Résumé :
Dans le chapitre précédent : Thace a découvert qu'un laboratoire de recherche fabriquait des monstruosités cybernétiques et l'a fait exploser. Sachant que son acte de rébellion pouvait être découvert à tout moment, il a décidé de retourner au vaisseau de guerre de Prorok, où plusieurs escouades de créatures n'attendent qu'à être déployées, pour se préparer à livrer son dernier combat.
Pendant ce temps, sur Terre, Hunk et Lance ont enfin retrouvé leur famille et les humains ont eu l'occasion de se réunir le temps que les autres paladins ramènent les prisonniers de Vanda au château-vaisseau. Cependant, Vanda a remarqué bien vite ce qui s'était passé. Meri a suggéré de faire monter les familles des paladins à bord du château pour mieux les protéger et ils se sont rassemblés dans la salle commune avec Zuza et une poignée d'enfants galras en attendant la fin de la bataille. Les paladins ont détruit la flotte de Vanda facilement, mais avant qu'ils ne puissent s'en réjouir, le vaisseau personnel de Zarkon est arrivé sur place.
Chapitre 28
La défense de la Terre (Première partie)
La salle de communication était plongée dans le noir à cette heure-ci et la lumière vive de son écran brûlait les rétines de Thace. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas eu à agir sous le couvert de l'ombre : d'habitude, il se contentait d'envoyer des données à l'Entente par le biais d'un script automatique enregistré dans la puce cachée sous sa griffe ou d'informer Dez de ses trouvailles en la laissant se charger de les relayer à ceux que cela intéresserait.
Mais à l'heure actuelle, il ne pouvait pas prendre le risque de passer par Dez. La hache du bourreau n'était pas encore retombée après les exploits de Thace au laboratoire, mais il savait que ce n'était plus qu'une question de temps. S'ils n'avaient pas encore remarqué la disparition de tout un centre de recherche, c'était seulement parce que Zarkon et Haggar avaient tous les deux les yeux rivés sur le secteur Hovent et la planète des humains.
Des pas résonnèrent derrière la porte et Thace se crispa d'une manière très similaire au jour où Keena l'avait convaincu de rejoindre l'Entente et de mettre sa vie en jeu. Des yeux invisibles lui hérissaient les poils de la nuque et son pouls battait fortement à ses tempes. Il ne s'interrompit pas pour autant. Il ne l'osait pas. Ce message devait parvenir aux paladins. Ils devaient savoir qu'une première cargaison de guerriers cybernétiques avait déjà été envoyée sur Terre et qu'il y en aurait davantage si Thace ne complétait pas sa mission. Ou si Haggar disposait d'un autre labo de production quelque part, ce qui semblait très probable.
Les pas continuèrent leur chemin, mais Thace ne se détendit pas, insérant les dossiers qu'il avait réussi à dérober sur le projet Robeast et ses recherches associées. Il balança tout ce qu'il pouvait dans son message : dates, procédures, coordonnées et registres des prisonniers, la formule chimique de la quintessence synthétique et les schémas des améliorations cybernétiques les plus basiques (ne concernant malheureusement pas les robeasts).
Le chef des services secrets de l'Entente n'approuverait pas ce transfert de fichier sans autorisation préalable, même à destination des paladins de Voltron.
Eh bien tant pis. Elle pourrait s'en plaindre à son cadavre, si elle y tenait. Chaque agent devait établir ses limites. Keena le lui avait appris. Tout le monde trouvait un jour une cause qui lui tenait à cœur. Leur appartenait ensuite le choix de la poursuivre jusqu'au bout, même au risque de finir au bûcher qu'était l'Empire de Zarkon, ou de la laisser filer. L'Entente avait besoin de plus d'agents qui savaient ce qu'était leur devoir, qui laissaient filer cette cause qui arrachait leur âme à son passage pour conserver leur couverture.
Mais la dernière personne qui avait choisi de se battre, ou du moins à l'avoir choisi et à avoir survécu, avait obtenu la position de chef des services secrets, tout en haut de leur pyramide. C'était difficile de condamner ceux qui voulaient l'imiter.
Thace souffrit d'une longue attente entre le chargement des dossiers et la destruction de sa présence sur le système par le programme de sa puce de données, mais il en vit le bout. Le message fut envoyé. Les paladins étaient avertis.
Il jeta un œil au corps du soldat qui était de garde ce soir-là, dernière preuve de son passage. Il n'avait pas eu l'occasion de créer une distraction pour l'éloigner, surtout avec le temps qu'il avait fallu pour envoyer le message, et il ne pouvait pas simplement lui ordonner de quitter les lieux. Son virus différerait le moment où il serait découvert, rien de plus.
Thace ferma les yeux, prenant le temps de respirer en vérifiant que les disques explosifs étaient toujours bien en place dans ses manches.
J'ai fait la différence, se dit-il, se tournant vers la porte. J'ai résisté. J'ai sauvé des vies. Mon sacrifice a aidé l'univers.
Il quitta l'obscurité et le calme de la salle de communication et se dirigea vers le hangar des tréfonds du vaisseau, où quatre embarcations cryogéniques remplis de guerriers cybernétiques n'attendaient que leur lancement. Il joignit les mains derrière son dos, effleurant la garde de sa dague secrète.
J'accomplirai cette tâche. Quel qu'en soit le prix.
Dès que les mots de Keith traversèrent le brouillard de son esprit choqué, Lance pivota et fonça vers l'ascenseur menant au hangar du lion bleu. Le vaisseau de Zarkon.
Merde.
Il entra dans l'ascenseur et frappa le bouton du hangar, avant de se rendre compte que personne ne l'avait suivi. Meri, Nyma et Val n'avaient pas bougé, visiblement pétrifiées. Meri dévisageait Lance avec envie, Nyma fusillait l'extérieur du regard et Val semblait décidée à se fondre dans le décor.
Lance empêcha les portes de l'ascenseur de se refermer, fronçant les sourcils. À travers la salle, les autres paladins empruntaient leurs ascenseurs respectifs et disparaissaient dans les étages inférieurs. Akira se tenait droit comme un piquet près des portes de la passerelle, observant d'un air ébahi les écrans qui affichaient une nuée de chasseurs galras s'étant déjà détachés du vaisseau de Zarkon pour foncer vers le château, comme une douzaine d'essaims de frelons en colère.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Lance, son regard passant de Val à Meri, qui détournèrent les yeux.
— Prends Nyma, dit Meri. Val aussi, si elle est d'accord. Je vais rester là. Je vous serai plus uti–
Nyma fit volte-face, faisant virevolter ses antennes de chair.
— C'est une blague ? siffla-t-elle d'un ton assez dur pour attirer l'attention de toute la passerelle.
Meri jeta un regard gêné en direction de Coran, puis rentra la tête dans ses épaules.
— Écoute, Blue et moi n'avons pas eu l'occasion de reforger notre lien. Je ne peux pas–
— Tu sais que tu es celle qui a le plus d'expérience avec le lion bleu ici, dit Nyma. Pas vrai ? (Elle leva la main avant que Meri ne puisse répondre et se tourna vers Val.) Ça ne sert à rien d'être à quatre dans un vaisseau, même s'il aime bien adopter des pilotes en rab. Ça te dit qu'on prenne le Fourrier, toi et moi ? On devrait pouvoir s'occuper d'une poignée de chasseurs pendant que les chatons s'occupent du gros méchant.
Val lui jeta un bref coup d'œil, mais elle se redressa en hochant la tête.
Lance allait protester, mais il s'interrompit. Le Fourrier n'était pas le vaisseau le plus sûr de la zone, mais restait-il le moindre endroit où rester en sécurité ? Nyma n'avait pas tort après tout. Pourquoi fourrer trois autres personnes à l'intérieur de Blue sur la chance infime qu'ils découvrent comment se synchroniser tous d'un coup – en supposant que c'était même possible de le faire à quatre ? (C'était forcément possible, se dit Lance, sinon pourquoi Blue aurait fait ça ?)
— Ok, dit-il, faisant un signe de tête à Nyma et se forçant à sourire à Val. Protégez vos arrières. Le– Meri ?
Meri fixait toujours Nyma et Val, qui s'étaient dirigées vers la porte. L'espace d'un instant, Lance crut voir de la peur sur son visage. C'était étrange : elle ne ressemblait pas beaucoup à la Lena qui le babysittait, mais juste assez pour que son air incertain le déstabilise. Lena avait toujours été l'adulte chevronnée, pleine de sagesse et de bonté.
Il se dit qu'il devait avoir bien grandi s'il était désormais capable de la voir comme une personne presque aussi jeune et effrayée que lui.
Leurs regards se rencontrèrent et Meri sembla rassembler son courage.
— D'accord, dit-elle. Allons-y.
Elle le rejoignit dans l'ascenseur et la descente jusqu'au hangar de Blue se déroula dans un silence pesant. Meri avait trouvé une combinaison de vol quelque part, une sorte d'armure blanche, bleue et orange qui ressemblait à un mélange de l'uniforme de Coran et de l'armure de paladin.
— Alors… (Lance se balança d'un pied sur l'autre tandis que les étages défilaient en silence.) Tu veux piloter, ou… ?
Meri lui jeta un coup d'œil, portant une main à ses cheveux.
— Je– non. Non. Tu devrais– C'est toi qui…
Elle se tut et Lance se souvint de la conversation qu'il avait eue avec Allura quelques jours plus tôt. Elle lui avait dit que Meri doutait de son lien. Qu'elle n'avait jamais cru être un vrai paladin. La gorge de Lance se serra et il chercha un moyen de la rassurer. Mais parler à Meri n'était pas pareil que parler à Lena. Il la connaissait depuis toujours et pourtant, il avait l'impression de ne pas la connaître du tout.
Avant qu'il ne puisse trouver quoi dire, l'ascenseur arriva à destination et avec un soupir, il enfila son casque et s'approcha de Blue, souriant au ronronnement accueillant qui résonna dans la pièce et lui chatouilla les pieds. Il jeta un œil par-dessus son épaule et vit que le son avait tiré un sourire à Meri.
La laissant reprendre contenance et un semblant de calme, Lance monta la rampe et s'installa aux contrôles. Meri le rejoignit peu de temps après, posant une main sur son dossier, ce qui ramena Lance aux jours passés à la Garnison, un instructeur à son épaule tandis qu'il passait au simulateur de vol, prêt à lui citer tout ce qu'il avait fait de travers.
Blue lui envoya une vague apaisante, peut-être même à tous les deux, puisque Meri poussa un petit rire secoué tandis que Lance agitait les bras pour se défaire de son stress.
— Ok, fit-elle, bien que Lance ne sache pas vraiment à qui elle s'adressait. Ok.
Lance la regarda, lui offrit un sourire, puis dirigea Blue vers la sortie.
— C'est parti.
— Ok tout le monde, éparpillez-vous.
Le ton de Takashi semblait étrangement dénué d'émotions à la radio et bien plus dur qu'Akira n'avait l'habitude. Il avait déjà vu Takashi prendre les commandes auparavant, mais ce n'était qu'à la Garnison, quand les équipes de combat les plus compétentes organisaient des compétitions au simulateur de vol, à la fois pour se mesurer les uns contre les autres et pour instruire les élèves les plus jeunes. Et bien sûr, c'était approuvé par Iverson parce que ça montrait aux pilotes de cargo à quel point ils n'avaient pas le niveau.
Takashi était et avait toujours été capable de garder la tête froide quand les autres le laissaient mener, mais le Takashi de l'époque était gentil, patient. Et même doux. Cet homme était complètement différent. C'était un homme qui contenait sa peur de toutes ses forces et s'en servait pour guider l'action.
— Keith, Matt, occupez-vous du flanc extérieur. N'en laissez aucun atteindre la Terre. Les autres, séparez-vous, mais faites attention. Un lion seul se fera submerger facilement. Contactez les autres si vous avez besoin de renforts. Coran ?
— Nos canons sont parés, dit Coran. On abattra les plus gros autant qu'on peut.
— Bien reçu.
Les lasers volaient déjà dans tous les sens, créant une toile de fils bleu et blanc sur le fond étoilé. Le lion noir, qui lui avait paru si grand et imposant quand il surplombait le motel tel une créature de légende, n'était plus qu'une simple mouche tournant autour du mastodonte qu'était le vaisseau de Zarkon.
C'était à ça que Takashi faisait face depuis tout ce temps ? À ça que Pidge faisait face ?
Observer la bataille rendait Akira nauséeux. Il était bien trop transi pour savoir ce qu'il pouvait faire pour aider. Un débordement d'activité s'était emparé de la passerelle, les aliens poussant des cris et se précipitant dans tous les sens. Ils n'étaient que quatre, Coran compris, mais ils semblaient accomplir le travail d'une équipe de douze personnes. Et l'un d'entre eux était un enfant encore plus jeune que Pidge.
Depuis quand l'univers partait autant à vau-l'eau ?
Coran ouvrit une nouvelle fenêtre sur son écran ; visiblement une fenêtre de visio, puisqu'il y apparut le visage d'un extraterrestre inconnu.
— Commandante Anamuri, dit Coran, le souffle court.
Lance cria à quelqu'un de s'occuper de la frégate à l'approche et Coran ordonna à l'un des membres violets (des Galras ?) de rediriger le laser principal. Il adressa ensuite un faible sourire à l'alien nommée Anamuri.
— J'espère que je ne vous dérange pas.
Les yeux verts d'Anamuri se plissèrent.
— Qu'est-ce qui se passe ?
Coran eut un petit rire, peut-être à la manière d'Anamuri d'entrer dans le vif du sujet.
— La Terre, fit-il. La planète des humains. Elle est attaquée. Zarkon est là.
Anamuri marmonna quelque chose qui ressemblait à un juron.
— Vous ne pouvez pas gagner en combat frontal, même avec Voltron.
Derrière la vitre, le lion jaune prit un gros laser de plein fouet en protégeant Green. Quelqu'un cria. D'autres rugirent dans un entremêlement de voix incompréhensible. Les genoux d'Akira tremblaient.
— Non, dit Coran. Mais même sans savoir que Zarkon compte condamner le peuple de ce monde à un destin impensable, les paladins ne reculeraient jamais devant ce combat. (Il marqua une pause, ajustant quelque chose sur un autre écran, avant de retourner son attention sur Anamuri.) Je sais que je vous en demande beaucoup.
Anamuri leva une main courtaude composée de deux griffes arrondies.
— Voltron nous a aidés quand nous en avions le plus besoin. Je ne sais pas si nos maigres forces suffiront à vous repayer, mais nous combattrons à vos côtés.
Coran se détendit, fermant les yeux un instant avant de se remettre au travail.
— Merci.
Il mit fin à la communication alors qu'Anamuri lançait ses ordres, puis se tourna vers la bataille en cours. Le lion noir (celui de Takashi) plongea dans un nœud épais de vaisseaux ennemis, sa lumière se compactant autour de lui. La trajectoire des vaisseaux changea, attirés par le lion, qui pivota soudainement et asséna aux plus proches un coup de la lame qu'il tenait… eh bien, dans sa gueule. Il fit volte-face, puis tira une colonne de lumière qui détruisit les ennemis qui s'étaient attardés dans la zone. Takashi s'éloigna avant que les survivants n'aient une chance de contre-attaquer.
Akira se secoua quand le lion de son frère disparut dans la mêlée. Il n'aidait personne à rester planté là, la bouche grande ouverte comme un gamin à son premier cours de vol, bien trop ébahi pour poser ses fesses devant les contrôles.
— Qu'est-ce que je peux faire ? demanda Akira, s'approchant de Coran.
L'homme pivota, le jaugea d'un regard, puis indiqua d'un signe de tête le cercle de sièges rembourrés qui se trouvaient entre eux. Chacun des cinq postes disposait d'un tableau de bord et d'un moniteur holographique. Le jeune altéen était installé à celui juste à la droite d'Akira.
— Les postes des paladins peuvent accéder aux drones de sécurité, dit Coran. Tu peux prendre le contrôle manuel d'un d'entre eux ou en déployer plusieurs et leur assigner des cibles. Ordinateur, affiche-lui les commandes, s'il te plaît.
Akira haussa un sourcil, mais prit place devant l'enfant. Son écran s'alluma aussitôt et une manette semblable à ceux des vaisseaux terriens s'éleva de la console. Akira observa les schémas affichés sur son écran, puis sélectionna le mode semi-automatique. Il avait un peu l'impression de jouer à un jeu vidéo en positionnant ses drones et leur indiquant où tirer.
Un jeu vidéo où un game over serait bien plus grave qu'une simple perte de temps.
Il venait à peine de prendre le rythme, surmontant la secousse d'un tir ennemi contre les défenses du château, que la porte de la passerelle s'ouvrit brusquement derrière lui.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Karen. Où sont mes enfants ? Je pensais que la bataille était terminée.
Akira jeta un œil par-dessus son épaule et vit Eli à l'entrée aux côtés de Karen, l'air un peu maladif alors qu'il observait la bataille qui faisait rage à l'extérieur.
— Des renforts sont arrivés, dit Coran d'un ton concis. Les paladins doivent les repousser.
Peut-être qu'Akira imagina l'emphase que Coran mit sur le mot « paladins », en contraste à celui choisi par Karen, mais peut-être que non. Le souffle de Karen siffla entre ses dents serrées, attirant le regard de Coran. Il n'avait pas l'air très inquiet de se mettre Karen Holt à dos, contrairement à ceux qui la connaissaient bien, et Akira se demanda s'il ne devrait pas le prévenir de qui il avait affaire.
Mais avant que Karen ne puisse s'en prendre à lui, le lion vert prit un sale coup et valsa à travers le champ de bataille, son bouclier virant au blanc tandis que la voix de Pidge s'élevait dans une flopée de jurons mécontents. Karen poussa un petit son peiné et se précipita vers Coran, trébuchant sur le bord de la plateforme sur laquelle il se tenait.
— Je veux qu'iel revienne, murmura-t-elle.
Puisque Coran ne répondait pas, elle détourna son regard de la bataille.
— Faites qu'iel revienne maintenant. (Elle pivota vers Akira.) Est-ce qu'iel peut m'entendre ? Pidge ?
Comme elle semblait sur le point de crier, Coran appuya vivement sur un bouton à son écran. La voix des paladins se tut abruptement et l'Altéen se tourna vers Karen.
— Je sais que c'est bouleversant pour vous, commença-t-il.
Karen le coupa avant qu'il ne vienne au bout de sa pensée.
— Bouleversant ? (S'il était possible d'éviscérer quelqu'un du regard, Akira ne doutait pas que Karen l'aurait fait.) Pidge a quatorze ans. Iel ne devrait pas se retrouver au milieu d'un champ de bataille.
Coran plissa les lèvres.
— Iel est jeune, concéda-t-il. Dans des circonstances normales, nous n'aurions jamais testé la possibilité d'un lien de paladin. Mais le lion vert l'a choisi·e et iel est particulièrement doué·e à la tâche. Iel a sauvé de nombreuses vies. Grâce à cette équipe, des planètes entières ont pu survivre. Face à un homme qui a détruit plusieurs civilisations sans sourciller, nous ne pouvons pas rejeter les mains qu'on nous tend, quelle que soit la personne qui le fait.
Karen fulminait toujours, mais quelque chose dans le discours de Coran avait attiré l'attention d'Akira. Quelque chose qui lui paraissait à la fois impossible et inévitable vu toutes ces conneries futuristes qui arrivaient autour de lui.
— Vous avez dit… que le lion l'a choisi·e ? Le vaisseau ?
Le coin des lèvres de Coran se souleva.
— Les lions de Voltron sont très difficiles dans leur choix de pilote. Croyez-moi, Madame Holt. Je serais prêt à tout pour prendre la place de votre enfant, mais ce n'est pas possible. Alors je fais de mon mieux pour qu'iel revienne en un seul morceau. Vous pouvez l'aider en évitant de les distraire au beau milieu de la plus grande bataille que ce système ait connu depuis dix mille ans.
Karen avait la bouche grande ouverte tandis que Coran reportait son attention sur la bataille, aboyant de nouveaux ordres à son équipage en l'ignorant complètement. Eli alla se placer derrière elle, lui offrant des paroles de réconfort alors que le son revenait, juste à temps pour qu'on entende le cri alarmé de Hunk avant que Lance ne l'appelle avec panique. La main d'Eli se resserra sur l'épaule de Karen et elle quitta Coran du regard pour se tourner vers lui.
Se sentant de trop, Akira se concentra à nouveau sur son combat, déployant une demi-douzaine de drones supplémentaires quand deux des premiers se firent descendre. Il espérait que le château n'avait pas une réserve limitée de ces trucs-là.
Une petite sonnerie attira l'attention d'Akira, d'autant plus que Coran poussa un petit son mécontent.
— C'était quoi, ça ? demanda Hunk, de la peur dans la voix. C'était pas un joli son. Coran ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Un message de l'Entente, dit Coran. Donnez-moi un tick pour le déchiffrer.
Matt jura doucement.
— J'espère qu'ils n'ont pas besoin de notre aide, là.
— C'est peut-être eux qui viennent nous aider, fit Lance d'un ton léger.
La voix de Meri s'éleva la seconde suivante, plus distante, demandant ce qu'était l'Entente. Lance poussa un long soupir.
— C'est un mouvement de résistance. Peut-être des Galras, peut-être des Altéens, peut-être les deux ? Je sais pas. C'est compliqué.
Coran fit apparaître une rapide séquence d'images sur son écran, mettant plusieurs fenêtres de côté pour les parcourir. Son expression se fit de plus en plus sombre au fil de sa lecture.
— Quiznak, marmonna-t-il.
— Ça promet, dit Val.
— En effet. (Coran porta une main à son front, se frottant les sourcils.) L'Entente vient de nous prévenir que des guerriers cybernétiques sont postés sur Terre.
— Ces choses qu'on a combattues à la Garnison ? demanda Takashi. On s'en est déjà occupé.
— Vous vous êtes occupés d'une partie d'entre eux, corrigea Coran. Les relevés GPT montrent un petit rassemblement de créatures améliorées d'une variété d'espèces, principalement galras, dans le désert juste en bordure de la ville ; Carlsbad, c'est ça ? Elles se déplacent.
La concentration d'Akira en fut brisée et il abandonna ses drones pour regarder Coran avec effroi. Les monstres de la Garnison, ceux qui l'avaient presque emporté dans un combat en quatre contre un… Il y en avait plus ?
Une alerte vrilla l'écran d'une lumière rouge juste avant qu'un petit trou violet apparaisse dans l'espace. Un vaisseau en émergea, plus petit et plus fin que ceux que combattaient déjà les lions. Il refléta la lumière distante du soleil en effleurant le cœur de la bataille, fonçant droit sur la Terre.
— C'est quoi, ça ? couina Lance.
Coran passa un autre scan, puis poussa un juron encore plus coloré.
— La signature est la même que celle de ces créatures.
— Il y en a d'autres ? dit une voix qu'Akira ne reconnut pas, partant dans les aigus, ce qui pouvait refléter sa peur, sa jeunesse ou peut-être simplement son espèce (Akira ne pouvait pas faire la moindre présomption à l'heure actuelle).
Coran hocha la tête, bien qu'il ne semblait y avoir aucun fil vidéo suggérant que les paladins puissent voir son geste.
— Je le crains. Le message de l'Entente indique qu'elles sont programmées pour un massacre aveugle et que le système de navigation des navettes cherche automatiquement les zones les plus densément peuplées.
Il y eut un long silence à la radio. Même les autres aliens de la passerelle marquèrent un temps d'arrêt, jetant des regards inquiets à Coran, qui s'était immobilisé, la tête basse, serrant les piédestaux de chaque côté de lui avec tant de force qu'Akira s'attendait presque à les voir se briser.
Takashi finit par prendre la parole :
— On va devoir se séparer.
Shiro laissa Allura prendre le relais pour expliquer le plan aux autres, changeant de direction pour partir à la poursuite de la navette galra. Elle était assez petite, pour une navette de déploiement, à peine 15 mètres de long en large, mais vu sa vitesse, elle allait créer une onde de choc massive avant même de toucher la Terre. En partant du principe qu'elle ralentirait assez pour ne pas creuser un cratère au cœur d'une ville.
— On s'occupe des nouveaux arrivants, dit Allura.
Shiro fit à nouveau accélérer le lion noir quand la navette perça l'atmosphère, se dotant d'une couronne orangée en filant droit vers la surface.
Shiro avait envie de l'abattre, mais le risque de dommages collatéraux était trop élevé. Une pluie de débris pouvait s'abattre sur des zones habitées. Il choisit plutôt d'activer le rayon tracteur de Black, cherchant à retenir la navette.
Le rayon ralentit sa descente, mais elle allait trop vite et était déjà trop près de la surface, tirant Black derrière elle malgré ses efforts pour couper leur élan. La couronne perdit de son éclat. Leur vitesse chuta. Shiro ne pouvait qu'espérer que cela suffirait pour sauver les habitants de la ville visée par la navette.
Un corps d'eau les accueillit dans un chaos de bruit et de métal, le monde tourbillonnant autour d'eux. Le lion noir se rétablit assez vite et Shiro secoua la tête, aidant Allura, qui s'était affalée contre son dossier, à retrouver l'équilibre. Les stabilisateurs internes de Black leur avaient permis d'échapper au plus gros de l'impact, leur sauvant certainement la vie, mais ils ne pouvaient pas neutraliser complètement les effets d'une collision d'une telle ampleur.
La tête de Black émergea de la surface quand elle se leva, l'eau s'écoulant de son dos, et Shiro prit conscience de son entourage, une petite crique aux abords d'une ville. Le soleil se couchait, les lumières de la ville se reflétant sur l'eau agitée comme des milliers de spectres multicolores. La ville lui semblait vaguement familière, mais Shiro ne saurait dire si c'était parce qu'il l'avait déjà visitée par le passé ou si c'était juste qu'elle avait l'air d'une ville tout à fait ordinaire, toute de verre, d'acier, de néons et de gratte-ciels vertigineux.
— Ils avancent, dit Allura en indiquant la coque du vaisseau galra visible à la surface à quelque distance de là.
De petites silhouettes à peine visibles dans la pénombre s'en échappaient et traversaient l'eau en direction de la rive.
Shiro jura, défaisant sa ceinture.
— On doit les suivre. Les lasers de Black sont trop puissants, on ne peut pas s'en servir aussi près de la ville.
Allura acquiesça et Black, semblant sentir l'inquiétude de Shiro, se rapprocha de la côte tandis qu'il se dirigeait vers la sortie.
Il se souvint subitement de l'existence des autres. Le lien mental s'était dissous quand Allura avait perdu sa prise sur les piédestaux, alors il se concentra sur les voix qui s'élevaient du fil de communication.
— Vous êtes à Mumbai, dit Meri, la voix étouffée.
Un tintement métallique recouvrit la fin de sa phrase et Lance poussa un son confus.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Avant, on gardait des planeurs dans nos cockpits en cas d'urgence. Vous ne les avez pas enlevés, si ?
Allura se figea à côté de Shiro, les yeux écarquillés.
— Tu n'es pas sérieuse.
Meri rit.
— Je le suis rarement, fit-elle. Ah-ah ! Parfait. Bougez pas, vous deux, j'arrive.
— Non, protesta Allura.
Elle se précipita dès que le lion noir ouvrit la gueule, étendant sa rampe vers un petit chemin de rochers brisés. De l'eau s'écoulait de la descente inégale vers la crique jusqu'à la grande route qui entourait la ville. Quelques voitures avaient été emportées par la vague créée par leur amerrissage et se retrouvaient désormais plaquées contre des murs en béton ou retournées sur la chaussée. D'autres s'étaient arrêtées et leurs conducteurs en sortaient pour regarder le lion noir d'un air ébahi. Le flash des caméras fusait de toutes parts, accompagné de murmures terrifiés et stupéfiés.
Des cris empêchèrent Shiro de réfléchir trop longtemps à ce qu'il était censé dire aux spectateurs ou comment les convaincre d'aller se cacher.
Il pivota et vit que les créatures cybernétiques débarquaient sur la plage à une centaine de mètres de là. Shiro se mit à courir quand la première de la file leva la main sur un civil et il lui tira dessus. Le laser enflamma l'obscurité d'une lumière éblouissante et activa la fuite de la foule, le bruit de leur cavalcade résonnant comme du tonnerre aux oreilles de Shiro qui atteignait enfin les monstruosités galras.
— Vous avez besoin d'aide, affirma Meri. J'arrive.
Shiro jura, tirant à nouveau sur les créatures en approche, puis fit volte-face, prenant sa dague pour la planter dans le torse du premier monstre.
Il ralentit à peine et Shiro eut tout juste le temps de déloger sa lame pour éviter sa contre-attaque.
— D'accord, dit-il, plongeant sous le poing d'une autre créature. Lance, prends Pidge et Hunk avec toi et occupe-toi des créatures de Carlsbad.
Des plans à moitié conçus et des conseils lui vinrent à l'esprit, mais les autres monstres avaient désormais gagné la rive. Shiro était encerclé, Allura aussi hors de sa portée et il n'avait pas le temps de discuter de plans de bataille avec les autres. Il inspira profondément, se mettant en tête qu'ils s'étaient très bien débrouillés sans lui avant.
— Lance, tu es aux commandes. Bonne chance.
Aux commandes.
Un frisson glacial traversa Lance à ces mots. C'était un mélange de terreur, de détermination et de cette fierté que Blue avait pour lui (et peut-être un peu de sa propre fierté, dissimulée sous la surface). Il tenta de se dire que ce n'était pas la première fois qu'il prenait les devants, mais ça ne calma pas sa nervosité.
Il déglutit, figea les chasseurs galras qui l'encerclaient d'un rayon de glace, puis fila vers les lions jaune et vert, qui s'assistaient l'un l'autre dans la bataille. L'épave d'un navire d'assaut flottait non loin d'eux, ainsi que plusieurs chasseurs réduits en charpie. Le Fourrier volait plus loin, distrayant les ennemis de la zone. Green cracha de la foudre dans la direction opposée et Yellow se recroquevilla de manière protectrice autour des deux petites silhouettes en armure qui émergèrent dans le vide de l'espace.
Lance les récupéra aussi doucement que possible, puis se dirigea vers la Terre, le cœur battant. Il jeta un œil au relevé GPT, demandant silencieusement à Blue de filtrer les signatures humaines, et sentit son cœur sombrer. Les créatures devaient venir de la Garnison ou de quelque part non loin : elles étaient au milieu du désert et fonçaient droit sur la ville.
D'autres signatures non humaines se trouvaient à la Garnison et ne semblaient pas vouloir la quitter.
— Les civils sont la priorité, dit Lance quand Hunk et Pidge arrivèrent près de lui, se penchant pour regarder son écran.
Hunk poussa un son malheureux et Pidge jura tout bas.
— Je vais essayer de leur barrer la route avant qu'ils arrivent trop près de la ville, continua Lance. Les lasers de Blue sont bien plus puissants que nos bayards, elle devrait pouvoir les abattre tant qu'on a le champ libre.
Pidge regarda le relevé GPT un petit moment supplémentaire, puis se redressa avec un grand sourire.
— Au pire, si ça marche pas, t'as qu'à les écrabouiller. Comme des insectes. De gros insectes visqueux.
Hunk grogna.
— T'étais pas obligé·e de me mettre cette image dans la tête, Pidge, se plaignit-il.
Pidge se fendit d'un sourire penaud.
— C'est un bon plan, fit-iel au bout d'un moment, à voix basse.
Lance lui jeta un regard, se demandant si son stress se voyait tant que ça, mais iel poussa son casque du bout du doigt pour lui montrer l'écran.
— Vraiment. Tu peux le faire.
Hunk lui serra l'épaule d'un air approbateur et Lance prit une profonde inspiration.
— Vous avez raison. (Il secoua les mains et se pencha en avant, mettant ses doutes de côté pour se concentrer sur ce qu'il devait faire.) Ça va être du gâteau.
Blue traversa un gros nuage isolé, la vapeur tourbillonnant sur son sillage tandis que le désert apparaissait à leurs pieds. Carlsbad était visible au loin et l'autoroute formait une fine ligne noire juste en dessous. Lance les dirigea vers le sud où Blue avait localisé les créatures cybernétiques. Il parvenait à les distinguer à travers les yeux de son lion : il y en avait huit de tailles variées, toutes bien cuirassées, avançant au pas de course vers la ville à moins de deux kilomètres de là.
N'y pensez même pas. Lance ouvrit le feu, touchant trois créatures avant qu'elles ne remarquent son approche. Elles s'écroulèrent et ne bougèrent plus. Lance les garda dans son champ de vision tout en tournoyant, recouvrant le sol de glace sur un bon rayon qui affecta la plupart du groupe, le ralentissant. Blue agita sa queue laser, créant une ligne incandescente par terre et consumant trois autres créatures dans un éclat de lumière blanche. Les deux dernières continuèrent leur avancée, leur démarche tenant désormais plus du sprint désespéré que du pas de course tranquille qu'ils avaient avant.
Blue se laissa tomber sur le sol dans un bruit qui tonna aux oreilles de Lance alors qu'il pourchassait les deux fugitifs. Il ne pouvait pas sentir le crissement des os et de l'armure sous les pattes massives de Blue, mais il frissonna quand même et Hunk poussa un gémissement plaintif.
— C'est fini ?
Lance tira sur les contrôles pour faire pivoter Blue. Elle enfonça ses griffes dans le sol et s'arrêta dans un dérapage. Huit corps brûlés et brisés souillaient le désert.
— Je… Je crois bien.
— J'ai pris le contrôle des caméras de la Garnison, annonça Pidge.
Lance tourna brusquement la tête, sentant Hunk en faire de même. Pidge leva les yeux de l'écran holographique projeté par son gantelet, puis sursauta en remarquant que Lance et Hunk l'observaient fixement, stupéfiés (du moins dans le cas de Lance).
— Quoi ? fit Pidge d'un ton boudeur. Vous croyez qu'Iverson est du même niveau que les Galras ? Sérieusement.
Lance ouvrit la bouche, puis se ravisa. Il fit décoller Blue et la dirigea vers la Garnison.
— Ça donne quoi ?
— Les Galras sont là, dit-iel. Et de vrais Galras, avec des sentinelles et… deux cyborgs en plus. J'ai regardé les données que Ryner a tirées du vaisseau-prison et je suis quasiment sûr·e que la commandante Vanda est là.
— Quoi ? gronda Lance. Je croyais qu'on s'était débarrassés d'elle.
Mais son esprit y réfléchissait déjà. C'était Vanda qui avait détruit le vaisseau-prison, le réduisant en cendres avant que les paladins ne puissent s'en charger.
— Merde, marmonna-t-il. C'était juste une diversion, hein ?
Pidge acquiesça.
— J'imagine qu'elle a activé l'auto-destruction avec un retardateur et elle a pris une navette pour s'échapper avant l'explosion du vaisseau. Elle a qu'une douzaine de Galras avec elle, mais quelques humains ont rejoint ses rangs. Je sais pas ce qui va se passer quand ils vont rencontrer des gens pas trop d'accord avec le plan d'Iverson de donner la planète en pâture à de méchants aliens.
Lance grimaça, de sombres images lui passant devant les yeux.
— Non, dit-il. On peut pas les laisser faire.
Vanda avait déjà fait assez de dégâts ; il n'allait pas la laisser s'emparer de la Garnison et de son artillerie pour faire ce qu'elle voulait.
— On va devoir continuer à pied.
La Garnison apparut au loin sous la forme d'une petite tache de bâtiments sans couleurs et d'une barrière en chaînes reflétant la lumière du soleil. Lance appuya sur l'accélérateur, carrant la mâchoire.
— Préparez-vous.
— Il faut qu'on fasse quelque chose.
Karen s'entendit parler, mais elle eut l'impression que c'était quelqu'un d'autre qui l'avait fait à sa place. Une petite étrangère fragile qui était bien trop dépassée par les événements pour savoir comment réagir.
Eli se tenait toujours derrière elle, l'air à deux doigts de s'évanouir tandis que les enfants– les paladins– les enfants faisaient leur rapport et demandaient des renforts. Meri avait rejoint Shiro et Allura à Mumbai et ils se battaient ensemble contre les monstres extraterrestres. Ils s'en sortaient bien, mais progressaient lentement. Les civils fuyaient le champ de bataille, mais les monstres étaient rapides. Bien plus que de simples humains. Pidge et ses amis avaient indiqué qu'ils avaient atteint la Garnison il y a peu, avant de lâcher la conversation. Matt grondait et crachait comme un chat en colère tandis que son vaisseau virevoltait au milieu du chaos, faisant pleuvoir feu et lasers sur leurs ennemis.
Karen se dit pour la première fois que Coran connaissait peut-être mieux ses enfants qu'elle. Les voir ainsi la terrifiait, mais elle ne pouvait pas nier l'évidence. Ils savaient ce qu'ils faisaient. Aucun d'entre eux ne paniquait. Pas même Hunk, dont le stress se montrait pourtant clairement dans sa voix.
Ce n'était pas leur première bataille.
Ce fait lui brisa le cœur, mais elle avait arrêté d'exiger que Coran ramène ses enfants au château depuis un moment. Elle doutait que les paladins obéissent, de toute manière.
Cependant, elle était soulagée qu'elle et Eli aient réussi à convaincre les Mendoza et les mères de Hunk de rester dans la salle commune une douzaine d'étages plus bas. Karen aurait presque voulu y rester elle aussi. Même Akira, penché sur un écran à côté de Coran, semblait secoué, le visage pâle, les mains tremblantes alors qu'il les glissait sur des icônes étranges sur son moniteur.
Karen serra les poings et se dirigea vers le poste de commande droit devant, au centre du cercle occupé par Akira et le jeune extraterrestre.
— On peut contacter la planète avec ça ?
Coran lui jeta un œil, les sourcils froncés.
— Pourquoi faire ?
— Appeler des renforts, dit Karen, se hâtant de continuer sa phrase avant que Coran ne puisse l'interrompre. Je sais– Je sais que nous n'avons rien d'un tel niveau. Mais nous avons des unités militaires entraînées à…
Elle hésita, observant le chaos qui se jouait à l'extérieur. Aucun gouvernement ne devait avoir anticipé un tel événement, mais avec le progrès technologique et les puissances mondiales qui envoyaient de plus en plus de vaisseaux dans l'espace, le monde s'attendait déjà à voir éclater des guerres menées hors de l'atmosphère. La Terre n'avait peut-être pas d'armada spatiale comme celle de ces aliens, mais c'était déjà mieux que rien.
— Je veux soutenir mes enfants du mieux que je peux, dit-elle, s'efforçant de garder un ton calme. Alors est-ce qu'on peut passer un coup de fil à partir de ce vaisseau ou non ?
Coran l'observa un long moment, puis se tourna vers un écran vide à sa gauche.
— Ordinateur, scanne les chaînes de communication locales.
Une petite fenêtre apparut à son épaule, du texte y défilant quelques secondes avant qu'une boîte de dialogue apparaisse. Coran la tapota du doigt, puis leva le pouce à l'intention de Karen.
— L'ordinateur a isolé votre réseau de communication primitif. Vous devriez pouvoir vous y connecter sans problème.
— Parfait.
Karen regarda l'écran devant elle. Des mots qui lui avaient semblé, au premier coup d'œil, écrits dans une langue incompréhensible lui apparaissaient désormais en anglais, ce qui l'aurait sûrement inquiétée si une douzaine d'autres choses n'occupaient pas déjà son esprit. Elle tendit la main, puis s'arrêta.
— À qui dois-je m'adresser ? Les médias ? Le gouvernement ?
— Les deux, dit Eli, prenant le siège derrière elle, à sa gauche. Est-ce qu'on a des caméras ? On peut tourner un direct de cette invasion ? Parce que personne ne va nous écouter si on leur dit comme ça que des aliens sont en train d'attaquer la Terre.
Karen grimaça.
— Et même s'ils écoutent, que vont-ils pouvoir y faire ?
Encore une fois, l'ampleur de la situation se fit connaître et pendant un instant, Karen se demanda si ça valait le coup d'essayer. La Garnison était compromise, merci Iverson, et elle était à la tête de la plupart des engins de combat spatial que possédaient les États-Unis. L'armée de l'air disposait d'un petit contingent, mais Karen ne pouvait pas les appeler comme ça et leur ordonner d'envoyer leurs vaisseaux dans l'espace.
Mais elle devait essayer. Elle avait des amis, des collègues, d'anciens camarades de classe et professeurs, des connaissances professionnelles de tous milieux qui avaient ouvert leurs propres cabinets. Certains étaient même politiciens, ou connaissaient des politiciens. Si elle en appelait assez, peut-être que le message finirait par passer. Peut-être que quelqu'un enverrait des vaisseaux dans l'espace.
— Ne t'inquiète pas pour ça. Fais passer le mot aux bonnes personnes, dit Eli tandis que Coran appelait une personne nommée Ryner, lui demandant si Pidge avait installé un programme sur le serveur du château qui pourrait les aider. (Karen jeta un œil derrière elle et rencontra le regard d'Eli.) Je vais faire en sorte qu'ils soient prêts à nous écouter.
Un vaisseau avait déjà décollé quand Thace atteignit le hangar où se trouvaient les guerriers cybernétiques. Il jura dans sa barbe en voyant la place libre, puis pria pour que les paladins aient bien reçu son avertissement et que ça les ait assez préparés à affronter un nouveau contingent. La navette devait se trouver là-bas, Zarkon n'ayant pas d'autres endroits de l'univers qu'il voulait voir disparaître aussi ardemment que les paladins. Un jour peut-être, ces créatures seraient lâchées sur de petites rébellions qu'on avait permis de se développer pour une raison ou pour une autre, mais pas maintenant. Pas tant que leurs stocks étaient aussi limités.
En tout cas, une navette manquait, mais Thace ne pouvait rien y faire. Trois autres l'attendaient, toutes aussi meurtrières les unes que les autres.
Il avait laissé trois corps de plus sur son chemin, avec deux sentinelles en miettes, si bien que l'heure tournait pour lui. Combien de temps lui restait-il avant qu'un des corps ne soit découvert ? Combien de temps avant qu'on ne suive sa trace jusqu'ici ?
Pas de temps à perdre.
Thace traversa le hangar à grands pas, sortant ses explosifs. Un seul disque devrait suffire à détruire chaque navette, mais il avait vu les notes sur la durabilité et la capacité de réparation de ces créatures. Il devait les anéantir complètement où Haggar n'aurait qu'à les rafistoler avec quelques améliorations cybernétiques de plus pour les rendre encore plus fortes qu'avant.
S'arrêtant devant la première navette, Thace posa un disque sur le métal qui recouvrait le moteur principal, puis activa la rampe et en plaça deux autres à l'intérieur, espacés régulièrement le long des rangées de cuves cryogéniques contenant les monstres. Thace n'était pas si petit que ça pour un Galra, même si sa famille tendait à avoir une silhouette plus filiforme que la moyenne. Mais pourtant, ces créatures le surplombaient complètement, parfois de plusieurs têtes, et elles avaient toutes la même carrure épaisse et volumineuse, même celles qui provenaient d'espèces plus modestes.
Ces dernières étaient peu nombreuses, puisque les sujets tests provenaient principalement des diverses Arènes parsemant l'Empire. Les Galras constituaient la majorité du groupe, suivis d'une espèce draconique écailleuse qu'on appelait les Héliofaux. Deux Balmérans, un Olkari et un Ros amenaient le tout à une douzaine de guerriers.
Thace ne se permit qu'un court instant pour faire le deuil de ces victimes, tout comme il l'avait fait pour les sujets tests du laboratoire d'Antimare ; des victimes qui étaient mortes en silence, sans laisser d'autres traces que le sang qu'il en gardait sur les mains.
Puis il quitta la navette et se dirigea vers celle d'à côté, refaisant la même chose. Les alarmes du vaisseau se mirent à sonner alors qu'il posait les deuxième et troisième bombes. Thace accéléra son décompte mental. Quelqu'un irait vérifier le hangar sous peu, mais–
Des lasers l'accueillirent à la base de la rampe et il jura, retournant à l'intérieur d'un plongeon.
— Vrekt, siffla-t-il.
Les hauts placés avaient-ils déjà eu connaissance de ce qui s'était passé sur Antimare ? Étaient-ils déjà au courant du plan de Thace ? Il se força à se calmer avec un sourire plein d'ironie. Il manquait peut-être tout simplement de chance. Tous ceux qui savaient ce qui se trouvait ici se dépêcheraient sûrement d'aller vérifier le contenu des navettes, surtout que le sillage de destruction de Thace menait jusque-là.
Thace prit ses quatre derniers explosifs et considéra ses options. Les navettes étaient rangées assez près les unes des autres pour que la déflagration détruise celle qu'il n'avait pas eu le temps de truquer, mais il n'avait pas envie de prendre le risque.
Et puis, autant tenter le tout pour le tout. Qu'il meure ou non, les vaisseaux allaient exploser.
J'ai fait la différence, récita Thace, inspirant et relâchant ses regrets dans un souffle.
Il sépara un explosif des autres et le jeta vers les gardes qui lui tiraient toujours dessus, souriant à leurs cris alarmés, aux lasers qui se turent enfin quand ils se précipitèrent pour se mettre à l'abri.
J'ai résisté.
Sans attendre que la voie soit bien dégagée, Thace se jeta de la rampe et courut à toute vitesse, sortant sa dague et y apposant les trois derniers explosifs. Il était triste de devoir la détruire, mais il ne valait mieux pas qu'elle tombe entre les mains de l'Empire. Beaucoup s'étaient perdues avec le corps des agents tombés au combat, d'autres récupérées et léguées au suivant. Mais les hommes de Zarkon avaient dû en trouver au moins une. S'ils en découvraient d'autres, Zarkon pourrait y voir là un lien et demander la fouille de chaque soldat.
J'ai sauvé des vies.
Thace pivota et lança sa dague sur la troisième navette. Un laser le toucha à l'épaule alors qu'il achevait son geste, altérant la trajectoire. Le bout de la lame s'enfonça dans la coque à quelques mètres du moteur, mais elle s'y coinça, ce qui allait devoir suffire.
Mon sacrifice a aidé l'univers.
Thace n'attendit pas que les gardes l'éliminent. Ils étaient toujours rassemblés autour de l'explosif qu'il leur avait lancé, ayant visiblement décidé qu'il ne s'agissait que d'une simple diversion de sa part.
Il en avait presque de la peine pour eux.
Il appuya sur le détonateur en plongeant à l'abri, l'épaule en feu. Il y eut un rugissement derrière lui, puis un silence glacial. Thace fut pris dans une lumière d'un blanc incandescent, puis sa vision s'assombrit et le froid s'abattit sur lui. Il s'écroula.
Il se réveilla l'instant d'après (ou peut-être qu'une éternité s'était écoulée) au milieu du hangar dévasté. Le givre avait recouvert son armure calcinée et la douleur de ses brûlures cherchait à le détourner du froid si intense qu'il avait l'impression d'être plongé dans une cuve de charbons ardents. Il cligna quelques fois des yeux, essayant de chasser les ombres qui y dansaient, mais le côté droit de sa vision resta obscur.
Se relevant, Thace inspecta les dégâts. Les trois navettes étaient détruites, tout comme la moitié du hangar : il ne restait plus qu'un trou dans la paroi du vaisseau. Les conteneurs en acier derrière lesquels il s'était réfugié l'avaient visiblement épargné du plus gros de la déflagration, à moins que la brèche ait éteint le feu avant qu'il ne l'atteigne. Les autres soldats avaient disparu. Peut-être avaient-ils été emportés par le vide qui avait fait sombrer Thace ?
En tout cas, l'atmosphère artificielle du vaisseau avait scellé la brèche, le laissant seul dans les ruines du hangar.
Seul, et en vie.
Thace n'avait vraiment pas prévu cette possibilité et il hésita, le sang battant à ses tempes, sa vision oscillant comme s'il se trouvait sur un vaisseau sans stabilisateur. Ses côtes le lançaient, ses pieds le brûlaient et il avait la gorge rêche, ce qu'il découvrit en essayant d'inspirer. Il toussa et fut surpris de ne pas voir de sang sur sa main quand il l'éloigna de sa bouche.
Bouge.
La voix de Keena résonna dans sa tête, aussi vive et pragmatique que jamais. Elle avait toujours eu le don d'improviser, contrairement à Thace. Il l'écouta donc, ses pensées engourdies commençant à prendre forme.
Il était en vie. Ce qui voulait dire qu'il avait encore une chance de se tirer d'ici. Il pourrait peut-être prendre sa retraite à la Nouvelle Altéa après ça. Ils seraient forcés de lui accorder une pension après s'être fait exploser pour leur cause, pas vrai ?
Thace tituba jusqu'à la porte et posa une main tremblante sur les contrôles. Il dut s'y reprendre à deux fois, sa vision altérée l'empêchant d'évaluer correctement la distance entre lui et le panel de contrôle. Il finit par y arriver et la porte s'ouvrit dans un sifflement.
Une douzaine de gardes attendaient de l'autre côté, Dez à leur tête. Elle sembla surprise de le trouver là, ce que Thace pouvait comprendre. Il était surpris, lui aussi.
La Sécurité Intérieure, pensa-t-il, étourdi. Il sourit faiblement alors que Dez inspirait brusquement et il aurait voulu pouvoir lui présenter ses excuses. Mais il fallait respecter le protocole. Thace était démasqué et il y avait des témoins. Dez ne pouvait pas l'aider sans se mettre en danger.
Au moins, elle lui assurerait une mort rapide.
Il ferma les yeux, attendant qu'un laser de Dez lui transperce le cœur… mais rien ne se passa.
— Thace ? (Le ton de Dez était déchiré, blessé.) C'est toi qui as fait ça ?
Thace devait bien lui reconnaître, elle parvenait à simuler un air choqué et trahi sans la moindre peine. Enfin, ça ne l'étonnait pas. Elle avait rejoint l'Entente bien avant lui. Il ouvrit les yeux pour l'étudier du regard, se demandant ce qu'elle comptait faire.
Elle avait sorti son arme, la braquant sur son visage, mais elle n'avait pas encore tiré.
Elle n'avait pas encore tiré.
Le cœur de Thace se mit à battre plus fort. Il connaissait Dez et il savait qu'elle avait conscience du protocole. Si sa capture était évidente, elle devait le tuer. Le fait qu'elle ne l'ait pas fait…
Cela voulait dire qu'elle le pensait encore en mesure de s'échapper.
Thace était flatté qu'elle le tienne en si haute estime. Vraiment. Mais il avait mal partout, il était fatigué et il ne voyait pas bien d'un œil, si bien que même avec son épée, il ne pensait pas pouvoir s'en tirer dans un affrontement, aussi bref soit-il.
Mais Dez pensait qu'il avait sa chance. Il se demanda, vaguement, si elle était au courant de quelque chose qu'il ignorait.
Thace leva la tête, souriant de manière à montrer les crocs, puis se prépara à courir.
— Pardon, Nadezda, fit-il. Ça n'a rien de personnel.
Il s'élança sur ce dernier mot, mais pas sur Dez. Un jeune officier, les yeux écarquillés et bouche bée, se tenait en périphérie du groupe. Thace lui fonça dessus, activant son épée au passage. Un laser s'échoua sur son armure, mais Thace ne ralentit pas. Il transperça l'officier, fit volte-face et jeta son corps sur les autres qui cherchaient à l'arrêter.
Sans perdre un instant, il partit en sprint, tout son être concentré sur l'atteinte du hangar à navettes qui l'attendait au bout du couloir.
Lance posa le lion bleu sur le lit de fleurs qui entourait le bâtiment administratif de la Garnison et le parking visiteur. Il aurait honnêtement préféré écraser directement le bâtiment, mais il y avait sûrement des gens à l'intérieur, qui n'étaient pas forcément méchants.
Il se contenta donc d'aplatir quelques arbustes et le système d'arrosage automatique qui les maintenait en vie au milieu du désert, parce que vraiment, la Garnison pouvait aller se faire voir.
Une foule se rassemblait dans l'Espace Vert, un espace à ciel ouvert entre le complexe académique et les dortoirs qui n'était ni vert, ni vraiment privé, ce qui revenait en plein dans la poire de Vanda. Elle et sa douzaine de soldats survivants se tenaient au milieu, armes parées à tirer, Vanda criant des ordres aux Galras et aux humains tandis que les trois paladins s'approchaient.
Lance invoqua son bouclier, côte à côte avec Hunk et Pidge, des lasers venant aussitôt se briser sur les barrières énergétiques.
Derrière les Galras, une foule d'étudiants poussaient la barrière formée par le corps professoral qui tentait vaillamment de les retenir.
— Paladins, gronda Vanda. Comme c'est gentil de vous livrer de vous-mêmes.
— Nous livrer ?
Lance baissa son bouclier, indigné, puis glapit quand tous les Galras redirigèrent leurs tirs dans sa direction.
— Écoutez, je sais pas ce que vous avez pris, madame, mais je vous assure qu'on est pas là pour se jeter à vos pieds.
Vanda retroussa les lèvres, mettant en évidence une tache sombre sur sa joue écailleuse. Un bleu ? Lance se permit un petit sourire en se demandant d'où il venait. Elle avait peut-être glissé et s'était étalée sur le sol la tête la première en voulant fuir son vaisseau voué à la destruction. Elle ouvrit la bouche, se préparant certainement à lui balancer quelques insultes galranes toutes pourries.
Les élèves furent plus rapides.
— Lance ?
C'était impossible de savoir qui l'avait dit en premier, mais le nom se répandit rapidement parmi le groupe d'étudiants. Le brouhaha s'amplifia quand ils reconnurent Hunk et Pidge. Le choc laissa place à la confusion et Lance entendit quelques « on vous croyait morts ! », des bouts de phrases au sujet d'un accident à l'entraînement et un « what the fuck » particulièrement poignant.
L'atmosphère changea, la confusion passant à la colère, et quelqu'un lança un caillou sur les soldats galras. C'était un petit caillou, rien qui ne puisse blesser une personne en armure, mais la cible pivota, dirigeant son arme sur la foule d'élèves.
— Hé ! rugit Lance, tirant un laser au-dessus de sa tête. (Les Galras sursautèrent et se tournèrent pour le regarder, les yeux écarquillés.) N'oubliez pas qui vous affrontez, Vanda. N'impliquez pas les autres humains.
Il regarda les soldats de la Garnison mêlés aux Galras jusqu'à trouver celui le plus haut placé, le colonel Hawes. Son estomac se serra en le reconnaissant. Il admirait cet homme, à l'époque.
— Vous ne savez pas ce que vous faites. Vous savez ce qu'ils veulent ?
Hawes ne cilla pas, contrairement aux deux hommes à ses côtés.
— Nous avons une alliance, dit-il. C'est tout ce que j'ai besoin de savoir.
— Une alliance, hein ? (Hunk ricana.) Et c'est quoi, les conditions de cette alliance ? Vous faites le sale boulot de Zarkon à sa place et en échange, au lieu d'être massacrés, vous et votre famille passerez le reste de votre vie sur un caillou inhospitalier ?
Pidge se redressa vivement, comme si son bayard l'avait électrocuté·e. Lance lui jeta un regard juste à temps pour remarquer son sourire avant qu'iel ne plonge derrière Hunk, frappant furieusement les touches du clavier incrusté dans son armure.
Qu'est-ce que tu comptes faire ?
— Ce sont des meurtriers, continua Hunk, son ton se durcissant à chaque mot.
Les élèves s'étaient tus, les yeux rivés sur l'échange tandis que leurs professeurs tremblaient de nervosité.
Lance profita du silence pour se tourner vers Vanda. Elle n'avait pas encore donné l'ordre d'attaquer, ce qui voulait dire qu'avec un peu de chance, il pourrait gagner du temps pour que Pidge mette son plan en action.
— Ils kidnappent ceux qui se mettent sur leur chemin. Ils les envoient dans des labos de recherche et se servent d'eux comme carburant pour leurs vaisseaux. Pour Iverson, c'était peut-être un bon prix à payer pour se faire une place dans leur hiérarchie, mais si vous voulez mon avis, c'est des conneries.
Avec un petit cri triomphal, Pidge sortit de l'ombre de Hunk, appuyant sur une touche de son gant pour agrandir son écran holographique. Iel avait trouvé un flash info diffusé en direct, le texte écrit en gros sous la vidéo annonçant à tous Flash spécial : Des extraterrestres attaquent Mumbai.
« Nous avons toujours très peu d'informations sur ce qui se passe à Mumbai ou sur l'étrange enregistrement qui a envahi nos réseaux quelques minutes plus tôt, proclamant que tout ceci est causé par une race extraterrestre agressive appelée Galra », disait la présentatrice, la voix tremblante comme si… et bien comme si on lui avait demandé de parler d'une invasion extraterrestre.
Pidge rencontra le regard de Lance et ses lèvres formèrent le mot « Eli » autour d'un sourire diabolique.
« Les équipes de secours tentent toujours de venir en aide aux victimes coincées par les inondations créées par l'amerrissage des vaisseaux à Mahim Bay. »
La vue passa de l'eau agitée et des rues vides au cœur du combat. Lance pouvait à peine distinguer Shiro, Allura et Meri qui se faufilaient entre quatre silhouettes plus imposantes. Une des créatures se sépara du groupe pour se diriger vers un civil caché derrière une voiture et la présentatrice poussa un cri quand Shiro quitta le combat pour aller se placer entre le monstre et sa cible. La force de la créature le fit valser contre le mur d'un bâtiment voisin et il tomba à genoux, secouant la tête. Le civil s'enfuit à toutes jambes.
Lance ne pouvait détacher les yeux de la scène. Il se demanda si Shiro et les autres s'étaient déjà occupés des autres monstres ou s'il en restait en liberté dans la ville.
Il se demanda ce qu'il était advenu des deux que Vanda avait amenés ici.
« Pendant ce temps », dit la présentatrice, la voix tendue, « les étrangers en armure blanche continuent de se battre contre ces monstruosités extraterrestres. Nous n'avons aucune idée de leur provenance, mais des témoins affirment que l'un des sauveurs de Mumbai n'est d'autre que Takashi Shirogane, le pilote de la funeste mission Kerberos de l'année dernière. »
Des murmures et des cris de surprise s'élevèrent parmi les étudiants (et même de certains professeurs) quand le portrait officiel de Shiro apparut à l'écran.
« Shirogane est présumé mort depuis longtemps, mais l'arrivée de ces soi-disant "aliens" soulève de nouvelles questions quant au véritable sort du Perséphone et de son équipage. »
Voyant là une opportunité, Lance s'avança et leva la voix :
— Ces témoins ont raison ! Shiro est en vie. Il est à Mumbai, en train de se battre contre ces enfoirés. (Il marqua une pause pour désigner Vanda de son bayard.) Il sait ce qui arrive à ceux qui croisent le chemin de l'Empire Galra.
Pidge mit la diffusion en silencieux, laissant l'image défiler sur la crique, où le lion noir reposait à côté du vaisseau galra plus modeste.
— Iverson les a vendus, dit-iel d'une voix basse et dangereuse. Shiro. Mon père et mon frère. Il les a envoyés sur Kerberos en sachant qu'ils ne reviendraient pas, avant de mettre cette tragédie sur le dos de Shiro. (Iel se tourna vers Hawes en tremblant de rage.) Et maintenant, ils attaquent Mumbai. Ils ont essayé d'attaquer Carlsbad. Ils ont essayé de tuer ma mère. Pourquoi vous travaillez encore avec eux, merde ?
— Ils vous ont dit qu'il n'y avait pas d'autre alternative, pas vrai ? dit Hunk. (Il semblait presque les plaindre, ce qui était très noble de sa part.) Pas vrai ? Ils vous ont dit que vous ne pouviez pas les repousser, que personne ne le pouvait, alors autant coopérer ? Sauver autant de vie que vous le pouviez ?
Lance ricana.
— Eh bien, ils ont menti. On est là. On peut les repousser. On a des alliés là-haut qui combattent le reste de la flotte. L'Empire Galra est puissant, mais il n'est pas invincible. (Il marqua une pause, prenant les soldats en considération.) Dernière chance, Hawes. Aidez-nous à protéger la Terre ou trahissez toute l'humanité pour un dictateur alien qui vous laisserait mourir sans le moindre remords.
L'homme à côté de Hawes hésita.
— Monsieur, murmura-t-il. Nous n'étions pas au courant pour Kerberos…
Vanda poussa un soupir impatient, braqua son arme sur le soldat et lui tira dans le ventre. Il s'écroula dans un cri et un Galra l'attrapa par le bras pour le jeter vers les étudiants et professeurs qui les regardaient d'un air horrifié.
— D'autres lâches comptent choisir le côté des perdants ?
Lance se crispa, ajustant sa prise sur son bayard. Il voulait passer à l'attaque, arrêter Vanda, protéger les élèves, ses amis pour la majorité, mais ils étaient trop près. Si Lance lançait l'assaut, il y aurait trop de balles perdues.
Puis un élève, un pilote de chasse du nom de Zach, qui avait quelques années de plus que Lance, prit la décision à leur place. Il arracha le pistolet à la hanche du capitaine Wen et le pointa sur Vanda.
— Wow ! s'écria Lance, s'avançant vers Zach avant que Vanda ne s'énerve et lui tire aussi dessus. Ok, que tout le monde se calme. Zach, mec, c'est pas une bonne idée.
Lance fusilla l'élève du regard, mais redonna bien vite son attention à Vanda, tenue en joue.
— Abandonnez, Vanda. Vous êtes en sous-nombre et vous n'avez nulle part où aller. Pas besoin de compliquer les choses.
Elle lui adressa un sourire froid et satisfait.
— Je n'en serais pas si certaine, mon garçon.
Elle siffla et les deux cyborgs émergèrent de l'allée entre l'armurerie et le bâtiment d'entraînement. Hunk cria, le bayard de Pidge s'activa dans un crépitement et Lance oublia complètement Vanda en pointant son arme sur les créatures à l'assaut.
Tout autour de lui n'était que hurlements et bruits de course. Les coups de feu résonnaient entre les bâtiments et des étincelles s'allumaient là où les balles touchaient l'armure blindée des monstres.
— Les yeux ! cria Lance. Visez les yeux !
La corde du bayard de Pidge s'enroula autour du poignet d'une créature et iel se mit à courir dans un grand arc de cercle, évitant les balles en tirant la bête, Hunk dans son sillage. Il s'accrocha à la taille de Pidge alors que le cyborg tirait à son tour sur la corde et grâce à cette distraction, Lance et les soldats purent se concentrer sur l'autre créature. Trois lasers et au moins deux balles trouvèrent un passage dans l'interstice autour de ses yeux et elle s'écrasa lourdement aux pieds de Lance.
Il se concentra aussitôt sur la survivante, qui tomba encore plus vite maintenant que la panique initiale était retombée.
Une fois le danger passé, Lance chercha Vanda et ses troupes, mais ils avaient déjà rejoint la piste aérienne. Il partit à leur poursuite, mais il savait que c'était trop tard. Les soldats envahirent les hangars, sortant quelques instants plus tard à bord de drôles de vaisseaux à mi-chemin entre des chasseurs galras et les Bauers de la Garnison. Ils décollèrent alors que les paladins atteignaient l'entrée de la piste.
Hunk réussit à en abattre un et Lance laissa une trace de brûlure sur la coque d'un autre.
Mais bientôt, les vaisseaux furent trop loin et Lance jura, se tournant vers Pidge.
— Ils vont où ?
Pidge passait déjà un scan, le visage sombre.
— Vers la ville pour la plupart, mais il y a un vaisseau qui est parti vers l'ouest.
— Vers les canyons ? fit Hunk en fronçant les sourcils.
Lance appuya sur le côté de son casque pour se connecter au serveur de communication principal.
— Hé, Meri ?
— Qu'est-ce qu'il y a, morveux ? demanda Meri, son sourire bien audible malgré son souffle court.
— Tu vois une raison qui pousserait Vanda à se diriger vers l'endroit où Blue était cachée ?
— Vers– quoi ? fit Meri. Non. Je ne sais pas du tout.
— La cachette, dit Val.
Elle marqua une petite pause, se rendit compte du silence confus des autres et s'expliqua :
— Vanda parlait d'une cachette altéenne qu'elle pensait enfouie dans les cavernes quelque part. On y trouverait une sorte d'arme altéenne ou des archives ou un truc du genre.
Meri ricana.
— Je n'y vois aucune arme, dit-elle. Elle y trouvera une capsule endommagée. Quelques holo-vidéos que j'ai regardés tant de fois qu'ils sont corrompus, maintenant. Rien qui n'intéresserait Zarkon.
— Donc on peut laisser ça de côté pour le moment, dit Lance, se tournant vers le lion bleu. Cool.
Pidge le prit par le bras pour l'arrêter. Il baissa les yeux vers iel, son esprit déjà occupé par l'élaboration d'un plan consistant à détruire une vingtaine de vaisseaux hostiles dans les cieux de Carlsbad, et il dut s'efforcer de se concentrer sur les paroles de Pidge.
— C'est peut-être notre chance, dit-iel. Elle aura pas de renforts, là-bas. Elle pourra pas s'enfuir. On devrait se débarrasser d'elle avant qu'elle rejoigne la flotte et mette en œuvre ce qu'ils ont manigancé avec Iverson.
Lance hésita. Pidge avait raison, mais il devait suivre les autres vaisseaux avant qu'ils ne rasent la ville ; il le devait. Et à en juger le froncement de sourcils de Pidge, iel le savait.
Iel savait aussi que Vanda était une sadique qu'on ne pouvait pas laisser en liberté.
Lance regarda Hunk.
— Vous pensez pouvoir vous occuper d'elle sans moi ?
Pidge hocha aussitôt la tête, Hunk l'imitant avec juste un petit flottement.
— Ok, dit Lance, prenant une grande inspiration. Ok. Mais ne prenez pas de risques inutiles, d'accord ?
Ils acquiescèrent, disparaissant dans le hangar le plus proche et revenant sur le dos d'un hoverbike similaire à celui que Lance avait volé pour aller dans les canyons la nuit où ils avaient sauvé Matt de la tente de mise en quarantaine de la Garnison.
Lance se détourna sans les regarder partir, découvrant les professeurs et la plupart des élèves rassemblés derrière lui. Il hésita un moment, très mal à l'aise. Il n'avait pas l'habitude d'être regardé ainsi, avec émerveillement et admiration.
— Euh…
Un des instructeurs de vol, une femme nommée Lewis, s'avança.
— Vous semblez bien mieux informé que nous sur la situation, dit-elle d'un ton ferme, son regard se posant sur d'autres instructeurs, qui l'entouraient sans rien dire. Si vous avez des conseils, ce serait… apprécié.
Son ton se fit aigre à la fin de sa phrase, mais elle carra les épaules, son expression ne montrant aucune hésitation.
Lance cligna des yeux. C'était à lui qu'elle demandait des conseils ? Encore un peu et c'était comme si on le mettait carrément aux commandes. Lui.
Il hésita encore un moment, puis se redressa.
— Tous ceux qui ont une licence de combat, prenez un vaisseau. Vous êtes avec moi. Les autres, suivez le protocole d'urgence pour les catastrophes. Je ne pense pas que Carlsbad va s'en sortir indemne.
Se trouver dans un vaisseau au milieu d'une gigantesque bataille spatiale s'avéra moins terrifiant que Val ne l'avait imaginé. Même avec tous les lasers mortels qui volaient et le Fourrier qui tremblait comme le pont du détroit de Tacoma (1) dès qu'un tir ennemi effleurait sa barrière. Malgré tout ça, Val avait toujours… eh bien, tous ses esprits.
Elle savait que c'était en partie parce qu'il y avait bien trop à faire pour avoir le temps de s'appesantir sur la terreur que soulevait la situation. Nyma était occupée à les diriger dans la mêlée, les approchant de ceux qui étaient le plus en danger pour leur apporter de l'aide. Val maniait donc les canons lasers, ce qui la remplissait d'une sensation étrange à laquelle elle commençait à s'habituer à force de ressentir le plaisir de faire tomber un vaisseau galra.
Ça lui faisait du bien, en fait, de regarder partir en fumée ceux qui l'avaient tourmentée pendant des semaines.
Autre chose calmait sa frayeur : le ronronnement d'un chat cosmique géant dans sa tête.
La voix de Blue, si on pouvait appeler ça une voix, était aussi terrifiante qu'apaisante et Val en aurait sombré dans la panique si elle n'avait pas ressenti comme un écho de ses émotions qu'elle savait (on ne sait comment) provenir de Nyma. C'était rassurant de savoir qu'elle n'était pas la seule à hurler en silence face à cette nouvelle expérience psychique. Plus loin s'éleva une touche amusée qui, par élimination, devait émaner de Lance ou de Meri.
C'était très déroutant et Val n'avait pas vraiment le temps de réfléchir aux implications de cette sorte de télépathie.
— Comment ça se passe de votre côté, les Reds ? demanda Coran.
Val leva le nez de son jeu de tir pour regarder la silhouette distante du lion rouge. (Les Reds, c'était Matt et Keith, se rappela-t-elle, espérant quelque part que rassembler noms, visages et lions donnerait un aspect plus réel aux événements.)
Matt poussa un long soupir qui résumait assez bien la situation : les choses ne se déroulaient pas bien. Ce n'était pas non plus catastrophique, mais ce n'était pas génial. L'armée de Zarkon était massive, surpassant de loin trois lions, un château et le Fourrier. Mais les lions étaient bien plus puissants et agiles et le Fourrier, plus petit et plus faible, les aidait en distrayant sans peine la majorité des chasseurs.
Grâce à Coran qui abattait à rythme régulier les vaisseaux les plus gros, ceux que les autres appelaient frégates et navires d'assaut, ils parvenaient à éviter la panique totale. C'était super dangereux et Val voulait paniquer, mais les paladins ne semblaient pas voir leurs échappées-belles comme des trucs importants à ressasser.
(Heureusement que Mme H. était sur la passerelle. Ses murmures apeurés et incrédules, ainsi que ses rares jurons, la rassuraient sur le fait que l'univers tout entier n'avait pas fait des martyrs le nouveau phénomène à la mode.)
Ils devaient juste tenir le coup un peu plus longtemps. Coran évoquait sans cesse Anamuri, leur alliée qui résidait assez loin de la Terre. Il prétendait qu'elle arriverait « bientôt », alors si les paladins pouvaient tenir bon…
Ils auraient pu s'en sortir. Vraiment, même avec deux lions et six paladins à la surface, ils auraient pu repousser l'assaut de Zarkon.
Mais un long objet gracile et presque aussi noir que le vide de l'espace percuta le lion jaune, l'envoyant valser. Val eut un bref aperçu de… la créature ? Ou était-ce un vaisseau ? Bref, de la chose. Se démarquant du navire d'assaut que le lion jaune affrontait juste avant, elle ressemblait justement à un mélange des deux. Sa peau était segmentée et métallique, ses yeux trop anguleux pour être naturels. Mais elle ressemblait et bougeait comme un calamar géant… Si tant est que les calamars étaient pourvus de lames de métal au bout de leurs deux tentacules de trente mètres de long. La chose en avait enfoncé un dans le flanc de Yellow, la tirant dans son sillage.
Shay cria et Ryner poussa un juron en partant à leur poursuite.
— Putain, siffla Nyma. C'est quoi ce truc ?
— Un robeast, dit Matt, le ton sec.
Le lion rouge hésita sur les lignes de front, visiblement partagé entre son envie d'aller aider Shay et la nécessité de repousser l'armée de Zarkon.
— Shay ?
— Je vais bien, dit celle-ci, même si elle n'en avait pas l'air. Restez où vous êtes. Nous allons… Nous allons le retenir.
Ryner poussa une lente expiration.
— Nous allons le distraire, dit-elle. Une fois que le Kera sera là, il prendra votre place. Nous survivrons jusque-là.
— J'espère bien, murmura Keith.
— Nous survivrons, dit fermement Ryner. Nous n'avons pas le choix.
Akira abandonna les contrôles de son drone quand la créature (le robeast, apparemment) tendit ses longs tentacules nerveux et balança le lion jaune sur le vert. Akira arrivait déjà à peine à s'occuper des vaisseaux normaux, ses drones tremblant tellement qu'il avait du mal à viser. Quand il touchait sa cible, c'était seulement parce que la zone était tellement remplie d'ennemis que c'était impossible de rater. Et il n'avait abattu qu'un vaisseau tous les deux ou trois tirs.
C'était déjà une blague, et voilà que ce truc arrivait ?
Karen était toujours en communication avec des membres du gouvernement ; elle avait remonté la chaîne de commandes en moins d'une demi-heure, laissant son numéro de téléphone à tous ceux qu'elle parlait jusqu'à ce qu'on la recontacte. Akira pensait qu'elle était actuellement avec l'assistant d'un membre de l'ONU, mais il n'avait pas vraiment fait attention. De son ton bref et ses phrases courtes, il avait compris que ça ne se passait pas très bien. Bizarrement, face à une invasion extraterrestre, les gens faisaient tout pour trouver une autre explication, même si Karen leur décrivait toute la situation avec précision.
Là, elle tressaillit, fermant les yeux pour se concentrer sur la conversation avec la personne d'importance et non sur la tournure cataclysmique qu'avaient prise les événements.
Derrière Karen, Eli faisait toujours la narration en direct de la bataille, passant du combat de Mumbai à celui dans l'espace. Contrairement à Karen, il n'avait pas à se retenir de laisser passer toutes ses émotions dans sa voix.
Et Akira n'en pouvait plus.
— Combien de temps ? demanda-t-il. Combien de temps avant l'arrivée des renforts ?
Les mains de Coran passèrent d'un écran à l'autre, parcourant des tonnes d'informations.
— Aux dernières nouvelles, Anamuri rassemble toujours ses chasseurs. Ils ne veulent pas venir sans préparation.
Akira se força à rester calme.
— Combien de temps ?
— Cinq minutes ?
C'était trop long. Dans cinq minutes, Takashi et les autres auraient peut-être fini leur combat et reviendraient dans le ciel pour retrouver les autres lions réduits en charpie par le robeast tandis que la flotte galra atteignait la Terre sans plus d'obstacles.
Très bien.
— Est-ce que vous avez des avions de chasse ?
Trois paires de yeux se posèrent sur Akira avec horreur, les voix de Karen et d'Eli se coupant net. Même le jeune altéen et les deux Galras lancèrent de brefs regards dans sa direction, même s'ils n'osèrent pas se détourner de leurs tâches bien longtemps. Akira se tint droit, attendant la réponse.
— Akira, fit Takashi sur un ton d'avertissement à peine affecté par la fatigue dans sa voix.
Akira ne le laissa pas finir.
— J'ai déjà pris ma décision, Takashi. Ils ont besoin d'assistance. Tu as du travail à la surface. Pidge et les autres n'ont pas fini de protéger Carlsbad. Vous avez trop à faire partout. Vous ne pouvez pas refuser mon aide.
Le silence de Takashi semblait douloureux.
— Je ne veux pas que tu sois blessé.
— Je vais faire attention. (Akira s'efforça de sourire, au moins pour lui.) Tu dois encore m'expliquer comment fonctionnent vos lions extraterrestres apparemment doués de conscience, pas vrai ?
Takashi poussa un rire aussi forcé que le sourire d'Akira, mais il ne protesta pas plus. Fais ce que tu as à faire, disait ce rire.
— Coran ? fit Akira.
Coran soupira.
— Ordinateur, active l'interface holographique. Montre à Akira le chemin jusqu'aux Chasseurs de la Garde, Seconde Cohorte.
Quelqu'un (Meri, sûrement) siffla tout bas, mais Akira fut distrait par l'apparition soudaine d'une femme holographique. Elle avait de longs cheveux sombres et les mêmes marques et oreilles pointues que les autres Altéens, bien qu'elle ait une posture sérieuse et presque royale que même Allura ne pouvait imiter.
— Attends– Akira. (Val marqua une pause, poussant un juron coloré.) Les réfugiés, ceux qui étaient avec moi. Je crois qu'il y avait des militaires. Je ne sais pas s'ils voudront aider, mais–
— Tu seras plus en sécurité avec une escouade, dit Coran en hochant la tête. C'est sur le chemin, en plus. Keturah, passe par le séjour de la Seconde Cohorte avant d'aller au hangar.
La femme holographique hocha la tête, puis indiqua à Akira de la suivre, alors il lui emboîta le pas en faisant un signe de la main qui se voulait joyeux à l'intention de Karen et Eli. La porte venait à peine de se fermer derrière lui qu'il se rendit compte ce pour quoi il venait de se porter volontaire.
Participer à une guerre.
Une guerre intergalactique avec un vaisseau qu'il ne savait pas piloter contre un ennemi qui les surpassait largement.
Mais il ne comptait pas renoncer.
— Tu es un humain.
Akira sursauta quand la femme prit la parole. Elle l'observait attentivement, les lèvres plissées dans un air concentré. Akira fut brusquement sorti de ses pensées quand il réalisa que c'était à lui qu'elle s'adressait, et il s'empressa de trouver une réponse.
— Euh… oui. Oui, j'en suis un.
Elle hocha la tête.
— Quelle race curieuse. Êtes-vous tous comme les paladins, à vous jeter au-devant du danger ?
— Pas d'habitude, répondit-il en se passant une main dans les cheveux. Mais on est un peu dos au mur, là. Avec le dictateur de l'univers qui veut nous tuer et tout. (Il marqua une pause, observant la réaction de son interlocutrice.) Pourquoi ?
— Simple curiosité, dit Keturah. J'ai connu votre espèce quand elle était bien plus jeune. Vous étiez moins… marquants, à l'époque.
Akira rit. Il était en train d'avoir une conversation avec une extraterrestre digitale si vieille qu'elle se souvenait de l'histoire de son espèce. Bien évidemment. Pourquoi pas, après tout ? Ils entrèrent dans un ascenseur et Akira s'agrippa à la barre dans son dos.
— Ça devait être il y a des lustres, alors. Les humains font des folies depuis très longtemps.
Un sourire étira les lèvres de Keturah.
— Heureusement pour nous, dit-elle.
Avant qu'Akira ne puisse déterminer s'il s'agissait là d'un compliment, l'ascenseur arriva à destination et Keturah le devança dans le couloir. Elle ne touchait pas vraiment le sol, même si elle marchait. Akira chercha discrètement des projecteurs au plafond, se demandant comment un hologramme pouvait traverser le château aussi facilement.
Il ne trouva rien et il dut se dépêcher de rattraper Keturah qui le guida le long d'un couloir sans fin et sans portes. Ils passèrent devant quelques fenêtres étroites qui donnaient sur la bataille. Des lasers et des explosions peignaient le sol de lueurs sanglantes et Akira pressa le pas, la gorge serrée. Il fut soulagé de voir Keturah s'arrêter devant une porte.
— Ici, dit-elle.
Akira appuya sur le bouton dans le mur avec hésitation, puis entra dans une petite salle confortable dotée de plusieurs canapés et d'une sorte de bar au mur du fond. Une douzaine d'humains y étaient rassemblés et Akira n'eut besoin que d'un moment avant de reconnaître quelques visages familiers, des personnes disparues près ou dans l'enceinte de la Garnison ou celles qui avaient dénoncé en ligne les pratiques de l'établissement.
Les réfugiés se tournèrent vers Akira, d'abord méfiants avant de se rendre compte qu'il était humain.
Il se racla la gorge.
— Je m'appelle Akira Shirogane. Je suis un pilote de– (Il s'interrompit en plissant les lèvres.) Anciennement de la Garnison Galactique. Vous avez sûrement remarqué que ce vaisseau est attaqué.
Le château frémit pile à ce moment comme pour prouver ses dires et plusieurs réfugiés rentrèrent la tête dans les épaules avec terreur. Akira leva la voix :
— Les paladins de Voltron sont en train de se battre contre les forces galras, mais ils sont en infériorité numérique. Je vais les aider. Qui d'entre vous est entraîné au combat ?
Le silence s'installa quelques secondes. Puis une grande femme à la peau noire s'avança, le menton levé avec fierté.
— Capitaine Eniola Layeni. Pilote de la Brigade Spatiale. Je faisais partie de l'unité terrestre, mais j'ai suivi un entraînement aux simulateurs de vol en plein espace.
Elle jeta un œil sur le côté et, à contrecœur, un homme dont les longues jambes et les cheveux blonds suggéraient son héritage allemand s'avança.
— Voici Jesse van der Berg. Il est resté au sol pendant quelques années, mais il s'y connaît.
— Ça fera l'affaire. Êtes-vous prêts à vous battre ?
Layeni et Jesse hochèrent la tête et Akira leur sourit.
— Keturah, fit-il, indiquant aux deux pilotes de le suivre. On y va.
Le hangar était à l'étage du dessus et le temps qu'Akira l'atteigne avec ses deux nouvelles recrues, deux Galras les y attendaient. Layeni et Jesse se figèrent et les Galras inclinèrent la tête.
— Je suis Ivka, dit celui sur la droite. Et voici Henrok. Coran nous a prévenus de vos intentions.
L'autre Galra, Henrok, se redressa.
— Nous souhaitons vous accompagner.
Akira jeta un œil aux autres humains, se demandant si ça n'allait pas poser de problèmes. Layeni détendit les traits de son visage et donna un coup de coude à Jesse en faisant un signe de tête approbateur à Akira.
— Ok, dit Akira. Alors on y va.
Keturah leur montra les combinaisons de combat : des armures solides, fines et plus flexibles que celles portées par Takashi et les autres paladins. Elles n'étaient pas bien différentes de celle de Val, dotées de casques robustes qui devaient pouvoir se pressuriser en cas de rupture de la coque.
Ils prirent tous les cinq place à bord de chasseurs extraterrestres. Akira souhaita bonne chance aux autres et prit le temps d'étudier les contrôles. Il sursauta quand un diagramme explicatif apparut sur la visière de son casque, puis se força à l'examiner. C'était super compliqué, comme pour la plupart des vaisseaux, mais bon. Ces ordinateurs aliens semblaient capables de lire dans ses pensées. Ils pourraient peut-être lui sauver la vie s'il ratait son coup.
Purée, il l'espérait de tout cœur.
Prenant la manette à deux mains, Akira démarra le vaisseau, suivant la séquence dictée par sa visière, puis guida ses quatre compagnons au cœur de la tempête.
1. Pont suspendu qui franchissait le détroit de Tacoma aux États-Unis. Il s'est écroulé en 1940 après avoir été malmené par le vent.
Note de la traductrice : J'espère que vous êtes prêts pour le dernier chapitre de SPLH ! Comme il est ultra long (il fait plus de 100 pages Word), il ne sera pas posté avant longtemps. Avec les fêtes de fin d'années... eh bien, on va dire qu'il sera posté le 15 ou 22 janvier, un truc du genre.
En attendant, vous aurez bien sûr la fin de Stars Burn Out mercredi, donc je vous dis à très vite !
