Chapitre 1

Hush, Hush, Hush

Il y a des jours où elle regrettait de porter des talons. C'est vrai quoi ! Pourquoi est-ce que ça devait être ça le standard de beauté féminin ? Pourquoi ça pourrait être pas les bottes de combat, hein ? C'est bien les bottes de combat, ça ne s'enfonce pas dans le bitume l'été, ça ne peut pas être ruiné par la gadoue l'hiver et elle était prête à parier que ça ne se prendrait pas dans les grilles de métro le reste de l'année. Le problème c'était que ce genre de pensées raisonnables ne lui venait jamais au moment de s'habiller. Tant qu'elle était devant la glace c'était facile d'admirer son profil, d'écouter les compliments de Mimi et de se dire que non, vraiment, il n'y avait que ses escarpins pour aller aussi bien avec cette jupe. Ce n'était que des heures après qu'elle commençait à s'en vouloir, une fois qu'elle pouvait sentir des ampoules pousser contre le plastique de ses chaussures ou, plus communément, lorsqu'elle s'est encore attiré des ennuis. Bousculée par une nouvelle secousse de la voiture, sa tête tapa le fond du coffre, Elle soupira. Croix-de-boix-croix-de-fer, elle se promettait d'investir dans des baskets dès qu'elle sortirait de là. Bon elle ne fit pas le signe de croix, d'abord parce qu'elle ne savait pas comment on faisait (ça commençait à gauche ou à droite ?) et ensuite parce qu'elle avait les mains attachées dans le dos avec du scotch de déménagement. Oui, se dit-elle avec sarcasme, c'était bien pour paraître grande les talons, ça l'était moins pour fuir quand un grand débile en mal d'amour vous enlève.

Pourtant la journée avait bien commencé non ?

Elle rit un peu du nez, comme un cochon qui renâcle.

Haha, non.

Si ses souvenirs étaient exacts, la journée avait commencé à approximativement deux heures du matin. Tout était calme dans son petit appartement de Grammercy Row. Sortie de son sommeil profond, elle était encore dans cet état d'assoupissement, où on ne sait pas tout à fait où on est. La pièce était plongée dans le noir le plus total. Elle n'allumait plus la veilleuse depuis longtemps, sachant que les monstres sous son lit n'étaient que le fruit de son imagination, les silhouettes menaçantes les ombres de ses jouets et la griffe de monstre grattant contre sa fenêtre était une simple branche de saule. Toutes ces choses ne lui faisaient plus peur.

Cric, cric.

Tout son corps se tendit. Les yeux écarquillés et le cœur battant, elle se redressa. Personne n'avait ouvert la porte, il n'y avait pas de saule à sa fenêtre et elle était trop vieille pour les jouets. Il n'y avait rien d'anormal sur le sol, juste son portable qui ne chargeait pas. Glimmer ronronnait sur un panier de linge propre. Par la fenêtre, elle pouvait entendre un automobiliste insulter la mère de quelqu'un.

Tout va bien. Tout. Va. Bien.

Prise d'une violente envie de vomir, elle traversa la pièce pour aller s'écrouler dans la salle de bain. Pile à temps, elle parvint à mettre sa tête au-dessus des toilettes, sentant que son estomac allait s'enfuir par sa bouche. Elle resta prostrée ainsi jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus et s'allonge sur le carrelage pour finir sa nuit. La nausée n'était pas passée. Tant pis, elle nettoierait.

Il était donc parfaitement compréhensible qu'une heure plus tard, elle eut envie de tuer quelqu'un quand son portable se mit à sonner. Rampant le plus rapidement possible, ses bruits d'outre tombe firent décamper le chat. Non mais qui, qui était assez débile pour la réveiller à trois heures du matin ? Voyant l'écran s'éclairer sur une photo d'elle et de ses amies, elle souffla longtemps. Tu aimes Althea. Althea est ta pote. Peut-être. Bon, Althea est une garce mais la semaine dernière tu as roulé une pelle à son ex quand tu étais bourrée, donc tu décroches. Grommelant contre sa mauvaise conscience, elle prit l'appel.

"Scarlett ? T'es tombée du lit ?"

Il lui fallut un instant pour se souvenir que oui, Scarlett c'était elle.

" Nan." dit-elle "Tu veux quoi ?"

Elle ignora son "Eh bah enfin !" peu charitable. Tu aimes Althea. Tu aimes Althea...

"Dis, j'ai laissé Lou seule à la maison, faut que je rentre vite, tu me passes ta voiture ?"

"Attends, attends, attends." Il y avait tellement de choses qui n'allaient pas dans cette phrase qu'elle dût se lever pour mieux la considérer. "T'as laissé ta gosse de deux ans seule dans ton appart que tu partages avec un labo de Meth ?"

"Mais non ça va pas." Ah ouf. "Je l'ai laissée devant la porte."

Son cerveau se vida.

"Passes-moi Mimi."

"Mais-"

"Non sérieux, passes-moi Mimi ou j'te jure j'vais t'écharper."

Elle était assez certaine qu'elle pouvait l'entendre râler dans le fond, mais le téléphone passa à Mimi au moment où elle parvint à enfiler son short avec de grands mouvements paniqués.

"Dis-moi qu'elle a pas fait ça cette grosse conne." Elle la coupa avant qu'elle ne puisse ouvrir la bouche. "Donnes lui une baffe pour moi, mais quelle conne, mais quelle conne..."

"Bah quoi ?" Mimi eut le culot de répondre. " Il faut pas la laisser seule dans l'appart, elle est pas dans l'appart. Moi je dis ça passe."

"Voilà !" appuya Althea au loin.

"Mais non putain !" répondit Scarlett, excédée. "Le principe de pas la laisser seule dans l'appart, c'est qu'elle touche pas à la drogue et qu'on ai pas à la ramener à l'hôpital. Si tu la laisses dans le couloir la nuit elle va finir à l'hospi quand même hein ! Si on la retrouve !"

"Mais c'pas si piiire." Insista Mimi, toujours diplomate. "T'as toujours un gosse ou deux sur les marches et ça passe. Tu sais moi avec Grant-"

Mimi était mignonne, mais elle avait autre chose à faire que la laisser déblatérer sur le trou du cul qui lui servait de mec. Soit elle le quittait, soit elle ne le quittait pas, mais elle voulait plus en entendre parler.

"Et si ça passe pas hein ?!"

Pensant entendre Althea dire quelque chose qui ressemblait suspicieusement à "Ça lui apprendra la vie !", Scarlett préféra leur raccrocher au nez plutôt que hurler.

Lorsqu'elle tenta de débrancher le chargeur de son téléphone, une sonnerie d'alerte lui rappela qu'Apple c'est de la merde et sa batterie n'avait pas ressuscité pendant la nuit. Scarlett jura. C'était pas grave, elle le brancherait à l'allume-cigare de la voiture, ça devrait prolonger ses dix minutes de charge. Trébuchant sur ses talons, elle fouilla parmi les feuilles de cours, en sortit ses clés et détala en claquant la porte. Elle revint une minute plus tard pour récupérer une bouteille de vodka-fraise.

La voiture de Scarlett méritait à peine ce nom. Légèrement plus spacieuse qu'une voiture de clown, elle ressemblait plus à une pauvre caisse à savon rouge, qui devait ses reflets orangés à une quantité alarmante de rouille. Malgré tout, le moteur toussa et se mit en marche sous les insultes paniquées. Des scénarios, plus glauques les uns que les autres, traversaient son esprit. Althea avait un voisin flippant, qui ouvrait sa porte pour regarder ses jambes. Est-ce que la porte de l'immeuble était toujours pétée ? Ça faisait un mois. La semaine dernière deux sans-abris qui dormaient dans le hall s'étaient battus et l'un avait poignardé l'autre. Elle accéléra. Lou ne parlait pas encore très bien, communiquant en jingle publicitaires. Avec un peu de chance elle aurait retenu les dessins animés de Gotham One : ils avaient fait des comptines sur les cadors de la ville, mais aussi d'autres plus génériques sur les tremblements de terre ou les inconnus en camionnette. On n'est jamais trop prudent. Elle vira sèchement, coupant une autre voiture. Que le klaxon aille se faire foutre, elle était en Mission. Arrivant enfin sur Forge Avenue, sa voiture fit un dérapage tellement contrôlé qu'elle renversa une poubelle. Sans se donner la peine de fermer sa propre portière, Scarlett courut jusqu'à la porte entrouverte de l'immeuble.

"Merde." Elle souffla en passant les traces de sang dans le hall. "Merde, Merde, Merde..."

Ses talons martelèrent les marches branlantes de l'escalier. Voisin Flippant ouvrit pour la regarder passer. Où était-elle, où était... Oh.

Une chaussette Kermit la Grenouille dépassait de la dernière marche. Elle fut suivie par un mollet ambré, une robe bleue avec des taches de peinture rose, puis le visage rond de Lou. Paisiblement endormie sur le pas de la porte. Elle soupira, si soulagée qu'elle dû s'appuyer sur le mur du couloir pour rester droite.

Tout va bien.

Ses chevilles craquèrent un peu quand elle s'accroupit pour la regarder. Ils étaient si mignons à cet âge. Elle poussa une boucle lui cachant son visage. Ses cheveux étaient tout doux, contrairement aux siens, depuis longtemps asséchés par la peroxyde et la teinture rose. Il faudrait vraiment qu'elle pense à faire un masque. Caresser ses joues du bout des ongles ne la réveilla pas, alors elle la souleva dans ses bras. La petite se laissa faire sans un bruit. Elle fit une pause, le temps de considérer toutes les choses horribles qu'on aurait pu lui faire. Elle recommença à marcher en considérant toutes les choses horribles qu'elle allait faire à sa mère. C'était plus motivant.

Derrière, Voisin Flippant ferma sa porte sans rien dire.

Trois appartements plus loin, elle replaça la petite sur un bras et appuya sur la sonnette.

"Nooon." fit la petite, poings serrés contre ses yeux.

"Shhh- Je sais Loulou c'est pas une heure..."

Lou marmonna dans son sommeil, frotta son nez contre son cou et ne fit plus de bruit. Par contre de l'autre côté de la porte ça s'agitait et au ton, elle devait être en pétard. Mme Petroskas n'ayant peur de personne, elle ouvrit en grand sans se donner la peine de vérifier qui c'était au préalable et commença à crier. Ça aurait sans doute eu plus d'effet si Scarlett comprenait sa langue. Là, elle se contenta de plisser des yeux pour éviter les postillons et d'attendre que la tempête passe. Le double menton fripé de la baby-sitter était caché par un collier si gros qu'il ressemblait à une collerette en bakélite. Elle prit une seconde pour respirer.

"Vodka ?" La coupa Scarlett en levant sa bouteille.

Mme Petroskas plissa les yeux derrière ses lunettes. Son regard passa du sourire tendu de Scarlett à la bouteille. La vodka était rose avec un reste de sucre au fond. Ça voulait dire que c'était sa tournée spéciale, celle qu'elle laissait macérer pendant deux mois avec des fraises tagadas pour obtenir un tord-boyaux infâme capable de récurer des casseroles. La vieille grommela, mais elle prit la bouteille et les laissa entrer. Mentalement, Scarlett savait que tous les appartements de l'immeuble étaient censés se ressembler. Pourtant, quand on voyait le vieux papier-peint fleuri, les meubles en bois sombre et les photos jaunies de la campagne, on pensait plus à une vieille maison de ferme dans un coin paumé d'Europe qu'à une métropole américaine. Elle slaloma après elle entre les guéridons et piles de journaux et vint la rejoindre sur le canapé, dont l'imprimé avait viré au marron. Au cas où, elle garda le dos très droit pour que ses cheveux ne touchent pas le napperon ornant le dossier. Ce truc était carrément jaune. Il y a un an, elle avait essayé de le retirer quand Mme Petroskas avait le dos tourné. Il avait commencé à partir, des fils gluants de... quelque chose, s'étirant entre le napperon et le canapé. Elle ne l'avait plus touché.

Marmonnant en boucle, Mme Petroskas poussa le pot-pourri et le vase plein de tabac pour mettre deux verres sur la table, qu'elle remplit comme si c'était un demi de bière et pas du désinfectant sucré. Scarlett vida la moitié du sien en une gorgée. Petroskas inhala le sien en moins de trois secondes. Woa. Elle essuya sa moustache et posa une question en regardant Lou, qui se mettait en boule sur le tapis pour dormir. Même elle ne faisait pas confiance au canapé.

"Ah! Euh..." Elle pointa Lou, la porte et joignit ses mains contre sa joue, imitant une Loulou assoupie. "Lou... Devant la porte... Dormir."

Petroskas fronça les sourcils et posa une question énervée. Scarlett reconnut un mot, qu'elle associait avec "quoi", "pourquoi" et "qu'est-ce que tu baves encore ma pauvre?". Au ton, elle l'interpréta comme "J'ai rien compris, pourquoi tu me réveilles à une heure pareille parce que la gamine dort?", avec une invective ou deux. Elle secoua la tête et pointa cette fois le couloir de l'appartement, le sol et imita à nouveau Lou en train de dormir.

"Lou... Dans le couloir... Dormir."

"Ohhhhh !"

Elle ne comprit pas tout à fait le reste, mais entendit "Althea" et "Suka" dans ce qui semblait être la même phrase. Elle se laissa resservir en hochant la tête.

"Ouais c'est une pute." Dit-elle sans remords devant sa fille de deux ans, dont le regard passait de l'une à l'autre sans comprendre.

Voyant la vieille télévision grésiller sur l'épouvantail, Petroskas prit la petite sur ses genoux et commença une chanson pour enfant, gardant les yeux rivés sur le poste.

"Chut, chut, chut! Vôlà l'EPWOVÔTAIL!"

Scarlett n'en connaissait pas toutes les paroles mais elle en entonna un bout avec Lou.

"Ne le laisse pas trop s'approcher, il voudra t'attraper !"

Entre sa voix digne d'une porte qui grince et l'accent de la Petroskas, elles massacraient la chanson. Lou était ravie, battant des mains gaiement. Elle se pinça le nez, comme on lui avait dit de le faire à la télé, pour les prochains vers.

" Fais semblant, d'être tombée sous l'eau, et tu verras l'épouvantail te laisseras faire dodo !"

"Et justement !" elle poursuivit en attrapant Lou alors que les informations montraient une victime de l'épouvantail. "Toi il faudrait que tu ailles au lit !"

A l'écran, une femme portant des vêtements aussi courts que sa mère et Scarlett frappait lentement sa tête contre le mur matelassé de sa chambre d'hôpital, le regard vide. Une photo la montra au moment où on l'avait découverte, la frange maculée de sang. D'après la présentatrice, elle s'était frappée la tête jusqu'à l'os.

"Oh noooooonnn !"

Pendant que Lou gesticulait elle murmura vers la Petroskas.

"Kto ?"

La vieille secoua la tête. Elle ne savait pas si ça voulait dire "je ne sais pas qui c'était", "tu ne veux pas savoir laquelle de tes amies c'était" ou bien "j'ai rien compris ton accent est nul". Bref. Il fallait mettre la petite au lit. Lou ne voulait pas, mais elle avait la technique pour ça.

"Mais hey, tu peux pas être la Belle au Bois Dormant si tu dors pas !"

Lou s'immobilisa, les yeux écarquillés, avant de prétendre s'assoupir avec un ronflement exagéré. Scarlett retint son ricanement.

"Loulou, ça ronfle pas les princesses."

Elle ferma la bouche, coupant court à un ronflement. Scarlett alla la déposer dans le petit lit d'appoint à côté du grand lit de sa baby-sitter. Elle avait déjà une peluche attitrée. Une fois sous les couvertures Lou lui attrapa un doigt.

"Dis... J'veux comme toi."

Scarlett regarda le doigt en question. Elle devait parler de ses ongles. Aujourd'hui, ils étaient rouges à paillettes et très écaillés. Elle allait lui dire oui, quand elle se souvint qu'elle était sur le point de s'engueuler avec sa mère.

"J'ai plus d'vernis Loulou." Elle mentit. "Mais demain tu te réveilles avec un bisou."

"J"suis une princesse."

"C'est ça." Elle l'embrassa sur le front.

Dans le salon, Mme Petroskas l'avait resservie. Elle prit le verre avec gratitude, se laissant tomber dans le canapé pour le descendre. La vieille dit quelque chose en pointant l'écran. On était passé au visage souriant de Vicky Vale qui déblatérait sur des potins mondains. Dans le doute, Scarlett hocha la tête. Qu'est ce qu'elle allait bien pouvoir dire à Althea ? Elle n'était pas débile, elle le savait bien qu'il ne fallait pas laisser sa fille dans le couloir où tout le monde pourrait la récupérer. La preuve, elle ne l'avait jamais fait avant. Est-ce qu'elle était en rogne contre le père ? Scarlett finit son verre. Non, elle était tout le temps en rogne contre son ex, ça c'était normal. Bon. On allait dire que c'était l'alcool et ça passe pour cette fois. Oui. Voilà. Elle allait juste lui laisser les clés et... Ah oui mince elle avait laissé la porte de sa bagnole ouverte.

"Et merde." Elle lança en se levant. "Bon, Mme Petroskas je m'arrache, prends soin de la môme, et t'endors pas d'vant la télé, hein ?"

Mme Petroskas ne comprit pas la question, Scarlett ne comprit pas sa réponse. Cependant elle lui cria dessus pour qu'elle lui fasse un bisou avant de partir, et ça elle comprit. Elle l'embrassa donc au-dessus de son sourcil, qu'elle avait fourni, et décampa.

Voisin Flippant ne prit pas la peine d'ouvrir sa porte sur son chemin, mais elle pressa le pas. Ses talons martelèrent les escaliers. Elle avait été si inquiète, puis si rassurée, qu'elle en avait complètement oublié sa portière. Ce fut donc avec un certain agacement, mais pas beaucoup de surprise, qu'elle inspecta la rue. Bien sûr, on l'avait volée. L'avantage d'avoir une voiture pourrie, c'est que personne n'en veut, n'est-ce pas ? Il faut croire que non. Ce qui était pire, c'est que son téléphone avait disparu avec. Sa tête tapa un lampadaire. Mais quelle truffe. Tous ses contacts étaient dessus. Alors oui, elle avait sauvegardé ses données dans le Cloud, mais ça allait lui prendre une éternité de mettre à jour tous ses comptes en ligne. Surtout ceux qui demandaient une double authentification par téléphone.

"Meeeeerde." Elle râla, envers personne en particulier.

La technologie, c'est nul. C'était bien quand elle pouvait l'exploiter, mais sinon, c'est nul. En plus, il faudrait qu'elle se rachète un portable. Ce qui allait lui prendre du temps, parce qu'elle devait passer chez tous les receleurs qu'elle connaissait, voir ce qu'ils avaient de disponible, ce qui était abordable dans le lot...

Sa tête tapa le lampadaire. Pas besoin d'un épouvantail, elle allait se trépaner toute seule, merci bien.

Elle releva les yeux vers le ciel noir, encadré de gratte-ciels et de néons. Les milliers de kilomètres qui les séparaient de l'espace ne préservaient pas la lune de la pollution visuelle, ce soir elle était d'un jaune souffre, avec pour seule compagnie des avions en transit. Une pique au seuil de sa conscience frissonna le long de son dos et elle tourna la tête une seule seconde, juste le temps de voir un homme la fixer. Elle plissa les yeux. Serrant les poings dans ses poches elle redressa la nuque et accéléra le pas en regardant droit devant elle. Elle allait prendre le monorail par les rues plus peuplées. Poings serrés dans les poches, Scarlett ne se retourna pas quand il s'approcha d'elle. Ce type était louche. Il lui barrait le chemin vers l'immeuble de Mme Petroskas.

"Bonsoir, excu-excuse-moi, tu es Scarlett, c'est ça?"

"Casses toi j'fais plus ça."

Il pressa le pas pour tenir le rythme, sans s'inquiéter qu'elle ne le regarde pas. Un rapide coup d'œil lui apprit qu'il n'y avait personne dans la rue, juste le sans-abri qui avait été viré du hall. Il n'était pas question qu'elle le laisse la suivre trop loin. Elle stoppa brusquement.

"Okay, c'est quoi ton problème ?"

L'homme sembla se ratatiner sous son regard meurtrier. Il tordit ses mains, anxieux, avant de les mettre dans ses poches.

" Ce n'est pas ça ! C'est... On se connaît."

Scarlett haussa un sourcil. Est-ce que c'était un de ses anciens clients, ou un de ses nouveaux débiles dont elle avait pillé le compte en banque ? Dans les deux cas, il fallait qu'elle y aille.

"J'crois pas, non."

"Attends !" Il la retint par le bras. "Je-je suis le voisin... Appartement sept ?"

Il lui fallut une seconde pour comprendre que le quadragénaire un peu pathétique sous ses yeux était Voisin Flippant. Marrant. C'était exactement comme ça qu'elle l'imaginait.

"Mm-hm. Et tu m'veux quoi ?"

"Je me demandais si-enfin c'est – tu es belle."

"Je l'entends souvent." Répondit-elle sèchement.

Ce genre de conversation commençait avec "t'es charmante" pour finir sur "casse-toi salope". Normalement, ils avaient la décence de faire ça rapidement. Il retira sa capuche pour passer une main contre son crâne huileux.

" Oui- enfin – oui, tu dois l'entendre souvent, tu es vraiment jolie." Dit-il avec un rire nerveux. "Tu es gentille- avec la petite je veux dire. Je l'ai regardé tout à l'heure ! Pour... Enfin..."

Oui, elle pouvait tout à fait l'imaginer derrière sa porte, respirant bruyamment en regardant une enfant dormir. Elle serra ses doigts autour de son trousseau, glissant une clé entre chaque.

"Mm-hm."

"Et – Et voilà je me demandais..." Il prit une grande inspiration "Jemedemandaissituvoulaisdînerchezmoi?"

"Non."

Sans attendre sa réaction, elle se retourna vers l'immeuble. Tant pis, elle dormirait sur le tapis chez Mme Petroskas. Il la retînt par le bras.

"Hey qu'est-ce tu crois que-"

Sa poigne était beaucoup trop forte et il la regardait d'un air malsain. Sans réfléchir elle lui donna un coup de poing. Il l'évita et la frappa du revers de la main. Elle trébucha sur ses talons, tombant tête la première sur le goudron. Oh non. Son spray était dans son sac. Ses clés- Où- Non, il fallait qu'elle se lève...

"Tu es censée être gentille."

Elle hurla.

Le reste était flou mais ce qui était sûr, c'est qu'elle avait fini dans le coffre de sa voiture.

Donc non, vraiment, elle avait passé une journée de merde. Ou plutôt une matinée de merde, étant donné qu'il ne devait pas encore être six heures.

Sa front tapa la roue de secours, comme pour lui dire "arrête de divaguer et bouge tes fesses !". Elle attendit une seconde, le temps de voir si son cerveau comptait lui donner autre chose comme indication. Pour le moment, celui-ci était trop douloureux pour ajouter quoi que ce soit. Tant mieux. Tâtonnant dans la pénombre, elle ramena ses mains au niveau de ses talons aiguilles et commença à déchirer le scotch. Le bruit du moteur couvrit celui du plastique. Les mains désormais libres, elle tâtonna dans le noir. Ce que ce type ne savait pas, mais que toute femme travaillant à Gotham la nuit apprends vite, c'est que toutes les voitures récentes sont obligées d'avoir dans leur coffre un levier permettant de l'ouvrir de l'intérieur. Elle raisonna que si elle était assez récente pour avoir une place dédiée à un triangle d'alerte, la voiture serait assez récente pour avoir le levier. Ses ongles la trouvèrent vite, dans un renfoncement sous la porte. Scarlett soupira. Tout allait bien se passer. Ils étaient encore en ville, il devrait s'arrêter à un moment. Voilà. Il allait s'arrêter à un feu rouge et elle sortirait. Elle allait rentrer chez la Petroskas, appeler les copains pour qu'ils défoncent l'appartement de Voisin Flippant ensemble et ça lui ferait une histoire à raconter. Tout allait bien se passer. Tremblante, elle retira ses talons. Il lui semblait entendre des klaxons au loin. Pitié faites que ce soit un bouchon. Sa main était moite sur la poignée. La voiture ralentit, envoyant un frisson dans sa colonne. Allez, allez...

Ils s'arrêtèrent dans un concert de klaxons.

Scarlett bondit hors de la voiture. Elle ne fit pas attention au cri derrière elle, se jetant dans la première rue qui venait, sans vraiment regarder où elle allait. Un cri dans son dos lui fit comprendre qu'elle était trop lente et elle vira dans une ruelle plus étroite, plus sombre. Ses poumons étaient en feu, ses jambes pesantes. Des larmes vinrent troubler sa vision quand elle se rendit compte qu'elle ralentissait alors qu'il gagnait du terrain. Elle tourna encore. Cette fois-ci elle tomba dans un cul de sac, avec un muret au fond a une dizaine de mètres. Une insulte s'échappa de ses lèvres. Elle poussa de toutes ses forces sur ses jambes. Il fallait tenter, il fallait essayer. Cinq mètres avant le mur. Il cria, l'écho de sa voix se mêlant à ses battements de cœur. Portée par son élan, elle sauta, donna un coup de pied sur les briques, tendit ses bras et agrippa le rebord.

Pendant une seconde d'agonie, elle crut que son corps serait trop lourd pour ses bras. Par miracle elle tint bon et parvint à hisser son ventre en haut à grand renfort de battements de jambes. Haletante, elle souleva un genou pour le passer de l'autre côté, mais elle sentit deux mains tirer sur son autre cheville et la jeune fille fit l'erreur de regarder en bas. Il hurlait, le visage déformé par la colère. Elle hurla et lui donna un coup de pied, avant de basculer de l'autre côté. Sa chute fut brutale. Elle rebondit sur une benne avant de s'écraser sur le sol. Son bras droit prit l'impact de plein fouet. Scarlett dû utiliser l'autre pour se relever, sonnée, après s'être cognée la tête sur le bitume. Mais déjà un grattement en métal de l'autre côté lui annonça que son répit était de courte durée.

« PUTAIN MAIS TU VAS ME LÂCHER MERDE ? »

Scarlett avait mal, sa bouche avait un goût de sang, respirer devenait difficile. Elle se retourna, scannant la rue. Personne n'était là, un seul lampadaire fonctionnait et les immeubles résidentiels étaient plus petits que dans son quartier. La moitié semblait abandonnés. Dans la pénombre elle ne reconnaissait rien. Mais il fallait tenter.

Elle courut vers la première maison et frappa à grands coups.

« A L'AIIIIIIIDE ! »

Personne ne répondait et derrière quelque chose frottait le mur. Elle se rua vers une autre porte, tapant à la fois la porte et tous les boutons d'alerte. Dans un instant de clarté, elle se souvint que personne ne vient quand on appelle à l'aide.

« AU FEU ! IL Y A LE FEU FAUT VENIR ! »

Elle risqua un coup d'œil derrière elle et lâcha un sanglot terrifié en voyant son poursuivant se hisser en haut du muret. Avec l'énergie du désespoir elle s'élança vers une autre porte, frappant avec ses deux poings, ses hurlements stridents impossibles à ignorer, couvrant à peine le bruit mat de son assaillant, qui parvint enfin à atterrir de son côté.

« AU FEU ! Y'A- Y'A FIREFLY FAUT APPELLER LES POMPIERS PUTAIN Y'A- »

Elle entendit un déclic, immédiatement suivi par l'ouverture. Sans regarder, elle plongea dans la lumière jaunâtre de l'endroit inconnu, poussant porte et sauveur à la fois. Ce fut in extremis qu'elle parvint à refermer avant que Voisin Flippant ne la rattrape, appuyant de tout son poids. Mais il ne s'avoua pas vaincu. Scarlett tenait à peine alors que la porte tremblait, secouée dans ses gonds par de violentes secousses, et s'ouvrait, centimètres par centimètres. Un torse fut pressé contre son dos et elle vit un bras blanc tenter de repousser l'envahisseur, puis se retirer, avant que l'homme ne jette tout son poids sur la porte pour l'enfoncer en place. Un tintement de clés plus tard, la plaque de métal tremblait mais restait fermée. Les deux relâchèrent leurs efforts, fixant toujours la menace. On frappa encore une fois, deux fois, six fois, puis un hurlement de frustration, des menaces, des supplications, puis plus rien.

Les jambes de Scarlett cédèrent finalement sous son poids. Elle tomba à genoux, s'aidant de ses mains pour ne pas finir recroquevillée sur le carrelage.

« La vache... Putain, la vache... »

Elle s'en était sortie. Hilare et haletante, elle se retrouva allongée sur le sol, mains sur le visage et jambes tremblantes. Elle s'en était sortie. Était-ce une malchance incroyable ou une chance incroyable ? Qui sait. Qui s'en fout. Elle s'en était sortie.

« Je ne m'attendais pas à ce que ma soirée soit si dramatique. » Dit son sauveur d'un ton pincé.

Sans pouvoir se retenir, elle continua de ricaner. Reniflant et frottant ses yeux pour en retirer les larmes, elle se redressa pour le remercier. Appuyé sur le mur, l'homme restait beaucoup plus grand qu'elle, plus maigre aussi, nageant dans un pantalon de costume et une blouse médicale trop grande pour lui. Ses lunettes brillaient à la lueurs des néons. Scarlett se figea.

Chut, chut, chut

D'instinct, elle retint sa respiration, comme dans la chanson.


Désolée pour l'absence de quatre mois et le gros retard accumulé sur cette fic mais, voilà, COVID. Bleh. j'ai 30.000 mots écrits et j'ai même pas fini le premier arc sur trois, donc je sens qu'on va allègrement dépasser les 150.000 mots sur celle-ci. Bon courage à tous et prenez soin de vous.

- La chanson de l'épouvantail est une reprise de "Hush, Hush, Hush, Here comes the Boogeyman !" de Henry Hall.