Dans le chapitre précédent : Voltron est rentré sur Terre. Keith, Nyma, Ryner et Shay ont infiltré le vaisseau de Vanda pour libérer une poignée de prisonniers, mais n'ont pas trouvé Rolo. De leur côté, les autres paladins ont rejoint la Garnison et y ont retrouvé Akira, Karen et Naomi, qui est en réalité Meri, l'ancien paladin bleu, mais aussi l'ancienne baby-sitter de Lance, Lena. Après un combat contre des monstres galras qui s'est soldé par la mort d'Iverson, le groupe est monté dans la voiture d'Akira pour rentrer à Carlsbad.

Avertissement : Référence désinvolte à l'usage (accidentel) de drogue.


Chapitre 27

Raisons de se battre

Thace parcourait les couloirs silencieux du laboratoire de recherche en orbite autour de la planète Antimare, écoutant une femme appelée Torvoroka vanter les efforts de son équipage. Il dût se servir de tout ce qu'il avait appris au cours des dernières décennies pour dissimuler l'horreur qu'il ressentait.

— Bien entendu, les ressources sont rares, dit Torvoroka. Même pour un projet personnellement approuvé par dame Haggar, nous ne pouvons pas trop en demander. Mais nous nous débrouillons.

Thace hocha la tête, se forçant à regarder à travers chaque vitre de l'aile médicale qu'ils traversaient. Il n'en avait pas envie. Par tous les dieux d'Altéa, il n'avait qu'une envie, celle de réduire cet endroit en cendres et ne plus jamais en entendre parler. Mais il ne pouvait pas faire ça avant d'en savoir plus. Les registres secrets piratés par Thace référençaient cet endroit comme le laboratoire de recherche numéro 4 du projet Robeast, et la visite de Torvoroka lui avait déjà appris l'existence de deux autres labos connectés à celui-ci.

Il savait déjà que l'équipe d'Antimare n'étudiait pas les robeasts à proprement parler : il s'agissait d'une branche à part du projet qui se reliait à CŒUR. C'était la raison de sa venue : il avait espéré en apprendre plus sur CŒUR et ses objectifs. Il n'avait toujours pas réussi à percer le voile de mystère qui entourait le programme de recherche préféré d'Haggar, mais ce qu'il continuait d'apprendre au sujet de ses ramifications n'augurait rien de bon : les recherches de Vel-17 et les rumeurs des événements qui avaient suivi, le projet Balméra, les expériences sur la quintessence synthétique qui avaient donné naissance au projet Robeast…

Et maintenant, ça.

Une créature était allongée sur la table d'opération derrière la vitre, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte dans un cri silencieux, le corps immobilisé. Thace crut reconnaître un Falvien, bien que peu restait de son apparence d'origine, mis à part quatre yeux rouges et six pattes à articulations multiples, quatre d'entre elles remplacées par une version cybernétique. Un réseau de fils argentés renforcé par une peau ainsi qu'un appareil de contrôle étaient attachés au crâne de la créature. Il détestait le fait d'arriver à reconnaître aussi facilement les appareils, désormais, mais c'était le dixième qu'il voyait ce jour-là.

— Vous les laissez ressentir la douleur ? demanda Thace d'une voix douce.

Torvoroka sourit.

— Question de ressources, vous comprenez, dit-elle. Tant que nous avons leur corps sous contrôle, leur esprit importe peu.

— Il n'y a donc aucun risque qu'ils s'échappent ? J'ai entendu dire que le Champion était équipé d'un système de contrôle similaire.

La femme agita la main.

— Similaire, mais imparfait. Ce n'était qu'un prototype nous nous servions encore de quintessence pour faire le lien, à l'époque. C'est le seul moyen que nous avons trouvé pour effacer complètement la conscience du sujet, mais cela requiert une implication plus poussée de celui aux contrôles. Nos guerriers peuvent se débattre autant qu'ils le veulent. Leur corps ne leur appartient plus.

Thace hocha la tête. Il avait mal au cœur. Il observa les scientifiques travailler sur une prothèse cybernétique quelques instants de plus jusqu'à ce que Torvoroka lui indique de la suivre. Thace la laissa prendre les devants, puis glissa un petit disque argenté de sa manche pour l'apposer sous le bord de la vitre. Il se colla sans peine et Thace reprit son chemin, ne laissant rien paraître de l'explosif qu'il avait laissé derrière lui.

C'était le sixième qu'il posait dans la base : deux près du bloc cellulaire, deux autres dans la zone administrative, un dans la « chambre de test » et celui-ci. Il lui restait quatre bombes et même s'il savait à quel point elles étaient puissantes, il aurait voulu que l'Entente lui en fournisse davantage. Quand il ferait exploser cet endroit, il ne voulait plus en voir aucune trace.

— Combien de sujets possédez-vous ?

— Actuellement ? s'enquit Torvoroka. Cinquante, bien qu'il y en ait vingt encore en phase de test nous devons nous assurer que la clé est bien installée. Il ne faudrait pas faire d'eux des armes alors qu'ils sont encore en mesure de nous échapper. Un Champion en fuite est bien suffisant, vous ne trouvez pas ?

Thace se força à sourire. Normalement, il n'aurait eu aucun problème à feindre son intérêt pour ce genre de dépravation, mais là… Une armée de soldats améliorés, conscients de ce qu'ils étaient forcés de faire mais complètement sous le contrôle de leurs créateurs galras. Une armée de guerriers choisis dans l'Arène, provenant de rébellions déjouées et parfois même des rangs de Zarkon, quand un soldat puissant se montrait incapable ou réticent à suivre les ordres.

Ces sujets tests avaient été sélectionnés pour leurs prouesses au combat, puis davantage améliorés. Cinquante d'entre eux valaient tout un bataillon de sentinelles et c'était juste ce qui se trouvait dans ce seul labo. De ce que Thace avait lu, c'était la deuxième génération de soldats cybernétiques.

— Sont-ils prêts au déploiement ? demanda-t-il prudemment alors qu'ils arrivaient sur une petite passerelle au-dessus de mini-arènes où des créatures se battaient par paires ou trios.

Même à dix mètres de haut, Thace pouvait entendre le son des poings et des griffes qui s'enfonçaient dans la chair et le tintement métallique des renforcements cybernétiques. Les murs et le sol étaient bosselés et fissurés par la force des affrontements et plus d'un combattant semblait à deux doigts de s'effondrer.

Pourtant, malgré leur violence, les créatures se battaient en silence, ne poussant ni cris ni gémissements de douleur.

Thace frissonna et laissa tomber deux de ses quatre dernières bombes dans une arène vide près du centre de la pièce.

Torvoroka continua ses explications, ne remarquant pas l'air épouvanté de Thace dans son dos.

— Dix d'entre eux pourront bientôt rejoindre les lignes de front, en plus de ceux que dame Haggar nous a déjà demandé de vous envoyer.

Thace s'arrêta, fronçant les sourcils. Nous envoyer ?

— N'est-ce pas ? Vous m'avez dit que vous étiez envoyé ici par le commandant Prorok, non ? De ce que j'ai compris, nous allons enfin savoir de quoi ils sont capables.

— Oh ?

Elle hocha la tête.

— Haggar n'a pas dévoilé l'endroit où elle compte les dépêcher, évidemment, mais elle fait encore les frais d'avoir perdu le Champion pour la deuxième fois. La troisième, si vous comptez le débâcle de Berlou. (Torvoroka eut un petit rire, puis dissimula son amusement et lui fit signe de continuer à avancer.) En tout cas, il y a fort à parier que les paladins de Voltron auront une très mauvaise surprise la prochaine fois qu'ils auront affaire à nous.

Thace hocha la tête, pris d'effroi. Il devait rapporter cette information aux paladins, et vite.

Attendre la fin de la visite de Torvoroka fut une torture, mais Thace fit avec, comme d'habitude. Une heure plus tard, il s'en alla, laissant tomber sa dernière bombe dans le hangar avant d'aborder son vaisseau et de s'envoler. Il appuya sur la détente de son détonateur caché et observa d'un air morose le poste de recherche se déchirer.

Il ne pleura pas les innocents emportés avec les autres, l'esprit déjà tourné vers les milliers de vies qui seraient perdues si on laissait Haggar déchaîner son armée renforcée sur l'univers.


Le SUV d'Akira n'était pas fait pour transporter dix personnes.

Karen aurait pu se sentir plus dérangée par ce fait si elle s'était retrouvée entassée avec d'autres personnes dans ce qui aurait dû être trois rangées bien spacieuses. Les deux aliens (Allura et Meri) s'étaient étalées sur le siège arrière, face à face et parlant à toute vitesse, ce qui rappelait à Karen ses discussions avec sa meilleure amie de lycée après avoir passé un été séparées : une conversation tout en gestes exagérés de la main, gloussements incontrôlables et sourires enjoués.

Enfin. Leurs sourires étaient bien plus doux que ceux que Karen aurait offerts à une simple amie. Elle était contente pour elles, même si elle devait encore se faire au fait que les extraterrestres existaient et qu'elle en côtoyait une depuis plus d'un mois.

Il y avait assez de place entre les deux pour qu'une troisième personne s'y installe, mais aucun ne semblait incliné à les interrompre. Karen s'était assise derrière Akira, qui conduisait. Val était à côté d'elle, miraculeusement en vie et terriblement changée par ce qu'Iverson lui avait fait. De l'autre côté de la jeune femme se trouvait Hunk Kahale, Lance Mendoza sur ses genoux. Celui-ci était incapable de tenir en place, se penchant sur le siège avant toutes les cinq secondes pour intervenir dans la conversation qui avait lieu à l'avant. Pidge était blotti·e dans les bras de Karen, la tête sur son épaule. Matt et Shiro partageaient le siège passager à l'avant. Et à en juger par le sourire narquois de Pidge quand iel avait suggéré cet arrangement, Karen ne se faisait pas de fausses idées quant à leur relation.

Eh bien, Matt lui dirait quand il serait prêt, se dit-elle. Pour le moment, l'avoir retrouvé lui suffisait. Elle avait mal au cœur de voir à quel point lui et Shiro avaient changé en dix-huit mois et elle était nerveuse de découvrir combien d'autres cicatrices marraient leur peau à des endroits qui ne se voyaient pas. Et qu'en était-il de Pidge ?

— Maman, je suis parti·e dans l'espace, marmonna Pidge avec fatigue. Ça m'a pas transformé en peluche.

Karen baissa les yeux, se rendant compte qu'elle écrasait Pidge contre elle. Il lui fallut un grand effort pour relâcher sa prise, même si ça l'aidait que Pidge ne suive pas son propre conseil. Karen allait certainement retrouver des bleus dans son dos ayant la forme des mains de Pidge, mais l'idée ne la repoussait pas. Cette douleur lui rappelait que tout ceci était bien réel.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle.

Elle se tourna vers Shiro, espérant que cela serait plus facile de lui faire face qu'à ses enfants.

Cet espoir la quitta en rencontrant le regard de Shiro. Un éclat vulnérable lui traversa le visage avant de disparaître aussitôt. Les doigts de Matt s'enroulèrent autour de son bras.

— Nous avons été capturés, dit Shiro à voix basse. Nous sommes arrivés sur Kerberos et une race d'aliens, les Galras, nous y attendaient.

— Vous y attendaient ? gronda Akira. Quoi, genre– ?

— Genre Iverson nous a envoyés là-bas en sachant exactement ce qui allait se passer ? fit Matt.

Karen n'avait jamais entendu tant de venin dans sa voix, comme s'il aurait voulu tuer Iverson de ses propres mains à la place de Val. C'était la voix d'un étranger, tout comme c'était la silhouette d'un étranger qui avait affronté une monstruosité alien avec une épée magique. Karen en avait le cœur serré.

— Ouais, je suis persuadé qu'on servait de sacrifice dès le départ.

Akira marmonna un juron.

Les épaules de Shiro se soulevèrent et s'affaissèrent, sa mâchoire se crispant alors que sa façade de calme s'effritait.

— On ne peut pas en être certains.

— Bien sûr que si, dit Matt. Il m'aurait enfermé pour le reste de ma vie et se serait servi de moi comme rat de laboratoire si Pidge et les autres ne m'avaient pas sorti de là.

Un rat de laboratoire. Karen enfouit son visage dans les cheveux de Pidge et s'efforça de garder le contrôle de sa respiration. Elle avait bien vu les plaques cristallines sur la peau de Matt et le changement de pigmentation de son œil gauche. Elle savait qu'il devait y avoir une explication et elle n'avait rien pu imaginer de plaisant, mais elle avait espéré…

— Qu'est-ce qu'ils vous ont fait ? siffla Akira. Et qui c'était ? Ils sont morts ? J'espère franchement que tu ne les as pas encore tous tués, Takashi, parce que j'ai une boîte pleine de munitions avec leur nom gravé dessus.

— Akira…

— Non, tais-toi, Takashi. Tu as disparu pendant plus d'un an. Il t'est arrivé quelque chose. Tu–

Il s'interrompit, prenant une profonde inspiration en retirant son pied de l'accélérateur. L'indicateur de vitesse s'éloigna des 140 km/h pour retomber à quelque chose d'un peu plus légal.

— Je comprends que tu ne puisses pas en parler, Takashi, vraiment. Mais je ne suis pas aveugle. Je sais que c'était horrible, même sans avoir toute l'histoire.

Shiro ferma les yeux et Akira se tourna légèrement dans sa direction. Pidge s'était figé·e sur les genoux de Karen, refusant de lever la tête. Hunk et Lance évitaient également le regard de Karen ils savaient visiblement tous ce qui était arrivé à Shiro et Matt et ne voulaient pas les trahir. Les extraterrestres à l'arrière, qui parlaient s'en s'arrêter depuis le début, s'étaient tues.

— Ils nous ont séparés, dit Shiro. Je suis resté sur le vaisseau sur lequel on nous a emmenés au départ. Matt et le commandant Holt ont été envoyés sur des planètes différentes. (Il hésita, son silence exprimant tout ce que les autres ne voulaient pas dire.) Matt et moi nous sommes trouvés vraiment par hasard. Nous ne savons pas du tout où se trouve Sam.

Elle le savait. À la seconde où Matt, Pidge et Shiro étaient apparus sans Sam à leurs côtés, Karen avait su qu'une disparition était le mieux qu'elle puisse espérer. Mais il y avait une différence entre le savoir et l'entendre et elle dut prendre une grande inspiration tremblante pour éviter d'éclater en sanglots.

— Il est encore en vie, murmura Pidge, le ton dur comme pour dissuader ses amis de contredire ses paroles. On va le retrouver.

— Bien sûr, dit Karen, frottant le dos de Pidge. (Elle rencontra le regard de Matt par-dessus l'épaule de Shiro.) On le ramènera à la maison.

Matt cligna des yeux comme pour ravaler des larmes et Shiro déglutit, regardant droit devant lui.

— Je suis vraiment désolé, Karen.

— Tu n'as pas à t'excuser.

— J'étais leur pilote. C'était mon devoir de les ramener sains et saufs.

Matt murmura le nom de Shiro. Akira se détourna complètement de la route pour regarder son frère. Mais Shiro regarda droit devant lui, la mâchoire serrée, l'expression douloureuse. Karen le dévisagea un long moment, puis souffla.

— Pardon, Pidge, dit-elle, posant son enfant dans les bras de Val, qui sembla un peu surprise de ce changement de position, mais ne protesta pas.

Karen se détacha, tira sur le repose-tête d'Akira pour se redresser et se pencha en avant jusqu'à ce que Shiro n'ait plus d'autre choix que de la regarder.

— Écoute-moi bien, Takashi Shirogane. Ce qui s'est passé n'est pas ta faute.

Du coin de l'œil, elle vit le sourire de Matt, qui étreignit Shiro plus fermement alors qu'il inspirait, la bouche ouverte comme s'il s'apprêtait à protester.

Karen se tapota le menton.

— Si tu veux te lancer dans un débat avec moi, sois certain que je vais gagner. Alors épargne-nous la peine, hein ?

Lentement, un sourire s'étala sur le visage de Shiro.

— Tu ne me donnes pas vraiment le choix.

— Non, dit Karen, vacillant sous les mouvements de la voiture. (Elle enroula un bras autour de Shiro dans une étreinte maladroite et lui embrassa le front.) Tu es revenu. Tu as ramené mes enfants. Tu as ramené Hunk, Lance et Val. C'est amplement suffisant.

Lentement, Shiro lui rendit son étreinte, le siège et la console centrale les séparant le rendant tout aussi maladroit que Karen. Ils allaient devoir réessayer une fois sortis de la voiture. Pour le moment, elle s'accrocha, le cœur serré par la main de Shiro qui tremblait sur son bras. Comparé à Akira, il semblait bien vieilli, usé. Elle l'avait rencontré quelques fois avant la mission Kerberos et Sam lui avait parlé de lui assez souvent pour que Karen puisse au moins entrevoir à quel point ce qu'il avait traversé l'avait changé.

Ce n'était pas juste. Rien de tout ceci n'était juste.

Elle se força à laisser tomber le sujet avant que l'un d'entre eux éclate en sanglots, rattacha sa ceinture et reprit Pidge à Val.

— Merci, dit Hunk, l'ombre d'un sourire sur le visage. (Bien que tourné vers Karen, il sembla sentir le regard de Shiro sur lui et sourit un peu plus.) Il était temps que Shiro se fasse materner.

— Grave, marmonna Lance.

Au regard interrogateur de Karen, il expliqua :

— Shiro s'est autoproclamé papa de tout le monde. Ou au moins grand frère, ajouta-t-il quand Shiro pivota pour protester. C'est vrai, Shiro, commence pas à mentir.

— Tu as mangé ? l'imita Pidge. Tu devrais peut-être faire une pause. C'est quand la dernière fois que tu as dormi ?

Shiro rougit furieusement.

— Sans ça, vous ne prendriez pas soin de vous.

Lance écarta les mains comme pour dire « tu vois » et Karen réprima un sourire face à l'affection visible qu'ils avaient tous pour Shiro.

— Eh bien, ça ne me surprend pas du tout, dit-elle.

— Sans blague, dit Akira. C'est pour ça que tu as toujours voulu un petit frère ? Pour le chouchouter ?

Lance ricana.

— J'aimerais bien voir quelqu'un essayer de chouchouter Keith.

Akira tourna vivement la tête, son regard se posant sur Lance, puis sur Shiro, qui se frotta la nuque.

— Keith ?

— Ouais, c'est une drôle d'histoire en fait…

— Tu as adopté notre frère sans moi ? (Akira leva une main pour interrompre Shiro.) Non, attends. tu l'as trouvé ? Tu étais dans l'espace. J'ai cru comprendre que le nombre d'enfants perdus dans l'univers était assez restreint et correspond aux occupants de ce véhicule.

Shiro jeta un œil à Matt, se frottant toujours la nuque.

— Je n'ai jamais dit qu'il était humain…

Akira le regarda, bouche bée, puis se mit à rire lentement.

— Oh mon dieu, Takashi. Tu as échangé les rôles, c'est toi l'extraterrestre qui a enlevé un pauvre gosse avec ton OVNI ?

— Qu-Quoi ? Non ! bafouilla Shiro. C'est lui qui s'est collé à moi.

— Pas comme si tu l'en avais empêché, marmonna Pidge. Tu es à deux doigts de lui coudre une étiquette qui dit « Salut ! Mon nom c'est Petit Frère de Shiro ».

Akira souriait désormais de toutes ses dents, tapotant le volant.

— Oh mon dieu, Takashi. C'est le plus beau jour de ma vie. Il est où ? Il faut que je le rencontre. Purée, j'ai tellement de questions à lui poser.

— Pas question que tu le soumettes à un interrogatoire.

— Bien sûr que non, dit Akira, feignant l'innocence (sans succès). Je voulais simplement accueillir notre très cher petit frère dans la famille comme il se doit. Apprendre à le connaître. Tu sais.

Avant que Shiro ne puisse répondre, Lance s'avança, s'étalant sur la console centrale.

— Je te fais une petite introduction : il a une grande gueule, il s'énerve vite, il a un mulet et il est la définition même de rebelle. Tu vas l'adorer.

Val haussa les sourcils et tapota le cou de Lance, s'attirant un regard noir.

— Il t'intéresse beaucoup, hein, cher cousin ?

— La ferme, dit-il, rougissant légèrement. Sa vie n'est pas toute rose, ok ? Je veux juste l'aider à trouver sa place ou un truc du genre.

Depuis le siège avant, Matt ricana et Shiro leva les mains avant que ça ne dégénère.

— Et vous, alors ? Val nous a dit que vous cherchiez à apprendre la vérité sur la disparition de Pidge, Lance et Hunk. Comment Val s'est-elle retrouvée à quelques milliers d'années-lumière de la Terre, Karen prisonnière de la Garnison et toi te faisant tirer dessus, plusieurs fois ?

Shiro jeta un regard dur à son frère, qui lui fit une pichenette sur le front sans quitter la route des yeux.

— Ce n'est pas moi qui me suis pris un tir dans les tripes aujourd'hui, Takashi, dit-il. Et c'est pas ma faute, personne ne m'a prévenu que l'enseignement serait un métier aussi dangereux.

— L'enseignement ? répéta Shiro.

Akira fit un grand sourire.

— Yep. J'ai été instructeur de vol à la Garnison pendant quelques mois. J'ai inspiré quelques gamins, pris en main toute une classe, consommé une bonne dose d'alcool pour faire face aux piles de copies à noter. J'ai aussi affronté un commando de minuit. Et poussé quelques élèves à se mutiner. Tu sais. (Il haussa les épaules.) La routine.

Karen ne saurait dire si l'expression de Shiro reflétait l'amusement ou l'épouvante, mais il finit par pousser un petit rire.

— C'est pour ça que maman n'a jamais voulu d'autre enfant, tu sais. Elle avait peur de ce qui arriverait si on te laissait la supervision d'un autre être humain.

— Me dis pas que tu commences déjà à regretter de m'avoir parlé de notre cher petit frère alien à mulet.

— Bien sûr que je le regrette. Si je vous laisse seuls tous les deux, le château-vaisseau n'y survivra pas.

La mâchoire d'Akira se décrocha dans une fausse expression indignée et il poussa Shiro contre la vitre. Shiro se laissa faire, puis tendit le bras pour lui chatouiller les côtes. Akira glapit, faisant un écart qui manqua de les faire toucher le camion dans la voie d'à côté. Karen s'accrocha à sa poignée d'une main, serrant Pidge de l'autre.

— On ne se chahute pas avec le conducteur, dit-elle sévèrement, et Shiro baissa la tête, marmonnant une excuse.

Lance, qui s'était étalé sur les genoux de Val, ricana.

— Sérieux, t'as quel âge, Shiro ? Douze ans ?

— Six ans, répondirent en chœur Shiro et Akira, avec tant de sérieux que Lance en fut bouche bée.

Pidge commença à glousser dans l'épaule de Karen, essayant (en vain) d'en étouffer le son, si bien que ce fut à Karen de lancer les explications :

— Ils sont nés un 29 février. (Elle soupira, fixant la nuque d'Akira.) Ce que celui-ci ne manque pas de me rappeler à la moindre occasion.

Hunk fit un son attendri, Pidge gloussa encore plus fort et le visage de Lance s'éclaira.

— Shiro ! s'écria-t-il. Pourquoi tu nous l'as jamais dit ? T'es pas le papa de l'équipe, t'es le bébé ! On t'aurait complètement gâté !

À l'arrière du véhicule, Allura murmura « Ça fait quoi s'ils sont nés un 29 février ? » et Meri se lança dans une explication à voix basse tandis que Shiro se frottait la nuque.

— Pourquoi tu crois que je n'en ai pas parlé ?

— C'est pas juste ! se plaignit Lance.

Shiro rigola, faisant trembler son siège, et Matt se pressa contre lui avec un soupir satisfait.

— Ça fait du bien de te revoir comme ça, dit-il tout bas. Ça faisait si longtemps.

Cela sembla surprendre Shiro, qui regarda Matt un long moment, un sourire aux lèvres.

— Ouais, dit-il. C'est vrai.

Pidge rencontra le regard de Karen et lui fit un clin d'œil très exagéré avant de pivoter pour se jeter sur le dossier d'Akira.

— Sinon, dit-iel. Démon. Je vois que t'as toujours pas réduit la Garnison en cendres. (Iel claqua la langue.) Tu me déçois.

— Tu peux parler, rétorqua Akira. T'es allé·e dans l'espace et tu nous as pas pondu le moindre paradoxe ? Et ça se prétend gremlin.

Pidge sourit de toutes ses dents à Shiro et Matt, qui observaient leur échange, les yeux plissés.

— Vous… vous connaissez ? demanda lentement Matt.

— On s'est rencontrés au mémorial de Kerberos, répondit Akira dans un haussement d'épaules. On venait de perdre un frère – enfin, pas vraiment puisque vous êtes tous les deux là – et on n'avait pas envie de supporter les condoléances de tout le monde.

— Oh, moi ça me dérangeait pas. Je me disais juste que ce serait pas très poli de ma part de mettre mon poing à la figure de la prochaine personne à nous dire à quel point vous étiez des jeunes gens fantastiques, braves et prometteurs, rectifia Pidge. Comme s'ils vous connaissaient vraiment.

Akira pencha la tête, lui concédant le point.

— Bref, on a passé tout notre temps dans un coin à se moquer d'Iverson et des autres hauts gradés en faisant fuir tous ceux qui s'approchaient trop. Karen m'avait invité à dîner plusieurs fois avec les parents et j'ai passé ma dernière semaine de congés chez elle – au départ, j'étais parti pour Ohio, mais je n'arrivais pas à rester sans rien faire alors je suis rentré plus tôt, juste pour découvrir qu'Iverson ne comptait pas renouveler mon contrat de pilote.

— Akira et moi, on est restés en contact, ajouta Pidge, croisant les bras sur l'appui-tête. On s'appelait quand on pouvait, sinon on s'envoyait des messages. En fait, c'est le premier à qui j'ai fait mon coming-out.

L'expression de Shiro s'adoucit.

— Ah oui ?

Akira hocha la tête.

— J'ai été assez cash dès le début sur le fait que je suis trans quand je suis resté la semaine avec Karen et Pidge. Je n'avais pas l'énergie de faire semblant de rien et j'étais trop en colère contre le monde entier pour affronter les retombées si ça posait problème. (Il rencontra le regard de Karen dans le rétroviseur.) Heureusement pour moi, les deux s'en fichaient royalement.

Levant les yeux au ciel, Karen tira le bras de Pidge pour qu'iel se rasseye.

— On ne t'aurait jamais jugé, Akira.

Il sourit et Matt adressa à Karen un air ébloui un air qu'elle connaissait bien et qui ne manquait jamais de lui couper le souffle. C'était le sourire qu'elle avait vu quand Sam était parti pour sa première mission après la naissance de Matt. C'était le sourire qu'elle avait vu le jour où Matt avait fait son coming-out et que Sam était aussitôt allé acheter des glaces en fusée, se plaignant qu'elles n'étaient pas vraiment arc-en-ciel. C'était le sourire qu'elle voyait parfois quand il apprenait qu'elle travaillait sur de gros dossiers, ceux qui avaient vraiment de l'importance, ceux qu'elle prenait en charge parce qu'elle croyait en son client et non parce que ça lui permettait de payer ses factures. Le sourire qu'il affichait dès que Pidge remportait un concours de science à l'école ou se vantait de son dernier programme.

C'était un sourire tellement fier qu'il en rayonnait, laissant Karen pantoise.

— Bref, dit Pidge. Quelques mois plus tard, quand j'étais à la Garnison et que je commençais à me poser des questions, j'ai appelé Akira en mode–

Iel marqua une courte pause et Akira reprit en même temps qu'iel, leurs voix s'entremêlant :

Akira, comment tu sais que t'es pas une fille ?

Akira poussa un rire mortifié, secouant la tête.

— Ok, pour que vous ayez le contexte, j'étais à Berlin à ce moment-là et il était peut-être sept heures du soir pour Pidge quand iel m'a appelé, mais pour moi il était trois heures du matin. (Pidge enfouit son visage dans le dossier du siège, secoué·e par un petit rire tandis qu'Akira portait une main à son front.) Alors Pidge m'appelle, me tire des profondeurs du sommeil et je dois me lever dans moins de quatre heures pour rentrer aux États-Unis. Je suis complètement dans le coaltar. Alors je lui dis juste « si tu te poses la question, c'est que tu n'en es pas une » et j'ai raccroché.

Lance éclata de rire, l'étouffant aussitôt, mais Val se pencha en avant, les coudes sur les genoux, les yeux brillants d'intérêt. Hunk et Matt souriaient jusqu'aux oreilles et Shiro était rouge à force de retenir son rire face à l'inconfort de son frère.

Akira lui jeta un regard mauvais et reprit :

— Alors bien sûr, je me réveille trois heures plus tard, horrifié, parce que je lui ai raccroché au nez alors qu'iel me posait une question super sérieuse. Je suis assis là, dans ma chambre d'hôtel, à me dire que je suis le pire modèle de l'univers et convaincu qu'iel ne va jamais me radresser la parole, mais je l'appelle quand même, alors qu'il devait être minuit chez iel.

— Genre je vais me coucher avant minuit, marmonna Pidge. Je suis pas une personne âgée.

— Et Pidge, continua Akira en secouant la tête, Pidge me répond dans un état second, en mode « peut-être que je suis pas une fille ».

Pidge eut un autre éclat de rire, auquel Akira fit écho.

— Je croyais t'avoir fait péter les plombs ! se lamenta-t-il.

Pidge hoquetait, essuyant des larmes de joie au coin de ses yeux.

— Vous savez c'est quoi le meilleur ? dit-iel. Le meilleur, c'est qu'Iverson m'a intercepté·e dans le couloir le lendemain et m'a accusé·e d'être ivre, alors je l'ai fixé droit dans les yeux en répondant « ivre de savoir, m'sieur » et j'ai continué mon chemin. Ça l'a tellement stupéfié qu'il n'a même pas eu le temps de me réprimander avant que je m'en aille.

Karen secoua la tête alors que les rires secouaient la voiture. Elle se laissa emporter par ce son, apaisée pour la première fois depuis des mois.


— Et ce n'est pas comme si je pouvais sortir en armure et tout, dit Meri en écartant grand les bras comme pour se rebeller face à l'ignorance de la Terre. J'ai déjà essayé à mon réveil. Ça n'est pas bien passé auprès des gens du coin.

Allura sourit, ramenant ses genoux contre son torse en observant Meri parler. Elles s'étaient toutes les deux assises en biais sur la banquette arrière, le genou de Meri effleurant la botte d'Allura. Malgré les vêtements étranges de Meri et les mouvements de la voiture qui la rendaient un peu nauséeuse, Allura ne pouvait pas se débarrasser de cette euphorie qui l'avait prise quand Meri était apparue devant elle, en vie et tout aussi radieuse que le jour de leur première rencontre.

— Comment as-tu fait, alors ? s'enquit Allura.

Meri haussa les épaules.

— J'ai galéré, mais j'ai appris à parler anglais. J'ai volé quelques DVD pour que Blue m'aide un peu.

— Des DVD ?

— Oh, pardon. (Meri se gratta la nuque d'un air penaud.) C'est comme des holo-vidéos, mais ça se joue sur un écran physique. Bref, j'ai été tentée de bidouiller le traducteur pour le rendre portable, mais j'ai eu peur de le casser. Heureusement que Sa a toujours fait en sorte qu'on arrive à s'en sortir sans ces trucs-là, hein ?

Le sourire d'Allura s'effaça.

— Oh, merde. (Tressaillant, Meri baissa les yeux.) Désolée. La blessure est encore fraîche pour toi, hein ?

— Je n'ai pas eu des centaines de quintants pour m'en remettre, dit-elle.

En fermant les yeux, elle voyait encore Sa, plein d'énergie et d'enthousiasme en passant vivement d'une langue à une autre pour expliquer à l'équipage furieux du château la raison qui l'avait poussé à désactiver encore une fois le traducteur universel. C'était devenu si récurrent qu'au final presque tout le monde avait appris à parler au moins deux langues différentes. Sa et la mère d'Allura, à qui la vie de commerçante du cosmos dépourvue de grande technologie manquait un peu, en connaissaient chacun au moins sept et on les trouvait de temps à autre en train de s'interroger mutuellement dans des coins obscurs du château.

La main de Meri vint se poser sur le genou d'Allura, qui rencontra son regard.

— Ce n'est pas ta faute, Meri.

— Je sais, mais… (Meri soupira, s'appuyant contre le dossier de son siège.) La douleur s'est affaiblie avec le temps, mais je me souviens à quel point c'était dur au début. Je voulais être là pour toi quand tu apprendrais ce qui s'est passé.

Allura entremêla leurs doigts.

— Tu es là, maintenant.

Une voix distante chatouilla l'oreille d'Allura et elle sursauta en regardant les casques empilés à leurs pieds.

— Quiznak, marmonna-t-elle en reprenant le sien.

Dans la précipitation, elle avait complètement oublié le reste de son équipe. Le malaise la prit alors qu'elle enfilait son casque.

— Coran. Désolée. Tout va bien ?


Le camouflage du lion vert s'éteignit à l'approche du château-vaisseau, le faisant apparaître brièvement avant qu'il ne sorte du champ de vision de Coran.

— Tout va bien, dit-il à Allura. L'équipe de secours vient de rentrer avec une poignée de prisonniers.

— Et Rolo ? demanda Allura.

Coran ferma les yeux.

— Aucun signe de lui, j'en ai bien peur.

Zelka lui rapporta que le lion vert s'était posé dans son hangar et Coran lança un scan rapide de la zone autour de la ceinture d'astéroïdes où était caché le château-vaisseau.

— La mission s'est déroulée sans accroc. Ce n'est qu'une question de temps avant que Vanda ne remarque la disparition de ses prisonniers, mais pour le moment, tout est calme. Vous avez terminé ce que vous aviez à faire à la Garnison ?

Allura fit un son affirmatif, aussi fière qu'un fenna faisant son nid.

— On est en route pour rejoindre les familles de Hunk et Lance, figure-toi.

— Ça s'est donc bien passé ? demanda lentement Coran, se méfiant soudain du ton innocent d'Allura.

— Très bien, dit-elle.

— Vous avez trouvé les informations dont vous aviez besoin ?

— Et plus encore. Tu dis bonjour ?

Coran fronça les sourcils.

— Bonjour ? Allura, de quoi– ?

— Coran !

L'air quitta les poumons de Coran en entendant cette voix familière, cette voix impossible qui remplaça celle d'Allura à son oreille, enjouée, impatiente et pleine d'entrain. Pendant un long moment, il en perdit la parole.

— Quiznak, murmura-t-il. Meri ?

Meri pouffa, à mi-chemin entre le rire et les larmes.

— Tu aurais dû le prévenir, 'Lura. Il est sous le choc.

La réponse d'Allura était étouffée, mais pas inaudible. Les deux filles devaient se tenir tout près l'une de l'autre pour partager le communicateur du casque d'Allura.

— Au moins, lui n'est pas au beau milieu d'un combat.

Meri rit, de ce même rire éclatant qui résonnait autrefois dans les couloirs du château. Dans l'esprit de Coran, ce rire s'associait au sourire de Lealle, au regard malicieux d'Allura. Aux farces, jeux et compétitions, à un temps où la guerre n'était qu'une rumeur parvenue du fin fond de l'univers. Le rire de Meri le ramenait inexorablement aux petites joies que Coran croyait disparues à jamais.

— Meri ? répéta Coran, sa voix se brisant. (Il se racla la gorge, essayant de formuler ne serait-ce qu'une question cohérente.) Comment– ? Quand as-tu– ?

— J'ai volé une capsule cryogénique, dit doucement Meri. Je n'allais pas vous laisser vous débrouiller tous seuls.

Coran cligna furieusement des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.

— Non, bien sûr que non, dit-il en reniflant. Tu n'es pas un paladin bleu pour rien, pas vrai ?

— Que veux-tu que je te dise ? (Meri baissa d'un ton, son souffle tremblant de larmes qu'elle contenait elle aussi.) J'ai eu le meilleur des mentors.


Il y avait une demi-heure de route entre la Garnison et Carlsbad et Lance (allez savoir comment) avait réussi à se retenir de dérailler complètement la conversation. Il ne voulait pas la dérailler du tout. Pas quand Pidge discutait avec sa mère de technologie extraterrestre et de l'expression d'Iverson le jour où Karen avait fait irruption dans son bureau après le supposé accident. Pas quand Matt observait cet échange avec un petit sourire qui se voyait malgré le siège passager qui les séparait. Pas quand Shiro et Akira se remémoraient en riant leurs exploits passés, comme la fois où Shiro avait mis en scène une transmission extraterrestre à la Garnison. Quand le corps professoral s'était rendu compte qu'Akira avait un alibi en béton, tout le monde avait commencé à paniquer, ne suspectant pas une seule seconde que Takashi Shirogane, l'étoile montante de la Garnison, était la source de ce chaos.

Ils étaient tous si heureux et Lance ne les avait jamais vus comme ça. Pidge était toujours trop préoccupé·e par ses projets, ses dépannages et la recherche de son père pour ressentir la moindre joie et Matt et Shiro…

Non, Lance ne comptait pas les interrompre, tout comme il n'allait pas interrompre la conversation à voix basse d'Allura et Meri (Meri ! Purée, se remettrait-il un jour de cette surprise ?) à l'arrière du véhicule. Il gigota tout le voyage, s'attirant plus d'une plainte de Hunk au sujet de ses os pointus et un air entendu venant de Val. Ces deux-là semblaient tout aussi réticents à couper court aux réunions de famille dans la voiture.

Mais il aperçut tout à coup la silhouette familière de Carlsbad à l'horizon et il ne put se contenir plus longtemps.

— Sinon, on va où ? demanda-t-il en s'avançant entre les deux sièges avant. Chez moi ?

Akira s'arrêta au beau milieu de son discours sur l'amour irréductible de Shiro pour les mèmes archaïques, puis jura et sortit son portable de sa poche arrière.

— Pardon, pardon.

— C'est rien, dit Lance, ne tenant plus en place. (Hunk le retint par les épaules, l'empêchant de gigoter.) Je me demandais juste si tu avais besoin d'indications.

— Non, ah– Hé, Takashi, tu peux me retrouver le numéro de Carmen Mendoza ? Il doit être dans mes contacts récents ? (Akira lui passa son téléphone, puis adressa un sourire tendu à Lance.) Les Kahale comptaient récupérer ta famille pour aller se réfugier quelque part où Iverson ne les trouverait pas. Je ne sais pas où ils sont.

— Alors ils vont bien ? demanda Karen, remuant Pidge pour se pencher en avant. Je ne savais pas–

— Ils vont bien, dit Akira. Je me suis senti mal de t'avoir abandonnée, mais au moins j'ai pu aider les autres à s'enfuir.

Il reprit son téléphone des mains de Shiro tandis que Karen lui assurait qu'elle ne lui en voulait pas du tout de l'avoir laissée. Coinçant le portable entre son épaule et son oreille, Akira tapota le volant du doigt, jeta un œil à son angle mort, puis se plaça sur la voie de droite.

— C'est moi, dit-il à la personne qui répondit.

Tía Carmen ? Ou quelqu'un d'autre tenait son téléphone ? À côté de Lance, Val s'était figée, les mains jointes devant son menton, se tapotant distraitement les lèvres.

— Ouais. Ouais, tout va bien. On est en chemin avec– ah… (Akira jeta un œil par-dessus son épaule.) Non, tu sais quoi ? Je vais pas raconter toute l'histoire par téléphone. Vous êtes où ? (Il resta silencieux un moment, puis hocha la tête.) Rue du Canal ? Non, c'est bon, je connais. On sera là dans dix minutes.

Lance ne pouvait plus se contenir. Il saisit le coude d'Akira et ouvrit la bouche pour lui demander… lui demander–

Il se retrouva à court de mots. La phrase « Je veux ma mère » passait en boucle dans sa tête comme s'il avait à nouveau cinq ans et s'était perdu dans un magasin, mais il n'arrivait pas à trouver une autre manière moins pathétique de formuler sa demande.

Les petits yeux sombres d'Akira rencontrèrent ceux de Lance et il sourit.

— Hé, tu peux me passer Rosario une seconde ? Non, c'est juste– passe-la moi, s'il te plaît ?

Acquiesçant, Akira passa le téléphone à Lance.

— Voilà pour toi, gamin.

Pendant un si long moment que c'en était gênant, Lance se contenta de regarder le portable dans ses mains, son cerveau refusant de fonctionner mis à part pour noter la texture rugueuse de la coque rouge d'Akira. Il porta le téléphone à son oreille juste à temps pour entendre sa mère dire :

— Allô ?

Un seul mot. Ce fut tout ce que cela lui prit. Une avalanche d'émotions l'emporta et il se plia en deux, se mordant la main pour s'empêcher d'éclater en sanglots alors qu'il se laissait envahir par des souvenirs d'anniversaire, de vacances d'été, de spectacles de fin d'année, d'appels Skype à la Garnison et de repas de famille tous les week-ends (ou un week-end sur deux, même s'il détestait manquer une semaine, malgré les professeurs qu'il avait sur le dos).

C'était sa mère et étrangement, son mal du pays constant et presque abrutissant qui l'avait accompagné partout où il allait ne l'avait pas préparé au moment où il réaliserait qu'il était enfin rentré chez lui.

— Allô ? Akira ? Tu es là ?

Hunk enroula ses bras autour des épaules de Lance et posa sa tête contre son dos. Sa chaleur était réconfortante, mais Lance n'arrivait toujours pas à délier sa langue. La voix de sa mère résonnait dans ses oreilles, trop forte, trop proche et aussi étrangère que familière. Elle était douce, comme à chaque fois qu'elle parlait à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas très bien et Lance pouvait l'entendre s'efforcer de réprimer son lourd accent, écopé d'une moitié de sa vie passée à Cuba et d'un anglais qu'elle n'avait appris qu'une fois arrivée aux États-Unis pour se marier au père de Lance.

Le son de sa voix ramenait Lance dans son enfance, aux histoires du soir racontées en espagnol et aux recettes de famille traduites en anglais pour que Lance et sa mère puissent s'entraîner à le parler, aux disputes au sujet du couvre-feu et d'autres choses qu'il avait dites sans réfléchir qui avaient blessé Mateo, au chocolat chaud que sa mère lui avait préparé quand il était rentré de l'école le cœur brisé après que sa première petite-amie l'ait largué, à ses doigts dans ses cheveux alors qu'elle lui énonçait tout ce que son ex allait manquer, toutes les choses que ceux qui l'aimaient vraiment voyaient et chérissaient.

L'air s'était figé dans les poumons de Lance et il dut se forcer à respirer. Il prit une inspiration faible et tremblante qui lui éclaircit à peine les idées et apporta plus de larmes à ses yeux. La main de Shiro vint se poser sur sa nuque, réconfortante. Apaisante.

— Non, dit sa mère, la voix étouffée comme si elle parlait à quelqu'un d'autre dans la pièce. (Lance entendit des voix distantes qu'il pouvait presque attribuer au reste de sa famille.) Non, il n'est pas– je crois que l'appel s'est coupé. Je le rappelle ?

Le cœur de Lance s'arrêta à l'idée de perdre le contact, même pour une seconde, et l'étau qui lui tenait la gorge se desserra enfin.

— Raccroche pas, souffla-t-il.

Sa mère se tut, les voix autour d'elle s'agitant dans un murmure qui n'avait pas de mot. Pendant un long moment, il n'y eut plus que le bruit de la route tandis qu'Akira les faisait sortir de l'autoroute et le souffle de Lance qui faisait écho dans la main qu'il avait placée devant sa bouche.

Sa mère reprit enfin la parole, sa voix douce tremblant de pleurs contenus.

— Tu peux répéter ?

Les voix assourdies autour d'elles s'interrompirent et Lance ferma les yeux, un torrent de larmes menaçant de l'emporter.

— J'ai dit, s'il te plaît, raccroche pas, Mamá.

Elle eut un hoquet qui fut le déclic pour Lance, lui faisant perdre le contrôle de ses sanglots.

— Mijo, dit sa mère, sa voix se brisant. Alejandro, mon amour, où es-tu ? Que s'est-il passé ? Est-ce que ça va ?

Hunk serra Lance contre lui et la tête de Val vint se poser sur son bras alors qu'il essayait d'inspirer assez d'air pour parler.

— Je vais bien, dit-il. Ça va. Je– Je–

— C'est Lance ? fit soudainement la voix de Mateo, forte, aiguë et tellement, tellement excitée que Lance se retrouva à pleurer de plus belle, même alors que le son de la voix de Mateo changeait, comme s'il avait éloigné le téléphone de leur mère. Lance ? C'est toi ? Tu rentres à la maison ? Val est là ?

Il y eut du mouvement en toile de fond. Un cri, peut-être un sanglot, qui lui transperça le cœur.

Lance inspira par le nez et expira lentement.

— Ouais, dit-il. Ouais, Mateo, elle est là. Tu es avec Tía Carmen et Tío Marco ? Dis-leur que Val va bien. Elle est avec moi. On arrive.

D'autres mouvements. Puis la voix de Mateo, légèrement assourdie :

— Non, Lance vient de me dire qu'elle est là ! Je vous ai dit qu'elle allait bien !

— Lance, dit Luz, prenant le téléphone à Mateo, qui continuait de se chamailler avec quelqu'un en arrière-plan. Lance, où t'es parti ? Tout le monde a dit que tu étais mort, mais Val a dit que non, puis elle est partie aussi et tout le monde a dit qu'elle aussi elle était morte.

— Luz– commença Lance, le cœur brisé.

Avant qu'il ne puisse ajouter quoi que ce soit, Luz glapit :

— Hé ! Rends-le-moi !

— Lance ? Lance, tu as dit que Val est là ? Elle– elle va bien ?

Lance écarquilla les yeux.

— Sebastian ? fit-il, jetant un regard à Val, qui se redressa subitement. Tu devrais pas– ?

— Vous l'écrasez. Bon sang, tout le monde, allez-y un à la fois.

— Mais Papa !

Et puis, soudain, tout le monde se mit à parler en même temps. Lance ne pouvait pas aligner plus de deux mots avant que quelqu'un ne l'interrompe, arrachant le téléphone à quelqu'un d'autre et demandant ce qui s'était passé, où ils étaient, si Hunk et Pidge étaient avec lui. Lance pleurait, pleurait et riait et laissait Hunk, Shiro et Val l'ancrer sur terre alors que les voix de sa famille menaçaient de l'emporter.

Il se demanda ce que les autres pensaient à le voir incapable d'en placer une. Il n'était pas du genre à laisser qui que ce soit occuper toute la conversation, que ce soit avec sa famille sur Terre ou celle dans l'espace.

Mais il n'avait pas envie de parler pour le moment. Il préférait écouter les voix qu'il n'avait pas entendues depuis plus de deux mois.

— Je suis là, disait-il à chaque fois que la conversation retombait.

Il devait essuyer la morve sur son visage et prendre quelques inspirations irrégulières avant de parvenir à prononcer le moindre mot, mais il y arrivait à chaque fois.

— Je suis là.


Les Kahale et les Mendoza avaient réservé une chambre dans un petit motel du district touristique comptant deux étages, les portes face au parking. C'était le genre d'endroit que Hunk associait au road-trip dans lequel l'avait embarqué une fois son oncle Eli : une arrivée tard le soir, une nuit de sommeil dans des lits de qualité contestable suivie d'un réveil à l'aube pour reprendre la route vers de nouveaux horizons. Ce n'était pas le genre d'endroit dans lequel on s'attardait. Quand Akira se gara enfin, Lance fut le premier à sortir, se détachant de l'étreinte de Hunk pour foncer à l'étage, où il passa de porte en porte, le portable d'Akira toujours à l'oreille.

Les autres sortirent également, mais Hunk se sentait sonné et vaseux, une boule d'anxiété lui rongeant l'estomac sans qu'il ne comprenne pourquoi. Ses mères étaient avec la famille de Lance, qui se déversa brusquement d'une des chambres, le frère et la sœur de Lance le plaquant au sol, manquant de lui faire échapper le téléphone par-dessus la rambarde.

Le nœud dans le ventre de Hunk se resserra encore plus alors qu'il se forçait à se lever, parce que Val était toujours derrière lui et elle méritait d'aller voir sa famille.

— Est-ce que ça va ? lui demanda-t-elle, une main sur son bras.

Hunk hocha la tête, parce qu'il était censé aller bien. Il n'avait pas de raison d'avoir aussi peur. Ses mères étaient là, ainsi que son oncle Eli, et tout ce qu'il avait à faire, c'était de les rejoindre et il serait rentré. Il devrait être heureux. Il devrait crier de joie et courir à la suite de Lance.

Au lieu de ça, il se sentait à deux doigts de vomir et n'arrivait pas à se défaire de l'impression que tout ceci n'était qu'un vaste mensonge. Akira avait dit que tout le monde allait bien et Lance avait répété la même chose à travers le brouhaha indistinct qui s'échappait du téléphone. Mais Hunk n'arrivait pas à faire taire la petite voix lui murmurant qu'ils avaient tort. Les hommes de main d'Iverson, voire les Galras, étaient arrivés avant eux et sa famille n'était pas là-haut à l'attendre.

La conversation devant eux retomba un instant, laissant percer la voix aiguë de Mateo :

— Où t'as eu ce costume ? On dirait un Power Ranger !

Lance poussa un son à mi-chemin entre un rire et un sanglot, rapidement étouffé par du tissu et les murmures apaisants de sa mère.

Tout le monde avait remarqué l'hésitation de Hunk et bien qu'ils gardaient tous leurs distances (sauf Val, qui semblait déterminée à faire les choses à son rythme, ce qui l'aurait assailli de culpabilité s'il n'en était pas aussi soulagé), il pouvait sentir le poids de leurs regards. Pidge s'était accroché·e aux épaules d'Akira et Matt avait enfoui son visage contre Shiro pour tenter de chasser la migraine qui l'avait pris d'un coup à leur arrivée en ville.

Hunk rassembla ses esprits, puis monta les marches à lenteur d'escargot. L'air lui venait difficilement et il se raccrochait à la rambarde des escaliers comme s'il allait disparaître sous ses pieds à tout moment. (C'était forcément réel. Forcément.)

Lance riait et Hunk pensa qu'il devrait peut-être s'excuser auprès de Val puisqu'il la ralentissait, mais il avait déjà assez de mal à respirer sans même essayer de parler.

Puis il se retrouva en haut des escaliers et un jeune homme aux mêmes boucles brunes que Val mais à la peau un peu plus claire s'éloigna des Mendoza pour foncer droit sur elle. Val n'eut que le temps de murmurer son nom, Sebastian, avant qu'il ne se jette sur elle, la faisant tournoyer dans un cercle quasi-complet alors qu'elle se tenait à lui comme à une bouée de sauvetage.

Hunk !

Hunk se tourna vers la voix : c'était celle de sa mère, aiguë et fragile, détruisant sans peine le barrage qui retenait ses larmes. Lana surplombait toute la famille Mendoza, mais ce fut Akani qui se dirigea en premier vers lui, ses longs cheveux bouclés volant derrière elle. Elle le percuta avec la force d'une vague s'abattant sur une falaise, lui serrant les bras et pressant son front et son nez contre le sien, le souffle court. Hunk voulait lui rendre son geste, mais il n'arrivait pas à respirer, ne pouvait rien faire d'autre que se blottir dans les bras de sa maman tandis que sa mère et son oncle les rejoignaient.

— Je suis désolé, dit Hunk, les mots s'échappant de lui dans un sifflement. Je suis désolé. Tellement désolé.

— Pourquoi tu t'excuses ? souffla Akani, enfouie dans ses cheveux. Tu n'as pas à t'excuser, mon chéri.

Hunk secoua la tête et se répéta. Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé. Ces mots battaient au rythme de son cœur affolé, effaçant tout le reste. Il ne savait même pas pourquoi il s'excusait : pour leur avoir fait peur ? pour avoir disparu ? pour s'apprêter à repartir alors qu'il venait tout juste de rentrer ? Il était tiraillé dans deux directions, les mains de sa famille l'ancrant sur Terre, Shay et le lion jaune l'aspirant vers le vide de l'espace. Shay et Yellow et les milliards d'étoiles et les billions de personnes qui avaient besoin de lui.

Il aurait voulu pouvoir tout oublier, rien que pour quelques minutes. Il aurait voulu pouvoir se sentir aussi heureux que les autres d'être enfin à la maison.

— Je suis désolé.

— Chut, dit Eli. C'est rien. On est là. Tout ira bien.

Hunk voulait désespérément que ce soit vrai. Alors il ferma les yeux et s'accrocha à sa maman, essayant de toutes ses forces d'oublier l'espace d'un instant que ce combat, son combat, n'était pas encore fini.


— Tu es sûr de vouloir faire ça ?

Thace fixa l'équipement qu'il avait étalé devant lui : sa dague, son épée, un petit pistolet à usage unique (à réserver au pire scénario possible). Deux puces de données, une rouge et une noire, contenant deux virus différents. Et tous les disques explosifs que lui et Dez avaient réussi à trouver.

Avec un soupir, Thace rencontra le regard de cette dernière.

— Toi et moi savons très bien que l'heure n'est plus aux précautions. Il faut agir.

— Je n'aurais jamais cru t'entendre dire ça un jour, marmonna Dez, se frottant la mâchoire. Toi et moi, Thace. On est les seuls qui seront toujours là, quoi qu'il arrive. On est les seuls à toujours tenir nos positions.

Les lèvres de Thace se relevèrent dans un sourire alors qu'il se munissait de ses armes : l'épée à sa ceinture, la dague dissimulée sous son armure.

— À t'entendre parler, on dirait que je vais mourir.

— Après le tapage que tu as fait au laboratoire ?

— Ancien laboratoire, la corrigea Thace.

Ses oreilles tremblèrent et il était bien content d'avoir les cheveux assez longs pour le cacher. Il avait appris à maîtriser les muscles de son visage il y a bien longtemps, mais ses oreilles, c'était une autre histoire. C'était un trait de famille, ça.

— Personne ne se doute de moi. J'ai couvert mes traces, Dez.

Elle ricana.

— Du mieux que tu le pouvais, certainement. Ta chance te quittera un jour.

Thace glissa les puces de données dans de petites poches implantées sous ses griffes. Une petite douleur le tiraillait dès qu'il y forçait quelque chose, mais il avait l'habitude, alors il ne laissa rien paraître.

— Certains risques sont bons à prendre, Nadezda.

L'espace d'un instant, Dez le dévisagea, le visage de marbre.

— Commence pas à citer Keena. Vrekt– Tu es au courant qu'elle s'est fait choper, elle aussi, pas vrai ?

— Et ça valait le coup. Comme maintenant.

Dez ne le contredit pas, même si honnêtement, Thace aurait bouffé sa dague si elle l'avait fait. Dez était une professionnelle, oui, et elle s'inquiétait de leur sécurité. Elle s'inquiétait pour Thace. Ils savaient tous les deux que ses chances de s'en sortir en vie étaient faibles.

Mais elle savait aussi bien que lui l'importance de détruire les nouveaux super-soldats d'Haggar avant qu'ils ne s'en prennent à l'univers.

Thace sépara les explosifs dans quatre poches cachées, glissa le détonateur à sa ceinture, puis prit le dernier objet sur la table : un écran de la taille d'une main, qu'il sortait pour la deuxième fois à peine du compartiment secret de son vaisseau. Il était connecté à l'appareil implanté sous son sternum : un détonateur automatique. Si le capteur dans sa poitrine détectait une baisse de ses signes vitaux, tous les disques qu'il aurait posés ainsi que ceux qu'il avait sur lui exploseraient.

S'il mourait, il comptait bien emporter dans la tombe une partie de l'armée de Zarkon. Il espérait simplement que ce serait la partie de son choix.

— Je ne sais pas si je te reverrai un jour, dit Thace une fois prêt.

La mort ou la fuite l'attendait ce n'était pas une affaire qu'il pouvait couvrir. Il ne pourrait pas retrouver sa vie d'espion. Comme sa sœur, ce serait la fin pour lui, d'une manière ou d'une autre.

Thace pressa son bras contre son abdomen dans le salut le plus formel qu'il pouvait se permettre sur le terrain et Dez lui rendit son geste.

— Fais bon voyage, Thace, dit-elle. Qu'Altéa te protège.


Il restait des questions qui demandaient bien sûr des réponses. Meri le savait depuis le début. On ne pouvait pas révéler à ses plus proches amis qu'on a vécu un peu plus d'une décennie sous une variété de pseudonymes sans s'attirer plus d'un sourcil haussé.

Eli, évidemment, était ravi.

— Je te l'avais bien dit ! chantonna-t-il, toujours accroché à Hunk tandis qu'il pointait Karen du doigt, qui prétendit ne pas se laisser affecter par son air jubilatoire. (Meri voyait la veine qui battait à ses tempes.) Je t'avais dit que c'était un enlèvement extraterrestre !

Meri sifflota la musique des X-Files, s'attirant les regards incrédules des humains et une expression confuse d'Allura.

Meri se pencha à son oreille, faisant de son mieux pour ignorer les battements accélérés de son cœur dus à leur proximité.

— C'est un truc d'humain, chuchota-t-elle. La preuve que cette planète est un chef-d'œuvre culturel. On se fera un marathon plus tard.

Elle n'avait aucune raison de parler à voix basse, tout comme Allura n'avait pas de raison de glousser dans le creux de sa main comme si Meri venait de lui faire un commentaire ironique sur les chaussons de Coran. C'était juste l'euphorie des retrouvailles, se dit Meri. Tout lui semblait un peu plus irréel, comme si elle était dans un rêve.

Treize ans.

Allura n'avait pas changé. Meri non plus, en dehors de ses transformations. Ses yeux étaient juste un peu plus fatigués et elle avait une nouvelle cicatrice à la cheville qu'elle s'était faite avant de chercher à accéder pour la première fois aux vastes réserves de quintessence au fond d'elle. Elle avait su dès le début qu'elle ne pourrait pas compter sur les hôpitaux humains. Aussi avancée qu'elle soit (et elle l'était, même si c'était loin du niveau de la technologie altéenne), rien ne saurait dire comme un Altéen réagirait à la médecine terrienne. Et c'était sans compter le tumulte qui s'en suivrait si quelqu'un remarquait que Meri n'était pas tout à fait humaine.

Mais elle avait l'impression que quelque chose aurait dû changer durant tout ce temps séparées l'une de l'autre. C'était peut-être simplement l'influence des humains.

Meri regarda Lance qui était avec sa famille, tirant le bras de Hunk en sautillant sur place, pris d'une énergie incontrôlable. Il n'était qu'un enfant quand elle l'avait rencontré, à peine plus âgé qu'un bambin, et la dernière fois qu'elle l'avait vu, il avait toujours cet air dégingandé d'un garçon venant d'avoir une poussée de croissance. Mais il s'était bien développé. L'adolescent de seize ans, nerveux mais plein d'espoir, qu'elle avait envoyé à la Garnison n'aurait pas pu porter l'armure de paladin aussi bien que le jeune homme sous ses yeux.

— Est-ce que ça va ? demanda Allura, s'appuyant contre son épaule.

Meri lui jeta un œil en souriant.

— Je suis un peu sous le choc, avoua-t-elle. Après avoir attendu si longtemps, j'ai commencé à croire que ce jour ne viendrait jamais.

Allura s'accrocha au bras de Meri et lui prit la main.

— J'imagine que je m'en suis bien tirée sur ce point, hein ?

— Je ne sais pas. Je n'ai jamais cru que tu étais morte. (Meri marqua une pause, penchant la tête.) J'ai eu peur que tu le sois. Mais je ne l'ai jamais cru.

— Dommage, dit Allura. Le sentiment que j'ai eu en découvrant que j'ai eu tort était spectaculaire.

Ce fut bien vite l'heure de s'activer. Coran alerta Allura qu'il y avait du mouvement au niveau du vaisseau-prison de Vanda. Le court répit que les autres paladins (les autres paladins ! Par les Anciens, Meri allait devoir s'y habituer) avaient gagné par leur furtivité avait pris fin et l'équipe avait besoin de renforts. Le temps n'était plus à la discrétion. Allura et Shiro appelèrent le lion noir, qui se posa dans le parking du motel, à la stupéfaction des autres résidents. Ces derniers se rassemblèrent aux portes et fenêtres, certains sortant de leur chambre, téléphone en main, documentant cet instant.

Luz et Mateo poussèrent un cri de joie quand Black agita la queue, les deux enfants tirant les bras de Lance en exigeant de savoir d'où venait le lion, ce qu'il faisait et s'il était vivant.

Ce fut Karen qui finit par énoncer la question que tout le monde se posait :

— On fait quoi, maintenant ? (Elle passa ses doigts dans les cheveux de Pidge et regarda Matt.) On vous attend sans rien faire pendant que vous disparaissez à nouveau ? Pour aller faire la guerre ?

Les paladins pâlirent, se jetant des coups d'œil en évitant les regards de leurs parents. Lance ébouriffa les cheveux de Mateo et serra Luz contre lui, se forçant à sourire alors que la bonne humeur retombait.

— Non, dit Meri avant que quelqu'un ne puisse répondre.

Tout le monde se tourna pour la regarder et elle inspira profondément, carrant les épaules. C'était exactement comme il y a dix mille ans : un retour au pays tumultueux. Un bref moment avec ses parents, qui étaient retournés vivre sur Altéa une décennie plus tôt pour ouvrir un commerce multi-galactique. Une bataille à l'horizon.

Elle était partie et elle ne les avait jamais revus.

— Vanda sait qui vous êtes, dit Meri, se permettant d'utiliser un peu de quintessence pour conserver un visage neutre (c'était plus facile que d'essayer de contrôler ses émotions et c'était une des mauvaises habitudes qu'elle avait prises sur Terre). Elle sait à quel point vous comptez pour les paladins. C'est dangereux de vous laisser là sans le moindre garde.

Hunk haussa les sourcils.

— Euh… on a pas de gardes.

Matt l'avait deviné, mais c'était tout de même douloureux à entendre. Elle s'était bien dit que l'effervescence du Château des Lions de ses souvenirs n'existait plus depuis bien longtemps.

— Alors ils vont devoir venir avec nous.

Le brouhaha s'éleva aussitôt, dans un mélange de confusion venant des parents, d'excitation de Luz et Mateo et d'épouvante de la plupart des paladins.

— Pour l'instant, dit-elle en levant la voix. Juste le temps qu'ils soient en sécurité. Le château est défendable, au moins. C'est l'endroit le plus sûr du système solaire, pas vrai ?

Elle jeta un œil à Allura, qui hocha la tête, lançant un regard coupable à Shiro.

— Je suis d'accord avec Meri. Vous savez que Zarkon n'a pas peur de cibler des civils.

Cela fit taire les paladins, bien que leurs familles semblaient encore plus nerveuses. Ils savaient désormais tous que Voltron était en guerre, mais Meri doutait qu'ils aient vraiment saisi la gravité de la situation.

Au moins, personne ne protesta tandis qu'Allura et Meri guidaient leur cortège à l'intérieur du lion noir.

— C'est une bonne chose que tu aies amené Black, marmonna Meri alors que le cockpit se remplissait. (Shiro prit place aux contrôles, tandis que Meri restait près d'Allura à côté d'une paire de piédestaux qui ressemblaient étrangement à ceux de la passerelle du château.) Je ne pense pas qu'on aurait tous tenus, sinon.

Et en effet, à vingt, ils étaient serrés dans le petit espace. La plupart des nouveaux venus restèrent près du mur du fond, l'air un peu pâle quand Shiro décolla, les éloignant du parking et de la petite foule qui s'était rassemblée pour observer l'envol du chat de métal géant, puis il activa les réacteurs et rejoignit la couche supérieure de l'atmosphère.

Luz et Mateo, contrairement aux adultes, étaient ravis de ce voyage et Lance eut beaucoup de mal à les empêcher de monter sur les genoux de Shiro alors qu'il les éloignait des éclats lumineux marquant la bataille déjà commencée.

— Coran, dit Allura. On arrive bientôt. Paladins, préparez-vous. Dès que Shiro et moi vous rejoignons, venez récupérer votre partenaire par paire. Keith et Nyma, vous en premier.

Val toucha le bras de Lance quand le lion noir se posa dans le hangar. Elle parla à voix basse, mais l'ouïe fine de Meri l'entendit :

— Est-ce que tu as besoin de moi ?

— Quoi ? fit Lance. Val, t'es–

— Nouvelle, dit-elle. Je n'ai jamais piloté. J'ai à peine touché un pistolet. À moins d'avoir besoin d'une navigatrice maladroite, je ne vois pas en quoi je te serai utile.

Elle restait modeste, mais Meri la connaissait assez pour déceler la peur qui se cachait sous ses paroles, et Lance aussi.

Il acquiesça, jetant un regard aux autres qui se dirigeaient vers la porte.

— D'accord. Nyma et moi, on peut se débrouiller. Surveille Luz et Mateo pour moi ?

Val hocha la tête, enlaça brièvement Lance, puis prit la main de Luz et la guida vers l'ascenseur en indiquant aux autres de la suivre.

Meri jeta un œil à Allura.

— Je vais rester sur la passerelle, dit-elle. Je devrais pouvoir vous donner des indications d'ici.

Elle n'attendit pas la réponse d'Allura, suivant aussitôt les autres. Le lion noir redécolla tout de suite après, disparaissant dans le vide de l'espace. Une seconde plus tard, le lion rouge traversa brusquement la barrière atmosphérique, ralentissant à peine en dérapant contre le mur du fond. Matt sourit de toutes ses dents, fonçant droit sur elle d'une manière digne d'un paladin rouge et se jetant dans sa gueule alors qu'elle pivotait et repartait, bousculant Blue qui s'était posée avec bien plus de grâce.

— Hé ! cria Lance, courant vers Blue (ou après Red, Meri ne savait pas vraiment).

Il agita le poing vers le lion rouge, puis remonta la rampe.

Un ronronnement fit frissonner Meri, aussi chaleureux et accueillant que le jour où elle avait rejoint les paladins en devenir, mais résonnant profondément au fond de son âme. Elle retrouva son lien de paladin aussi facilement que si elle ne l'avait jamais rompu, des larmes lui montant aux yeux.

Bientôt, promit-elle à Blue, se précipitant vers l'ascenseur quand il revint déchargé des humains. On se parlera bientôt.

Il y eut un moment d'immobilité quand Meri entra sur la passerelle. Elle remarqua deux Galras aux postes de commande, un jeune altéen qui maniait un drone de sécurité et Coran, les yeux brillants de larmes et les lèvres étirées par ce même sourire éclatant qu'il affichait toujours pour la malicieuse petite Meri d'autrefois.

Son étreinte la souleva du sol et Meri se laissa aller dans ses bras un moment, juste un. Elle avait encore une bataille devant elle après tout, mais juste pour cet instant, elle se laissa emporter par le sentiment d'être rentrée chez elle.


C'était profondément déroutant d'entrer dans le cockpit de Blue et de le trouver déjà occupé, se dit Lance. Surtout que la personne aux contrôles, c'était Nyma. Étrangement, ça le rassura de la voir crispée par la même incertitude gênante. Ils étaient tous les deux désespérants, mais au moins, ils étaient dans le même bateau.

Lance s'appuya sur le dossier de son siège et secoua la tête.

— Je vois que t'as réussi à me voler mon lion, au final.

Nyma se figea un instant, puis remarqua le sourire narquois de Lance et leva les yeux au ciel, ses épaules se décontractant.

— Oh, va pleurer dans les jupes de ta mère, le môme, fit-elle, incitant Blue à s'avancer pour attirer l'attention des chasseurs galras tandis que Yellow et Green rejoignaient le château-vaisseau pour aller chercher leurs autres paladins.

Lance rit, grisé de savoir que oui, sa famille était là. Elle allait bien. Il venait vraiment de la voir.

Le sourire affectueux de Nyma était étrange à voir et Lance dut se rappeler que c'était son amie désormais. Et même plus que ça. S'ils comptaient copiloter Blue, ils devaient devenir une famille.

— Alors, ça marche comment, ce truc de paladins multiples ? demanda Nyma, comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Je sais pas, dit Lance en haussant les épaules. C'est différent pour tout le monde. Tout ce que je sais, c'est que nos esprits sont censés se mélanger et que ça rendra Blue plus forte.

— Ça m'aide vachement, merci.

Nyma traversa une nuée de lasers alors que Meri entrait en contact avec les paladins pour leur faire l'inventaire des forces de Vanda.

— Elle souffre d'un manque de personnel, alors elle ne devrait pas vous poser trop de problèmes, leur dit-elle.

Une nouvelle fenêtre apparut sur le bord gauche de l'écran, suivie d'une autre. Chacune montrait un schéma des vaisseaux, d'un côté celui de Vanda, de l'autre celui des cuirassés qui l'assistaient.

— Vanda n'a pas pu réquisitionner de frégates ni de vaisseaux très puissants, mais ses navettes sont blindées. Elle va sûrement les remplir de troupes histoire de tenter une attaque terrestre : préparez-vous à les voir tenter de rejoindre la surface. Et… regardez. (Une boîte bleue clignota à l'arrière de la prison.) Ce vaisseau a un défaut. À cause de l'arc de la coque, cette région est mal protégée. Un ou deux bons coups devraient l'affaiblir.

— Parfait, dit Shiro. Hunk et Shay, surveillez les navettes. Pidge et Ryner, empêchez-les de se disperser. Matt, Keith, aidez là où vous pouvez.

Il marqua une pause, tournant son regard vers la caméra comme s'il regardait droit dans les yeux de Lance.

— Lance, Nyma, restez avec nous. On s'occupe du vaisseau.

— Chef, oui, chef, dit Nyma avec sérieux, malgré son sourire narquois.

Dès que Shiro se détourna, elle tendit le bras pour couper la communication.

— Ça ne te fait pas bizarre d'être sous ses ordres ?

Lance fronça les sourcils.

— Comment ça ?

— Il est juste… tellement sérieux. On dirait qu'il ne se rend pas compte qu'il est à la tête d'une bande de paumés qui essayent d'accomplir quelque chose qui les dépasse. Je m'attends encore à ce qu'il arrête sa comédie et me rie au nez.

— Et tu t'es jamais dit qu'il croit vraiment en nous ? En toi ?

Nyma se tourna vers lui, fronçant les sourcils, puis secoua la tête.

— Ok, laisse tomber. Vous êtes tous des saintes-nitouches, hein ? Novae vrekt. Vous allez me mener à ma perte.

Lance sourit tandis que Nyma les dirigeait vers le lion noir et le vaisseau-prison de Vanda.

— T'as pas l'air de t'en plaindre, dit-il.

Il ne manqua pas de noter le sourire qui s'afficha sur ses lèvres.


Val était assise entre sa mère et Sebastian sur un canapé dans une pièce qui lui rappelait un peu le foyer étudiant du bâtiment de langues de son ancienne école. C'était peut-être à cause des oreillers et des couvertures éparpillées à un peu partout : le foyer s'était retrouvé dans le même état vers la fin des partiels, quand la moitié des étudiants s'y étaient étalés à un point où ils n'étaient même plus en mesure de se concentrer sur leurs exams. C'était peut-être aussi dû au silence étrange à peine entrecoupé par le sifflement de l'air qui passait dans les conduits d'aération.

Elle aurait dû partir avec Lance.

Abrutie. Val, la fille sans expérience de vol, la fille qui ne savait pas se battre, même pour sauver sa peau. Qui avait presque fait une crise de panique (elle se sentait toujours à deux doigts d'en faire une) pour avoir tiré sur un bâtard sans cœur qui aurait tué Shiro sans la moindre hésitation. Que pourrait-elle faire au milieu d'une bataille spatiale aussi importante ?

Mais elle voulait s'y trouver. Elle voulait être avec Lance et Nyma, même si elle ne pouvait rien faire pour les aider. Ce serait mieux que de rester assise là à rien faire, blottie contre sa mère, racontant aux familles des paladins le peu qu'elle savait de la guerre qui leur avait arraché leurs enfants.

— Des cristaux, murmura Sebastian, horrifié. Non mais… vraiment ?

Val tenta un sourire en enroulant un bras autour de sa taille.

— La classe, hein ?

Il la fusilla du regard et elle soupira, faisant de son mieux pour ne pas éclater en sanglots quand la main de son père alla se poser dans son dos, chaude et réconfortante.

— On… s'en sort bien, dit-elle. Il faut encore s'y habituer, mais Shay a les choses bien en main.

Karen poussa un long soupir et courba le dos. Elle ne dit rien quand Akira arrêta de faire les cent pas pour s'asseoir à côté d'elle. Val ne savait pas lequel des deux se sentait le plus mal. Shiro et Matt étaient partis depuis si longtemps ils avaient tant changé et Val ne pouvait que leur offrir une petite partie de leur histoire, rien de suffisant pour empêcher leur imagination de s'emballer. Matt avait été retenu dans un laboratoire de recherche et Shiro… Val ne savait pas non plus ce qui lui était arrivé, sauf qu'il s'était battu.

Elle n'avait même pas dit à Akira que Shiro avait perdu son bras. Elle ne savait pas comment s'y prendre ou si elle devait laisser Shiro lui annoncer. Au moins, le projet Balméra la concernait tout autant que Matt.

Elle jeta un œil à l'autre côté de la pièce, où Luz et Mateo jouaient aux cartes avec quelques enfants galras. Lance n'avait parlé que brièvement des réfugiés, mais il en avait dit assez pour que Val reconnaisse Zuza, l'adolescente robuste et presque reptilienne, et sa sœur Azra, la toute petite dans sa robe rose. Les autres s'étaient présentés sous le nom d'Edi et Maka, s'étaient disputés rapidement sur le fait qu'ils avaient le droit ou non d'être là, puis avaient proposé au frère et à la sœur de Lance de jouer.

C'était étrangement adorable, même si Tía Rosa semblait à deux doigts de s'évanouir. Purée, Val avait elle-même paniqué un moment en voyant leur fourrure violette et leurs yeux jaunes, avant de se rappeler que ce n'était pas les mêmes Galras.

(Elle allait bien. Vraiment. Tant qu'elle pouvait les avoir dans son champ de vision.)

Azra mit la touche finale à une sorte de couronne en papier, y collant une fleur (une étoile ?) violette avec l'aide de Zuza et la présentant à Luz comme si elle allait la consacrer Miss Amérique. Val ne put retenir un sourire en se demandant si le concours de Miss Univers allait être remis en cause par une émission intergalactique qui reflétait bien mieux son nom.

Mateo et Maka criaient et piaillaient en s'affrontant à un jeu de cartes qui semblait plus tenir de Yu-Gi-Oh que d'un pouilleux. Maka était visiblement en train de gagner, mais Mateo ne semblait pas vraiment s'en soucier. Le match d'Edi et de Luz se déroulait bien plus calmement à côté d'eux.

Le château frémit sous l'assaut des forces de Vanda. C'était très léger, juste un petit tremblement sous leurs pieds que les enfants ne remarquèrent même pas. Eli sembla confus un moment avant de passer outre, mais Akira se crispa. Il semblait être le seul à part Val à avoir fait le lien entre les secousses et la bataille qui avait lieu à l'extérieur.

J'aurais dû les accompagner.

Val rejeta cette pensée, se rapprochant de Sebastian et se penchant par-dessus son épaule pour regarder Akira dans les yeux.

— Tout ira bien, dit-elle à voix basse. Ils savent ce qu'ils font.

Il sembla surpris, puis troublé, et bien qu'il hocha la tête, Val eut la distincte impression que ses mots n'avaient pas eu l'effet réconfortant escompté.

Et pour être honnête, Val ne pouvait pas lui en vouloir de s'inquiéter.

Soyez prudents, pensa-t-elle, posant la tête sur l'épaule de son frère. Revenez sains et saufs.


— Blue a un souffle de glace, indiqua Lance à Nyma, résistant à l'envie de lui prendre les contrôles des mains.

C'était mesquin, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Il n'avait jamais eu à rester assis sans rien faire pendant que d'autres se battaient et maintenant qu'il savait ce que ça faisait, il se rendait compte que c'était une vraie torture. L'adrénaline de Blue (si tant est que les chats robotiques avaient des poussées d'adrénaline) abondait dans le lien, lui donnant envie d'agir. Il aurait voulu en arriver directement au moment où lui et Nyma se synchroniseraient, pour avoir quelque chose à faire, mais s'il y avait bien une constante dans les histoires des autres, c'était que leur lien ne s'était développé qu'en situation de danger extrême, ce qui n'était pas le cas actuellement.

Meri avait raison, la flotte de Vanda était en sous-effectif et ça se voyait. Pidge et Ryner avaient déjà abattu des pans entiers de chasseurs, laissant de grands trous dans leur formation et laissant au lion rouge l'occasion d'assister Hunk et Shay avec les navettes. Black avait rejoint le vaisseau-prison tandis qu'un rassemblement de chasseurs s'étaient détachés du reste pour essayer d'écraser Blue.

Nyma trouva les contrôles du souffle de glace et fit une éclaircie dans la flotte qui l'entourait, leur créant un chemin menant droit au vaisseau-prison, déjà assiégé par Black. L'équipage de Vanda leur tira dessus maladroitement, manquant leurs cibles de loin. Avec un dernier assaut, Black finit par briser les défenses du vaisseau. Dès que la voie fut libre, Nyma et Shiro se jetèrent sur l'ouverture, s'en prenant à la prison à grands renforts de lasers, griffes et lames maxillaires, faisant de gros trous dans la coque. Le canon de la zone tira une dernière fois avant de s'éteindre. Les chasseurs tournèrent le dos au lion vert pour assaillir Black et Blue, mais ils se firent détruire aussitôt par un éclair.

Ce n'était même pas une décharge particulièrement puissante pour Green, mais cela mit la flotte en déroute, les vaisseaux s'éparpillant alors que les trois lions les abattaient les uns après les autres. Au loin, Yellow bouscula une navette, la faisant percuter sa voisine, et Red les souda l'une à l'autre dans un jet de flammes. La dernière navette se prit un tir au niveau de son canon et explosa bien avant d'atteindre la Terre.

En quelques minutes seulement, c'était terminé. Les paladins se tournèrent vers le vaisseau-prison silencieux, qui flottait sans vie dans les airs, seuls quelques canons automatiques toujours en état de marche. Ils pleuvaient sur les lions comme des pistolets à eau bioluminescents tandis que les paladins se rapprochaient.

— Attendez ! s'écria Meri. Vanda a activé le–

La première explosion secoua le lion bleu alors que Nyma s'éloignait, retrouvant Red et Green tandis que les autres partaient dans la direction opposée. Une autre boule de feu apparut au niveau du moteur secondaire de la prison, puis une troisième à la proue. Lance fit apparaître un relevé GPT et observa les signes vitaux des passagers s'éteindre un à un avec un mélange d'épouvante et de soulagement imprégné de culpabilité.

— …système d'autodestruction, compléta Meri, avec un long soupir. Pardon. J'aurais dû vous prévenir plus tôt, mais je ne pensais pas qu'elle allait s'en servir. Ça revient à admettre sa défaite.

— Ce n'est pas grave, Meri, dit Allura.

Le lion noir pivota, analysant la situation. L'épave de la flotte dérivait autour d'eux, la lueur de la quintessence clignotant encore çà et là comme des battements de cœur sur le point de s'arrêter.

— Il semblerait que nous n'ayons plus rien à faire. Bon travail, paladins.

Allura se heurta à un silence ébahi et après un moment, Shiro leur ordonna de retourner au château. Black et Yellow poussèrent le squelette du vaisseau de Vanda loin de la planète, où le champ de gravité de la Terre ne viendrait pas l'abattre sur une ville malchanceuse, avant de les rejoindre.

C'est tout ? pensa Lance, observant le vaisseau s'éloigner tandis que Nyma retournait au château-vaisseau. Pas qu'il s'en plaigne, mais après tout ce qu'ils avaient appris sur le projet Balméra et la quintessence humaine, il avait l'impression que Zarkon aurait dû avoir une meilleure emprise sur la Terre. Pouvoir le repousser aussi facilement…

C'était comme s'il était arrivé en haut de la première pente de montagnes russes, à observer le parc d'attractions qui s'étendait à ses pieds en attendant la retombée. Il lui semblait qu'à tout instant, la gravité reprendrait ses droits et tout s'effondrerait autour d'eux.


Le silence battait aux oreilles de Val en attendant l'ouverture de la porte. Elle se leva d'un bond quand Lance arriva, suivi des autres paladins, et elle chercha le moindre signe de blessure. Ils sortaient tout juste d'une bataille et elle ne pouvait pas croire qu'ils s'en soient sortis indemnes, surtout avec l'expression frustrée qui assombrissait les traits de son cousin. Mais le froncement de ses sourcils s'adoucit quand Mateo se jeta sur lui, parlant déjà à toute vitesse :

— C'est fini ? Vous avez gagné ? Ils sont partis ? Vous allez où maintenant ? Je peux venir ? Je peux aller dans ton lion qui vole ? C'est qui, lui ?

Lance, hébété, garda les mains sur les épaules de Mateo pour tenter d'apaiser son interrogatoire endiablé, puis pivota lentement et suivit le regard de son petit frère jusqu'à Keith, qui se tenait droit comme un piquet à côté de Shiro, dévisageant Akira comme si l'un des deux allait s'enflammer à tout moment.

Lance sourit, attrapant Luz alors qu'elle lui passait devant et haussant un sourcil en avisant la couronne de papier sur sa tête.

— C'est Keith, répondit-il.

— Tous les aliens sont aussi pelucheux ? demanda Luz, ce qui fit battre l'oreille de Keith tandis que le sourire de Lance s'accentuait.

— Pas autant que Keith, dit Lance. Mais tu n'as pas encore le droit de le caresser.

Keith se retourna, retroussant les lèvres pour montrer ses canines, ce qui tira un « trop cool ! » de Mateo et des regards inquiets des adultes. Le pouls de Val s'accéléra également, mais Lance porta la main à sa hanche et lui retourna son regard avec tant de suffisance qu'il était difficile de voir la moindre menace dans cet échange.

— Comment ça, « pas encore » ? gronda Keith. Lance, je ne suis pas un chien.

— Non, t'es un chat, rétorqua Lance.

Shiro retint Keith par l'épaule avant qu'il n'essaie d'étrangler Lance.

— Keith, dit-il, le faisant pivoter. Je te présente mon frère, Akira. Akira… (Shiro leva la tête avec une expression pleine d'espoir qui donna envie à Val de pousser un son attendri.) Voici mon frère, Keith.

Akira se leva, croisant les bras et se tapotant le menton comme un critique d'art qui observait une œuvre à mi-chemin entre du pur génie et du grand n'importe quoi. Keith semblait avoir complètement oublié Lance il observait Akira, les oreilles aplaties.

Oubliez Sarah McLachlan. L'ASPCA (1) pouvait engager Keith pour implorer des donations.

— Alors c'est toi, Keith, hein, dit Akira. (Il avait porté une main à sa bouche, sans pour autant réussir à dissimuler totalement son sourire.) J'espère que tu comprends que je vais devoir te tester. On cherche un petit frère depuis déjà vingt ans, je ne vais pas rabaisser mes critères juste parce que Takashi t'aime bien.

— Euh…

Keith jeta un regard incertain à Shiro, qui soupira en levant les yeux au ciel.

Akira.

Sentant les reproches venir, Akira le coupa :

— Trois questions, Takashi. Je n'ai que trois questions.

— Tu n'es pas obligé de lui répondre, Keith. Akira n'est qu'une peste.

— Euh, pardon, je suis une crème. (Akira joignit les mains, puis les pointa sur Keith.) Prêt ? Première question : quelle est ta couleur préférée ?

Keith fronça les sourcils.

— Euh… le rouge ? Je crois ?

Akira hocha lentement la tête, plissant les yeux comme si cette réponse lui apportait une profonde compréhension de sa personne. Keith gigota.

— Deuxième question : tu préfères quel goût de glace, menthe chocolat ou pâte à cookies ?

— Je… ne sais pas ce que c'est.

Akira agita la main.

— Pas grave. On va dire que tu préfères la pâte à cookies. Tu m'as l'air d'un gars plein de bon sens.

Shiro leva à nouveau les yeux au ciel, cherchant visiblement à contenir son rire.

— Tu sais très bien que Keith va prendre mon parti quand il aura conscience de ses choix.

— C'est ça, c'est ça. C'est beau de rêver, Takashi. Troisième question. (Akira prit Keith par les épaules avec un regard intense.) Quelle est, commença-t-il, avant de faire une pause dramatique, l'histoire la plus embarrassante que tu as à me raconter au sujet de notre très cher frère Takashi ?

Shiro sursauta, l'air horrifié, tandis que les oreilles de Keith se redressaient. Ses yeux se posèrent sur Shiro et Akira l'un après l'autre, un sourire lui montant aux lèvres.

— Ah, tu vois qu'il comprend, dit Akira, l'air du chat qui venait d'attraper sa souris.

— Eh bien… dit lentement Keith, fixant Shiro du regard en reculant peu à peu.

Shiro le remarqua faire et plissa les yeux.

— Keith, gronda-t-il.

Keith sourit de toutes ses dents.

— Un jour…

— Keith, t'as pas intérêt.

Keith plongea derrière Akira, les oreilles frémissantes.

— Pour sa défense, on ne savait pas que ces baies étaient hallucinogènes.

Keith !

Shiro se jeta sur Keith, qui glapit et sauta par-dessus le sofa, levant les bras pour éviter l'étreinte d'ours de Shiro. Celui-ci était tout rouge et il pourchassa Keith jusque dans un coin de la pièce. Il aurait pu alors l'attraper, mais Akira choisit ce moment pour se jeter sur son dos avec un grand sourire.

— Promets-moi de me raconter tout ça dès que possible, dit-il à Keith tandis que Shiro essayait de l'éjecter.

Keith recula, la respiration sifflante.

— Bien évidemment.

Akira tint bon alors que Shiro se débattait, lui tapotant la tête d'une manière qui aurait pu être apaisante si Shiro n'avait pas bougé au même moment, recevant sa main en pleine face plutôt que dans ses cheveux.

— Va falloir t'y faire, petit frère. Tu es l'enfant du milieu, maintenant. Ça veut dire que tu te fais embêter de tous les côtés.

Val se glissa à côté de Lance tandis que Shiro balançait son frère sur le canapé, atterrissant lourdement sur lui et lui coupant le souffle.

— C'est toujours aussi… animé, ici ?

Lance resta silencieux un long moment et quand Val se tourna vers lui, elle le trouva en train d'observer Shiro et Akira d'un air fasciné.

— Non, dit-il. En fait, ça fait super longtemps que j'ai pas vu Shiro comme ça.

— C'est-à-dire ?

— En train de s'amuser, répondit Lance.

De l'autre côté du canapé, Pidge avait rejoint Keith, lui murmurant quelque chose à l'oreille qui le fit s'animer. Il hocha la tête et ils se penchèrent tous les deux sur le dossier du canapé, Pidge tendant le bras pour taper du doigt l'épaule d'Akira.

— Hé, dit-iel. Tu viens ? On te fait visiter.

Akira haussa un sourcil, puis se déroba à Shiro.

— Visiter quoi, le château ?

— Et tous les endroits secrets que Shiro ne connaît pas, dit Pidge.

Shiro les fusilla du regard, ce qui accentua le sourire d'Akira. Il se tourna vers Keith et Pidge, se précipitant à leur suite en dehors de la pièce. Shiro les regarda partir.

— Ok, là j'ai peur.

— Ces trois-là sans supervision ? dit Matt, se détournant de sa conversation avec Karen. Tu as bien raison.

Shiro sourit, se laissant retomber sur le canapé. Tout le stress semblait s'être échappé de lui et il ferma les yeux, respirant lentement. Matt l'observait avec la même expression de bonheur larmoyant que Lance, et même Hunk se laissait distraire de sa conversation avec sa famille pour regarder Shiro.

— C'est une sacrée famille que tu t'es trouvée ici, hein ? marmonna Val en passant un bras autour du cou de Lance.

Il rit doucement, s'appuyant contre elle.

— Ouais. J'ai eu beaucoup de chance.

Le calme dura deux secondes de plus, puis une alarme retentit et des lumières se mirent à clignoter tandis que la voix d'Allura s'élevait dans l'intercom. Shiro se leva d'un bond, tout sourire oublié, portant la main aux armes à sa ceinture.

— Paladins ! s'écria Allura. Nous avons besoin de vous sur la passerelle.

Il y avait une pointe de panique dans sa voix et les paladins s'échangèrent des regards inquiets avant de pivoter et foncer vers la porte. Val les suivit en courant avant d'y réfléchir à deux fois, évitant la main de Sebastian qui cherchait à la retenir.

Qu'est-ce que tu fais ? lui criait la petite voix dans sa tête. Tu n'es pas un paladin. Laisse faire ceux qui savent ce qu'ils font !

Mais elle ne pouvait pas. Elle se pressa dans l'ascenseur avec les autres, faisant de la place pour que Pidge, Keith et Akira puissent monter avec elle.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Pidge, fébrile. Je croyais qu'on avait achevé Vanda.

Personne ne sut lui répondre, mais il ne fallut que quelques secondes de plus avant que la porte ne s'ouvre. Les autres paladins (Nyma, Shay, Allura et Ryner) étaient déjà sur la passerelle, rassemblés autour de l'écran où un nouveau vaisseau sortait tout juste d'un énorme trou de ver. Le souffle de Shiro se coupa et il prit le bras de Keith, dont les oreilles s'étaient plaquées contre son crâne.

— Des renforts ? fit Lance d'une voix tremblante, tentant de garder un visage de marbre.

Keith secoua la tête.

— C'est– Ce ne sont pas des renforts ordinaires, Lance, répondit-il, regardant Allura et Coran, qui semblaient déjà savoir ce qu'il allait dire. C'est le vaisseau de Zarkon.


1. Équivalent américain de la SPA. Sarah McLachlan est une chanteuse canadienne qui a créé une chanson spécialement pour une pub de cette société passant plein d'images d'animaux à l'air tout triste :')