les garda pour plus tard. Elle resta accrochée à Coran d'une main, tant pour se stabiliser que pour lui rappeler qu'elle allait (irait) bien, et elle se tourna vers les autres. Elle savait qu'ils attendaient, qu'ils avaient besoin de se rassurer de son état.

Ce ne fut que lorsqu'ils se rapprochèrent, Hunk le premier à l'envelopper dans une étreinte prudente et chaleureuse, qu'elle se rendit compte à quel point elle avait eu besoin de ça. Ils rejoignirent tous le cercle : Hunk devant elle, Lance derrière, Pidge entre les deux, les bras enroulés autour de sa taille. Ryner et Shay n'avaient pas assez de place pour l'enlacer, mais elles tendirent le bras et une main lourde et chaude vint se poser sur son épaule, des doigts fins et frais se glissèrent dans son dos.

Même Keith était là, lui touchant le bras et la regardant d'un air triste et inquiet.

Pendant quelques minutes, Allura se concentra simplement sur sa respiration.

Elle était là. Elle était en sécurité. Cette impression d'avoir perdu une part d'elle n'avait pas lieu d'être. Vraiment pas.

Après un moment, Allura reprit contenance, se redressant au centre de leurs bras entremêlés. Les autres reculèrent petit à petit jusqu'à ce que Coran soit le seul à encore la tenir, une main à sa taille, l'autre sur son bras. Il semblait s'attendre à la voir s'effondrer d'une minute à l'autre et pour être honnête, une partie d'elle en mourait d'envie.

Elle ne se laissa pas faiblir. Elle inspira profondément, essuyant ses larmes, et regarda autour d'elle.

— Qu'y a-t-il à faire ?

Lance plissa les lèvres.

— Manger ? Se détendre ? On a envahi la salle commune hier soir, y a encore plein de jeux et de trucs à grignoter là-bas.

— Non, dit Allura. Je parlais de choses plus urgentes. Le château a-t-il besoin de réparations ? Que font les Galras ? Quel est l'état de nos stocks ? (Elle se tourna vers Coran, plissant les yeux.) Quand as-tu dormi pour la dernière fois ? Je peux te remplacer sur la passerelle.

Coran sourit faiblement, la forçant à se tourner vers lui et posant les mains sur ses épaules.

— Tout est sous contrôle, Allura. Zelka se charge des réparations et nous avons pris retraite dans un système tranquille pour nous reposer quelques jours. Jusqu'à ce que toi et Shiro soyez en pleine forme, nous allons éviter les ennuis.

— Sérieux, Allura, fit Pidge en croisant les bras. Pas besoin de t'inquiéter.

— Tu as vécu pas mal de choses ces derniers temps, ajouta Ryner. Repose-toi quelques jours.

Se reposer. Allura dévisagea Ryner, son esprit butant sur les mots. Se reposer ? Alors qu'Haggar massacrait des innocents ? Alors que des prisonniers comme le petit altéen que Lance avait trouvé, des prisonniers comme Shiro, comme Allura, se trouvaient toujours entre ses griffes, lui servant d'armes ? Alors que Zarkon s'apprêtait à aplatir de nouveaux mondes sous ses pieds ?

Elle ne pouvait pas se reposer. Il y avait trop à faire. S'ils faisaient une pause quelques jours, tant mieux. Elle aurait le temps de s'organiser, de prévoir leurs prochains coups. Elle pourrait rejoindre la passerelle, fouiller les données du château pour découvrir ce que mijote Zarkon. Elle pourrait entrer en contact avec Anamuri et leurs autres alliés, les Olkaris, les Balmérans… Elle pourrait… Elle pourrait…

Allura secoua la tête, offrant un sourire forcé à Coran en se dégageant de lui. Elle ne savait pas ce qu'elle pourrait faire d'autre, mais elle trouverait bien. Elle n'avait pas le choix. Elle devait rester en mouvement. Si elle ralentissait, elle s'effondrerait. Voire pire. Il y avait un trou noir au fond d'elle elle ne pouvait pas le fuir éternellement, mais ça ne l'empêcherait pas d'essayer.

— Allura ? fit Coran, fronçant les sourcils en la voyant se diriger vers la porte.

Elle se mit un sourire sur le visage, se rabattant sur son entraînement royal pour se créer un masque de reine alors qu'une tempête intérieure menaçait de l'emporter.

— Je vais bien, Coran.

Les autres paladins la regardaient, visiblement inquiets. Ce serait si facile de les laisser voir les fissures de sa peau, mais elle s'était déjà bien trop relâchée.

— Je vous rejoindrai dans la salle commune, dit-elle, posant les yeux sur Lance qui, malgré sa moue consternée, ne la regardait pas comme si elle était sur le point de se briser. Je vais faire un brin de toilette avant d'aller voir le lion noir.

Un pic de frayeur la fit s'interrompre et elle jeta un œil angoissé à Coran, craignant qu'il ne la contredise. Les corps d'Allura et Shiro s'étaient éloignés des lions pendant la bataille les paladins auraient très bien pu être amenés à abandonner Black pour les sauver.

Mais Coran sourit et hocha la tête d'un air compréhensif et Allura, détestant ce soulagement vif qui manqua de la faire flancher, pivota et quitta la pièce.

Matt patientait dans le couloir et le voir l'arrêta net. Son souffle se coinça dans sa gorge et elle baissa la tête, se donnant l'impression d'être une enfant qu'on venait de surprendre après son couvre-feu.

Ils se dévisagèrent en silence, hésitant tous les deux à faire le premier pas. Son regard se posa sur le vide autour d'elle où les autres se seraient trouvés si Allura n'avait pas fui leur compassion étouffante comme si c'était un troupeau d'animaux sauvages. Elle le fixa, puis la porte qui se trouvait à quelques pas à sa gauche. Pourquoi venir jusqu'ici, se demanda-t-elle, si c'est pour attendre dehors ?

— Je ne peux pas, murmura-t-il. Je…

Il retira ses lunettes pour se frotter les yeux et quand il leva la tête pour la regarder, Allura se rendit soudain compte de sa transformation : une poussée d'écailles brillantes le long de son visage, un éclat bleuté dans son œil gauche. Son effroi devait s'être montré sur son visage, car il se replia sur lui-même, baissant les yeux en remettant ses lunettes.

— Je lui ai coupé le bras, dit-il brusquement. C'est ma faute s'il est dans cet état. Je ne peux pas… Je ne peux pas–

Allura se jeta à son cou, les larmes lui piquant à nouveau les yeux.

— Ce n'est pas ta faute, murmura-t-elle. Tu sais que Shiro ne t'en voudra jamais.

— Il devrait.

Allura ferma les yeux.

— Il était prêt à mourir pour nous protéger. Quand il a dit qu'il voulait qu'on le tue… il ne mentait pas. Quand il se réveillera, il te sera reconnaissant d'avoir trouvé un moyen de l'empêcher de vous faire du mal. Il se fichera du prix qu'il a dû payer.

Matt se laissa aller contre elle, s'accrochant au justaucorps noir qu'elle portait sous l'armure galra. Ses épaules tremblaient, mais il ne faisait aucun bruit.

— Je suis désolé, souffla-t-il après un moment. Je suis désolé, Allura. Je ne devrais pas t'embêter avec mes problèmes. Tu sors tout juste d'un long cauchemar.

— Nous faisons tous des cauchemars, Matt, dit-elle.

Sa voix resta étonnamment calme, même si ce qu'elle avait vu dans les souvenirs du lion noir lui envahissait à nouveau l'esprit. La colère de Zarkon. La froideur d'Alfor. Les mensonges et les questions.

Un bruit de pas se fit entendre. Allura se recula et trouva Pidge dans l'encadrement de la porte, l'expression douloureuse.

— Je peux repasser plus tard, dit-iel, dansant d'un pied sur l'autre.

Matt faisait déjà non de la tête.

— Ça va. Je suis juste un peu émotif aujourd'hui. (Il lui offrit un faible sourire.) Tu m'aides à y remédier ou pas ?

En guise de réponse, Pidge s'avança et lui enlaça la taille, souhaitant visiblement rester dans cette position en marchant. Ils lancèrent tous les deux un regard interrogateur à Allura alors qu'ils s'apprêtaient à partir, mais celle-ci leur fit un signe de main et prit la direction opposée.

Elle avait quelque chose à faire et préférerait que personne ne vienne avec elle.


Pidge n'essaya pas d'engager la conversation, ce dont Matt était reconnaissant. Il était conscient d'être dans un sale état, mais il tenait le coup. Il faisait de son mieux. Keith l'aidait, comme Coran. Hunk lui faisait un câlin dès qu'il en avait l'occasion : au petit-déjeuner, quand ils se croisaient dans le couloir, quelques heures plus tôt quand Hunk était venu l'aider avec la prothèse. Matt adorait ces étreintes autant qu'il les détestait.

Il avait l'impression qu'il allait exploser à chaque fois qu'on le touchait.

Le problème, c'était que personne ne pouvait l'aider, pas là-dessus. Il n'avait plus à s'inquiéter de ce qu'Haggar faisait à Shiro et Allura. Il n'était pas contrarié par les séquelles de la croissance rapide des cristaux, contrairement à ce que pensait Coran. Certes, sa vision était un peu perturbée et les plaques cristallines qui parsemaient ses épaules et son dos le grattaient. Et certes, son genou lui faisait si mal qu'il ne pouvait pas marcher sans béquille.

C'était temporaire et relativement mineur. Même le picotement régulier de son pied, une sorte de pincement qui faisait presque mal, remontait le long de son genou et refusait de le quitter malgré ses efforts pour retrouver une sensation normale dans sa jambe – même ça n'était pour lui qu'une simple nuisance.

Non, Matt était pleinement conscient que les choses commençaient pour une fois à s'améliorer au Château des Lions. Son équipe, sa famille, était saine et sauve et prête à tourner la page. Elle souffrait toujours, mais la douleur s'apaisait maintenant que Shiro et Allura étaient de retour.

Il n'y aurait qu'une chose qui permettrait à Matt de se débarrasser de la panique qui accompagnait chacun de ses pas. Il fallait que Shiro, éveillé, bien vivant et maître de lui-même, lui dise que tout allait bien. Keith l'avait rassuré et Allura encore plus. Vrekt, Matt n'avait même pas besoin qu'on lui dise que Shiro ne lui en voudrait jamais. Shiro valait mieux que ça.

Mais un coin de son esprit avait besoin d'entendre Shiro le lui dire. En attendant, il ne pouvait pas trouver le sommeil. Il travaillait sur une nouvelle prothèse presque avec désespoir, une obsession qui ne laissait que peu de place à d'autres préoccupations. Il avait fait une pause pour aller voir Allura à son réveil, mais c'était tout.

Il travaillait désormais dans l'ombre du lion noir, trouvant du réconfort dans sa présence et dans le grondement de sa voix contre son dos.

Pidge était blotti·e contre lui, penché·e sur son ordinateur. Ses capacités en programmation étaient meilleures que les siennes et il était très reconnaissant pour son aide. Il pouvait élaborer le design de la prothèse, dessiner des plans qui lui permettraient de bouger comme un vrai bras. Lui et Hunk pouvaient construire l'appareil. Mais seul·e Pidge pouvait lui donner vie, ainsi que Ryner si elle pouvait se permettre de faire une pause dans ses obligations envers Coran et le château.

Ils avançaient lentement, mais sûrement. Une part de Matt se disait que s'il parvenait à terminer la prothèse et la faire fonctionner avant que Shiro ne se réveille, alors tout irait bien. Il n'essayait pas de faire du bras un moyen de se faire pardonner (même si c'était peut-être un cadeau d'excuse). Il lui fallait juste quelque chose de tangible pour compenser ce qu'il avait volé à Shiro.

Alors il travaillait, levant à peine les yeux des engrenages et des schémas jusqu'à s'en brûler les rétines et que sa nuque le lance. Il travailla en ignorant les regards inquiets de Pidge, répondant vaguement à ses questions occasionnelles. Il ne leva même pas la tête quand iel partit dîner.

— Je n'ai pas faim, dit Matt.

Son long silence lui avait enroué la voix, mais ça lui permit de masquer la réprimande de Red qui grondait dans son esprit. En vérité, son ventre était vide, mais la sensation n'avait pas encore basculé dans le domaine de la faim. Ça formait juste un nœud barbouillé dans son estomac, si bien qu'il ne pensait pas pouvoir avaler quoi que ce soit sans le recracher.

Pidge s'en alla, revenant quelques minutes plus tard avec un bol de bouillie verte et un plateau de fruits venant du hangar de Green, ainsi que deux poches d'eau.

— Au cas où, dit-iel.

Matt prit une poche d'eau et y enfonça la paille, mais ne toucha pas au repas. Quelque chose n'allait pas dans le câblage de la prothèse : les doigts tressautaient dès que le coude se pliait. Matt ne mangerait qu'une fois ce problème réglé.


La passerelle était déserte quand Allura y entra, ce qui lui évita la peine d'expliquer sa présence. C'était étrange de voir que personne n'était de garde. Le château avait bien sûr paramétré l'IA pour qu'elle surveille les scanners de longue et courte portée, guette l'ouverture de trous de ver dans la zone et reste attentive aux brèches de sécurité. Mais ce n'était pas la même chose. Elle avait l'impression d'être revenue dans le passé, avant la guerre.

— Ordinateur, donne-moi le diagnostic du château, dit Allura en se dirigeant vers le poste de commande et ses deux piédestaux.

Se retrouver à nouveau ici lui faisait bizarre, mais elle mit son malaise de côté et passa en revue la liste de contrôles que le château avait affichée. Ne trouvant aucune réparation urgente à effectuer, elle fit disparaître la fenêtre d'un geste de la main.

— Affiche les rapports de maintenance.

Une liste des réparations récentes apparut, mais encore une fois, il n'y avait rien de très surprenant. Le château avait passé un mauvais quart d'heure et l'équipe de Coran semblait avoir passé la nuit à tout remettre en état de marche. On avait rafistolé la barrière, nettoyé les canons laser et recalibré les sondes.

Tout n'était pas en parfait état de marche, mais ça avançait dans la bonne direction.

— Vaisseau de quiznak, marmonna Allura.

Le vide la rattrapait à nouveau et la seule chose qui le maintenait à distance était cette colère diffuse et irrationnelle qui se propageait par chaque pore de sa peau. Elle voulait une crise à résoudre, un ennemi à abattre. Elle aurait rejoint la salle d'entraînement si elle ne se sentait pas à deux doigts de défaillir. Elle était montée à la passerelle dans l'espoir de trouver un problème sur lequel se jeter, mais elle n'y avait trouvé que le même calme troublant et le même malaise grandissant au fond de son âme.

— Très bien, fit-elle en se redressant. Active l'interface holographique.

Un hologramme apparut devant elle, son père la regardant patiemment de son air impassible. Cela suffit à attiser les flammes de sa colère, l'empêchant de glisser dans cet abîme sombre et glacial.

— Ordinateur, dit Allura en fixant froidement l'hologramme. Quel plaisir de te revoir.

L'hologramme pencha la tête de côté, clignant lentement des yeux.

— Tu peux me voir quand tu veux, ma fille. Je suis toujours là.

Allura grinça des dents et se dégagea des piédestaux, levant un doigt pour le mettre à la figure de son père.

— Ne fais pas semblant de me connaître, s'énerva-t-elle. Ne te prends pas pour mon père.

— Mais je suis ton père.

Le pire, c'est qu'elle aurait pu y croire si elle n'avait pas su la vérité. Il ressemblait à son père. Il parlait de la même manière. Même l'intonation de sa voix était semblable.

— Non, dit-elle. C'est faux. Tu ne possèdes pas ses souvenirs. Tu ne sais rien des années que nous avons passées ensemble.

— La banque de données du château contient des informations remontant à dix mille six cents ans. Je me souviens de ton enfance, Allura. Je me souviens t'avoir entraîné. Je t'ai vu grandir.

Allura ferma les yeux, ébranlée.

— Tais-toi, siffla-t-elle entre ses dents, avant de répéter, plus fort : Tais-toi. Tu n'es pas Alfor. Tu n'es pas mon père. Tu veux savoir comment je le sais ? (L'hologramme ouvrit la bouche pour répondre, mais Allura le coupa.) Parce que si tu étais mon père, tu saurais déjà pourquoi je suis là. Si tu étais mon père, tu pourrais me serrer contre toi. Tu demanderais à un de tes officiers de surveiller la passerelle pour qu'on puisse manger ensemble et que tu puisses me raconter ta journée.

Elle serra les poings, faisant quelques pas en avant pour forcer l'hologramme à reculer s'il ne voulait pas se tordre à son toucher.

— Je sais que tu n'es pas mon père parce que tu ne peux pas me mentir.

L'hologramme semblait légèrement surpris par son éclat de voix, mais pas vraiment choqué, ni coupable ou énervé. Il était juste étonné, comme si elle lui avait demandé à manger alors qu'il s'attendait à ce qu'elle lui demande à boire.

— Allura.

Une main transparente et bleutée apparut au coin de sa vision, faisant frissonner sa peau en lui caressant la joue et la faisant se retourner. Sa mère était là, les sourcils froncés, et la colère d'Allura s'effondra en mille morceaux autour d'elle comme les graviers laissés par une explosion.

Le visage d'Allura se crispa, mais elle ne put retenir ses larmes. Elle essaya de retrouver sa fureur, de se lever et d'affronter le fantôme de son père pour lui demander des réponses pour ce qu'elle avait vu dans les souvenirs du lion, mais le vide avait absorbé sa rage. Il ne restait plus que la douleur.

Elle s'écroula, tombant sur le sol à genoux, et l'hologramme de sa mère s'accroupit devant elle, le regard triste.

— Qu'y a-t-il, Allura ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

Allura pressa les mains contre ses yeux, cherchant à calmer une vague de panique. Là où elle était auparavant incapable de ressentir quoi que ce soit, elle en ressentait désormais trop : douleur, confusion, deuil et peur, tous entremêlés dans un torrent de larmes et de mains tremblantes. Et pourquoi ? Parce que son père lui avait menti sur une conversation insignifiante avec Zarkon ? Parce qu'il avait perdu la vie avant de pouvoir s'expliquer ? Ou parce qu'elle ne pouvait plus être certaine qu'il se serait expliqué ou qu'elle aurait aimé la réponse qu'il lui aurait donnée ?

— Pourquoi cette guerre a éclaté ? demanda Allura, fixant l'aura bleutée qui dansait sur le sol sous l'hologramme de sa mère.

— C'est Zarkon qui en est à l'origine, répondit la voix de Keturah.

La luminosité changea et Allura sut que les fantômes de ses autres amis l'avaient rejointe. Ils auraient dû être confinés à la rangée d'ordinateurs sous la passerelle, mais elle avait levé leur interdiction de s'activer dans les zones publiques du vaisseau.

Allura se força à lever les yeux, même si un nouveau couteau se plongea dans son cœur en découvrant les visages de tant d'amis perdus pas seulement sa mère et Keturah, mais aussi Rukka et Sa. Ils formaient un cercle autour d'elle, moroses. Alfor se tenait toujours sur le côté, aussi inexpressif qu'une sentinelle galra.

— Mais pourquoi ? voulut savoir Allura. Zarkon était l'un des nôtres. Pourquoi nous attaquer ? Pourquoi se retourner contre nous ?

— Sans raison, dit Sa, la voix serrée. Il a juste décidé que la vie de paladin ne lui suffisait plus.

— Il voulait du pouvoir, dit Rukka.

— Il voulait du contrôle, dit Sa avec tristesse.

Lealle et Keturah restèrent silencieuses, le regard légèrement éteint. Leurs profils mémoriels ne contenaient que peu d'informations sur la guerre, puisqu'elles n'avaient pas eu l'occasion de les mettre à jour avant de mourir.

Allura se concentra donc sur Rukka.

— Ce n'est pas que ça. Père s'est disputé avec Zarkon, avant qu'il ne se retourne contre nous. Il ne nous a pas tout dit. On ne connaît pas tous les détails. Il–

Allura vacilla, la gorge serrée par une force inconnue.

Keturah fronça les sourcils.

— Tu penses que cette guerre a éclaté à cause d'Alfor ?

— Non, s'exclama Allura, avant d'hésiter. Peut-être. Je ne sais pas. (Elle soupira, s'affaissant). Je cherche seulement des réponses.

Les anciens paladins ne dirent rien, ce qui ne la surprit pas vraiment. Ce n'était pas ici qu'elle trouverait des réponses. Les seuls qui savaient ce qui s'était passé entre Zarkon et Alfor dix mille ans plus tôt étaient le lion noir, si traumatisé par la trahison de son paladin qu'Allura ne voulait pas le forcer à replonger dans ces souvenirs, et Zarkon en personne.

Toutes ces questions pesaient sur ses épaules, lui serraient la poitrine à tel point qu'elle avait l'impression de ne plus pouvoir respirer.

Ce n'était pas juste. Ils s'étaient battus si longtemps, avaient tant sacrifié. La dernière génération de paladins avait perdu la vie pour que l'univers ait l'occasion de se défendre de la tyrannie de Zarkon et cette nouvelle génération était prête à en faire de même. Ils étaient surpassés et en infériorité numérique, cherchant désespérément à gagner du temps, des alliés et des connaissances, mais ils refusaient de laisser tomber.

Et son père avait choisi d'effacer son profil, dérobant des informations qui auraient pu permettre à Allura de faire une avancée dans ce combat impossible.

Pourquoi ?

Allura leva les yeux vers l'hologramme de son père, une haine profonde et viscérale lui dévorant la cage thoracique. Elle essaya de se rappeler tout ce qu'elle aimait chez son père, mais seuls les secrets qu'il avait emportés dans sa tombe restaient dans son esprit.

Elle ne voulait pas le détester.

Au bout d'un moment, Allura s'efforça de se redresser, ignorant la main tendue de Lealle, ignorant le regard vif de Keturah.

— Ordinateur, désactive l'interface holographique.

Les cinq hologrammes frémirent soudain, puis disparurent dans un éclat de lumière tandis qu'Allura se dirigeait vers la console de commande. Elle ouvrit une fenêtre et fouilla dans les archives, son cœur à l'agonie en retrouvant les adieux de Meri.

Elle ne savait pas pourquoi elle avait soudainement besoin de les voir elle les avait déjà visionnés une fois à son premier réveil, avant de faire de son mieux pour ne pas y penser. Pour ne pas penser à elle.

Mais elle avait besoin de voir le visage de Meri. D'entendre sa voix. Elle ne connaissait plus son père et les profils mémoriels des paladins n'étaient qu'un écho imparfait de leur vie. Mais l'enregistrement de Meri était réel, c'était vraiment elle et Allura avait besoin de quelque chose de tangible, quelque chose qui n'était pas qu'une imitation creuse des personnes qu'elle aimait autrefois.

— Salut Allura, dit Meri au début du message.

Elle se tenait seule face au même panel de contrôle, la passerelle vide visible derrière elle. Ses courts cheveux rouges étaient plats et gras, ses yeux brillaient de larmes contenues, mais elle parvint à sourire.

— Si tu vois ceci, c'est que je suis sûrement morte.

Meri ne put aller plus loin sans éclater en sanglots, son visage se déformant sous le chagrin, les larmes dévalant ses joues. Les yeux d'Allura se brouillèrent également, mais elle ravala ses larmes, observant attentivement chaque détail à l'écran, tout ce qu'elle aurait pu manquer la première fois qu'elle avait regardé l'enregistrement. Elle avisa l'entaille à l'épaule de l'armure de paladin de Meri, qui avait été réparée automatiquement bien avant que Lance n'en hérite. Elle remarqua un bleu sur la pommette de Meri et se demanda d'où il venait.

— Je suis désolée, murmura Meri. Quiznak, Allura, je suis tellement désolée. Je ne veux pas te quitter, mais… il le faut. Je ne voulais pas l'admettre, mais ton père a raison. On ne peut pas arrêter Zarkon. On est trop brisés.

Avec une grande inspiration, Meri reprit son calme, passant les doigts dans ses cheveux. Le geste laissa des sillons dans sa chevelure et permit à Allura de voir le tremblement de ses mains.

— Mais je suis sûre que Coran pourra tout t'expliquer. Ce n'est pas le but de cet enregistrement.

» Je voulais te dire au revoir, Allura. J'aurais voulu qu'on puisse se dire adieu en face, mais l'univers ne nous en laissera pas l'occasion.

L'univers ? Allura fit un son dédaigneux. Non. Non, c'était Alfor qui avait fait en sorte qu'elle ne puisse pas dire au revoir à sa famille. Il l'avait mise en stase. C'était lui qui lui avait arraché le choix des mains.

Allura ferma les yeux, se forçant à ravaler sa colère en écoutant Meri reprendre. Elle laissa sa voix la submerger, douce comme du miel et aussi chaleureuse qu'un baiser. Altéa, qu'est-ce que Meri lui manquait.

— Alors… au revoir, Allura. Sois forte. S'il y a bien quelqu'un qui peut former une nouvelle génération de paladins et botter le cul de Zarkon, c'est toi. Je sais que tu souffriras et je sais que tu te demanderas sûrement si tu es vraiment à la hauteur, mais… Si ça peut t'aider, souviens-toi que j'ai toujours eu foi en toi.

Un silence s'installa une poignée de secondes et Allura se recouvrit le visage. Elle savait que Meri sanglotait désormais, son corps secoué par la force de son chagrin, et Allura ne pouvait pas se forcer à la regarder.

— Alfor a dit– (Meri vacilla, prit un souffle tremblant, puis réessaya.) Alfor a dit que les lions pourraient choisir de nouveaux paladins rapidement. Il a dit que c'était peut-être temporaire. Dans cinquante ou cent ans, tu mettras peut-être les pieds sur la planète que je vais bientôt rejoindre.

Meri marqua une pause et Allura la vit sourire dans son esprit, un sourire lumineux et plein d'espoir malgré la détresse de son regard doré.

— Cent ans, c'est presque rien. Ça voudra juste dire que je serai enfin plus âgée que toi. Comme ça, ce sera à mon tour de te donner des ordres.

Allura laissa échapper un petit bruit, à mi-chemin entre un rire et un sanglot.

— Je t'attendrai, Allura, dit Meri d'une voix douce. Peu importe le temps que ça prendra, je t'attendrai.

L'enregistrement prit fin et Allura ne fit aucun geste pour fermer la fenêtre. Le visage baigné de larmes de Meri lui faisait face, un petit sourire jouant sur ses lèvres. Allura appuya les coudes sur la console de commande, les mains plaquées contre sa bouche, des larmes coulant le long de ses joues.

La porte de la passerelle s'ouvrit. Allura en eut conscience, mais elle n'avait pas la force de bouger d'un cil, même pour dissimuler ce qu'elle faisait là. Des pas s'approchèrent et elle se sentit se crisper.

— Tu sais, je me disais bien que je te trouverai ici, fit Lance en s'appuyant sur la console à côté d'elle.

Il ne la regarda pas, jetant un bref coup d'œil à Meri avant de se tourner vers les étoiles visibles à l'extérieur.

— Surtout quand Pidge m'a dit que t'es pas allée voir Black.

Allura renifla, essuyant ses larmes sans conviction.

— Tu voulais quelque chose ?

Lance marqua une pause, puis sortit de sa poche deux petits tubes en verre qu'il posa sur la console.

— Ouais. J'ai besoin de quelqu'un qui comprend l'importance d'une bonne séance de chouchoutage.

Allura regarda les tubes. C'était du vernis. Du vernis qui lui appartenait, si elle ne se trompait pas. Meri lui avait acheté le brillant rose pour son anniversaire. Le cœur serré, Allura leva les yeux vers Lance.

Il semblait hésitant, mais il appuya son épaule contre la sienne avec un sourire prudent.

— Sans pression, bien sûr, mais j'ai réussi à convaincre Pidge et Keith de participer à une séance de manucure. Ils n'ont pas voulu me promettre d'essayer des soins du visage, mais Hunk et moi, on est partants au moins. Je me suis dit… que tu apprécierais peut-être un petit remontant.

— Je ne sais pas, Lance.

Lance haussa les épaules.

— J'ai dit sans pression, mais tu sais… Tía Lena répète toujours que le bonheur est un programme en trois étapes : fais-toi belle, fais le bien autour de toi et entoure-toi de bonnes choses.

Allura fronça les sourcils, lui jetant un coup d'œil, et le frémissement de ses lèvres montrait qu'il attendait l'occasion d'élaborer.

— Prends soin de toi, habille-toi, tout le tralala, expliqua-t-il en levant un doigt. Fais-toi te sentir chou, ou belle, ou puissante. Donne-toi confiance en toi. (Il leva un autre doigt.) Sois une bonne personne et aide les gens autour de toi. (Il leva un troisième doigt en lui souriant à nouveau.) Et entoure-toi de personnes qui tiennent à toi.

Il baissa les mains en haussant les épaules.

— Bon, tu es déjà magnifique, cool et en charge d'un mouvement intergalactique contre les forces du mal, alors ça te fait déjà deux étapes de remplies, mais un peu de compagnie fait jamais de mal à personne. Quand tu voudras.

Il se redressa, reprenant le vernis et faisant signe de le remettre dans sa poche, mais Allura lui prit la main pour l'arrêter.

Il la regarda, dissimulant son espoir derrière un sourire.

Allura inspira, puis sécha ses larmes.

— Je pense que cette Tía Lena est une femme pleine de sagesse, dit-elle.

Lance sourit, l'attira dans une étreinte, puis la guida en dehors de la pièce en direction de la salle commune. Il avait raison, après tout. Allura avait besoin de sa famille aujourd'hui.


Note de la traductrice :

1. C'est la version américaine du jeu de la voiture, vous savez, celui où on compte le nombre de voitures croisées d'une certaine couleur et celui qui en a le plus a gagné. Bah là, dès que tu vois une Coccinelle (la voiture, pas l'insecte), tu l'annonces et tu frappes quelqu'un (généralement ton frère ou ta sœur). Un jeu très instructif, je sais.