Dans le chapitre précédent : Suite au combat contre les paladins noirs, Voltron a enfin l'occasion de se reposer. Allura est sortie de stase et, après une confrontation avec l'IA de son père, s'est jointe au reste de l'équipe pour se détendre. Matt, pendant ce temps, travaille sans relâche sur la nouvelle prothèse de Shiro, espérant la terminer avant le réveil de ce dernier.

Avertissement : mort d'un personnage très secondaire. Arrêtez de lire à « Ils atteignirent le hangar » et passez directement à « Les lasers volaient toujours » s'il le faut.


Chapitre 24

Avant la tempête

Notes de recherche du Projet Robeast

Entrée –

Date –

Notes de Pidge : J'ai un peu délaissé ces notes de recherche. Je sais. Mis à part pour chercher des références à l'override, c'est quand la dernière fois que j'ai bossé ma traduction ?

Je saurais pas vous dire.

Je suppose qu'il me fallait quelques jours pour bien intégrer le fait que Shiro et Allura sont de retour et éviter de penser aux autres prisonniers d'Haggar.


Se réveiller d'un sommeil cryogénique se rapprochait bien trop de la sensation d'émerger du brouillard symbolisant le contrôle d'Haggar. Shiro reprit possession de son corps trop rapidement, incapable de dire si le froid qu'il ressentait provenait de la capsule ou de l'override, les paupières serrées. S'il avait tué quelqu'un d'autre, il ne voulait pas le savoir. Il ne voulait pas y faire face.

Il tituba, tendant le bras droit pour se rattraper à… la vitre de la capsule ? La console du lion noir ? Au mur de sa cellule ? Il ne savait pas où il était, mais en tout cas, il ne trouva que du vide. Il tomba, battant des mains à la recherche de quoi se raccrocher.

Quelqu'un le rattrapa, des bras s'enroulant autour de son torse.

— Je suis là, Shiro, dit Allura. Du calme.

Les questions déferlaient dans son esprit : où était-il ? Que s'était-il passé ? Les autres étaient-ils là ? Mais il n'avait toujours pas retrouvé l'équilibre et il chercha à s'appuyer sur les bras d'Allura. Sa main gauche trouva son épaule, mais sa droite– sa droite–

Shiro ouvrit les yeux et observa longuement le vide qu'il trouva. Son bras n'était plus là. La prothèse était partie, avec quelques centimètres de plus que ce qu'il avait perdu la première fois. Il n'en ressentit aucune horreur. Aucune peine, ni douleur, ni inquiétude. Il se contenta… de fixer.

La capsule de soin s'enfonça dans le sol derrière lui avec un sifflement, ce qui lui confirma que oui, il était bien de retour au château-vaisseau. Ses yeux lui piquèrent, mais il cligna furieusement des paupières, s'efforçant de se tenir debout. Les autres… Pidge, Hunk et Lance. Shay. Même Keith. Il ne pouvait pas s'effondrer devant eux. Il devait tenir le coup. Il devait se montrer fort. Il devait–

Shiro leva la tête, se préparant à affronter ce qui l'attendait, que ce soit la peur, la pitié ou les larmes, mais il n'y avait que lui et Allura dans la pièce.

— Où… ? (Shiro grimaça, s'humidifiant les lèvres, toutes sèches et craquelées.) Où sont les autres ?

— À la passerelle, dit Allura. Anamuri venait aux nouvelles, je crois.

Marquant une pause, Allura aida Shiro à se redresser, mais ne s'éloigna pas de lui. Elle garda la tête basse, concentrée sur quelque chose au flanc de Shiro. Un poids soudain le quitta et il regarda le plastron galra qu'Allura venait de jeter de l'autre côté de la pièce. Elle reprit la parole tout en le dénudant lentement du reste de l'armure :

— Ils croient tous que tu te réveilleras dans trois heures, sinon ils seraient tous là à se jeter sur toi.

Shiro fronça les sourcils, essayant de rassembler ses esprits. Ses pensées étaient voilées par un écran de fumée, des images de lasers et d'Arus à feu et à sang, ce qui rendait sa concentration difficile.

— Trois heures ? Je me suis réveillé plus tôt que prévu ?

— Non, dit Allura d'un ton traînant. J'ai modifié les informations de ta capsule.

Pourquoi ?

Allura s'était accroupie pour retirer l'armure qui recouvrait ses jambes, mais elle se releva pour le dévisager. Elle savait. (Bien sûr qu'elle savait. Elle faisait partie de lui, tout comme son lion. Elle lisait en lui comme Akira l'avait toujours fait, savait ce qu'il refusait de dire, comprenait ce qu'il ne savait pas formuler.)

Elle savait ce qu'Haggar lui avait fait, à quel point ça l'avait secoué. Et elle savait, sans qu'il n'ait besoin de dire un mot, qu'il ne pouvait pas laisser les autres paladins le voir dans cet état.

Le souffle de Shiro se coinça dans sa gorge. Le poids des derniers événements se rassembla sur son cœur, trop grand et trop immédiat pour le retenir. Et ce n'était pas que cet incident, c'était vraiment tout. Sa capture sur Kerberos. La perte de Sam. L'Arène. La blessure infligée à Matt. Le jeune altéen. La perte de son bras. La perte de contrôle. Son entrée dans l'armée galra. Puis enfin, sa libération et les mois passés à patauger dans les cauchemars qui le prenaient à la gorge et assombrissaient ses pensées. Il avait fait tant et tant d'efforts pour mettre son passé derrière lui. Pour guérir. Il voulait être la personne dont son équipe avait besoin.

Mais Haggar était arrivée, l'avait repris et tout ce qu'il avait accompli pour se rebâtir s'était brisé, le laissant à nouveau au milieu des décombres de sa vie avant la guerre. Il était de retour chez lui, mais il ne savait pas comment il était censé se reprendre cette fois-ci.

Les larmes se mirent à couler, inarrêtables. Allura l'enlaça et Shiro s'accrocha à elle, hoquetant alors qu'un an et demi de souffrance s'échappait de lui.

— Tout va bien, Shiro, murmura Allura d'une voix tremblante, mouillant le tissu de son justaucorps là où elle avait enfoui son visage dans le creux de son épaule. Tout va bien. On n'est que tous les deux.

Shiro voulait la remercier, mais il avait déjà assez de mal à respirer sans même essayer de faire preuve de cohérence. Les fissures qui le parcouraient, des fissures qu'il avait essayé de plâtrer, qui empiraient de jour en jour alors qu'il mettait ses problèmes de côté pour aider les autres, se mirent à courir sur son cœur et traversèrent son corps tout entier. Des pans de lui s'effondrèrent. Il s'était mis de lui-même dans la position de chef, calme et réfléchi. Il avait projeté une image de force, prétendu qu'il savait ce qu'il faisait, parce que c'était ce que les autres attendaient de lui.

Il n'en était pas capable pour le moment. Il ne le pouvait pas.

Shiro ne savait pas combien de temps ils restèrent ainsi, à pleurer des larmes qui auraient dû couler depuis longtemps. Pour la première fois depuis Kerberos, Shiro laissa l'énormité de ce qui lui était arrivé le submerger et il s'accrocha à Allura pour empêcher les vagues violentes de l'engloutir.

Je ne suis pas celui qu'ils pensent. Je ne suis pas si fort.

Juste pour cet instant, il se permit d'être faible.

Les larmes finirent par se tarir, le laissant épuisé. Il se sentait vidé, les jambes tremblant comme s'il venait de courir le marathon, peinant à retrouver son souffle.

— J'ai dormi combien de temps ? demanda-t-il, la voix éraillée.

La voix d'Allura n'était pas mieux, sa fatigue perçant à travers. Elle avait souffert autant que lui, d'une manière différente.

— Quatre jours, dit-elle. On s'est demandé si on ne devait pas te réveiller hier, mais ta quintessence était encore un peu basse.

— Tu t'es dit que je n'allais pas dire non à une autre bonne nuit de sommeil, hein ? fit-il avec ironie, ce qui lui tira un petit rire.

— Honnêtement, je voulais juste te laisser l'occasion de sortir de là sans te faire aussitôt assaillir par un essaim de hrimfleurs.

Un sourire étira les lèvres de Shiro et il recula un peu, observant le visage strié de larmes d'Allura. Elle semblait fatiguée, mais c'était bien mieux que son air sombre et angoissé dans la prison d'Haggar.

— Eh bien, je t'en remercie.

Sa suffisance était à peine masquée, mais Shiro devait bien admettre qu'elle avait eu raison. Aussi épuisé et abattu qu'il se sentait, il savait qu'il avait eu grand besoin de ça. La pression bouillonnait depuis bien trop de temps ; il n'aurait pas tenu longtemps avant de s'effondrer. Il valait mieux le faire là, avec Allura pour seule témoin.

— Ça ne va pas plaire à Matt que je sois la première à te voir, dit Allura, souriant quand Shiro se figea complètement.

Matt.

Matt était–

— Il est vivant ?

Allura rit, essuyant ses larmes.

— Il est vivant. Il va bien, Shiro. Il– (Elle s'interrompit, fermant les yeux avec tristesse.) Il va bien, mais… Shiro, il faut que je te dise quelque chose et tu dois me promettre d'écouter jusqu'au bout avant d'imaginer le pire.

Le pouls de Shiro s'accéléra, mais il hocha la tête. Matt était en vie. Tant qu'il se raccrochait à ce fait, il pouvait affronter le reste.

— Promis.

— Haggar… a fait en sorte que ton bras puisse projeter de la quintessence. Elle s'en est servi contre Matt, ce qui a entraîné une poussée incontrôlable de ses cristaux. Il va bien, Shiro. Grâce à Shay, il ne souffre d'aucune lésion interne majeure et les autres ont modifié une capsule pour absorber l'excès de quintessence et réduire la taille des cristaux. Mais il… il a des cicatrices. Des cicatrices cristallines sur sa peau et dans l'iris de son œil. Shay l'a examiné et elle est certaine qu'elles n'auront aucun effet négatif, mais elles sont permanentes.

Shiro ferma les yeux, expirant.

— Ok, dit-il, essayant de s'y résoudre. (Des cicatrices cristallines. Qu'est-ce que ça voulait dire ?) Ok. Il va bien ?

— Oui, dit Allura.

— Et Keith ?

— Lui aussi, dit Allura. Ils vont tous bien.

Les larmes qu'il venait de chasser revinrent, s'échappant de lui alors qu'un tourbillon d'émotions s'élevait dans sa poitrine. Il choisit de se concentrer sur la bonne santé de ses amis plutôt que sur le reste. Cette nouvelle résonnait dans ses entrailles, lui redonnant des forces, et il se tourna vers la porte.

— Tu as dit qu'ils sont à la passerelle ?

Il se mit en mouvement sans attendre de réponse, frottant les larmes qui avaient laissé des traces sèches le long de ses joues. Maintenant que le flot d'émotions s'était calmé, il se retrouvait à vouloir absolument voir ses amis. À constater de lui-même qu'ils allaient bien. À mettre les choses au clair et se racheter pour ce qu'il avait fait, avant de pouvoir s'ancrer dans le moment présent.

Allura le suivit, lui racontant ce qui s'était passé pendant son sommeil, de la tentative des autres de le récupérer à la bataille sur Arus quatre jours plus tôt (quatre jours qui, à l'entendre, constituaient leur première vraie pause depuis très longtemps).

— On fait encore profil bas, expliqua Allura. Et je ne compte aller nulle part avant au moins deux ou trois jours. On en a beaucoup fait ces derniers temps. Beaucoup trop fait.

Shiro était d'accord avec elle. Les jeunes avaient le droit de se reposer après tout ce qu'ils avaient traversé. Et… ouais, Shiro devait bien admettre qu'il aimerait bien prendre un peu de recul. Il n'avait pas envie de revoir de druides de sitôt.

Il s'arrêta juste à l'entrée de la passerelle, le cœur serré, des craintes informulées survolant son esprit. Après tout ce que Shiro avait fait sous le contrôle d'Haggar, pourraient-ils vraiment lui pardonner ?

Shiro ouvrit la porte avant de pouvoir y réfléchir à deux fois. Allura lui avait dit qu'ils avaient tous hâte de le voir. Il lui faisait confiance.

Les paladins étaient disposés autour de l'affichage holographique central, presque tous tournés vers Anamuri qui se trouvait à l'écran. Ils portaient tous des vêtements confortables et certains semblaient avoir trouvé de nouveaux habits. Lance s'était peut-être remis à coudre. Pidge s'était installé·e sur la console près de son frère, battant les jambes dans le vide, et Hunk et Shay plaisantaient doucement à l'arrière du groupe.

L'oreille de Keith se tourna vers la porte quand elle s'ouvrit, ses yeux suivant la seconde d'après. Quand il avisa Shiro, il se figea, ouvrant la bouche. Shiro lui offrit un sourire penaud et ce fut tout ce qu'il fallut pour mettre Keith en mouvement, bousculant Lance et Coran.

Shiro !

— Salut, Ke– ouch.

Shiro heurta Allura quand Keith le percuta, enroulant ses bras autour de lui et pressant son visage contre son torse. Keith tremblait et Shiro alla automatiquement lui frotter le dos. Mais il avait oublié qu'il n'avait plus de main droite et avant qu'il ne puisse corriger son geste, Keith se recula, dévisageant Shiro, les yeux humides.

— Tu vas bien, murmura-t-il.

Shiro sentit les larmes monter.

— Bon sang, marmonna-t-il en ébouriffant les cheveux de Keith. Je pensais avoir assez pleuré pour la journée.

Mais oui bien sûr. Alors que Keith se dégageait de sa main, un sourire aux lèvres, Shiro entendit des cris venant de derrière lui et un tonnerre de pas qui s'approchaient, l'avertissant de peu avant que Pidge, puis Hunk et Lance ne lui foncent dessus. Shay rejoignit Allura à l'arrière, ses grandes mains l'aidant à garder l'équilibre, ce qui était une bonne initiative puisque Coran se jeta littéralement dans la mêlée.

Les yeux de Shiro étaient plus qu'embués, mais même à moitié aveugle, il savait que c'était Ryner qui avait posé sa main sur son bras droit, juste au-dessus de la nouvelle cicatrice qui y mettait fin. Le cœur de Shiro se serra, mais Ryner ne montra aucun dégoût.

— C'est quoi ce délire, Allura ? s'exclama Lance, dérangeant leur assemblement en gigotant pour fusiller la princesse du regard. Tu nous as dit que ça prendrait encore quelques heures !

— Oups, fit Allura d'un ton rieur. J'ai dû mal m'exprimer.

Shiro rit dans l'épaule de quelqu'un. Sûrement celle de Hunk, à moins que Pidge ait grandi de quelques centimètres depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Lance sembla oublier sa colère, pressant le visage de Shiro entre ses mains et le regardant droit dans les yeux.

— J'ai combien de doigts, là ?

Shiro haussa un sourcil, clignant quelques fois des paupières pour y voir plus clair.

— Ok, euh, je ne sais pas pourquoi tu me poses la question et tes deux mains sont sur mon visage, alors… je ne sais pas vraiment ce que tu attends de moi, là.

Lance sourit, puis balança ses bras autour du cou de Shiro, le tirant en avant jusqu'à ce qu'il percute Coran.

Pidge plissa le nez et lui donna un coup de coude.

— T'es pas censé lui donner une commotion cérébrale, Lance, dit-iel, et Lance lui tira la langue.

— Ignore-les, dit Hunk, profitant de la distraction pour raffermir son étreinte sur Shiro. Ils sont juste contents de te voir.

— C'est réciproque, dit Shiro en cherchant doucement à s'extirper du câlin. (Il se sentait un peu à l'étroit entouré de tant de personnes qui frôlaient son bras amputé.) Allura a dit…

Shiro se tut en apercevant Matt, qui s'était arrêté à quelques pas d'eux, les mains serrées sur le col de son sweat. Le cœur de Shiro s'arrêta en découvrant les cicatrices iridescentes qui parcouraient son visage et son œil d'une nuance de bleu glacial surprenante. C'était un changement si drastique que Shiro ne remarqua pas tout de suite ses larmes et ce ne devait pas être les mêmes larmes de joie que celles qui s'écoulaient des yeux des autres.

— Matt… commença Shiro. Je suis–

— Je suis vraiment désolé, dit Matt, lui ôtant les mots de la bouche. (Il se couvrit le visage, les mains tremblantes.) Je suis vraiment, vraiment désolé, Shiro.

— Tu– quoi ?

Shiro jeta un œil autour de lui, espérant que quelqu'un lui fournisse des explications, mais les autres s'étaient tous reculés, le visage neutre. Shiro se tourna vers Matt.

— Pourquoi tu t'excuses ?

Matt ouvrit la bouche, hésita, puis se força à baisser les mains. Ses yeux vairons se posèrent sur le bras de Shiro.

— C'est moi qui ai– Ton bras–

Oh, c'est vrai. Allura lui avait dit que c'était Matt qui avait coupé son bras, Shiro s'en souvenait à présent. Cela ne lui avait pas paru très important sur le coup. Shiro s'approcha de Matt avec un sourire.

— Tu n'as pas à t'excuser pour ça, dit-il. Au contraire, je devrais te remercier.

— Me remercier ?

Matt leva les yeux, l'expression peinée et Shiro reconnut enfin cet air de culpabilité. Il devait faire la même tête la première fois qu'il avait vu la cicatrice à la jambe de Matt. L'incertitude dansa dans son regard un long moment alors que Shiro lui tendait la main, retenant son souffle.

C'était comme si un levier s'activa dans l'esprit de Matt. Il serra la mâchoire et son regard, plus sûr et moins coupable, rencontra celui de Shiro. Il lui prit la main et s'avança pour l'embrasser. C'était un baiser plein de désespoir et de souffrance, mais Shiro s'y laissa emporter, sentant Matt en faire de même. Il voulait l'attirer contre lui, mais leurs mains étaient toujours liées devant eux.

Matt sembla lire dans ses pensées ou avoir le même besoin de se rapprocher, car il passa sa main libre dans la nuque de Shiro et l'attira encore plus près.

Puis il se recula et enfouit son visage dans le creux de son cou, ses mains parcourant le dos de Shiro. Ce dernier le tint contre lui, inspirant son odeur et expirant les vestiges de sa peur.

Ils finirent par se séparer, bien qu'à contrecœur. Shiro remarqua alors une nouvelle figure qui se cachait derrière Coran. Une figure altéenne.

Shiro cligna des yeux, puis manqua de s'effondrer en réalisant qu'il reconnaissait ce visage. C'était le jeune garçon qu'ils avaient jeté dans l'Arène, celui que Shiro avait refusé de combattre. Celui qu'il avait sauvé du Balméran mutant, perdant son bras dans la bataille, avant d'apprendre que Zarkon avait ordonné l'exécution de l'enfant juste après.

— Comment ? souffla-t-il.

Heureux comme tout, Coran posa une main sur la tête du garçon, le poussant à se montrer.

— Voici Wyn. Wyn, je te présente Shiro.

Wyn sourit timidement, Shiro continuant de le fixer. Ce n'était pas… Ça ne pouvait pas être…

Keith alla se placer à ses côtés, les bras croisés, essayant de réprimer son sourire.

— Il s'avère qu'ils mentaient quand ils disaient qu'ils allaient l'exécuter. Lance l'a sauvé du vaisseau d'Haggar le jour où on t'a perdu.

Shiro n'allait pas se remettre à pleurer. Non. Mais purée, quand Wyn s'éloigna enfin de Coran pour le regarder, il eut du mal à se retenir. Wyn. Shiro ferma les yeux, marquant ce nom au fer rouge dans son esprit. C'était au moins une bonne chose qui ressortait de son temps passé entre les griffes de Zarkon. Wyn était en vie. Shiro lui avait permis de survivre. Il pouvait en être fier.


Nous sommes rentrés à la maison.

L'accueil de Black enveloppa son esprit d'affection, de soulagement et de gratitude, ce qui remplit Shiro d'énergie dès qu'il mit les pieds dans son hangar. La voix du lion noir était si forte que Shiro était sûr que les autres l'avaient entendue, mais ils ne semblèrent rien noter de différent. Ni Matt, qui ne lui avait pas lâché le bras depuis qu'ils avaient quitté la passerelle, ni Pidge et Hunk qui avaient pris les devants du groupe, survoltés par ce que Matt voulait lui montrer.

Seule Allura semblait avoir entendu quelque chose et elle sourit innocemment quand Shiro tourna un regard interrogateur dans sa direction.

— Je crois que tu as manqué à quelqu'un, murmura-t-elle.

Matt jeta un œil à Shiro et Allura, puis à Black. Il sourit.

— Ouais, elle t'adore vraiment. (Les yeux de Matt brillèrent face à l'expression confuse de Shiro.) Quoi ? Black et moi, on a passé beaucoup de temps ensemble ces derniers jours.

Shiro haussa fortement les sourcils.

— Oh, vraiment ? Tu comptes prendre ma place de paladin noir, maintenant ?

Matt sembla horrifié.

— Sûrement pas.

— Si on y réfléchit, dit Lance en arrivant derrière Matt avec un grand sourire. Ça ferait de Shiro un paladin rouge ?

Il eut un frémissement exagéré et Matt fit exprès de s'arrêter devant lui pour qu'il le percute de plein fouet.

— Aïe. Hé !

Matt garda les yeux rivés devant lui, souriant narquoisement, et il coula un regard en biais à Shiro.

— Et puis, si y en a bien un qui pourrait devenir paladin noir suppléant, c'est Lance.

Lance rougit brusquement, ce qui ne fit que piquer la curiosité de Shiro. Allura avait bien mentionné que c'était le plan de Lance qui les avait sauvés, mais elle n'était pas entrée dans les détails. Shiro semblait avoir manqué beaucoup de choses dans son sommeil.

— Oui, Matt a raison, ajouta Keith, et Lance eut l'air de vouloir que le sol s'ouvre et l'engloutisse tout entier. Lance s'est vraiment affirmé en votre absence.

Voilà une histoire qui intéressait fortement Shiro. Mais ça allait devoir attendre. Pidge et Hunk avaient émergé de l'ombre des pattes avant du lion noir, tenant quelque chose dans leur dos. Côte à côte, un grand sourire aux lèvres, ils s'arrêtèrent devant Shiro. Matt se sépara de lui pour les rejoindre. Il avait l'air nerveux. Pourquoi ?

— Ok, dit Matt en levant les mains. N'oublie pas que c'est pas encore terminé. On peut encore changer des trucs ou en ajouter, voire tout recommencer si tu préfères.

Pidge leva les yeux au ciel dans le dos de Matt, puis (sans la moindre subtilité) lui donna un coup de coude dans les côtes. Il se plia sur lui-même avec un rire que Shiro reconnut comme gêné. Ses joues avaient pris cette teinte rose inégale qu'il arborait quand il voulait qu'on arrête de le regarder.

Shiro fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que c'est ?

Matt leva un doigt, resta la bouche ouverte, puis indiqua à Hunk et Pidge de s'avancer, enfouissant son visage entre ses mains. Les deux autres sourirent, se séparant pour soulever…

Un bras.

Le souffle de Shiro se coinça dans sa gorge. C'était une nouvelle prothèse, avec un design différent de celle qu'il avait perdue. La douille était plus haute, pour commencer, montant presque jusqu'à l'épaule. Des plaques noires épurées recouvraient l'avant-bras et le biceps, et les mécanismes internes argentés étaient visibles au niveau de la main et du coude. Des touches dorées marquaient les phalanges et les ailes de Voltron étaient dessinées en rouge à l'épaule. La douce lueur bleutée de la quintessence s'échappait des articulations.

— Tout le monde a contribué, dit Matt en jouant avec ses manches. Pidge s'est occupé·e de la programmation, Ryner et Shay de l'interface, Coran a ajusté la taille – la capsule a scanné tes proportions, donc ça doit être bien confortable. Hunk a aidé dans sa construction et Lance l'a repeint. Keith et Allura ont fait le plus gros du design et–

— Et on ne sait comment, Matt a réussi à faire plus de quatre-vingt-cinq pourcents du travail, dit Hunk.

Matt rougit.

— C'est faux. (Il rentra la tête dans les épaules quand tout le monde se tourna pour le regarder d'un air incrédule et exaspéré.) On va dire, la moitié. Et Black m'a bien aidé.

— Black ? répéta Shiro, levant les yeux vers le lion.

Elle ronronna, mais ne lui offrit aucune explication.

Matt hocha la tête, se mordant les lèvres.

— Eh bien… On galérait vraiment à comprendre comment fonctionnait le tas de merde d'Haggar, tu vois ? Je ne pense pas qu'on aurait réussi à te donner quelque chose qui réponde aussi bien ou qui ait la même dextérité. Surtout en partant de bouts de ferraille et de morceaux de sentinelles. Donc… (Il haussa les épaules, tapotant le menton de Black.) Elle nous a fait don du noyau.

Shiro regarda à nouveau la prothèse, bouche bée, submergé par le ronronnement satisfait de Black au fond de lui.

— Elle… ?

Il tendit prudemment la main pour la poser sur la coque noire. Un profond sentiment de paix et de sécurité l'envahit, similaire à ce qu'il sentait provenir de la présence de Black dans son esprit, mais cent fois plus fort.

Il cligna furieusement des yeux, s'éclaircissant la gorge à deux reprises avant de retrouver sa voix.

— C'est incroyable, murmura-t-il. Merci.

Matt sembla embarrassé par la gratitude de Shiro et s'empressa de lui expliquer comment fonctionnait le bras, qui n'était rien qu'un bras, lui assura-t-il. Ce n'était pas une arme, cette fois-ci, à moins que Shiro souhaite qu'ils tentent de le doter de capacités offensives.

— On s'est dit que tu avais assez servi d'arme pour le restant de ta vie, expliqua Matt, visiblement inconscient de l'avalanche d'émotions qui menaçait de faire tomber Shiro à genoux.

Keith le remarqua et posa la main sur son épaule.

— Ce n'est vraiment qu'un bras, lui murmura-t-il tandis que Matt se lançait dans les détails de l'interface psychique, tellement similaire à la connexion que Shiro partageait avec Black que, quand il fit signe de recouvrir la main de Keith de la sienne, la prothèse dans les bras de Hunk tressauta.

Keith sourit en se tournant vers Shiro, ignorant les cris excités qui s'élevèrent.

— Aucune attache. Aucun programme secret. On n'est pas comme Haggar, Shiro. On veut juste que tu sois heureux.

Shiro lui rendit son sourire avec ferveur, au bord des larmes.

— Je sais, dit-il. Merci.

Shiro eut un petit coup de panique quand Matt lui demanda s'il voulait tester son bras. L'espace d'un instant, il se retrouva sous les instruments des druides, attaché à une table alors que sa chair était découpée et qu'un corps étranger était attaché à son moignon.

Puis Matt leva le harnais, un élastique fait de quelque chose de semblable à du nylon, accroché à la prothèse pour entourer son bras gauche. Les boucles étaient retenues par une bague d'un vert vif installée dans son dos, près de la nuque. Matt dut l'aider à le mettre en place pour cette fois, guidant le moignon de Shiro dans la douille et ajustant les sangles pour qu'elles ne le gênent pas, mais avec un peu d'entraînement, Shiro serait capable de le faire lui-même.

Il resta figé sur place, pliant les doigts d'une main qui lui paraissait déjà plus naturelle que l'abomination d'Haggar, malgré le (ou peut-être grâce au) fait qu'elle n'était pas greffée à son corps par une opération chirurgicale.

Matt était derrière lui, les bras autour de sa taille, Keith ne semblait pas vouloir le quitter d'une semelle et Lance le noyait de compliments sur son allure sous les rires de Shay. Pidge et Hunk continuaient leur discours sur le fonctionnement du bras, sur le jeu de téléphone arabe auquel s'étaient prêtés Black et les autres lions pour les conseiller, sur leur projet d'interfacer le bras avec l'armure de Shiro pour le soulager un peu lors des combats ou autres activités intenses. Et Allura restait un peu en retrait avec Coran, Ryner et Wyn, souriant tous d'un air satisfait en observant la scène.

Matt posa le menton sur l'épaule de Shiro et le regarda avec espoir.

— Alors ? demanda-t-il.

— C'est parfait.


Quelques heures plus tard, une fois que tout le monde se fut rempli l'estomac et après trois ou quatre autres câlins groupés, les paladins s'étaient installés dans la salle commune pour jouer aux cartes. Wyn s'était assis entre Shiro et Lance pour les regarder et conseiller Shiro. C'était la première fois que ce dernier jouait au Château Volant, l'un des jeux préférés d'Allura quand elle était petite, que Wyn avait adopté avec bien plus d'enthousiasme que les autres. Matt n'aimait pas trop ce jeu, mais il s'était assis sur le canapé derrière Shiro pour aider Wyn à lui expliquer les règles.

Coran était assis au bout du canapé, les observant avec Ryner et Shay, un sourire aux lèvres.

— On ne dirait pas qu'il était à la merci d'Haggar il y a quelques jours seulement, dit doucement Ryner alors que Shiro baissait ses cartes pour les montrer à Wyn.

Wyn gigotait sur place, visiblement pris d'un trop plein d'énergie, et l'expression de Shiro s'adoucissait à chaque fois qu'il regardait le jeune garçon.

Coran haussa un sourcil à l'intention de Ryner.

— Tu veux parler de Wyn ? Ou de Shiro ?

— Les deux. L'un comme l'autre.

Ryner tapota du pouce l'écorce de sa dernière expérience botanique. Elle disait que le goût n'y était pas encore, mais elle ne comprenait pas ce qui n'allait pas.

— Honnêtement, je craignais qu'ils soient tous les deux changés de façon permanente par ce qu'ils ont traversé.

— Moi aussi, admit Coran.

Wyn avait passé les deux jours suivant la bataille en retrait et en silence, et même Maka n'avait pas réussi à le tirer de sa coquille. À la fin du deuxième jour, Coran s'était mis à craindre que sa technopathie ait eu un plus gros impact sur lui que quiconque ne l'avait imaginé. Mais il avait fini par se reprendre. Lentement, certes, mais Wyn était un garçon d'une ténacité remarquable.

— Ils ont changé, dit Shay, reposant son menton sur ses genoux. (Elle plissa les yeux dans un sourire quand, avec un cri de triomphe, Allura remporta la victoire à la première manche.) Peut-être pas de manière irrévocable, mais ils ont changé.

Coran émit un son pensif. Shay avait raison, bien sûr. Wyn, Shiro et Allura riaient, souriaient et discutaient avec autant de vie que les autres, mais Coran voyait bien la fragilité de leur humeur. Ils ne faisaient pas semblant d'être heureux, mais ce n'était qu'une couche de glace instable qui recouvrait leurs blessures intérieures. Ces blessures n'étaient pas fraîches. Coran savait dès le début qu'Allura souffrait et il en reconnaissait désormais les signes chez Shiro et Wyn, des signes qui avaient toujours été là, des signes qu'il avait ignorés dans sa hâte de croire que les jeunes qu'il avait pris sous son aile étaient moins meurtris qu'il ne le craignait.

Non, aucun d'entre eux n'avait eu le temps nécessaire pour guérir. Pas encore. Mais ils allaient dans la bonne direction. Coran le vit dans le sourire détendu qu'Allura offrit à Wyn quand il s'étala à ses pieds. Il le vit dans la posture relaxée de Shiro contre les jambes de Matt, écoutant attentivement Pidge qui lui décrivait un jeu que Ryner leur avait tous appris. Il le vit dans le regard de Wyn quand il se tourna vers lui avec un air interrogateur, lui demandant s'il voulait rejoindre la prochaine partie. Coran fit non de la tête.

Oui, ils étaient brisés, mais ils étaient en train de guérir. Tous ensemble. C'était ce qu'on pouvait espérer de mieux.


Shiro posa sa prothèse sur la table de nuit, souriant en sentant la présence de Black s'effacer de son esprit. Il s'était étonnamment très vite habitué à l'avoir tout le temps dans sa tête, même s'il trouvait qu'elle exagérait un peu avec ses encouragements silencieux.

— C'est quoi cette tête ? demanda Matt, amusé, s'asseyant au bord du lit pour retirer doucement l'orthèse de son genou.

Il avait toujours les mêmes symptômes, lui avait-il expliqué : il se sentait faible, était pris de tremblements et parfois envahi par la douleur et l'engourdissement. C'était plus prononcé depuis que les cristaux avaient essayé de l'engloutir complètement. L'exosquelette qu'il avait incorporé à son armure ne lui suffisait plus.

L'orthèse tinta contre la prothèse de Shiro quand Matt la mit de côté pour la nuit et Shiro prit sa jambe sur ses genoux, la massant aussi bien qu'il le pouvait d'une main. Matt soupira, se laissant tomber sur les oreillers.

— Je crois que je comprends, maintenant, dit Matt en l'observant les yeux mi-clos.

Le bleu révoltant de son œil gauche laissait toujours Shiro sans voix, mais il commençait à s'y habituer.

— Qu'est-ce que tu comprends ? demanda-t-il en déliant un nœud dans le mollet de Matt.

Matt ferma les yeux, sa jambe se crispant un instant avant de se relâcher.

— Pourquoi tu as fait ça. (La main de Shiro ralentit, son pouce caressant la cicatrice torsadée de Matt.) Pourquoi ça te ronge toujours. C'est facile pour moi de voir que c'était le meilleur choix à faire, que tu voulais me sauver. J'essaie de garder ça à l'esprit quand je commence à me sentir malade pour ce que j'ai fait à ton bras.

Shiro le regarda, sa bouche s'asséchant.

— Je ne t'en veux vraiment pas.

— Je sais, sourit Matt, lui tendant la main. Et je ne t'en veux pas non plus. Mais je comprends maintenant à quel point c'est dur d'arrêter de s'en prendre à soi-même.

Shiro prit la main de Matt, se laissant tirer à côté de lui. Il n'avait jamais appris à vivre avec un seul bras : Haggar lui avait installé sa prothèse dès la perte de son bras droit. C'était un peu étrange et Shiro se sentait déséquilibré en s'installant à côté de Matt, tirant les couvertures pour les envelopper.

Ils auraient pu rester dans la salle commune pour leur soirée pyjama officieuse qui durait apparemment depuis qu'ils avaient quitté Arus, mais Shiro ne se sentait pas d'attaque. Les fissures de son âme s'étaient réduites, mais elles étaient toujours là. Shiro les sentait le parcourir. Il était une coquille brisée qui ne pouvait plus contenir son passé.

— J'ai tué trente-sept prisonniers de l'Arène.

Matt remua à côté de lui il ne recula pas, se mettant simplement sur le côté et posant une main sur le torse de Shiro. Ce dernier sentait son regard calme posé sur lui, mais il l'évita. Il ne pouvait pas le regarder dans les yeux. Il fixa le plafond et laissa les mots s'échapper de lui.

— Je n'ai tué aucun nouvel arrivant. Ils me faisaient tous penser à toi et à moi aussi, je suppose.

Shiro secoua la tête, fermant les yeux. Il les voyait encore. Leurs visages. Neuf mois de combats et il pouvait encore distinguer chacun de ses adversaires comme s'ils étaient toujours devant lui, de l'autre côté de l'arène au sable incolore.

— Je devais les combattre, mais on ne me forçait pas à les tuer. Donc je ne le faisais pas. Mais les challengers, ceux qui montaient dans les rangs pour essayer de prendre ma place de Champion… je devais les tuer. Un défi ne prenait fin qu'à la mort d'un des combattants.

Matt ne dit rien, laissant Shiro mettre des mots sur les mois qu'il avait passés dans l'Arène pour la première fois. Matt n'essaya pas de chasser sa douleur ou de lui offrir des paroles rassurantes sans intérêt. Il se contenta d'écouter, la tête posée sur son épaule, la main sur son cœur battant.

Puis, quand plus aucun mot ne sortit de sa bouche, Matt s'enroula autour de lui, entremêlant leurs jambes.

— Je suis tellement désolé, Takashi. Je suis désolé que tu aies été forcé de traverser tout ça. Je suis désolé de ne rien pouvoir faire pour tout ce qu'ils t'ont fait subir. Mais je ne suis pas désolé que tu aies survécu.

— Même si j'ai tué tous ces gens ?

— Je crois qu'on peut plaider la légitime défense, là, dit Matt en se forçant à adopter un ton léger. (Puis il soupira, se redressa et se pencha sur Shiro, une main de chaque côté de lui.) Je te connais assez pour savoir que tu ne peux pas oublier ça aussi facilement, mais laisse-moi te poser une question : qu'est-ce qui te définit ? Ce que tu as été forcé à faire pour survivre en tant de prisonnier ? Ou ce que tu fais maintenant ? Ce que tu as choisi de faire ?

Shiro effleura la joue de Matt, observant la tempête qui bouillonnait dans son œil gauche. Il brillait doucement dans le noir, de même que les cicatrices cristallines qui l'entouraient.

— Je t'aime, Shiro, dit Matt avec ferveur, les yeux mouillés. J'aime chaque partie de toi. Rien de ce que tu me diras y changera quoi que ce soit. (Avec un petit sourire, il pressa la main de Shiro contre sa joue.) J'espère que tu sais que je compte passer le reste de ma vie avec toi, Takashi Shirogane.

Le cœur de Shiro battait fort dans sa poitrine et sa paume le brûlait là où elle entrait en contact avec la peau de Matt. Son esprit semblait s'être tu, toute son attention portée sur le regard adorateur de Matt.

— Tu es en train de me demander en mariage ?

— Pas tout de suite, dit Matt, se penchant pour l'embrasser. On est tous les deux dans une mauvaise passe et je ne veux pas qu'on prenne cette décision par peur, désespoir ou parce que Pirates des Caraïbes a voulu nous convaincre que c'était romantique de se marier en plein combat.

Il lui offrit un sourire espiègle, essayant visiblement de prendre la situation à la légère, mais Shiro pouvait sentir le poids de ses mots. Ce « pas tout de suite » résonnait dans la pièce tandis que Matt se rallongeait à côté de lui, écartant les cheveux de Shiro de son visage.

— Et puis, pourquoi se presser ? Je n'ai pas l'intention de nous laisser mourir, Takashi.

— Moi non plus, dit Shiro, surpris de découvrir qu'il le pensait vraiment.

Matt sourit, fermant les yeux.

— Alors on est d'accord. Le jour où on mettra fin à cette guerre sera le jour où je te demanderai de m'épouser. Tu me donneras ta réponse à ce moment-là.

Il n'ajouta rien de plus, mais Shiro continua de le regarder, ébahi d'avoir pu trouver quelqu'un d'aussi incroyable. Son torse se souleva et s'abaissa, le cœur battant d'une affection si forte qu'il crut qu'il allait se déchirer. Il se tourna pour embrasser le front de Matt. Matt ne réagit pas et Shiro se demanda s'il s'était déjà endormi.

— Je ne le dis pas assez, murmura Shiro, mais je t'aime, Matt. Tellement.

Matt fit un son satisfait, caressant du bout des doigts le bras de Shiro, qui se laissa enfin sombrer dans le sommeil.


Des images de Matt et de Keith étalés à ses pieds hantèrent les rêves de Shiro et il se réveilla, le souffle coupé. Le besoin urgent de bouger, d'agir, de réparer ce qu'il avait fait le prit à la gorge et il se redressa, le cœur serré. Matt était mort. Keith était mort. Shiro les avait tués.

— Non, murmura Shiro, se forçant à respirer. Ils sont en vie.

Il pivota, regardant Matt qui n'avait pour une fois pas été réveillé par le sursaut de Shiro. Il dormait tranquillement, un bras plié sur son torse, l'autre tendu vers le mur. Les cicatrices de son visage luisaient légèrement. Normalement, ça lui aurait retourné l'estomac, mais à l'heure actuelle, cette lumière était la bienvenue. Elle caressait les traits de Matt et éclairait assez la pièce pour que Shiro puisse observer sa poitrine se soulever et s'abaisser.

Il était en vie. En vie, à côté de lui, et Shiro ne l'avait pas tué.

Shiro se le répéta en se rallongeant, essayant de calmer la vive allure de son cœur. Un coup d'œil à l'horloge près du lit lui indiqua qu'il avait dormi moins de deux heures et il savait qu'il lui fallait plus de sommeil que ça.

Matt était là. Il était en vie.

Shiro ferma les yeux, mais l'image du corps étendu de Keith ne voulait pas le quitter, réapparaissant dans son esprit malgré ses efforts pour la chasser. Il se répéta que Keith était tout aussi vivant que Matt. Il se rappela l'enthousiasme avec lequel Keith lui avait appris les règles du jeu de cartes altéen qu'Allura leur avait présenté. Il se rappela son sourire et son rire, sa proximité tout au long de la partie.

Mais rien n'y faisait. Ses sombres pensées lui tinrent compagnie une dizaine de minutes avant qu'il ne cède enfin à sa paranoïa. Il sortit du lit, prenant garde à ne pas déranger Matt, et jeta un coup d'œil à la table de chevet où reposait sa prothèse. Il s'imagina l'enfiler, mais il ne pensait pas pouvoir le faire dans le noir sans la faire tomber et réveiller Matt.

Et puis, il n'en aurait pas pour longtemps. Il n'avait qu'à rejoindre la salle commune, vérifier que Keith était bien là, puis revenir en vitesse pour gagner quelques heures de sommeil supplémentaires.

La porte se referma derrière lui avant qu'il ne puisse se dissuader, si bien qu'il n'eut plus d'autre choix que continuer. Il se mit donc en marche, suivant les légères rainures bleues qui luisaient le long des murs. La lumière des étages résidentiels était éteinte, mais pas celle du reste du château, si bien qu'il se retrouva aveuglé en montant dans l'ascenseur. Il appuya sur le bouton du septième étage.

Il hésita devant la porte de la salle commune, jetant un œil aux vifs éclairages autour de lui. Il ne voulait pas que ça réveille les autres, mais…

Se préparant mentalement, Shiro entrouvrit la porte, bloquant l'interstice de son corps autant qu'il le pouvait. Il jeta un œil à l'intérieur, clignant des paupières pour s'habituer à la pénombre. Quelqu'un avait disposé dans la pièce des lampions qui changeaient de couleur et un tas de couvertures se trouvait au milieu, protégé par les canapés. Il plissa les yeux et finit par apercevoir une paire d'oreilles pelucheuses qui dépassait du tas.

Keith. Shiro expira, se sentant déjà bête de s'être inquiété pour rien. Bien sûr que Keith allait bien. Shiro le savait déjà. Son cerveau le laisserait peut-être dormir, maintenant.

— Tu pourrais les rejoindre, tu sais, murmura Matt derrière lui.

Shiro sursauta, son cœur manquant un battement, et il pivota, fermant vivement la porte derrière lui.

— Je croyais que tu dormais, siffla-t-il.

Matt haussa un sourcil.

— Je viens de me réveiller. J'ai remarqué ton absence et je me suis dit que je te trouverai ici. (Il se pencha en avant, enfouissant son visage dans le creux de son épaule.) Mais je suis sérieux. On pourrait rester.

— Les cauchemars, commença Shiro.

Matt plaqua une main contre sa bouche.

— Tu sais que ça ne changera pas leur opinion de nous.

Ce fut le « nous » qui coupa net les protestations de Shiro. Il se demanda si c'était pour ça que Matt avait évité de dormir avec les autres ces derniers jours. Il se demanda s'il avait voulu les rejoindre, mais qu'il avait besoin que quelqu'un lui en donne le courage.

Shiro se demanda si c'était ce dont il avait besoin.

Avec une grande inspiration, Shiro ouvrit la porte et guida Matt à l'intérieur, le soutenant puisque son boitillement était plus prononcé que d'habitude. Ils prirent place sur le canapé non loin de Keith, et Shiro se sentit se détendre. Après un moment, Keith pivota et lui passa une couverture.

— Pardon, chuchota Shiro. Je ne voulais pas te réveiller.

Keith ricana.

— Tais-toi et reste avec nous, Shiro.

Cela fit sourire Shiro et il laissa Matt réarranger la couverture autour d'eux. Il souffla, laissant la présence des autres le rendormir.


Lance se réveilla assez tôt, s'étira et se laissa retomber sur le tas de couvertures. Il y avait un vide à côté de lui là où Hunk avait dormi, ce qui ne le surprit pas puisque Hunk avait l'habitude de se lever avant tout le monde pour préparer le petit-déjeuner. Shay était allongée pas loin de là, Pidge étalé·e sur ses jambes, et Allura était roulée en boule, sa silhouette se devinant sous sa couverture en soie rose.

Ryner était déjà partie, certainement pour aider Coran dans une tâche ou une autre, et quand Lance se retourna pour voir si Keith était toujours là, il eut la bonne surprise de trouver Matt et Shiro blottis l'un contre l'autre sur le canapé au-dessus de lui.

Lance réprima à grand peine un son attendri, et ce seulement parce qu'il savait que Matt n'avait pas beaucoup dormi ces derniers temps à force de travailler sur la nouvelle prothèse de Shiro. Se barrant la bouche d'une main et souriant, Lance s'éloigna du nid à pas de loup et sortit dans le couloir.

Il trouva Hunk dans la cuisine, comme prévu, Ryner découpant des fruits pendant qu'il préparait–

— Tu fais des pancakes ? s'exclama Lance, croisant les bras sur le comptoir.

La cuisine avait été rénovée ces derniers jours, comme le reste du château, Hunk s'étant improvisé un nouveau four et une nouvelle cuisinière. Des placards contenaient les ingrédients qu'ils avaient amassés au fil de leurs aventures et une étagère supportait les récoltes journalières de Pidge et Ryner. Il s'agissait aujourd'hui d'une poignée de fruits verts que Lance ne reconnaissait pas et d'espèce d'œufs bleus qui avaient un vague goût de pomme.

Hunk s'essuya le front d'une main, y laissant une trace d'un substitut de farine grisâtre.

— En quelque sorte ? J'ai rien pour faire de vrais pancakes, mais on a enfin réussi à obtenir une bonne texture avec les céréales de Ryner et j'ai encore quelques œufs qui me restent de notre dernière visite du marché, alors… (Il haussa les épaules, puis s'empara d'une spatule et retourna les pancakes dans la poêle.) On va voir ce que ça donne.

Lance tira une chaise, prit un couteau et aida Ryner à couper ses fruits.

— Oh, fais pas genre, Hunk. On sait tous les deux que ça va être délicieux.

Un sourire se dessina sur les lèvres de Hunk, mais il se replongeait déjà dans sa préparation. Il disait toujours que la cuisine, c'était comme de l'ingénierie : on commençait par suivre les instructions tout en se demandant ce que faisait chaque élément et pourquoi, avant de progresser par essais et expériences en mélangeant plusieurs trucs, puis de les séparer et de les rassembler autrement.

Dans l'espace, avec tant de nouveaux ingrédients sous la main, il lui fallait encore plus de concentration.

Lance se tourna vers Ryner.

— Alors, comment s'en sort le château ?

— Bien mieux qu'avant, dit Ryner. Ça prendra encore quelques jours avant qu'il ne soit en parfait état de marche, mais nous avons complété les réparations de notre artillerie hier. Il ne reste plus qu'à s'occuper des dégâts subis par les tours qui ont été un peu ébranlées et on est bons.

Lance siffla. Il avait participé à quelques réparations et une bonne partie du nettoyage. Il s'était dit qu'il faudrait plus d'une semaine pour remettre le château sur pied. Purée, Pidge et Ryner avaient passé presque deux jours à réparer Green et Black. C'était grâce aux réfugiés. Chacun d'entre eux avait aidé à nettoyer et Zelka avait pris trois nouveaux élèves pour leur apprendre à faire la maintenance du château.

C'était leur maison, avaient-ils. La seule vraie maison que certains d'entre eux aient jamais eue. Bien sûr qu'ils voulaient aider à la garder en l'air.

Hunk éteignit la gazinière et glissa le plat de pancakes vers Lance et Ryner.

— Dites-moi ce que vous en pensez.

Ryner s'empara d'une serviette pour s'essuyer les mains tandis que Lance prenait le plus beau pancake de la pile. Il en prit une bouchée, le regrettant aussitôt.

— C'est chaud, dit-il en soufflant la bouche grande ouverte pour refroidir son morceau.

Ryner, avec un petit rire, coupa un bout de son pancake et souffla dessus avant de le mettre dans sa bouche.

— C'est bon, dit-elle.

Mais Lance fronça les sourcils en mâchant lentement le reste de son pancake.

— Mais un peu sec.

— Tu trouves ? demanda Ryner.

Hunk vola une bouchée du deuxième pancake de Lance, puis hocha la tête.

— Je peux corriger ça, dit-il en se précipitant vers les placards à la recherche… de quelque chose, Lance n'en savait trop rien.

Il sortit tout un bataillon de bouteilles et de sachets, les laissant tomber sur le comptoir.

— C'est toujours de la cuisine que tu fais ? demanda Lance, mettant un morceau de pomme de l'espace dans sa bouche. Parce que j'vais pas mentir, on dirait que tu vas transmuter un humain.

Hunk éclata de rire tandis que Ryner semblait ne pas comprendre la blague.

Avant que Lance ne puisse l'expliquer, la porte s'ouvrit et Hunk leva la tête.

— Keith ! Hé, tu tombes à pic. On a besoin de tes papilles.

Keith s'arrêta juste derrière Lance, attendant qu'il lui dise ce qui se passait. Lance sourit, plantant un morceau de fruit vert sur son couteau et le lui tendant.

— Hunk fait des pancakes.

J'essaie, corrigea distraitement Hunk, déjà occupé à passer au crible sa nouvelle pile d'ingrédients.

Il en choisit deux et les ajouta à la pâte. Quelques secondes plus tard, il commença sa deuxième tournée de pancakes. Keith l'observa avec curiosité, ne détournant le regard que quand Lance agita le fruit sous son nez. Il cligna des yeux, puis le tira du couteau pour en croquer un morceau.

— C'est sucré, dit-il en mâchant.

Lance haussa un sourcil.

— Et donc, ça te plaît ?

Keith haussa les épaules, regarda le fruit, puis prit une autre bouchée. Il semblait incapable de décider s'il aimait ça ou pas, mais il mangea quand même le tout. Eh, chacun son truc. Lance reprit sa découpe des fruits, même s'ils avaient bientôt fini le tas. Il goûta un peu du fruit vert, qui se révéla un peu fade. Oh, avec un arrière-goût sucré, comme une poire pas très mûre. C'était pâteux.

Lance plissa le nez et rajouta un bout de pancake à sa prochaine bouchée pour y donner un peu plus de texture. Il en avait assez de la bouillie verte, merci beaucoup.

Keith tira une chaise à côté de lui et s'y laissa tomber, clignant lentement des yeux.

— Pas encore réveillé, l'améthyste ? demanda Lance avec un sourire narquois.

Une des oreilles de Keith se tourna vers Lance, le reste de sa tête suivant doucement.

— L'améthyste ?

Lance haussa les épaules.

— J'en avais marre de t'appeler Mulet.

— Ben voyons.

— Tu devrais te sentir flatté, Keith, dit Hunk en leur apportant une nouvelle assiette de pancakes. C'est un surnom bien plus sympathique que les autres.

Keith haussa un sourcil.

— Ah oui ?

— Ouais, dit Hunk en jetant à Lance un sourire qui lui promettait des ennuis. C'est une pierre précieuse sur Terre. Une très jolie pierre précieuse.

— C'est aussi violet, se défendit Lance. Comme Keith.

Hunk lui jeta un regard éloquent. Lance lui jeta un morceau de fausse poire.

— Quoi, tu comptes t'en servir sur Shay ou quoi ?

— Dis pas de bêtises, Lance, dit Hunk en prenant un cure-dent pour épingler un bout de pomme de l'espace sur un de ses pancakes. (Il versa une pincée de poudre rose sur la petite brochette et la tendit à Lance.) Shay serait plutôt une topaze.

Lance lui tira la langue, mais accepta le cure-dent. Une bouchée suffit à lui faire oublier pourquoi il s'était énervé contre Hunk.

— Oh mon dieu, Hunk, gémit-il en se laissant tomber sur le comptoir. C'est délicieux.

À côté de lui, Keith et Ryner émirent leur accord, bien qu'avec moins d'enthousiasme.

Hunk fronçait toujours les sourcils après sa bouchée.

— C'est pas aussi bon qu'en suivant la recette de ma mère, dit-il. (Lance grimaça, mais Hunk se força à sourire.) Heureusement pour moi, personne a jamais goûté aux pancakes de ma mère.

— Ouais, dit Lance avec un faible sourire. Hé, Hunk–

Une alarme déchira l'air, coupant brutalement Lance. Il se jeta de sa chaise, s'accrochant à Keith, qui semblait prêt à tirer son épée sur la première personne qui rentrait dans la pièce.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

Ryner se dirigeait déjà vers la porte.

— À la passerelle, ordonna-t-elle. Coran devrait être de garde. Il saura de quoi il s'agit.

Les autres étaient déjà là quand Lance, Hunk, Keith et Ryner atteignirent la passerelle. Ils devaient venir tout droit de la salle commune, car les cheveux d'Allura étaient toujours retenus par l'étoffe en soie qu'elle portait pour dormir, Matt évitait de poser sa mauvaise jambe et Shiro n'avait pas pris sa prothèse.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Keith, se dirigeant vers le poste de commande central. C'est Haggar ?

Pidge, installé·e à son poste, secoua la tête.

— Rolo et Nyma.

Quoi ? (Lance dépassa Keith pour rejoindre la carte holographique au centre de la pièce.) Qu'est-ce qu'ils font là ?

— Rappelle-toi ce que nous a dit Anamuri.

Coran s'agitait à son poste de commande. Il marmonna un truc à Tev, qui fonça vers la console.

Lance repensa à leur conversation de la veille avec la commandante du Kera. Les détails étaient un peu flous après le retour de Shiro.

— Elle a dit qu'elle allait prendre contact avec nous… ?

— Rolo et Nyma devaient nous retrouver, apparemment, dit Pidge. Ils viennent d'activer un signal de détresse. C'est proche. Pas assez pour que les Galras se rendent compte de notre présence, heureusement, mais…

Iel s'interrompit.

— Nous devons les aider, dit Allura. Rejoignez tous vos lions.

Quelques regards se glissèrent en direction de Shiro, mais personne ne pipa mot en rejoignant les ascenseurs. Lance resta juste assez longtemps pour voir Shiro se toucher l'épaule.

— Je–

— Cela prendra trop de temps d'aller la chercher, dit Allura à voix basse.

— Je sais, mais je ne pense pas pouvoir voler d'une main.

— Alors je m'en charge, dit Allura. Prends ma place. Surveille les autres. Guide notre attaque.

Lance sortit de la pièce, un poids sur les épaules. Rolo et Nyma, hein ? J'imagine que je me débarrasserai jamais d'eux.


Nyma jura alors qu'un autre laser secouait les défenses du Fourrier. Bien sûr que ça devait arriver maintenant. Bien évidemment. Six jours de vol sans incident, et c'était maintenant que l'Empire les trouvait. Alors que Voltron n'était pas loin. Elle rejeta un œil au signal de détresse, espérant vivement que quelqu'un l'avait remarqué.

— C'est sûr que nos transmetteurs marchent plus ? fit-elle par-dessus son épaule.

— Je sais pas, Nyma, est-ce que j'ai l'air d'avoir le château au bout du fil ? Oh, salut Voltron, tout baigne ?

Nyma n'allait pas exploser. Non, non. Ce n'était pas sa faute si le premier tir de l'ennemi avait touché les transmetteurs. C'était juste la malchance, ou l'exécution d'un meilleur plan que d'habitude par les sentinelles. Les Galras ne pouvaient pas savoir ce que le Fourrier faisait là… pas vrai ?

Le cockpit trembla encore une fois et Nyma mit ses inquiétudes de côté, se concentrant pleinement sur le vaisseau et la fusillade autour d'elle.

— Essaie de nous débarrasser de ces bâtards, tu veux ?

Seul un grognement lui répondit, mais Nyma était trop occupée à ne pas mourir pour se plaindre. Cet empire de vrekt. S'ils pensaient qu'elle allait se laisser réduire en poussière alors qu'il y avait tout ce monde qui dépendait d'elle, ils pouvaient aller se faire voir.

Un nouveau laser les toucha, manquant de lui faire perdre son assurance, mais le ciel s'illumina soudain de nouveaux éclats. Il s'agissait de lasers qui ne provenaient pas du Fourrier. Un éclair rouge passa devant son écran et quelque chose de jaune fonça droit sur une ligne de chasseurs impériaux.

— Est-ce que c'est– ?

— Voltron, souffla Nyma, un rire lui montant à la gorge. C'est pas trop tôt.

En quelques secondes, le ciel fut dégagé et Nyma suivit les lions à travers un trou de ver (le dernier d'une série interminable) jusqu'à un système reculé où les attendait le Château des Lions.


Lance posa Blue dans le hangar principal, flanquant le Fourrier. Les autres étaient là aussi et s'ils étaient trop préoccupés par l'urgence qui avait poussé Rolo et Nyma à prendre autant de risques pour les trouver… eh bien, Lance serait celui qui prendrait les précautions nécessaires. Quelques semaines ne suffisaient pas à transformer en héros un groupe de voleurs.

— Surveille-les pour moi, tu veux, ma jolie ? demanda-t-il à Blue en lui tapotant la console, avant de se détacher et se diriger vers la sortie.

Blue gronda quelque chose sur un ton vaguement amusé que Lance choisit d'ignorer. Elle les surveillerait. Elle pensait peut-être que ça ne servait à rien, mais elle le ferait quand même parce que Lance lui avait demandé. C'était bien suffisant.

Les autres formèrent un demi-cercle autour de la rampe du Fourrier et bien qu'elle soit déjà abaissée, personne ne s'était encore montré. Ça ne plaisait pas beaucoup à Lance et il resta à quelques pas de là. Était-ce un piège ? Anamuri les avait prévenus qu'elle leur envoyait un vaisseau, mais si ce vaisseau était le Fourrier, elle leur aurait dit, non ? À moins que ce soit vraiment top secret.

Des silhouettes se dessinèrent enfin en haut de la rampe, bien trop nombreuses. Lance porta la main à son bayard par automatisme, s'attendant étrangement à tomber sur des soldats galras, mais…

Non.

— Des humains ? murmura Hunk, portant les mains à sa bouche.

Le cœur de Lance se mit à battre plus fort. Il observa les visages cireux, balafrés et fatigués des personnes qui descendaient la rampe, cherchant des glaes et des oreilles pointues. Un coin de son esprit se demanda depuis quand ça lui semblait plus probable de trouver des Altéens que des humains.

Il n'eut pas le temps de se poser beaucoup de questions, car une personne s'était détachée des autres dans un cri, se jetant sur lui.

— Lance ! Oh mon dieu. Oh mon dieu, tu es vivant.

Lance ne s'était pas encore remis de la collision et la voix dans son oreille fit valser la pièce autour de lui. Il tomba par terre, sa cousine étalée sur lui, toujours accrochée à ses épaules et répétant la même phrase encore et encore.

— Tu es vivant. Tu es vivant.

Val ? murmura Lance, horrifié.

Elle frissonna, se tut et se recula juste assez pour le laisser se redresser. Elle l'inspecta de haut en bas, les yeux larmoyants, tandis que le regard de Lance se figeait sur la cicatrice fraîche le long de son oreille.

Puis elle l'enlaça à nouveau, l'écrasant contre elle. La situation commençait à peine à le rattraper, si bien que Lance faisait une fixation sur les moindres détails. La sensation des côtes de Val sous ses mains. Les vêtements d'emprunt qu'elle portait, trop longs au niveau des manches et des jambes, mais montrant son nombril, ce qui semblait fait exprès. Ses cheveux bien plus courts que dans ses souvenirs, une partie de sa tête rasée au niveau de la nuque, le reste tombant par vagues jusqu'au menton.

Elle ne devrait pas être là.

Lance la tint contre lui, essayant de se rappeler comment savoir si on était en train d'halluciner ou non. C'était… c'était un truc en rapport avec les sens, il fallait ignorer celui qui vous mentait pour se concentrer sur les autres. Sauf que tous ses sens lui disaient que Val était là, dans l'espace, avec lui. Il voyait son visage, ses yeux, ses cicatrices. Il entendait sa voix, le début d'un sanglot alors qu'elle inspirait, le souffle haché. Il sentait le tremblement de ses mains accrochées à lui, le chatouillement de ses cheveux trop courts contre sa joue, la chaleur de son corps. Il sentait… ce n'était pas l'odeur de Val, celle de son shampoing à la fraise ou de son masque de jour favori, mais une odeur de sueur et de renfermé. Il goûtait…

Il goûtait à ses propres larmes et se rendit compte qu'il pleurait.

— Val, que… comment… ?

— Qui c'est ? demanda Pidge non loin de là.

Lance dut cligner plusieurs fois des yeux pour reprendre ses esprits. Shay, Ryner et Coran s'étaient mis à attirer les autres humains sur le côté pour répertorier leurs blessures et les diriger vers de quoi manger, se doucher et obtenir des soins. Tous les autres regardaient Lance et Val.

Lance ouvrit la bouche, ses doigts se resserrant sur le t-shirt de Val de leur propre gré.

— C'est ma cousine, dit-il, hébété.

— Oh merde, fit Hunk, et Lance n'aurait pas dit mieux. Val ? Qu'est-ce que tu fais là ?

Val se recula enfin, se tournant vers Hunk. Elle sourit, s'essuyant les yeux.

— Hunk. (Son regard parcourut la pièce, se posant sur Pidge, puis sur Matt et Shiro.) Merde, murmura-t-elle, se penchant en arrière. Mme H va flipper.

— Mme H ? répéta Lance.

— Karen. Karen Holt. (Val sourit faiblement en voyant Matt et Pidge se figer.) Elle n'a jamais cessé de croire que vous étiez en vie, vous savez.

Matt pâlit, vacillant tant que Shiro dut le retenir de tomber. Pidge s'avança brusquement.

— Tu connais ma mère ? Elle va bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi t'es dans l'espace ?

— Zarkon a envahi la Terre.

Lance et Val pivotèrent pour faire face à Nyma, qui avait enfin fait son apparition en haut de la rampe. Coran guidait les derniers réfugiés hors du hangar, si bien qu'un silence de plomb accueillit les paroles de Nyma. Elle avait l'air dévastée, les yeux rouges, les épaules baissées.

— Comment ça, il a envahi la Terre ? demanda Shiro.

Nyma ferma les yeux. Elle n'avait pas besoin d'ajouter quoi que ce soit il n'y avait pas trente-six explications sur la présence d'autant d'humains au fin fond de l'espace.

Le silence s'étira, le regard de Lance se posant à nouveau sur Val, qui observait Nyma d'un air étrange et douloureux. Ce fut Keith qui finit par prendre la parole, ses oreilles menaçant de se plaquer contre son crâne tandis qu'il s'avançait.

— Nyma ? fit-il doucement, jetant un regard à l'intérieur sombre et silencieux du vaisseau. Où est Rolo ?

Un sourire tremblant s'afficha sur les lèvres de Nyma, mais les larmes lui montaient aux yeux. Il ne lui fallut que quelques secondes avant d'éclater en sanglots.


Val glissa au coin du couloir et se retrouva nez à nez avec le canon d'un pistolet.

Elle hurla et l'espace d'un instant, elle oublia qu'elle tenait une arme à feu. Le sang bouillant d'adrénaline, elle s'en servit comme d'une massue, frappant l'alien à la peau jaune en pleine tête.

La femme tituba, percutant le mur, et l'homme derrière elle (un Galra, se dit Val, bien qu'il n'en porte pas l'armure) jura et recula.

Eh ben, marmonna-t-il, regardant Val de haut en bas. Elle a un sacré bras, celle-là.

Vrekt– Pourquoi t'as fait ça ?

La femme s'appuya sur le mur, portant une main à sa tête avant d'agiter son pistolet vers son compagnon sur un air d'avertissement.

Commence pas.

Il leva les mains avec un sourire narquois.

J'disais ça comme ça… J'crois que Zarkon a eu les yeux plus gros que le ventre pour une fois.

Elle m'a agressée !

En sa défense, dit l'homme en jetant un œil par-dessus son épaule, on l'a un peu prise par surprise.

Val s'éloigna de la paire, les mains tremblantes. Les autres prisonniers apparurent derrière elle, jurant et pleurant en apercevant les deux étrangers– non, ils étaient trois, se rendit compte Val. Un petit robot trapu les accompagnait, gazouillant quelque chose d'incompréhensible. Les deux autres se crispèrent, resserrant leur prise sur leurs armes.

Oh, vrekt, grogna l'homme. Hé, l'humaine.

Val serra les dents.

Val.

L'homme se redressa, regardant la foule grandissante de prisonniers derrière Val.

Est-ce que… Attends, quoi ?

Val, répéta-t-elle obstinément. C'est mon nom.

Il cligna des yeux, puis sourit.

Au plaisir. Moi c'est Rolo et voici Nyma et Beezer. Ok. Val. Ce sont tous les prisonniers d'ce vaisseau ?

Je crois. (Val jeta un œil aux visages effrayés autour d'elle.) On m'a pas vraiment fait visiter, mais en tout cas il y a tous ceux de mon bloc.

Rolo poussa un soupir.

Ça devra faire l'affaire. On r'tourne au vaisseau ?

Nyma hocha brusquement la tête. Alors qu'elle s'apprêtait à répondre, quelqu'un à l'arrière de la foule poussa un cri. Val sentit l'odeur de la chair brûlée avant même d'entendre le son des lasers.

En un instant, tout vira au chaos. Les lasers pleuvaient en tous sens, il y eut des hurlements. Rolo et Nyma indiquèrent aux prisonniers de les suivre dans le couloir, Nyma et Beezer en tête, Rolo à l'arrière, tirant sur les gardes qui les avaient trouvés. Pendant ce temps, une alarme sonnait sans s'arrêter au-dessus de leur tête.

Val était trop paniquée pour se soucier d'avoir perdu Luis et Yir de vue. Elle se contenta de courir, baissant la tête dès qu'elle entendait des lasers, l'estomac se retournant à chaque fois que l'odeur de brûlé se renforçait. Elle essaya de ne pas se focaliser sur la facilité qu'elle avait à la reconnaître.

Soudain, il y eut des gardes devant eux Val ne les vit pas tout de suite, mais elle sentit quelque chose de chaud sur sa tempe. Son oreille sifflait et sa vision se blanchit brièvement. Quand elle revint à la normale, elle se retrouva au centre d'une mer chaotique. Luis l'avait prise par le bras et la tirait derrière lui. Ses lèvres bougeaient, mais elle n'entendait pas ce qu'il disait. Tout n'était qu'un rugissement. Rien ne lui paraissait complètement réel.

Ils atteignirent le hangar alors que l'ouïe de Val lui revenait, plus claire à sa gauche qu'à sa droite. La voix de Nyma s'éleva du chaos, jurant et gueulant aux prisonniers de monter à bord du vaisseau. Des pas se bousculèrent sur la rampe. Quelqu'un hurla. Luis tirait toujours Val derrière lui.

Et soudainement, il n'était plus là.

Val ne vit pas le moment où il tomba, ne remarqua pas tout de suite l'absence de sa main autour de son poignet. Elle était déjà à mi-hauteur de la rampe quand elle se rendit compte de sa disparition et elle pivota, se frayant un chemin à contre-courant de la foule pour rejoindre le corps ramassé sur lui-même en bas de la pente.

Rolo avançait à reculons dans le hangar, échangeant toujours des tirs avec les Galras à sa poursuite. Il rugit quelque chose, mais Val l'ignora. Luis. Elle devait rejoindre Luis.

Qu'est-ce que tu fais ? hurla Nyma, la prenant par l'épaule.

Val se débattit, cherchant à atteindre Luis. Elle devait être en train de crier. Elle s'en fichait.

Rolo jeta un œil par-dessus son épaule.

Il se passe quoi, Nyma ?

Un petit pétage de plomb, répondit sèchement Nyma. Je m'en occupe.

Luis ! cria Val.

Elle réussit à résister à Nyma encore quelques secondes avant que son corps ne soit soulevé et jeté dans le vaisseau, malgré ses coups et ses cris. Non. Non. Luis était toujours dehors. Elle devait le rejoindre. Elle ne pouvait pas le laisser.

C'est bon ! fit Nyma et Rolo lui répondit à l'affirmative.

Les lasers volaient toujours au-dessus de Val. Elle se rendit compte qu'elle était à terre, même si elle ne se souvenait pas s'être assise. Luis…

Elle ne vit pas Rolo se faire tirer dessus, mais elle entendit le cri de Nyma.

Va-t'en ! cria Rolo, le ton raide. Sors-les de là.

Je vais pas partir sans toi, enfoiré.

D'autres lasers. Val se releva en vitesse.

Rolo était tombé à cinq-six mètres du vaisseau, la jambe tordue. Nyma fit signe de le rejoindre, mais il braqua son pistolet sur elle et son tir passa assez près de sa tête pour qu'elle se coupe dans son élan. Les Galras commençaient à l'encercler. Il en abattit un, cherchant à se relever, mais un autre le plaqua au sol.

Beezer ! rugit Rolo, tirant une dernière fois avant qu'on ne lui retire son pistolet. Fais-la sortir d'ici !

Le robot piailla et la rampe se releva, faisant tomber Nyma. Elle se releva maladroitement, plongeant vers l'espace qui se refermait rapidement, criant et jurant à l'encontre de Rolo et Beezer alors que le premier se faisait submerger. Il lui rendit son regard sans hésiter, ignorant les mains qui essayaient de le tirer en arrière. Debout, engourdie, en haut de la rampe à côté de Beezer, Val vit pour la dernière fois l'ombre de son sourire avant que la porte ne se ferme.

Un laser passa à travers l'ouverture à la dernière seconde dans un éclat de lumière blanche qui brûla les yeux de Val et s'écrasa sur Beezer.


Lance et Val s'étaient blottis l'un contre l'autre sous une couverture dans l'ombre du lion bleu. Les autres étaient partis une heure plus tôt après que Val eut fini de leur fournir une brève explication de ce qui s'était passé. Lance avait encore des questions, bien sûr, tant de questions, mais elles pouvaient attendre. Nyma mettait les autres au jus de l'occupation apparente des Galras sur Terre et Lance leur faisait confiance pour déterminer la marche à suivre.

Val ne semblait pas vouloir bouger de sitôt et ce n'était pas Lance qui allait l'y forcer.

Elle avait arrêté de pleurer après un moment, posant la tête sur l'épaule de Lance et jouant avec le bord de la couverture, qui commençait à s'effilocher.

— Est-ce que ça va ? demanda Lance. Vraiment ?

Val inspira, sa main se figeant, puis recula et rencontra son regard. Ses yeux étaient encore rouges de larmes et un vieux bleu jaunissant recouvrait sa joue. Elle semblait épuisée, mais son sourire, bien que moins chaleureux qu'autrefois, était sincère.

— Pas vraiment, admit-elle. Mais je m'en remettrai.

Le cœur serré, Lance l'attira plus près. Elle lui avait dit qu'elle ne se souvenait pas exactement du temps qu'elle avait passé dans la prison galra, mais cela avait duré plusieurs semaines. Des semaines de… quoi ? Val n'était pas entrée dans les détails, disant juste qu'elle y avait été détenue et que Nyma et Rolo l'avaient aidée à s'échapper. L'esprit de Lance croulait sous les hypothèses et possibilités.

J'aurais dû être là.

Lance embrassa la tempe de Val, réprimant une vague de culpabilité. Il n'y pouvait rien. Il ne savait pas que la Terre était en danger, et même s'il l'avait su, serait-il parti ? Aurait-il abandonné tous les autres qui souffraient de la main de l'Empire ?

Oui. Oui, je l'aurais fait. Ce n'aurait peut-être pas été le choix le plus malin. Ni même le bon. Mais il aurait tout laissé tomber s'il avait su que sa famille était en danger.

— Quand as-tu grandi autant ? le taquina Val, le piquant dans les côtes. Je te jure, y pas si longtemps, y avait que moi qui pouvais donner des bisous magiques.

Lance sourit, même s'il n'en avait pas très envie.

— Tu viens de t'échapper d'une prison extraterrestre, dit-il. J'ai passé les deux derniers mois à faire la guerre. Je pense qu'on a beaucoup changé.

Les épaules de Val s'affaissèrent.

— Oui. Tu as raison.

Le carillon de l'ascenseur retentit, indiquant son arrivée, et les portes s'ouvrirent dans un sifflement. Lance ne savait pas qui il s'attendait à voir certainement Pidge ou Matt, venus demander à Val plus d'informations sur leur mère. Mais ce fut quelqu'un d'autre qui entra, l'air d'un voleur prenant note des dispositifs de surveillance.

— Nyma, dit Val.

Son ton était radieux et quand Lance baissa les yeux pour la regarder, il eut du mal à comprendre le sourire sur son visage. Elle leva la couverture à côté d'elle avec un regard appuyé en direction de Nyma, qui hésita, regardant Lance comme si elle s'attendait à être chassée.

D'accord. Il l'aurait peut-être fait. Si son cerveau n'avait pas soudainement grillé.

Voyant que Lance n'allait pas l'arrêter, Nyma s'installa à côté de Val, lui prenant la main. La couverture n'était pas faite pour recouvrir trois personnes, même si Nyma et Val donnaient l'impression de vouloir fusionner complètement. Ce fut à ce moment-là que Lance reconnut enfin l'étrange regard que sa cousine jetait à Nyma depuis leur arrivée au château.

— Val ? fit Lance, sa voix se brisant un peu.

Il ne savait pas comment poser la question la seule hypothèse qu'il pouvait concevoir était trop mystifiante pour l'énoncer.

Val comprit quand même. Elle lui sourit.

— Moi et Nyma ?

Lance hocha la tête, sans voix.

— Ouais… C'est juste… arrivé comme ça. (Val vola un regard à Nyma, rougissant.) Elle m'a dit que votre relation est plutôt tendue.

— C'est le moins qu'on puisse dire, grommela Lance.

Quelque chose en lui voulait se mettre en colère. Nyma. Nyma ! De toutes les personnes de l'univers…

Puis il regarda sa cousine, la regarda vraiment. Ses doigts étaient entrelacés avec ceux de Nyma, lui caressant doucement le pouce, et elle souriait d'une façon qu'il n'avait plus vue depuis qu'elle avait taclé Lance lors de leurs retrouvailles.

Nyma regarda Lance avec nervosité.

— Écoute, Lance–

— Elle te rend heureuse ? demanda-t-il à Val.

Val rougit en se tournant vers Nyma.

— Très.

Lance hocha la tête.

— Ok.

Il ne saurait dire quelles émotions traversèrent le visage de Nyma à cet instant, mais il suspectait qu'elle ne s'attendait pas à ça. Pour être honnête, il ne s'attendait pas non plus à cette réaction. Mais il s'avérait qu'il ne détestait plus Nyma. Il ne pensait pas en être capable, après qu'elle ait sauvé Val à sa place, mais cela faisait un moment que sa suspicion avait commencé à se dissiper.

— Je peux te demander un truc ?

Nyma se crispa à nouveau, mais acquiesça.

— Vas-y.

— Pourquoi tu voulais le lion bleu ?

Nyma eut l'air surprise et son regard se posa sur sa main jointe à celle de Val.

— Pour Rolo, dit-elle. On s'est battus des années pour se trouver une place où il ne serait pas chassé d'un côté comme de l'autre. Je me suis dit que, peut-être qu'avec un lion de Voltron, je pourrais lui offrir ça. (Elle poussa un petit rire amer.) Je ne savais pas qu'ils avaient tous été réveillés. Je pensais que tu n'étais qu'un autre rebelle arriviste qui allait se faire tuer.

Lui tirant la langue, Lance passa son bras derrière Val pour pousser doucement Nyma.

— Wow, c'est pas la confiance qui règne, hein.

Il sourit, cherchant le regard de Nyma avant de poser sa main sur son épaule.

— On va récupérer Rolo, Nyma. Je le jure. Je ferai tout pour qu'il soit sain et sauf.

— Ça vaut encore plus pour moi, dit Val, serrant Lance avec gratitude.

— Tu– (Nyma frémit, poussant un juron, et se passa une main sur les yeux.) Tu n'es pas obligé de faire ça.

Lance regarda Val, qui était en vie et souriait en essuyant une larme sur la joue de Nyma.

— Si, dit-il. Je vais le faire.

Le rugissement s'éleva de ses orteils, se glissa dans ses os avant d'emplir le hangar. Blue était restée silencieuse depuis l'arrivée de Val, mais c'était fini. Avant même que Lance ne réalise la signification de ce rugissement, un torrent d'image déferla dans son esprit.

Il était Blue, observant avec confusion son paladin qui menait une étrangère dans son cockpit. L'étrangère avait une étincelle au fond d'elle qui appelait Blue, une petite flamme de loyauté ardente, une dévotion envers les siens. Blue pouvait le voir en elle, tout comme elle voyait le cœur de son paladin et connaissait sa vraie nature.

Lance était déjà sous le charme de Nyma et Blue pensait l'être aussi.

Quelque chose d'autre dansait sous l'élan d'affection : de la satisfaction. Red avait parlé en long, en large et en travers de son plan la première nuit qu'elles avaient repassé toutes ensemble sous le même toit. Des duos de paladins. Black était sceptique, mais Blue savait déjà que Red trouverait un moyen de faire de ce plan une réalité.

Avec Nyma, Blue serait la première à essayer ce genre de lien. Ça lui apprendrait, à Red (cette petite frimeuse).

Lance se replia sur lui-même dans un sursaut, clignant furieusement des yeux face aux lumières éblouissantes du hangar.

— Qu– ? commença-t-il, seulement pour être emporté par une autre scène.

Blue regarda Nyma menotter Lance à un arbre, horrifiée.

Trahison.

Il lui faisait confiance. Blue aussi.

Trahison.

Blue vit un autre paladin, trahie par une personne de confiance. Blue n'était pas présente ce jour-là, mais elle l'avait sentie. L'horreur. L'agonie. La fin.

Lealle, pensa Blue, regardant Lance qui se rendait compte de ce que Nyma avait fait. Lealle. Pas encore. Nyma se tourna vers Blue, sa satisfaction se répercutant dans leur lien naissant et Blue vit le sourire de Zarkon. Elle recula, l'effroi et la peur la traversant et, dans un rugissement, elle coupa la connexion qui venait juste de se former.

Nyma se figea et Blue sentit brièvement sa douleur avant que le lien ne se flétrisse.

« Hé ! Laisse-moi entrer, stupide chat ! »

Lance serra sa tête entre ses mains, revenant à lui. Des images continuaient de se déverser dans le lien, mais elles étaient plus faibles. De simples impressions. Du deuil. De la souffrance. Le visage de Nyma quand ils l'avaient trouvée dans l'épave du vaisseau rebelle, résignée, mais sincère.

Ce n'était pas une mauvaise personne.

Lance pencha la tête en arrière, regardant Blue tandis qu'une question lui parvenait. Ça ne te dérange pas ?

— Tu attendais que je lui pardonne, dit-il, cette réalisation lui fendant le cœur. Tu la voulais, mais t'allais pas me donner une partenaire en qui j'avais pas confiance.

Blue fit un son affirmatif et Lance se tourna vers Nyma, qui semblait sonnée.

— Quoi ? souffla-t-elle. Qu'est-ce qui vient de… ?

Soudain, Val se mit à rire, ce genre de rire mouillé de larmes qui vous prenait par surprise et passait toutes vos défenses. C'était un rire un peu hystérique et Val se plia en deux en gloussant sans la moindre grâce, plaquant une main contre sa bouche.

— Oh mon dieu, Nyma, siffla-t-elle. Tu ne– tu ne m'as pas dit que tu as menotté mon cousin à un arbre !

L'esprit de Lance se rebella à nouveau, une impression à laquelle il commençait à s'habituer, aujourd'hui. Il regarda Val, puis Blue, qui suintait de satisfaction.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Pidge, qui s'approchait avec Allura.

Lance les fixa, un sourire ravi montant lentement à ses lèvres.

— Je crois que je viens de trouver les autres paladins bleus, dit-il.

Il leur fallut une seconde pour comprendre. Allura regarda d'abord Nyma, et Pidge regarda Val. Puis les deux sursautèrent, se tournant vers Lance d'un air ébahi.

Les paladins ? firent-ils en chœur.

Lance se lima les ongles sur la couverture qui lui recouvrait l'épaule.

— Que voulez-vous ? Je suis spécial.

Blue poussa un ronronnement amusé.

Allura le dévisagea un long moment, bouche bée, tandis que Pidge souriait, l'air absolument réjoui·e, regardant Nyma, Val et leurs mains jointes, puis à nouveau Lance.

— Eh bien, dit Allura, cherchant visiblement à reprendre contenance. Parfait. (Elle toussota, posant à nouveau les yeux sur les nouvelles partenaires de Lance.) Ça tombe à pic, on va dire ?

Elle secoua la tête, cligna quelques fois des yeux, puis se concentra à nouveau sur Lance.

— Coran doit faire un diagnostic complet du château, mais une fois que c'est fait, on s'en va.

Lance fronça les sourcils, perdant son sourire tandis que son cœur se mettait à battre plus vite.

— On s'en va ? demanda-t-il, ne voulant pas se faire de faux espoirs. Où… Où est-ce qu'on va ?

— Sur Terre, dit Pidge, souriant toujours. (Ses yeux brillaient de larmes contenues.) Lance, on rentre à la maison.


Note de l'auteur : VAL. Oui, je sais, je suis diabolique, à la laisser comme ça sur un suspens qui n'en était pas vraiment un pendant si longtemps. En vérité, elle était déjà libre avant que Shiro ne soit kidnappé par Haggar. Et puisque je ne voulais pas étirer son histoire sur neuf chapitres, j'ai tout gardé pour plus tard et vous pourrez la lire dans le prochain bonus, Stars Burn Out. Vous y trouverez des explications sur le passé de Nyma, le stress post-traumatique de Val et comment elles sont tombées amoureuses. (Parce que soyons francs, ce fandom manque cruellement de femslash orienté hurt/comfort et j'ai décidé d'y remédier.)

Note de la traductrice : Ce chapitre me donne des airs de fin, alors qu'il en reste encore cinq après. Mais ça fait du bien de voir Lance et Val réunis et l'équipe du lion bleu qui se complète :)

Comme je n'allais pas vous laisser sans l'histoire de Nyma et Val, le premier chapitre de Stars Burn Out sortira mercredi 24 (je n'aurai pas le temps de sortir de chapitres la semaine prochaine). La parution sera hebdomadaire.

Sur ce, je vous dis à la prochaine !