Mars 1770

Il régnait une agitation peu commune au château de Jarjayes en cette journée de printemps 1770. Oscar, âgée désormais de 15 ans allait faire son entrée à la cour de Versailles lors d'un bal qui aurait lieu le soir même. La jeune fille se trouvait dans sa chambre, en compagnie de sa mère et Grand-Mère qui allait et venait de son boudoir à sa chambre à la recherche de quelques accessoires. Pour l'instant, Oscar était habillée d'un corset blanc et d'un jupon bleu. Elle attendait que l'une des deux femmes choisissent une robe pour elle, car en son for intérieur elle se fichait bien de ce à quoi elle ressemblerait ce soir.

Louise de Jarjayes était fière, sa fille était devenue une parfaite demoiselle malgré son enfance peu commune, comme si la partie de sa vie oú son père l'a élevée en homme n'avait jamais existé. Le général était fier lui aussi car il savait qu'Oscar remplirait sa mission, si elle ne pouvait être le digne héritier qu'il attendait depuis si longtemps, il s'assurerait qu'elle l'enfante lorsqu'il lui aura trouvé le meilleur parti pour elle.

Oscar était devenue une très joli jeune femme, d'apparence calme mais très espiègle avec ceux qui la connaissaient bien. Cependant, dernièrement, ces moments d'espièglerie disparaissaient pour laisser place à une certaine tristesse. Grand-Mère avait remarqué ce changement chez celle qu'elle considérait comme sa petite-fille.

Cachés à la vue de tous, elle et André avaient recommencé à se voir régulièrement depuis environ un an, souvent dans leur chambre respective ou dans le petit bois de la propriété des Jarjayes. La jeune fille lui avait avoué ses sentiments à l'aide d'une lettre. Son André lui avait répondu par un baiser. Cette belle journée avait amené les deux jeunes gens dans une relation d'amour. Il n'y avait plus que lui dans ses pensées, et dès qu'elle en avait l'occasion, elle trouvait un moyen de le voir secrètement.

Toujours prise par ses essayages, avec une rougeur aux joues, Oscar repensait à ce jour de Février où elle avait réussi à rejoindre André dans sa chambre pour lui faire la surprise. Il ne s'étaient pas parlés de vive voix depuis quelques semaines à cause de Louise de Jarjayes qui avait tout le temps besoin de parler à Oscar de Versailles, et son entrée future à la cour. Ce jour-là, elle avait écouté distraitement sa mère qui lui expliquait que l'impératrice d'Autriche donnait en mariage sa fille au dauphin de France. La jeune fille avait finit par bouillir intérieurement et à haïr ces heures loin de celui qu'elle aimait. Comme elle voulait crier à sa mère en ce moment que rien de tout ça ne lui importait! Et qu'elle allait faire sa vie avec André loin de Versailles.

Après l'entretien avec Louise de Jarjayes, la jeune fille n'avait pu empêcher la tristesse de venir habiter son cœur. Elle savait qu'une vie avec un roturier, comme André, était impossible. Plusieurs fois, elle avait lu l'information dans les ouvrages que son précepteur lui faisait lire. Plusieurs fois sa mère lui avait expliqué que les roturiers étaient des êtres inférieurs aux nobles. Son père les traitait tellement différemment, parfois avec un mépris affiché. Grand-Mère était la seule exception, sûrement car elle avait élevé leur fille. André faisait parfois les frais de la colère du général. Oscar se souvient de l'avoir vu le frapper quand il était plus jeune. Désormais il se contentait de l'ignorer et parfois de le regarder avec un regard sévère. Ce sentiment d'injustice avait bouleversé Oscar, qui en cette fin de journée s'était faufilée dans les quartiers des domestiques et avait ouvert d'un geste vif la porte de la chambre de son ami et la referma aussi rapidement.

"Oscar!"

"Sssssh André on pourrait t'entendre!" dit-elle en avançant vers lui sans hésitation.

Le jolie blonde se nicha dans ses bras. André ferma les yeux et se laissa aller à cette étreinte.

"Tu m'as tellement manqué, mon amour".

Ces deux mots, 'mon amour', était devenus ses mots préférés. Jamais Oscar ne s'était sentie si heureuse d'être vivante, André était sa vie. Elle adorait tout de lui, son regard vert intense qui faisait son cœur battre plus vite, son nez droit, sa bouche qui lui donnait de doux baisers, sa voix devenue profonde, qui lui donnait d'étranges frissons. Il portait l'une de ses habituelles chemises blanches, et une culotte de couleur brune. Ses cheveux, lui arrivant aux épaules, étaient détachés. André ne portait ses cheveux attachés que pour le travail. Tous ces points de détails qu'Oscar maintenant connaissaient donnaient à la jeune fille l'impression d'avoir un immense privilège. Et le jeune homme lui, ne semblait avoir d'yeux que pour elle.

"André, tu me manques tellement aussi, j'en ai assez de cette vie. Ma mère passe son temps à me répéter toutes ces histoires à propos de Versailles, tout cela n'a aucun sens!"

"Au contraire… tu feras bientôt ton entrée à la cour, il est normal qu'elle veuille te préparer du mieux qu'elle peut."

"Et comment? En me faisant mourir d'ennui? Allons André, ces heures nous devrions les passer ensemble."

Le jeune homme s'apprêtait à lui répondre mais au lieu de cela, son regard s'assombrit et il se retourna.

"Oscar… tu ne dois pas parler comme ça… Tu oublies ce à quoi tu es destinée… Ta place sera bientôt à la cour et…"

"Non me dis pas ça! Ne parles pas ainsi! Ma place est ici avec toi!"

André se retourna alors, la prenant par les épaules, il planta son regard dans ses beaux yeux bleus.

"Arrête Oscar. Tu sais bien que ta place n'est pas ici, avec moi, dans cette chambre. Tu appartiens à la noblesse de France! Ta place est à la cour de Versailles, auprès d'autres nobles, auprès de ces courtisans, ces gentilshommes. Et un jour viendra très bientôt ou ton père te choisira un époux et ce ne sera pas moi!"

Sa voix était devenue plus tranchante et à la fois vibrante d'émotion à mesure qu'il avait parlé, et Oscar pouvait voir une certaine souffrance dans son regard mais elle l'ignora.

"Arrête! Arrête de parler de ça André! Comment peux-tu dire ça! Tu ne m'aimes donc pas? Tu es si défaitiste! Dis moi que nous allons vivre ensemble! Et arrête de me traiter comme si j'étais une enfant, je suis prête à partir avec toi pour que nous vivions ensembles, nous pourrions trouver une maison quelque part et…"

André avait écrasé ses lèvres sur les siennes et l'embrassait maintenant passionnément. Sentir l'urgence et un peu de désespoir dans ce baiser donna à Oscar l'envie d'éclater en sanglots. Après un long moment, André se sépara d'elle.

"Oscar, écoute moi bien. Je t'aime plus que tout au monde. Mon plus grand rêve est de passer le reste de ma vie avec toi. Je veux t'épouser Oscar, et faire de toi ma femme…"

"Alors marions- nous, je t'en prie…. Nous pourrions…"

"Tu ne réalises pas le danger mon amour", dit-il en lui caressant la joue. "Tu serais perdue. Ton honneur bafoué. Crois tu que ton père ne te renierais pas. Tu perdrais tout…"

Oscar baissa les yeux… Elle semblait perdue dans ses pensées, elle avait l'air si triste. Lorsqu'elle releva les yeux vers lui, ils étaient remplis de larmes.

"Embrasse moi André. Ne parlons plus de cela…"

André accéda à sa supplique et l'embrassa en la prenant dans ses bras. Oscar s'accrocha à lui et le baiser devint un peu plus passionné. Le jeune homme commença à déposer de milliers de baisers sur son visage, ses joues, descendant doucement vers la mâchoire et son cou. La jeune fille se laissait aller à ces sensations inconnues qu'André faisait naître lorsqu'ils s'étreignaient. Elle ne s'était pas rendue compte qu'André avait bougé leur deux corps jusqu'à ce qu'ils touchent le bord du lit. Levant les yeux vers lui, elle fut captivé par l'intensité de ses yeux verts. Il la regardait avec amour, dévotion, et ce je ne sais quoi qu'elle n'arrivait jamais à déchiffrer.

Depuis quelques années déjà, André avait compris qu'en plus de son amour, il éprouvait du désir pour Oscar. Ce sentiment troublant, avait pris place dans ses rêves en premier lieu. Il s'imaginait déshabiller la toute jeune fille qu'elle était alors qu'il était lui même encore un enfant. Aujourd'hui à 16 ans, il avait acquis une idée claire et précise de ce qu'il voulait partager avec Oscar. Mais il savait qu'il ne pourrait jamais donner libre court à ce désir, Oscar serait considérée comme bafouée et lui, il serait sûrement tué par le général lui même. Et puis, Oscar était encore innocente et surement pas prête a avancer leur relation ainsi. Le regard innocent d'Oscar était intoxicant, et il stoppa ses réflexions et bascula sur son lit avec son précieux fardeau.

C'était la première fois qu'Oscar sentait le poids d'André sur elle. Jusqu'à ce jour, ils n'avaient échangé que des baisers debout dans le petit bois du domaine, ou assis l'un à côté de l'autre sur l'un des fauteuils du salon d'Oscar. Mais jamais ainsi, jamais aussi passionnément. Les mains d'André commencèrent à parcourir son corps et les délicieux frissons s'intensifiaient. Lorsqu'André posa la main sur son sein, la jeune fille échappa à ses lèvres en poussant un soupir de surprise.

"N'ai pas peur Oscar… tu me fais confiance?"

Après quelques secondes, Oscar hocha lentement la tête, les yeux mi-clos. André ne pouvait la toucher pleinement avec cette robe et son corset mais cette expérience était déjà assez surprenante et inconnue pour la jeune fille. Il ne voulait pas l'apeurer. Elle laissa André glisser ses mains sur elle et elle regardait, émerveillée par cette situation inédite. Le jeune homme passa sa main sous ses jupons, arrachant un hoquet de surprise à sa douce qui ferma les yeux. Lorsque ses mains atteignirent ses cuisses recouvertes de ses sous-vêtements, André s'arrêta brusquement. Ouvrant ses yeux, Oscar vit toute la tension qui habitait le jeune homme brun. Il semblait se débattre dans un combat intérieur, comme pris en plein dilemme.

"Mon amour… je crois qu'il est temps pour toi de retourner dans tes appartements."

"Maintenant? Mais Andr…"

"Maintenant mon ange… je ne peux pas nous laisser faire cette bêtise. Et tu n'es pas prête. Je ne veux pas profiter de ton innocence. Nous ne pouvons pas. Nous ne devons jamais nous laisser aller à la passion à ce point, tu comprends?"

Oscar poussa délicatement le torse d'André pour s'asseoir et remettre de l'ordre dans sa tenue, dos à lui.

"Je comprends…"

Elle se leva et André l'arrêta alors que sa main s'apprêtait à tourner la poignée. Il s'était élancé hors du lit à toute vitesse comme s'il avait craint qu'elle allait disparaître pour toujours après ce moment magique. Posant une main sur la porte close et l'autre sur sa joue, il lui sourit. À la vue de cette douce expression de son ami d'enfance, Oscar ne put s'empêcher de sourire à son tour.

"Je t'aime" lui dit il, la voix pleine d'émotion.

"Je t'aime aussi, pour toujours".

Oscar quitta doucement la chambre après qu'André se soit assuré qu'aucun domestique ne fut dans le couloir.

Aucun événement de cette intensité n'était survenu par la suite entre André et elle. À chaque fois qu'ils se voyaient, c'était comme s' il se retenait constamment de la toucher. Elle cherchait ses caresses mais il la repoussait gentiment. C'était pour la protéger et elle en était consciente. La trouverait-il belle ce soir dans cette robe de bal? Comme elle aurait voulu porter cette robe pour lui et aller danser avec lui. Tout cela était injuste.


Grand-Mère regardait Oscar avec fierté. Cette robe en soie bleu de Lyon aux motifs fleuris mettait en valeur sa beauté comme jamais. Ses futurs prétendants seraient instantanément charmés. Sa mère lui prit le bras avec fierté et les deux femmes descendirent l'escalier principal du château pour quitter la demeure. Arrivé devant le carrosse, Oscar vit André qui finissait de nettoyer un détail en feuille d'or sur la porte. Se tournant vers elle, il la regarda brièvement avec un regard impassible et aida Madame de Jarjayes à monter. Lorsqu'il lui prit la main pour l'aider, Oscar leva ses yeux anxieux pour capter son regard, mais André avait un regard vide et désintéressé. Déçue, Oscar ferma la porte et s'installa. Le carrosse partit vers Versailles dans les secondes qui suivirent.

Le château de Versailles brillait de mille feux en cette nuit printanière. Illuminé par des centaines de lanternes dans la cour de marbre et les jardins, Le spectacle était de toute beauté. Oscar se sentit soudain nerveuse, elle qui avait passé toute sa vie au domaine de Jarjayes jusqu'à maintenant. Elle allait rencontrer le roi Louis XV, et serait présentée à la famille royale. Tous les importants membres de la noblesse seraient présents à ce bal.

Le carrosse s'arrêta juste devant la grille dorée. Madame de Jarjayes prit sa fille par le bras et elles se dirigèrent à l'intérieur de l'énorme édifice. Le lieu était assourdissant à cause des discussions animées des courtisans et de la musique jouée sûrement dans une pièce voisine, la foule de nobles ce soir-là semblait immense pour la jeune fille.

Oscar se savait fortunée par rapport aux roturiers comme ses domestiques, mais l'opulence de ce château était quelque chose d'inimaginable même pour elle. Lâchant une seconde le bras de sa mère, elle se prit à examiner les dorures des murs et les tableaux représentant la famille royale.

"Allons mon enfant, venez donc!"

Oscar suivit sa mère jusqu'à une porte close gardée par deux membres de la Maison du roi qui s'inclinèrent puis ouvrirent la porte.

"Madame la Comtesse de Jarjayes et sa fille Oscar Françoise de Jarjayes!"

Jetant un regard satisfait sur l'annonceur, Louise de Jarjayes s'avança dans la plus incroyable pièce qu'Oscar eut l'occasion de voir dans sa courte vie, la galerie des glaces. La grande pièce était toute en longueur, beaucoup de couples dansaient dans le centre de la pièce alors que de nombreux groupes de courtisans conversaient de façon animée de chaque côté de la galerie. Sur la gauche, un orchestre jouait un menuet, et tout au fond, Oscar aperçut le trône, occupé par le roi Louis XV. Toutes les têtes s'étaient tournées vers les deux femmes et Oscar n'avait qu'une envie, s'échapper. L'allure de beaucoup d'entre eux semblait arrogante. Elle se fit violence pour sourire alors que sa mère commença à parader de groupe en groupe en la présentant de façon appuyée.

"Mon cher comte de Girodelle, permettez moi de vous présenter ma fille Françoise de Jarjayes!"

Les deux hommes en face d'Oscar, sûrement un père et son fils, s'inclinèrent immédiatement. Ils portaient tous deux un uniforme militaire.

"Hé bien voilà une très jolie demoiselle, enchanté de faire votre connaissance mon petit. Vous avez la beauté de votre mère! Voici mon fils, Victor Clément de Girodelle" annonça le comte avec une fierté non dissimulée.

Oscar s'inclina et le jeune homme posa un baiser sur le dos de sa main.

"Mademoiselle de Jarjayes, c'est un très grand honneur pour moi de faire votre connaissance."

"Enchantée", répondit Oscar.

"Ma chère Louise, mon fils a une brillante carrière devant lui, savez vous qu'il vient d'être nommé capitaine de la garde royale? Il a battu son rival dernièrement lors d'un duel auquel le roi a assisté!"

"Oh, entendez vous cela ma fille? Quel jeune homme courageux, vous devriez le féliciter."

Oscar eut un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.

"Toutes mes félicitations monsieur de Girodelle…"

"Cela me va droit au cœur, mademoiselle. M'accorderiez vous cette danse?"

"Oh mais bien sûr, ma fille adore danser, capitaine!"

Oscar parti vers les danseurs en pestant intérieurement contre sa mère. Pour qui la prenait ils? Elle détestait avoir à être silencieuse et posée comme une bonne petite demoiselle, ce rôle lui faisait horreur et c'est avec André qu'elle aurait dû danser. Oubliant ses pensées négatives, la jeune blonde se concentra sur la danse et essaya d'oublier qu'elle n'était pas dans les bras d'André. Victor la fixait avec un grand sourire, la faisant tourner régulièrement comme la danse le demandait.

Oscar somnolait dans le carrosse qui les ramenait à Jarjayes. La soirée avait été épuisante. Être forcée de sourire, converser et danser était éreintant. Le jeune homme aux cheveux couleur châtain, Victor Clément de Girodelle, n'avait cessé de la suivre et de l'inviter à danser. Elle avait officiellement rencontré le roi Louis et ses sœurs. Sa vie prenait une tournure qu'elle n'aimait pas. Elle allait être éloignée d'André, ce dernier ne pouvant la suivre à Versailles lorsqu'elle serait chargée de tenir compagnie à la dauphine.

"Mon enfant, quelle est donc cette mine sombre? Vous venez de passer une soirée merveilleuse à Versailles. Redressez vous donc!"

"Pardon mère, je suis juste très fatiguée."

"Reposez vous demain. Votre service auprès de la dauphine commencera le mois prochain. En attendant, j'aimerais que vous vous familiarisez avec Versailles. Vous irez au château chaque jour avec moi. Et vous ne devez pas oublier que nous allons aussi bientôt vous trouver un bon parti."

"Et si je l'avais déjà trouvé?" Murmura Oscar d'un air revêche.

"Pardon? Qu'avez vous dit?"

"Mais rien mère, je disais juste que je suis fatiguée" répondit la jeune fille innocemment.

"Nous devrions arriver bientôt, reposez-vous un peu"

Oscar ferma les yeux et tourna son beau visage vers la fenêtre. Une larme s'échappa de ses yeux.

'André…' pensa elle 'Comme j'aimerais être dans tes bras'.

À suivre...