Dans le chapitre précédent : Le château-vaisseau se prépare à aller sur Terre. Pendant ce temps, Matt et Val ont discuté du projet Balméra. Pidge a pris le temps de réparer Beezer et iel, Hunk et Keith ont officiellement accueilli Nyma dans l'équipe. Shiro a peur de rentrer chez lui, de ne pas être capable de repartir s'il retrouve sa famille. Qu'Allura ait offert aux humains de rester sur Terre après la bataille n'a pas apaisé ses craintes.

Sur Terre, Iverson a mis son plan en route, envoyant une équipe d'assassins après Karen et les Kahale. Naomi a réussi à prévenir Akira avant d'être prise à fureter à la Garnison, lui permettant de rejoindre Karen et les autres, mais alors qu'ils allaient partir, l'attaque a été lancée et Karen s'est fait tirer dessus.

Note de l'auteur : Avertissement spécial pour violence armée dans ce chapitre. Rien de particulièrement cru par rapport au reste de la fic, mais ça reste intense (surtout parce que, au moins pour moi, ça devient un peu plus viscéral quand il s'agit d'humains armés de pistolets au lieu de lasers et tout.) Des personnages des deux côtés du combat se font tirer dessus, à la fois on et off-screen, dont dans le torse et une fois dans la tête.

Vous trouverez plus de détails sur mon Tumblr.(Cette page contient quelques spoilers, notamment sur qui meurt/qui survit, mais comme toujours, je préfère que vous soyez un peu spoilés plutôt que vous stresser inutilement.) (NdT : La page traduite sera en haut de mon Tumblr, le lien est dans mon profil.)

Sinon, si vous ne voulez pas être spoilés, vous pouvez passer la pire partie assez facilement. Arrêtez de lire à partir de « Un éclair de poussière grise », passez le paragraphe et les deux qui suivent, puis reprenez à partir de « [Un personnage] fit un pas en arrière. »


Chapitre 26

Relativité

Deux heures après le rapport de Nyma sur l'invasion de la Terre, Coran termina enfin les dernières préparations au décollage. Le Château des Lions était à nouveau sur pied et prêt au combat.

Enfin, plus ou moins prêt.

Une tension familière commençait à s'emparer de Hunk alors que l'équipe se rassemblait sur la passerelle. C'était en partie de l'anxiété, en partie le mal du pays et en partie l'adrénaline. Il sentait la présence du lion jaune dans son esprit et pensait même pouvoir sentir l'inquiétude de Shay.

Allura fit un tour de la pièce du regard à l'arrivée de Shay, Lance, Val, Shiro et Matt.

— Tout le monde est là, annonça-t-elle, faisant un signe de tête à Coran. Tu es prêt ?

— C'est quand vous voulez, Princesse.

Allura inspira et Hunk sentit sa nervosité monter et retomber avec sa respiration.

— Très bien, paladins, dit-elle. Vous savez ce que vous avez à faire. Ryner est aux commandes de la mission de sauvetage. L'équipe numéro deux la rejoindra dans le lion vert quand nous serons arrivés sur Terre.

Shay hocha la tête, Nyma plissa les lèvres et Keith, qui avait revêtu l'armure argentée d'un soldat galra, eut un faible sourire. C'était bizarre de le voir habillé comme ça, même si ce n'était pas bien différent de ce qu'il portait encore quelques mois plus tôt, quand Hunk l'avait rencontré. En fait, c'était même encore plus étrange que l'ancienne armure de Keith. Cette tenue n'était pas marquée du rouge vibrant d'un commandant d'armée, ce que Hunk aurait pu voir comme un signe d'appartenance à son lion.

Il avait pris cette armure des réserves de déguisements de Nyma, se disant que l'apparition soudaine d'un commandant à bord du vaisseau de Vanda attirerait bien plus l'attention qu'un soldat lambda. Il avait le casque sous le bras pour le moment, mais dès qu'il l'enfilerait, plus rien ne le distinguerait des autres Galras, sauf peut-être sa taille plus chétive que la moyenne.

Cette idée mettait visiblement Keith mal à l'aise. Il écoutait les instructions de Ryner, mais il gardait la tête basse, jouant distraitement avec l'arme laser standard qui complétait son déguisement. Son épée et sa dague étaient toutes les deux à sa ceinture, mais un soldat galra ordinaire se servait rarement d'une lame.

Hunk fit le tour du cercle de paladins tandis qu'Allura décrivait le plan de sauvetage : il s'agirait d'une mission d'infiltration, où Keith guiderait l'équipe en s'assurant que les trois autres ne soient pas repérés. Ryner piraterait le système informatique, Shay assurerait ses arrières et Keith et Nyma iraient sauver les prisonniers éventuellement trouvés par Ryner tandis que cette dernière copiait les registres du projet Balméra avant d'implanter le virus créé par Pidge. Deux heures après le transfert du virus, ce dernier effacerait toutes les données informatiques et donc toutes les informations dont Vanda disposait sur son petit projet. Cela leur laissait deux heures au maximum avant que Vanda ne remarque leur présence et ne lâche ses chiens de garde, ce pourquoi Ryner ne le ferait qu'une fois les autres arrivés à la Garnison. C'était un laps de temps assez court, mais cela devrait laisser le temps à l'autre équipe de faire état des choses à la surface et mettre leurs familles en sécurité avant que ça ne dégénère.

— Hé, murmura Hunk une fois aux côtés de Keith. Est-ce que ça va ?

Keith le regarda en se raidissant. Un coup d'œil à l'expression de Hunk suffit à dissiper sa colère et il soupira.

— Oui.

Hunk fronça les sourcils devant la tension apparente de Keith.

— Tu sais, tu peux toujours changer de place avec Allura. Elle peut se faire passer pour un soldat galra aussi bien que toi.

Keith haussa un sourcil, tiquant sur le « se faire passer pour », et Hunk lui sourit, le laissant interpréter ça comme il le voulait. Plutôt que de réagir dessus, Keith secoua la tête.

— Je dois retrouver Rolo. Et Shiro a raison. Je sais comment fonctionne l'armée mieux que quiconque. Je suis le plus à même de les guider sans griller notre couverture.

— C'est vrai, dit Hunk en hochant la tête tandis qu'Allura passait à l'autre partie du plan, qui était encore plus rudimentaire que le sauvetage.

Elle et les humains allaient rejoindre la Garnison, où ils essayeraient de rentrer dans le bunker top-secret que Val avait trouvé. Avec un peu de chance, ils y trouveraient des informations au sujet des plans d'Iverson, de la location des troupes, de quoi leur donner un indice de l'étendue de leur corruption. Sans savoir sur quoi ils allaient tomber, ils allaient devoir improviser en grande partie, raison pour laquelle Shiro et Allura les accompagnaient tous les deux.

Alors qu'Allura concluait son briefing et ordonnait à Coran d'ouvrir le trou de ver, Hunk posa une main sur l'épaule de Keith.

— T'inquiète, murmura-t-il. Vanda se fera peut-être avoir par une armure volée, mais on est pas si bêtes. Tu restes Keith.

Keith se raidit, puis sourit sans regarder Hunk.

— Merci, dit-il.

— Il a raison, tu sais, dit Shiro en apparaissant soudain derrière lui, lui donnant un coup d'épaule en se plaçant à ses côtés. (Keith trébucha et fusilla Shiro du regard, qui lui fit un grand sourire.) Et puis, tu es trop petit pour être vraiment convaincant.

Keith se regarda, les yeux écarquillés, et jura doucement.

Vrekt. C'est vrai. Allura devrait peut-être–

— Wow, wow. (Shiro attrapa Keith par les épaules avant qu'il ne se mette à paniquer.) Keith, respire. Je rigolais.

Keith resta tendu un petit moment. Puis il expira.

— Pardon. Je suis juste…

Shiro lui ébouriffa les cheveux.

— Tu t'en sortiras très bien.

Il marqua une pause tandis que Keith raplatissait ses mèches avec une grimace. Puis Shiro se pencha à son oreille avec un sourire narquois :

— Tu sais, j'ai entendu dire que Lance était très frustré de ne pas avoir l'occasion de donner une bonne leçon à Vanda.

— On va quand même devoir la combattre quand tout sera fini, dit Keith en fronçant les sourcils.

Hunk rencontra le regard de Shiro et sourit :

— Ouais, dit-il, mais on retournera sûrement pas sur son vaisseau. C'est pas pareil en face à face. Oublie pas de lui dire d'aller se faire mettre de la part de Lance, tant que t'y es.

Keith plissa les yeux, regardant Shiro et Hunk l'un après l'autre.

— Je vois où vous voulez en venir, dit-il. Et vous vous trompez.

Shiro leva les mains en signe de reddition et recula.

— On ne veut en venir nulle part. On voulait juste te motiver un peu.

Faisant toujours la moue, Keith jeta un œil à Lance, qui se tenait avec Val et Nyma près de la vitre, observant la lumière filer à toute vitesse autour du château. Son expression s'adoucit juste un instant avant qu'il ne se tourne d'un air gêné vers Hunk et Shiro, enfilant son casque.

— Ne dites rien, marmonna-t-il.

Hunk sourit, mais le répit pour ses nerfs ne dura pas longtemps. Dès que la lumière du trou de ver se dissipa, un sentiment de choc et d'horreur lui parvint de Yellow– non, de Shay. Il pivota, le cœur dans la gorge, et découvrit la Terre. Elle ressemblait exactement à tout ce qu'il avait pu voir à la télé, les mêmes petites taches bleues et vertes qu'il avait aperçues quand le lion bleu les avait emmenés dans les profondeurs de l'espace.

Morte ? murmura Matt, horrifié. Comment ça ? Comment peut-elle être morte ? C'est la Terre.

Hunk détacha son regard de la fenêtre pour se tourner vers Matt et Pidge près de l'affichage holographique de la Terre. Un silence assourdissant s'installa sur la passerelle alors que tout le monde dévisageait Matt, puis la petite icône rouge qui planait sur le modèle de la Terre, la proclamant morte ; tout comme Vel-17 était morte, tout comme l'arme d'Haggar avait tué Yaltin, avait tenté de tuer Berlou.

— Non, dit Hunk, étourdi. Pas possible. Ça doit être une erreur, pas vrai ?

Il regarda les visages abasourdis autour de lui.

— On arrive trop tard ? demanda Lance, horrifié. Zarkon a déjà– ?

— Non. (Hunk serra les poings, la panique le prenant à la gorge.) On a détruit l'arme d'Haggar. Elle peut plus drainer la quintessence des planètes.

Matt poussa un rire dénué d'humour.

— Depuis quand perdre un jouet suffit à arrêter Haggar ? Elle s'en est peut-être trouvé un autre.

— Aussi rapidement ? fit Shiro. (Il secoua la tête, jetant un regard aux Altéens qui parlaient à voix basse près de l'ordinateur de bord.) Qu'est-ce qu'il y a ?

Allura leva la tête, les sourcils froncés.

— Quelque chose cloche avec le système de navigation. Il indique qu'on se trouve dans le secteur Hovent.

— C'est le cas, dit Nyma. Du moins, c'est ce que nous ont dit les rebelles galras. Les coordonnées du projet Balméra et du secteur Hovent nous ont menés là.

Keith hocha la tête.

— La Terre est la seule planète habitée du secteur. C'est pour ça que personne ne s'embête à venir dans le coin.

— Vous ne comprenez pas, dit Coran en se passant les doigts dans les cheveux. Hovent– cette planète– il ne devrait pas y avoir de vie sur Terre.

L'anxiété de Hunk serrait bien trop son cœur pour qu'il soit vraiment choqué par les paroles de Coran, alors il leva la main et ferma les yeux.

— Non, attendez. Quoi ?

— Il ne devrait pas y avoir de vie sur Terre, répéta Coran. C'est impossible.

Lance s'éloigna de sa cousine pour s'avancer vers Coran, les sourcils froncés.

— Tu peux pas dire ça sans t'expliquer, Coran. Pourquoi il n'y aurait pas de vie sur Terre ? Parce que, euh, la dernière fois que je l'ai vue, y en avait plein !

Le regard de Coran se posa sur Allura, qui fixait toujours l'écran de l'ordinateur. Elle dut le sentir, car elle leva la tête et soupira.

— L'armée de Zarkon est déjà venue ici, dit-elle. Il y a dix mille ans.

Coran leva les mains pour couper les humains dans leurs demandes d'explications.

— C'était au début de la guerre, dit-il. Zarkon était toujours paladin, même si je ne saurais dire s'il avait déjà décidé de nous trahir à l'époque. L'armée galra s'en prenait alors aux petites colonies et aux planètes primitives. La planète du secteur Hovent, cette planète, rentrait dans cette catégorie. Elle était sans importance, vraiment. Enfin, sans vouloir vous vexer. Il n'y avait aucune civilisation majeure à proprement parler, aucune ressource de valeur, aucune technologie ni même de voisins qui pourraient essayer de l'annexer.

— Mais des gens y vivaient, dit Allura. Ils avaient l'art et la culture. Des fermes. Des animaux domestiques. (Elle les regarda, les yeux brûlants.) Nous n'y aurons prêté aucune attention si les Galras étaient venus financer les habitants de cette planète, échanger avec eux. Cohabiter en paix.

— Mais ils voulaient les conquérir.

Coran fit apparaître une image sur l'écran principal ; une image de la Terre, pas bien différente de ce qu'ils voyaient maintenant. Elle n'était pas illuminée par les lumières de la ville et il y avait plus de glace aux pôles, mais c'était clairement la même planète. Le cœur de Hunk s'accéléra.

— Voltron est venu en aide à la planète, dit doucement Allura. Mon père a essayé de raisonner avec les Galras, mais ils n'ont rien voulu entendre. Nous les avons combattus et quand ils se sont rendu compte que nous n'allions pas les laisser anéantir un peuple innocent, ils… Ils se sont servis d'une arme que nous n'avions jamais vue avant. Elle fonctionnait plus à la magie qu'à la technologie et elle… elle a empoisonné le cœur de cristal de la planète.

— Sa mort fut lente, dit Coran. La planète ne produisait plus de quintessence, mais elle en possédait toujours un stock considérable et elle était peu peuplée. Nos scientifiques ont déterminé qu'il lui faudrait au moins un millénaire avant de s'éteindre. Nous venions tout juste d'entamer les recherches pour la sauver quand Zarkon nous a trahis.

Hunk regarda les Altéens l'un après l'autre ; sa tête tournait.

— Vous êtes en train de dire que la Terre est morte depuis presque dix mille ans ? Mais c'est–

— Impossible ? compléta Allura.

Elle jeta un œil à Coran, qui se tourna vers Matt.

Oh. Oh.

— On produit plus de quintessence qu'on en a besoin, dit Matt, se laissant tomber sur la chaise la plus proche. Vous pensiez qu'on était comme les Altéens, qu'on stockait la quintessence et qu'on pouvait s'en servir en temps de crise ou en quittant l'atmosphère de notre planète pour explorer notre système solaire. Mais ce n'est pas tout à fait exact, hein ? On n'est pas des Altéens. On est–

— Des Balméras, dit Shay à voix basse. Votre planète est morte, alors vous autres humains produisez la quintessence dont elle a besoin pour survivre.

Hunk sentit quelque chose s'agiter dans son estomac : un mélange d'anxiété et de stupeur. C'était un peu ce qu'il avait ressenti à son arrivée au Château des Lions, quand il venait de se rendre compte de la petitesse de la Terre. C'était à la fois l'excitation et la terreur de découvrir que vos connaissances n'atteignaient même pas la moitié de tout ce qu'il était possible de savoir.

Sauf que c'était pire, parce que c'était quelque chose qu'il ne savait pas au sujet de sa propre espèce.

Et on se demandait pourquoi Zarkon voulait absolument faire de nous ses batteries, pensa Hunk, pris de vertiges.

Après un long silence, Allura se redressa.

— Ce n'est pas le moment d'en discuter. La Terre n'est pas plus morte aujourd'hui que quand vous l'avez quittée. La seule menace qui plane sur elle est l'armée de Zarkon. Alors concentrons-nous là-dessus pour le moment et occupons-nous du reste plus tard.

Shiro hocha la tête. Il avait toujours l'air secoué, mais il s'était repris plus vite que les autres.

— Elle a raison, dit-il avec fermeté. L'équipe de sauvetage, préparez-vous à partir. Les autres, on part avec Black.

Hunk fut confus un moment, une partie de lui voulant rejoindre le réconfort de Yellow. C'était le choc, se dit-il. C'était le choc qui lui avait fait oublier leur plan ; Yellow, Blue et Red restaient au château au cas où la mission de sauvetage tournait au vinaigre et les autres avaient besoin de renforts ou si Vanda lançait le combat avant que le reste de l'équipe terrestre finisse leur part du travail.

Shiro les regarda, puis hocha la tête.

— Très bien, dit-il. Allons-y.


Shiro posa le lion noir dans les montagnes à la lisière des terres de la Garnison, le dissimulant dans une gorge abrupte où on ne le verrait pas depuis les airs. Ils remontèrent tous les sept la pente grâce à leurs jet-packs, sauf pour Val qui était vêtue de la tenue de combat altéenne standard puisque Coran n'avait pas eu le temps de lui synthétiser une armure de paladin. La tenue altéenne était tout aussi résistante que les leurs, mais moins volumineuse, plus légère et dénuée de tous les gadgets du genre jet-packs et ordinateurs intégrés.

Enfin, Shiro n'entendit pas Lance se plaindre d'avoir à la porter jusqu'en haut de la crête, où ils s'arrêtèrent tous un moment pour observer le paysage familier peint de nuances chaleureuses.

Shiro retira son casque, laissant le vent souffler sur son visage et inspirant l'air de la montagne. Il faisait frais, le soleil à peine levé à l'horizon. Ses cadets avaient essayé de compter les jours passés loin de la Terre, même si c'était difficile à bord du château-vaisseau et ses changements constants de cycle jour-nuit qui accompagnaient chaque nouvelle planète. Mais ils pensaient que l'automne touchait à sa fin. C'était peut-être fin octobre, voire début novembre. Shiro était plutôt d'accord avec leurs calculs.

Lance posa une main sur son épaule, le regard tourné vers le désert. Il tenait son casque dans sa main libre et quand il se tourna vers Shiro, ce dernier vit que ses yeux étaient embués de larmes.

— On a réussi, dit-il avec un sourire bancal. On est rentrés.

Shiro hocha la tête, une bulle d'émotions menaçant d'éclater au fond de lui. Il avait vu des paysages similaires depuis qu'il était paladin. Il avait senti le vent dans ses cheveux et avait admiré des soleils semblables à celui de la Terre. Mais il n'avait jamais pu se débarrasser de cette impression que quelque chose n'était pas à sa place. Parfois, telle planète était un peu plus petite que la Terre, ou une autre un peu plus grosse, si bien que la gravité n'était pas la même. Parfois, c'était la rareté de l'air, l'odeur étrangère des fleurs ou la lumière qui se reflétait différemment, qui donnait à tout un air surréel.

Mais là il était rentré chez lui et il pourrait jurer qu'il l'aurait su même sans avoir vu la Terre depuis l'espace.

— On est presque chez nous, dit-il, regardant ses amis.

Regardant Hunk et Val, qui étaient derrière Lance, au bord des larmes alors qu'ils plissaient les yeux pour se protéger du soleil se levant à l'horizon. Regardant Matt, qui tenait la main de Pidge, iel-même escaladant une petite pointe rocheuse pour y voir mieux.

— Je peux presque voir ma maison d'ici, fit-iel en souriant de toutes ses dents, ce qui suffit presque à dissimuler ses yeux mouillés.

Lance et Hunk rigolèrent malgré la mauvaise plaisanterie et Matt secoua la tête.

Shiro se tourna vers Allura, qui les regardait tous avec un sourire triste et un air nostalgique.

— Ok, dit Shiro. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je suis prêt.

Les autres hochèrent la tête d'un seul homme, même Val, qui n'avait rien pour se défendre. Ils n'avaient pas eu le temps de lui apprendre à manier une arme et elle s'était déjà plaint que ça lui faisait bizarre de porter cette armure. Sans refuser pour autant de la porter. Même s'ils espéraient que cette mission de reconnaissance se déroule sans accroc, ils ne voulaient pas prendre de risque.

Ils avancèrent à une cadence soutenue, Lance continuant à porter sa cousine tandis que les autres se servaient de leurs jet-packs pour contrôler leur descente jusqu'au plat du désert qui s'étendait à leurs pieds.

Une sacrée randonnée les attendait jusqu'à la Garnison, parce que même si Shiro les avait posés le plus près possible de leur destination, le désert du Nouveau-Mexique ne regorgeait pas de cachettes idéales pour un lion gigantesque.

De ce qu'il avait compris, ils n'étaient pas très loin de là où les autres avaient trouvé Blue, à environ trois kilomètres à l'ouest de la Garnison.

— Au moins, il fait beau, dit joyeusement Lance alors qu'ils entamaient leur parcours.

Val rit, Pidge fusilla le soleil du regard comme s'iel pensait qu'il se réchauffait juste pour l'embêter et Matt prit la main de Shiro avec un sourire. C'était drôle, se dit Shiro, de se sentir si léger alors que l'ennemi les attendait au bout du chemin.

Mais ils étaient chez eux, ou du moins pas loin, et Shiro se sentait capable d'affronter toute une flotte sans se fatiguer.

L'euphorie ne dura pas éternellement, bien sûr. Après dix minutes de marche sous le soleil brûlant, les rires se calmèrent. Un par un, les paladins remirent leurs casques pour que les régulateurs de climat fassent leur travail. Shiro fut le dernier à céder, fermant les yeux et se laissant sentir le vent et la lumière du soleil de sa planète juste un dernier instant avant de se retirer dans la fraîcheur artificielle de son armure.

Quand les premiers bâtiments apparurent au loin, l'air se raidit sous la tension et Allura contacta Coran pour lui faire savoir qu'ils étaient arrivés.

Les souvenirs assaillirent l'esprit de Shiro ; presque dix ans de souvenirs, attachés à ces vieilles briques blanchies par le soleil et ces toits sombres. Aux quelques parterres de fleurs et arbres transplantés dans l'aire publique pour que les familles des élèves se sentent plus à l'aise à l'idée de laisser leurs enfants ici. Il n'avait que dix-sept ans quand Akira s'était glissé en douce dans l'enceinte de la Garnison et avait décimé tout un pot de fleurs pour offrir à Shiro une couronne en célébration de l'obtention son diplôme de pilote de chasse – et premier de ta promo, en plus de ça ! Frimeur.

Tout le monde semblait avoir la respiration lourde alors qu'ils s'approchaient du bâtiment et Shiro ne pensait pas que c'était dû à la fatigue. Il avait de bons souvenirs entre ces murs, mais ils étaient désormais tous ternis par les Galras au-dessus de leur tête. Il se demandait sans cesse depuis combien de temps Iverson travaillait pour eux. Il se demandait sans cesse à quel moment exactement il avait choisi de sacrifier Shiro et les Holt à l'Empire.

La nostalgie se dissipa à l'entrée du complexe, où un million de points de dissonance les accueillirent : la porte de l'entrée visiteur était enchaînée et verrouillée et des graffitis ornaient le bâtiment administratif et les dortoirs. Ils avaient été effacés et repeints à plusieurs reprises, laissant des parcelles de blanc éclatant et des traces de couleurs plus vives à moitié cachées dessous. Le pied de Shiro buta dans un truc qui tinta en roulant plus loin et il regarda par terre, découvrant un sol jonché de douilles, notamment près de la porte verrouillée.

— Il s'est passé quoi ici ? murmura Pidge.

Shiro avait le tournis, mais il garda un ton égal en prenant la parole.

— On… on dirait qu'il y a eu une sorte de révolte.

— Ce sont des balles en caoutchouc ? demanda Matt en s'accroupissant près des douilles.

Shiro ne savait pas si c'était là sa déduction ou seulement ce qu'il espérait.

Val poussa un long soupir.

— On dirait bien que Mme H. n'a pas chômé.

Cela soutira un sourire de Pidge, bien qu'il disparût bien vite. Ils rasèrent le sol en se dirigeant vers l'arrière du complexe, loin des dortoirs et bâtiments académiques. D'après l'angle du soleil et le silence du campus, Shiro supposa que c'était un jour de semaine et que les élèves étaient en cours ou en simulation. La plupart des officiers devaient aussi être occupés, ce qui devrait faciliter leur infiltration improvisée.

Mais il ne pouvait pas se délester complètement de l'impression que l'endroit était désert. Il avait l'impression de se retrouver dans un film post-apocalyptique, celle que l'on avait quand on se trouvait dans un endroit censé être habité mais qui ne l'était pas.

Ça le rendait mal à l'aise.

Ils contournèrent un dortoir au coin sud-ouest du campus et Shiro aperçut de l'encre noire du coin de l'œil. Il se rendit compte que c'était un poster en se retournant pour mieux regarder. Le papier était de mauvaise qualité, certainement imprimé dans les locaux de la Garnison, offrant une version granuleuse du portrait officiel de l'équipage du Perséphone. Shiro vacilla à la vue de Sam. De Matt, et son sourire éclatant qu'il affichait souvent avant que tout ne commence.

De Shiro lui-même, plus jeune qu'il ne l'était désormais, avec de courts cheveux noirs et un visage dénué de cicatrices, vêtu de l'uniforme de pilote et faisant un salut militaire.

Il ressemblait plus à Akira qu'à lui-même.

Quelqu'un avait colorié une barre noire sur les yeux de Shiro et, sur les étoiles de l'arrière-plan, des mots étaient inscrits en gras et d'une police sévère : La seule erreur du pilote, c'est d'avoir fait confiance à la Garnison.

Shiro ne s'était pas rendu compte qu'il s'était arrêté jusqu'à sentir une main sur son bras. C'était Allura ; Matt et Val dans son dos. Shiro recula vivement, poussant un rire forcé alors qu'un nœud d'émotions qu'il n'avait pas le temps d'identifier lui serrait le cœur.

— Pardon, dit-il, mais Matt ne fit que sourire, son regard se posant sur le poster.

— Mince, marmonna Val. J'aurais dû y penser.

La voix de Lance leur parvint soudain de l'autre coin du mur, dans un murmure assez aigu pour qu'il porte jusqu'à eux.

— Purée– il s'est passé quoi pendant notre absence ?

Shiro pivota, oubliant le poster et fonçant au coin du mur. Il s'attendait à trouver des Galras, un sol jonché de morts, un signe que la guerre avait atteint la Terre. Mais il fut accueilli par un mur placardé de photos, certaines en noir et blanc, certaines en papier brillant. Des photos de toutes tailles, parfois floues, parfois nettes. Lance, Pidge et Hunk leur souriaient sur chacune d'entre elles, tantôt en uniforme, tantôt en civil. Les photos de Lance étaient plus variées que les autres et contenaient parfois d'autres personnes aux mêmes yeux bleus que lui ou aux mêmes boucles brunes que Val. Shiro se demanda si elles venaient de son compte Instagram, Twitter ou d'autres réseaux sociaux. Hunk avait moins de photos et Pidge n'avait que son portrait de la Garnison et le poster officiel de la mission Kerberos qui l'affichait avec sa mère, Sam et Matt, ces deux images répétées des douzaines de fois jusqu'à ce qu'iel apparaisse aussi souvent que Hunk ou Lance.

Les photos étaient plaquées les unes sur les autres et Shiro aperçut quelques images arrachées en dessous, les coins déchirés par quelqu'un qui avait essayé de se débarrasser de ce mémorial. On aurait dit que le mur avait été repeint en blanc à un moment donné, par-dessus les photos si bien qu'on voyait les briques là où une image avait été retirée.

Mais des douzaines de photos supplémentaires avaient été accrochées depuis. Des centaines.

En bas du mur, en peinture noire, quelqu'un avait tagué « N'oubliez pas. »

Pidge recula, les mains plaquées sur sa bouche, jusqu'à ce que Matt l'attrape par les épaules. Hunk serrait le bras de Lance, qui semblait sur le point de fondre en larmes.

Avant qu'il n'en ait le temps, un coup de feu retentit dans le campus. Shiro plongea, essayant automatiquement d'activer son bras avant de se souvenir que ce n'était plus possible et de prendre son pistolet à sa ceinture. Il avait aussi apporté une dague au cas où il devait servir de distraction aux autres, mais bon, à la Garnison, il doutait avoir l'occasion de réduire la distance avant qu'on ne lui mette une balle dans la tête.

— D'où ça venait ? siffla-t-il en pivotant.

Le son avait fait écho sur les murs, en localiser l'origine était donc difficile.

Allura s'était déjà mise en mouvement.

— Par ici, dit-elle alors que trois autres coups de feu résonnaient à la suite.

Les autres invoquèrent leur bayard, celui de Matt prenant sa forme de pistolet, et Lance resta à l'arrière avec Val alors qu'ils fonçaient vers la source du bruit.

— Faites attention, souffla Shiro sur le chemin. On ne tire pas tant qu'on ne sait pas qui est de notre côté et qui–

Ils contournèrent un poste de commande et avisèrent le bunker que Val leur avait décrit comme l'endroit où elle avait surpris Iverson en train de parler à la commandante Vanda. Deux gardes en uniforme étaient accroupis derrière les barricades à l'entrée et un jeune homme en civil s'était caché non loin, pistolet en main, du sang s'écoulant de la manche de son t-shirt.

L'estomac de Shiro sombra et il fonça vers la fusillade, oubliant complètement son propre conseil.


Le cockpit du lion vert était plongé dans un silence pesant alors qu'ils se dirigeaient vers la prison en orbite autour de la Terre. L'attention de Keith ricochait comme un laser dans une pièce remplie de miroirs, passant de la planète visible à l'extérieur (qu'il découvrait pour la première fois après en avoir tant entendu et lu à son sujet) au vaisseau devant eux et aux prisonniers qui les y attendaient, à Nyma, tendue comme un ressort sur le point de se briser, à lui-même et à l'armure qu'il portait.

Hunk et Shiro l'avaient aidé plus que Keith ne l'aurait cru possible, mais il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir nerveux avec un tel accoutrement. Ce n'était pas non plus une sensation complètement déplaisante, étonnamment. Il découvrait qu'il ne se sentait pas chez lui en apparat de l'Empire Galra. Il n'avait pas l'impression d'être redevenu celui qu'il était avant – ou plutôt, il se sentait tout aussi différent et étouffé que dans son enfance.

Il n'avait jamais été à sa place parmi les siens et aussi mal à l'aise qu'il se sentait à revêtir leur armure, cela ne faisait que confirmer ce qu'il avait toujours su : l'Empire était son ennemi. Keith n'avait jamais appartenu à Zarkon.

Il jeta un œil à Nyma, qui tenait son arme à deux mains, la mâchoire serrée dans une expression déterminée. Coran avait demandé au château de préparer une deuxième armure de paladin de chaque couleur quand les duos de paladins avaient commencé à se former, si bien que Nyma avait désormais la sienne, même si Lance avait gardé le bayard bleu.

— Ça te va bien, dit Keith, s'attirant un regard de travers de Nyma.

Il indiqua son armure. Elle semblait encore moins approchable que d'habitude, ce que Keith n'aurait jamais cru possible, mais elle se tenait aussi plus droite et avec plus d'assurance. Keith avait déjà aperçu en elle la rebelle qu'elle était à l'époque (en elle, et aussi en Rolo) et il pouvait la voir très clairement à l'heure actuelle.

— Blue savait ce qu'elle faisait quand elle t'a choisie.

Nyma fit un son dédaigneux, mais un coin de sa bouche se releva.

— Arrête d'essayer de me flatter et concentre-toi sur la tâche en cours, tu veux ? dit-elle sur un ton ironique.

Keith poussa un petit rire, puis prépara son arme laser volée tandis que Ryner s'alignait avec un quai de chargement abandonné. Green passa un scan et dès que Ryner lui donna le feu vert, Keith se mit en mouvement, entrant à l'intérieur du vaisseau-prison et se plaçant juste devant le quai pour tenir la garde.

— C'est bon, dit Ryner à la radio, la voix basse. Le camouflage de Green tiendra vingt-cinq minutes.

Keith regarda des deux côtés du couloir, puis tapota la porte derrière lui.

— Alors on bouge.

Ryner, Shay et Nyma le suivirent et ils se dirigèrent vers la baie informatique que Nyma avait trouvée quand elle était venue ici avec Rolo. Ils n'avaient pas eu le temps d'en copier les données avant que l'évasion de Val ne déclenche toutes les alarmes, si bien qu'ils n'avaient lu qu'un résumé succinct du projet Balméra, mais Nyma était certaine qu'ils y trouveraient plus d'informations.

C'était étrange d'être là avec si peu d'alliés. Keith était habitué à avoir des renforts sur les lignes de front : Matt, Shiro, Allura. Même Pidge. Ici, il y avait simplement Shay pour assurer leurs arrières et Nyma et Ryner pour le couvrir dans ce vaisseau plein d'ennemis qui le tueraient sans hésiter s'ils découvraient son identité.

Dès que des pas s'approchaient, Keith faisait entrer les autres dans un placard et continuait son chemin seul, offrant un signe de tête aux sentinelles et soldats qui passaient. Puis il refaisait le tour, attendait que la voie soit libre et toquait à la porte pour indiquer aux autres qu'ils pouvaient sortir.

Ils répétèrent le cycle deux autres fois sur le chemin de la salle informatique, où Keith prit poste devant la porte.

— Ok, entendit-il Ryner murmurer dans l'intercom. Voyons ce que la commandante Vanda a de beau à nous révéler.


Akira était dans la merde.

Ce n'était pas nouveau, mais c'était particulièrement vrai à l'heure actuelle, alors qu'il se recroquevillait derrière une boîte en bois contreplaqué qui ne lui offrait qu'une maigre défense contre deux soldats armés de semi-automatiques. Il n'était pas venu avec de grands espoirs de victoire, mais quelque part, il s'était imaginé que c'était Iverson en personne qui le tuerait, pas deux gars qu'il avait considérés un jour comme des amis.

Peu importe. Il ne pouvait plus reculer tout comme il n'avait pas pu rester sans rien faire. Ils avaient Karen.

Dans le chaos de l'attaque de la veille, Akira était surpris d'avoir réussi à faire sortir tout le monde en un seul morceau. Les hommes d'Iverson ne s'étaient visiblement pas attendu à ce qu'ils résistent. Ils auraient dû apprendre la leçon après avoir essayé de tuer Akira la première fois.

Akira était quasiment sûr d'avoir tué un homme et un autre saignait abondamment quand il s'était enfui de la maison.

Mais Akira s'était pris une balle et Karen, qui avait été blessée à la jambe au coup d'envoi, lui avait été arrachée des mains alors qu'il essayait de la tirer jusqu'au SUV. Il avait voulu aller la récupérer, mais Eli, Akani et Lana l'attendaient dans la voiture. Il n'avait pas eu le choix. C'était en sauver trois ou en sauver une.

Il avait roulé à 130 km/h tout le long jusque chez Naomi, ce qui n'était pas le lieu le plus sûr maintenant que celle-ci était compromise, mais c'était le seul endroit où il savait pouvoir trouver des armes. Il avait donné un pistolet de la collection de Naomi à chacun des Kahale, soudain bien content d'avoir trouvé cet arsenal qui lui avait fait si peur la première fois qu'il était tombé dessus.

J'appellerai Carmen quand j'aurai des nouvelles, leur avait-il annoncé avant de les envoyer se réfugier chez les Mendoza.

Lana avait voulu l'accompagner. Eli aussi, d'ailleurs, même s'il n'arrivait pas à se départir de son teint maladif depuis qu'il avait un pistolet en main. Akani avait pris le parti d'Akira, mais elle l'avait forcé à rester assis juste assez longtemps pour qu'elle puisse nettoyer et bander la plaie à son bras et lui embrasser le front.

Sois prudent, lui avait-elle murmuré.

Puis Akira avait pris le volant, filant de Carlsbad et traversant le désert en se raccrochant à l'espoir qu'Iverson n'avait pas tué Karen sur-le-champ.

Il avait espéré trouver un plan sur le chemin, mais rien ne lui était venu. Seul, blessé et sans moyen de savoir en qui il pourrait avoir confiance à la Garnison (s'il pouvait avoir confiance en qui que ce soit), il avait pris exemple sur Naomi et avait foncé sur la barrière à quelque distance de la porte d'entrée, où son arrivée ne serait pas immédiatement remarquée. Puis il avait foncé directement vers le poste de garde devant le bunker de commande d'Iverson.

Il se demanda s'il s'était vraiment attendu à pouvoir discuter raisonnablement avec les gardes ou s'il l'avait simplement fait par sens de l'honneur. Histoire de leur donner une chance de s'en sortir indemne.

Ils avaient refusé, évidemment, et Akira avait ouvert le feu. Le premier tir n'était qu'un avertissement. Il avait visé la main de Jones, histoire qu'il ne puisse pas se battre, et avait réussi à toucher sa cible parce qu'il se trouvait à moins d'un mètre de lui. Il ne voulait pas les tuer, mais il ne les laisserait pas se mettre en lui et Karen. Après tout ce qu'elle avait fait pour lui. Elle l'avait soutenu après la mort de Takashi, après que la Garnison ait porté le blâme sur lui, après la disparition de Val, après sa tentative d'assassinat. Elle avait toujours été là pour lui, le seul roc que le monde ne pouvait pas lui arracher.

Il n'allait pas la laisser tomber maintenant qu'elle avait besoin de lui.

(Ou peut-être que si. Il était seul et mal préparé en territoire ennemi et ce n'était qu'une question de temps avant que quelqu'un ne rapplique, ameuté par les coups de feu.)

Il entendit des bruits de pas.

Akira pivota, levant son pistolet, ne voulant pas se laisser avoir sans se défendre.

Et il se figea, son esprit court-circuitant alors que quelqu'un passait devant lui, rugissant comme un lion en furie.

Un éclat de lumière passa en périphérie de sa vision avec un son qui lui rappela les jeux d'arcade. Derrière Akira, un garde hurla. Il se tourna vers son sauveteur, mais son regard fut attiré par une silhouette à l'arrière du groupe. Elle portait également une armure et un pistolet bizarres. Son visage était en partie dissimulé derrière son casque, mais c'était bien les yeux de Karen Holt qui le dévisageaient au milieu de la peau émaciée et balafrée.

Matt ?

En lui venant à l'esprit, ce nom souleva une douzaine d'autres questions. L'homme. Celui en armure noire qui venait de passer. Si Matt était là, cela voulait dire– ?

Akira se leva, oubliant qu'il s'était mis à l'abri pour une bonne raison. Enfin, ça n'importait plus, car l'homme en armure noire avait étalé les trois corps des gardes à ses pieds, son arme déjà rangée, la respiration lourde.

C'était le manque de sommeil, se dit Akira. C'était le coup de feu. La douleur. La Garnison devait avoir enduit ses balles d'hallucinogènes, parce que cette vision qui se présentait à lui était impossible. Il trébucha sur du vide, serrant la blessure de son bras qui aurait dû lui faire plus de mal que ça. Il ne sentait rien d'autre que les battements affolés de son cœur.

— Takashi ?

L'homme en noir pivota et l'univers se retourna. (Ou c'était peut-être juste Akira, parce que le sol se rapprochait rapidement et son corps ne savait plus comment se rattraper–)

Des mains fortes l'attrapèrent par le coude avant qu'il ne tombe par terre et tout d'un coup, il se retrouva face à son frère (il avait vieilli, bien plus qu'Akira ne l'aurait imaginé), des larmes brouillant sa vision. Il cligna des paupières, essayant de boire sa vue tout entière. Les lignes autour des yeux de Takashi, la cicatrice sur son nez. La mèche d'un blanc éclatant qui lui tombait sur le front.

Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

Akira ouvrit la bouche, puis vit le Shiro qui existait sous la façade meurtrie et fatiguée. Ses épaules étaient tendues, d'une manière qui n'était pas entièrement due à la petite escarmouche, surtout que les autres personnes en armure se rapprochaient désormais pour former un cercle protecteur autour d'eux. Et son regard… Takashi avait toujours été doué pour dissimuler sa peur, mais comme d'habitude, elle se voyait dans le froncement de ses sourcils. Ses lèvres pâles, plissées fermement comme pour retenir un torrent d'émotions, démentait sa faible contenance.

Ne me demande pas comment je vais, disait son expression. Je ne peux pas me permettre de m'écrouler maintenant.

Alors Akira se redressa, inspirant profondément pour calmer la tempête qui faisait rage au fond de lui. Il se passa une main sur les yeux et lâcha un rire incrédule. Il dut s'y prendre à deux fois avant de réussir à dire faiblement :

— Hollywood m'a menti.

Takashi fronça les sourcils, faisant un peu la moue en retirant son casque. Cette moue adoucit un peu son expression cassante, tout comme la vue de ses cheveux noirs familiers malgré ses racines blanches.

— Hollywood… quoi ?

— Ils m'ont fait croire que l'espace, c'était pour les condamnés des années 70, avec des discothèques en guise de vaisseaux et des combinaisons spatiales en papier alu. (Akira tira doucement sur la mèche de cheveux blancs plaquée sur le front de Takashi.) Si j'avais su que les astronautes étaient secrètement des punks, je t'aurais peut-être disputé la place de pilote de chasse.

Deux ans plus tôt, Takashi aurait compris ce qu'Akira ne disait pas tout haut. J'aurais voulu pouvoir te protéger. Je voudrais savoir ce qui t'est arrivé, mais je ne te forcerai pas à en parler tant que tu n'es pas prêt.

Takashi le regarda un long moment, l'air complètement perplexe, et Akira sentit les mois de séparation prendre forme devant eux, comme un océan plus profond qu'Akira ne l'aurait jamais imaginé. C'était son frère, son jumeau, mais Takashi avait vu des choses qu'Akira ne pouvait pas comprendre. Ce dernier conserva son sourire, se raccrochant au fait que Takashi était là et ignorant tout le reste.

Juste après, les yeux de Takashi se remplirent de larmes. Il rit, avec autant de joie et de douleur qu'Akira en ressentait, et remit son frère sur pied pour l'enlacer de toutes ses forces.

— Purée, qu'est-ce que tu m'as manqué, Akira.

Akira sourit, une larme lui échappant alors qu'il fermait les yeux pour lui rendre son étreinte, ses ongles s'accrochant aux joints de l'armure de Takashi.

— Tu m'as manqué aussi, abruti, murmura-t-il, sa voix se brisant.

Cela ne suffisait pas à exprimer la tornade de choc, de soulagement et de joie désespérée qui menaçait de le déchirer de toutes parts, mais il n'avait rien d'autre à dire pour le moment, alors il le répéta :

— Tu m'as manqué aussi.


— J'ai trouvé quelque chose, dit Ryner.

Nyma pivota de sa position à la porte, tous les sens en alerte.

— Rolo ?

Ryner fit un son pensif.

— Je ne sais pas. En tout cas, deux cellules sont en service au deuxième étage, près des réacteurs. Je n'ai pas encore trouvé d'informations sur leurs prisonniers.

— Pas grave, dit Keith, sa voix basse et grenue à la radio. (Il faisait toujours le guet devant la salle, mais il avait suivi l'avancée de Ryner ces dix dernières minutes.) On va les sortir de là quoi qu'il arrive.

Cela faisait déjà deux fois qu'il avait dû raconter à des Galras qui passaient leur histoire préconçue d'une maintenance du système informatique pour ne pas attirer leurs soupçons, mais personne ne s'était attardé assez longtemps pour inquiéter les paladins.

(Les paladins. Nyma se sentait toujours un peu mal à l'aise dès qu'elle s'attribuait ce titre. Val, elle pouvait comprendre. Lance aussi. Mais elle ?)

— Je vous envoie l'itinéraire sur votre armure, dit Ryner, et le petit ordinateur de l'armure de Nyma bipa doucement à la réception du fichier.

Nyma afficha sa carte pour s'assurer que tout était en ordre, puis fit un signe de tête à Ryner.

— Prêt ? demanda-t-elle à Keith.

Il tapa deux fois à la porte, lui signalant qu'elle pouvait sortir, et rencontra son regard quand elle le rejoignit.

Sans un mot, Keith prit les devants, claquant des doigts dès qu'il apercevait d'autres Galras venant dans leur direction. Le vaisseau était plongé dans le silence, comme la dernière fois, ce qui confortait Nyma dans sa conviction que Vanda était en sous-effectif.

Ils atteignirent le bloc cellulaire rapidement et ce fut à ce moment que Nyma abandonna toute tentative de furtivité. Alors que Keith se rapprochait du premier garde, se servant de son arme laser comme d'un gourdin, Nyma leva son pistolet et tira sur l'autre garde pile entre les deux yeux.

Elle haussa un sourcil à l'attention de Keith.

— Tu as pris des cours de tir auprès de Val ou quoi ?

Keith fronça les sourcils, mais Nyma secoua la tête. Une lourde porte en acier se tenait entre elle et les prisonniers, entre elle et sa seule chance de revoir Rolo en vie. S'il n'était pas là, même si on ne l'avait pas abattu immédiatement, il serait mort bien avant que Nyma le retrouve.

— Ça va ? demanda Keith, et Nyma lui aurait répondu sèchement si elle n'avait pas vu que ses griffes caressaient nerveusement la garde de son épée, si ses yeux n'étaient pas plissés par la même inquiétude qui empoisonnait les poumons de Nyma.

Ça l'aidait, quelque part. De savoir qu'elle n'était pas la seule à se faire du souci.

Elle l'aurait peut-être remercié si elle avait les mots pour exprimer ce pour quoi elle était reconnaissante. Sa présence ? Son amitié ? Son existence qui a prouvé à Rolo qu'il y avait peut-être de l'espoir pour lui, finalement ?

Mais Nyma ne savait pas comment réduire ses émotions en quelques mots. Elle indiqua plutôt la porte et leva son pistolet tandis que Keith activait les contrôles.

La porte s'ouvrit sur deux autres gardes, qui poussèrent un cri alarmé et se précipitèrent vers leurs armes.

Nyma sourit.

— Faudrait peut-être penser à arrêter d'insonoriser vos portes, enfoirés.

Elle tira deux fois, chacun des lasers touchant sa cible. Les gardes s'écroulèrent et Nyma les enjamba. Keith lui fit une grimace qui s'apparentait beaucoup à une moue boudeuse.

— T'aurais pu m'en laisser un, dit-il.

Nyma sourit, mais c'était un sourire distrait. Les contrôles à l'extérieur de deux cellules étaient rouges, indiquant qu'elles étaient en service. Nyma jetait déjà un œil à travers l'interstice d'une des deux portes le temps que Keith la rejoigne pour l'ouvrir.

Deux humains étaient blottis à l'intérieur, regardant leurs sauveteurs avec de grands yeux. La gorge de Nyma était trop serrée pour produire des paroles réconfortantes, alors elle se tourna impatiemment vers la porte d'à côté où Keith disait aux prisonniers, à voix basse, qu'ils étaient leurs alliés. Qu'ils étaient venus les aider.

Il ouvrit la deuxième porte et trois humains les dévisagèrent. L'un d'eux poussa un rugissement furieux et fonça sur Keith, le poing levé.

Le chagrin de Nyma la prit comme une vague, la traversa et la laissa refroidie. Elle s'avança vers l'humain, l'intercepta par le bras et le fit pivoter.

— Ok, écoutez-moi bien, dit-elle en regardant les quatre autres prisonniers qui la fixaient d'un air terrifié. Je sais qu'il faut encore que vous vous fassiez à l'idée que les aliens existent ou je ne sais quoi, mais on va passer directement à la partie sauvetage. Tout le monde est d'accord ? Ok.

Keith secoua la tête, l'air amusé alors qu'il desserrait doucement la prise de Nyma sur l'homme qui lui avait foncé dessus.

— On vous expliquera tout plus tard, dit-il. Pour l'instant, faut qu'on bouge.

L'homme que Nyma avait plaqué contre le mur se frotta le poignet, œillant Keith et Nyma avec suspicion. Les autres humains sortirent prudemment de la cellule et regardèrent aux alentours. Voyant les gardes morts, l'un d'eux poussa un cri, son visage prenant une teinte grisâtre.

Nyma soupira, sa colère la quittant.

— Tout ira bien, ne vous inquiétez pas, dit-elle, essayant de faire comme si elle parlait à Val.

Val ne se serait pas laissée emporter par l'absence de Rolo. Val aurait aidé ces personnes.

Rolo, elle le savait, aurait au moins essayé de les rassurer.

Ces humains ne semblaient pas d'humeur à se laisser rassurer, bien qu'ils se mirent au moins en route maintenant qu'il était clair que ni elle ni Keith ne comptait les tuer. Ils œillaient toujours ce dernier avec méfiance, reconnaissant certainement son uniforme. Il resta crispé sur le chemin du retour, laissant Nyma se charger des prisonniers pendant qu'il contactait Shay et Ryner.

— On a presque fini, lui assura Shay. On vous rejoint au point d'extraction.

— D'accord, dit Keith, jurant en voyant quelqu'un devant eux.

Nyma rassembla les prisonniers dans un placard, leur faisant signe de se taire alors que l'un d'eux se mettait à pleurer sur l'épaule d'un autre. Le cœur de Nyma se serra, se rappelant bien trop clairement la fragilité de Val encore quelques jours après son sauvetage. Nyma voulait se montrer compatissante ; elle devrait ressentir de la compassion. Mais tout ce qu'elle ressentait, c'était de l'impatience et un bruit statique qui rugissait dans ses oreilles.

Keith tapa deux fois à la porte et Nyma ne perdit pas de temps, remettant aussitôt le groupe en mouvement. Elle ne retrouva la voix qu'en arrivant à la plate-forme d'accostage, Shay les attendant dans la gueule du lion vert.

— Hé, Coran, fit Nyma en reculant vers le lion tandis que le dernier prisonnier montait la rampe. (Elle inspecta la pièce, fit un signe de tête à Keith, puis suivit les autres jusqu'au cockpit.) Comment ça se passe sur Terre ?

Coran resta silencieux un moment et, quand il prit enfin la parole, il semblait tendu :

— Il… ah… semblerait qu'il y ait eu une petite anicroche. J'en saurai plus d'ici quelques ticks.


Shiro ne pouvait pas rester accroché à Akira éternellement, même s'il en avait envie. Ils avaient encore beaucoup de travail à faire, toujours des ennemis aux alentours et il devait se montrer fort pour son équipe.

Mais purée, il aurait été tellement simple d'oublier tout ça.

Akira semblait aussi peu enclin que lui à se reculer, gardant une main sur son bras – sa prothèse, indiscernable de l'autre sous son armure. Shiro en était soulagé, car Akira n'avait pas besoin de tout savoir dès maintenant, mais ça lui pesait. Il savait qu'il ne pourrait pas garder le secret indéfiniment.

— J'espère que tu te rends bien compte que je vais te tirer les vers du nez plus tard, marmonna Akira en lâchant enfin Shiro, le frappant doucement à l'épaule. On a pas trop le temps, là, alors j'ai juste une question : est-ce qu'Iverson savait que tu étais en vie ?

— Oui, dit Matt avant que Shiro ne trouve comment répondre.

Akira se tourna vers lui, une série d'expressions traversant son visage. De la joie, de l'inquiétude, de la colère.

— Je ne sais pas s'il est responsable de tout, mais il était en contact avec ceux qui nous ont enlevés.

Akira fronça les sourcils.

— Ceux qui vous ont enlevés ?

— Bah, des aliens, dit Pidge, se grattant la nuque. Techniquement parlant.

— Des aliens. (Akira se pressa le coin de l'œil avec son pouce, comme il le faisait souvent quand il avait la migraine.) C'est une blague.

Pidge sourit, faisant un coup de coude à Allura.

— Tu veux lui faire une petite démonstration ?

— Est-ce vraiment nécessaire ? demanda Allura, regardant Shiro comme si elle voulait son avis.

Shiro fit de son mieux pour lui communiquer « Qu'est-ce que j'en sais » d'un simple haussement d'épaules. Allura fronça les sourcils, mais plutôt que d'obtempérer face à Pidge qui scandait « transforme-toi, transforme-toi, transforme-toi », elle opta de simplement retirer son casque.

Shiro regarda Akira découvrir les cheveux blancs d'Allura, les yeux plissés comme s'il cherchait à déterminer si c'était une teinture. Il vit son regard défiler sur ses glaes, puis y revenir comme s'il venait de se rendre compte que la couleur était trop vive, trop bioluminescente pour un tatouage. Il vit le moment où Akira remarqua les oreilles d'Allura et son expression se pinça dans un rire qu'il ne pouvait pas pousser.

— Oh mon dieu, dit-il, se passant une main dans les cheveux. Eli et Naomi vont jamais me lâcher avec ça.

Hunk leva aussitôt la tête, faisant un pas en avant, avant d'hésiter.

— Eli. C'est… ?

Akira le regarda, puis les autres. Il écarquilla les yeux en remarquant Val, qui lui fit un geste de la main en haussant les épaules, et Shiro put sentir qu'Akira retenait l'envie d'exiger qu'on lui raconte tout immédiatement. Il offrit un faible sourire à Pidge, qui s'était retrouvé·e à portée de main et lui rendit son sourire quand il lui frotta la tête par-dessus son casque. Cela cachait aussi une histoire, se dit Shiro.

Cela attendrait.

— Ouais. (Akira prit une profonde inspiration et se tourna vers Hunk.) Eli Kahale. Ton oncle, je crois bien ? Naomi a réussi à le convaincre que vous avez été tous les trois enlevés par des aliens. Je lui ai dit qu'il était fou d'y croire, mais… (Il agita la main, secouant la tête.) Voyez où j'en suis aujourd'hui. Bordel, Takashi. Tu n'as plus le droit de sortir du domaine du réel. Je ne pense pas pouvoir le supporter.

Shiro rit, lui donnant une claque à l'épaule.

— Je ferai attention.

Val leva la main, attendant à peine d'avoir l'attention de Shiro et Akira avant de dire :

— Je ne vais pas demander tout de suite qui est Naomi, parce qu'on est un peu pressés, mais notez que je trouve ça suspect qu'une personne sortie de nulle part – quoi, deux mois plus tôt ? – soit au courant pour les extraterrestres.

— Bien noté, fit Shiro avec ironie, et Val lui fit un salut militaire maladroit en réponse.

— Ce que je vais te demander, par contre, continua-t-elle en se tournant vers Akira, c'est qu'est-ce que tu fais ici et pourquoi tu tirais sur ces gardes.

Elle indiqua les gardes assommés par Shiro. Du moins, il pensait les avoir seulement assommés. Il n'avait pas l'intention de les tuer, mais il n'avait pas vraiment fait attention à retenir ses coups. Voir Akira saigner après s'être pris un tir avait jeté par la fenêtre toute autre préoccupation qu'il aurait pu avoir. Certaines choses ne changeaient jamais, supposait-il. Akira était toujours celui qui cherchait la bagarre là où il ne pouvait pas gagner et Shiro était toujours celui qui devait se lancer à sa rescousse.

Akira se raidit subitement, se tournant vivement vers la porte gardée par les soldats.

— Merde, murmura-t-il. Il faut qu'on y aille.

— Qu'on y aille ? demanda Lance. Où ça ?

Akira était déjà à la porte, frappant un code. Il tourna la poignée, puis jura.

— Bien sûr qu'ils ont changé leur putain de code, Akira, sois pas stupide. (Il se frotta les cheveux, puis jeta un œil à Shiro.) J'imagine que vous n'avez pas trouvé de rayon magique désintégrateur de porte dans l'espace, hein ?

Pidge invoqua son bayard et poussa doucement Akira.

— Laisse-moi faire, dit-iel, posant le bout brillant de sa lame contre le verrou. Il y a quoi ici, au fait ?

Akira resta silencieux si longtemps que Pidge retira son bayard de la porte pour le regarder, les sourcils froncés. Il ferma les yeux, l'air souffrant.

— Iverson a envoyé des gens après Karen hier soir, dit-il, levant aussitôt la voix pour couvrir les exclamations surprises des enfants Holt. Les Kahale s'y trouvaient aussi. Naomi m'a averti à temps pour que j'aille les chercher, mais je n'ai pas réussi à évacuer Karen. Je ne sais même pas si elle est là, je n'arrive pas à joindre Naomi. C'est elle qui nous informe des plans d'Iverson. Mais–

Pidge semblait avoir arrêté d'écouter après avoir entendu le nom de sa mère. Alors que la main de Matt venait serrer le bras de Shiro d'une poigne de fer, iel pivota, porta un coup au verrou et ouvrit la porte d'un coup de pied.

— On y va ! rugit-iel en fonçant à l'intérieur.

Hunk et Allura s'élancèrent à sa suite et Lance semblait vouloir les rejoindre sans pour autant s'éloigner de Val.

Shiro serra le bras d'Akira, puis tira Matt dans un sprint, dévalant les escaliers à toute vitesse. Pidge avait rencontré de la résistance en bas des marches, mais ce n'était pas une douzaine de soldats qui allait l'intimider. Iel traversa leurs rangs à grands coups de bayard. L'électricité craquela dans l'espace restreint, le remplissant d'une odeur d'ozone et de cheveux brûlés. Allura virevoltait là où Pidge ne pouvait pas passer, balançant son bâton dans les côtes et la tête des soldats qui visaient le paladin vert. Hunk tira sur le plafond, effrayant un soldat qui essayait de se faufiler derrière Allura.

Le temps que Shiro et Matt arrivent, le combat était déjà terminé et Pidge était reparti·e en courant.

— Maman ! cria-t-iel, disparaissant au coin du couloir.

— Pidge ! l'appela Akira. Attends– Pidge !

C'était inutile. Rien ne saurait l'arrêter, et Shiro ne pouvait pas l'en blâmer, étant donné sa réaction face à son frère en danger. Il ne pouvait qu'essayer de tenir son rythme et d'être prêt à intervenir si (quand) iel tombait dans une embuscade.

Le problème, c'était que Pidge était bien plus rapide que les autres. Surtout avec une telle montée d'adrénaline. Matt aurait pu rivaliser si ce n'était pour la grimace de douleur qu'il essayait de dissimuler dès qu'il portait son poids sur son mauvais genou. Pidge avait une bonne longueur d'avance sur eux quand iel tourna au coin d'un autre couloir et poussa un cri de surprise.


— Alors allez les arrêter, merde ! rugit Iverson.

Sa voix résonnait à travers la porte, donnant une impression de distance qui ne s'alignait pas avec le fait qu'il n'était pas si loin de Karen.

C'était peut-être la balle dans sa cuisse qui lui embrouillait les idées. Ça, et les vagues de douleur qui la frappaient dès qu'elle essayait de bouger. Quelqu'un avait plaqué une compresse sur sa blessure par-dessus son bas de pyjama, mais comme le tissu, elle était depuis longtemps saturée de sang collant à moitié sec. L'hémorragie s'était ralenti. Enfin elle le croyait. Mais dès qu'elle essayait de se lever, des plans d'évasion à peine formés en tête, elle sentait du sang chaud et frais couler le long de sa jambe et un vertige la prenait.

Elle ne savait pas si c'était dû à la perte de sang, à la douleur ou à la terreur dévorante qui lui serrait les tripes. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là, mais elle avait deviné qu'elle se trouvait à la Garnison, car il y avait Iverson et il était visiblement fou de rage. Elle s'était évanouie sur le trajet et s'était réveillée dans cette salle qui contenait seulement un bureau vide contre le mur et une couchette sur laquelle elle était allongée, désormais tachée de sang. Il n'y avait ni horloge ni fenêtre, si bien qu'elle ne savait pas s'il faisait toujours nuit ou si le jour s'était déjà levé. Si ça se trouve, des semaines s'étaient déjà écoulées.

Pourquoi ne l'avaient-ils toujours pas tuée ?

La douleur la renversa à nouveau, lui coupant le souffle et sa concentration sur les cris d'Iverson. Des soldats allaient et venaient constamment pour lui faire leur rapport et obtenir des instructions, et il semblait mécontent de chacun d'entre eux. Karen n'avait pas encore compris ce qui se passait, mais visiblement, les hommes d'Iverson s'étaient loupés quelque part.

Elle se demanda si c'était Akira qui en était la cause, puis sourit. Il était bien du genre à se lancer dans une tentative de sauvetage futile, mais elle savait qu'un seul homme, même en colère, ne pouvait pas justifier l'état de panique dans lequel se trouvait la Garnison.

Mais c'était une belle pensée.

Une chose lui permettait de garder (à peu près) son calme : elle était encore en vie. Iverson l'avait prise pour cible et elle était encore en vie. Peut-être pas pour longtemps et il allait certainement la faire disparaître d'une manière ou d'une autre, mais ça lui donnait de l'espoir.

Après tout, s'il ne la tuait pas, alors c'était sûrement qu'il n'avait pas massacré Pidge et ses amis non plus.

Il m'enverra peut-être les rejoindre. Ça vaudrait même le coup de m'être pris une balle.

Iverson parlait à nouveau, la voix trop basse pour que Karen puisse l'entendre, mais quelqu'un lui répondit par un « oui, chef ! » précipité. Puis il y eut des pas et la porte de sa cellule s'ouvrit. Karen se crispa, cherchant une arme, une échappatoire, n'importe quoi. Elle était peut-être prisonnière, mais elle refusait de rester sans rien faire.

— Droguez-la et portez-la à la navette, dit Iverson, sa voix s'éloignant.

Karen se rendit compte qu'il s'en allait. Iverson s'en allait et il n'y avait pas d'autres voix derrière la porte. Si elle pouvait se faufiler derrière le soldat qui comptait ouvrir, alors–

Naomi entra dans la pièce et ferma la porte derrière elle. Elle porta un doigt à ses lèvres, écoutant à la porte un moment, puis la rejoignit.

— Est-ce que ça va ? souffla-t-elle en posant de côté une seringue et s'agenouillant devant la couchette de Karen. (Son regard tomba sur le bandage ensanglanté et elle siffla.) Ok, c'était une question bête. Allonge-toi. Je vais regarder ta blessure.

Karen ouvrit la bouche pour protester, mais Naomi la poussa sur le lit. Sa tête lui tourna alors qu'elle se rallongeait et elle grimaça quand Naomi retira le bandage collé à sa blessure.

— Akira– (Karen se coupa dans un gémissement de douleur, essayant d'éloigner sa jambe des doigts de Naomi.) Akira m'a dit que tu t'es fait attaquer. Comment es-tu arrivée là ?

Naomi prit une profonde inspiration et la relâcha doucement.

— Avec de l'entraînement, dit-elle. Beaucoup, beaucoup d'entraînement. Ne bouge pas.

— Ça ne répond pas à– argh !

La douleur embrasa le fémur de Karen, la faisant taire un moment. Elle ferma les yeux, la main pressée contre ses paupières tandis qu'elle tentait de reprendre son souffle. Naomi– Naomi devait s'être échappée la nuit dernière (la nuit dernière ? Purée, elle avait beaucoup trop de mal à réfléchir.) Elle avait perdu son portable, mais Iverson n'avait pas découvert son identité.

— Quand t'es-tu infiltrée dans le cercle proche d'Iverson ?

Les mains de Naomi s'immobilisèrent, délivrant momentanément Karen de sa souffrance.

— Karen…

Pendant un instant, Naomi eut l'air sur le point d'en dire plus, mais elle finit par pousser un soupir et appuya fortement sur la plaie de Karen. La douleur monta aussitôt et une sensation glaciale lui parcourut le corps longuement avant de s'effacer… complètement. Elle resta à trembloter, en sueur comme si elle venait de courir un marathon, mais le feu dans sa jambe s'était évanoui, laissant derrière lui un engourdissement de ses muscles.

— Qu–quoi ?

Karen s'humidifia les lèvres, essayant de se redresser, mais Naomi la força à se rallonger avant d'enrouler un bandage neuf autour de sa cuisse.

— Qu'est-ce que c'était que ça ?

— Un pansement analgésique, dit Naomi. Je l'ai volé à l'infirmerie sur le chemin. Je me suis dit que tu en aurais besoin.

Elle attacha le bandage, puis aida Karen à s'asseoir. Elle fut prise de vertiges un moment, mais cela passa rapidement et elle regarda sa jambe, les pensées en ébullition.

— C'est un sacré pansement.

— Ouais, dit Naomi.

Elle hésita, puis prit Karen par les épaules.

— Il faut que tu me fasses confiance, Karen. C'est possible ? Je te promets que je répondrai à toutes tes questions quand on sera sorties de là, mais pour l'instant, il faut que tu fasses tout ce que je te dis de faire, sans protester.

Elle avait le visage pâle et les cheveux en pagaille. Elle flottait dans son uniforme de la Garnison, comme si elle avait récemment perdu du poids, et ses genoux étaient poussiéreux.

Karen hocha la tête et Naomi poussa un soupir de soulagement.

— Parfait. Garde la tête basse et ne fais pas de bruit. Iverson en a plein les bras en ce moment, mais ça ne veut pas dire qu'on va pouvoir éviter les ennuis.

— Plein les bras ? répéta Karen.

Naomi sourit.

— Il était censé tous vous attraper hier soir, mais il n'a eu que toi et ça a énervé quelqu'un de bien plus puissant que lui. Des têtes vont bientôt tomber et Iverson fait de son mieux pour s'assurer que la sienne lui restera sur les épaules.

De nouvelles questions brûlèrent la langue de Karen : qui était plus puissant qu'Iverson ? Comment pouvait-il sauver les meubles si Akira et les Kahale étaient toujours en liberté ? Mais Naomi porta un doigt à ses lèvres, ouvrit la porte et indiqua à Karen de la suivre. Elle se leva, s'attendant complètement à ce que sa jambe blessée la lâche.

Mais elle soutint son poids et elle s'avança d'un pas hésitant vers la porte et sortit de la pièce abandonnée. Elles arrivèrent dans un couloir sombre et silencieux, mais bien vite, des coups de feu résonnèrent dans l'air. Il y avait également un son plus vif, comme le gémissement d'une machine, comme du métal chaud plongé dans de l'eau froide. Des cris retentirent, un peu trop loin pour bien les distinguer de cette cacophonie.

Naomi se figea et Karen la percuta.

— Quoi ? siffla Karen. Qu'est-ce qu'il y a ?

Le souffle de Naomi s'était coupé, le regard fixé sur le coin du couloir devant eux.

Une silhouette vêtue d'une sorte d'armure en Kevlar blanche et verte y surgit à toute vitesse, portant une lame teintée d'une lueur vert acide. Elle s'arrêta dans un cri étranglé ; un cri qui transperça le cœur de Karen et lui fit monter les larmes aux yeux.

— Pidge… ? murmura-t-elle.

La silhouette en armure, trop petite pour être un soldat, avec des yeux ambrés familiers et des taches de rousseur sur ses joues rougies par l'effort, plongea en avant. La lame à sa main disparut et Pidge se jeta à la taille de Karen, la faisant tituber, trop choquée pour faire quoi que ce soit d'autre que de fixer le haut de son casque alors qu'iel se mettait à pleurer contre elle.


Shiro accéléra en entendant les pleurs de Pidge, tournant au coin du couloir à la hâte, un pistolet dans une main, un couteau dans l'autre, prêt à affronter Zarkon en personne si c'était lui que Pidge avait trouvé–

Il s'arrêta net, Matt le rattrapant par le bras avant qu'il ne tombe la tête la première dans son élan. Karen était devant eux, Pidge accroché·e à elle. Elle avait l'air hébétée, regardant Pidge comme si elle ne savait pas si c'était réel. Ses cheveux étaient emmêlés et le pyjama en satin qu'elle portait était déchiré et froissé. Un bandage neuf était enroulé autour de sa cuisse droite et le tissu tout autour était taché de rouge. Sa lèvre était gonflée et recouverte de sang séché, ses yeux écarquillés sur la silhouette tremblante qui lui serrait la taille.

— Est-ce que… ? (La voix de Karen se brisa et elle posa une main tremblante sur l'épaule de Pidge.) Tu es… ?

— Maman, murmura Matt.

Il le dit si doucement que Shiro fut surpris que Karen l'entende, mais elle leva brusquement la tête, son regard s'humidifiant aussitôt en se posant sur Matt. Elle baissa à nouveau les yeux sur Pidge, ouvrant silencieusement la bouche comme pour prononcer son nom. Les épaules de Pidge se courbèrent davantage.

Une femme vêtue d'un uniforme de la Garnison poussiéreux et froissé remua nerveusement derrière Karen, regardant les Holt enlacés puis Matt, qui était toujours figé à côté de Shiro, avant de se tourner vers le couloir vide derrière eux. Ses courts cheveux châtains suivaient les mouvements de sa tête alors qu'elle observait les alentours d'un air agité.

Elle siffla entre ses dents en voyant apparaître Lance, Val, Hunk, Allura et Akira.

— Ok, je n'ai pas envie de jouer les rabats-joie, mais on peut remettre les retrouvailles à plus tard ? S'il vous plaît ?

Allura fronça les sourcils, levant son bâton pour se préparer au combat.

— Pourquoi ? demanda-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a ? Qui êtes-vous ?

La femme fixa Allura un long moment, les yeux écarquillés, ouvrant et refermant la bouche sans un mot.

Derrière Shiro, Akira ricana.

— Ouais, dit-il. C'était aussi ma réaction. Surprise ! Les aliens existent, au final.

— Tu la connais ? demanda Shiro à voix basse.

— C'est Naomi. J'imagine qu'ils ont découvert que tu étais des nôtres. Comment tu t'en es sortie ?

Naomi décrocha enfin son regard d'Allura et poussa un petit rire aigu.

— Oh, si tu savais. Je suis capable de me faufiler partout si j'en ai envie.

— Non, fit Akira avec ironie. J'aurais jamais deviné.

Le sourire qui traversa son visage était presque sincère, mais il disparut rapidement quand quelque chose de gros et furieux rugit de quelque part dans le bâtiment. Karen pivota, mettant Pidge derrière elle.

— Maman– ? commença Pidge.

Karen l'interrompit.

— Ça va, murmura-t-elle, la voix tremblante. Tout ira bien.

Deux Galras, plus costauds que Shiro en ait jamais vu et atteignant au moins les deux mètres de haut, apparurent au coin du couloir et posèrent leur regard sur Karen et Naomi. Shiro leva son pistolet et tira six coups sur le premier. Les six lasers le touchèrent en plein torse, mais ricochèrent sur son armure dans un léger éclat bleu, la laissant indemne.

Eh bien, pensa Shiro en passant devant Akira pour bloquer la contre-attaque qu'il sentait venir. J'imagine que ça répond à ma question sur la présence des troupes de Vanda sur Terre.

Le couloir était trop étroit pour s'étaler et encercler les Galras et il fut bien vite rempli d'un barrage de lasers venant de Hunk et Lance, si bien qu'Allura n'osa pas se rapprocher. Pidge se débattait pour échapper à la prise de Karen sur son bras, cherchant à rejoindre le combat, mais sa mère l'en empêchait, ignorant ses cris lui demandant d'être lâché·e. Matt et Hunk se tenaient de chaque côté de Shiro, Lance à côté de Hunk. Akira attendait derrière Shiro, prêt à se servir de son pistolet.

— C'est quoi ces trucs ?

— Des monstres, dit Karen.

Shiro grimaça.

— Ce sont des Galras et ils veulent envahir… eh bien, l'univers entier, mais pour l'instant, la Terre en particulier.

Le regard d'Akira lui brûla la nuque. Karen le fixa avec de grands yeux, puis se tourna vers Pidge. Naomi ne semblait pas l'avoir entendu : elle reculait lentement, s'éloignant du Galra, sa main droite s'ouvrant et se refermant comme si elle s'attendait à y trouver un pistolet et ne savait pas trop quoi faire sans.

Shiro n'avait pas le temps de donner plus d'explications. Les Galras approchaient toujours, à peine ralentis par les lasers. Leurs armures devaient être plus résistantes que celles que portaient ordinairement les Galras, car elles absorbaient les tirs des paladins sans effort.

— Les yeux, murmura Lance, juste assez haut pour que Shiro l'entende. C'est la seule partie non protégée.

Shiro corrigea son tir, mais cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas manié d'arme à feu et il n'avait pas eu l'occasion de s'entraîner avec sa nouvelle prothèse. Ses lasers manquèrent leur cible, touchant les murs de chaque côté des Galras. Matt était plus doué, mais juste un peu (lui aussi s'était trop concentré sur le combat rapproché ces derniers temps) et le bayard de Hunk n'était pas fait pour bien viser.

Lance, par contre.

Le premier tir de Lance laissa une marque de brûlé juste au-dessus de l'œil du premier Galra. Le second passa juste à travers l'armure. La tête du Galra partit en arrière et il tituba, puis retrouva son équilibre et reprit son avancée. Lance jura, son dernier laser trouant le plafond, et Shiro prit la suite avec quatre tirs de plus, essayant d'intimider le Galra et de le toucher sur un coup de chance.

Rugissant, Lance planta ses pieds dans le sol et envoya trois autres lasers. Deux d'entre eux touchèrent leur cible. Le Galra recula d'un pas à chaque coup, frémit, puis s'écroula.

Le deuxième Galra se figea juste un instant, observant son compagnon abattu, puis poussa un beuglement monstrueux.

— Euh… Shiro ? dit Hunk. Ça a pas l'air d'être des Galras ordinaires.

Leur ennemi traversa le couloir à toute vitesse, fonçant droit sur eux. Il y avait quelque chose d'étrange dans sa démarche, quelque chose de contre nature, de–

Une créature alien, presque méconnaissable sous toutes les modifications cybernétiques, mais que Shiro savait désormais être un malheureux Balméran. Un rugissement inhumain, une soif de sang insatiable. Wyn, caché derrière les obstacles parsemant le sol de l'Arène.

Un combat désespéré. Une douleur insoutenable dans son bras.

Shiro jura, levant les bras en s'avançant pour arrêter le monstre avant qu'il n'écrase Lance de sa main gigantesque.

La force du coup fut plus grande que Shiro ne s'y attendait, lui coupant le souffle en l'envoyant glisser plus loin. Akira cria son nom, mais le monde tournait et quelque chose dans sa poitrine semblait s'être délogé. Il se releva d'un pas titubant, sa dague toujours en main. Il ne savait pas où était son pistolet.

Ça n'avait pas d'importance pour le moment. Pidge s'était enfin séparé·e de Karen et avait enroulé le fil de son bayard autour de la bête galra. Hunk et Lance abreuvaient toujours ses yeux de lasers. C'était plus difficile maintenant qu'elle se débattait autant, sa tête ne restant jamais immobile assez longtemps pour la viser. Akira s'était joint aux tirs, lui aussi, le son de ses coups de feu résonnant fortement dans l'espace clos. Matt avait pris son épée, mais il n'avait pas l'air de savoir comment approcher.

Shiro retrouva l'équilibre et reprit l'assaut, tenant son couteau bien bas. Il essaya de le voir comme une extension de son bras, de retrouver les habitudes qu'il avait prises avec la prothèse d'Haggar et de les assimiler à cette nouvelle arme, mais il se sentait instable et incertain, son corps s'attendant à autre chose que ce qu'il avait à offrir.

Quelqu'un cria au moment où Shiro s'approchait des paladins ; quelqu'un qui se trouvait derrière lui. Il pivota et trouva Iverson qui tenait Karen Holt, un pistolet pressé contre sa tête.

— Maman ! s'exclama Pidge.

Iel cria et Karen chercha à s'avancer quand la créature galra plaqua Pidge contre le mur. Iel tomba par terre, étourdi·e.

— Je n'hésiterai pas à tirer, les avertit Iverson, attirant Karen contre lui. N'en doutez pas une seconde.

Un frisson parcourut la nuque de Shiro quand le monstre rugit derrière lui, mais il s'efforça de faire confiance aux autres tandis que Lance criait à Hunk de tenir bon. Shiro tendit le bras, s'emparant du poignet de Matt qui s'élançait en avant.

Attends, lui siffla Shiro.

Matt se débattit un moment avant de s'arrêter, le corps tremblant d'une haine palpable alors qu'il fusillait Iverson du regard. Shiro lui serra le poignet. Attends, lui communiqua-t-il silencieusement. Ne te précipite pas, c'est dangereux.

— Ne faites pas ça, Iverson, gronda Shiro.

Cela lui demanda tout son self-control pour rester civil alors qu'il n'avait qu'une envie, celle de s'en prendre à l'homme qui l'avait conduit à sa mort sur Kerberos. Celui qui était au minimum complice du projet Balméra, même s'il n'avait pas contribué directement à l'enfer que Matt avait vécu.

Ce n'est pas le moment. Il n'allait pas risquer la vie de Karen pour satisfaire sa propre furie. Iverson avait déjà assez nui à la famille Holt.

— Savez-vous qui sont vos alliés ? demanda Shiro dans un murmure dangereux. (Il sentait la présence d'Allura à côté de lui, juste en dehors de son champ de vision.) Est-ce que vous savez ce que sont les Galras ? Ce qu'ils font ?

Le sourire d'Iverson n'atteignit pas ses yeux.

— On m'a raconté, oui. L'empereur Zarkon. Les paladins de Voltron. La guerre dans laquelle vous nous avez entraînés.

— Dans laquelle nous vous avons entraînés ? répéta Shiro.

Il entendit Pidge pousser un cri de douleur, mais il refusa de se retourner. Val criait son nom, Hunk rugissait et la créature galra hurlait de rage.

Iverson tenait toujours Karen en joue.

— Vous ne pensez tout de même pas pouvoir remporter une guerre qui dure depuis dix mille ans avec une poignée d'enfants.

Le visage de Karen se déforma sous la rage.

— Au moins, ils ne sacrifient pas d'enfants pour sauver leurs fesses, siffla-t-elle.

L'espace d'un instant, Iverson perdit sa contenance. L'espace d'un instant, il quitta Shiro du regard pour le baisser vers Karen, qui gronda et enfonça son coude dans son plexus solaire avec une férocité et une précision qui lui éjecta tout l'air de ses poumons.

Shiro et Matt se jetèrent en avant d'un seul homme, Matt prenant sa mère pour la mettre en sécurité derrière lui et Shiro forçant le pistolet d'Iverson à se pointer vers le plafond. Allura apparut dans le dos d'Iverson, visant sa tête de son bâton, mais il l'évita à la dernière seconde et fut frappé à l'épaule. Il gronda, cherchant à griffer les yeux de Shiro, qui perdit sa prise sur le pistolet.

Un tir lui échappa et Shiro sentit comme un coup de poing dans ses côtes, suivi d'un froid soudain.

Takashi ! hurla Akira.

Il cria quand le monstre Galra le frappa, le jetant plus loin. Son pistolet lui échappa, mais il l'ignora, se précipitant vers Shiro, le visage pâle et cireux, les yeux écarquillés par la peur.

— Je vais bien, dit Shiro, se serrant les côtes.

Du sang coulait, chaud et collant, mais pas autant qu'il ne l'aurait cru. Son armure avait dû absorber le plus gros de l'impact, sans pour autant pouvoir arrêter complètement la balle. Étrangement, il aurait cru qu'un laser serait plus dangereux qu'une balle de pistolet ordinaire.

Allura hurla de rage et de souffrance, ramenant l'attention de Shiro sur Iverson. Allura était à genoux devant lui, son casque ayant roulé un peu plus loin, son armure craquelée. Iverson serrait une poignée de ses cheveux dans sa main gauche et elle se débattait pour essayer de sortir de la fenêtre de tir de son pistolet, le visage déformé par la douleur.

— Vous êtes l'une d'entre eux, n'est-ce pas ? gronda Iverson. Une Altéenne ?

— Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

Le sourire d'Iverson s'agrandit.

— Vous pouvez me servir de moyen de pression, dit-il, lui tirant les cheveux jusqu'à la faire crier et s'immobiliser, le pistolet pressé contre sa tempe. Je pourrai peut-être négocier la liberté de mon peuple si je livre votre corps au seigneur Zarkon.

Enlevez vos sales pattes d'elle, quiznak !

Un éclair de poussière grise et de cheveux brun-roux passa devant Shiro, percutant Iverson. Naomi avait repris ses esprits et son visage était déformé par la fureur. Elle poussa Allura et se jeta sur le pistolet.

Iverson fut plus rapide.

Il y eut un éclat de lumière et Naomi releva vivement la tête. Shiro ne le vit que du coin de l'œil, son attention portée sur Allura, qui s'était rattrapée avant de tomber et se redressait déjà. Mais cet aperçu d'un horrible rouge vif sur le front de Naomi–

Naomi fit un pas en arrière, reprit son équilibre, et rit.

— Par les putains d'anciens, gronda-t-elle, levant la tête.

Une tache de peau rugueuse bleu-argent recouvrait son visage comme de la peinture. Quand elle se redressa, la peau s'égalisa, sa couleur reprenant un brun habituel – un brun marqué par des glaes d'un violet vif sous ses yeux.

— Ça fait mal.

Shiro cligna des yeux, essayant de résoudre l'image de l'Altéenne devant lui : des oreilles pointues, des yeux dorés et des cheveux écarlates. Allura se laissa aller contre le mur, les lèvres entrouvertes sous le choc alors qu'elle dévisageait Naomi, qui saignait au niveau d'une petite coupure au-dessus de son œil gauche. Naomi lui sourit, l'air crispé.

— Est-ce que ça va ?

Le souffle d'Allura se coupa.

Meri ? murmura-t-elle.

Le cœur de Shiro lui monta dans la gorge, des souvenirs qui ne lui appartenaient pas s'affichant dans son esprit. Un éclat de rire, la chaleur d'une main. Des adieux que Shiro faisait de son mieux pour éviter dès qu'il entrait dans l'esprit d'Allura.

— Comment ?

Naomi– Meri haussa une épaule.

— Je te raconte plus tard ? fit-elle et avant qu'Allura ne puisse répondre, Meri pivota, envoyant valser le pistolet qu'Iverson braquait sur elle. Oh, allez vous faire foutre, Mitch.

Allura, il fallait bien lui donner ça, se reprit très rapidement. Elle se releva et se remit en position de combat bien avant que Shiro n'arrive à repousser la douleur de sa blessure. Meri donna un coup de poing en pleine mâchoire à Iverson, éjecta le chargeur de son pistolet et fit un salut à Shiro et Allura.

— Il est tout à vous, dit Meri.

En un clin d'œil, elle avait changé de forme, un Galra se tenant désormais à sa place, sa large carrure tirant sur les coutures de son uniforme. Elle pivota et fonça sur la créature tandis qu'Allura avançait pour restreindre Iverson, qui gronda et se jeta sur le côté, la main tendue vers– Shiro jura en avisant son pistolet, abandonné près du mur. Les doigts d'Iverson en effleurèrent la poignée et Shiro se laissa tomber sur lui, lui prenant le bras pour le tordre dans son dos.

Iverson hurla de douleur, se débattant comme un beau diable. Son coude frappa Shiro au menton, l'étourdissant assez longtemps pour qu'Iverson puisse se retourner. Son poing trouva la blessure de Shiro, soulevant une vague d'agonie et lui faisait lâcher sa prise. Iverson plongea en avant et mit la main sur le pistolet. Il pivota et pointa l'arme sur Shiro.

Un tir retentit. Iverson sursauta, le pistolet lui échappant de ses mains tremblantes. Il regarda le cercle rouge qui grossissait sur son torse, l'air visiblement confus.

Shiro pivota, cherchant la source du tir, et trouva Val qui se tenait là, des larmes dévalant son visage, les lèvres plissées dans une grimace hargneuse.

— C'est pour le projet Balméra, siffla-t-elle.

Elle tenait le pistolet d'Akira d'une poigne ferme, mais elle perdit contenance en remarquant tous les regards braqués sur elle. Elle recula, baissant les yeux vers l'arme dans ses mains, soudain prise de frayeur.

— Je n'avais pas le choix, murmura-t-elle, regardant les autres comme si elle s'attendait à des reproches. Il allait– Il–

Karen lui prit le bras et retira doucement le pistolet de ses mains tremblantes.

— Ne t'excuse pas, fit-elle doucement. Tu as fait le nécessaire. Tu l'as empêché de blesser quelqu'un d'autre.

Val se laissa aller contre elle, se détournant d'Iverson dont le souffle se faisait irrégulier. Le regard froid de Karen resta posé sur lui alors qu'il se tâtait le torse, cherchant de l'aide dans le couloir. Shiro fit un pas en avant, soutenu par Akira, et il récupéra son pistolet avant qu'il ne lui vienne à l'idée de s'en servir à nouveau.

Iverson poussa un rire teinté de haine et de désespoir.

— J'ai essayé, suffoqua-t-il. J'ai essayé de sauver votre petite bande de merdeux.

La tête de Shiro lui tourna et il s'avachit contre Akira.

— Non, dit-il. Vous vouliez juste vous sauver vous-même.

Iverson s'affala contre le mur tandis que le rugissement du monstre faisait trembler le couloir.

Meri réapparut près de Shiro dans une glissade, quittant son apparence galra dans un flash pour adopter celle d'une espèce que Shiro reconnut vaguement comme un Piraxain : pelage court et strié, oreilles à plumes et longue queue. Ça la rendait plus petite, mais bien plus rapide. Elle s'élança vers la créature, évitant griffes et lasers, puis passa à genoux entre ses jambes, enroulant sa queue autour de sa cheville. La queue ainsi tendue, Meri se servit de son élan pour pivoter et s'accrocher d'un bond au dos de la bête.

— Lance ! rugit-elle, grimpant jusqu'aux épaules. Ton bayard !

Lance leva la tête, fronçant les sourcils.

— Comment vous connaissez mon nom ?

Maintenant, Lance !

Le bayard de Lance reprit sa forme inactive et il n'hésita qu'un instant avant de le lancer vers la tête de la créature. Meri le rattrapa au vol et il prit la forme d'une lance courte, sa pointe luisant d'un blanc glacial. Meri balança une jambe par-dessus l'épaule de la bête, battant de la queue pour garder l'équilibre, et lui enfonça la pointe droit dans l'œil.

La créature galra hurla et Meri reprit sa forme altéenne en l'accompagnant au sol. Elle s'écrasa par terre, faisant trembler le plafond, une pluie de poussière tombant sur la zone de carnage.

Il y eut un moment de silence assourdissant, Val peinant toujours à reprendre son souffle tandis que Karen lui murmurait des paroles réconfortantes, l'air vibrant de l'absence soudaine de lasers. Meri se leva, rabattant une mèche de cheveux rouges derrière son oreille avec un grand sourire.

— Salut, Allura. Bienvenue sur Terre !

Elle fit un ample mouvement de bras, comme si elle voulait englober toute la scène : les deux créatures cybernétiques qui s'étaient effondrées, le corps sans vie d'Iverson, la balle qui était passée entre les côtes de Shiro, Hunk agenouillé près de Pidge, toujours étourdi·e, Karen et Val accrochées l'une à l'autre et Akira, qui semblait hésiter entre se moquer de Meri ou la frapper, si bien qu'il restait planté là à se passer la main sur la bouche.

Allura dévisagea Meri quelques instants. Puis son visage se plissa de chagrin et elle se jeta sur elle avant tant de force qu'elles tombèrent toutes les deux à la renverse. Le rire de Meri fut coupé dans un sifflement.

— Tu es morte, dit Allura. Tu es morte. Comment peux-tu être en vie ?

Meri leva la main, serrant la tête d'Allura contre son torse, la laissant pleurer.

— Purée, Princesse. Tu as le don de me faire sentir aimée.

Allura planta les mains sur les épaules de Meri et la repoussa, se redressant juste assez pour la fusiller du regard. Shiro aurait cru que les larmes adouciraient son regard noir, mais non, il semblait toujours capable de pouvoir trouer même du métal.

— Je t'ai pleurée, Meri. J'ai écouté ton message et je t'ai crue quand tu m'as dit que tu étais morte.

— Pour être honnête, je ne savais pas que j'aurais l'occasion de voler une capsule cryogénique au sénat avant de venir ici. (Meri haussa les sourcils, essayant de se donner un air innocent.) J'ai au moins une bonne note en matière d'improvisation ?

Un rire échappa à Allura et elle se releva, entraînant Meri avec elle. Une fois toutes les deux debout, Allura l'étreignit à nouveau.

— Tu m'as manquée.

— Je t'ai dit que je t'attendrais, non ? Aussi longtemps qu'il le faudrait.

L'expression d'Allura s'adoucit, un flot de larmes accompagnant chaque clignement de ses paupières.

— Je n'aurais jamais dû douter de toi.

Lance, qui avait rejoint Val une fois le combat terminé, prenant la place de Karen pour lui frotter le dos, jeta un œil aux deux Altéennes par-dessus l'épaule de sa cousine.

— Bon, c'est pas que je veux vous interrompre, dit-il, mais comment ça se fait que vous connaissez mon nom ?

Meri s'éloigna d'Allura, regardant Lance de haut en bas. Ses lèvres se courbèrent dans un sourire et, au lieu de répondre, elle reprit forme humaine… sauf que ce n'était pas la même apparence qu'avant. Son visage était plus rond, ses cheveux plus foncés et plus bouclés.

Lance se raidit.

— Tía Lena ?

Val leva la tête, tournant ses yeux humides vers Meri, qui fit un grand sourire.

— Salut, fripouille. Merci d'être parti dans l'espace sans moi, c'était très apprécié.

Lance voulait visiblement rétorquer quelque chose, mais il ne semblait pas savoir par où commencer. Akira avait passé le bras de Shiro par-dessus son épaule et Shiro faisait de son mieux pour dissimuler sa douleur, bien conscient du bunker silencieux dans lequel ils se trouvaient et de la menace de l'invasion galra qui planait sur eux. Il se racla la gorge :

— On devrait…

— Ouais, dit Meri. (Elle fit un clin d'œil à Lance et se redressa, reprenant son apparence altéenne.) On en reparlera. Pour l'instant, faut qu'on parte.

— Qu'on parte ? répéta Allura. Non, Meri, on doit encore–

— Excusez-moi, dit Akira, coupant Allura. Est-ce qu'on va ignorer le fait que Naomi peut apparemment se transformer ? Sérieusement ?

— Je suis aussi une alien, dit Meri, indiquant ses oreilles et ses glaes d'un geste de la main à la Vanna White (1). (Elle sourit de toutes ses dents.) J'ai oublié de le mentionner ?

Akira leva la main qui ne soutenait pas Shiro pour se pincer l'arête du nez.

— Alors si je comprends bien, tu es arrivée comme une fleur pour nous dire « salut, salut, je crois que vos familles ont été enlevées par des extraterrestres » et ensuite, au lieu de oh, je sais pas moi, nous révéler ton identité, tu as préféré nous montrer une vidéo YouTube toute bidon d'un vrai vaisseau spatial, un truc que tu as vraiment reconnu ?

— C'était le lion bleu, dit Meri. Et oui. Ben quoi ? (Elle regarda Akira et Karen, qui la dévisageaient tous les deux comme si une deuxième tête venait de lui pousser.) J'ai passé les treize dernières années seule sur une planète alien. Les cinq dernières, j'essayais de gérer le fait que l'armée qui a détruit ma planète ait infiltré la vôtre. J'avais genre, cinq différentes identités quand je me suis présentée à vous sous le nom de Naomi Smith.

Allura, qui semblait sur le point de les interrompre pour reprendre la mission, cligna des yeux.

— Smith ?

Meri sourit.

— À qui d'autre j'allais emprunter le nom, Allura ? Voyons.

Pidge grogna, se frottant la nuque en rejoignant sa mère, Matt à ses côtés. Karen les attira à elle, cherchant le moindre signe de blessure d'un regard paniqué. Matt passa un bras autour de ses épaules, se blottissant contre elle.

— On parle de qui, là ? demanda Pidge.

— De Coran, dit Meri en souriant. Vous le connaissez, pas vrai ? Coran Hieronymus Wimbleton Smythe. Cet homme ne pourrait pas faire trois pas sur Terre sans qu'on sache direct que c'est un alien, mais son nom est étrangement une parfaite source d'alias.

— Bien évidemment, marmonna Akira. Rien de tel qu'un morceau de culture extraterrestre qui semble sortir tout droit d'un club apocalyptique de vieilles écoles de riches.

Shiro rit, ce qui ne fit que réveiller la blessure par balle sur son flanc.

Meri claqua la langue, s'approchant de lui.

— Viens, dit-elle. Laisse-moi faire. (Elle posa la main sur le trou dans son armure et une douce lueur bleue se répandit sur son flanc.) Je ne sais pas si tu as remarqué, Allura, mais tu peux faire des merveilles avec dix mille ans de quintessence emmagasinée.

— Elle est au courant, dit Lance. Une fois, elle a guéri un Balméra qui était plus qu'à moitié mort.

Meri pivota, haussant un sourcil à l'intention d'Allura, qui rougit.

— Et, quoi, Coran a réussi à créer un sixième lion avec ses réserves ? ironisa-t-elle.

— Je suis quasiment certaine qu'il s'en est servi pour n'avoir à dormir qu'une poignée d'heures par nuit, dit Allura.

— Par les anciens, les gars. Comment vous avez fait pour survivre sans moi ?

Allura sourit.

— Ça n'a pas été facile, crois-moi.

La douleur dans les côtes de Shiro (venant à la fois de la balle et de ce qui s'était cassé ou fêlé lors de la première attaque de la créature) disparut lentement et il baissa les yeux vers la peau lisse et légèrement rosée visible à travers le trou dans son armure.

— Merci, dit-il, et Meri lui sourit.

Karen le regardait par-dessus l'épaule de Matt, les sourcils froncés. Elle se tourna vers Meri.

— Un pansement analgésique, hein ? grinça-t-elle.

— Tu t'attendais à ce que je te fasse sortir de là avec une balle dans la jambe ? (Meri croisa les bras.) Voyons, Karen. Sois raisonnable.

— J'aurais fini par le remarquer.

— Oui et je t'ai promis de tout t'expliquer une fois sortis de l'auberge. Ce sur quoi on devrait se concentrer, là.

Meri agita la main vers les escaliers menant à la surface.

Akira fit la moue, restant près de Shiro même s'il pouvait désormais soutenir son propre poids sans aide.

— Pourquoi tu t'es pas servie de cette magie alien quand je me suis fait tirer dessus ?

Meri ravala un rire.

— Akira. Tu t'es pris une balle, puis tu as sauté par la fenêtre et cassé ton pied en mille morceaux. Deux semaines plus tard, tu es complètement remis. Tu crois que c'est normal ?

Un frisson de frayeur traversa le corps fatigué de Shiro et il fusilla Akira du regard.

— Tu as quoi ?

Akira ouvrit et referma la bouche sans dire un mot un petit moment, puis leva les mains en l'air en signe de défaite.

— Ok. Apparemment, j'ai été guéri par un extraterrestre. J'aurais bien voulu signer un formulaire de consentement ou autre avant, mais bon. (Son regard se posa sur Shiro.) Oh, commence pas, toi. Je t'ai vu foncer sur ce– ce– truc.

— C'est un Galra, dit Meri. (Elle marqua une pause, puis pencha la tête de côté.) Enfin, c'en était un avant. Je ne sais pas si c'est toujours le cas. On dirait plutôt une sorte de super soldat, et pas dans le bon sens, du genre Captain America.

Akira plissa les yeux.

— Merci pour la distinction.

Souriant, Meri lui frappa le bras, directement sur son bandage ensanglanté. Sa main brilla au passage et le grognement de douleur d'Akira se transforma bientôt en confusion, puis en indignation.

— Naomi !

— Mais de rien, fit-elle d'un ton moqueur.

Shiro rit, ignorant le regard blessé qu'Akira lui lança.

— Plus sérieusement, dit Shiro, peinant à garder un visage de marbre. On devrait y aller. On doit encore découvrir où en est leur invasion et quels sont les plans de secours d'Iverson.

Meri, cependant, ne fit qu'agiter la main.

— Je vous ai devancés. J'ai trois identités différentes à la Garnison. Je sais quasiment tout ce qu'i savoir sur les Galras. (Elle sourit avec suffisance tandis que Shiro et Allura hésitaient, se regardant pour savoir quoi faire.) Et si nous sortions de là avant que quelqu'un ne remarque l'absence du commandant Tête-de-gland ? On aura le temps de répondre à vos questions sur le chemin.

Allura eut l'air de vouloir protester sans savoir trop quoi dire. Elle regarda Shiro, qui haussa les épaules :

— Bah, si elle sait tout ce qu'on doit savoir…

Meri hocha la tête.

— Parfait. Tous en voiture ! (Elle marqua une pause, tapotant sa poche, puis jeta un œil à Akira.) Je t'en prie, dis-moi que tu es venu en voiture. Je crois bien qu'Iverson m'a pris mes clés.

— Non, désolé, dit Akira. J'ai marché tout le long depuis Carlsbad.

Elle lui frappa le bras, puis pivota et se dirigea d'un pas nonchalant vers les escaliers, sifflotant en indiquant aux autres de la suivre. Akira jeta un regard abasourdi à Shiro, qui lui tapota l'épaule.

— Ah, les aliens, dit-il. On finit par s'y habituer.


— Ok, fit Lance une fois la Garnison loin derrière eux.

Il ne pouvait complètement se défaire de l'impression d'être observé et il était bien content de retrouver le calme plat du désert, quand bien même il avait prétendu vouloir aller faire un tour dans la salle de simulation de vol juste pour donner une crise cardiaque aux professeurs. Il était soulagé d'être parti de là et il le serait encore plus une fois qu'ils seraient en sécurité dans la voiture d'Akira.

Enfin, plus ou moins en sécurité.

Meri sembla se rendre compte que Lance s'apprêtait à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis dix minutes. Elle se détourna de sa conversation avec Allura et même sous sa forme altéenne, Lance reconnut le sourire de Lena qui l'encourageait à parler.

— Tu étais ma baby-sitter.

Meri hocha la tête avec précaution, le visage neutre.

— C'était censé n'arriver qu'une fois, dit-elle. Je voulais voir celui que Blue avait choisi.

— Celui que Blue avait– ? J'avais cinq ans.

— En effet.

Meri se tourna complètement vers lui, ignorant les autres qui s'étaient tus pour les observer d'un air ébahi ou confus. Lance entendit Shiro murmurer quelque chose à Akira, et Pidge à Karen, expliquant ce qu'étaient les lions et les paladins.

Lance ne pouvait pas quitter Meri du regard.

— Et Blue m'avait déjà choisi.

Meri acquiesça.

— Si je l'ai bien comprise, elle t'a trouvé le jour où ton frère est né. C'était la première image qu'elle a eue de toi, en tout cas ; assis sur le lit avec ta mère, Mateo dans les bras.

Lance voulait s'asseoir ; il l'aurait peut-être fait, se laissant tomber dans la poussière à moins d'un kilomètre de la Garnison, s'il n'était pas retenu par la main de Val dans son dos.

— Pourquoi ? Pourquoi à ce moment-là ?

— La conscience des lions évolue dans un espace-temps un peu différent, dit Meri. Ils peuvent voir… les potentiels. Ce n'est pas qu'ils prévoient le futur, mais ils peuvent voir un peu de ce qu'une personne est capable. Ils ne choisissent pas les paladins en fonction de leurs actes passés, mais de ce qu'ils voient à l'horizon.

— Et donc quoi, en tombant sur un gamin de cinq ans, Blue a décidé qu'elle allait l'arracher un jour à son petit frère ? (Des larmes de frustration piquaient les yeux de Lance et il rougit d'embarras quand son regard rencontra celui de Hunk.) Blue n'est pas comme ça.

— Non. C'est– (Meri se frotta la nuque.) Je ne sais pas si tes parents t'en ont parlé, mais peu de temps après la naissance de Luz, ils m'ont dit qu'ils s'inquiétaient pour Mateo, tout comme ils s'inquiétaient pour toi à la naissance de ton frère. Tu avais déjà cinq ans et ils avaient entendu plein d'histoires sur le fait que les enfants pouvaient être bouleversés par l'arrivée d'un nouveau-né dans la famille par peur d'être ignorés.

— Mais toi, tu es tombé amoureux de Mateo dès que tu l'as vu, dit Val.

Elle avait un éclat étrange dans le regard, ses sourcils légèrement froncés alors qu'elle fixait Lance. Elle se tourna vers Meri.

— Et c'est pour ça que Blue l'a choisi ?

— Oui. Non. (Meri soupira.) Il y a des moments dans la vie de tous qui cristallisent ce que l'on est. Nos valeurs. Des moments décisifs. Des choses qui nous arrivent et nous mettent sur un nouveau chemin. Quand tu as rencontré ton frère pour la première fois, quelque chose s'est ancré en toi. Ta compassion. Ton désir de protéger ceux qui t'entourent. Ta manière d'adopter les autres sans hésiter et de ne jamais les lâcher.

Meri s'avança, levant la main comme pour la poser sur l'épaule de Lance, mais se ravisant à mi-chemin.

— Blue a vu tout ça en toi. Elle a vu à quel point tu tiens aux autres.

Pendant un long moment, Meri resta silencieuse, et les autres l'imitèrent. Lance se dit que personne ne voulait interrompre son histoire. Lui-même n'en avait pas envie– purée, il ne savait même pas quoi dire. Il était paladin depuis treize ans.

Tu le savais, pensa-t-il à l'attention de Blue. Tu savais que Meri était en vie. Pourquoi tu m'as rien dit ?

Pour seule réponse, il perçut un air de confusion distant et un sentiment de calme profond.

— Il faut que tu comprennes, reprit Meri. J'ai coupé ma connexion avec Blue quand nous avons atterri ici parce que je savais qu'elle avait besoin d'un nouveau paladin. Mais elle ne voulait pas me laisser partir. Elle me disait sans cesse que si on attendait assez longtemps, les autres lions trouveraient leurs paladins et nous pourrons les rejoindre. Nous nous sommes… disputées. Beaucoup. Ça peut être très têtu quand ça le veut, un lion immortel. Elle me répétait encore et encore qu'elle n'allait pas choisir un paladin comme ça. Elle ne se lierait avec personne, à moins de trouver le candidat idéal. Quelqu'un avec tant de potentiel qu'elle ne pouvait pas se permettre de le laisser passer, même pour moi.

— Je suis désolé, dit Lance.

Meri ne fit que sourire.

— Ne le sois pas. J'ai cherché ta famille pour en savoir plus au sujet de celui que Blue avait choisi pour me succéder et tu sais quoi ? Elle avait raison.

Il fut soudain emporté par une vague de fierté, contrebalancée par une vague tout aussi forte d'embarras. Lance rougit, cherchant de quoi détourner l'attention qu'on lui portait :

— Alors, quoi, tu as cherché un gosse de cinq ans et tu as voulu… oh.

Son esprit se tut alors que des souvenirs remontaient à la surface. Des jeux auxquels il jouait avec Meri quand il était petit. Des jeux innocents, qui auraient pu être inventés par n'importe qui. Sauf…

— Les combattants de l'espace.

— Les combattants de l'espace ? répéta Allura.

On aurait dit que ça lui avait échappé et elle eut l'air aussitôt coupable d'avoir interrompu leur conversation.

Meri tourna la tête vers Allura, sans quitter Lance du regard.

— Le méchant roi Boueux a envahi l'univers, dit-elle de ce même ton dramatique qui rappelait à Lance les dessins animés qui passaient à la télé le samedi matin, sauf que cette fois, elle semblait presque triste. C'est à toi et ton équipe de combattants de l'espace de tous nous sauver.

— Tu m'entraînais, murmura Lance.

— Non, fit Meri, le visage très sérieux. (Elle se détourna d'Allura et cette fois elle n'hésita pas avant de poser les mains sur les épaules de Lance.) Tu n'étais qu'un enfant, Lance. C'était moi que je préparais. Je savais que j'allais devoir te parler de Voltron un jour et je voulais savoir comment– comment tu réagissais, ce que tu priorisais. Les combattants de l'espace n'étaient… qu'une première tentative. Maladroite. Je me suis améliorée par la suite.

Les étoiles sont ta destinée, Lance. Je sais que ça fait peur, mais si c'est ce que tu veux, tu dois te lancer.

— Tu m'as convaincu d'aller à la Garnison, souffla Lance.

— Tu voulais déjà y aller. Je t'ai simplement aidé à croire que tu en étais capable. (Meri se passa les doigts dans les cheveux.) Je ne pouvais rien faire, Lance. Je m'étais promis que je ne t'impliquerai pas dans la guerre avant tes dix-huit ans. Je me suis dit qu'en allant à la Garnison, tu apprendrais à piloter, à te défendre, ce qui te serait utile le moment venu. (Elle lui fit un petit sourire.) Bien sûr, il a fallu que tu y trouves les autres paladins et que tu rejoignes les étoiles sans moi, alors… (Elle haussa les épaules.) J'ai dû dire adieu à mon plan.

Lance eut un faible rire, étourdi. Il se souvenait des nuits passées sur la passerelle avec Allura, à parler doucement de Lealle, de Meri. À pleurer des personnes qu'il n'avait jamais connues, alors que depuis le début, il considérait Meri comme un membre de sa famille.

— Désolé ?

Meri balaya son excuse d'un geste de la main.

— Je voulais venir avec toi, mais je pense que c'est une bonne chose que je sois restée ici.

Elle jeta un œil à Val, qui avait toujours les yeux rouges et tremblait encore, mais qui se calmait doucement maintenant que l'adrénaline du combat retombait, puis elle regarda Akira et Karen, qui s'étaient regroupés d'un côté.

— Zarkon sait combien c'est dur pour un paladin de protéger sa famille. Il n'a pas honte de frapper là où ça fait le plus mal. Je voulais être à tes côtés, mais je crois qu'il fallait que je reste là.

Lance regarda Val, lui tendant la main. Elle la prit, se rapprochant de lui. Elle ne s'était pas excusée d'avoir tué Iverson, mais il voyait bien que cet acte pesait lourdement sur ses épaules. Il en avait le cœur serré, se rappelant des doutes qui l'assaillaient encore il n'y a pas si longtemps.

— Merci d'avoir été là pour eux, dit-il à Meri. J'aurais voulu rentrer à la maison plus tôt.

Meri sourit, puis écarta grand les bras.

— Alors… tu m'en veux pas de t'avoir caché mon identité ?

Lance rit, puis se laissa tomber dans ses bras. Son étreinte était tout aussi chaleureuse que dans ses souvenirs, Lena lui en faisant souvent quand il était petit et qu'un cauchemar l'avait réveillé.

— Non.

— Tant mieux, dit-elle en lui ébouriffant les cheveux.

Une pensée soudaine le fit reculer, le choc de la dernière demi-heure s'effaçant, remplacé par un frisson grisé.

Attends, fit-il. Tu es un paladin bleu.

Quelqu'un grogna, tandis que Meri commençait à protester sur le fait qu'elle n'était « pas vraiment un paladin ». Ah oui. Allura lui avait bien dit que Meri n'était pas sûre d'elle et de son lien avec Blue. Lance porta un doigt à ses lèvres pour la couper.

— Avec toi, on est quatre, dit-il, souriant à Val, qui ne fit que secouer la tête avec amusement. (Le stress lui crispant les épaules se relâcha un peu et Lance sourit encore plus grand.) Dans ta face, Keith.

Il sourit en voyant Meri saisir ce qu'il venait de dire, ses yeux écarquillés s'embuant, le coin de ses lèvres se relevant jusqu'aux oreilles.

Quatre, pensa-t-il.

C'était un bon nombre.


1. Vanna White est une actrice américaine, surtout connue pour être la présentatrice de la Roue de la Fortune.

Note de l'auteur : phoenixyfriend Quand tu m'as demandé un chapitre sur « Lance et les altéens » pour Finding Family, j'ai aussitôt pensé à Meri. Attendez-vous donc à une petite histoire supplémentaire avec Meri qui fait office de DM pour une partie de Paranoïa quelque part entre deux saisons.

Va également prendre place entre deux saisons « Kiss, Fake it Better », une fic hurt/comfort racontant la chute d'Altéa et la vie de Meri sur Terre, avec de nombreuses apparitions d'un Lance de 5 à 10 ans et une bonne dose d'une Val de 11 à 15 ans. (Préparez-vous à souffrir, car Meri vient littéralement de tout perdre, mais aussi à fondre, parce que, bah, il y aura Lance.)

Et puis et puis ! Je peux enfin en parler sans me sentir coupable d'avoir « tué » Meri, alors allez tous écouter « Ease My Mind » de Hayley Kiyoko. Cette musique crie Alluri (Allura/Meri) à mes oreilles.

Note de la traductrice :

Je vais bien entendu traduire Kiss, Fake it Better. Je la publierai quelque part à la fin de SPLH, je ne sais pas trop quand encore, mais je l'ai lu et ce n'est pas trop long, alors ça me prendra peut-être un mois ou deux pour tout préparer ? Je vous fais pas de promesses par contre, haha.

Sur ce, je vous dis à dans deux semaines (je n'aurai pas le temps de publier la semaine pro), avec :

- Thace qui reprend son activité d'espion

- l'armée de la mère Holt et les paladins qui en apprennent plus sur les aventures des uns et autres

- un chapitre assez feel good en général (on connaît, après la tempête, le calme, puis à nouveau la tempête, hein).