Lorsque son travail fût achevé, Solas poussa un soupir las. La position de la lune indiquait une fois de plus une heure avancée de la nuit. Ces derniers temps, il avait pris pour habitude de terminer ses tâches très tardivement en raison de la quantité colossale de documents et de manuscrits en tout genre qui s'étaient progressivement amoncelés sur son bureau au point d'en recouvrir presque totalement la surface. L'heure fatidique du dénouement final approchait. La position du temple de Mythal avait été localisée quelques jours auparavant, au sein des terres sauvages d'Arbor. Les agents de l'inquisition étaient surmenés et accourraient de toutes parts. Tout comme les siens.

Le loup implacable tourna sa tête en direction du sofa et observa longuement le visage endormi de sa bien-aimée. Elle ne se doutait de rien. Personne ne se doutait de rien. Sans un bruit, il se leva habilement de son fauteuil et se rapprocha de la silhouette assoupie. Ce n'est que lorsqu'il caressa subtilement sa joue du bout de ses doigts qu'il se rendit compte qu'ils n'étaient plus seuls. Un homme encapuchonné, vêtu de l'uniforme de l'inquisition, l'observait patiemment depuis l'embrassure de la porte menant au bureau du commandant Rutherford. Lentement, il retira sa capuche, dévoilant un visage portant allégeance à Mythal. Ses iris violets s'attardèrent un instant sur Rosal'in avant de reporter leur attention sur l'objet initial de sa venue. Fen'Harel l'avait fait mander il y a de cela plusieurs jours afin de fixer les derniers préparatifs en vue de la violation du temple de La Mère.
Vraisemblablement, Solas semblait avoir oublié qu'il devait rejoindre son plus fidèle agent au point de rendez-vous convenu une fois la nuit tombée.

Silencieusement, l'evanuri indiqua d'un geste de la tête le couloir qu'il avait emprunté plus tôt dans la soirée. L'espion s'exécuta aussitôt, disparaissant à son tour dans l'allée sombre et étroite qui menait à l'humble chambre qu'il occupait. Avant de regagner cette pénombre où ne l'attendaient que complots et machinations, Solas posa à nouveau son regard sur Rosal'in. Elle dormait avec quiétude, pressant contre son visage la fourrure avec laquelle il avait pris soin de la couvrir lorsque le sommeil avait fini par avoir raison de sa volonté. À peine eut-il posé ses yeux sur elle qu'il les détourna aussitôt, assailli par la culpabilité. Il discernait encore parmi toutes ses pensées le ton épris d'amour avec lequel elle lui avait fait sa déclaration. Portées par une voix douce, mais aiguisée comme la lame d'une dague, ses paroles tailladaient à vif sa chaire, gravant en lettres de sang le nom de leur oratrice.

Taisant les caprices dictés par son cœur, il prit le chemin menant à l'obscurité. Son agent l'y attendait patiemment, adossé contre une vieille porte en bois massif.

« Nos derniers agents viennent d'infiltrer les rangs de l'inquisition et sont prêts à agir. Nous n'attendons plus que tes ordres. »

Solas acquiesça puis fit apparaître d'un simple geste de la main une missive cachetée du sceau de son organisation.

« Je te confie le soin de les appliquer, Felassan. »

Son vieil ami saisit les ordres en souriant puis les rangea sous un pan de sa tunique brune.

« Je ne suis toujours pas habitué à te voir dans cet accoutrement… » Ses yeux violacés brillaient dans la nuit, permettant au mage des failles de suivre leur trajectoire. « Je suppose que ce que j'ai entrevu en arrivant doit également faire partie de ton plan. » Les lèvres de l'espion s'étirèrent en un sourire malicieux tandis qu'il évaluait la situation.

Solas demeura silencieux. Felassan ne le connaissait que trop bien. Il savait pertinemment qu'il lui était impossible de simuler de tels élans d'affections.

« Elle n'est pas un pion sur mon échiquier. » Du moins, pas amoureusement parlant, pensa-t-il amèrement.

Il perçut dans un premier temps ce qu'il lui parut être un soupir las puis ce fut le tour de légers bruits de pas. Enfin, il sentit se poser sur son épaule une main chaude et réconfortante.

« Peut-être y a-t-il une place pour elle dans notre monde. » La voix de Felassan, habituellement empreinte d'un sarcasme enjoué, était à présent grave et sérieuse. « Elle est l'une des nôtres, Solas. »
Un sourire sincère se dessina sur les lèvres du rêveur. C'était une fantaisie qu'il se répétait chaque nuit avant de s'endormir pour faire taire cette culpabilité qui le rongeait de l'intérieur.

« Je suis trop vieux pour espérer que de telles fantaisies prennent vie. » Il pressa légèrement sa main contre la sienne avant de la retirer de son épaule et de faire un pas arrière, rétablissant entre eux une distance de rang. « Lorsque le moment sera venu, ne- »

Un grincement provenant de la rotonde les interrompit soudainement. Les deux elfes se raidirent et échangèrent un regard inquiet. Felassan s'apprêtait à pénétrer dans la chambre de son supérieur lorsqu'une voix endormie apaisa leurs craintes.

« Vhenan ? »

Le concerné se retint de soupirer de soulagement tandis que l'expression narquoise de son agent siégeait à nouveau fièrement sur son visage. Il semblait se délecter de ces quelques bribes de vie intime dont il était le témoin privilégié. Des bribes qu'il n'oublierait pas si tôt.

« Je suis ici, emma lath. »

Sans tarder, il rejoignit la rotonde, prenant soin de saluer une dernière fois Felassan avant de quitter l'étroit couloir. Rosal'in était toujours couchée sur le sofa, bien qu'elle se trouvât désormais sur le ventre, sa tête reposant sur ses bras croisés. Sa moue vaseuse s'illumina lorsqu'elle aperçut Solas se diriger vers elle.

« Que complotiez-vous seul dans le noir à une heure si tardive ? » S'enquit-elle, d'humeur taquine.

« Rien de bien excitant, j'en ai peur. » Il s'agenouilla pour être à sa hauteur puis replaça quelques boucles décoiffées derrière ses oreilles. « Je finissais de classer mes rapports. » Le mensonge était âcre sur sa langue.

« Quel homme studieux. J'ai presque honte de m'être endormie pendant que vous travailliez d'arrache-pied… Presque. » Un rire cristallin franchit ses lèvres mutines tandis que sa main épousait avec perfection l'angle de sa mâchoire. « Vous devez être épuisé. »

« À peine. » Avec douceur, il saisit sa main puis embrassa délicatement l'intérieur de son poignet. « En revanche, vous avez besoin de vous reposer. La nuit est encore jeune, il vous reste suffisamment de temps pour vous remettre de votre intrépide aventure. »

La dalatienne poussa un petit soupir, vaincue.

« Je suppose qu'il est temps que je regagne mes appartements. »

Rosal'in se redressa avec précaution, encore hagarde de sommeil. Les effets de l'alcool s'étaient estompés, mais il semblait subsister au creux de son estomac une légère lourdeur. À l'avenir, elle ne se laisserait plus duper par Sera. Alors qu'elle s'apprêtait à quitter la rotonde pour gagner ses appartements, Solas s'empara de sa main.

« Permettez-moi de vous raccompagner à vos appartements. »

Sa soudaine requête la fit sourire, lui faisant se remémorer la chevalerie qu'il avait manifestée à son égard tout au long de la soirée.

« J'en serais ravie. »

Ils rejoignirent alors sans plus tarder la salle du trône où ne demeuraient à présent plus que quelques soldats chargés de monter la garde. Le trajet fut bref malgré le pas lent qu'avaient adopté les deux amants. La séparation, bien que momentanée, leur était toujours douloureuse. Leurs cœurs désiraient plus que quelques embrassades dérobées au détour d'un couloir ou d'une rotonde.

« Bien… Je crois qu'il est temps pour moi de me retirer pour la nuit… On era'vun, ma' lath. »

Rosal'in esquissa un petit sourire, ou du moins, ce qui semblait en être une ébauche bâclée avant de franchir la massive porte en bois qui accentuait davantage le clivage qui la séparait du commun des mortels. Ses quartiers étaient trop grands, trop impersonnels et insipides. Pour une dalatienne qui avait passé l'essentielle de sa courte vie en communauté, cette isolation relevait plus d'un châtiment que d'une bénédiction. La décence l'empêchait néanmoins d'émettre la moindre complainte. Cet exil psychologique était le prix à payer pour la survie des siens et de ceux qu'elle commençait à présent à considérer comme ses semblables. La guerre, la famine, la misère, le deuil… Tous ces maux étaient inhérents aux mortels, indépendamment de leurs races et de leurs statuts sociaux. Une fois dépouillés de tous nos artifices, nous étions égaux face à la mort. L'ancre avait su dépouiller Thedas de ses prétendus atours, contraignant ses différents peuples à s'unir face à un ennemi commun qui personnifiait à lui seul les conséquences de leurs sanglantes dissensions.

Tandis que la porte se refermait lentement sur le visage de Solas, la jeune femme détourna le regard. Cette nuit serait semblable aux autres. Une nuit de tourments où l'appel de l'immatériel ne parviendrait pas à ses oreilles.

« Melena ! »

L'inquisitrice releva soudainement la tête. Le mage retenait la porte d'une main ferme. Pour la première fois depuis leur rencontre, il semblait chercher ses mots.

« Inquisi- » Sa langue claqua contre ses dents. « Rosal'in, je- » Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration avant de plonger son regard dans le sien. « Me permettriez-vous de partager votre couche cette nuit ? » Il marqua une pause devant l'expression perplexe de son amante. « Pour dormir, cela va san- »

Rosal'in l'attira dans le couloir sombre et délabré qui menait à sa chambre, les joues roses de félicité.

« J'ai cru que vous ne demanderiez jamais. »

_

Les premières minutes avaient été étranges. Aucun n'avait osé bouger jusqu'à ce qu'un courant d'air frais, qui était parvenu à s'infiltrer à travers une vieille fissure du fort, fasse frissonner la jeune femme. Solas l'avait alors attiré contre lui avant de placer une main chaude et réconfortante au bas de son dos. L'intimité du geste les fit tous les deux sourires. D'un commun accord, leur étreinte s'approfondit. Rosal'in avait profité de leur promiscuité pour blottir son visage dans le creux de son cou et commençait lentement, mais sûrement, à s'assoupir. Le rythme régulier de sa respiration trahissait sa somnolence.

Inconsciemment, les coins de ses lèvres se rehaussèrent puis il embrassa tendrement le sommet de sa tête. Le loup implacable ignorait si, tel un homme coupable d'adultère, sa culpabilité l'avait poussé à chercher la rédemption ou bien si cet argument n'avait été qu'un prétexte pour rejoindre Rosal'in dans son lit et s'endormir à ses côtés. Car ce soir, comme chaque soir, il ne voulait pas s'endormir seul.