Dans le chapitre précédent : Shiro est sorti de stase et a eu le droit à des retrouvailles larmoyantes. Matt lui a offert une nouvelle prothèse qu'il a construite lui-même : un bras alimenté par un morceau du cœur du lion noir. Les paladins ont passé le reste de la journée à se détendre et, dans la nuit, Shiro et Matt ont discuté de l'Arène. Le lendemain s'annonçait comme un nouveau jour de récupération, mais le Fourrier est arrivé avec Nyma, Val et quinze autres réfugiés humains à bord. Les cousins Mendoza enfin réunis, Nyma a appris aux paladins que les Galras ont envahi la Terre et Lance a découvert qu'elle et Val étaient aussi des paladins bleus.

Note de l'auteur : Pour rappel, Stars Burns Out est sorti, si ça vous dit de découvrir les retombées de l'emprisonnement de Val, de pleurer pour Rolo et Nyma et de voir deux filles apeurées et perdues tomber amoureuses l'une de l'autre.

Avertissement : Crise de panique résultant d'un flashback (qui est en italique).


Chapitre 25

Tension

Notes de recherche du Projet Robeast

Entrée

Date

Notes de Pidge : Je peux plus continuer. Je… c'est juste plus possible. Il y a des notes sur tous les robeasts qu'on a affrontés. Aurel. Simsill. Le truc de Maorel. Les lions qui ont attaqué Keith et Matt. (Saviez-vous qu'ils étaient jumeaux ? Haggar voulait voir si se servir de pilotes qui se connaissaient bien rendrait les robeasts plus aptes à coopérer.)

J'ai lu la même histoire une douzaine de fois. Ils choisissent un sujet test. Ils lui injectent de la Qs jusqu'à ce que son corps commence à s'autodétruire. Ils foutent un bayard maléfique dans son cerveau pour l'empêcher de se rebeller. Puis ils construisent un monstre géant mortel et le forcent à se lier à lui. Enfin, ils le relâchent dans l'univers.

J'ai trouvé des références à quatre laboratoires de robeasts dans les notes, mais rien qui n'indique leur emplacement. Ça veut dire qu'il y a trois autres labos comme celui qu'on a détruit sur Maorel. Trois laboratoires ; ça doit faire quoi ? Cinquante robeasts qui nous attendent, prêts à nous tuer ? Je veux dire, bordel, c'est écœurant, mais… Quand j'ai lu que plus de la moitié des pilotes mouraient avant que les druides commencent à réfléchir à la conception d'un robeast, l'espace d'une seconde je me suis dit « heureusement qu'on a pas besoin de tous les combattre ».

Il faut qu'on y mette fin. Il faut qu'on arrête Haggar.


— Vous êtes sûrs de vous ? demanda Shiro.

La passerelle était silencieuse, la plupart des écrans éteints. Coran s'était plongé directement dans les dernières vérifications nécessaires avant de lancer le Château des Lions en direction de la Terre, Wyn restant près de lui. Ce dernier leva les yeux, fronçant les sourcils en se tournant vers Shiro, qui se tenait près de la porte et observait le travail des Altéens. Allura était à côté du projecteur holographique au centre de la pièce, supervisant avec Zelka l'avancée des réparations de dernière minute qui se déroulaient dans les étages inférieurs.

Allura leva aussi la tête, les sourcils froncés.

— Sûrs de quoi ? D'aller sur Terre ?

Shiro hésita, mais c'était sûrement évident qu'il était resté sur la passerelle pour une raison. Allura avait déjà informé Lance et Val de leurs plans (et ramené la nouvelle surprenante que Val et Nyma avaient apparemment été choisies toutes les deux par le lion bleu). Les autres paladins étaient en train de prendre leur petit-déjeuner et de se préparer à rentrer chez eux.

Et Shiro était là, figé à l'écart de l'agitation, le cœur battant à tout rompre.

— Oui, dit-il. C'est peut-être un piège.

C'était une faible excuse et tout le monde le savait. Ils en avaient déjà discuté, quand Nyma leur avait décrit la situation sur Terre. Un vaisseau de guerre se trouvait en orbite autour de la Terre et capturait des humains avec l'aide d'Iverson. Rien que d'y penser, Shiro avait envie de frapper quelque chose. Il se demandait malgré lui depuis combien de temps la commandante Vanda était en activité, surtout que Berlou n'avait rien remarqué d'anormal dans les environs et qu'il savait désormais que la mission Kerberos était sûrement truquée dès le départ.

Allura jeta un regard à Coran et Wyn, l'air consternée.

— Nous sommes conscients du risque, dit-elle lentement. Je pensais que nous étions d'accord que ça valait le coup de le prendre.

Shiro soupira, se frottant la nuque. Il n'avait toujours pas trouvé le temps de retourner dans sa chambre pour chercher sa prothèse et son absence lui donnait l'impression d'être déséquilibré.

— Vous comptiez chercher la Nouvelle Altéa, non ? dit-il, évitant leur regard. Je suis au courant.

Ils devaient ramener Wyn chez lui, après tout, et même s'ils ne savaient pas comment y aller, ils devaient au moins essayer.

— La Nouvelle Altéa n'est pas menacée, dit Coran. Elle peut attendre.

Le regard de Shiro se posa sur Wyn.

— Nous lui avons déjà proposé de l'amener à Anamuri, dit Allura. La résistance a autant de chance que nous de trouver la Nouvelle Altéa. Il a dit non.

Wyn souffla, s'appuyant sur la console à côté de Coran.

— Je veux pas partir, bougonna-t-il.

Il regarda Shiro et rougit, marmonnant :

— Je veux rester avec vous.

Allura sourit, Coran ébouriffa ses cheveux bouclés et Shiro sentit un autre étau se refermer sur son estomac. Le remarquant, le sourire d'Allura s'effaça.

— Nous avons perdu notre foyer face à la soif de pouvoir de Zarkon, déclara-t-elle d'un ton froid. Nous ne laisserons pas la Terre subir le même sort.

Et elle avait raison, comme tous les autres. Shiro ravala sa panique grandissante et acquiesça. Il se tourna vers la porte, se concentrant de toutes ses forces pour garder un souffle régulier en s'éloignant. La porte s'ouvrit à son approche, mais avant qu'il ne puisse s'en aller, Allura le rattrapa par le coude.

— Shiro, dit-elle, l'air peinée. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Ce n'est rien, répondit-il rapidement. Tu as raison. Nous devons sauver la Terre. Je vais me préparer.

— Shiro…

Coran alla se placer de l'autre côté de Shiro, Wyn derrière lui, et Shiro ferma les yeux. Il ne voulait pas en parler. Pas maintenant. Pas alors qu'il venait tout juste d'échapper à Haggar, alors qu'il avait toujours l'impression que le moindre effleurement pourrait le briser.

— Ça fait un an et demi, dit-il.

Il ne voulait pas en parler, mais il savait que s'il ne leur offrait pas une part de vérité, Allura et Coran lui feraient avouer bien plus qu'il ne le souhaitait. Il continua donc, lentement, avec hésitation, essayant de ne pas montrer la profondeur de ses craintes infondées :

— J'ai un peu peur de qui nous attend.

— Ça peut se comprendre, dit Coran en lui tapotant l'épaule. J'imagine que tu ressens la même chose que nous quand nous pensons à la Nouvelle Altéa : un peu excité, un peu effrayé.

— Tu as le mal du pays, fit doucement Allura. Et tu as peur que le foyer que tu retrouveras ne soit pas celui que tu as laissé derrière toi.

Un nœud d'émotion se logea dans sa gorge et il lui fallut un long moment pour retrouver sa voix. Il aurait dû s'attendre à ce qu'Allura et Coran le comprennent.

— C'est plus que ça, finit-il par dire, regardant droit devant lui. J'ai peur de ne pas être celui qu'ils ont perdu.

Il en avait trop vu, trop fait. Il se reconnaissait à peine, même en se regardant dans le miroir. Quand il se retrouverait face à ses parents, le reconnaîtraient-ils ? Et Akira ?

— J'ai survécu tout ce temps en évitant de penser à eux, avoua-t-il, se sentant sur le point de pleurer. Je pensais beaucoup à ma famille, au début. J'essayais de garder la raison en visualisant ce qui m'attendait sur Terre. Puis j'ai arrêté de croire que je pourrais rentrer un jour et depuis que je suis sorti, je– (Il s'éclaircit la gorge.) C'est trop.

— Tu as changé depuis que tu es parti de chez toi, dit Allura, posant la tête sur son épaule. Comme nous tous. Mais tu es toujours toi. Je suis sûre que ta famille t'accueillera à bras ouverts.

Ses mots étaient doux et colorés par la douleur. Shiro était pleinement conscient qu'elle et Coran n'avaient plus de famille pour les accueillir. Ni sur Terre, ni sur la Nouvelle Altéa. Il se sentait terriblement égoïste de leur parler de ça. Il était sûr qu'ils auraient tout donné pour se retrouver dans sa situation.

Mais il en avait déjà trop dit. Autant aller jusqu'au bout.

— Je ne chercherai pas à les retrouver. Pas tant que nous n'avons pas vaincu Zarkon.

Allura recula, choquée, et Coran le fixa, bouche bée.

— Quoi ? Pourquoi ? demanda Coran.

Shiro se passa les doigts dans les cheveux.

— Parce que, dit-il, si je les vois… Je ne suis pas sûr d'arriver à repartir. Je ne suis pas sûr d'arriver à continuer le combat.

— Shiro, dit Allura, son expression s'adoucissant. Tu n'as pas à t'inquiéter pour ça.

— Mais je–

Elle le fit taire d'un doigt sur ses lèvres.

— J'y ai réfléchi depuis l'arrivée de Val et Nyma et j'ai décidé de vous donner à tous l'option de rester sur Terre avec vos familles.

Shiro la regarda, bouche bée. Ses oreilles devaient lui jouer des tours. Rester sur Terre… ?

— Mais… Zarkon–

— Oublie Zarkon un moment. (Allura lui prit la main pour la retirer de ses cheveux.) Aucun d'entre vous ne savait dans quoi il se lançait. Aucun d'entre vous n'a pu choisir. Keith, Shay et Ryner, c'était leur choix. Coran et moi menons ce combat depuis très longtemps. Mais vous ? Vous avez été jeté dans la pagaille. Les autres ont décidé de suivre le lion bleu sans savoir ce que cela signifiait. On vous a forcés à participer à cette guerre et le seul choix que vous avez eu, c'était de quel côté vous vous rangiez. (Elle rencontra son regard.) Si l'un d'entre vous décide de rester sur Terre, même toi Shiro, surtout toi, il aura toute notre bénédiction.

Rester.

Cette option laissait Shiro sans voix. Il n'avait pas osé l'envisager, pas vraiment. Y penser lui semblait une hérésie. Partir ? Abandonner le combat ? Laisser Keith se débrouiller seul ? Laisser Allura porter le fardeau du paladin noir sans lui ? Et si les autres, Matt et Pidge, Hunk et Lance, décidaient de rester ? Pourrait-il s'en aller en sachant qu'ils étaient toujours dans l'espace à risquer leur vie ?

Il ne savait pas s'il en était capable. Mais pour la première fois, il se laissa imaginer ce que ce serait. De dormir dans son propre lit sans s'inquiéter d'être réveillé à tout moment par une attaque galra. De manger la soupe miso de sa mère, de jouer au go avec Akira, d'aller se promener, de s'imprégner des odeurs familières de la Terre.

Il le voulait tellement que ça lui faisait mal, mais la culpabilité suivait le sillage de son désir. Mis à part Allura et Ryner, et peut-être aussi Nyma, il était le plus âgé des paladins. Il devrait être le dernier à envisager de partir.

— Merci, dit-il à Allura, forçant un sourire qui lui retourna l'estomac. J'en parlerai aux autres.

Allura et Coran semblèrent se rendre compte que ça marquait la fin de la discussion. Ils soupirèrent, mais reculèrent, laissant Shiro quitter la passerelle sans protester davantage. Il leur était reconnaissant de lui offrir la possibilité d'arrêter de se battre et de ne pas trop le pousser. Parce qu'accepter la pitié d'Allura et rester sur Terre serait trop facile.

Il prit le chemin le plus long jusqu'à sa chambre, remontant des cages d'escaliers dans lesquelles ses pas résonnaient pendant qu'il essayait de mettre de l'ordre dans ses pensées. Sa seule consolation, c'était qu'il était peu probable qu'il croise sa famille en retournant sur Terre. Les paladins n'avaient que deux cibles : d'abord la Garnison, pour voir si Iverson avait des troupes galras en position pour une attaque terrestre ; ensuite, le vaisseau en orbite, pour libérer les éventuels prisonniers restants et éradiquer les forces aériennes.

Le plus gros de sa famille était au Japon et ses parents vivaient à Ohio. Akira avait sûrement quitté la Garnison après la disparition de Shiro et même si ce n'était pas le cas, ses contrats l'emmenaient généralement loin de Carlsbad.

Ils ne sauraient jamais que Shiro était rentré.


Matt allait se jeter sur le tas de pancakes préparés par Hunk quand Shiro fit son apparition dans la cuisine. Il marqua une pause, ajusta sa prothèse et jeta un œil autour de lui. Val et Lance étaient revenus de leur visite aux nouveaux réfugiés, dont s'occupaient Shay et Ryner. Pidge était parti·e à la recherche des casques de fusion de l'esprit pour aider Val à raconter les aventures de « l'armée de la mère Holt », comme elle le disait (ce qui aurait bien fait rire Matt, mais il savait que sa mère était parfaitement capable de se constituer une petite milice). Et Hunk apportait tout juste la touche finale à son petit-déjeuner tant attendu.

Keith et Nyma avaient disparu et Matt s'était résolu à retrouver le premier pour lui apporter des pancakes s'il ne se montrait pas bientôt. S'il n'était pas déjà en route, c'était qu'il était quasi certain que Keith essayait de ne pas gêner les anciens prisonniers par sa présence, comme il avait évité Wyn à son arrivée, et que tenter de le convaincre d'être plus sociable ne ferait que le brusquer.

Au moins, Shiro était là. Matt tapota le tabouret vide à côté de lui et Hunk lui passa une assiette de pancakes et de fruits. Shiro sourit, distrait, et ne sembla remarquer le repas que lorsqu'il goûta à la première bouchée.

— C'est bon, fit-il, surpris, et Matt ne put s'empêcher de rire quand Hunk bomba le torse.

— Hé, vous savez, dit Hunk, faisant une pile pour Pidge, puis une autre pour lui-même. Maintenant qu'on retourne sur Terre, je pourrai faire des stocks de vraie nourriture. J'aurai à nouveau des épices !

Matt sourit, la bouche pleine de poire de l'espace.

— Trop hâte.

Shiro jeta un œil à la porte au moment où Pidge entrait avec une boîte remplie de casques, se dirigeant d'un pas sautillant vers Val. Lance les rejoignit, prit la boîte et la tint au-dessus de sa tête, hors de portée de Pidge. Iel fit la moue, mais se laissa distraire par la nourriture.

Shiro s'éclaircit la gorge.

— À ce sujet, je viens d'en parler avec Allura. (Il n'arriva pas tout à fait à garder un air désinvolte et il fixait son assiette sans toucher à sa nourriture.) Elle voulait vous faire savoir qu'une fois la bataille finie et la Terre libérée… vous pouvez y rester si vous le souhaitez.

Un silence de plomb accueillit cette déclaration et Shiro eut beau essayer de faire comme si de rien n'était, le nez baissé sur son assiette, Matt vit la tension de ses épaules. Il imaginait très bien sa réaction quand Allura lui avait annoncé la nouvelle. Leur absence prolongée de la Terre et l'envie de rentrer chez eux qui menaçait parfois de les submerger étaient des sujets récurrents de leurs conversations nocturnes.

— On peut… rester ? murmura Lance. (Il ne sembla pas remarquer avoir pris la main de sa cousine, mais elle la serra tout aussi fort, ses doigts blanchis se mettant à trembler.) Juste comme ça ?

Shiro leva les yeux, affrontant les regards surpris de chacun.

— Juste comme ça, confirma-t-il. Vous n'avez pas à vous décider tout de suite, bien sûr, mais réfléchissez-y. Vous avez fait des choses incroyables, il n'y a pas de raison que vous vous sacrifiez davantage.

Et bien sûr, Shiro ne s'incluait pas dedans. Il fallait s'y attendre, se dit Matt. Et ça le soulageait un peu. Matt ne voulait pas être le seul humain coincé dans l'espace, même si voir les choses sous cet angle lui donnait l'impression d'être un peu égoïste.

Pidge se reprit en premier, souriant tout en découpant un autre morceau de pancake.

— Purée, ça fera plaisir à maman. De nous retrouver…

Le cœur de Matt se serra.

— Ouais, dit-il. Tu devrais rester avec elle.

Je devrais ? répéta Pidge en le fusillant du regard. Comment ça, je devrais rester ?

L'estomac retourné, Matt regarda son assiette, l'appétit perdu.

— On n'est pas obligés d'en parler maintenant.

— Oh que si. (Pidge repoussa son plat, ignorant les regards inquiets des autres.) T'as pas l'intention de rester sur Terre, hein ?

— Pidge…

— Non ! Écoute, Matt, je comprends.

Matt ferma les yeux, se sentant malade.

— Non, je ne pense pas que tu comprennes, Pidge.

Pidge poussa un grondement dangereux.

— C'est au sujet de papa. Pas vrai ? Il est toujours là, quelque part, et tu veux pas rentrer sans l'avoir retrouvé. Eh bah, devine quoi ? Moi non plus.

Matt jeta un regard autour de lui, mais les regards choqués et coupables de Hunk et Lance renforcèrent sa nausée et Shiro–

Matt se passa une main sur le visage.

— Il n'y a pas que ça, Pidge. Je ne peux pas– Même après qu'on l'ait trouvé, je ne peux pas–

— Tu ne peux pas quoi ? demanda Pidge. Tu ne peux pas abandonner le combat ? Bien sûr que si. C'est facile. Surtout toi, Matt. Tu mérites de t'éloigner de Zarkon, d'Haggar et de tous ceux qui–

— Je ne peux pas rentrer, Pidge, s'emporta Matt.

Il voulut s'arrêter là, mais le barrage qu'il avait construit en apprenant qu'ils rentraient chez eux n'était pas très solide et il n'en fallut pas plus pour le briser.

— Je ne le pourrai jamais. Pas pour de bon.

Personne ne regardait Pidge, désormais. Ils s'étaient tous tournés vers Matt, même Val, qui n'avait pas cherché à se joindre à la conversation depuis son arrivée. Leur air alarmé et leur pitié le frappèrent comme une avalanche et il appuya ses coudes sur le comptoir, s'agrippant les cheveux.

— Comment ça ? demanda Pidge d'une petite voix.

Matt n'avait pas voulu en arriver là.

— Les cristaux, dit-il, forçant les mots à sortir de la barrière de sa bouche. Peu importe nos efforts, ils poussent toujours. Je ne pourrai jamais rester plus d'une semaine ou deux sans que Shay me soigne. Qu'est-ce que je suis censé faire ? Lui demander de rester sur Terre jusqu'à ma mort ? De ne plus jamais revoir sa famille ?

Il secoua la tête. Il pensait sans cesse au futur ces derniers jours. Il y pensait déjà depuis longtemps, en réalité, mais les cicatrices cristallines et le bleu de son œil gauche l'avait forcé à accepter la réalité. Quand la guerre prendrait fin, il allait devoir se trouver un Balméra pour s'y installer. S'il accompagnait Shay, il y aurait au moins de bonnes chances que Hunk vienne lui rendre visite de temps en temps. S'ils pouvaient trouver un bon générateur de trou de ver et un vaisseau, il pourrait même faire des allers-retours entre la Terre et le Balméra. Il pourrait voir sa famille et Shiro serait peut-être d'accord pour ne voir la sienne qu'une ou deux fois par mois. Ou Matt se contentera peut-être de ne voir Shiro qu'une ou deux fois par mois.

Brisant le silence choqué, Val finit par prendre la parole :

— Tu as bien dit… des cristaux ?

Elle semblait soufflée et Lance se tourna aussitôt vers elle.

Matt haussa les épaules et agita la main pour indiquer son visage.

— Yep. Les Galras m'en ont injecté plein et ils s'approprient peu à peu tout mon corps. (Il poussa un rire amer.) Bienvenue dans l'espace, hein ?

La cuillère de Val s'échappa de ses doigts tremblants.

— Merde, murmura-t-elle, se couvrant la bouche d'une main. (L'autre tenait toujours celle de Lance, qui fit la grimace quand sa poigne se resserra.) Je ne pensais pas… Je veux dire, si, mais j'espérais… Je– merde.

— Quoi ? demanda Matt, soudain à nouveau à cran. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Les cristaux, dit-elle, prenant une profonde inspiration pour garder une voix stable. Je me suis bien dit que ces cicatrices y ressemblaient un peu, mais je ne pensais pas… Je veux dire, aucun d'entre nous n'en a de ce genre.

Le sang de Matt se figea dans ses veines et il dut déglutir pour retrouver la parole :

— Nous ?

— Les réfugiés. C'était ce qu'ils faisaient à bord de cette prison. Ils nous implantaient des cristaux. Faisaient de nous des batteries vivantes. (Elle se toucha l'épaule, ses yeux écarquillés posés sur Matt.) Ils appelaient ça le projet Balméra.


Le projet Balméra.

Matt en avait entendu parler plusieurs fois ces derniers jours, surtout quand ils le droguaient et l'attachaient à la table d'examen. Des mains envahissantes, des scalpels brillants, des murmures. C'était tout ce qui faisait son monde désormais et il n'arrivait pas à situer le projet Balméra dans tout ça.

Il ne comprit que le jour où ils le tirèrent de sa cellule, plaquèrent un patch sur son bras pour qu'il reste dans le cirage et le menèrent plus profondément que d'habitude au cœur du laboratoire de Vel-17. Il observa les cellules qui s'éloignaient, trébucha, se laissant traîner avec stupeur devant les labos et blocs opératoires dans lesquels ils l'emmenaient généralement.

Ils allaient le tuer.

C'était la seule explication logique que son cerveau embrumé avait trouvée, mais il n'avait pas la force d'en ressentir de la peur. Au moins, s'il mourait, tout serait fini.

Mais ce n'était pas un pistolet qui l'attendait au bout de ce tunnel qui ne semblait plus en finir. C'était un hangar contenant une navette juste un peu plus petite que le Perséphone. L'emmenaient-ils quelque part ?

Le monde se brouilla et quand il revint à lui, il était attaché à un siège rembourré juste assez incliné pour lui donner l'impression qu'il tombait… encore et encore…

Vous êtes sûrs que sa condition est assez stable ?

Quelqu'un se pencha sur lui. Vérifia ses sangles. Matt grogna et le Galra poussa un rire.

Les gars du secteur Hovent n'ont pas besoin de l'avoir en vie. Du moment que son corps reste intact, on a fait notre boulot.

Ils allaient le tuer. Mais… non. Les Galras se retirèrent, les uns après les autres. La dernière entra quelque chose sur le tableau de bord de la petite navette, puis lui tapota la joue en reculant.

Fais bon voyage, 5N, dit-elle. Et amuse-toi bien avec le projet Balméra.

Puis il volait. Tombait. De la lumière tourbillonnant autour de lui, un éclat de ciel bleu. Un impact.

Il se réveilla attaché à une autre table dans une autre salle aux murs blancs stériles et entouré de monstres. Sauf que ceux-ci n'étaient pas violets et n'avaient pas les yeux jaunes. Il les connaissait. Il s'agissait de monstres qui lui avaient souri et souhaité bonne chance quand il était monté à bord du Perséphone avec Shiro et son père. C'était James Virgil qui montait la garde à la porte. C'était Riley Townsend qui se penchait sur lui avec un scalpel et un sourire qui se profilait derrière son masque chirurgical.

Tiens-toi tranquille, murmura Riley en lui découpant l'épaule, juste au-dessus de la clavicule.

Il remplaça son scalpel par une paire de pinces et retira un morceau de cristal ensanglanté qui luisait même sous les lumières vives du plafond.

Bien. C'est bien. C'est presque fini, maintenant, shh.

Matt s'évanouit alors que Riley refermait l'incision.


Matt ne se souvenait pas s'être levé. Ne se souvenait pas avoir renversé sa chaise en s'éloignant du comptoir. Son dos était pressé contre le mur et ses poumons avaient oublié comment absorber l'air.

— Matt ? fit Pidge, sa voix lui parvenant de très loin.

Shiro était plus proche, murmurant son nom encore et encore, éloignant les autres qui essayaient de s'approcher. Shiro s'agenouilla devant Matt alors qu'il s'affalait par terre en tremblant, sa vision s'obscurcissant sur les bords.

— Je ne me suis jamais enfui, murmura-t-il.

Il ramena ses jambes contre lui et enfouit son visage entre ses genoux, essayant de se remémorer comment respirer en pleine crise d'hyperventilation : inspirer par le nez en comptant jusqu'à trois, puis expirer par la bouche, les lèvres serrées.

Cela ne fonctionna pas, du moins jusqu'à ce que Hunk prenne la place de Shiro devant lui pour l'aider :

— Fais comme moi, respire, Matt. Allez.

Matt essaya, mais son souffle court et hésitant ne fit que se transformer en sanglots incontrôlables. Son épaule le brûlait là où Riley l'avait entaillée. C'était là aussi que les Galras l'avaient incisé la première fois pour y insérer le cristal, même si la cicatrice laissée par ces derniers était bien plus petite.

Ça vient sûrement du crash du vaisseau, avait dit Pidge, et Matt avait vivement accepté l'idée que la Garnison avait tenté de le soigner en lui faisant des points de suture. La vérité était plus difficile à avaler.

— Je ne me suis jamais enfui, répéta-t-il quand il eut moins l'impression d'être sur le point de s'évanouir.

La pièce tournait toujours autour de lui, mais il pouvait lever la tête pour regarder ses amis. Il trouva Val, qui se tenait l'épaule au même endroit que lui.

— Les Galras m'ont renvoyé sur Terre. Ils devaient avoir besoin de mes cristaux pour commencer le projet Balméra.

Il vit le moment où Val fit le lien. Elle leva une main tremblante pour tirer sur le col de son t-shirt, révélant une cicatrice quasiment identique à celle de Val. Juste un peu plus petite, juste un peu plus récente.

C'était du pareil au même.

— Va voir Shay, dit Matt, sentant quelque chose s'effondrer au fond de lui. Elle pourra t'aider.

Après quelques secondes de silence, elle se leva, poussée par Lance, qui était très pâle. Matt leva la tête juste avant qu'ils ne quittent la pièce.

— Je suis désolé, murmura-t-il, et ils s'en allèrent.


Pidge resta un moment avec Matt après le petit-déjeuner, mais iel sut presque aussitôt qu'il ne voulait pas de compagnie. Iel l'avait donc laissé avec Shiro et était parti·e à la recherche d'une distraction.

Cette distraction prit la forme de Hunk.

Il attendait devant l'infirmerie où Lance, Val et Shay s'étaient enfermés. Pidge s'arrêta, abandonnant l'idée de trouver de quoi se changer les idées auprès de Lance.

— Ils t'ont mis dehors ? demanda Pidge.

Hunk leva les yeux, surpris, et se frotta la nuque.

— Pas exactement, mais… ouais, en gros. (Il baissa la tête et tapa le sol du pied.) J'étais peut-être un peu trop paniqué. Val est assez tendue comme ça et c'est encore pire pour Lance.

Il se tut, mais Pidge savait ce qu'il ne voulait pas dire tout haut : le même sentiment de culpabilité qui retournait l'estomac de Pidge faisait serrer la mâchoire de Hunk.

— Je sais pas comment aider Matt, dit-iel, s'appuyant contre le mur à côté de Hunk. C'est mon frère. Je le connais mieux que n'importe qui. Je devrais savoir comment lui remonter le moral, non ?

Sans un mot, Hunk passa son bras autour de ses épaules pour l'attirer dans son étreinte. Iel ne résista pas. Après tout, Hunk et Lance étaient comme des frères, eux aussi. Hunk devait ressentir la même chose qu'iel. C'était frustrant, de ce genre de frustration qui lui devenait bien trop familier ces derniers temps. Iel voulait se rendre utile. Pas seulement à Matt, mais aussi aux autres. Mais iel ne savait pas comment affronter les démons qui hantaient Matt et Shiro, ne savait pas comment apaiser la douleur que ressentaient Allura et Coran en pensant à Altéa. Parfois, iel aidait Lance, peut-être pas à surmonter son mal du pays, mais avec son sentiment de solitude.

Iel aurait voulu pouvoir en faire plus.

— On a une heure à tuer, finit par dire Hunk, son regard glissant vers la porte de l'infirmerie. Ça te dit de faire une petite maintenance des lions ?

— Tout pour me distraire de… tout ça.

Pidge prit une profonde inspiration et la relâcha. Iel essaya de se concentrer sur la joie qu'iel avait ressentie quand Allura leur avait annoncé leur destination et non sur la douleur que lui avait causée Matt en lui apprenant qu'il était coincé dans l'espace, ou encore sur son sentiment d'inutilité face à sa crise d'angoisse.

On rentre à la maison.

Dans quelques heures, iel serait peut-être chez iel, dans les bras de sa mère. Peut-être pas de façon permanente, pas encore, mais c'était déjà un soulagement par rapport à ce qu'iel avait vécu ces derniers mois. Et même plus. À part pour les quelques semaines de vacances entre deux semestres de cours, iel n'avait pas revu sa mère depuis qu'iel était entré·e à la Garnison.

— J'avais oublié à quel point ma mère me manque, dit Pidge en suivant Hunk vers l'ascenseur. (Iel sentit le regard de Hunk, mais fit semblant de ne rien remarquer.) C'est horrible à dire, mais c'est la vérité. Je… n'ai pas vraiment pensé à elle depuis qu'on est là. Généralement, celui qui me manque, c'est mon père.

— C'est normal, dit Hunk. C'est lui que tu cherches.

— Ouais, et tout ce temps, ma mère était en train de me chercher, moi.

Pidge souffla, repensant à ce que Val leur avait raconté. Sa mère confrontait Iverson, rassemblait des alliés, cherchait la vérité. Akira et l'oncle de Hunk étaient aussi impliqués. Pidge mourrait d'envie d'en savoir plus, mais iel se dit qu'iel aurait ses réponses bien assez tôt.

Hunk soupira, plongeant les mains dans ses poches.

— On avait d'autres soucis, dit-il. Et je sais pas pour toi, mais si j'avais passé tout ce temps à penser à ma famille, je me serais effondré y a bien longtemps.

Hunk avait sûrement raison. Et ce n'était pas comme si Pidge ne pensait jamais à sa mère. Parfois, quand iel mangeait les repas de Hunk, iel pensait à leur frigo qui ne devait contenir que des restes de plats surgelés et commandés. Iel repoussait généralement ses pensées au fin fond de son esprit pour mieux se concentrer sur la guerre, la recherche de son père ou ce qui devait absolument être réparé dans l'immédiat.

Ce n'était désormais plus possible. Les paladins rentraient chez eux. Et honnêtement, Pidge n'avait qu'une envie, c'était de pleurer.

Le hangar n'était pas vide quand Pidge et Hunk y entrèrent : des murmures parvinrent à leurs oreilles. Pidge regarda autour d'iel, en cherchant la source, mais avec les cinq lions et le Fourrier qui s'y trouvaient, le hangar était un peu bondé. Fronçant les sourcils, iel s'avança, observant les ombres des lions. Les enfants galras traînaient parfois dans le coin, notamment Edi et, plus récemment, Wyn.

— …presque dix standards, fit l'une des voix, que Pidge reconnut soudain comme celle de Nyma.

Elle était basse et triste, loin de son ton généralement combatif.

Pidge se dirigea vers le Fourrier, s'attendant à l'y trouver là, mais en contournant la queue du lion jaune, iel avisa deux personnes assises sur la patte de Red, le dos appuyé contre sa jambe.

Keith avait les jambes tendues devant lui, à la différence de Nyma qui semblait vouloir prendre le moins de place possible. Fronçant les sourcils, Keith frotta la garde de sa dague, où était gravé le mot galran signifiant « loyauté ».

— J'irai avec toi, dit-il. S'il y a la moindre chance–

— Il est déjà mort et tu le sais.

Pidge se figea, tant du fait du ton cassant de Nyma que de ses mots, et Hunk n'était pas en reste. L'oreille de Keith frissonna et il se tourna vers eux, leur offrant un faible sourire.

— Salut les gars, dit-il. C'est déjà l'heure de partir ?

Les épaules de Nyma se crispèrent et elle essaya, pas très discrètement, de s'essuyer les joues avant de les regarder. Ses yeux violets n'étaient pas rougis par les larmes, mais ils étaient assez grands et sombres pour que Pidge remarque sans peine qu'ils étaient toujours humides.

— Vous… parliez de Rolo ? demanda-t-iel.

Nyma fit la grimace et fusilla le mur du regard.

Soupirant, Keith la dévisagea un long moment avant de dire :

— Ouais. Et du plan.

Le cœur de Pidge se serra. Le plan n'était pas très détaillé. Il s'agissait de séparer l'équipe en deux : les humains et Allura rejoindraient la Garnison pour prendre la situation en main pendant que les autres paladins infiltraient le vaisseau-prison. Nyma avait déclaré que Vanda et Iverson avaient peut-être repris de nouveaux prisonniers dans la semaine qui s'était écoulée, mais ils savaient tous qu'elle espérait y trouver Rolo.

— Je suis sûr qu'il va bien, dit Hunk avec un sourire rassurant.

Mais Pidge n'avait pas besoin de voir les oreilles de Keith s'abaisser ni Nyma se recroqueviller davantage pour savoir que ni l'un ni l'autre ne croyait à une fin heureuse.

— Hunk… dit Keith, les yeux à nouveau sur Nyma.

Il semblait attendre un signal, mais elle ne dit rien alors il soupira et reprit :

— Zarkon ne… Il ne voit pas d'un bon œil ceux qui désertent. Il ne veut pas que les autres Galras se fassent des idées. Si tu ne rentres pas dans le moule, on t'envoie en prison. Si tu résistes ou tentes de t'enfuir… tu meurs.

— Oh, fit Hunk. Mais…

Keith secoua la tête.

— Dans le meilleur des cas, Rolo est encore en vie parce qu'une personne plus haut placée que Vanda veut le tuer personnellement. Dans ce cas, il a sûrement déjà été transféré ailleurs. Mais le plus probable…

— Le plus probable, c'est qu'ils lui ont mis une balle dans la tête pendant que je m'enfuyais comme une lâche, siffla Nyma, se frottant à nouveau les yeux. (Keith lui jeta un regard peiné, mais n'interrompit pas sa tirade.) C'est sa faute, vous savez. C'est lui qui voulait jouer les héros. On savait tous les deux le risque qu'on prenait à voler l'Empire, à piloter un de leurs vaisseaux. Mais ça ne lui suffisait pas. Oh non. Il voulait aider les gens. Vous savez, il a toujours dit qu'il était soulagé de ne pas avoir à s'inquiéter d'être torturé. (Son menton trembla un moment, mais elle montra les dents et s'appuya contre la patte de Red.) Bref, le fait est que Rolo est mort. Je ne vais pas là-bas pour le chercher. Je vais tuer les enfoirés qui me l'ont pris. Qui m'ont tout pris.

Il y avait une note de désespoir dans sa voix qui coupa net à tout signe de sympathie que Pidge aurait pu lui offrir. Hunk semblait hésiter à offrir un câlin à Nyma, mais il se retint, ce qui était sûrement pour le mieux. Nyma l'aurait sûrement écorché vif s'il avait tenté le coup.

Keith lui jeta un regard en coin, puis soupira.

— Tu veux leur demander– ?

— Non, le coupa sèchement Nyma.

L'oreille de Keith tressauta.

— Pourquoi pas ? Ce n'est pas comme si ça pouvait s'empirer.

— De quoi vous parlez ? demanda Hunk.

Nyma fusilla Keith du regard, puis se laissa tomber de la patte de Red, lui donnant un coup de pied avant de la contourner pour partir vers le Fourrier. Red gronda et, sans se retourner, Nyma lui fit un doigt d'honneur. Pidge se demanda si c'était un geste qu'elle avait appris de Val ou si c'était une grossièreté universelle.

Keith poussa un autre soupir, mais suivit Nyma à l'intérieur du Fourrier, indiquant à Pidge et Hunk de venir. Ils lui emboîtèrent donc le pas, un peu méfiants, et laissèrent Nyma les guider en silence vers un coin du cargo qui restait intact au milieu du fouillis de couvertures, de vêtements et de bols sales que les réfugiés avaient laissés derrière eux. Ils contournèrent une pile de boîtes et passèrent devant quelques casiers, puis Pidge le vit.

Beezer.

Iel poussa un cri consterné en le découvrant, sombre et silencieux, un horrible trou en plein milieu.

— Oh non, fit-iel en se jetant dessus. Qu'est-ce qui s'est passé ?

— On lui a tiré dessus, ça se voit pas ? gronda Nyma.

Pidge leva les yeux, s'apprêtant à rétorquer, mais s'interrompit en voyant la douleur dans le regard de Nyma.

— Des gardes l'ont eu juste avant qu'on décolle. J'ai voulu le réparer, mais ça a toujours été Rolo qui s'occupait de tout ce qui touche de près ou de loin à la mécanique. J'en sais assez pour garder mon vaisseau en l'air, mais c'est tout.

Grimaçant, Pidge retirant l'avant du boîtier de Beezer avec précaution pour jeter un œil aux dégâts internes. Que le laser ait touché l'alimentation était une chose, mais s'il avait touché les blocs de mémoire de Beezer ?

Après quelques minutes d'examen minutieux, Pidge se tourna vers Hunk.

— Tu peux aller me chercher mes outils– et Rover, s'il est là ? Ça m'aidera de parler à Beezer en le réparant et ce sera plus pratique avec Rover.

— Bien sûr, dit Hunk, lui offrant un sourire encourageant avant de se lever pour se précipiter hors du vaisseau.

Pidge se tourna vers Nyma.

— Tu as de quoi le vider ? demanda-t-iel, ignorant avec tact l'air nauséeux de Nyma.

Pidge la comprenait : parfois, les robots n'étaient pas que de simples machines. Surtout quand ils avaient leur conscience propre. Pidge avait été témoin de beaucoup d'atrocités au cours de cette guerre, mais peu de choses l'avaient autant choqué·e que les dégâts infligés à Green et Black par son virus.

Pidge espérait de tout cœur qu'iel n'aurait jamais à voir les entrailles de Green lui sortir de son ventre comme celles de Beezer à l'heure actuelle.

Pidge avait nettoyé le plus gros des morceaux de métal brûlé quand Hunk revint avec ses outils, Rover flottant au-dessus de son épaule. Le petit drone poussa un gémissement plaintif en découvrant Beezer et Pidge lui tapota distraitement la tête en se mettant au travail.

Réparer le robot allait prendre du temps, mais heureusement, il n'avait rien d'irrécupérable. Quelques minutes d'examen révélèrent un noyau détruit et une unité centrale grillée, mais en se connectant à Beezer, Rover lui indiqua que toutes ses données enregistrées étaient intactes.

La première chose à faire était d'instaurer une nouvelle source d'énergie à partir d'un cristal de Matt. Pidge s'habituait peu à peu à en avoir sous la main pour ses projets technologiques. Personne n'avait encore compris ce qui les distinguait des cristaux de Balméra ; comme ces derniers, les cristaux de Matt poussaient et rapetissaient selon le flot de quintessence alentour, mais conservaient leur forme et leur taille une fois récoltés. La seule différence, c'était que les cristaux de Matt conservaient plus efficacement leur énergie. La batterie de Beezer allait tenir bien plus longtemps après son opération. Pidge allait sûrement devoir bidouiller son poste de recharge, mais c'était un problème à remettre à plus tard.

Une fois la source d'énergie reconnectée, Pidge se concentra sur l'unité centrale. Il fallait également la remplacer. Heureusement qu'iel collectait des pièces détachées auprès de chaque robot rencontré, qu'il s'agisse de sentinelles ou de drones galras, de trucs en miettes qu'iel trouvait parfois dans les coins poussiéreux et abandonnés du château-vaisseau ou de squelettes quelconques trouvés dans des centres de trocs…

Iel passa dix bonnes minutes à trier son stock pendant que Nyma racontait à Keith que Rolo avait libéré Beezer d'un magasin de vêtements de luxe quand il était jeune et donc que Beezer n'était rien de plus qu'une caisse enregistreuse sans le sou. Rolo l'avait retapé lui-même, ce que Pidge pouvait voir clairement avec ses entrailles sous le nez. Elles avaient un air de fait-maison, mais c'était un fait-maison très soigné.

On ne pouvait pas en vouloir à Nyma de voir les retouches de Pidge comme une transgression.

Nyma finit par se taire et Pidge régla deux-trois trucs supplémentaires avant de déconnecter Rover. Iel prit une profonde inspiration, puis alluma Beezer.

— Est-ce qu'il… ? commença Nyma.

Pidge ne répondit pas. Iel était plutôt sûr·e que–

Oui. Iel relâcha son souffle alors que l'écran de Beezer prenait vie. Un fil de texte de démarrage le traversa, puis il s'éteignit brièvement avant de laisser place à un cercle bleu luisant, qui s'aplatit quelques fois comme s'il clignait des yeux.

Il poussa un son interrogatif et Nyma marmonna quelque chose d'une voix tremblante. Pidge recula pour la laisser s'approcher et elle s'accroupit devant Beezer, les bras sur les genoux. Elle chercha à chasser ses larmes en clignant des paupières, puis tendit le bras pour tapoter le centre de l'écran de son robot.

— Salut, cervelle grillée, fit-elle, l'affection prenant le dessus sur son exaspération. Je pensais qu'on était contre les actes d'héroïsme.

Beezer crachota une série de bruits qui n'avait rien à voir avec les langues robotiques que Pidge connaissait (possiblement parce qu'il s'agissait d'un autre truc que Rolo avait improvisé) et Nyma rigola.

— Tu sais, c'est drôle, dit-elle, s'appuyant sur ses talons. Je suis devenue paladin pendant que tu dormais.

Il gazouilla et Nyma plissa les yeux.

— Hé ! Fais gaffe à toi, boule de ferraille, ou je ne te présenterai pas à Blue.

Pidge sourit, mais ne résista pas quand Hunk lui tira le bras vers la sortie. Iel savait ce que c'était de vouloir être seul après avoir presque perdu un être cher.

Mais Nyma se retourna alors qu'ils allaient partir.

— Attendez, attendez, dit-elle en se levant et se précipitant à leur suite.

Keith s'arrêta à côté de Pidge à la porte, Hunk quelques pas plus bas. Nyma ralentit et croisa les bras sur son torse.

— Merci, dit-elle. De m'avoir aidée. Vous aviez sûrement de meilleures choses à faire.

— Pas vraiment, dit Pidge en haussant les épaules.

Nyma sourit comme si elle n'y croyait pas vraiment, mais Hunk se glissa entre Keith et Pidge pour la soulever dans une étreinte.

— Tu fais désormais partie de la famille, Nyma, dit-il en la reposant. (Elle tituba, l'air un peu sonnée par son geste.) Tu vas devoir t'y habituer.

— Juste comme ça ? demanda-t-elle, sceptique.

Keith ricana.

— Tu peux me croire, Hunk ne rigole pas avec ce genre de choses.

Hunk sourit, tendant la main pour ébouriffer les cheveux de Keith. Keith l'évita et alla se cacher derrière Pidge, qui leva les yeux au ciel. Iel fit un signe de tête à Nyma.

— Ils ont raison.

Le regard de Nyma s'adoucit et elle plongea les mains dans ses poches, s'appuyant d'une épaule contre l'encadrement de la porte.

— Faudra que je m'y fasse, alors. Bonne chance pour la suite.

— À toi aussi, dit Pidge. Et… abandonne pas si vite. Je sais que c'est dur. Je cherche mon père depuis plus d'un an maintenant et je compte pas laisser tomber. Donc même si tu trouves pas Rolo, on continuera de le chercher.

Un sourire lui étira les lèvres.

— C'est drôle. Lance a dit la même chose.

— Comme ça, tu sais qu'on est sérieux.

Pidge conclut sur un haussement d'épaules, puis pivota et descendit la rampe, agitant la main au passage. Faites que Rolo aille bien, pensa-t-iel en s'en allant. Rolo et mon père. On peut au moins les sauver. Non ?


— Alors, comment ça se présente ?

Val courba la nuque pour regarder la porte, ce qui n'était pas simple en étant allongée à plat ventre sur une table d'examen pendant qu'un caillou géant (étrangement délicat) lui massait le dos. Pour être honnête, ce n'était pas comme si elle avait besoin de lever la tête pour reconnaître Shiro ; rien qu'en parlant, il lui rappelait énormément Akira.

Ce n'était pas vraiment sa voix, mais plutôt la cadence. Ses phrases courtes et précises (certainement dû à l'influence de la Garnison), le ton utilisé, les mots employés. Comment ça se présente ? Et pas comment ça se passe, comment tu te sens ou tout va bien ?

Pas que Val soit une experte en linguistique, en dialecte ou autre. Elle se contentait d'écouter. De très près. Et elle entendait clairement le passé que Shiro partageait avec son frère.

Elle entendait aussi l'hésitation dans le ton de sa voix, si bien qu'elle se redressa sur ses coudes et se tourna un peu plus pour offrir un sourire au couple à la porte. Matt était là aussi, pâle et fatigué, les yeux rivés sur ses chaussures. Il avait une main à l'épaule tandis que l'autre serrait fortement celle de Shiro. Heureusement que c'était sa main de métal.

Val le regarda longuement, observant les effets de son infection cristalline sur son œil et la peau qui l'entourait. Shay lui avait déjà assuré qu'elle n'était pas près d'arriver à ce stade. Matt avait apparemment fait la rencontre malheureuse d'une grande quantité de quintessence à l'état pur.

Cela restait troublant.

Enfin, une chose était claire comme du cristal (le jeu de mots était voulu, fallait bien qu'elle trouve le moyen de rire de cette situation pourrie). Matt essayait de prendre tout le blâme, comme si le fait qu'il soit la première victime le rendait quelque part responsable de la suite.

Les mains de Shay parcouraient toujours le bras de Val à la recherche de cristaux errants, mais elle s'arrêta sur un signe de Val.

— Je reviens tout de suite, dit-elle avant de se lever et d'approcher Matt. J'ai l'impression que tu ne dirais pas non à un câlin.

L'espace d'une seconde, Matt la regarda, bouche bée. (Quoi, il s'était attendu à ce qu'elle le frappe ?) Puis il pouffa et accepta son offre.

— Ok, je commence à voir l'air de famille.

Val haussa un sourcil à l'intention de Shiro, qui se tenait derrière, un sourire affectueux sur les lèvres.

— Lance joue un peu à la maman poule ces derniers temps, expliqua-t-il.

Derrière Val, Lance glapit.

— C'est faux !

— Mais bien sûr, Lance, continua Matt, lâchant Val en reniflant juste assez doucement pour qu'elle puisse faire comme si elle n'avait pas remarqué. Tu t'assures qu'on mange et qu'on dort tous assez bien et tu prends soin de nous parce que tu t'en fiches de nous.

— Exactement, fit Lance en croisant les bras.

Il était assis à côté du lit d'examen, faisant de son mieux pour paraître indifférent. Comme si Val ne le connaissait pas par cœur. Il prenait déjà soin de leur baby-sitter quand elle ne passait pas une bonne journée – et il avait six ans, à l'époque. C'était normal qu'il offre à ses amis le même genre de support émotionnel.

Val prit soin de lui ébouriffer les cheveux en reprenant place sur le lit, puis resta bien sagement immobile le temps que Shay continue son examen.

— Alors, quel est le pronostic, docteur ? demanda Matt à Shay, essayant visiblement de dissimuler son inquiétude.

Shay fit un son pensif.

— Les cristaux de Val n'ont pas eu beaucoup de temps pour grandir et je ne pense pas qu'elle a été exposée à de gros excès de quintessence. J'ai retiré les cristaux que je pouvais et je vais devoir continuer à surveiller le rythme de leur croissance, mais je ne crois pas qu'elle souffrira beaucoup des symptômes.

Lance poussa un soupir de soulagement, ses épaules se relâchant.

— Ça, c'est une bonne nouvelle.

Val hocha la tête, même si elle avait plus de mal à se détendre. Elle avait cru que les six jours passés sur le Fourrier avec Nyma lui auraient suffi à s'habituer aux nombreux dangers de l'espace, mais en vérité, elle n'avait fait que s'habituer à ce vaisseau et ses dangers. Maintenant qu'elle se trouvait sur un vaisseau plus grand et plus avancé avec plus d'aliens… Elle ne voulait pas dire qu'elle trouvait ça terrifiant, mais ça l'était un petit peu, quand même.

Mais Lance était là. Elle pouvait toujours trouver à y redire au sujet du château, mais avait retrouvé son cousin.

Il lui offrit un sourire un peu mélancolique, comme s'il pouvait deviner ce qu'elle pensait. Purée, si ça se trouve, c'était possible. C'était un paladin de Voltron. Qui sait ce que ça signifiait pour lui. Ou pour elle, d'ailleurs. Elle avait du mal à s'y faire.

— Alors, on est prêts à partir ? demanda Val, serrant les bras devant son nombril à l'air.

(Elle voulait se changer avant tout. Les hauts de Nyma étaient pratiques pour que Shay puisse accéder aux cristaux maléfiques, mais ils ne couvraient pas grand-chose. Surtout qu'elle était en présence de son cousin et ses amis. Elle ne s'était pas sentie aussi gênée quand il n'y avait que Nyma pour la voir.)

Sans un mot, Lance retira sa veste et l'enveloppa autour des épaules de Val. Elle sursauta, le regardant avec de grands yeux, avant de resserrer le vêtement autour d'elle. Elle avait oublié à quel point ce truc était doux, encore plus après avoir traversé la guerre.

— Bientôt, dit Shiro. Mais pas encore. Je ne crois pas. On voulait juste voir comment tu t'en sortais.

Val pencha la tête de côté, l'étudiant.

— Bien sûr…

Shiro rougit, mais Matt leva les yeux au ciel.

— On voulait vraiment voir comment tu allais, mais on se demandait aussi ce que tu voulais dire quand tu as dit qu'ils nous changeaient en batteries.

— Oh, dit Val, perdant sa bonne humeur. Ça. Je… Nyma en sait plus que moi sur le sujet. C'est elle qui a vu les dossiers. J'ai juste fait des suppositions. Je me suis dit qu'ils voulaient se servir de nous pour alimenter leurs vaisseaux.

Matt ferma les yeux, poussant ce juron alien que Val avait entendu tant de fois de la bouche de Nyma ; vrekt. Elle se demanda ce que cela voulait dire.

— J'aurais dû savoir que c'était ce qu'ils voulaient.

— Comment ça ? demanda Shay.

Matt se frotta le front.

— Oh, j'ai vu des trucs dans l'esprit de Keith.

Il agita la main et les autres se mirent tous à acquiescer comme si c'était tout à fait normal de rentrer dans la tête des gens. Purée, dans quoi s'était-elle embarquée ?

— Zarkon est au bord d'une crise d'énergie. Les Balméras sont mourants et l'Empire est si grand qu'il doit agrandir sa flotte, mais il n'en a pas les moyens. Il n'a pas assez de cristaux.

— Alors il veut se servir d'humains, murmura Lance. Purée.

— Non.

Un pop soudain et bruyant retentit et Val se tourna vers Shay, qui tenait à la main ce qui semblait être le reste d'un Capri Sun explosé, le liquide lui gouttant entre les doigts. Shay fit la grimace et jeta le sachet à la poubelle. Elle leva ensuite la tête, le regard ardent.

— Non, dit-elle à nouveau. Je ne les laisserai pas faire à votre peuple ce qu'ils ont fait au mien. Nous allons les arrêter. Aujourd'hui même.


Naomi courait, le souffle court, slalomant entre les bâtiments des alentours. Le soleil s'était couché depuis longtemps et les projecteurs de la Garnison jetaient des ombres étendues sur le campus. Naomi regrettait une nouvelle fois de s'être lancée dans cette ruse. Oh, bien sûr, cela lui avait permis d'accéder à des informations qu'elle n'aurait jamais pu avoir autrement – des informations très importantes par-dessus le marché, surtout cette fois-ci.

Cela voulait aussi dire qu'elle devait se servir de vieilles tactiques, comme la course à pied et les appels téléphoniques.

Tournant à une autre intersection, Naomi passa le doigt sur son écran et afficha la liste de ses contacts, frappant celui intitulé « C. Traiteur » (Eli Kahale) avant de porter le téléphone à son oreille. Elle n'avait pas osé référencer les numéros de Karen et son équipe par leurs vrais noms, au cas où quelqu'un venait fouiner, alors elle avait improvisé autre chose : C. Traiteur (le C voulant évidemment dire « Conspirateur »), Conseillère et Prof. S.

— Allez, Eli, marmonna Naomi, accélérant à nouveau. Allez, réponds-moi.

Elle avait déjà essayé Karen, mais son appel était tombé directement sur le répondeur. Le répondeur ! Pour l'amour d–

Naomi aurait dû être hacker.

Elle imagina son ancienne équipe l'entendre dire ça, ce qui la fit sourire malgré la situation. Elle avait toujours été une femme d'action, ou au minimum, douée pour baratiner. Ça ne les aurait pas surpris qu'elle se lance dans l'espionnage, peut-être, mais du piratage ?

Elle tomba également sur la messagerie d'Eli et des cris s'élevaient derrière elle. Bien trop près de sa position. Naomi poussa tous les jurons qu'elle connaissait dans cinq langues différentes. Elle avait déjà perdu trop de temps. Iverson avait peut-être déjà mis son plan en route. Karen et Eli, sans parler des mères de Hunk, étaient peut-être déjà morts.

— God zangt mierda ! siffla-t-elle.

Eh bien voilà. Félicitations, Iverson. Il lui avait fait perdre toute capacité à jurer correctement.

Elle raccrocha au beau milieu du message automatique de la boîte vocale d'Eli et manqua de briser l'écran de son portable en appuyant sur le numéro de Prof. S. (Akira Shirogane). Il devait être chez elle (où tout le monde aurait dû se trouver dès lors que Naomi s'était rendu compte qu'Iverson jetait la loi par la fenêtre pour tracer son propre chemin), mais c'était déjà plus près de chez Karen que là où Naomi se trouvait.

— Naomi ? répondit Akira. (Il semblait dans les vapes. Il dormait ? À cette heure-ci ? Il était à peine onze heures !) Qu'est-ce que tu– ?

— Tais-toi et écoute-moi, siffla Naomi. Iverson ne déconne plus. Il se dirige chez Karen. Akira, tu dois les rejoindre. Je ne vais pas–

Un petit objet dur et brûlant lui rentra dans les côtes et Naomi perdit un instant le fil de ses pensées.

Quand elle reprit ses esprits, elle se retrouva par terre. Elle prit note de la situation aussitôt : elle n'avait rien de cassé et tous ses sens étaient bien alertes. Elle ne savait pas où était passé son portable et l'obscurité ne l'aidait pas.

L'obscurité… Naomi se figea un instant, regardant autour d'elle à la recherche de son attaquant. Avait-il vu son visage ? Savait-il qui elle était ? Elle se reprit, calma ses nerfs et se releva, ou du moins essaya. Quelqu'un se tenait devant elle et quand elle fit signe de se redresser, une botte lui écrasa le creux des reins.

— Tiens, tiens, tiens, dit le commandant Iverson en l'aplatissant plus fortement face contre terre. Regardez-moi ça. Je crois que je viens de me trouver une autre taupe.


— Akira, tu dois les rejoindre. Je ne vais pas–

Naomi se coupa brusquement et le sort qui avait figé Akira sur place se brisa.

— Naomi ? souffla-t-il. Naomi !

Pas de réponse.

Akira jura, faisant un tour des lieux pour rassembler ses chaussures, ses clés et son pistolet. Où l'avait-il mis, celui-là ? Il ne savait pas ce qui se passait, mais si Iverson était dans le coup, Akira n'allait pas prendre de risque. Il appela Naomi une dernière fois, mais la ligne se coupa.

Résistant à l'envie de jeter son portable à travers la pièce, Akira enfila ses chaussures et fonça jusqu'à la chambre d'ami où Naomi l'avait installé. Il tira complètement le tiroir de son placard, faisant voler chaussettes, boxers et brassières. Son pistolet heurta le sol dans la mêlée et sa boîte de munitions atterrit sur une paire de chaussettes à côté. Akira les récupéra et se précipita vers le garage.

Il composa le numéro de Karen en quittant l'allée, mais il ne fut pas surpris de ne pas obtenir de réponse. Elle bossait le lendemain et se couchait généralement tôt. Lana et Akani étaient aussi du matin. Akira appela Eli, le seul qui était peut-être encore debout. Son SUV se décala au milieu de la route et Akira tourna le volant quand une voiture qui arrivait en face le klaxonna furieusement.

Le téléphone d'Eli sonna quatre fois, puis le fit tomber sur le répondeur. Akira observa son compteur de vitesse atteindre des sommets. Il priait pour ne pas tomber sur un policier, parce qu'il ne comptait vraiment pas s'en tenir aux limites légales.

Tu dois les rejoindre.

Le dernier cri de Naomi résonnait dans ses oreilles et il essayait de ne pas réfléchir à ce qu'il voulait dire. Il essayait de ne pas penser au fait qu'il n'arrivait pas à joindre ses amis. (Ils dormaient. Eli avait mis son portable en silencieux pour éviter de réveiller les autres. C'était tout. Rien d'inhabituel.)

La maison de Karen était sombre et silencieuse quand Akira arriva. Il coupa les phares en entrant dans la rue, même s'il ne vit aucune voiture suspecte garée devant. La porte était toujours verrouillée et Akira farfouilla un peu avant d'arriver à y insérer sa clé correctement.

Il leva son pistolet en arrivant, le doigt sur la gâchette. Il n'y avait pas un bruit dans la maison, si on omettait le cœur battant d'Akira et son souffle haché alors qu'il s'efforçait de regagner son calme. Il se dirigea vers les escaliers, grimaçant quand les marches grincèrent sous ses pieds. Il y avait de la lumière à l'étage ; ce n'était pas l'éclat jaunâtre d'une ampoule, mais la lueur bleutée d'un écran. Eli.

Akira étudia le couloir en arrivant en haut de l'escalier, puis s'avança lentement vers la porte ouverte, se préparant au pire.

— Bordel de– !

Eli était assis sur le lit, son visage rendu pâle par la lumière de son ordinateur. Il porta une main à son torse en avisant Akira, qui baissa son pistolet en poussant un soupir de soulagement.

— Merde, Akira, j'ai cru que mon cœur allait s'arrêter !

— Pardon, dit Akira, faisant un rapide tour de la pièce. Tu n'as rien entendu ?

Eli fronça les sourcils.

— J'avais mon casque, dit-il en le retirant de sa tête. Pourquoi, tu m'as appelé ?

— Non. Viens.

Akira n'attendit pas sa réponse, retournant dans le couloir pour frapper à la porte de la chambre parentale.

— Karen ! Lana, Akani ! Debout ! Vite !

Des cris assourdis, des jurons et le bruit de pieds touchant le parquet lui répondirent et Akira ferma les yeux, se laissant un dernier moment pour laisser le soulagement l'envahir. Ils allaient tous bien. Il n'arrivait pas trop tard.

— Akira ? fit Karen en sortant de sa chambre. (Elle portait son pyjama en satin vert avec un cardigan gris par-dessus, l'air prête à le réduire en bouillie.) Qu'est-ce que tu fous ?

— Naomi m'a appelé, dit Akira, les dirigeant tous vers l'escalier. Apparemment, Iverson a décidé qu'il était temps d'éliminer ses opposants.

Karen s'était à moitié lancée dans un commentaire cinglant sur Naomi Smith, mais elle ferma la bouche quand elle saisit le sens des paroles d'Akira.

— Je ne sais pas ce qu'il prépare. Je crois que quelqu'un a attaqué Naomi pendant qu'on parlait. (Il grimaça, sautant la dernière marche et atterrissant lourdement sur le carrelage de l'entrée.) On va devoir découvrir ce qui lui est arrivé, mais d'abord, il faut qu'on sorte d'ici.

Tout à leur honneur, ils n'essayèrent pas de rassembler leurs affaires, leurs portables ou autre. Ce n'était pas la première fois que ça leur arrivait, si bien qu'ils enfilèrent simplement les premières chaussures qui leur passèrent sous la main, puis se regroupèrent derrière Akira alors qu'il sortait la clé de sa voiture.

Alors qu'il tendait la main vers la poignée de la porte, une balle brisa la fenêtre à l'avant et Karen s'écroula en criant.